Fulɓe de Guinée : pluralité marginalisée

Paysage ethno-démographique guinéen

Dix-huit ethnies forment la population guinéenne.

Baga Badiaranke Basari Fulɓe/Toroɓɓe
Guerzé Jakanke Jalonka Kisi
Könön Koniagui Landuma Maninka
Mami Manön Mikhifore Nalu
Soussou Toma

Aucune de ces communautés n’est statistiquement majoritaire en Guinée. Aucune ne constitue plus de 50 % de la population. Mais l’une d’elles est pluralitaire : ce sont les Fulɓe du Fuuta-Jalon. Constituant plus de 40 % de la population, ils forment le groupe le plus nombreux. Malheureusement, on ne peut pas donner ici de tableaux récapitulatifs détaillés. Car depuis 1958, l’Etat refuse de procéder au recensement humain du pays. Le dernier sondage démographique date de 1956. Le régime du PDG a essayé de manipuler la composition démographique à plusieurs reprises. Mais les spécialistes considèrent de tels efforts comme des montages politiques et économiques.

Promesse

Barry Diawadou
Barry Diawadou

Dans le premier communiqué annonçant sa prise du pouvoir, le Conseil national pour la démocratie et le développement avait promis l’équilibre ethnique dans la composition des institutions. Depuis lors, il a violé cette promesse. Au contraire, l’un de ses objectifs porte sur la marginalisation des Fulɓe, l’ethnie pluralitaire en Guinée. Politiquement, cela s’appelle de la myopie. Mais dans le contexte guinéen, une telle myopie devient cécité. Elle transforme le CNDD en organisme aveugle et insensible à l’expérience et aux réalités complexes de la Guinée.

Ethnicité, pluralité, histoire et politique

Sans le soutien unanime des dirigeants politiques du Fuuta-Jalon la Guinée aurait voté Oui comme les autres colonies françaises au referendum du 28 septembre 1958. Les deux leaders politiques Fulɓe optèrent pour le Non, avant Sékou Touré. Le PDG adopta à son tour la même position. Cette convergence permit le triomphe du Non. Trois semaines après la proclamation de la république, le parti d’opposition, l’Union progressiste de Guinée (issu de la fusion  d’opposition du Bloc Africain de Guinée de Barry Diawadou et du Parti du Regroupement Africain de Barry III) s’intégrait au PDG. Les deux ralliés paieront cette démarche de leur vie.

A propos de ce ralliement politique entre Sékou Touré et les dirigeants Fulɓe, voici qu’écrivait un observateur :

Plus important encore était l’alliance que Sékou Touré eut la prévoyance de forger, à la veille du referendum, avec les leaders Foulah Barry Diawadou (à présent ambassadeur au Caire) et Barry III (à présent ministre du commerce). La base de la victoire de Sékou Touré en 1958, et de son pouvoir aujourd’hui, n’est pas, comme beaucoup d’observateurs Européens se l’imaginent, la coalition incommode entre la Gauche et la Droite au sein du gouvernement guinéen et du Bureau politique national. Elle repose sur la dimension complètement différente de la structure tribale de Guinée. Touré lui-même est Maninka, revendiquant une descendance directe de Almami Samori Touré, le dernier souverain Malinké, qui fut exilé par les Français au Gabon où il mourut en 1900. Les Malinkés (850.000 environ) et les Foulah (plus d’un million) sont des rivaux raciaux traditionnels en Guinée et aussi des adversaires politiques majeurs dans la Guinée coloniale. Si Touré avait suivit l’avis de conseillers extravagants en 1958, et écrasé les leaders Foulah après l’indépendance, la Guinée n’aurait pas survécu les cinq années passées. Touré et les Foulahs ont peut-être des comptes à régler d’ici à 10, 15, ou 20 ans; mais aussi longtemps que le contrat de 1958, qui rendit possible la défaite des Français tient, le pouvoir de Sékou Touré est à l’abri…
Sékou Touré est méticuleux dans l’apaisement du sentiment tribal, et rarement une nomination politique ou administrative est faite complètement en dehors de considérations ethniques.
Ce n’est pas un accident si la seconde personnalité du pays, Saifoulaye Diallo, ancien président de l’Assemblée nationale et à présent ministre d’Etat chargé du Plan, est un Foulah; ou que Touré prétend (faussement) être né d’une mère Foulah; ou que l’hymne national est “L’air Alfa Yaya”, un ancien chant foulah.  Alfa Yaya, un seigneur dans les montagnes du Foutah-Djallon, est le chef martyr national, pièce maîtresse de la légende et du folklore d’Etat guinéens qui aident Sékou Touré à cimenter l’unité de son peuple.
(“Guinea After Five Years.” Africa Report. June 1964, p.3-6. The African-American Institute. Washington, DC.)

La prédiction de Africa Today se réalisa malheureusement. Sékou Touré abandonna graduellement l’équilibre ethnique du pouvoir entre Fulɓe, Mande et les autres ethnies. Pis, en 1976, il déclara avoir déjoué le Complot Peul.

Sékou Touré, en 1964
Sékou Touré, en 1964

Consultant son carnet noir,  il déclencha la répression méthodique contre les cadres Fulɓe. Des collègues loyaux (Saifoulaye) furent surveillés, piégés et marginalisés. Quant aux anciens rivaux, en dépit de leur ralliement sincère depuis 1958, Barry Diawadou et Barry III furent successivement assassinés. Leur mort suivit ou précéda celle de Ibrahima Diallo (1960) et de Telli Diallo (1977). En droit et en fait, le Complot Peul eut comme conséquence majeure la destruction du fragile équilibre ethnique de la Guinée. Le pays ne s’est jamais relevé de ce désastre. Le Wo Fatara de Lansana Conté en juillet 1985, l’activisme démagogique de Lansana Kouyaté en 2007-08, illustrent le flux et le reflux de l’ethnocratie dans la Guinée post-Sékou Touré.

