La littérature peule dans les « Classiques africains »

Olivier Kyburz
La littérature peule
dans la collection « Classiques africains »
Cahiers d’Etudes africaines, vol. 34, n°133-135, 1994. L’archipel peul. pp. 483-488

Introduction

Olivier Kyburz
Olivier Kyburz

Ces grands voyageurs que sont les Peuls disposent d’une racine verbale extrêmement productive yah- ou jah- qui désigne le fait d’aller, de marcher. Cette racine leur permet de constituer des noms en rapport étroit avec le voyage : le déplacement, le trajet, la direction, la caravane, le voyageur et, métaphoriquement, la mort. L’appel à des dérivatifs lexicaux peut faire dire bien d’autres choses encore à cette toute petite racine : yah-indir-a « se fréquenter », yaa-d-a « aller ensemble », jaa-d-ii-ɗo ou jaa-ɗo « le camarade, le compagnon ». Je ne dis pas que les Peuls se font des amis avec leurs pieds, mais il est incontestable que, pour eux, marcher ensemble et établir une relation d’amitié confiante ne sont pas sans rapport. Et il peut arriver que la route soit longue.

La collection « Classiques africains »

Les chercheurs qui se sont penchés sur la littérature peule, qu’il s’agisse de ce qu’il est désormais convenu d’appeler la « littérature orale » ou de la production faisant appel à la graphie arabe, ajamiyya, ont trouvé un fidèle compagnon de route dans l’association « Classiques africains ». Cette association, qui s’était fixée pour but de « multiplier le nombre de documents littéraires sur lesquels pourront s’appuyer les recherches et la réflexion sur les civilisations de l’Afrique noire », a dores et déjà magnifiquement rempli son rôle en ce qui concerne la littérature peule. Elle ne nous propose pas moins de neuf volumes dédiés à la littérature d’une civilisation fortement contrastée qui marque de son empreinte une aire se déployant de la côte occidentale au-delà du lac Tchad.

Poésie Fulfulde de l’Adamawa

La route fut ouverte par Pierre-Francis Lacroix qui, en 1965, consacra deux volumes à la poésie peule de l’Adamawa (Poésie peule de l’Adamawa, P.-F. Lacroix, ed., Paris, 1965). Dans ces ouvrages, l’auteur nous présente les oeuvres de six poètes qui, socialement, se situent « dans les strates “nobles” ; (appartenant] à des familles peules souvent influentes » (p. 31). C’est en ajami qu’ils écrivent leurs poèmes, c’est de la métrique arabe qu’ils s’inspirent pour rythmer leurs oeuvres et, même si ces auteurs ne sont pas tous des arabisants de haute volée, ils étoffent leur production de termes arabes, relevant du vocabulaire de la religion, du droit et de la littérature classique ; ceci constitue pour eux un moyen de « faire sentir à leur public le poids de leurs connaissances réelles ou affectées et révèle […] le prestige reconnu à la “Science” et à ceux qui sont réputés en être les détenteurs » (p. 47). La production des poètes de l’Adamawa rassemblée par P.-F. Lacroix recouvre essentiellement deux genres poétiques :

  • Les waajuuje, qui sont des sermons dans lesquels sont rappelés les principes de l’orthodoxie islamique, et dans lesquels les pratiques déviantes de certains notables ou souverains sont parfois dénoncées :

Tu persévères ainsi dans la recherche de la puissance tu amasses des biens peu t’importe d’aller en Pèlerinage. Certes tu entasses, évitant de perdre même cinquante centimes. Quand tu seras mort, elle ira combler tes héritiers […]

Regarde donc ce que tu as amassé sur ta tête
Et maintenant encore tu suis tes désirs
boire et enivrer voilà là ton seul zèle
Tu te conduis toi-même vers ceux qui sont perdus (p. 55)

  • Les mantooje, qui sont des poèmes de louange à l’adresse des souverains, placent les poètes dans une situation délicate dans la mesure où ceux-ci empiètent alors sur le domaine des laudateurs-nés, de statut social inférieur. Chanter les louanges des puissants, en tirer de quoi subvenir à ses besoins tout en conservant sa dignité de noble est un exercice délicat :

« Je chante et je louange qui je veux, je ne fais pas le griot, mon seul désir est de louanger Abdoullahi. » (p. 143)

« Tous ceux que j’ai chantés, c’est seulement par amour, je ne suis pas un mendiant, je ne mendierai pas avec ce chant auprès Abdoullahi. » (id.)

