Le vol suspendu de la Guinée

L’élection présidentielle de la mi-décembre en Guinée-Conakry s’annonce aussi truquée que les précédentes. Le pays de Sékou Touré, qui voulait construire un modèle de développement opposé au néocolonialisme adopté par ses voisins, n’en finit pas de s’enfoncer dans l’autoritarisme et la crise économique. Le sort du pays est suspendu à celui d’un président malade, M. Lansana Conté, qui s’accroche au pouvoir.
Lansana Conte, malade
Lansana Conte, malade

« Notre histoire s’est arrêtée en 1958 ! » : la formule lapidaire de M. Moustapha Niasse, ancien premier ministre du Sénégal, vaut bien des analyses et traduit parfaitement la désespérance des intellectuels guinéens. Tout se passe comme si ce petit pays d’Afrique de l’Ouest payait encore le prix de son retrait spectaculaire de la communauté franco-africaine, le 2 octobre 1958, puis celui de la longue nuit du régime d’Ahmed Sekou Touré, décédé en 1984.

Qui croirait, en voyant ces infrastructures détruites, la capitale Conakry transformée en un immense bidonville, que la Guinée représentait la terre promise des tiers-mondistes des années 1960 et 1970 ?
A l’époque, des économistes engagés dressaient pour le « camarade Sekou Touré » des plans quinquennaux qui opposaient le « vrai développement » à la « fausse croissance », extravertie et néocoloniale, de la Côte d’Ivoire ?
Depuis Abidjan, le président Félix Houphouët-Boigny avait d’ailleurs symboliquement pris date avec son homologue guinéen : « Rendez-vous dans trente ans ! »
Mais, dans sa flamboyante déclaration de rupture avec la France, Ahmed Sekou Touré ne se doutait pas qu’il traçait exactement le triste avenir de la Guinée : « Nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l’esclavage… »

La logomachie révolutionnaire d’un leader charismatique autobaptisé « homme-peuple » fit dégénérer la Guinée en dictature ubuesque et sanglante, vite ruinée malgré l’aide intéressée de l’Union soviétique.

Entre 1958 et 1984, quinze complots imaginaires — contre la chefferie villageoise, les sorciers, les marabouts, l’Eglise catholique, les intellectuels, les Français, les commerçants, l’armée, les émigrés, les Peuls, etc. — scandèrent la descente aux enfers des 7 millions de Guinéens « condamnés à vivre dans l’inconscient d’un fou », comme disaient les opposants au dictateur roumain Nicolae Ceausescu.

Un complot bien réel faillit pourtant abattre le régime en 1970. Le débarquement de nationaux émigrés et de mercenaires portugais (.…)

Michel Galy
Le Monde diplomatique