L’assassinat de Cabral : faits et implications

Amílcar Cabral, 1964

Extrait et traduit du livre Patrick Chabal (1951-2014). Amílcar Cabral : revolutionary leadership and people’s war. Cambridge; New York : Cambridge University Press, 1983. xiii, 272 p.
Chapter 5. Cabral’s Assassination: Facts and Implications

Les mouvements révolutionnaires sont sensibles à la mort de dirigeants du parti, à la fois parce que le leadership est un élément-clé du succès de leur action politique et parce qu’il n’y a souvent pas de mécanisme institutionnalisé de remplacement.
Aux premières phases d’une révolution, précisément, la perte d’un dirigeant fort peut bien mettre à épreuve l’unité et la cohésion mêmes du parti. Notre démonstration a préalablement établi l’importance centrale de Cabral dans le développement et l’impact du PAIGC. Nul doute, dès lors, que sa mort fut le coup le plus sévère reçu par le parti en dix-huit ans de lutte contre le régime colonial portugais.

Cabral fut abattu en face du bureau du PAIGC à Conakry le 20 janvier 1973 à 22:30 alors qu’il revenait à la maison avec sa femme Ana-Maria. L’homme qui tira la gâchette s’appelait Inocencio Kani, un officier de marine du PAIGC 1. Les évènements qui survinrent au meurtre révélèrent un complot interne au parti pour :

  • renverser et neutraliser le leadership du PAIGC
  • prendre contrôle du parti
  • éliminer tous les cadres qui refuseraient de suivre le nouveau leadership
  • obtenir la reconnaissance de Sékou Touré

Malgré la mort de Cabral, le plan échoua. Vingt-quatre heures après l’assassinat les membres du complot avaient été arrêtés et les collègues de Cabral avaient ré-établi leur contrôle du siège du PAIGC à Conakry. Les militants du parti que les comploteurs avaient emprisonnés durant la nuit furent libérés par la police de Guinée-Conakry au matin. Avec quelques complices, Kani avait fait Aristides Pereira prisonnier et avait pris le large dans un bateau du PAIGC pour rencontrer des unités navales portugaises. Capturé par la marine de Guinée-Conakry avant d’atteindre son rendez-vous, il fut ramené à Conakry. La conspiration n’eut virtuellement aucun effet sur le PAIGC en dehors de Conakry et, n’eût été la mort de Cabral, elle aurait été de faible importance.

Mais après la perte de Cabral, le coup constitua le plus sérieux défi au leadership du PAIGC depuis le congrès de Cassacá en 1964.

Les faits suggèrent que la mort de Cabral ne fut pas planifiée. Il avait été plutôt envisagé de le transférer hors de Guinée-Conakry vivant, et de le livrer sain et sauf à des navires de la marine portugaise en attente dans les eaux internationales.
Mais Cabral résista et commença à raisonner Kani personnellement dans l’espoir de lui faire changer d’avis. Pris de panique, Kani tira sur lui. Cette preuve est clairement établie par la conversation qui eut lieu entre Kani et Cabral, et que sa femme, Ana Maria Cabral, qui était à quelques mètres, a rapporté. Ni elle, ni aucun des autres dirigeants importants, ne firent les frais. Ils furent simplement détenus dans la prison du PAIGC. Et pourtant le groupe représentait une portion importante du sommet du parti, à savoir Aristides Pereira, Jose Araujo, Vasco Cabral and Buscardini — tous membres du Conseil Supérieur de la Lutte (CS).
Le journalist Aquino de Bragança était à Conakry les jours suivants le meurtre. Il affirme que les conspirateurs avaient l’intention de tuer les dirigeants du parte le lendemain 2.

Le coup aurait pu réussir avec le soutien de Sékou Touré. Mais il n’y a aucune preuve indiquant que les comploteurs avaient pris antérieurement contact avec Touré, ou bien qu’ils avaient été encouragés par lui.
De leur côté, toutefois, les Portugais firent des allégations selon lesquelles Sékou Touré était responsable de l’assassinat. Ils prétendirent que Touré, qui espérait annexer la Guinée-Bissau après la guerre, était mécontent de la stature internationale grandissante de Cabral. Cela est peu probable étant donné que Touré avait joué un rôle dans l’arrestation et l’interrogation des assassins, et qu’il avait, selon des sources, fourni toute l’assistance au leadership du PAIGC 3. L’enquête qui suivit impliqua 465 personnes. Le verdit de culpabilité fut le suivant :

