Sékou Touré a-t-il dit la vérité ?

Le Portugal accusé d’agression

C'est à la faveur d'une cure dans la station thermale de Luso (Portugal) qu'Antonio Spinola et les responsables des services spéciaux de Lisbonne mirent au point les derniers détails de l'opération
C’est à la faveur d’une cure dans la station thermale de Luso (Portugal) qu’Antonio Spinola et les responsables des services spéciaux de Lisbonne mirent au point les derniers détails de l’opération

Le récit qui précède se passerait bien de commentaires s’il ne contredisait totalement la thèse des événements que M. Sékou Touré a réussi à imposer jusque-là en déclarant à Radio-Conakry et en criant au monde qu’il était victime d’une agression portugaise. Pour les Africains, en effet, cela ne fait aucun doute. Dès le 23 novembre, les délégués africains aux Nations unies, à l’exception des Malawites et des Sud-Africains, informaient le président du Conseil de sécurité, l’ambassadeur syrien M. Tomeh, que la Guinée devait faire face à une attaque colonialiste et impérialiste. Les pays socialistes unanimes, de Pékin à Moscou, reprenaient à leur compte les déclarations du président Sékou Touré et dénonçaient le Portugal. Certaines capitales occidentales, comme Paris et Washington, admettaient officiellement que l’attaque avait été menée par des « éléments venus de l’extérieur ». Officieusement, on laissait entendre qu’il était vraisemblable que des mercenaires portugais avaient participé à l’opération, avec ou sans la bénédiction du gouvernement de M. Caetano : de Sakiet Sidi Youssef (Tunisie) à la baie des Cochons (Cuba), l’histoire contemporaine ne fourmille- t-elle pas d’exemples où des Etats ont été amenés à « couvrir » tout en les démentant catégoriquement des initiatives de leurs services spéciaux décidées plus ou moins à leur insu !
Mais le fait est là. Lisbonne mis à part, le monde entier accrédite avec, il est vrai, quelques nuances la thèse défendue dès le premier jour par le président guinéen. Pourtant, celle-ci présente quelques faiblesses. Depuis le 21 novembre, les autorités guinéennes se livrent, sur les antennes de Radio-Conakry, à une véritable escalade verbale. Elles ont successivement dénoncé deux, puis trois, puis quatre débarquements, des attaques aériennes, la présence de plusieurs centaines de mercenaires portugais parmi les assaillants. Mais, jusqu’à présent, personne n’a pu vérifier l’exactitude de leurs déclarations. Sitôt informé de l’invasion, le ministre malien des Affaires étrangères, Charles Samba Sissoko, s’est rendu à Conakry pour se faire une idée de la situation. Il est rentré à Bamako en déclarant qu’il n’avait pu voir de mercenaires portugais morts ou vifs. Seules quelques photos lui avaient été présentées. Le 25 novembre, la mission de l’ONU débarquait pour se rendre compte dans les plus brefs délais de la situation. A New York, on estimait alors que les cinq délégués et les sept fonctionnaires internationaux qui formaient la mission pourraient être de retour dans « environ trois ou quatre jours ». Quarante-huit heures plus tard, le 27 novembre, le correspondant de Jeune Afrique aux Nations unies nous informait que, par suite de difficultés imprévues et du manque de collaboration des autorités guinéennes, on pensait dans l’entourage du président du Conseil de sécurité que la mission ne serait pas de retour avant huit, voire même douze jours !

Par ailleurs, fait absolument invraisemblable, aucun journaliste, aucun presse, aucun organe d’information ne fut admis en Guinée pendant toute la durée des troubles. Depuis l’annonce de l’invasion, tous les journalistes qui sont arrivés à l’aéroport de Conakry ont systématiquement été refoulés. Nos envoyés spéciaux, Mahjoub Faouzi et Guy Le Querrec, arrivés le 24 novembre à Conakry par le vol régulier de la compagnie est-allemande Interflug, ainsi qu’un confrère britannique, M. Power, du Manchester Guardian, et un correspondant de presse est-allemand. Peter Glaunsurger, ont été priés de quitter Conakry sur le champ. Lorsqu’on se déclare « victime d’une agression » et que l’on refuse la présence d’observateurs dont l’unique mission est d’informer, tous les doutes sont permis.
Nous nous trouvons donc en présence de deux relations de faits totalement discordantes. D’une part, le texte de notre informateur, le ton, les précisions, les détails qui y figurent en font un témoignage incontestable. Jeune Afrique, en tout cas, garantit de façon formelle son authenticité. Si, sur sa demande, nous acceptons de taire son identité, c’est que les raisons invoquées (sécurité des siens dont une partie vit encore en Guinée et l’autre au Sénégal) nous paraissent parfaitement justifiées.
D’autre part, la version officielle, qu’il est impossible de vérifier.
Peut-on trancher ? Certes non. Tout au plus peut-on tenter de cerner la vérité. Certains témoignages — rapports d’ambassades étrangères, récits de voyageurs européens ayant quitté depuis la capitale guinéenne — apportent tout de même quelques précisions.

