Tierno Monenembo : « … tellement de mémoires… »

Tierno Monenembo : « J’ai traversé tellement de mémoires… »

Entretien. Grand Prix de la francophonie 2017, l’écrivain franco-guinéen Tierno Monenembo a été reçu sous la coupole de l’Académie française. Il s’est confié au Point Afrique.
Lauréat du prix Renaudot en 2008, le grand écrivain guinéen Tierno Monenembo était donc sous la coupole de l’Académie française ce jeudi. Le romancier, auteur notamment du Terroriste noir, récit sur la vie d’Addi Bâ, un Peul de Guinée, héros de la Résistance française, membre du premier maquis des Vosges et fusillé par les nazis en 1943, est également connu pour avoir dénoncé le silence de la communauté internationale après le massacre de plus de 150 civils par l’armée le 28 septembre 2009 à Conakry. « La Guinée se meurt, le monde a le droit de le savoir, le monde a le devoir de s’en indigner. Les Guinéens méritent la compassion des autres nations », avait écrit l’écrivain dans une tribune publiée par Le Monde, affirmant « la Guinée se meurt, et il y a cinquante ans que cela dure : cinquante ans d’indépendance, cinquante ans d’enfer » ! Auteur d’une douzaine d’ouvrages, la plupart édités au Seuil, Tierno Monenembo, 70 ans, grande voix de la littérature africaine, possède un style unique alternant gravité et légèreté. Le Grand Prix de la francophonie, qui vient de lui être décerné, est doté de 30 000 euros.
La cérémonie a eu lieu en même temps qu’étaient distingués plusieurs écrivains d’Afrique et des diasporas, dont le poète haïtien Anthony Phelps, Grand Prix de poésie pour l’ensemble de son œuvre poétique, ainsi que Nathacha Appanah, prix Anna de Noailles, médaille d’argent pour Tropique de la violence, et le poète guadeloupéen Daniel Maximin, Grand Prix Hervé Deluen. Depuis son dernier roman Bled, paru au seuil l’an dernier, Tierno Monenembo, qui vivait en France, a fait son retour dans son pays natal en 2012. Il a reçu Agnès Faivre à Conakry et lui a confié le nouveau chantier historique sur lequel l’entraîne son roman en cours d’écriture. Entretien.

Le Point Afrique : Comment vous sentez-vous en Guinée pour écrire ?

Tierno Monenembo : Je m’y sens bien parce que c’est mon pays natal. Et puis les jeunes ont des idées tout à fait nouvelles. Je ressens une forme de connivence avec eux dans ce pays. Ils se posent des questions. Avant, on ne se posait pas de questions. On avait que des réponses. Sékou Touré ne proposait que des réponses, toutes aussi fausses les unes que les autres. Je suis rentré au début de l’année 2012, en plein hiver français. Comme j’ai la double nationalité, française et guinéenne, je profite des saisons. Je suis revenu en Guinée pour écrire sur la Guinée avant de mourir. Le vieillard revient vers son berceau. La Guinée est très intéressante actuellement sur le plan littéraire. Après tant de décompositions sociales, de tragédies politiques, de mémoire enfouie, il est temps d’en parler. Non pas avec des slogans, mais avec des romans, de la poésie, du théâtre. C’est ce qui exprime le mieux les peuples. Les discours politiques peuvent être mobilisateurs, mais ce n’est pas très riche. Ils ne restent pas dans l’histoire, ou rarement. La Russie décadente, par exemple, a beaucoup inspiré les grands écrivains russes, qu’il s’agisse de Tolstoï, de Dostoïevski ou de Gogol. Faulkner a très bien décrit la décadence du sud des États-Unis. La littérature est faite pour la décadence.

Quelle histoire racontez-vous dans votre nouveau roman ?

J’ai eu envie de raconter toute l’histoire de la Guinée, à travers la vie d’une jeune fille d’aujourd’hui. Toutes les douleurs nationales sont en elle, dans sa tête, dans son corps. C’est quelque chose qui n’est pas évident : le corps d’une jeune fille dans lequel toute une histoire est logée, cette tragédie guinéenne qui la transperce. La femme et l’enfant sont d’excellents personnages romanesques. Mon personnage, au début du roman, a peut-être 35 ou 40 ans, et elle était enfant au moment de la mort de Sékou Touré. Sans qu’elle s’en rende vraiment compte, elle est traversée par plusieurs identités, sans savoir lesquelles, et puis vers 35-40 ans, elle découvre qui elle est réellement. Je compte dérouler tout ce qui s’est passé dans ce pays. L’histoire est là. L’histoire est un sujet inévitable pour les romanciers. Ou on l’exploite, ou on la refoule, ou on la renie, ou on s’en moque. En tout cas, elle est là, et elle est au cœur de la littérature. L’autre chose qui m’importe, en tant qu’écrivain, c’est que je vis aujourd’hui dans une société décadente.

Quelles sont vos sources, pour narrer cette histoire de votre pays ?

Ma mémoire, beaucoup plus que la mémoire officielle. Il y a une distance à prendre quand on veut écrire sur l’histoire. Il faut faire en sorte que l’histoire ne devienne plus qu’un vieux souvenir, certes douloureux, mais vivace. Faulkner, par exemple, sait le faire. Moi, j’ai 70 ans. Au moment de l’indépendance, j’avais 11 ans. Parfois, la mémoire se brouille. Je suis parti, je suis revenu, et puis j’ai traversé tellement de mémoires, de pays, différents, et douloureux, au moins aussi douloureux que la Guinée, comme l’Algérie. L’Algérie est douloureuse. J’adore ce pays, j’adore les Algériens, mais ils ont été trompés comme en Guinée. Tout cela enrichit la mémoire, permet d’aboutir à quelque chose. Toutes ces mémoires forment une mer collective. La mer des contes, disait Salman Rushdie, là où tous les contes se rassemblent. C’est comme une mémoire collective. Il faut qu’un jour on en vienne à la mémoire collective, où la haine ne peut pas tout prendre. Cette histoire de la Guinée, il faut la digérer, c’est un pays qui a beaucoup plus subi la violence coloniale que les autres. Il y a eu une forte résistance à la conquête coloniale en Guinée. Toutes les ethnies ont résisté, durant des années. Samory Touré a combattu presque 30 ans. Bokar Biro, le dernier roi du Fouta Djallon, est mort au champ de bataille. On a découpé sa tête. On l’a mise sur la tête de sa mère. Sa mère a marché 350 km de Timbo jusqu’à Conakry pour présenter sa tête au gouverneur. Sa tête est aujourd’hui au musée de l’Homme à Paris. On a tout ça, qui pèse aujourd’hui… Cette histoire, il faut la digérer, comme disait Sony Labou Tansi, la rendre conte. Il faut faire de l’histoire un conte de Noël.

Agnès Faivre et Valérie Marin la Meslée
Le Point Afrique