  • 43 accusés reconnus participants au complot
  • 9 reconnus complices
  • 42 accusés coupable de complicité supposée

Ils furent déférés au tribunal du PAIGC, et les têtes de la conspiration furent condamnés à mort. Les condamnés à mort suivants furent exécutés en Guinée-Bissau en march 1973 4 :

  • Inocencio Kani
  • Momo Ture
  • Aristides Barbosa
  • Luis Teixeira
  • Emilio Costa
  • Mamadu Ndjai
  • Inacio Soares da Gama
  • João Tomas
  • Bassir Ture

L’assassinat de Cabral fut le résultat d’une opération lancée en 1971-72 par les services secrets portugais, le PIDE-DGS, tel que l’a établi Bruno Crimi, un journaliste d’investigation, dans un article paru en 1975 5. A l’époque, le gouvernement portugais fut informé par le gouverneur de Guinée, général Spinola, qu’il avait tenté de mener des négociations secrètes avec le PAIGC avec la médiation du président Senghor. Toutefois, crut-t-il, de tels pourparlers n’auraient probablement pas lieu. Mais les autorités de Lisbonne savaient que le PAIGC envisageait de déclarer l’indépendance en 1973. Elles craignaient que cela ajouterait à la pression de décoloniser les autres territoires portugais et peut-être d’affaiblir leur pouvoir au Portugal même. Depuis 1972 l’armée portugaise avait été tellement humiliée en Afrique qu’un coup d’état militaire à Lisbonne était devenue une possibilité. Le pays était fatigué et l’opposition aux guerres coloniales dans tous les secteurs de la société était considérable. Des milliers avaient quitté le Portugal pour échapper à l’inscription dans l’armée. Tous les mouvements anti-fascistes s’opposaient désormais activement aux guerres et le gouvernement avait déjà emprisonné des centaines de protestataires. Déterminés à stopper les guerres par tous les moyens possible les groupes militants avaient lancé une campagne d’attaques à la bombe au Portugal. L’image internationale du pays avait chuté au plus bas niveau et son économie était drainée par les exigences financières de la guerre. Le succès du PAIGC en Guinée était la preuve la plus évidente que les Portugais perdaient le terrain en Afrique. En neutralisant le leadership du PAIGC, en empêchant la declaration d’indépendance de la Guinée, le gouvernement portugais espérait ainsi, contre tous les paris, résorber la crise.

Avec la médiation de Senghor les négociations secrètes avec le PAIGC ne furent pas interrompues, bien que la décision avait déjà été prise de lancer le plan de noyautage.

Les Portugais ne devaient pas prendre directement part au complot. Le coup était conçu pour paraître comme étant une affaire purement interne et basée sur le mécontentement envers le leadership et la ligne politique du parti. Les Portugais étaient convaincus que le cas de Guinée-Cap-Verdéen pouvait être exploité avec succès pour recruter des agents guinéens dans le PAIGC. Il y avait une forte concentration de Cap-Verdéens aux échelons supérieurs du parti. Et les Portugais estimaient que les militants ordinaires — des Guinéens pour la plupart — pouvaient être montés contre le leadership.

Le succès de l’opération depended dès lors de l’exploitation de ce que les Portugais percevaient comme un réel fossé racial au sein du PAIGC. Afin de conférer une plus grande crédibilité au plan, ils lancèrent une vaste campagne anti-Cap Vert. Leur carte-maîtresse fut incontestablement la collaboration de Rafael Barbosa, un Guinéen, et premier président du PAIGC. Après des années passées en prison, il avait été libéré à condition d’accepter de se mettre au service des services secrets coloniaux. Sans en fournir des preuves, des informateurs ont cependant avancé qu’il était un agent double et qu’il restait toujours loyal au PAIGC. … On promit aux comploteurs que les Portugais accepteraient de discuter de “l’autonomie de la Guinée” avec le nouveau leadership en échange de l’abandon de tous les projets d’indépendance du Cap-Vert. La Guinée-Bissau n’avait aucune valeur aux yeux des Portugais, alors que le Cap Vert était d’une grande importance stratégique.
S’ils pouvaient conserver le Cap-Vert les Portugais étaient disposés à négocier un compromis permettant de mettre fin à la guerre en Guinée et d’accorder une certaine autonomie à leurs collaborateurs. Il est douteux que le gouvernement colonial eût pu respecter ses promesses. En même temps, leur position reflétait l’ignorance qu’une telle proposition aurait été inacceptable pour la majorité des militants du PAIGC 8.

