Continuité ou rupture

Pour les juristes et les tenants du status quo, le coup d’Etat est une anomalie. Qu’il soit civil ou militaire. La normalité, selon eux, tient au respect de la Constitution. Toute règle a une exception. En l’occurrence, la Guinée est l’exception. Vu la crise profonde dans laquelle le pays se débat depuis des décennies, le coup d’Etat est nécessaire. Pourquoi ?

Pour rompre la continuité et briser la chaîne toxique du trio Sékou TouréLansana ContéAboubacar Somparé. Trois politiciens qui ont pour dénominateur commun la dictature, l’autocratie, la démagogie, la répression et la corruption.

Consciente de la nécessité d’éviter le piège constitutionnel actuel, l’armée doit s’unir pour opérer un changement pacifique et une rupture profonde avec la traditon répressive l’Etat-policier guinéen. A défaut, il faut craindre le chaos  découlant du conflit entre le désespoir des citoyens acculés dans la misère et le cynisme des dirigeants résolus à protéger leurs privilèges.

Quoiqu’il en soit on sait que [l’ex] président de l’Assemblée nationale força la voie pour arriver au perchoir. Si son institution n’est pas politiquement monocolore — notamment en raison de la présence de l’UPR de feu Siradiou Diallo —, elle n’en fonctionna pas moins comme une chambre à écho de l’exécutif. Même si, par instinct de conservation contre les pillages des forces de sécurité et les massacres de l’armée, l’assemblée rejeta la prolongation de la loi martiale en 2007. Ce fut là l’unique contradiction au président Lansana Conté exécutif de la part de l’Assemblée nationale.

Mise en garde
Aboubacar Somparé ne reculera devant rien pour assouvir son ambition présidentielle. Alors qu’il était ambassadeur de Guinée à Paris, cet ancien membre du Comité central du PDG et de la commission d’enquête du Camp Boiro supervisa la tentative d’enlèvement de Ibrahima Baba Kaké pendant la visite officielle du président Ahmed Sékou Touré en France en 1982.
L’accession éventuelle de Somparé à la magistrature suprême assurerait la continuité de la dictature du PDG.
Par contre, son éviction signalerait le début de la rupture avec l’oppression qui sévit en Guinée depuis 1958 et qui a ruiné le pays.

Continuité ; le droit d’ingérence

Quant aux voix qui appellent au respect des dispositions constitutionnelles, elles sont certainement à l’abri de la pauvreté matérielle, morale et intellectuelle imposée à la Guinée par les régimes de Sékou Touré et Lansana Conté. Ces voix ont assisté, indifférentes ou impuissantes, aux souffrances des populations guinéennes. Elles n’ont pas pu ou voulu amener les deux dictateurs guinéens à rectifier leur politique catastrophique. Et pourtant ces voix auraient dû répondre oui à l’interrogation biblique “Suis-je le gardien de mon frère?”. Dans un élan de solidarité humaine, elles auraient dû venir au secours des populations guinéennes en détresse politique, économique, sociale et culturelle.  Au nom du droit d’ingérence qu’implique la fraternité humaine. Au nom de l’interdépendance du genre humain, éloquemment formulée en 1963 par Martin Luther King, Jr. du fond de sa prison ségrégationniste de Selma (Alabama):

Injustice anywhere is a threat to justice everywhere.
(L’injustice où quelle soit est une menace à la justice partout ailleurs.)

Les institutions multilatérales, les états et des voix vertueuses condamnent aujourd’hui la tentative des officiers et soldats de l’armée guinéenne de faire changer la Guinée de cap. Soit. Mais qu’on se le dise bien, les évènements en cours à Conakry sont avant tout une affaire guinéenne. Et les auteurs du coup d’Etat doivent écouter leur conscience et barrer la route à la légalité illégitime de Conté et consorts.

