“J’ai participé au débarquement de Conakry”

Les ennemis de Sékou Touré
Un “agresseur”parle

Dès le 21  Jeune Afrique  a tout mis en oeuvre pour informer complètement ses lecteurs sur les événements de Guinée. Les rédacteurs de notre servicepolitique ont passé des jours (et des nuits) à contrôler, recouper, analyser les nouvelles en provenance de Conakry. Nos correspondants à New York, Alger, Monrovia, Addis-Abeba, Dakar, Bamako, Abidjan ont été alertés.
Exclusif !
Nos envoyés spéciaux ont tenté de pénétrer en Guinée. Ces efforts exceptionnels ont été couronnés de succès puisque, seuls de toute la presse mondiale, nous sommes aujourd’hui en mesure de présenter le récit exclusif d’un Guinéen qui, le 22 novembre à 2 heures du matin, a débarqué à Conakry. A la demande de l’intéressé, nous taisons le cheminement par lequel nous sommes parvenus à entrer en contact avec lui de même que le lieu où nous l’avons rencontré.
Voici « in extremis » le récit, recueilli quelques heures avant que nous mettions sous presse, de sa participation à l’ « invasion » de la Guinée.

« L’opération était prévue de longue date : depuis six mois, nous nous y préparions. On nous avait répartis en deux ou trois camps d’entraînement, situés dans des pays différents, de telle sorte que nous ne soyons pas complètement démantelés en cas d’intervention des autorités d’un de ces pays. Comme ce fut d’ailleurs le cas en Gambie, où se trouvait l’une de nos bases. Heureusement, seule une partie de nos camarades ont été arrêtés, les autres ont pu rejoindre le camp de ralliement : un petit port de pêche de Sierra Leone, situé en bordure de la Guinée. C’est de là que toutes les opérations sont parties. En fait, ce débarquement ne devait pas avoir lieu avant deux semaines, voire un mois. La date en a été subitement avancée. C’est vrai. Pas du tout, comme on l’a dit, parce que nous redoutions que le rapprochement entre Sékou et Houphouët devienne gênant pour nous (nous n’avons pas de camp d’entraînement en Côte-d’Ivoire), mais pour une banale histoire de bateaux.

Voici, en effet, comment les choses se sont passées :

« Le 18 novembre, dans sa résidence de Toulouse, en France, le responsable de l’opération — sur le plan militaire du moins — est appelé d’urgence à Monaco. Celui qui commandera nos troupes de débarquement est un Guinéen d’une cinquantaine d’années. Il a longtemps servi dans l’armée française. qu’il a quittée avec le grade de commandant. Appelons-le le commandant X. Il se rend donc à Monaco, où l’attend la personne qui avait été chargée de trouver les quatre navires nécessaires à notre opération. C’est un Libano-Syrien, qui a vécu en Guinée avant l’indépendance. Il est arrivé la veille de Freetown où il s’occupe — entre autres choses — de courtage maritime. Il annonce d’emblée au commandant X qu’il a loué quatre bateaux à un armateur monégasque et que ces bateaux sont déjà en Sierra Leone depuis deux jours. Des batteries anti-aériennes ont été montées sur deux d’entre eux. “Il faut partir tout de suite“, dit-il.

Il s’agit de Commandant Thierno Ibrahima Diallo
(1922-1990). Une de ses filles est l’auteure de Guinée, 22 novembre 1970 : opération Mar verde. — T.S. Bah

Le commandant X gagne alors Genève, où il prend un avion pour Monrovia. Il est accompagné du négociateur libano-syrien qui, en homme prévoyant, a fait établir les (faux) passeports nécessaires pour passer la frontière entre le Liberia et la Sierra Leone. Les deux hommes roulent toute la journée et, le 20 novembre, arrivent enfin au petit port sierra-léonais qui est notre point de ralliement.

Commandant Thierno Diallo, 2è à gauche, avec des officiers portugais durant les préparatifs d'Operation Mar verde
Commandant Thierno Ibrahima Diallo (1922-1990), 2è à gauche, avec des officiers portugais durant les préparatifs d’Operation Mar verde

Deux cents hommes, tous d’origine guinéenne, y sont rassemblés. Ils sont tous bien armés de fusils mitrailleurs et de pistolets de marque soviétique. Ils sont vêtus de treillis kaki, un brassard vert au bras. Toute la nuit du 20 novembre et la journée du 21 novembre seront consacrées à l’examen de cartes et de plans de Conakry, à l’étude des objectifs à prendre ainsi qu’à la simulation du débarquement. Le 21, en début de soirée, les hommes sont répartis en huit équipes correspondant aux objectifs que nous nous proposons de prendre à Conakry et qui sont les suivants : la villa de “Bellevue”, où l’on croyait pouvoir localiser Sékou Touré ; la présidence de la République et la gendarmerie voisine ; le camp Samory; la centrale électrique; la radio; le pont de Tumbo; le camp Alpha Yaya et l’aéroport de Gbessia; enfin, le camp de la Garde républicaine de Camayenne.