Lansana Conté suivit, à mains égards, le chemin vicieux de son prédécesseur et ancien maître. Un jour, il étala publiquement son ethnocentrisme en déclarant :
— On dit que je n’aime pas les Peuls et les Malinkés. Est-ce moi qui les ai créés ?
L’inanité et la sottise de la question se passent de commentaires.

Le président Conté ordonna la mise à la retraite de la presque totalité des officiers généraux et supérieurs Fulɓe en 2005-2006. ll s’agit précisément de:

  • Général Ibrahima Sori Diallo
  • Général Abdourahmane Diallo
  • Général Bailo Diallo
  • Général Ibrahima Diallo

Quant aux Colonels Mamadou Baldé et Faciné Touré (qui parle couramment Pular), ils subirent un sort semblable. Tous deux participèrent activement au coup d’Etat du 3 avril 1984. Et en 1985, le commandant Mamadou Baldé dirigea la contre-attaque armée contre la tentative de coup d’Etat du Colonel Diarra Traoré. ‘Reconnaissant’, Conté les laissa languir au grade de Colonel. Par contre, il nomma des officiers moins méritants au grade de Général.

Pour sa part, dès son arrivée à la Primature, Lansana Kouyaté engagea une politique de retour à l’ethnocentrisme du PDG.  Il perdit le nord et brouilla les cartes. Il abandonna la feuille de route élaborée à Bel-Air (Boffa). Il se mit  à voyager à l’extérieur, expulsa une citoyenne guinéenne, etc. Bref, il brûla la chandelle par les deux bouts. Conséquence : il donna à Conté plusieurs prétextes que le défunt président retourna contre son Premier ministre. Il  rogna d’abord graduellement l’autorité de la Primature avant de limoger son occupant le 20 mai 2008. En quinze mois, ayant bradé son capital politique, Lansana Kouyaté fondit et disparut de la scène publique.

Tierno Monenembo souligna à l’époque le comportement catastrophique du Premier ministre Lansana Kouyaté. En réponse, des plumes l’assillirent verbalement sur certains groupes de discussion et sites Internet. Tierno dénonçait le fait que les ministres Fulɓe occupaient des portefeuilles de second plan. Un fait que la hiérarchie protocolaire du gouvernement reflétait clairement.
Curieusement, Tierno Monemembo n’avait que partiellement raison. Il est vrai que Lansana Kouyaté avait délibérément donné des postes mineurs aux cadres Fulɓe. Mais ces derniers n’étaient pas tenus de les accepter.
Prenons le cas de Saidou Diallo, ex-ministre du Contrôle économique et financier, de l’Ethique et de la Transparence. Le titre est ronflant et kilométrique. Mais la fonction était modeste et conçue pour jeter de la poudre aux yeux des bailleurs de fonds. Cela n’empêcha pas le gouvernement Kouyaté de s’effondrer dans l’opacité et les rumeurs de corruption, à l’oppoé de l’Ethique proclamée. Dire pourtant que Saidou avait plus d’expérience en gestionn et en diplomatie que tous les membres du gouvernement.

En effet, M. Diallo est issu de la promotion Lénine (1967), la première de l’Université guinéenne, dont il fut l’un des trois majors, avec feu Abdoulaye Diallo (linguistique) et Mohamed Lamine Kaba (mathématiques, et ancien recteur de l’établissement) . Originaire de la même paroisse (misiide) que Telli Diallo, Saidou exerça de hautes fonctions dans le régime de Sékou Touré. Autrement dit, après avoir tué le plus illustre ressortissant de Porédaka, Sékou Touré nomma cyniquement de plus jeunes cadres de ce village à des postes importants. Mon frère et ami Thierno Habib Diallo s’ajoute à cette liste… Je le répète donc ; Saidou Diallo n’était pas obligé d’accepter le portefeuille. Au contraire.

Même chose pour Thierno Oumar Bah, qui fut ministre des Travaux Publics, de l’Urbanisme et de l’Habitat, dont la famille fut décapitée par Sékou Touré en 1971-72. Ses trois  oncles Elhadj Thierno Ibrahima, Elhadj Bademba, Thierno Mouctar furent arrêtés. Seul le dernier en réchappa…

En plus des condamnations à mort, le Complot Peul créa un traumatisme psychique et moral parmi les Fulɓe, en particulier,  et les autres ethnies  guinéennes, en général.

Lors d’une conversation avec Dr. Alpha Oumar Barry Sékou Touré  affirma que Telli Diallo ne pouvait être qu’un second. Bien évidemment, lorsqu’on pense au brillant palmarès scolaire et professionnel du premier secrétaire général de l’OUA, une telle déclaration ne pouvait être que du bluff.