Rupture : décision et indécision

La rumeur fait état du refus du Général Mamadouba Toto Camara de prendre les rênes du Conseil National de Démocratie et de Développement (CNDD). Cela est regrettable. Poursuivi par la jalousie de feu Lansana Conté, il fut arrêté et gardé à vue au Camp Alfa Yaya Diallo en 2006-2007. On ignore les raisons et les motivations derrière l’attitude du Général Toto. Elle rappelle curieusement celle du Capitane Mamadou Baldé, qui, en juillet 1985, remit à Lansana Conté le pouvoir qu’il avait déjà en mains. Il fut par la suite traité en adversaire, et temporairement écarté de l’armée.
Le général Camara a été souvent cité comme un défenseur de la république, au sens originel du terme, c’est-à-dire littéralement de la chose publique. Il ne devrait pas s’embarrasser de scrupules. Il sait combien les dirigeants civils ont fait violé à l’armée son serment de protéger et de défendre les populations civiles guinéennes, de 1958 à 2008.
L’heure du changement a sonné. Au Général Camara et à ses pairs et cadets militaires d’embarquer le train, de rester en gare ou de basculer dans la poubelle de l’histoire .

Tierno S. Bah

Mort du Général Lansana Conté

Général Lansana Conté, diminué par la maladie, Conakry, 2008
Général Lansana Conté, affaibli par la maladie, Conakry, 2008

La mort du Général Lansana Conté (1934-2008), hier 22 décembre, crée une période d’incertitude en raison de la nature personnelle de son pouvoir.

Mais l’évènement était aussi porteur d’espoir de changement, c’est-à-dire de rupture avec le piège de Sékou Touré, qui, depuis 50 ans, enferme le pays dans la dictature et ses corollaires : oppression, résistance, répression, corruption, pauvreté.

Lansana Conté, Sékou Touré et le Hakkè

Le pouvoir d’Etat est arbitraire et absurde en Guinée. Et ses détenteurs — Sékou Touré et Lansana Conté — paient le prix. Les potentats guinéens auraient prendre note de ce dialogue, dans Dramouss, dans lequel le père de Camara Laye parle du hakkè ou punition, que Dieu inflige au chef pour son injustice et sa méchanceté. Voici la conversation :

— Et qu’est-ce qui fait donc plier le chef, Père ?
— Ce qui cause la déchéance du chef, plus que la révolte populaire, c’est le « hakkè », c’est-à-dire les injustices qu’il commettrait à l’égard de son peuple.
— Cela signifie que Dieu ne soutient le chef que lorsque celui-ci se montre juste et bon ?
— Oui, dit-il.
— Mais qui est-ce donc, le chef ?
— Le chef, c’est le vice-président du gouvernement. Désormais, il a le pays dans ses mains.

Au cours d’un demi-siècle de règne les présidents Touré et Conté furent impitoyable pour la Guinée.

Mais le sort n’a pas non plus été tendre pour eux avec l’âge.
Atteints  de tabagisme, leur toxicomanie ne le cédait qu’à leur mégalomanie. Ils furent frappés, respectivement, de syphilis cardiaque et de diabète aigu.  Ils traînèrent la maladie pendant huit années à peu près : Sékou Touré  (1976-1984, Lansana Conté (2000-2008). Ils moururent presque au même âge. Obsédés par le pouvoir absolu, peu soucieux du sort des populations, l’idée d’alternance ne leur effleura pas l’esprit. En conséquence, ils ne conçurent jamais l’éventualité d’une élection démocratique pour leur succession. Un tel changement était exclu sous leur règne.

Régimes fragiles

Ils croyaient avoir bâti des régimes durables. Erreur. Leur totalitarisme ne leur survécut pas. Celui de Sékou Touré s’écroula le 3 avril 1984, une semaine après la mort du dictateur, le 26 mars à Cleveland, USA.
Quant à celui de Lansana Conté, il ne tint que quelques heures.

Armée guinéenne

  • Qui sont les nouveaux maîtres de l’Etat ?
  • Pourquoi les militaires ont-ils attendu la mort des tyrans pour intervenir ?
  • Les promesses non tenues (procès des dirigeants du PDG, publication du Livre Blanc sur la dictature du PDG) et la gestion catastrophique du Comité militaire de redressement national (CMRN) sont encore fraîches à la mémoire. Peuvent-ils légitimement parler de corruption et de démocratie après avoir participé pendant cinq décennies à l’oppression et à la gabegie guinéennes ?
  • Qu’est-ce que la nouvelle équipe réserve à la Guinée, au-delà des mots ?