Les véritables objectifs

Ainsi, le 21 novembre, aux environs de deux heures du matin, les occupants d’une ambassade étrangère située sur le front de mer ont assisté au débarquement. Les informations qu’ils ont fait parvenir à leur capitale ne sont pas dénuées d’intérêt : « Des hommes armés, en tenue de combat, arrivaient sur la plage dans des embarcations légères ; ils étaient plusieurs dizaines, mais, du fait de l’obscurité, on distinguait mal les visages. » Quelques instants plus tard, deux « volontaires de la paix », membres de la mission américaine de Conakry, se dirigeaient vers les assaillants.

Erreur. — Le Peace Corps avait été renvoyé de Guinée suite à l’arrestation de la délégation guinéenne à Abidjan en 1966. — T.S. Bah

L’un d’eux était immédiatement ceinturé et entouré par dix hommes dont, selon ses propres termes, « un seul parlait français ». Cela ne veut pas dire que les autres parlaient portugais. Mais. selon d’autres témoignages recueillis à bonne source, « les commandos d’assaillants, sitôt arrivés, se séparent en plusieurs groupes. Au sein de celui qui demeure auprès des embarcations, on distinguait nettement plusieurs Blancs».

La confusion subsiste, de la même façon, en ce qui concerne les véritables objectifs des assaillants. Notre interlocuteur dresse une liste de ces objectifs, de laquelle il ressort qu’ils consistaient purement et simplement dans le renversement du régime de Sékou Touré et la prise du pouvoir.

Pourtant, il semble que l’un des objectifs du 21 novembre ait été d’anéantir le siège du PAIGC (mouvement nationaliste de Guinée-Bissau) et de liquider certains responsables de l’organisation. Un de nos envoyés spéciaux, Guy Le Querrec, a interrogé le 26 novembre, dans l’avion de la compagnie est-allemande Interflug, qui le ramenait en Europe, un couple d’Européens blessés au cours de l’assaut contre le quartier résidentiel. Il s’agit du docteur yougoslave Dirmik Streten, en poste à l’hôpital central de Conakry, et de son épouse. Leur pavillon jouxtait le siège du PAIGC. Voici leur récit :

« Dès que nous avons ouvert nos fenêtres, vers 3 heures du matin, une pluie de projectiles s’est abattue sur nous, nous blessant à la tête, au visage et aux bras. Puis, nous avons entendu une sourde détonation. On tirait au mortier contre le siège du PAIGC. Celui-ci était occupé par quelques responsables politiques de l’organisation. En quelques secondes, ça n’était plus qu’un brasier en flammes, aucun des hommes présents n’a eu le temps de quitter les lieux. Quelques secondes plus tard, un obus pulvérisait la partie de notre pavillon dans laquelle se trouve la chambre de notre fille Sofia, âgée de onze ans. La pauvre enfant fut tuée sur le coup… Nous ramenons son corps en Yougoslavie. »

Ainsi, le siège des maquisards du PAIGC apparaît avoir été un des objectifs des assaillants. Certes, la villa « Bellevue », une des résidences du président Sékou Touré — qui se trouve à quelques centaines de mètres de là — a, elle aussi, été détruite. Mais il y a plusieurs pavillons entre les deux qui n’ont pas été touchés. A cette anomalie, il convient d’ajouter une coïncidence troublante. Quittant Alger le 18 novembre pour se rendre à Tripoli, Amilcar Cabral, le leader du PAJGC, avait fait part de son intention d’aller passer quarante-huit heures à Conakry après son séjour en Libye. L’information était tellement sérieuse que, le 22 novembre, plusieurs correspondants de presse présents à Alger, sitôt connue la nouvelle de l’invasion en Guinée, se précipitèrent au bureau du PAIGC dans la capitale algérienne : il leur fut confirmé qu’Amilcar Cabral était à Conakry. Ce n’est que trois jours plus tard (le 25 novembre) qu’on retrouvera la trace du chef nationaliste en Europe de l’Est, à Sofia (Bulgarie), où il fut interviewé par un confrère italien du quotidien communiste « l’Unita ». Au dernier moment, il s’était ravisé et avait renoncé à son voyage à Conakry. Il n’est donc pas interdit de penser qu’il aurait été tué si, comme tout le monde l’imaginait, il avait été présent dans la capitale guinéenne au moment de l’assaut contre le siège de son organisation.