Au premier trimestre 2008, Lansana Kouyaté et Mamadou Mbo Keita (ministre de l’Intérieur et véritable no. 2 de gouvernement ou horon (maître) de Kouyaté, le jeli, dans la hiérarchie traditionnelle Mande), accusèrent accusés  le ministre de la défense, Général Bailo Diallo et l’ancien Premier ministre Cellou Dalen Diallo de complot contre l’Etat. Saidou Diallo et Thierno Oumar auraient dû se souvenir de l’hécatombe de Sékou Touré contre les Fulɓe.  Suite à l’accusation fantaisiste mais grave contre les deux Diallo, ils auraient dû soumettre leur démission immédiatement. Mais non, ils continuèrent de siéger tranquillement au gouvernement jusqu’à la destitution du Premier ministre.

Sur un autre plan, toutefois, le comportement de certaines personnalités Fulɓe a contribua à renforcer le complexe de supériorité de Sékou Touré … et plus tard de Lansana Conté.

Ainsi Saifoulaye refusa de confronter Sékou Touré à des moments cruciaux de l’histoire du parti et du pays. Et pourtant il avait une solide base politique dans le PDG. Mais au mois par trois fois, il refusa d’assumer le destin de leader principal.

  • En 1957 à Mamou, lors de la réunion de confrontation entre Sékou Touré, secrétaire général du PDG et la sous-section dissidente de cette ville.
  • En 1962,  au Séminaire de Foulaya (Kindia), où il rejeta son élection par une majorité d’une voix comme secrétaire général du PDG, au détriment de Sékou Touré
  • En 1976, lors du Complot Peul, lorsqu’il s’auto-condamna en faisant une pseudo-dénonciation du « racisme » Peul.

Ensuite, j’ai mentionné plus haut la reddition de Barry Diawadou et de Barry III. Plus exactement ils :

  • Abandonnèrent le combat pour le pluralisme partisan contre les visées hégémonistes du  PDG et la mégalomanie de Sékou Touré, même au prix de leur vie.
  • Renoncèrent à leur rôle de dirigeants et d’opposants politiques
  • Acceptèrent la dissolution de leur parti dans le PDG.
  • Siègèrent — temporairement — dans le gouvernement de Sékou Touré en 1959

De son côté, Telli Diallo fut prévenu — y comprisDeclaration de la femme de Telli Diallo — du sort qui l’attendait s’il acceptait de s’installer à Conakry après ses deux mandats à la tête de l’OUA. Il n’écouta personne et fit le jeu de Sékou et Ismaël Touré, ses ennemis mortels.

Sous le règne de Conté, d’autres cadres (civils et militaires) Fulɓe jouèrent le même rôle d’allégeance obséquieuse à un président pourtant dévoyé, mécréant et aux mains tachées du sang d’innocents :

  • Elhadj Tierno Abdourahmane Bah, Imam, comme ses aïeuls, de la Mosquée Karamoko Alfa de Labé. C’est le plus grand poète hal-pular vivant ; je lui suis doublement proche puisqu’il est à la fois mon oncle maternel et mon beau-frère.
  • Général Abdourahmane Diallo
  • Elhadj Boubacar Biro Diallo
  • Thierno Mamadou Cellou Diallo, un aîné et un allié familial
  • Cellou Dalen Diallo, un cadet et un allié familial
  • Feu Elhadj Boubacar Barry, le dernier prince du Fuuta-Jalon (et mon bel-oncle maternel)
Elhadj Tierno Abdourahmane Bah
Elhadj Tierno Abdourahmane Bah

Quant aux commerçants Fulɓe, ils courtisèrent ardemment Lansana Conté, nourrissant son insatiable appétit d’argents et de biens matériels. Il toléra leur manège aussi longtemps qu’il en dépendait. Mais en 2000, Charles Taylor et le RUF de Sierra Leone attaquèrent les villes frontalières pour  se venger de l’ingérence de Conté dans leurs affaires. Le président Conté exagéra alors le budget et les dépenses de sécurité. En peu de temps, il monta un homme de mains en épingle. Ayant jetté son dévolu sur Mamadou Sylla, il l’imposa au monde des affaires. Il attisa les contradictions entre ce dernier et les hommes d’affaires Fulɓe. Un jour, pour bien indiquer la distance entre eux, il leur tint même un langage séparatiste. Premier magistrat du pays, il leur dit publiquement en juillet 2004:

— La tomate pousse bien au Fouta, mais nous aussi [en Basse-Guinée], nous en avons un peu  !

Une autre fois, le président Conté convoqua une réunion, radiotélévisée en direct,  avec les soi-disant opérateurs économiques. Il ordonna aux commerçants Fulɓe (Elhadj Alfa Amadou Diallo, Elhadj Alsény Bary, Elhadj Geregeeji, etc.) de s’asseoir par terre devant la caméra de la RTG. A la fin de la rencontre, sur un ton arrogant, il les renvoya  en disant :
— Sylla, prends tes commerçants, et va régler ce problème.

Abandon du terroir et malédiction ancestrale ?

Il est difficile d’expliquer cette chute vertigineuse du Futa-Jalon. Jusqu’en 1950 environ, cette terre et ses traditions formaient un ensemble cohérent et riche, sinon matériellement, du moins spirituellement, culturellement et historiquement. En plus de son rôle naturel de château d’eau de l’Afrique de l’Ouest, Amadou Hampâté Bâ l’appelait  le Thibet de la région.

De 1725 à la défaite de l’Almami Bokar Biro Barry à la bataille de Porédaka en 1896, l’état théocratique islamique avait brillé dans la région. Il avait su allier diplomatie et guerre, coopération et concurrence avec ses voisins : Mande (à l’Est) Soso-Jalonka, Nalu, Landuma (Sud, Nord, Est).

