Purges et complots au sein du PDG (1958-1973)

Claude Rivière
Purges et complots
au sein du Parti Démocratique de Guinée

Revue française d’études politiques africaines. No. 95. 8è année, novembre 1973, pp. 31-45

 Constamment la chronique des nations africaines est défrayée par le récit de coup d’Etats et de complots. Bien que le président Sékou Touré soit en 1973, après l’empereur Haïlé Sélassié, le doyen des chefs d’Etat sub-sahariens au pouvoir, son régime n’a pas été sans connaître de nombreux conflits internes dont les plus importants ont été liquidés par une stratégie opportune dans un rituel de dénonciation de complots fictifs ou réels.

Claude Rivière Purges et complots au sein du Parti Démocratique de Guinée Revue française d'études politiques africaines. No. 95. 8è année, novembre 1973, pp. 31-45
Claude Rivière
Purges et complots au sein du Parti Démocratique de Guinée
Revue française d’études politiques africaines. No. 95. 8è année, novembre 1973, pp. 31-45

L’interprétation des complots contre le régime “touréen” doit nous permettre, sinon de théoriser sur les crises du régime, du moins de montrer que les points culminants de la vie politique guinéenne doivent être compris structurellement selon l’ordre des récurrences d’événements et dynamiquement selon l’ordre des séquences historiques-sociologiques à long terme.
Comme en de nombreux Etats africains, après l’indépendance, les conflits majeurs sont dérivés d’une double contradiction : une première contradiction entre les tendances. des forces modernes à se coaliser en centres de pouvoir relativement indépendants et la visée des élites dirigeantes de contrôler le plus grand f nombre possible de ces forces ; une seconde contradiction entre l’emploi des ressources nationales pour l’amélioration générale de l’économie et l’emploi de ces ressources pour la redistribution aux supporters du pouvoir qui cherchent à faire payer leurs services.

Purges et complots : contradictions et dynamique de la société guinéenne

Ces contradictions expliquent en partie la dynamique de la société guinéenne. Le pouvoir a été conquis par un groupe grâce à un ensemble de prestations de services. Aucune de ces prestations n’est cependant gratuite. Si l’élite du pouvoir ne récompense pas selon leur gré les prestataires, ceux-ci risquent de se détacher d’elle. L’histoire des grands moments du régime « touréen » semble vérifier une semblable interprétation en termes d’échange, c’est-à-dire de dons et de contredons.

  1. Les intellectuels (instituteurs notamment) ont été les porteurs et transmetteurs de l’idéologie du P.D.G. aux masses et aux jeunes. Si, après la loi-cadre et surtout après l’indépendance, ils ne participent pas autant que d’autres aux bénéfices de la distribution des places, ils risquent de réagir (1957-1961).
  2. Les commerçants ont soutenu clandestinement de leurs deniers et par le prêt de leurs camions la montée du P.D.G. Celui-ci, par la nationalisation du commerce de gros et le contrôle du detail risque-t-il de paralyser le négoce privé, qu’alors les commerçants se coupent du P.D.G. (réactions contre le C.G.C.I. et la loi-cadre, 8 novembre 1964).
  3. Les paysans et ouvriers ont constitué l’assise même du parti qui cherchait à défendre leurs intérêts. Celui-ci provoque-t-il, par son système économique défectueux, une raréfaction des biens de consommation et une stagnation du niveau de vie, que les paysans repondent à leur manière, c’est-à-dire par des refus de produire davantage pour l’exportation, par l’exode massif, et par le desengagement politique.
  4. Dès l’indépendance, des militaires gradés se sont mis généreusement au service du nouvel Etat guinéen. Celui-ci ne satisfait-il pas leur désir de promotion ou les désirs d’ordre inhérents à l’idéologie de l’armée, que les officiers se détachent du régime.
  5. L’ancien fonctionnariat guinéen de la colonisation a tôt formulé son adhésion au P.D.G. se voit-il frustré des espoirs d’améliorer sa condition par un salaire qui progresse en même temps et plus que le coût de la vie, qu’il tend à se désengager ou à utiliser le système pour son unique profit.

Il n’est pas de contradictions essentielles qui n’éclatent un jour ou l’autre en conflits ouverts. On aperçoit d’ailleurs avec netteté, dans l’histoire de la construction nationale, des moments capitaux qui marquent l’opposition de l’élite du pouvoir aux autres groupes en désaccord avec elle. Ces temps forts sont ceux de pseudo-complots contre le régime qui constituent la plupart du temps pour Sékou Touré, un prétexte à la liquidation des opposants.