Les différentes équipes sont réparties dans les quatre bateaux qui lèvent l’ancre. Direction : Conakry, qui sera atteint sans encombre vers 2 heures du matin. Les seuls Blancs qui aient participé à l’opération restent à bord : il s’agit des équipages – quatre à cinq hommes par bateau – “loués” avec leur bâtiment. Ce sont, si je me fie à leur accent, des Français de Marseille ou de Corse. Les deux groupes affectés à la prise de la présidence et de la radio furent les ·premiers à débarquer. Mal guidés, ils perdirent beaucoup de temps à longer les plages de Boutbinet. Et, au moment où ils allaient retrouver leur chemin, le groupe qui devait prendre la centrale électrique, parvenu entre temps à destination. coupait l’électricité plongeant la ville dans l’obscurité totale !

Débarquement : déroulement des opérations

Le groupe chargé d’investir la radio, composé d’une quinzaine de membres pourtant bien armés et bien entraînés, échouera lamentablement, entraînant l’échec de l’ensemble de l’opération. De son côté, le groupe ayant pour objectif le camp Alpha Yaya se rendait maître, sans difficulté, de l’aéroport Gbessia. Il passait alors deux heures à la recherche des fameux « Mig » de l’armée de l’air guinéenne, dont nous avions tous peur au départ. Sans résultat.

Le camp Samory, situé en plein centre de la ville, siège de l’état-major et du ministère de la Défense nationale, constituait aussi un objettif de tout premier plan. Vers 5 heures du matin, le camp sera totalement encerclé et les sentinelles désarmées, non sans mal puisque nous perdons deux hommes devant la porte principale du camp donnant sur la route du Niger, tandis que quelques officiers de l’armée régulière sont tués. Dans ce camp, nous faisons une cinquantaine de prisonniers, mais nous ne trouvons ni le ministre de la Défense nationale ni le chef d’état-major.

A ce moment commence une certaine période de flottement, due au fait que les “talkie-walkie” qui devaient permettre aux différents groupes de communiquer entre eux ne fonctionnent pas. Nous commençons à nous sentir un peu perd us dans la ville.

L’équipe du Camp Samory décide alors de partir à la recherche
des autres groupes qui opèrent dans divers quartiers de la ville. Au passage, elle prend le Palais du peuple où se sont retranchés quelques miliciens et quelques militaires qui n’opposent aucune résistance. Continuant sa progression, l’équipe du camp Samory opérera sa jonction avec le groupe ayant .pris la centrale électrique. Les deux groupes, n’ayant plus le contact avec les autres, perdront un temps précieux à attendre. Finalement, ils décideront de regagner les bateaux pour s’informer du résultat des autres opérations. Il est 9 heures du matin.

Quant au groupe chargé de prendre la présidence et la gendarmerie voisine, il s’acquittera bien de sa tâche et sans coup férir. Malheureusement, le président est introuvable. Sa femme est là, mais nul ne songe à la prendre en otage.

C’est le groupe qui visait Je camp de la Garde républicaine de Camayenne qui a le mieux réalisé ses objectifs. Fort de vingt hommes, il s’est rendu maître du camp le plus impopulaire de toute la Guinée : celui des prisonniers politiques . et des salles de torture. En l’espace d’un quart d’heure, la résistance des gardes (qui ont perdu dix hommes) était brisée. Une fois les portes électriques de la prison ouvertes, un spectacle hallucinant s’offrait aux yeux : 450 prisonniers, nus comme des vers et tous en plus mauvais état physique les uns que les autres. Certains prisonniers qui étaient restés enfermés pendant une longue période dans des cages de 60 cm de hauteur étaient recroqueviUés et avaient perdu la vue ainsi que l’usage de ·leurs jambes. On devait abandonner ceux-là dans la cour. Les plus valides prenaient les armes à nos côtés.

Deux faits ont marqué la prise du camp : venu s’informer de ce qui se passait, l’ancien ministre de la Défense nationale, le général Diane Lansana, reconnu par des prisonniers, a été passé par les armes. Le commandant du camp de Mafanco, venu ·Jui aussi aux nouvelles, a subi le même sort. Un Européen circulant en voiture devait également être tué devant le camp pour avoir refusé de répondre aux sommations.