Premier chef d’Etat du Fuuta-Jalon, Ibrahima Sambegou Barry dit Karamoko Alfa mo Timbo, fit des études à Kankan. Les relations entre la communauté Maninka-Mori et le Fuuta se développèrent au fil du temps. Un quartier de Kankan porte le nom de Timbo…

Le Fuuta-Jalon comptait neuf provinces :

  1. Ɓuriya
  2. Fugumba
  3. Fode-Hajji
  4. Kebali
  5. Kollaadhe
  6. Koyin
  7. Labe
  8. Timbi
  9. Timbo

Fode-Hajji était une principauté mande. L’historien guinéen Thierno Diallo résume l’expérience étatique fuutanienne en ces termes :

Le Fuuta ancien était une communauté religieuse… Les liens qui unissaient l’ensemble des habitants du Fuuta tout au moins l’ensemble des tribus peules et mande ayant participé à la conquête du pays, n’étaient pas des liens fondés sur le sang, ni sur l’ethnie, mais fondés sur la foi, la croyance religieuse. L’Islam était le ciment de cette communauté…

Les observateurs étrangers abondent dans ce sens. Ainsi Cosme Dikoume,  démographe camerounais, note  :

… par le jeu des forces centrifuges et centripètes, la société du Fouta a connu dans une large majorité un prébrassage au niveau régional avant l’intégration actuelle au niveau national.

Le professeur américain David Robinson constate :

Le Fouta-Djallon était beaucoup plus qu’un Almamat dominé par une aristocratie Fulbhe. C’était un pôle de connaissances, attirant les étudiants, de Kankan à la Gambie, et intégrant le clergé Jakhanke de Touba aussi bien que les enseignants Fulbhe. Il constituait la plaque tournante de caravanes commerciales partant dans toutes les directions. Les lignages commerciaux les plus entreprenants, toutes ethnies confondues, fondèrent des colonies dans les collines Futanke et le long des routes principales. Il allait de leurs intérêts d’envoyer leurs enfants aux écoles Futanke, de supporter les diplômés qui en sortaient pour enseigner, et en général d’étendre le vaste rayonnement d’influence qui irradiait du Fouta-Djallon.

Et Gilbert Vieillard conclut :

La fédération musulmane du Fouta était un organisme plus vivant, plus excitant pour ses habitants, que les « Cercles de la moyenne Guinée », parce qu’elle était leur œuvre, une source de fraternité et de fierté ; même si notre colonisation réussit à donner à un plus grand nombre d’habitants un confort individuel supérieur, la chaude vie sociale n’aura pas été remplacée.

Fuutiiɓe Fuuta

La gent dynamique issue du Fuuta a largement abandonné son terroir afin de s’installer à Conakry et à travers le monde. Cette désertion est une perte à double tranchant. D’un côté, acculé par la pauvreté, le pays ancestral s’étiole et se désole. De l’autre, les émigrés n’ont pas trouvé  ce qu’il sont allés chercher sous d’autres cieux. De part et d’autre, la nostalgie et l’exil  pèsent de tout leur poids. Et l’héritage culturel ancestral se dilue et se perd.

Le sort des personnalités futaniennes basées à Conakry méritent une mention particulière. Nombre d’entre elles — et parmi les prééminentes — ont trouvé une mort violente sur les rives de l’Atlantique :

  • Yacine Diallo étudia chez mon grand-père maternel, Tierno Aliyu Bhubha Ndiyan. Cela ne l’empêcha pas de renier l’Islam en se convertissant au catholicisme et en devenant Louis Yacine Diallo. Né en 1897, il mourut en en pleine force de l’âge, empoisonné sur ordre de Sékou Touré,
  • Ses cadets et rivaux politiques eurent un sort similaire : Diawadou, le Sediyanke, fut fusillé le 27 mai 1968 au mont Gangan ; Barry III, le Seriyanke, fut pendu au Pont Tombo le 25 janvier 1971.
  • Revenu à Poredaka en vacances après une année scolaire studieuse, Telli Diallo puisait de l’eau et cherchait du bois de cuisine pour sa mère. Il ne se départit jamais de sa foi musulmane. Mais, sentant sa mort prochaine au Camp Boiro, il résuma ainsi son cruel sort entre les mains de Sékou Touré :

Ce grand  arbre qu’aux yeux de certain j’ai été, [n’] a donné  ni ombrage ni fruits. Qu’il soit abattu et donne du bois…

  • Saifoulaye mourut dans son lit, ulcéré et abandonné par Sékou Touré. Il put cependant renouer avec l’éducation et la foi musulmanes, qu’incarna si bien Neenan Dienabou Daralabe Barry, sa pieuse mère.

Et j’en passe …
La diabolisation du Fuuta-Jalon serait une réponse à ce que Sako Kondé a appelé — dans une critique voulue constructive — l’exclusivisme peul. Sékou Touré  invoqua le même argument — dans un but destructeur — pour interdire, en 1976-77, l’attribution de bourses d’études à l’extérieur aux étudiants Fulɓe, quelque fut leur classement aux examens.
En réalité, la fierté ethnique est universelle. Elle se manifeste chez tout individu ayant subi les rites de passage de sa culture ethnique et intériorisé les mythes reçus. Cela est valable partout en Guinée, en Afrique et à travers le monde. Le sujet est trop vaste pour que je m’y attarde. Mais si l’on y réfléchit un peu, on se rendra compte que le narcissisme ethnique est un phénomène universel.