Pour une judicieuse analyse causale, il convient de ne pas interpréter ces complots de manière syncrétique en les imputant en bloc aux convoitises de l’impérialisme et aux souhaits subversifs des valets locaux du “néo-colonialisme”, comme a coutume de le faire le chef de l’Etat pour des raisons tactiques. Certes il est difficile de déterminer dans la plupart des cas, sauf pour ceux de 1960 et 1970, s’il y a eu tentative réelle de coup d’Etat, quelles étaient les intentions de ceux qui, éventuellement ourdissaient le complot, de quelles complicités ils disposaient à l’extérieur du pays, quels sont parmi les inculpés les véritables participants et les simples opposants au régime n’ayant pas cherché à destituer le chef de l’Etat, mais il est possible de déceler à travers les procès retentissants et les séries d’incarcérations qui ponctuent les années politiques guinéennes, quel groupe a été particulièrement visé, bien que jamais une épuration ne s’adresse exclusivement aux membres d’un seul groupe ou d’une seule fraction de classe.

Au tempo de la vie politique

Sans mésestimer la valeur d’une analyse historique très précise, nous négligerons les circonstances des dits complots qui ne sont que des causes déclenchantes et n’expliquent pas fondamentalement les dissensions. D’ailleurs, en Afrique, un complot est presque toujours disponible dans la mesure où existe une opposition illégale dans le cadre d’un parti unique, ou bien simplement des membres de ce parti désireux de remplacer les gens en place. A la question de savoir pourquoi les complots sont découverts au moment où ils le sont, la réponse est double, parfois il s’agit d’une tentative réelle des opposants de passer à l’action, parfois de la simple nécessité pour les gouvernants de réanimer les énergies en proclamant la patrie en danger. Cette seconde nécessité répond en fait à une latence de l’opposition au regime, laquelle ne peut s’exprimer par des grèves et des manifestations qui seraient traitées comme gestes politiques portant atteinte à la sûreté de l’Etat. Et même si les masses africaines ne manquaient pas d’organisation et d’une direction idéologique opposée à celle du P.D.G., l’action des mécontents serait rendue impossible par les forces que représentent les milices, la police et l’armée. Bien plus que l’opposition maîtrisable du peuple, Sékou Touré craint celle des élites en voie d’embourgeoisement.

Les « complots » contre le régime guinéen qui rythment les temps forts de la vie politique, peuvent être appréhendés sous l’angle de la cinématique à partir de séquences historico-sociologiques : l’intérêt est dans le contexte et l’efficacité du moment, dans le scénario et les imputations. Chaque complot correspond à une conjoncture politique, économique ou sociale particulièrement difficile pour le régime. Les arrestations viennent toujours à propos pour parer aux revendications, sinon répondre aux protestations nées des difficultés de ravitaillement, ou dénouer des crises d’ordre essentiellement politique. Le complot sert alors de dérivatif, de manoeuvre de diversion, d’exutoire aux difficultés économiques et politiques. Il se révèle aussi être une arme destinée avant tout à trancher, en faveur du gouvernement, les noeuds gordiens de sa politique aventureuse. Il lui permet, en tout cas, d’intimider les masses, lorsque les manifestations habituelles s’avèrent inopérantes, et joue aussi comme arme préventive destinée à liquider physiquement les adversaires réels ou imaginaires du régime auxquels le gouvernement attribue toujours une logique d’action à fin de destitution du chef de l’Etat.

Le scénario paraît immuable. Le président annonce au milieu d’un flot verbal intarissable, que la vigilance du parti a permis de decouvrir in extremis une « manoeuvre impérialiste destinée à renverser le gouvernement révolutionnaire légal de la République de Guinée ». Aussitôt, des agents maintenant rompus à la technique combinée de l’amalgame et de la répression préventive, se répandent partout et arrêtent nuitamment des hommes et des femmes fichés bien souvent pour leur non-conformisme politique. C’est alors qu’un groupe restreint de compagnons fidèles du président s’érige pour la circonstance en tribunal révolutionnaire. Il dirige lui-même les enquêtes, procède à des interrogatoires rapides et rend un verdict généralement sévère, en tout cas sans aucun recours. Aucune possibilité n’est donnée à l’accusé de se défendre. Prisonnier, à la diète pendant une huitaine de jours, il lui est interdit de communiquer avec les membres de sa famille qui ignorent son sort et le lieu de sa détention.

Mais une telle caractérisation descriptive du phénomène « complot » est loin de suffire pour comprendre les sources motrices des réactions contre le gouvernement, l’origine des tensions qui motivent une situation explosive, le système d’accumulation des énergies opposées au régime. Alors il faut faire appel à une explication plus profonde et à plus long terme.