Tierno S. Bah

Adieu, Miriam

Miram Makeba (1932-2008)
Miram Makeba (1932-2008)

Comparant sa voix au doux son d’un rossignol, ses parents et amis encouragèrent Miriam Makeba à chanter. Elle s’y mit de tout coeur et connut rapidement un succès local. “Son style distinct, qui enchanta le monde entre les 1960-70, combinait les mélodies traditionnelles africaines, le jazz et la musique folklorique, moulés dans les rythmes uniques et vibrants des bidonvilles d’Afrique du Sud.”

La carrière internationale de Miriam Makeba débuta à Londres vers 1959. Elle prit de l’envol à son arrivée à New York  en 1960. Cette même année, le gouvernement d’Afrique du Sud la bannit de son pays natal. Elle ne le reverra que 31 ans plus tard, en 1990, après la libération de Nelson Mandela. A New York, Miriam se produisit au Village Vanguard et dans d’autres haut-lieux du show business métropolitain. Mais sa notoriété augmenta largement grâce à son inoubliable duo avec Harry Belafonte, militant actif et soutien financier généreux du Révérend Martin Luther, Jr. dans la lutte pour l’émancipation des Noirs américains.
En 1962, Miriam chanta avec Marilyn Monroe pour l’anniversaire du président John  Kennedy à Madison Square Garden. Elle multiplia les tournées en Europe et aux Etats-Unis.
En même temps, toujours sensible au sort de son pays, elle redoubla ses attaques et se tailla un rôle à part dans la lutte contre l’apartheid.
En 1968, elle épousa en secondes noces Stokely Carmichael alias Kwame Touré. L’union avec le dirigeant du Black Panther Party lui valut d’être fichée par le FBI. Tous ses engagements de concerts et ses contracts d’enregistrements aux USA furent annulés.
Elle décida de s’établir en Guinée. Quel destin étrange et paradoxal pour cette admirable militante anti-apartheid. Elle acceptait ainsi un autre apartheid —la dictature de Sékou Touré— comme terre d’exil. Et, que l’étoile du régime pâlissait au quotidien, elle en devint un porte-parole sur la scène internationale. En plus de la nationalité guinéenne, les autorités lui accordèrent un terrain à Dalaba, au sud du Fuuta-Jalon. Elle y construisit une case de repos aujourd’hui abandonnée.

En 1967, elève au lycée de Labé, je la revois encore voluptueusement enlacée dans les bras de Sékou Touré, tiré à quatre épingles, à un bal au Palais de La Kolima, hâtivement construit en 1965 par le gouverneur de région, Emile Condé. Elle et son présidentiel cavalier ouvrirent la soirée dansante en exécutant un boléro sensuel. Le couple s’éclipsa peu après pour l’intimité de la Villa Silly, dans le quartier de Tata, aux abords de l’aéroport de Tyogge.
A Conakry, les orchestres nationaux Balla et Keletigui reçurent l’ordre de l’accompagner. Elle sortit un ou deux albums avec Balla, en compagnie du brillant Dr. Sékou Diabaté (guitare solo, et cousin aîné de Sékou Diabaté Bembeya alias Diamond Finger), Nestor (vocaliste), etc.
En 1969, étudiant à l’IPGAN, je la rencontrai personnellement Conakry à l’accueillant domicile de Dr. et Madame Sultan à Landréah. Je sollicitai et obtint gracieusement sa photo dédicacée.
Par la suite, le standing international et le répertoire musical de Miriam accusèrent le coup de son relatif isolement guinéen. Par exemple, elle fut contrainte de remodeler son  répertoire au détriment de la kwela populaire et de la vitalité des ghettos sud-africains. Elle adopta graduellement la sonorité afro-cubaine des musiciens guinéens.
Après l’attaque du 22 novembre, Miriam monta au créneau. Elle créa Jiginnira et d’autres chansons tristes qui reflétaient l’atmosphère politique macabre du pays.
Au milieu des années 1970, en vraie artiste non-conformiste, elle se maria avec Bah Ibrahima ‘Bajo‘, de loin son cadet et mon promotionnaire du lycée de Labé.
Peu après elle fit inscrire des étudiants sud-africains à l’Institut Polytechnique G.A. Nasser de Conakry. Après deux années de calvaire, tous demandèrent  à être transférés en Tanzanie ou en Zambie.

