Interview de Saïdou Nour Bokoum

Dans le cadre du développement de notre pays, la rédaction d’Aminata.com a entamé une série  d’interviews des écrivains guinéens à l’extérieur, en l’occurrence l’écrivain guinéen Saïdou Nour Bokoum.

Aminata.com : Bonjour Mr Bokoum, On sait depuis des années que vous vivez en France et que vous avez été nommé professeur pour dispenser des cours de théâtre à l’Université Paris 8. Pouvez-vous nous dire en deux mots votre point de vue sur la coopération Franco-Guinéenne ?

Saïdou Nour Bokoum : C’est sans doute de  bonne foi que vous m’appelez” Professeur”. Mais je ne le suis pas.
Vous savez, en Guinée, (pas vous) on abuse des termes de Docteur, professeur et surtout “excellence”. Comme je suis enseignant à Paris 8 et non Professeur, je commence par un petit”cours”de lexique.
On parle de  professeur de collège, de lycée. Mais s’agissant du niveau universitaire, il y a les Professeurs de médecine (les grands patrons de la médecine) qui ont obtenu le diplôme et le grade suprême des études de cette discipline : l’agrégation.
Il en va de même des Professeurs de droit et d’économie politique. Alors même que l’agrégation en mathématiques, sciences, lettres et sciences humaines, n’ouvre que les portes des lycées et collèges, avec peut-être une nuance de prestige pour l’Ecole normale supérieure en France !

Saidou Nour Bokoum
Saidou Nour Bokoum

L’équivalent donc de l’agrégation de médecine et de celle des facs de droit et d’économie politique, serait le doctorat d’Etat obtenu au terme de longues études et recherches. Et d’ailleurs ce doctorat ne donne pas automatiquement le titre de Professeur des Universités (il y a, me semble-t-il, une histoire de postes libres qui complique l’affaire !) Autre complication, le nouveau doctorat n’est plus un doctorat d’Etat. Chaque université , je crois savoir, organise son doctorat, certes reconnu par tous, mais il faut une habilitation à diriger des recherches (H.D.R. ) pour avoir l’équivalent de l’ancien doctorat d’Etat, H.D.R., qui en plus ne donne pas le titre de Professeur, etc.
Moi je suis à Paris 8 dans le cadre d’une mise à disposition (une convention) par le Ministère de la culture. Je suis titulaire d’un diplôme d’études supérieures (en sociologie de la culture) d’une Ecole prestigieuse dont le diplôme n’est pas national, mais qui, “à la tête du client”, ouvre les portes de l’enseignement supérieur, (il faut tout de même avoir au moins le D.E.A (le doctorat de troisième cycle n’existant plus). Bref, je suis un cas atypique.
Je préfère qu’on me reconnaisse comme écrivain, dramaturge et metteur en scène, après avoir fait une incursion dans le roman (Chaîne, Denoël 1974, qui fut tout de même sélectionné et finaliste du Goncourt de l’époque, pas de fausse modeste s’il vous plaît mais  c’est bien loin tout ça !) Quant à”excellence”qu’on distribue à tort et à travers à des ministres et au Président en Guinée, c’est sans commentaire.

Quels sont vos opinions sur la coppération franco-guinéenne d’aujourd’hui ?

Je suis totalement incompétent pour dire des choses pertinentes sur la coopération franco-guinéenne. Et d’ailleurs de quelle coopération voulez-vous parler, économique, culturelle ?
Personnellement  j’avais entamé des démarches pour un partenariat entre Paris 8 et l’université Gamal Abdel Nasser. J’étais revenu de Guinée avec un protocole d’accord signée par le recteur de l’époque (Ousmane Sylla), courrier que j’ai remis en mains propres au directeur de cabinet de M. Lunel, Président de Paris 8 en ce temps. Suite ? Je ne sais pas.

Quelles relations entretenez-vous avec les Guinéens de France ?

Mes rapports avec les Guinéens de France ?
Vous savez que je suis allergique au terme de diaspora, qui évoque  l’écoulement d’un liquide vital, le sang par exemple, écoulement en pure perte. Enfin il faut s’y faire, il y des Guinéens, trop de  Guinéens exilés en France alors que depuis 50 ans il n’y aurait plus de raison de ne pas pouvoir participer plus étroitement au développement du pays. Passons, c’est un vaste sujet.
J’ai des rapports institutionnels avec les compatriotes d’ici. Depuis la publication du Manifeste Guinée 2010, Odyssée de l’Impasse, et depuis l’organisation des manifestations à l’ambassade de Guinée sur une première initiative de votre serviteur (témoins : Sakho  de L’Observateur de Hollande et Docteur Bah Thierno), j’ai participé à la mise en place de la plate-forme de la société civile, à la création de Solidarité Guinée avec des amis français, et last but not the least, je peux évoquer mes contributions au débat intellectuel et politique sur la Toile.

Avez-vous une solution à proposer aux autorités guinéennes pour une sortie de crise ?