Notre thèse est que la vie collective guinéenne est corrompue de l’intérieur par une fermentation constante des élites en voie d’embourgeoisement. Ces énergies sous-jacentes à l’évolution de la situation guinéenne reçoivent un coup d’arrêt à leur reproduction lorsque le quantum d’action qu’elles libèrent risque de mettre en péril, à plus ou moins brève échéance, le piédestal du leader du régime. L’analyse des complots nous paraît ainsi renvoyer à la dynamique des strates sociales. Le complot se comprend comme un blocage de l’ascension vers le pouvoir d’une fraction de l’élite tendant à se constituer en bourgeoisie :

  • conservateurs du système antérieur à l’indépendance, lors du “complot des forces réactionnaires, féodales et décadentes” d’avril 1960
  • intellectuels frustrés de la distribution des places et noyautant des groupes de jeunes pour une action syndicale et marxiste (novembre 1961)
  • commerçants ayant accédé par le trafic à un pouvoir économique qu’ils essaient de stabiliser par la prise en main de postes importants à l’intérieur du parti (novembre 1964) ou par la création d’un contre-parti (juin 1965)
  • cadres d’entreprises nationales : Batiport, Agrima, Alimag, Guinexport, vivant sur fonds publics et extorquant à la nation ses moyens de vivre (mai 1967)
  • militaires et hauts-fonctionnaires las d’un régime de désordre et de l’accumulation des échecs économiques (mars 1969, novembre 1970, février 1971).

Le premier « complot » dit réactionnaire contre le régime frappe par la disproportion entre la petitesse des faits et la publicité qui leur est donnée. Il s’interprète comme une sorte de résurgence de l’esprit libéral qui régnait parmi les couches favonsées sous la colonisation. L’opposition à Sékou Touré répond aux mesures anti-libérales du début de son mandat :

  1. Suppression de la liberté d’information par un décret du 27 janvier 1959 interdisant aux particuliers de posséder des postes émetteurs-récepteurs, et par un autre décret du 1er mars 1959 interdisant la parution de Guinée-matin. Seul le quotidien du Parti, Horoya, est désormais autorisé.
  2. Restriction de la liberté professionnelle. A partir du 1er avril 1959, aucun avocat, notaire, huissier non-guinéen n’a le droit d’exercer en Guinée.
  3. Atteinte à la liberté religieuse par annonce en septembre 1959 d’un monopole d’Etat de l’enseignement primaire, suppression des mouvements de jeunesse catholiques, difficultés pour tenir des séances de catéchisme.

L’intelligentsia et la bourgeoisie mises au pas

Dans cette atmosphère éclate le « complot » d’avril 1960 : Trois Français et un Suisse sont accusés d’avoir voulu assassiner le chef de l’Etat. Celui-ci déclare en mai, après découverte de dépôts d’armes à la frontière guinéo-sénégalaise, que « les conjurés étaient en correspondance avec des organisations gaullistes extérieures ». Si le meeting de 60 000 personnes ne parvient pas tout à fait à ranimer les masses autant que l’espérait le chef de l’Etat, du moins réussit-il à accroître la méfiance à l’égard des étrangers et à prévenir toute sympathie éventuelle à l’égard de l’ancienne puissance coloniale. Sur une centaine de personnes arrêtés, une dizaine trouvent la mort après tortures, dont l’avocat Diallo lbrahima et l’imam de Coronthie, El Hadj Mohamed Lamine Kaba.

Un an et demi plus tard, en novembre 1961, la découverte d’un nouveau complot met le peuple en garde contre les intellectuels qui risquent de déborder le régime par sa gauche. Le 20 novembre, le gouvernement traduit devant la Haute Cour de justice les membres du comité directeur du syndicat des enseignants accusés de menées subversives. Deux condamnations à 10 ans de détention (Keita Koumandian, Mamadou Traoré ‘Ray Autra’) et trois à 5 ans (Djibril Tamsir Niane, Ibrahima Kaba Bah, Bahi Seck) sanctionnent « la rédaction et la diffusion à l’intérieur et à l’extérieur de la Guinée d’un mémoire mensonger constituant une nouvelle tentative contre-révolutionnaire ».

Au vrai, si l’intelligentsia, jalouse des avantages procurés aux cadres. politiques par leur fonction, veut réagir contre la tournure dictatoriale du regime et se montre insatisfaite des orientations idéologiques qu’elle souhaiterait plus communistes, le mémoire que le Bureau du syndicat national des enseignants remet au gouvernement se limite à des revendications d’ordre professionnelles : revalorisation des traitements, maintien du logement gratuit… Mais les revendications ne constituent que la première amorce d’une stratégie d’utilisation de l’action syndicale pour le développement d’un P.A.I. (Parti Africain de l’Indépendance) à caractère marxiste. Approfondissant son enquête sur l’ampleur du « complot », le gouvernement qui a déjà accusé les condamnés d’avoir agi en liaison avec des anti-guinéens installés à Dakar et à Paris, découvre des documents qui mettent également en cause une ambassade de l’Est. Quelques jours plus tard, on apprend que l’ambassadeur soviétique, Daniel Solod, est rappelé par son gouvernement. Mais déjà la répression s’est exercée contre toute velléité d’action des intellectuels, puisque la grève de solidarité des étudiants et professeurs a été sévèrement matée par l’armée et les milices, le 25 novembre.
Le souvenir des nombreuses incarcérations et de la fermeture des établissements secondaires à l’époque paralyse encore, douze ans après, bien des intellectuels en désaccord avec le régime.

