Le rôle du Portugal

Rectifications à propos du Portugal

La semaine dernière, Jeune Afrique publiait le témoignage exclusif d’un « agresseur » d’origine guinéenne ayant participé personnellement au débarquement de Conakry dans la nuit du 21 au 22 novembre. La publication de ce récit a provoqué une certaine sensation. De nombreux journaux et publications, des chaînes de radio et de télévision ont repris l’information. Des lecteurs ont écrit, d’autres ont téléphoné. La plupart d’entre eux semblaient déplorer que  Jeune Afrique « accrédite la
thèse d’un témoin anonyme au détriment de celle défendue par le président Sékou Touré » !
Tout d’abord, nous nous félicitons que notre contribution à la recherche de la vérité sur les événements de Guinée ait suscité un tel mouvement d’intérêt. Face au refus systématique affiché par le gouvernement de Conakry de permettre aux représentants de la presse mondiale de rendre compte et d’informer sur ce qui s’est réellement passé, nous avons publié un témoignage dont nous garantissons l’authenticité, ce qui ne signifie nullement que nous le considérions comme étant le reflet exact de la vérité. Nous aurions aimé par respect pour la libre information de nos lecteurs pouvoir mettre ce témoignage en parallèle avec un reportage objectif effectué en terre guinéenne par un de nos envoyés spéciaux. La chose étant impossible, nous n’avons pu que dresser un tableau comparatif des deux seules versions que nous possédions : celle de notre interlocuteur anonyme et celle de Radio-Conakry en glissant ici et là des témoignages recueillis à diverses sources. Il est apparu à certains lecteurs que cette technique journalistique (la seule matériellement possible dans de telles traduisait de notre part un certain penchant les explications fournies par notre interlocuteur guinéen.
Un tel raisonnement est à la fois regrettable et inquiétant. démontre que, dans cette affaire, l’émotivité, la propagande, l’adhésion spontanée sans réflexion ni preuve ont joué un rôle prépondérant. En fait, si, pour certains, la présentation des éléments d’information en notre possession a pu paraître favoriser légèrement la thèse du « commando » guinéen, c’est que face à ce témoignage, certes personnel, et par là même contestable, mais néanmoins vivant, nous ne possédions que les élucubrations verbales de Radio-Conakry faisant état de quatre débarquements, d’attaques aériennes, de présence de sous-marins, etc. Autant d’éléments qui, effectivement, ne prêchaient guère en faveur des explications fournies par Radio-Conakry.
Au moment où le Conseil des ministres de l’Organisation de l’Unité africaine et la Commission de la Défense de cette organisation débattent à Lagos (Nigeria) de l’ « invasion », après la publication du rapport de la commission d’enquête déléguée par le Conseil de sécurité des Nations unies qui accrédite (du moins en partie) la thèse de Sékou Touré, nous sommes en mesure — grâce à une enquête approfondie menée par nos correspondants et envoyés spéciaux — de donner une explication complémentaire sur les « événements » de Guinée.
En vérité, ces éléments ne contredisent pas formellement la version des faits donnée par notre interlocuteur la semaine dernière. Pas plus qu’ils ne confirment la thèse défendue par Radio-Conakry. En dehors des formules de propagande, des oublis volontaires, des silences calculés de l’une et de l’autre versions, ils permettent de franchir une nouvelle étape sur le chemin de la vérité. Un chemin semé d’embûches.