Le Capitaine Moussa Dadis Camara a en fait une démonstration publique  lorsqu’il souligna, le 27 décembre, l’importance qu’il attache à son éducation coutumière Kpèlè (Guerzé) …

Iceberg

Le CNDD s’est contredit déjà en ne respectant pas sa promesse d’équilibre ethnique. Et depuis son arrivée au pouvoir, il se signale par l’inévitable improvisation —pour parer à l’inattendu— des déclarations et des contre-déclarations, sur l’exploitation minière, par exemple.

Cela fait bientôt deux semaines le Capitaine Moussa Camara est le troisième président de la république de Guinée. Et le CNDD ressemble encore à un iceberg. Seul le sommet est visible, en l’occurrence, le président et les deux vice-présidents. On se précipite vers les fonctions ministérielles stratégiques ; mais l’on n’a pas encore attribué des responsabilités aux autres membres du CNDD. Chaque collègue du président Camara devrait coordonner un secteur d’activité, en attendant de pouvoir y coopérer avec le futur ministre de tutelle et les institutions intéressées.

Les mots et la chose politique

Samedi 27 décembre 2008, le président Moussa D. Camara a déclaré au Camp Alfa Yaya :

« Le Forestier, une fois au pouvoir, va drainer les grands projets en Forêt. C’est terminé. Le Peulh viendra demain, il va donner tous les projets importants au Foutah. C’est terminé. »

On verra bien. Car les processus historiques et sociaux ne sont pas mécaniques. Ils ne sont pas réglables tels des chronomètres que l’on démarre et arrête à volonté, même militaire.

En politique les actes sont aussi éloquents que les discours.

En choisissant M. Kabiné Komara comme Premier ministre, le CNDD a consulté la liste de cinq noms soumis par les syndicats et la société civile à Lansana Conté en 2007.   Le choix ne surprend donc personne.

Premier ministre Komara Kabine
Premier ministre Komara Kabine

C’est maintenant le tour de M. Komara de réussir ou d’échouer en fonction des actes qu’il posera à la Primature de transition.

Sa nomination est certainement méritée au plan individuel. Toutefois, au-dessus du nouveau Premier ministre, il y a le CNDD,  qui est placé désormais dans une situation délicate.

Les nouveaux dirigeants  donnent l’impression de n’avoir pas ouvert le livre d’histoire du pays. Ils n’ont pas  tâté le pouls des Guinéens. Consultent-ils  activement et réfléchissent-ils bien avant de décider ?

Pourquoi la composition du CNDD est-elle presque mystérieuse. Et pourquoi procèdent-ils à la désignation par petites doses du gouvernement. Sont-ils conscients d’avoir recréé le malaise familier du déséquilibre ethnique guinéen ?

Rassembler et non pas diviser

Le CNDD ne peut faire avancer la Guinée en marginalisant dans ses rangs les citoyens issus de l’ethnie pluralitaire du pays. Cela est évident. Mais depuis le 22 décembre, le CNDD reproduit des aspects de la politique erronée et tragique des  présidents Sékou Touré (1958-1984) et Lansana Conté (1984-2008). L’insincérité et la fourberie conduisirent les deux hommes à l’échec. L’histoire retiendra leur incompétence, leur intolérance et leur cruauté face à la déchéance palpable de leurs concitoyens. Ils furent désignés pour diriger dans l’égalité, la justice et la fraternité. N’écoutant que leur cœur égoïste, ils ont, par la force, perverti leur fonction initiale de serviteurs. Faisant couler les larmes et le sang, ils finirent par s’imposer comme les maîtres du pays.

En définitive, les cadres Fulɓe sont les auteurs de leur marginalisation. Leur peuple n’est ni supérieur ni inférieur à un autre. Il est vrai que pendant deux ou trois siècles, s’appuyant sur la puissance unificatrice de l’Islam, les Fulɓe jouèrent un rôle dirigeant en Afrique de l’Ouest. Mais la conquête et l’hégémonie européenne ont largement effacé ce passé, qui est aujourd’hui sali par les uns et admiré par les autres. Et la mondialisation expose à l’Afrique à de nouveaux maîtres extérieurs, qui appliquent le même Pacte colonial du 19e siècle, à savoir ravir le continent des ses ressources naturelles et y déverser ses produits de pacotille, tout en détruisant l’héritage culturel multi-millénaire du berceau de l’humanité.

Seule l’union pourrait faire ralentir l’échec de la Guinée et de l’Afrique et inverser la paupérisation croissante des communautés rurales et urbaines.

Le CNDD ne pourra oeuvrer dans ce sens qu’en traitant de façon équilibrée équitable les composantes ethniques, sociales et professionnelles du pays.

Tierno S. Bah

Contradictions du Général Toto

Général Mamadouba Toto Camara
Général Mamadouba Toto Camara, vice-président du CNDD

Aux funérailles de Lansana Conté au Palais du Peuple et au stade du 28 septembre. Le Général Mamadouba Toto Camara a déclaré :

“Nous allons l’accompagner à la dernière demeure et nous prions Dieu qu’il nous donne le courage de continuer son oeuvre de tolérance, de paix, pour le bonheur de la Guinée”

Le Général se contredit sévèrement au double plan personnel et social.

Contradiction au plan personnel

En 2004, alors qu’il était colonel, le Général fut accusé de participation à un complot contre la sûreté de l’Etat, en compagnie de Sidya Touré, l’ancien ministre Baidy Aribot, etc.

En janvier 2005, après l’attaque du cortège présidentiel à Cosa, dans la haute banlieue de Conakry, le colonel Mamadouba Toto Camara fut arrêté et détenu au Camp Alpha Yaya Diallo jusqu’au 20 juillet.