Tandis qu’un coup violent est frappé à la tête du corps enseignant, l’élite de la réussite économique cherche, elle, à s’organiser. Dès la conférence de Labé en décembre 1961, qui sanctionne à nouveau publiquement l’action des intellectuels, est ressentie l’opposition des petits commerçants et transporteurs qui voient d’un mauvais oeil la planification économique, la fermeture de la frontière guinéo-sénégalaise, les difficultés monétaires et la nationalisation du commerce de gros. En septembre 1963, ces mêmes commerçants sont accusés de trafics sur les monnaies et les marchandises.
Le 8 novembre 1964, un retour solennel au système d’étatisation du commerce de gros s’effectue après la promulgation d’une loi-cadre qui instaure un contrôle et une confiscation des biens mal acquis. Une réglementation impitoyable élimine les marchands et petits commerçants, tout en réduisant considérablement le nombre des commerçants de demi-gros. Commerce privé et rôle politique de direction dans le parti deviennent incompatibles de jure.
En réaction contre ces mesures, naît le P.U.N.G. (Parti de l’Unité Nationale de Guinée) dirigé par Mamadou Petit Touré. Celui-ci, limogé de la direction de l’entreprise nationale Sonatex, d’importation de textile, stigmatise la faillite du P.D.G., réclame le retour à un régime libéral et va même, non sans illusion, jusqu’à proposer les statuts de son nouveau parti. Une pareille audace provoque immédiatement le dévoilement d’un « complot des grands commerçants agissant en connivence avec des traîtres et des ingrats du Parti avec l’appui de l’impérialisme français » en septembre 1965. Tous les amis de Petit Touré sont alors incarcérés. A l’écrasement de l’intelligentsia succède l’écrasement de la bourgeoisie embryonnaire du commerce privé issue de Kankan surtout.
Démantelée à l’intérieur, l’opposition de ce groupe se manifeste néanmoins à l’extérieur par la création du F.N.L.G. (Front National de Libération de la Guinée).
Reste seule maîtresse de la situation, ce que d’aucuns appelleraient la bourgeoisie bureaucratique du P.D.G., qui comprend les hauts-fonctionnaires politiques et les cadres du secteur public de l’économie.

Par ses positions privilégiées, le groupe des élites politiques a cherché en effet à s’embourgeoiser en accumulant des gains importants grâce aux prébendes et aux détournements de fonds publics. La création d’une monnaie nationale en 1960 a renforcé considérablement sa position économique, parce qu’il détient désormais les cordons de la bourse des devises. L’institution de la licence d’importation a servi de moyen de pression sur les grands commerçants pour les contraindre à jouer la carte des hauts-fonctionnaires dont ils deviennent ainsi la clientèle et qu’ils doivent commissionner pour leurs faveurs. Les nationalisations de biens abandonnés par le colonisateur, la mise en fonctionnement et le contrôle par l’Etat des unités industrielles, la répartition des investissements du plan triennal, la prise en charge par l’Etat des grands réseaux de distribution en gros, ont constitué autant de moyens pour les élites politiques de s’introduire dans les circuits économiques. Cette naissance d’une bourgeoisie administrative et politique est perçue dès 1964 comme une évidence absolue si l’on en juge par les mesures prises le 8 novembre et qui la visent :

  • institution d’une commission de réglementation et de contrôle des logements loués (fixation des taux de loyer)
  • institution d’une commission de vérification des biens acquis par les responsables du parti depuis l’indépendance et confiscation des biens estimés mal acquis
  • obligation pour tous les fonctionnaires, propriétaires d’immeubles, de quitter avant le 1er janvier 1965 les locaux d’habitation administratifs
  • interdiction de toute activité lucrative pour les directeurs, gérants, responsables des entreprises et sociétés d’Etat
  • condamnation à des peines de 15 à 20 ans des auteurs de trafic sur la monnaie et de fraude dans l’importation et l’exportation des produits
  • élimination des organismes dirigeants du Parti, des personnes ayant fait l’objet de condamnations pour vol détournement ou subversion
  • obligation pour les responsables administratifs, chefs de services et d’entreprises d’Etat de militer au sein du Parti sous peine de limogeage

En même, temps sont dénoncés l’égoïsme, l’individualisme, la cupidité, l’escroquerie, la corruption, le mensonge de nombeux responsables. Mais l’attaque contre la bureaucratie demeure étouffée en l’occurence par l’orchestration des mesures visant le commerce et la bureaucratie renforce plutôt son pouvoir dans la mesure où on la charge de faire exécuter les mesures édictées.

