Y a-t-il un problème peul en Guinée ?

Cheikh Yérim Seck
Cheikh Yérim Seck

Ethnie majoritaire en Guinée, représentant selon les données statistiques les plus fiables environ 38% de la population, les Peuls sont une identité remarquable dans tous les sens du terme. S’ils sont issus de la Moyenne-Guinée, la partie centrale du pays qui englobe des villes comme Mamou, Pita, Labé et Gaoual, ils sont présents dans toutes les autres régions où ils ont migré à la recherche de meilleures conditions d’existence…

Partout en Guinée, jusqu’au plus petit bled enfoui dans les profondeurs de la Forêt, ils sont présents et tiennent le commerce et les affaires. L’argent de la Guinée est entre les mains de ces débrouillards devant l’Eternel, dotés d’un sens inné du business et d’une capacité inouïe d’accumuler. Les champions du petit commerce ? Les Peuls. Les patrons des filières d’importation ? Encore les Peuls. Les propriétaires des grandes enseignes de commerce général et des unités industrielles ? Toujours les Peuls. Ils font plus que détenir le pouvoir économique, ils en ont le quasi-monopole.

Très tôt alphabétisés, en arabe puis à l’école française, ils sont les plus instruits en Guinée. Les imams, les maîtres coraniques, les cadres supérieurs de l’intérieur comme de la diaspora sont dans leur majorité peuls. Cela fait quand même un peu beaucoup, aux yeux des autres ethnies qui, de surcroît, se sentent envahies par ces nomades de tradition qui viennent arracher leurs meilleures terres pour y ériger les commerces les plus florissants et les demeures les plus resplendissantes.

Les Soussous, les Malinkés et les Forestiers vivent mal cette situation qu’ils ressentent à la limite comme une forme de colonisation. Les Malinkés, en particulier, sont en conflit frontal avec les Peuls, qui remonte aux violences opposant le PDG de Sékou Touré au BAG de Barry Diawandou, au moment de l’indépendance, en 1958. Cette adversité ancienne s’est exacerbée avec la mise à mort de nombre de cadres peuls (Ibrahima Bah dit Barry III, Diallo Telli, Alpha Oumar Barry…) dans une purge que le régime de Sékou Touré a dénommée « le complot peul ».

Du fait de leur teint généralement clair qui tranche d’avec la noirceur ambiante, de leur dialecte unique en son genre, de leur dispersion à travers la Guinée, le Sénégal, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Nigeria, le Cameroun…, c’est à peine si les Peuls ne sont pas perçus comme des étrangers dans leur propre pays.

Quoique fort critiquable, le propos du président Alpha Condé, selon lequel « la Guinée appartient aux Malinkés, aux Soussous et aux Forestiers », traduit l’opinion dominante dans ces trois ethnies.
L’étranger que je suis, avec qui tout le monde parle sans tabou, peut en attester.

Mieux ou pire, les Peuls sont dépeints par les autres composantes de leur pays comme des êtres prompts à trahir, foncièrement communautaristes et portés sur le népotisme.

« Partout où le Peul est chef, tout le monde est peul jusqu’au planton », a-t-on coutume d’entendre en Guinée.

S’ils sont faux parce que globalisants, ces clichés sont ancrés dans les esprits. Ils poussent les autres ethnies à se coaliser contre tout Peul qui brigue la magistrature suprême. Et expliquent la victoire d’Alpha Condé au second tour de la présidentielle de 2010, malgré l’écart qu’avait creusé son adversaire Cellou Dalein Diallo au premier.
Sidya Touré, qui avait appelé à voter Cellou, n’a pas été suivi par son électorat soussou dans sa consigne de vote, et a vu son parti voler en éclats. Après avoir mis du temps et de l’énergie à réparer les dégâts, le leader de l’Union des forces républicaines (UFR) a annoncé, le 1er juin, que si Alpha et Cellou se retrouvaient à nouveau au second tour de la présidentielle d’octobre 2015, il n’appellerait plus à voter pour le second.

L’isolement des Peuls sur l’échiquier politique tient à un obstacle psychologique chez les autres qui se décline ainsi :

« les Peuls tiennent les pouvoirs économique, intellectuel et religieux. S’ils prennent le pouvoir politique, ils auront tout en main et le garderont ad vitam aeternam. »

Pourtant, la réalité est, comme toujours, très éloignée de la caricature.
Cellou Dalein Diallo, qui incarne aujourd’hui le pays peul sur l’échiquier politique, n’a rien d’un extrémiste ni d’un leader ethnocentriste. Et il est trop fin pour ne gouverner le pays, le cas échéant, que dans l’équilibre. Mais, moins que la réalité, c’est la perception qui compte en politique. Pour le pêcheur de Forécariah, la ménagère de Kankan ou le chasseur de Macenta, Cellou est et demeure « un Peul ».

Le leader de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) l’a bien compris, qui s’appuie, tout au long de ces cinq dernières années, sur ses lieutenants issus de la Basse-Guinée, de la Haute-Guinée et de la Guinée Forestière pour pénétrer politiquement ces régions, les rassurer, les doter de cellules UFDG, convaincre des électeurs…
Vaste chantier! Tant les préjugés sont tenaces. La Guinée a un réel problème peul. Tout comme le Cameroun a un problème bamiléké.
Nier le mal, c’est contribuer à l’exacerber. Dans le cadre d’une réflexion sur l’avenir de la nation guinéenne, le principal défi consiste à dissoudre le fait ethnique dans l’entité nationale. Senghor l’a relevé au Sénégal.

Cheikh Yérim Seck
http://leguepard.net/2015/06/10/y-a-t-il-un-probleme-peul-en-guinee-par-cheikh-yerim-seck/