« II fait des dons qu’il répand sur les Croyants, qui serait donc capable de narrer les largesses quotidiennes Abdoullahi. » (p. 147)

Lorsqu’il s’agit de flatter les notables le poète se trouve placé dans une situation que P.-F. Lacroix expose fort bien. En louant les mérites des « grands dignitaires » ces derniers prendraient le risque « d’éveiller le ressentiment de leur souverain qui ne goûterait … que très modérément de voir vanter les mérites ou la haute extraction des “Ministres” de son entourage. » 252)
Il est un moyen bien plus sûr de trouver une oreille attentive et une main généreuse. C’est de s’adresser aux parvenus, aux « bourgeois » présentant l’avantage d’avoir un statut social dévalorisé, doublé une aisance matérielle. Les bouchers sont, à ce titre, objets de l’attention des laudateurs.

« Possesseur d’argent Garba de Yaoundé, possesseur de bétail, le seul Garba ! Chacun [dépend] de Garba parce que Dieu l’a mis en possession du monde. » (p. 323)

Toutefois les poèmes de louanges qui n’évoquent ni les saints ni les souverains tombent dans la catégorie des fuluuluje, des bavardages qui constituent le troisième genre littéraire représenté dans ces ouvrages.
Chantres de l’orthodoxie idéologique, laudateurs des souverains et des puissants les poètes de Adamawa nous présentent une image fort conservatrice d’une société à l’élite de laquelle ils appartiennent, une vue où « n’en apparaissent ni les défauts ni les contradictions » (p. 34). C’est tout le travail de P.-F. Lacroix que avoir mis cette production littéraire en perspective et d’avoir rendu les contradictions perceptibles pour le lecteur issu une société peule autre que celle de Adamawa.

Poésie Pular du Fouta-Djallon

La deuxième halte sur la route conjointe des « Classiques africains » et des auteurs peuls se fit 1966, en Guinée, quelque trois mille kilomètres du chemin qu’avait ouvert P.-F. Lacroix. Alfâ Ibrâhîm Sow fut l’artisan d’une anthologie de la poésie peule du Fouta-Djallon publiée sous le titre évocateur de La Femme la Vache la Foi (Paris, 1966)
Cette anthologie nous vient une région où la production littéraire touche un ensemble plus large écrivains qu’en Adamawa. C’est partir du 17ème siècle que se constitua une élite musulmane dont les membres traduisirent et commentèrent en peul les textes islamiques classiques (p. 12). Au cours du 18ème siècle, l’instauration un régime politique islamique eut, entre autres effets, d’élargir la catégorie des lettrés jusqu’à la faire coïncider avec la strate des hommes libres (rimɓe). Un grand contingent parmi ceux qui, paysans, éleveurs, artisans se contentaient autrefois d’improviser au gré des circonstances et de subir le sort commun des poètes de la littérature orale, ont pu ainsi écrire leurs oeuvres, les fixer et les élaborer mieux .» (p. 13). Cet élargissement du cercle des écrivains accompagna une diversification des thèmes : constituée de poèmes liturgiques, de sermons réaffirmant le bien-fondé de l’ordre social, mais aussi de satires, la littérature du Fouta-Djallon s’enrichit alors une production populaire dont les thèmes traduisent admiration peule pour la femme et le bétail.

L’ouvrage consacre une première partie la présentation des divers courants de la littérature aristocratique allant des grands maîtres aux écrivains contemporains nés avec le 20e siècle La seconde partie réservée la présentation de la littérature populaire bien que quantitativement moins importante inspira le titre de l’ouvrage La Femme, la Vache, la Foi. Ces écrits nés du courant alphabétisation des ruraux au xixe siècle nous font pénétrer de plain-pied dans univers culturel de ces bergers.
Les louanges Fâtou Seydi constituent une pièce de choix célébrant la beauté de cette femme

« aux yeux cernés antimoine gencives bleuies
lèvres pareilles aux fines broderies des artistes de Jongâci …
Visage comme aurore qui perce horizon
Jeune fille aux seins dressés, à la démarche altière …
Jeune fille mignonne qui au matin réjouit le regard
Belle de dos comme belle de face. » (p. 287)

Femme qui ne fera jamais mentir affirmation selon laquelle il est au monde trois paradis

« Couscous à viande grasse
Riz beurré au lait
Jeune fille et jeune homme au lit. » (p. 289)

Quelques années plus tard, en 1971, l’association Classiques africains publia le traité de théologie musulmane de Tierno Mouhammadou Samba Mombéya, Le Filon du Bonheur éternel (Alfâ Ibrâhîm Sow, ed. Paris 1971). Il agit de l’oeuvre de l’un de ces lettrés musulmans qui entreprit au 18ème siècle, de mettre son érudition la portée du plus grand nombre. C’est dans ce but qu’il composa le long poème en peul dont Alfâ Ibrâhîm Sow rassembla plusieurs manuscrits. Y sont exposés les fondements de la foi musulmane, de la loi religieuse, et sont prodigués les bons conseils du Tierno pour demeurer dans la voie de la piété. L’édition présentée par Sow comporte la reproduction en fac-similé des trente-deux feuillets en ajamiyya, leurs transcription et traduction, ainsi un important appareil critique, complété par un lexique peul-français.

