Le Portugal et l’OUA

Réunion extraordinaire de l’OUA à Lagos

Il y avait grande foule, cet après-midi du 9 décembre, au National Hall de Lagos, autrefois réservé aux sessions du parlement, en « vacances » depuis 1966, pour la séance inaugurale du septième conseil extraordinaire des ministres des Affaires étrangères de l’OUA, consacrée à l’agression portugaise contre la Guinée. Les quarante et un Etats membres de l’organisation avaient tous répondu à la convocation — ce qui, dans les annales de l’OUA, ne s’était jamais vu.
« Nous sommes venus ici pour que la Guinée nous fournisse toutes les preuves de l’agression et qu’elle nous indique comment nous pouvons lui venir en aide », dit un délégué. C’était en effet, en gros, le but de la conférence qui a suscité un très vif intérêt dans la capitale du Nigeria.
Depuis la fin de la guerre, ce pays, doté d’une armée forte de 250 000 hommes, a pris conscience de sa gigantesque puissance et ne manque plus une occasion de la réaffirmer. Le jour même de la séance inaugurale, deux éminents professeurs de l’université d’Ibadan réclamaient dans le Daily Sketch de Lagos la constitution immédiate d’une force d’intervention africaine de 50 000 hommes, dont 10 000 seraient répartis en permanence en Guinée, au Sénégal, en Zambie et en Tanzanie, pays voisins des colonies portugaises.
Dans son discours d’ouverture, le général Gowon s’est fait l’écho de ces préoccupations.
Prévue pour 17 heures, l’intervention du chef du gouvernement militaire fédéral ne put avoir lieu qu’une heure et demie plus tard, en raison d’un incident ayant opposé les délégations arabes et l’ambassadeur d’Israël à Lagos. Les délégations de la République arabe unie, de la Tunisie. de la Libye et du Soudan menaçaient en effet de quitter la salle si le représentant de l’Etat hébreu (invité comme tous ses collègues résidant à Lagos) n’était pas mis à la porte. Après de longs palabres, les pays arabes obtinrent gain de cause.
La séance put enfin commencer, dans une salle au milieu de laquelle étaient disposées sur deux tables des armes saisies sur les envahisseurs (fusils, mitrailleuses et pistolets), ainsi que des photos de victimes guinéennes et de merceaires (tous noirs) tués durant les combats.

Trois objectifs

Le chef de l’Etat nigérian fixa, dans son discours, trois objectifs à la réunion :

  1. déterminer les moyens de venir au secours de la Guinée et de l’aider à sauvegarder sa souveraineté et son intégrité
  2. rechercher les moyens à mettre en oeuvre pour protéger les Etats africains de toute nouvelle agression étrangère
  3. poursuivre résolument les tâches de la libération des territoires encore sous dominaton étrangère.

« Je crois en l’action, en l’action sans délai », dit avec force le général Gowon, qui, au passage, adressait des critiques fort pertinentes à l’OUA :

« L’invasion manquée de la Guinée est déjà vieille de deux semaines et notre réunion, en raison de la procédure trop compliquée de notre organisation, n’a lieu qu’aujourd’hui. Sans la résistance du peuple guinéen, les Portugais auraient eu largement le temps de renverser le gouvernement. Il saute aux yeux qu’une profonde révision s’impose. »

Parmi d’autres interventions — toutes, d’ailleurs, plus ou moins semblables —, celle de M. Ismaël Touré, ministre des Finances et membre du bureau politique du PDG, chef de la délégation guinéenne (forte de 17 membres), était naturellement très attendue. Pour cette fois cependant, le demi-frère du président Sékou Touré devait s’en tenir aux généralités. Martelant ses mots, il appela les Africains à serrer les rangs face à l’agression croissante des colonialistes.
La seconde journée de la réunion, le 10 décembre, fut marquée par la présentation de deux rapports clés : celui du secrétaire général administratif de l’OUA, M. Diallo Telli, et celui de la délégation guinéenne. Rapprochant l’invasion de la Guinée du débarquement à Lumumbashi des troupes aéroportées belgo-américaines et de l’invasion, en 1967, d’une grande partie de la République démocratique du Congo par des mercenaires de treize nationalités venus de l’Angola, le secrétaire général insista sur ce fait :