Ce jour-là, le président Lansana Conté se rendit en personne à la caserne et fit libérer le prisonnier, qui y était gardé à vue.

Après sa libération le colonel fut promu au grade de Général et nommé, ou plutôt exilé, à l’ambassade de Guinée à Washington, DC. Sa mission y fut de courte durée. En effet, le 14 novembre 2008, le président Lansana Conté décreta (n° D0078/PRG/2008) que le Général de Brigade Mamadouba Toto Camara, précédemment Conseiller militaire à l’ambassade de Guinée à Washington, États-Unis d’Amérique est nommé chef d’état major de l’armée de terre en remplacement du Général de Division Kaba 43 Camara.

Victime donc de l’arbitraire de Conté, comment le Général Toto peut-il appeler le défunt président homme de tolérance et paix ? Comment explique-t-il qu’on l’ait accusé et emprisonné sans preuves, avant de le libérer sans motifs ? Pourquoi les hauts et les bas de sa carrière, les déviations grossières du régime de Conté par rapport aux normes cardinales d’un Etat républicain de droit?

Quel contraste entre la réputation d’officier moderne et éclairé du Général Toto Camara et l’auteur de ces propos fallacieux. Le portrait élogieux de ce diplômé de la grande ‘Ecole militaire de Saint-Cyr (France) serait-il surfait  ?

Contradiction au plan politique

27 décembre 2008. Le président du Conseil national pour la démocratie et la république, le Capitaine Moussa Dadis Camara, reçoit les représentants des partis politiques, des syndicates et de la société civile et religieuse au Camp Alfa Yaya.

La veille, il s’était absenté aux funérailles de son prédécesseur.
Ouvrant la rencontre avec ses invités, il fait observer une minute de silence à la mémoire du défunt.
Puis il se lance dans un réquisitoire sommaire et partial du régime qu’il a renversé. Dans son style discursif haletant, il innocenta Conté, d’une part, et accusa l’entourage et les collaborateurs de celui-ci des sept péchés capitaux.  Et il martela en conclusion :

« Ce sont des ministres qui entouraient le chef de l’Etat qui ont pillé ce pays, qui ont fait des buildings, des comptes un peu partout… Au moment où le président était fatigué, tous les gens qui l’ont entouré se sont remplis les poches.»

Général Toto voudrait faire accroire un gros mensonge : à savoir que Lansana Conté est mort honnête et pauvre comme le Job de la Bible ? Pur et dur, indifférent à l’argent et aux femmes, c’est plutôt son entourage qui sombra dans la corruption, la gabégie, l’impunité !!! Ce ne serait donc pas l’ancien président, mais son sosie, qui se rendit à la Prison centrale de Conakry, à Coronthie, pour libérer deux de ses associés, accusés de détournements de fonds de l’Etat:

  • Mamadou Sylla, président de Futurel Holding, bénéficiaire, sur ordre de Conté, des marchés juteux de l’Etat
  • Fodé Soumah, ancien vice-gouverneur de la Banque centrale

Au moment où Lansana Conté les sortait de prison, un garde pénitentiaire secoua la tête et s’exclama en langue Soso :
Bokhi bara kaná ! (Le pays est foutu !)

Le président du CNDD voudrait-il faire attribuer à Mamadou Sylla et à Fodé Soumah, seuls, les combines financières, foncières et autres magouilles du régime ? Et que pense le nouveau chef de l’Etat guinéen de la répression meurtrière de l’insurrection générale contre les abus de Conté ? Insurrection de populations excédées par la démarche inadmissible d’un president de la République libérant personnellement de prison deux citoyens accusés des mêmes crimes — corruption, trafic d’influence — que le Capitaine Dadis est prêt aujourd’hui à châtier de façon extrra-judiciaire.

Répétition de l’histoire

C’est à peu près le même langage que le CMRN tint le 3 avril 1984 dans son premier communiqué, lut par le Capitaine Facinet Touré :

L’oeuvre immortelle de Ahmed Sekou Touré aura été de conduire notre pays à l’indépendance nationale… Toutefois, si sur le plan extérieur, son oeuvre fut couronnée de succès, il n’en fut pas de même au plan intérieur,  où sous l’influence de certains compagnons malhonnêtes et sous la pression féodale de sa famille, les espoirs du peuple de vivre une société juste et équitable ont été balayés par une dictature sanglante et impitoyable, qui a écrasé [ces] espoirs.

L’analyse percutante de Sako Kondé revient ici à la mémoire. En effet, parlant de la succession de Sékou Touré, il écrit :

« Et bien souvent, écrit-il, … la mort du despote… contribue à le grandir dans l’esprit populaire, à associer à sa mémoire quelque mythe, entretenu le plus souvent par  l’incapacité des successeurs  de proposer un dessein nouveau et grand. »

On espère que le Capitaine Camara et le CNDD méditeront ce passage. Un homme averti en vaut deux, dit le proverbe. Et une erreur répétée est une faute. Certains actes du CNDD reproduisent des antécédents du demi-siecle ecoule, qui sont à la base de la faillite de la Guinée postcoloniale. Aujourd’hui, certains aspects du discours du president Camara au Camp Alfa Yaya, ne sont guère rassurants du point de vue républicain et de la promotion des droits de l’homme. Au contraire, ils eveillent une certaine apprehension par leur ton autocratique.

Voici un parallèle frappant.