Amadou Hampâté Bâ

Amadou Hampâté Bâ (1901-1991)
Amadou Hampâté Bâ (1901-1991)

La troisième halte sur cette longue route doit être située, en 1968, dans la vallée aride du Ferlo sénégalais et le troisième compagnon des « Classiques africains » n’est plus présenter. Amadou Hampâté Bâ nous fit cadeau d’un récit relevant du genre jantol, versifié par ses soins et publié sous le titre de Kaïdara, avec le concours de Lylian Kesteloot. (Kaïdara, récit initiatique peul, rapporté par Amadou-Hampâté Bâ et Lylian Kesteloot, Paris 1968). Cet ouvrage révèle un autre aspect de la littérature peule — ou vaut-il mieux dire un aspect de la littérature d’autres Peuls — que lui seul pouvait transmettre. Histoire exemplaire et édifiante, ce récit initiatique décrit la lente accession à la connaissance, ponctuée des nombreuses épreuves que la recherche des secrets de Kaïdara, maître de or et de la sagesse, tout la fois impose à Hammadi le Peul et à deux de ses compères. Ils sont conduits au domaine des génies-nains par un escalier de neuf marches et découvrent en ce pays souterrain les figures du caméléon, de la chauve-souris, du scorpion, de la vipère. Ce récit trouve son prolongement dans L’Eclat de la Grande étoile que le même auteur publia dans la même collection, en 1974, avec le concours de Lylian Kesteloot, de Christiane Seydou et Alfâ Ibrâhîm Sow (L’éclat de la grande étoile, suivi du Bain rituel. Récits initiatiques peuls par Amadou-Hampâté Bâ, Paris 1974). Ce texte traite plus spécifiquement de l’initiation au pouvoir que les Peuls, comme d’autres, savent éphémère.

Gilbert Rouget
Gilbert Rouget (1916-2017)

Ces récits initiatiques relèvent du domaine de la tradition orale. En cela ils se distinguent de la matière des ouvrages consacrés à la poésie de Adamawa et à la littérature du Fouta-Djallon. Mais l’opération par laquelle ils passent d’un dépositaire de la tradition orale à l’auteur d’une page écrite demeure mystérieuse, dans la mesure où l’un et l’autre des acteurs sont confondus.

Christiane Seydou

Le quatrième auteur qui croisa la route des « Classiques africains » est Christiane Seydou qui, en 1972, publia Silâmaka et Poullôri, une épopée peule du Massina (Silâmaka et Poullôri, Récit épique peul, Ch. Seydou, éd. Paris 1972, 3 disques 45 t.). Il s’agit d’un récit recueilli auprès d’un griot, plus précisément un maabo, Boûbacar Tinguidji. Les aventures du noble Silâmaka et de son captif Poullôri, contées par le maabo Tinguidji appelaient une introduction sur la stratification sociale du Maasina. Ce moment de littérature orale devait être précédé d’un portrait de son énonciateur et des conditions de son énonciation ; cette oeuvre étroitement liée au jeu du luth nécessitait une présentation du rapport qu’entretiennent la musique et la parole : tout cela fut fait dans une introduction d’une remarquable clarté qui constitue désormais une référence incontournable en la matière. Le lecteur curieux qui, en outre souhaiterait découvrir le timbre de la voix de Tinguidji et la sonorité de son luth, dispose de trois disques souples en encart.

Un second ouvrage consacré au récit épique dans la boucle du Niger fut publié en 1976. La geste de Ham-Boɗeejo ou Hama le Rouge (traduite et éditée par Ch. Seydou Paris 1976 Deux disques 45 t.) rassemble des épisodes de la vie de Hama qui ont été recueillis au Mali, au Niger, et au Burkina Faso. Chef peul du Kounâri, Hama eut au début du 19e siècle des relations assez mouvementées avec le souverain bambara de Ségou Da Monzo, son beau-père. Chacune des traditions bambara et peule ont gardé le souvenir de ces épisodes, et c’est la version peule qui nous est ici présentée ouvrage est constitué d’épisodes qui peuvent être racontés indépendamment les uns des autres, mais rien non plus n’empêche le griot d’enchaîner ces épisodes. Les sept récits recueillis et traduits par Christiane Seydou nous permettent de voir à l’oeuvre le héros peul. Sens de l’honneur, bravoure, héroïsme sont autant de valeurs qui trouvent à s’exprimer dans la confrontation avec le souverain bambara mais également avec les autres chefs peuls. Conquérir le coeur d’une belle, s’emparer du bétail d’un rival : cette ambition et ces gestes forgent le héros et enflamment le griot. Deux disques souples permettent au lecteur de s’en assurer.