« Fractionnistes » et « regionalistes » au pilori

L’année suivante cependant, certains anciens membres du Bureau politique national et du gouvernement commencent à être visés nommément. Il suffit pour les liquider de les considérer comme impliqués dans l’affaire Petit Touré. Ainsi Camara Bengali, Tounkara Jean Faraguet sont-ils arrêtés pour « travail fractionnel et régionalisme », Camara Daouda pour « gestion déficitaire de l’Office de la banane ».
N’osant pas s’attaquer encore aux ministres en place, Sékou Touré, après le Congrès national de la révolution de janvier 1967 décide de dissocier le clan Touré Ismaël, Conté Saïdou, Keita Fodéba, en mutant ce dernier de la Défense national à l’Agriculture et Conté Saïdou de l’Enseignement à la Justice.
A l’instar des ministres qui font bloc pour se défendre, quelques gouverneurs de région se groupent cette même année afin d’éviter que tel ou tel d’entre eux ne soit sanctionné comme bouc émissaire. Désillusionné sur la fidélité de son gouvernement, le chef de l’Etat cherche alors tout au cours de l’année 1967 à éviter toute possibilité de coalition des forces oppositionnelles. Aussi continue-t-il de procéder à des mutations de hauts-fonctionnaires comme celle de Diakité Moussa du Ministère des Finances au poste de gouverneur de Nzérékoré, ce qui apparaît à tous comme une disgrâce, pendant que des promotions comme celle de Fofana Karim au Ministère des Travaux publics, puis celle de Touré Mamouna au Bureau politique national font croire à une rénovation des instances supérieures du Parti.

Quelques châtiments exemplaires frappent les directeurs d’entreprises nationales les plus véreux après dévoilement, le 1er mai 1967, de scandales financiers : 60 millions de détournements à Batiport, sommes non déterminées à Agrima, Alimag, Guinexport. Seul, néanmoins, le chef de l’Etat dispose du droit de dénonciation publique. Aussi le ministre Makassouba Moriba qui entreprend de découvrir à la nation, dans l’organe du Parti, Horoya des 23, 24 et 25 août 1967, les malversations des responsables administratifs, doit-il subir les semonces de celui qui les connaît mais qui préfère les taire parce qu’elles signifieraient une certaine faillite du régime. En septembre 1967, lors de la réunion du VIIIe Congrès du P.D.G., la stratégie verbale est au point, et l’expédient recherché est trouvé pour désolidariser le régime de ses représentants à l’esprit bourgeois : Dans le rapport de doctrine et d’orientation de Sékou Touré, l’existence des classes sociales et la lutte des classes est formellement reconnue. « L’intérêt des masses laborieuses exige que la classe ouvrière, la paysannerie et les. éléments progressistes dirigent et contrôlent tous les secteurs vitaux de la vie nationale, que les éléments réactionnaires de la bourgeoisie, de la bureaucratie et du capitalisme, même national, soient écartés du pouvoir d’orientation, de décision et de contrôle » 1. « Nul ne peut être responsable du Parti et de l’Etat à quelque niveau que ce soit s’il se livre à quelque pratique d’exploitation de l’homme par l’homme, s’il exploite ou fait exploiter pour son compte personnel une entreprise à caractère commercial ou industriel, s’il a un comportement et des attitudes en violation de la morale et de l’austérité révolutionnaire » 2.

Ni ces déclarations, ni quelques arrestations subséquentes ne parviendront à supprimer l’embourgeoisement de l’élite bureaucratique. Sékou Touré devra s’accomoder de cet état de fait, tandis qu’il avait pu soumettre les intellectuels et les commerçants au contrôle du politique. On se rend compte d’ailleurs que, parmi les délégués au Congrès, les fonctionnaires représentent l’élément majoritaire : 398 sur 724. En outre, ceux que l’on présente comme paysans sont le plus souvent des agents anciens ou encore en activité de la Fonction publique et des commerçants ayant largement bénéficié de crédits pour exploiter des propriétés avec des moyens modernes et des salariés agricoles.