Le 27 novembre 1958, soit deux mois après la proclamation de la république de Guinée, Sékou Touré, [il ajoutera Ahmed à son nom des années plus tard], president désigné, prononce le discours de clôture de la 2e Conférence nationale des cadres du PDG.  Parlant de l’unité nationale, il decrète soudain :

« Quiconque veut contrecarrer l’indépendance de la Guinée sera châtié. »

La première constitution avait été adoptée le 10 novembre 1958. Il aurait dû s’y referer et preciser : conformément à la Constitution et aux lois en vigueur.
Mais le jeune chef de l’Etat passa outre. Il avait déjà balaye dans sa pensee l’existence d’une justice indépendante de l’exécutif. Au contraire, il imposait son diktat. Ce discours constitua ainsi le premier pas vers l’Etat-policier, le complot permanent et le Camp Boiro, qui ruinerent le pays et ouvrirent la route a Lansana Conte.

Cinquante ans plus tard, le 27 décembre 2008, critiquant la gabégie du régime Conté, le Capitaine Moussa Dadis Camara prévient :

“Toute personne qui veut détourner le bien de l’Etat à son profit, s’il est pris, il sera jugé et châtié devant le peuple”. Aucune allusion au processus judiciaire normal, qui exige un tribunal legal, des magistrats assermentés, le droit à la defense, etc.

Depuis son tour triomphal de Conakry-ville, le mercredi 25 decembre, on note un changement de ton chez Moussa Dadis Camara. Il paraît moins humble, plus autoritaire et tranchant. Il parle à la première personne du singulier, de sa femme, de sa coutume, de son education, etc. Il devrait parler du collectif du CNDD et se referer a l’autorite de groupe de cette institution, dont il tire ses fonctions de president.

Individualisme au sommet

  • Le Général Mamadouba Toto Camara agit comme le maître de cérémonie des funerailles de Lansana Conte. Il se fit assister du gouverneur civil de Conakry, Sorel Soriba Camara, alors que la veille tous les gouverneurs de région avaient été relevés de leurs postes et remplacés par des officiers de  l’armée.
  • Durant toute la cérémonie, le Général Toto ne mentionna pas le nom et/ou le titre du président du CNDD et de la République, Capitaine Moussa Dadis Camara.
  • Il ne s’exprima pas non plus en tant qu’émissaire du CNDD, l’institution suprême du pays.
  • De son côté, le Capitaine Moussa Dadis omet de se référer à sa qualité de président du CNDD ou ne le fait que passablement. Il parle et agi à son nom propre ou au nom d’un Nous vague. C’est ainsi qu’il dit à l’ancien Premier ministre Souaré :

Hier, c’était vous, aujourd’hui, c’est nous. Nous vous avons aidés, vous devez nous aider.

  • Au lieu de planifier et de négocier la composition du gouvernement, le président Moussa D. Camara a  attribué le portefeuille de la défense isolément au Colonel Sékouba Konaté, l’un de ses deux concurrents pour la présidence du CNDD et de la république
  • Six jours apres la prise du pouvoir, les autorités n’ont toujours pas une photo collective du CNDD
  • L’on n’a pas non plus une idée de la hiérarchie complète de l’institution. On a désigné le président et deux vice-présidents. Et les autres postes ?

Tierno S. Bah

Souaré se rend à Dadis

Capitaine Moussa Dadis Camara et l'ex-premier ministre Tidiane Souaré échangent une poignée de mains au Camp Alpha Yaya, le 24 décembre 2008
Capitaine Moussa Dadis Camara et l’ex-premier ministre Tidiane Souaré échangent une poignée de mains au Camp Alpha Yaya, le 24 décembre 2008

Souaré se rend à Dadis

Ahmed Tidiane Souaré, l’ancien Premier ministre, et son gouvernement  se sont rendus, le 24 décembre 2008, au Camp Alfa Yaya Diallo pour répondre à la convocation du Conseil national pour la démocratie et le développement. Ce fut une reddition ouverte, au cours de laquelle ils ont fait allégeance aux nouvelles autorités. Leur “hôte”, le Capitaine Moussa Dadis Camara, a martelé énergiquement le nouveau rapport de forces, soulignant nouvelle fonction de président de la République. Il les a mis à l’aise et les a renvoyés à la liberté. Après la mort du Général Lansana Conté,  son mandataire, la Primature était comme suspendue entre ciel et terre, totalement orpheline.

M. Souaré nia la réalité pendant deux jours avant d’admettre le fait accompli. Cependant, l’ultimatum menaçant des militaires et la réception triomphale du nouveau président de la République par les populations du centre-ville de Conakry, finirent par convaincre A.T. Souaré de la chute du régime Conté. Il déploya donc le drapeau blanc du ralliement et se rendit au Au Camp Alfa Yaya. Là, l’entretien fut abordé avec une franchise toute militaire. En effet le chef du CNDD alla droit au but :
— Hier, c’était vous, aujourd’hui, c’est nous. Nous vous avons aidés, vous devez nous aider (sic !).

Lapsus linguae

Réponse courtoise et à-propos de Souaré :
— Retenez que nous sommes des techniciens et que nous sommes à votre entière disposition. Nous vous remercions encore une fois pour votre sagesse, Monsieur le président.
On ne pouvait pas mieux dire pour rassurer le chef de la junte guinéenne, qui s’est emparé du pouvoir sans coup férir. La reddition de M. Souaré aurait dû s’arrêter là. Hélas ! Il continua de parler et commit, sans s’en rendre compte, un lapsus linguae en ajoutant :
— Nous ne sommes ni des politiciens ni des militaires…
Cette assertion était superflue pour deux raisons:

Tout le monde sait que Souaré et son équipe sont des civils et non des militaires.
Un chef de gouvernement ne peut pas valablement dire qu’il ne fait pas de la politique.