Chritiane Seydou, ed. Bergers des mots. Poésie peule du Maasina.
Chritiane Seydou, ed. Bergers des mots. Poésie peule du Maasina.

Le dernier ouvrage de littérature peule publié en 1991 par les Classiques africains mérite une attention toute particulière (Bergers des mots Poésie peule du Maasina, présentée et traduite par Ch Seydou, Paris 1991). Il concerne deux genres poétiques propres aux Peuls du Maasina qui sont profondément inscrits dans leur vie quotidienne. Il ne agit ici ni de poésie religieuse émanant un cercle de lettrés ni de récits épiques qui sont l’apanage des griots maabuɓe, mais de poésie profane à laquelle tout Peul de talent peut se livrer.
La nature particulière de la Boucle du Niger veut que les éleveurs se retirent dans les zones arides du Sahel au moment où les eaux emplissent le delta intérieur. Confrontés aux rigueurs de la vie de pâtre, seuls avec leurs bovins, ils préparent leur retour à la vie sociale : pendant ces longs mois ils composent des jammooje na’i qu’ils déclameront en défilant avec le bétail, à l’occasion du degal, qui marque leur rentrée dans le delta. Ces poèmes sont tout entiers voués au bétail et relatent les expériences de la vie pastorale :

« J’ai récompensé la Grande-à- chine-et-Liste-Blanches
et appelé la bénédiction sur le Taureau-de-Dix-Ans de la Grande-aux-Cornes-en-Lyre
lui qui n’a pas quitté un pouce le Chef-du-Bourgou
le premier pour la traversée Koubèye
Va questionner le Grand-aux-Pattes-Blanches, taureau de la Vache-Ibis
sur notre journée de visite dans la cuvette de Soukâri :
le corps était ruisselant de sueur
et rare notre provende
mais il fallait bien que j’avance ! » (pp 139-141)

Claude Tardits
Claude Tardits (1921-2007)

Lors du degal, les bergers rivalisent de virtuosité dans une joute verbale au milieu des beuglements, et de leur performance naît leur réputation. De la très belle introduction de Christiane Seydou il ressort que la langue « préserve le berger contre l’isolement de son groupe et l’oubli de sa culture ; tout en paissant ses bêtes, il paît ses mots ; comme il accouple et fait vêler ses vaches, il apparie et fait fructifier ses mots » (p. 32-33). Le berger « vient au degal rendre aux villageois leurs troupeaux enrichis de leur croît et leur langue, accrue de toute sa fécondité poétique » (p. 35).
Le second genre poétique présenté dans cet ouvrage est le mergol. Ces poèmes ne disent rien sinon l’amour de la langue et la volonté de la bien parler. Si le mergol n’a pas de thème particulier, il exige du poète une composition subtile qui tout entière repose sur les jeux phoniques. « Quel que soit le thème choisi on voit en effet fleurir tous les effets stylistiques reposant sur l’anaphore, l’allitération et sur la disposition des sonorités en parallelismes, échos, chiasmes, etc. » (p. 176) Bien souvent le mergol contient des listes — noms d’oiseaux, vocabulaire bambara, noms de lieux — et tout l’art du poète réside dans l’agencement des termes et dans leur énumeration.

Eric de Dampierre (1928-1998)
Eric de Dampierre

La lecture des mergi est assez amusante car on ne peut empêcher d’aller au concret, c’est-à-dire de vouloir entendre comment ça sonne, de lire à voix haute. Mais n’est pas mergoowo qui veut, et la langue fourche à la deuxième ligne ! Ce petit exercice, certes ludique, aurait pu nous être évité si ouvrage avait été enrichi d’un disque. L’édition d’un document sonore, même séparé, comblerait le lecteur. Cette poésie doit absolument être entendue pour être véritablement comprise.

L’association « Classiques africains » fut fondée en 1964 par Claude Tardits, Eric de Dampierre, Michel Leiris et Gilbert Rouget. A ce jour, vingt-cinq recueils ont été publiés ; tous comportent une transcription des textes dans leur langue d’origine et une traduction ; ils sont accompagnés d’une présentation. L’ensemble des ouvrages de la collection est distribué par Les Belles Lettres, 95 boulevard Raspail 75006 Paris.
L’association été honorée en 1993 du Prix Diderot-Universalis, pour l’ambition de son projet et la qualité de ses réalisations.

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