Encore une vaste question, un tonneau des Danaïdes !
J’ai toujours dit (depuis le Manifeste), que la Guinée et les Guinéens sont victimes d’une vaste supercherie, d’un grand BLUFF.Donc je simplifie. Il n’y a plus de TETE en Guinée. En d’autres termes, sans remonter au déluge, en Guinée depuis surtout les sanglantes journées de janvier-février, la mal gouvernance s’est doublée d’une profonde crise de leadership. La société civile, en y incluant (là je force un peu les concepts), les Partis politiques, (opposition et mouvance confondues), sont fragmentés, pulvérisés, Il y au sein des organes dirigeants du C.N.O.S.S, et même de l’Inter-centrale, des lignes de fracture inquiétantes ignorées de la masse des Guinéens, pour le plus grand bien des prédateurs en cols blancs qui ont rempli le vide au sommet de l’Etat. Quant aux Partis politiques, ils vivent sous le règne de l’atomisation malgré les alliances aux sigles ronflants .
Dois-je ajouter la cacophonie souvent de bas de ceinture qui règne au sein de la communauté intellectuelle de France, sans oublier la fracture au sein de la C.A.G.F. ?
En Guinée aujourd’hui (j’y étais en juillet août et mi-septembre), la conduite (leadership) du changement social et politique semble se réduire à des propos de voyageurs de”magbanas”:
“Lansana conté a dit ceci, Lansana Conté a fait cela…”.
Mais il n’y a plus de Lansana Conté, ou plutôt il n’y a plus de Président de la République, depuis le ballet des fameux décrets où l’on a fait signer au  premier magistrat du pays ceci et son contraire, qui ont fini de plonger le pays dans le chaos où l’on est toujours plongés.

Quelle solution ? une conférence nationale ?

Tout ce qui se conçoit clairement s’énonce clairement.
Il faut un débat national pour liquider les 26 ans de Boiro, les 23 ans du fameux “P.D.G. plus le libéralisme”, selon la géniale expression de Somparé qui caractérise ainsi la seconde république. Une conférence nationale pour quoi faire ?
Et moi je rétorque, une fête du cinquantenaire pour quoi faire ? Pour insulter à la mémoire des survivants et des martyrs de Boiro ? Pour danser sur les cadavres des morts de Janvier-février ? Pour fêter les milliards des corrompus du demi-siècle ?
Pour féliciter les incapables gestionnaires de l’eau dont le ciel nous inonde, non pas de ses bienfaits mais des calamités quand elle est mal maîtrisée, alors qu’elle s’en va à des milliers de kilomètres pour donner la lumière à Kolokani (Mali), à Nioro du Sahel (toujours au Mali)?
Il ne s’agit pas d’un débat national pour verser des larmes de crocodile, mais pour que les Guinéens osent se regarder en face et se délivrer au moins moralement, des horreurs dont nous avons tous été plus ou moins des complices ou complices des complices .
Un débat pour mettre à plat les problèmes urgents Economiques, sociaux, d’éducation, de santé, où nous pourrions périodiser les urgences avec une équipe de salut public et de consensus, avec un organe délibérant de vigile comprenant toutes les composantes nationales et politiques du pays..
Trop de choses à dire…
Et j’ai l’impression de me répéter à longueur de textes (visitez donc le site du Manifeste !).
Ce ne sont là que des idées en vrac, dont les amis du Net devraient s’emparer.
Pour l’instant, ouvrons donc un débat, un sondage, une pétition pour des assises, une conférence, peu importe le nom !
Après qu’on aura lavé le linge sale comme en famille, après qu’on aura identifié les priorités, les urgences (j’oubliais les problèmes de la jeunesse) d’ici la fin de 2007, on fera la fête, la réconciliation, suivies de mamayas en 2008 !
Quoi, on ne serait pas capables de réconcilier 8 millions de Guinéens, quand plusieurs dizaines de millions de morts-vivants ont surmonté les horreurs de l’Apartheid multi-séculaire, avec une réconciliation à la clé et un gigantesque pas vers la relève économique?
“Mamadou Sylla par ci, Cellou Dalein par là..”, pauvre Guinée !
Pauvre débat !
Et les  élections, l’increvable grigris (sanamou comme on dit en malinké !).  Reportées .”Les militaires préparent un coup d’Etat, les Peuls s’organisent, les Malinkés depuis Soundiata Keïta..”. Pauvre de Guinée !

Saïdou Bokoum en tant qu’écrivain, votre dernier mot pour les Guinéens?

Mon dernier mot à tous les ethnostratèges ? C’est une question :  Qui était Koly Ténguéla ?

Je vous remercie Saïdou Nour Bokoum.

Saïdou Nour Bokoum
Ecrivain, metteur en scène,
Enseignant à l’Université de Paris 8
Signataire du Manifeste Guinée 2010, Odyssée de l’impasse

Mamadou Aliou Bah
Aminata.com