Paradoxalement, l’origine du récent débarquement de Conakry remonte au mois de mars 1966. Après la chute du docteur Kwame Nkrumah au Ghana, une violente controverse éclate entre le président Houphouët-Boigny et Ahmed Sékou Touré, lequel vient d’accorder asile à l’ex-chef d’Etat ghanéen. Les exilés guinéens, qui sont plus de 500 000 répartis en Côte-d’Ivoire et au Sénégal, créent le Front de libération nationale de Guinée (FLNG). Une section est créée à Abidjan sous la direction des docteurs Dechambenoit et Diallo Moustapha, une autre à Dakar avec comme principal dirigeant un syndicaliste, M. David Soumah. En avril 1966, ces deux sections du FLNG entrent en contact avec le « Regroupement des Guinéens en Europe » dirigé par M. Ibrahima Baba Kaké et dont la majorité des membres vivent en France. Objectif de la rencontre : mettre en place un front commun contre Sékou Touré et son régime. Malgré quelques désaccords politiques (attitude à adopter vis-à-vis de Nkrumah), le FLNG et le Regroupement des Guinéens en Europe décident d’associer leurs efforts en vue de parvenir à la chute de Sékou Touré et de son régime. Toutefois, comme il arrive souvent en de telles circonstances, le clivage se fait entre ceux qui défendent une certaine philosophie politique et ceux pour qui les moyens à utiliser en vue de renverser Sékou Touré comptent beaucoup moins que le résultat. Lors d’une réunion houleuse à Paris, Porte-Dorée, l’un des partisans de cette dernière tendance n’hésite pas à lancer : « Je suis prêt à m’allier, même avec le diable, et à entrer avec lui en Guinée » ; mais il ajoute : « J’aurai deux fusils, l’un pour abattre Sékou Touré et l’autre pour ensuite me débarrasser du diable. » Le diable en question ne tarde d’ailleurs pas à paraître sous les traits des services secrets portugais qui, dès 1967, entrent en contact avec la faction extrémiste du FLNG. Les contacts ont lieu à Dakar et n’ont guère de résultats immédiats. Mais leur existence donne lieu à de nombreuses controverses au sein même du PLNG. Contestés par une fraction importante de ses éléments, les « ultras » rencontrent l’approbation du groupe des militaires. Il s’agit d’anciens officiers, sous-officiers, soldats de l’armée française qui, après avoir terminé leur temps dans l’armée française, ont voulu rentrer en Guinée mais se sont vus déclarés « persona non grata » par Sékou Touré. Voués à l’exil, ils s’installent au Sénégal, en Côte-d’Ivoire ou reviennent en France. Anciens soldats des guerres coloniales d’Indochine et d’Algérie, ils sont rapidement fatigués des discussions interminables des civils du FLNG et décident de s’organiser en formations paramilitaires.
Pendant cette même période, voué aux querelles intestines, noyauté par les agents de Sékou Touré, privé de ressources par l’amorce d’une normalisation entre Sékou Touré, le président Senghor et le président HouphouëtBoigny, le FLNG se désagrège et se transforme en une série de petites chapelles rivales et totalement inefficaces. Les militaires, seul groupe discipliné et réellement organisé, décident alors de prendre leur autonomie vis-à-vis de ces « palabreurs » totalement inefficaces ! Ils reprennent pour leur propre compte les contacts avec les services de sécurité portugais au Sénégal. Désormais, déçus par l’incapacité des civils, ils font cavalier seul. Des camps d’entraînement sont installés en Gambie et en Sierra Leone et leur principal responsable, le commandant X, prié de quitter le territoire sénégalais par les autorités locales, vient s’installer à Toulouse dans le deuxième trimestre de 1970. Il n’y reste pas très longtemps. Pas loin de là, dans la station thermale de Luso, le « Vichy portugais », un personnage pittoresque met à profit une cure théorique, pendant les mois d’août et de septembre, pour dresser son plan d’attaque. Il s’appelle Antonio Spinola, c’est le général en chef gouverneur de Guinée portugaise. Vieux « salazariste » hostile aux conservateurs « libéraux » de Lisbonne au pouvoir, il met au point, avec le concours des services spéciaux portugais, une opération contre la République de Guinée. Le président Caetano, mal informé de la situation réelle à Conakry, donne son feu vert non sans avoir exigé que le Portugal en tant que tel ne joue dans l’opération aucun rôle officiel.