A la fin des années 1980, la tragédie familiale frappa Miriam par la mort “insensée” de son unique fille. Elle raconte dans son livre autobiographique le violent choc culturel qu’elle ressentit à l’heure de l’enterrement.  Les officiels et les prélats lui signifièrent que conformément à la tradition musulmane, elle ne pouvait accompagner Bongii à sa dernière demeure au cimetière de Camayenne.

Miriam Makeba, portant le jubaade, la coiffure des femmes Fulbe du Fuuta-Jalon
Miriam Makeba, portant le jubaade, la coiffure des femmes Fulbe du Fuuta-Jalon

En 1985 Miriam s’installa en Belgique. L’abolition du régime de l’Apartheid lui permit de rentrer au bercail en 1990. L’ex-président Thabo Mbeki la nomma par la suite Ambassadrice spéciale de l’Afrique du Sud. Apparemment non repentante, elle effectua une visite à Conakry en 2003. Au cours d’une rencontre télévisée avec des anciennes militantes du PDG, elle entonna une des ballades des années 1970. Prise de nostalgie, l’audience reprit en chœur et en larmes. Ensemble, les participantes de la réunion manifestèrent leur regret d’une période —partiellement révolue et sombre— de l’histoire de la Guinée.
L’instant résumait visuellement le destin contradictoire de Miriam Makéba, fait de hauts et de bas. En effet, réfléchissant sur la complexité de sa vie, elle confia à un journaliste de Salon en 2000 : “Ma vie a été comme un jeu de yo-yo. Aujourd’hui, je suis en dîner avec des présidents et des empereurs,  et demain, je me retrouve en train de faire de l’auto-stop. J’accepte mon sort en me disant, tiens, peut-être que c’est prédestiné, qu’il doit en être ainsi.  Et que c’est ma raison d’être ici-bas.”

L’aéronef transportant le cercueil de Mama Africa atterrira demain mercredi 12 novembre 2008 à Johannesburg. Mandela et ses compatriotes, l’Afrique et le monde tout entier lui diront adieu, en peine pour la perte physique, mais reconnaissants pour l’admirable oeuvre qu’elle nous lègue.

Tierno S. Bah

Tractations gouvernementales : perdants et gagnant

Youssouf Diallo
Youssouf Diallo

Après moult tractations et un retard mystérieux, Tidiane Souaré a finalement annnoncé la composition de son gouvernement. Les manoeuvres de coulisse ont notamment permis à Mamadou Sylla, le protégé et partenaire d’affaires du président Lansana Conté, d’acquérir une nouvel espace d’action. Evincé du patronat pour le ministère du développement industriel, des Pme et de l’artisannat, Youssouf Diallo est l’un des perdants du récent épisode de la lutte des clans autour du général malade. Il quitte un poste dirigeant de premier plan pour la 21e position hiérarchique et protocolaire au sein du nouveau cabinet.

Démotion et neutralisation

Karl Marx a dit que lorsque l’histoire se répète, la première fois c’est comme tragédie et la seconde comme farce.  Depuis 1958, les cadres Fulɓe se détourne de leur destin “national” pour se confiner dans une position de tâcheron ou de figurant gouvernemental.