Divergences et convergences

Autre thème de contradiction entre les témoignages : l’attitude de la population. Un diplomate en poste en Guinée et qui regagnait Conakry dans la matinée du 22 novembre câble à son ambassaâe : « L’ordre de mobilisation des milices populaires est partout suivi dans le plus grand calme. Çà et là, des groupes d’hommes armés se forment et se dirigent vers des points différents. Pas de panique ; c’est impressionnant. » Cette détermination contraste avec la résignation et la passivité de la population et de certains miliciens et militaires évoquées par notre interlocuteur.
Pourtant, sur de nombreux points le récit de notre informateur et les témoignages récoltés çà et là par nos correspondants s’accordent.
Ainsi, il semble établi qu’entre le moment où débarquent les assaillants (2 heures du matin) et l’apparition des miliciens et des gendarmes guinéens, vers 9 heures du matin, les forces guinéennes sont bel et bien restées à l’écart. Le docteur Dimirk Streten a précisé à notre envoyé spécial Guy Le Querrec :

« Nous avons attendu 5 heures avant de voir apparaître les forces guinéennes ; notre fille gisait morte à nos pieds, ma femme et moi, blessés, perdions dangereusement notre sang. »

De la même façon, il semble certain que, contrairement aux allégations de Radio-Conakry, il n’y a eu (du moins entre le 21 et le 27 novembre) qu’un seul débarquement et non pas trois ni quatre. Les rapports en provenance de plusieurs ambassades concordent et sont formels sur ce point. Il est sûr également que l’aviation guinéenne, riche d’une dizaine de Mig-17 de fabrication soviétique, n’est jamais intervenue. De source diplomatique occidentale, on avance l’explication suivante : « Les fournisseurs soviétiques n’ont jamais livré de munitions pour ces “Mig”. » D’où, selon ces mêmes sources, l’appel à la RAU et au Nigeria et l’arrivée, le 27 novembre à Conakry, de nombreuses caisses de munitions frappées de l’estampe soviétique …
Toutefois, un élément supplémentaire d’appréciation nous est parvenu, le 27 novembre au soir, du Liberia. Un soldat portugais, Francisco Gomez Nangue, ramassé en mer au large des côtes guinéennes par le navire hollandais « Sotriats of Bali » et débarqué à Monrovia, a affirmé que sa compagnie, forte d’une trentaine d’hommes, commandée par un lieutenant portugais — un certain Gavlan — a été embarquée à bord d’un bateau de guerre le 21 novembre et débarquée le 22 novembre au matin sur les plages de Conakry! Le gouvernement de Monrovia affirme, d’autre part, détenir les preuves de la participation portugaise à l’invasion de la Guinée.
Ce dernier élément, s’il était confirmé, renforcerait évidemment la thèse de la participation « officieuse » de militaires portugais à l’opération. Mais on souligne à Paris que les sympathies du président libérien pour M. Sékou Touré sont bien connues et qu’il pourrait s’agir de « faux » Portugais. A Addis-Abeba, siège de l’Organisation de l’Unité africaine, on affirme en tout cas posséder des preuves de la participation portugaise dont on se propose de faire état lors de la réunion du Conseil des ministres et de la commission de la défense de l’organisation, convoquée à Lagos le 9 décembre prochain.

Des casques bleus, pour quoi faire ?

Il reste qu’en utilisant l’invasion à des fins de propagande, en grossissant les faits, puis en inventant de toutes pièces des rebondissements, le président Sékou Touré n’a pas aidé à faire triompher de façon incontestable sa thèse — qui ne restera qu’une des versions possibles des faits.
Le 25 novembre, une heure avant l’arrivée à Conakry de la mission de l’ONU dirigée par l’ambassadeur du Népal, le major-général Bahadur Khatri, il déclarait sur les ondes que les bateaux s’enfuyaient, que l’ennemi battait en retraite. Dès l’arrivée des enquêteurs de l’organisation internationale, il vilipendait l’ONU, déclarant qu’il attendait des casques bleus, pas des enquêteurs ! Des casques bleus pour quoi faire, puisque (soi-disant) la résistance populaire avait taillé en pièces les agresseurs ?
En fait, s’il est une morale à tirer de cette affaire en ce qui concerne le chef de l’Etat guinéen, c’est bien que, selon la formule de Lénine, « seule la vérité est révolutionnaire ». Il ne suffit pas de s’intituler « chef suprême de la révolution » pour avoir le droit de prendre autant de liberté avec elle.

par Paul Bernetel
Jeune Afrique No. 518 — 8 Decembre 1970