Général Lansana Diané

Faux. Général Diané sortit indemne du Camp Boiro. Il ne fut fusillé que quinze ans plus tard en juillet 1985. Il figure parmi les victimes des réprésailles menées par le Comité militaire de redressement national (Cmrn) en réaction contre la tentative de coup d’Etat du colonel Diarra Traoré, ex-premier ministre, chef du gouvernement, d’avril à décembre 1984, sous la présidence du colonel Lansana Conté, chef de l’Etat. — T.S. Bah

Sékou Touré n’était pas là

Les prisonniers ont raconté qu’ils n’avaient droit qu’à une petite assiette de riz tous les trois jours. Ils ont dénoncé ceux qui dirigeaient les interrogatoires pénibles auxquels ils étaient soumis : le général Diané Lansana, le lieutenant Touré Siaka, neveu de Sékou Touré, un certain Chérif Nabaniou et Bama Mathos. Le préposé aux tortures était le lieutenant Oularé. Un prisonnier libéré n’a pas été reconnu par son frère, tant les souffrances l’avaient transformé. Ce camp était le symbole de la répression. C’est pourquoi sa prise a créé un choc psychologique très important en Guinée …

Le groupe chargé de prendre Sékou dans sa villa “Bellevue” se heurtera, quant à lui, à la seule opposition sérieuse rencontrée au cours de l’opération : des militants du PAIGC installés près de là, croyant que c’est à eux que nous en voulons, nous harcèlent. Nous sommes obligés de contreattaquer. L’affrontement sera meurtrier. Pour pas grandchose, puisque Sékou n’était pas là non plus. A 10 heures, en tout cas, tout est terminé.

Nous avons été vraiment frappés par l’apathie — pour ne pas dire l’absence — de l’armée, le manque de conviction de la milice et l’indifférence de la population. Les uns regardaient sans aucune réaction le va-et-vient des vedettes entre la côte et nos navires qui mouillaient au large. Nous avons pu dynamiter des vedettes dans le port aprè avoir fait reculer la foule qui assistait au spectacle. Les douaniers n’ont pas bougé.

Si le débarquement avait été mieux préparé, mieux coordonné et si l’équipe qui devait prendre la radio était parvenue à ses fins (elle n’a échoué que parce que son guide était terrorisé au point de ne plus pouvoir marcher), nous aurions renversé le régime de Sékou Touré. Nous sommes cependant revenus plus optimistes que jamais. Nous repartirons à l’assaut du régime. Cinquante combattants ont rembarqué dès 10 heures le dimanche 22 novembre, ramenant en Sierra Leone divers “trophées”. Les cent autres sont restés sur le territoire guinéen, se dirigeant vers la région de Kindia.

Depuis des années

Le commandant X. qui fut légèrement blessé à l’épaule au cours des combats de Conakry, est à la tête de ce groupe, dont les rangs ont été grossis par quelques prisonniers encore valides du camp de Camayenne.
Nous nous préparions à cette opération depuis de longs mois. Nous y songions depuis des années. Depuis 1966, exactement. Cette année-là, mes camarades et moi-même venions de terminer notre temps de service dans l’armée française, dans laquelle nous étions enrôlés du temps de la colonisation. Au moment de l’indépendance, certains d’entre nous avaient déjà voulu rentrer en Guinée. Les autorités nous en avaient dissuadés, nous conseillant de finir notre temps et de rentrer plus tard. Ce que nous fîmes. Le bateau, hélas, qui nous ramenait au pays ne put accoster : Sékou Touré ne voulait pas de nous. Nous dûmes nous réfugier au Sénégal, en France, en Côte-d’Ivoire. Nous sommes venus grossir les rangs des 500 000 réfugiés guinéens qui attendent de pouvoir rentrer chez eux. Notre opposition à Sékou Touré date de cette époque. Puisqu’il ne voulait pas nous accueillir de gré, il Je fera de force. Rien ne nous fera renoncer.

Sékou Touré croit pouvoir ruiner notre cause auprès de l’opinion en nous accusant d’avoir demandé le soutien des colonialistes portugais. Le procédé est grossier. Le Portugal nous a proposé — par Sénégalais interposés — de nous aider, c’est exact. Il y a de cela deux ans. Et, bien que chez certains d’entre nous l’exaspération fût telle qu’une alliance avec le “diable” ne les effrayait point, une majorité hostile à ce genre de compromis s’est dégagée d’emblée.

Nous avons agi seuls. Entre militaires. Nous n’avons même pas voulu associer à notre opération du 21 novembre les politiciens du FLNG, exilés à Dakar, Abidjan ou Paris. Si nous avions réussi, nous aurions peut-être fait appel à eux. Mais, dans un premier temps, la Guinée aurait été gouvernée par un directoire militaire peu enclin au jeu politique. Les Guinéens sont, depuis douze ans, victimes des mots. Nous ne voulons pas renverser Sékou Touré pour continuer à abreuver le peuple de discours.

Jeune Afrique No. 518 — 8 Decembre 1970