Ce n’était pas la première fois que les Portugais essayaient de recruter des agents au sein du PAIGC et il est raisonnable de croire qu’ils disposaient d’un réseau d’espions au sein du parti.
Mais ce nouveau plan requérait la collusion de membres du parti capables d’infiltrer le leadership et de le remplacer finalement.

La PIDE-DS parvint à recruter un certain nombre de membres aigris et prêts à coopérer pour l’exécution du plan. Mais aucune preuve n’existe concernant l’adhésion d’officiels de haut-rang du PAIGC. La plupart de ceux qui prirent part à la conspiration avaient des griefs personnels contre le leadership, parce qu’ils avaient été reconnus coupables de délits et ils avaient en conséquence été rétrogradés.

Kani avait été un important officier de la guerrilla, et un membre du Conseil exécutif de la lutte. Mais il avait été puni pour de flagrantes mauvaises fautes personnelles et pour abus de pouvoir 9. Des officiels mécontents tels que Kani étaient dès lors sensibles aux promesses d’importantes récompenses financières et politiques faites par les Portugais, au cas où ils parvenaient à s’emparer de la direction du PAIGC.

Au grand chagrin des Portugais, toutefois, les mécontents n’acquirent aucun niveau appréciable de support pour un leadership alternatif de la ‘Guinée’, et surtout ils ne purent garder le secret des détails de la conspiration. En effet, aucune des chefs du réseau ne détenait un poste-clé dans le parti. Et, de fait, le leadership du PAIGC avait obtenu des informations détaillées sur le complot et l’identité de la plupart des conspirateurs 10.

Cabral réagit en donnant ample publicité au plan d’infiltration des Portugais. Il prévint ainsi tout succès leur part. Il contre-attaqua la propagande d’une scission entre entre Guinéens et Cap-Verdiens. Des instructions formelles furent données pour renforcer la sécurité et rapporter toute action suspecte 10. Cette politique se révéla payante.

Il y eut peut, et peut-être, pas d’infiltration dans les rangs du parti à l’intérieur de la Guinée. Et effectivement, tous les conspirateurs se trouvaient à Conakry, plusieurs d’entre eux au cachot. Il y eut, cependant, une combinaison de facteurs qui rendirent l’assassinat de Cabral possible à Conakry :

  • sa personnalité et son style de leadership
  • la structure d’ensemble du leadership du PAIGC
  • une série de circonstances fortuitous qui effectivement aidèrent les conspirateurs

La personnalité de Cabral personality, son style de leadership et les valeurs politiques qui le guidaient, facilitèrent relativement un attentat contre sa vie. En tant que dirigeant politique, il ne croyait pas que la violence devrait être utilisée afin d’asseoir ou de maintenir l’autorité. Et il était admettait difficilement que tous les membres du parti ne partageaient pas ce principe. Il avait certes été la cible d’une tentative d’assassinat en 1967. Mais il ne parut pas avoir pris de telles menaces au sérieux. Il crut, à tort, que son influence sur les militants suffisait pour empêcher toute nouvelle attaque contre sa vie. En dépit de preuves indiscutable concernant le complot de 1972 et l’identité de ses dirigeants, Luiz Cabral avoua que son frère ne prit aucune mesure spéciale de précaution. Il ignora les menaces que le complot constituait pour sa sécurité personnelle. La nuit de sa mort il n’était ni armé, ni protégé.

De surcroît, Cabral avait un désir presque obsessionnel de rehabilitation des membres du parti reconnus coupables de fautes personnelles ou politiques. Il prenait une telle tâche pour un défi personnel. En conséquence, il ordonna souvent le transfert des coupables à Conakry afin de pouvoir les influencer personnellement et de superviser leur progrès. D’où son intention de rassembler les leaders du complot à Conakry, leur donnant ainsi une possibilité inattendue de poursuivre la préparation du coup au quartier-général même du PAIGC.

Les deux principaux leaders du complot étaient Momo Ture et Aristides Barbosa. Ils avaient été membres du PAIGC et emprisonnés par les Portugais au début des années 1960. Ils furent libérés en 1969 et rejoignirent plus tard le PAIGC en tant qu’agents des services secrets portugais. Ils étaient sur le radar de la suspicion depuis longtemps, mais c’est seulement après avoir reçu des preuves formelles de leur statut que Cabral consentit à leur détention. Bien qu’eux et plusieurs de leurs amis avaient été jugés et emprisonnés avant, Cabral insista, contre l’avis de ses collègues, qu’on leur donne une autre chance de faire leur rédemption. En particulier, il prévalut sur ses compagnons contre l’application du code pénal du PAIGC concernant la peine capitale en cas de trahison. Ses collègues soutenaient que les sentences devaient être exécutées dans le souci de maintenir la crédibilié du parti. Il ordonna que les suspects soient placés seulement en résidence surveillée.