C'est à la faveur d'une cure dans la station thermale de Luso (Portugal) qu'Antonio Spinola et les responsables des services spéciaux de Lisbonne mirent au point les derniers détails de l'opération
C’est à la faveur d’une cure dans la station thermale de Luso (Portugal) qu’Antonio Spinola et les responsables des services spéciaux de Lisbonne mirent au point les derniers détails de l’opération

Des détails qui concordent

Dans cette optique, un groupe de mercenaires africains est entraîné dans le camp de Buba en Guinée-Bissau. Avec les groupes encadrés par les anciens soldats guinéens de l’armée française et entraînés en Gambie et en Sierra Leone, il constitue l’une des trois sections d’assaut qui, le 22 novembre, débarqueront sur la plage de Conakry. Dès lors, les précautions prises par les intéressés aidant, il est difficile de suivre les dernières journées des trois « groupes ». Les explications fournies par notre interlocuteur, la semaine dernière, expliquant notamment le départ du commandant X de Toulouse, son arrivée en Sierra Leone, les uniformes de son groupe, le brassard vert que ses hommes arboraient, coïncident totalement avec les témoignages recueillis par la mission du Conseil de sécurité de l’ONU auprès du prisonnier guinéen de nationalité portugaise, un certain Lopez, interrogé dans le camp Kémé Bourema de Kindia. La présence d’unités navales portugaises (identiques à celles utilisées par les Anglais lors de la Seconde Guerre mondiale) au large de Conakry mentionnée dans le rapport de la commission des Nations unies ne contredit pas non plus l’existence des bateaux affrétés à Monaco pour le compte du commandant X relatée par notre interlocuteur guinéen la semaine dernière. En fait, il est de nombreux détails (panique et inefficacité de certains guides venus de Conakry) qui concordent dans le récit publié par « Jeune Afrique » et dans le rapport de la commission des Nations unies.

Regroupement spectaculaire

Mais il y a une différence — de taille — en ce qui concerne le rôle joué par le Portugal. Notre interlocuteur dit que ses amis guinéens ont agi seuls. C’est peut-être exact en ce qui concerne le groupe auquel il appartenait. Mais il passe totalement sous silence la participation portugaise. Celle-ci, après la publication du rapport de la commission d’enquête de l’ONU, ne fait plus guère de doute. Toutefois, et c’est important, la version rocambolesque de Radio-Conakry — triple ou quadruple débarquement, présence de sous-marins et d’escadres aériennes — n’est pas retenue non plus.
Il reste que, avant même que les éléments d’information et d’appréciation recueillis çà et là (par la mission de l’ONU, l’audition des témoins, les récits de voyageurs) aient été connus, le monde entier et en tout premier lieu l’Afrique a accrédité spontanément la thèse des événements présentée par le président Sékou Touré. Une telle attitude a de quoi surprendre surtout lorsque l’on connaît l’état exact des relations entre la Guinée de Sékou Touré et certains pays africains. Une telle unanimité d’Abidjan à Dar es-Salaam, de Pékin à Washington (les messages de sympathie des gouvernements chinois et américain rivalisent curieusement de chaleur et d’affection) a de quoi surprendre dans un monde caractérisé par les contradictions fondamentales que nous connaissons.
Pourtant, il serait stupide de considérer un tel phénomène comme essentiellement caractéristique de l’hypocrisie profonde qui préside aux relations internationales. L’unité de l’Afrique que nous appelons de tous nos voeux et dont nous constatons, hélas, souvent la mythologie s’est spontanément formée le 22 novembre dernier. Et beaucoup plus que la personnalité du président Sékou Touré ou que le respect qu’inspire son régime chez ses pairs du continent, c’est l’ombre du Portugal colonialiste qui est à l’origine de ce regroupement spectaculaire.
L’Afrique, délaissant ses querelles, a resserré les rangs face aux oppresseurs du Mozambique, de l’Angola et de Guinée-Bissau. Même si le prétexte choisi n’est pas le meilleur possible, c’est une cause qui vaut, de toutes les façons. la peine d’être défendue.

Jeune Afrique N° 519 — 15 Decembre 1970