Selon Horoya du 29 septembre 1967, « un véritable engouement s’est créé en faveur de l’agriculture, même parmi les populations des grandes villes où des fonctionnaires et des commerçants se sont retirés dans la campagne pour défricher et cultiver. » Si la loi-cadre a déterminé des reconversions à l’agriculture, ses mesures visant les fonctionnaires n’ont pas été appliquées comme le signalent les interventions des fédérations 3. Ce sont en effet les contrôleurs qui devraient être contrôlés. Or ceux qui réclament le plus l’édification du socialisme tel Kouyaté Diéli Bakar, lors. de ce VIIIe Congrès, sont ceux qui n’ont pas craint de construire leur fortune aux dépens du peuple. Passé de la direction des chemins de fer à celle de l’entreprise nationale de transit et d’acconage (ENTRAT), D.B. Kouyaté avait été relevé de ses fonctions pour incompétence et malversations, puis nommé par la suite directeur de l’organisme national d’exportation des produits guinéens (GUINEXPORT). En bref les événements de 1967 ont marqué le souhait du gouvernement de faire avorter l’embryon de bourgeoisie bureaucratique. Ils ont aussi montré que les structures elles-mêmes du régime, jointes à la conjoncture de pénurie, tendent à amplifier le mal diagnostiqué au sein du Parti. S’attaquer exemplairement à quelques éléments malsains ne suffit pas à supprimer les causes mêmes de l’opposition au régime et de l’accroissement des inégalités. Les élites politico-administratives pèsent désormais trop dans l’action historique guinéenne par le pouvoir de décision qu’elles détiennent au niveau local, par leur rôle dans la définition des situations, et par leur exemplarité dans les manières d’agir, pour quelles ne parviennent un jour ou l’autre à faire triompher leurs aspirations inavouées, opposées à l’utopique ascèse que prône le chef de l’Etat.

Pour ceux qui ne préfèrent pas vivre dans le régime en en gobant seulement les miettes, la manière la plus rapide de lever les entraves à leur ascension socio-économique consiste à s’emparer du pouvoir. Or seule l’armée constitue le corps organisé et efficace capable éventuellement de renverser le régime. Sékou Touré n’est pas sans s’en apercevoir puisqu’il démantèle en 1965 la force publique en trois directions différentes, qu’il fait le bilan dans L’Afrique et la Révolution des coups d’Etat militaires en Afrique de 1963 à 1966, qu’il est fortement secoué par la chute de Modibo Keita, qu’il fait exercer à partir de 1968 une surveillance politique des officiers en créant dans chaque caserne des comités politiques dont le président (militant le plus actif), peut être un caporal (on conçoit les conflits d’autorité résultant d’une pareille situation). L’histoire des derniers complots de 1969-1970-1971 illustre bien les conflits existant entre le chef de l’Etat et les militaires.

Note. La chute de Mobibo Keita fut précédée par le renversement successif de Ben Bella (1965) et Kwame Nkrumah (1966). — T.S. Bah

Le « complot » de février 1969 et l’affaire du 22 novembre 1970

Le « complot » de février 1969 paraît au début circonscrit à la région de Labé. Lors d’un bal, deux militaires critiquent le chef de l’Etat. Celui-ci, informé par ses gens, demande leur transfert immédiat à Conakry. Mais en cours de vol, les militaires larguent de l’hélicoptère leur gardien. Aussitôt le chef de l’Etat convoque le commandant du camp (Keita Cheik) qui, dès son arrivée à Conakry est incarcéré afin de prévenir un mouvement de solidarité des militaires.
Sont aussi arrêtés les officiers les plus proches de ce commandant : le colonel Kaman Diabi, chef d’état-major adjoint, les capitaines Diallo Tierno, commandant des blindés, Baldé Abdoulaye, chef des parachutistes, Koïvogui Pierre, Kouyaté Sangban, Diallo Alpha Oumar, tous trois membres de l’état-major. Abandonnant la version d’une rébellion locale qui manifesterait trop nettement l’autonomie et l’activité des opposants de l’intérieur on « découvre » que le complot est « appuyé par l’impérialisme », avec l’accord de ses « valets » : Côte-d’Ivoire, Mali, Sénégal. Pour étayer la thèse du complot pro-français, un pseudo homme de liaison est trouvé dans la personne d’un agant de la société privée étrangère Coficomex, en bons termes naguère avec Keita Fodéba et Fofana Karim, qui sont arrêtés et condamnes à mort. Quant à l’arrestation de Barry Diawadou (ancien député au Palais Bourbon et ancien ministre de Sékou Touré), elle relève seulement de la méthode de l’amalgame qui permet de se débarrasser d’une personnalité politique gênante. Dans les jours qui suivent, le gouvernement est amputé de six de ses membres. Sur l’ensemble du territoire, plus de mille personnes sont arrêtées.

L’année suivante, Sékou Touré s’en prend spécialement aux éléments d’une armée qui s’organise à l’extérieur. Le 25 juillet 1970, il stigmatise en effet « les agissements des mercenaires blancs et traîtres guinéens qui visent à renverser le gouvernement révolutionnaire de Guinée ». D’anciens militaires, dit-il, sont recrutés à Dakar pour la somme de 10 000 F CFA. Près des frontières de Koundara, de Nzérékoré, de Beyla, sont en place des sections d’une vingtaine de soldats. Le 26, la radio indique que neuf Guinéens sont recrutés qui vont subir un entraînement au sabotage pendant trois mois en Guinée portugaise. Sont aussi diffusés les noms de 18 Guinéens, « commis-voyageurs de l’impérialisme et de la subversion ».