« Si la dernière agression portugaise exige des responsables réunis ici une attention spéciale, c’est en raison de la témérité des agresseurs, de l’envergure de l’agression, des moyens modernes mis en oeuvre, de la minutie des préparatifs et de la coordination de l’exécution, qui confèrent à la tentative d’invasion de la Guinée le caractère manifeste d’une nouvelle stratégie de reconquête coloniale ! »

Rappelant les diverses mesures préconisées par l’OUA contre le Portugal depuis 1963, M. Telli, comme l’avait fait avant lui le général Gowon, appela l’Afrique à l’ « action immédiate» et aux « mesures concrètes ».
« S’il nous a été facile de voter souvent des résolutions, remarqua-t-il, leur application a fait l’objet d’hésitation et était cause de division dans les rangs africains … C’est dire que, pour l’OUA, ce qui reste à faire c’est moins de voter de nouvelles résolutions que de mettre résolument en application ces décisions. »
De son côté, M. Ismaël Touré donna la version officielle des événements de Guinée. Selon lui, les envahisseurs auraient lancé deux attaques : l’une, le 22 novembre, sur Conakry ; l’autre, le 26, sur Koundara, à la frontière de la Guinée-Bissau, très meurtrière. Il a notamment révélé que huit officiers supérieurs de l’armée guinéenne « avaient trouvé la mort au cours des combats ». Le but des envahisseurs, selon lui, était double : renverser le gouvernement légal et balkaniser le pays .
La conférence entendit ensuite l’enregistrement de l’interrogatoire par la commission d’enquête des Nations unies d’un prisonnier originaire de Guinée-Bissau. Puis les discussions s’engagèrent autour des trois thèmes définis par Gowon dans son discours d’ouverture. En ce qui concerne l’aide militaire à la Guinée, deux thèses se sont affrontées : l’aide doit-elle être bilatérale ou multilatérale ? Pour faire face aux menaces d’agression étrangère, l’idée de la création d’un haut commandement militaire africain commun a été suggérée. Certains Etats y sont franchement hostiles (Gabon, Côte-d’Ivoire, Lesotho), d’autres considèrent que c’est une question qui mérite d’être plus soigneusement étudiée.

Alliance avec le Portugal. Même Ojukwu

Quant au renforcement de l’aide aux mouvements de libération, l’intervention portugaise en Guinée a eu pour résultat d’en rendre la nécessité évidente à nombre d’Etats de l’OUA restés jusque-là timorés. Il est donc raisonnable de penser que, en la matière, des efforts concrets seront consentis.
Ce qui m’a le plus frappé au cours de ces journées de travaux, c’est que, à aucun moment, il n’a été question de la participation au débarquement d’opposants guinéens. de connivence avec les Portugais, en tant que force orga· nisée : tout au plus fait-on état dans tel discours de « Guinéens à la solde de l’impérialisme portugais ». Pour l’Afrique réunie à Lagos, c’est le Portugal qui a délibérément organisé, et dans un but évident d’intimidation, l’expédition contre la Guinée. Les opposants guinéens, dans ce contexte, ne lui auraient servi que de forces d’appoint. C’est ce qui explique cette véritable « union sacrée » qui s’est créée autour du régime guinéen. Le résultat le plus clair de l’invasion manquée de la Guinée sera ainsi de donner un second souffle à un régime qui, en Afrique même, ne manquait pas d’ennemis ; de renforcer l’hostilité de l’Afrique à l’égard du Portugal ; et de donner peut-être une dimension nouvelle aux luttes de libération nationale. Quant à l’opposition guinéenne, elle aura du mal à se remettre de cette affaire et de l’accusation de s’être « alliée avec le diable » :
« Pensez donc, me faisait remarquer un Nigérian, même Ojukwu n’ose pas aller vivre à Lisbonne. »

Jeune Afrique No. 520 — 22 décembre 1970

Note. — João Bernardo “Nino” Vieira fut l’un des héros de la guerre contre le Portugal. Paradoxalement, en juin 1999, il se réfugia à l’ambassade du Portugal à Bissau et s’exila à Lisbonne jusqu’en 2005 pour échapper à Ansumane Mané, son ancien compagnon devenu son ennemi mortel. — T.S. Bah