Certains de ses collègues interprétaient l’attitude de Cabral comme adhésion exagérée et insensée à un ensemble de principes. En fait, il est probable qu’il savait lui-même que sa démarche de reconversion des leaders du complot avait peu de chances de réussir. Néanmoins, il refusa de dévier de ce qu’il considérait comme un élément essentiel de son leadership politique. Il avait auparavant affirmé qu’i plaçait les principes de rehabilitation et de confiance au dessus de sa propre position de dirigeant. Il était convaincu même légalement fondée l’exécution de condamnés pour maintenir la sécurité et la cohésion du parti créerait un précédent dangereux, et pourrait conduire à des pratiques répressives, qu’il rejetait. …

En définitive, toutefois, l’assassination de Cabral dépendit de trois circonstances fortuites qui jouèrent en faveur des conjurés.

Primo, Cabral décida de retarder la peine capitale pour les accusés parce qu’il devait prononcer un discours à l’Assemblée générale de l’ONU en décembre 1972. Il ne voulait pas que les executions entachent le capital de sympathie internationale du PAIGC. Il redoutait une campagne de presse dénonçant la répression au sein du parti à la veille de la reconnaissance internationale de la Guinée-Bissau.
Secundo, marquant le 16ème anniversaire de la création du parti, l’amnistie de septembre 1972 avait libéré la plupart des conjurés. En raison des charges pesant contre eux, Momo Ture et Aristides Barbosa ne furent pas relaxés. Toutefois la résidence surveillée à laquelle ils furent astreints leur permettait de communiquer librement avec leurs complices. Ils furent ravis d’apprendre que Kani avait retrouvé son poste de commandant d’un bateau du PAIGC. Il le dirigeait pour transporter les dirigeants du PAIGC en dehors du pays. De plus, et de façon inattendue, l’un des comploteurs, Mamadu Ndjai, avait échappé à la surveillance du parti. Il fut temporairement placé en charge de la sécurité au siège du PAIGC à Conakry. A ce moment les Portugais se résignaient à l’échec du coup étant donné que les principaux complices avaient été identifiés par le PAIGC. Mais la nouvelle disposition leur fournit une dernière chance totalement inespérée. Ndjai leur communiqua les détails des mouvements de Cabral. Mieux, il les informa de toutes les mesures de sécurité au QG. La tentative de coup n’eût pas été pas possible sans le contrôle de la sécurité du parti par Ndjai dans la nuit du 20 janvier.
Tertio, des faits de dernière minute aidèrent davantage les conjurés. Dans la nuit du 20 janvier les officiels du PAIGC participaient à une réunion où un leader du FRELIMO devait intervenir. A l’exception d’Aristides Pereira, qui resta seul à la maison, tout le monde était hors du QG. Cabral aurait été sain et sauf s’il s’était rendu au meeting et était rentré avec tout le groupe des officiels. Mais en cette nuit fatidique, il avait accepté une invitation à l’ambassade de la Pologne. Il s’y rendit avec seul avec sa femme. Et il revint au quartier général peu avant la fin du meeting avec le leader du FRELIMO. Ce sont ces circonstances inhabituelles qui permirent au groupe d’Innocencio Kani de prendre contrôle du siège du PAIGC, de détenir Aristides Pereira, et d’attendre l’arrivée de Cabral.
Quelques jours plus tard, la fonction de Ndjai devait prendre fin, l’éloignant de son poste temporaire de sécurité !

On le voit, en somme, il est indubitable que le leadership du PAIGC, en général, et Cabral, en particulier, réagirent de façon imprudente, banale et non-systématique face à l’information qu’ils détenaient sur la conspiration. En définitive sa mort inutile résulta d’un nombre de circonstances aléatoires, et non pas de l’organisation des conjurés. Leur acte tragique — la mort de Cabral — ne faisait pas partie de leur plan.

Cabral’s Assassination: Facts and Implications, la version originale est accessible sur webAfriqa

Traduit de l’anglais par Tierno S. Bah