Une coalition contre le régime a bien lieu en réalité, appuyée par quelques militaires de la Guinée-Bissau exaspérés de voir Sékou Touré donner refuge à leurs adversaires et les soutenir financièrement. En fin de saison des pluies, le 22 novembre, au moment où la Guinée ne s’y attend pas, un débarquement a lieu à Conakry. Des militaires de la Guinée-Bissau désirant libérer leurs prisonniers et supprimer Amilcar Cabral, et des Guinéens conduits par David Soumah et le commandant Thierno Diallo souhaitent effectuer un renversement du régime (chacun pour son propre compte, semble-t-il) prennent d’ex camps militaires sans s’attaquer efficacement au palais presidentiel et à la radio. A la suite de cette tentative manquée de coup d’Etat, l’émotion s’empare de l’opinion iternationale comme de l’opinion guinéenne. La fermeture de la Guinée aux journalistes, la « canalisation » des délégués de l’O.E.R.S et de l’O.N.U., les accusations formulées contre le Sénégal, puis en février 1971, la série des 159 condamnations, le sinistre « carnaval » des pendaisons, l’expulsion du corps diplomatique d’Allemagne fédérale, indiquent avec évidence l’isolement de Sékou Touré et le durcissement de l’opposition au régime. Sans doute, le verdict du tribunal révolutionnaire s’adresse-t-il sans distinction à ceux que l’on accuse de :

  • complicité dans l’attaque du 22 novembre
  • trahison et d’espionnage
  • atteinte à la sûreté intérieure et extérieure de l’Etat
  • trafic à grande échelle en vue de saper les bases de notre économie
  • spéculation sur la monnaie
  • incitation crapuleuse à la débauche de la population
  • entreprise de pillage massif du patrimoine culturel guinéen
  • introduction massive par fraude d’armes de guerre perfectionnées
  • atteinte permanente et ignoble à l’honneur et à la dignité de notre leader bien-aimé
  • attentat organisé contre la vie du chef de l’Etat et celle de ses collaborateurs.

Mais ce qui frappe surtout, c’est la condamnation d’une quarantaine de militaires, officiers, sous-officiers et simples soldats qui ont assumé des tâches actives dans la tentative de renversement du régime, tandis que les autres ont surtout été les victimes d’une liquidation d’envergure des opposants au régime. En juillet 1971, l’armée déjà paralysée est à nouveau décapitée par la condamnation à mort de huit officiers dont le général Noumandian Keita, chef d’état-major général.

A partir de cette année-là, le choc affectif du coup d’Etat manqué, le test réel des possibilités d’invasion, incitent à la réinterprétation des méthodes de protection du trône. Durant l’année 1971, d’effervescence et de mobilisation pour la défense du territoire, la psychose d’agression va s’amplifiant à mesure que se déroule la parodie de procès dans lequel les accusés vivent seulement par leur photo dans Horoya et leur voix enregistrée sur bande magnétique. Le 3 août, une nouvelle plainte au Conseil de Securité des Nations Unies est adressée contre le Portugal dont Radio-Conakry annonce les sombres intentions de réattaquer.

Depuis l’agression, il semble que Sékou Touré ait pris conscience que la subversion la plus à craindre proviendra d’une action extérieure et armée des élites émigrées. Il est vrai d’ailleurs que la coercition a éliminé du pays les élites d’opposition puisque les non-incarcérés demeurent sous surveillance policière et que les autres ont pris volontairement le chemin de l’exil.

Certes les dissensions entre élites guinéennes à l’extérieur, au sujet notamment de la tactique matérielle du coup d’Etat et des bénéfices ultérieurs, le travail d’information subreptice des émissaires de Sékou Touré, le manque de moyens financiers des actifs (tandis que des inactifs ont quêté depuis dix ans des subventions « pour que ça change », les ont obtenues et transformées en pensions personnelles), expliquent que la menace de l’extérieur soit moins réelle que verbale. Pourtant il n’est pas exclu que parmi le million et demi (dit-on) de Guinéens à l’extérieur, il ne s’en trouve quelques-uns de plus ardemment déterminés et d’assez bien placés pour obtenir quelque aide étrangère.
A plusieurs reprises au cours des années 1972 et 1973, Sékou Touré fait état de nouveaux préparatifs des impérialistes contre son pays. En septembre 1972, il accuse la France d’envoyer deux navires à Bissau. Le 11 février 1973, lorsqu’est démentie par la Guinée elle-même l’information précédente, est présagée une réagression à partir de la Guinée portugaise. Le 2 mars, Radio-Conakry annonce qu’un groupe « d’anciens combattants américains au Vietnam » embarqués à bord du navire espagnol « Albatros » s’apprête à envahir la Guinée, ce qui précède l’arrestation, le 4 mars, « d’éléments infiltrés en tenue militaire, qui s’étaient mêlés aux troupes guinéennes en vue de renverser le régime » (il devait y avoir foule à l’appel de chaque matin au camp Samory ou Alpha Yaya). Le 31 mars, on apprend qu’un mouvement clandestin d’instauration de la liberté en Guinée, renseigné par deux ministres et soutenu par le Dr Roger Accar ancien ministre de la Santé de Guinée (réfugié en France) doit renverser le régime en mai. La France et la Côte-d’Ivoire portent la responsabilité de l’organisation du complot, mais le Portugal, la Belgique, la Grande-Bretagne, l’Afrique du Sud, la Rhodésie, Israel sont accusés, alors ou par la suite et à des degrés divers, de collusion avec les comploteurs.