  1. En 1958, Barry Diawadou et Barry III furent les premiers à commettre ce sacrilège en fusionnant dans le PDG au lieu de rester dans l’opposition et fournir ainsi un contrepoids —si minime fut-il— à l’ambition de Sékou Touré. Ils n’eurent même pas l’élégance de consulter leurs collègues (Koumandian Keita, Karim Bangoura, etc.) ou leurs militants. Ils acceptèrent des positions au sein du  gouvernement, respectivement en tant que ministre de l’éducation nationale et secrétaire d’Etat à la présidence. Dix ans plus tard, en guise de remerciement, Sékou Touré les fit assassiner, successivement le 26 mai 1969 et le 25 janvier 1971. La plupart de leurs anciens compagnons les suivirent dans l’au-delà à partir du Camp Boiro.
  2. En 1963, un mois après avoir décliné son élection comme secrétaire général du PDG au séminaire de de décembre 1962 (Foulaya, Kindia) Saifoulaye Diallo commit la même erreur. Il abandonna la fonction de président de l’Assemblée nationale pour devenir ministre d’Etat. Ce fut le début d’une dégringolade qui épargna sa vie de justesse, mais qui condamna nombre de ses fidèles et parents à la torture et/ou à la mort au Camp Boiro.
  3. Comparaison n’est pas raison, et ressemblance n’est pas correspondance. Mais faisons un bond dans le temps pour rapprocher le comportement de Youssouf Diallo de celui des prédécesseurs ci-dessus. Evidemment, mon propos n’est pas de vouloir élever l’homme d’affaires Youssouf Diallo à des cîmes sociales et historiques qui ne lui collent guère. Mais il existe un similitude, un dénominateur commun aux trois cas envisagés ici. Ils se caractérisent tous par la primauté de l’intérêt personnel sur la société guinéenne.
    Youssouf Diallo laisse au patronnat des personnes qui voyaient en lui un leader capable de tirer l’embryonnaire secteur privé des griffes d’un groupe de commerçants illétrés et parasites. Ils se sont battus bec et ongles pour le maintien et le succès de sa présidence. A-t-il pensé à eux avant d’accepter sa nomination ? S’est-il soucié du devenir de l’institution patronale avant d’abandonner son poste électif pour une désignation où il est à la merci du prochain décret de remaniement gouvernemental ? Si non, le rappel du rôle de ses aînés souligne la cécité des cadres guinéens, qui semblent avoir adopté comme devise : être ministre à tout prix et mourir.
  4. L’individualisme féroce et la fascination pour la fonction ministérielle et la branche exécutive de l’Etat, n’est pas l’apanage Fulbe. Ces deux comportements sont la cause et la conséquence du sous-développement mental, intellectuel et matériel de la Guinée. Un pays où aucune région ou ethnie ne détient la majorité démographique. Toutefois, les Fulbe détiennent une certaine pluralité. En tant que comme le lieutenant-colonel Kaba 41 Camara l’écrit : “Si Sékou a  eu les mains libres au point de tout se permettre sans hésitation ni bornes,  c’est que les grands leaders tels que Barry  Diawadou et Barry III, croyant bien faire, ont délibérément  fondu leurs partis, le BAG et le Parti socialiste, dans le RDA de Sékou afin que l’indépendance de la Guinée ait lieu. Pour l’Histoire, ils ont  trahi. Diawadou et Barry III sont  tous deux Peulhs, et si la Guinée est devenue très rapidement colonie  française, si les Français sont partis de la Guinée  en la laissant dans les mains du seul Sékou, si Sékou règne dans la quiétude, c’est par la faute des Peulhs.”
    Soit Youssouf Diallo n’est pas conscient de cette histoire tragique, soit il lui ne accorde aucune importance. Certes, aucun danger mortel ne le menace. Au lieu du Camp Boiro direct, le régime tragi-comique de Conté utilise le d& Mais, en acceptant de troquer l’action à la tête du patronnat  pour un rôle gouvernemental éphémère et marginal, il confirme la véracité de la maxime de Karl Marx.

Tierno S. Bah

Autopsie de l’interview de Mme. Andrée Touré

L’interview de Andrée Touré (Guineenews du 1er octobre 2008) fait suite à son marrainage de la conférence du Club — de l’impunité — d’Ahmed Sékou Touré. Faisant suite au papier de Guilavogui Galéma, sa prestation a été largement rejetée par les Internautes Guinéens.

L’entretien débute sur la fausse étiquette de “militante de l’indépendance”, que le journaliste a cru devoir, à tort, attribuer à Mme. Andrée. En rélité, elle était adolescente dans les années 1950. Elle n’a donc pas pu militer durant cette période agitée qui déboucha sur le retour du général Charles de Gaulle au pouvoir et la préparation hâtée du projet projet de referendum sur la Communauté franco-africaine. Il est donc inexact et superflu de ranger Mme. Andrée dans la lutte pour l’auto-détermination qui évolua vers le choix de septembre 1958.