Fin août et début septembre 1973, lors de l’arrestation de 59 opposants « formés en Côte-d’Ivoire et infiltrés en Guinée », dont un certain Alain Kantara qui posséderait « un appareil photo spécial muni d’un pistolet silencieux » la menace d’assassinat du chef de l’Etat se précise pour le 20 octobre. Le projet est fixé au 23 octobre selon les révélations d’une pseudo Patricia Morley d’origine améncatne dont les lettres ont été découvertes. Caligula traqué est en transes, tandis que Fraternité-Matin d’Abidjan se rit de cette « nouvelle éruption de complotite ». Le diagnostic est à la « crise de diatribe éruptive ».
A nouveau, en octobre 1973, le Conseil de Sécurité est saisi de projets d’agression après que les ambassadeurs guinéens à Washington et à l’O.N.U. aient choisi la liberté dans l’évasion plutôt que la dignité du statut dans la soumission.

Erratum. Hormis la démission de Nabi Youla (1968), il n’y eut pas de défection d’ambassadeurs guinéens. — T.S. Bah

Il nous semble donc que, depuis le 22 novembre 1970, un tournant important ait été pris dans le style d’accusation et dans la détermination des agents éventuels de subversion. Avant 1970, les craintes majeures du pouvoir provenaient de la dynamique interne du pays et notamment d’une certaine conscience de la formation de classes sociales. Après la tentative manquée d’invasion de la Guinée, la dynamique du dehors apparaît comme désormais prépondérante. Les opposants de l’extérieur ayant été ou liquidés ou vivement intimidés par les pendaisons, nulle contestation violente du régime n’est à craindre de leur part. Par contre, l’acrimonie des élites en fuite, exaspérée par les frustrations d’un déracinement, et leur organisation en groupuscules, rendent plus évidente la possibilité d’un renversement du pouvoir et conduisent le détenteur de ce pouvoir suprême à un certain délire de persécution assorti de moments d’une fulgurante lucidité.

La dénonciation fréquente de complots et les méthodes subséquentes d’intimidation rappellent, sous la Révolution française, les tristes moments de la Terreur. Tandis que les masses vivent dans la crainte de la délation si elles manifestent trop de froideur politique, le président est effayé par l’éventualité d’une destitution et craint jusqu’à ses proches collaborateurs. Appréhendant l’opinion publique, il la réduit au silence par des méthodes policières (de même que par la nomination des députés, qui étaient élus jusqu’en 1972) et lui refuse toute possibilité d’expression par la voix d’un parti qui serait en concurrence avec le P.D.G. Mais les élites aussi ont peur : peur du puissant dont elles redoutent le jeu dictatorial, peur de perdre leur place car participer au pouvoir est une chance inouïe dont il faut profiter pendant qu’elle dure, peur d’être démasquée de leurs malhonnêtetés par des partisans politiques un peu plus intègres ou plus zélés, peur dans certains cas des organisations religieuses et des forces occultes (avant l’arrestation de Kaman Diabi, Sékou Touré avait paralysé toute action possible de celui-ci par un pacte solennel devant sa famille et la population de sa ville natale, Faranah, en partageant et croquant avec lui la noix de cola). L’élite politico-bureaucratique a conscience des oppositions qui se forment autour d’elle, mais son désir de résistance est contrebalancé par un fond de fatalisme traditionnel encore vivace. L’idéologie régnante vise d’ailleurs à prémunir contre cette peur par un idyllisation du réel. Aussi, le mouvement de culbute du trône ne saurait-il venir que des élites disposant de la force, et désormais il n’est de véritable force contestataire et coalisée qu’à l’extérieur du régime.

Claude Rivière
expert français des problèmes guinéens, collaborateur à la Revue française d’études politiques africaines. Il a vécu à Conakry durant plusieurs années où il enseigna et exerça la fonction de doyen de la faculté des sciences sociales de l’Institut Polytechnique.

Notes
1. Horoya du 26 septembre 1967
2. Résolution générale, Horoya du 3 octobre 1967
3. Horoya du 1er octobre 1967.