Interview : scoop ou propagande

L’interview de l’ex-première dame n’est pas un scoop journalistique. Elle relève plutôt de la propagande maladroite et mensongère. Le court paragraphe d’introduction est trompeur dans la mesure où il annonce un contenu substantiel. Hélas, le texte est formulé dans la langue de bois de la “révolution” et n’apporte rien de constructif. Au contraire, Andrée persiste et signe dans le refus d’admettre le bilan catastrophique et les crimes innombrables de son mari. Ce faisant, elle souligne l’absurdité de la position des agitateurs de la réconciliation sans justice, qui voudraient tout oublier et tout pardonner, ou tout pardonner sans oublier, etc. Les partisans de cet inepte slogan apportent, objectivement, de l’eau au moulin des suprémacistes non-repentants du PDG et à leur chef de file, Mme Andrée Touré.

Mme Andrée et M. Sékou Touré, en 1960
Mme Andrée et M. Sékou Touré, en 1960

A ce titre, le texte de l’interview n’apporte rien de nouveau.
Cependant, il souligne l’inanité du projet « réconciliation ». Fréquemment invoqué, ce slogan forge une alliance objective avec les perpétrateurs de violations et de crimes politiques sous la dictature. Il proclame la réconciliation dans l’impunité. Il renforce l’arrogance des bourreaux d’hier et d’aujourd’hui. Et il met dans le même sac opposants désorientés et idéologues impénitents du PDG.

Château de cartes

Le discours de de Mme. Andrée repose sur la prémisse d’indépendance. Telle quelle, il est entièrement faux et conduit à un développement et à une conclusion tout aussi erronés. En effet, l’ex-première dame confond deux choses distinctes :

  • la proclamation de la république de Guinée et la création de l’Etat sous la direction de Sékou Toure
  • l’avènement d’une indépendance réelle traduite par l’essor économique, l’émancipation de la paysannerie par l’alphabétisation et l’agriculture vivrière, le progrès de la santé, de l’éducation, de l’habitat, des transports et des télécommunications, des arts et de la culture

En réalité, le 2 octobre marqua le passage du colonialisme blanc au colonialisme noir en Guinée. Je passe ici en revue quelques aspects de l’interview de Andrée Touré.

nous avons réussi, parce que si nous n’avions pas réussi, nous serions encore aujourd’hui une colonie française, peut-être sous une autre appellation.

Juridiquement la Guinée cessa d’être une colonie française le 2 octobre 1958. Mais au lieu d’agir en état libéré de la tutelle métropolitaine, Sékou Touré demanda à l’ancien “maître” colonial de parrainer la république de Guinée.
Voici le texte de son message au Général de Gaulle, daté du 23 novembre 1958.

« Excellence, j’ai l’honneur de porter à votre haute connaissance la décision de mon gouvernement de solliciter son admission en qualité de membre de l’ONU au cours de l’actuelle session de l’Assemblée générale. En raison des liens de toutes sortes qui nous ont unis dans le passé et qu’il nous apparaît hautement souhaitable de sauvegarder dans l’intérêt commun de nos deux peuples, j’ai jugé tout naturel de saisir Votre Excellence de cette affaire à laquelle nous attachons la plus haute importance. Compte tenu de ce passé commun, je crois pouvoir vous demander que la France assume le parrainage de notre candidature et veuille ainsi, dans un esprit d’amitié, guider nos premiers pas sur la scène internationale. …
Veuillez agréer, Excellence, les assurances de notre très haute et très déférente considération.
Signé : Sékou Touré. »

C’est seulement après avoir essuyé le refus du président français, que Sékou Touré demanda au Ghana de présenter la candidature de son pays à l’Onu.

La première 1ere dame parle de réussite. En vérité, la dictature de Sékou Touré a effectivement réussi à :

  • torturer ou tuer plus de cinquante milles victimes politiques
  • détruire le système d’enseignement
  • ruiner la production agricole
  • plonger le pays dans la pauvreté et l’aliénation mentale et économique

Mme. Andrée considère cette catastrophe “irréparable” comme un bilan est très positif.
Elle poursuit :

… avec le vote négatif de la Guinée, cela a permis de libérer les autres États africains qui étaient des colonies françaises.

L’Afrique obtint la souverainet´ politique dans les années 1960. Mais aucun état africain n’a pu se dégager de l’hégémonie occidentale. La migration illégale vers l’Europe et les Etats-Unis attestent de l’échec colossal de la soi-disant indépendance de la Guinée et des autres anciennes colonies africaines, de la plus ancienne (Liberia) à la dernière (Guinée-Bissau, Zimbabwe).

Tierno S. Bah