Incidemment, et sans le vouloir peut-être, Ahmed Tidiane Souaré décoche une flèche contre la classe politique, en général, et contre deux de ses prédécesseurs, en particulier :

  • Sydia Touré, président de l’UFR, premier ministre de 1996 à 1999.
  • Cellou Dalen Diallo (l’ami intime de Ahmed Tidiane), président de l’UFDG et premier ministre de 2004 à 2006 .

Finalement, tel un boomerang, la formule de M. Souaré se retourne curieusement contre son expéditeur. Car la Primature est une fonction hautement politique. De surcroît, en Guinée, elle est politique au sens politicien et négatif, et non pas constructif du terme. Dès lors un Premier ministre guinéen ne saurait être apolitique dans l’exercice de ses fonctions. L’histoire et les faits illustrent abondamment cette donnée.

Tierno S. Bah

Le Fait accompli et la roue de l’histoire

 Fait accompli

Ça y est ! Le coup d’Etat déclenché le lundi 22 décembre a apparemment réussi. C’est désormais un fait accompli. Au terme de négociations et de tiraillements internes, les membres du Conseil national pour la démocratie et le développement ont désigné le Capitaine Moussa Dadis Camara à la tête de l’Etat guinéen.
C’en est donc fini de la Troisième République de Lansana Conté. Du moins formellement et au regard de la face des puissants du jour.

Quatre points importants sont à retenir du coup de force de l’armée, qui a :

  • contourné le piège constitutionnel tendu par le referendum de novembre 2003, qui avait modifié la Loi fondamentale et fait du Général Lansana Conté un président. En effet cette réforme élimina les deux restrictions qui faisaient obstacle à la présidence continue du défunt président : la limitation d’âge (70 ans) et de mandat (2 par candidat). Le CNDD a déjà promis le toilettage de la Constitution. En fait, il faudra aller au-delà du maquillage pour rédiger une nouvelle Constitution, qui soit impersonnelle et la pierre angulaire de la république. Cela contrairement à la pratique des cinquante années passées, où les législateurs ont taillé des constitutions sur mesure et pour satisfaire la mégalomanie de deux premiers présidents guinéens.
  • écarté le capitaine Ousmane Conté, fils de Lansana Conté, épargnant ainsi à la Guinée une succession familiale, à la togolaise ou à la congolaise.
  • brisé la chaîne de transmission du pouvoir : Sékou Touré-Lansana Conté-Aboubacar Somparé
  • opéré sans coup férir et évité de verser du sang ou de s’attaquer aux personnes et aux biens des citoyens nationaux et étrangers.

La roue de l’histoire

Cela dit, le CNDD doit faire face à des problèmes colossaux : pauvreté, affairisme, corruption, affaiblissement de l’Etat, infrastructure délabrée, etc.

En dépit de la prétention de ses prédécesseurs à un pouvoir pérenne, le Capitaine Moussa Dadis Camara devient le troisième président de la république. Qui est-il, quel est son âge, etc. ? On attend toujours des nouvelles autorités la publication de la biographie du nouveau chef de l’Etat et des membres du CNDD.

Traits communs

Les trois présidents guinéens successifs partagent curieusement deux traits:

  1. Leur arrivée au pouvoir par désignation et non pas à la suite d’une élection. Par la suite, Sékou Touré et Lansana Conté forcèrent le cours de l’histoire en se faisant élire présidents, en 1961 et en 1991 respectivement. Avec une majorité exagérée et suspecte pour le premier, et des résulats truqués et contestés pour le second. Quant au Capitaine Moussa, il a déclaré son intention de rendre le pouvoir à un gouvernement civil élu en décembre 2010. Il sera tenu de respecter son engagement d’officier. La violation de cet engagement replongerait la Guinée dans la dictature personnelle des cinquante années écoulées.
  2. Leur équipe gouvernante est exclusivement masculine ; du BPN du PDG (1959), au CMRN (1984) et au CNDD (2008). On marginalise ainsi les femmes tout en proclamant le soutien pour la promotion de l’autre sexe. L’on ne comprend pas la persistance d’une telle myopie politique ou indifférence sociale vis-à-vis de la majorité démographique féminine du pays.

Faux pas

Le CNDD a fait un premier faux pas public en déplaçant de 2 mois à 2 ans le délai du retour au pouvoir d’un gouvernement civil démocratiquement élu. Avant de promettre une période courte de 60 jours, il aurait dû réfléchir et éviter ainsi de s’engager hâtivement ou légèrement…

Ethnicité et Ethnocratie

L’arrivée d’un Forestier aux commandes de l’Etat jette la lumière sur la place et le rôle des minorités ethniques dans les hautes fonctions gouvernementales. A deux occasions, et pour des raisons très différentes qu’on ne saurait amalgamer, la présidence de la république avait échappé à deux cadres de la région forestière, tous deux des Loma (Tomas) de Macenta : Lansana Béavogui (1984) et Gbago Zoumanigui (1996). A son tour, Eugène Camara, qui est Kpèlè (Guerzé), fut écarté de la Primature en 2007, une semaine après sa nomination.

Profondément négatives, les pratiques ethocratiques est enracinée en Guinée dans l’incompétence, la soif de pouvoir et l’illégitimité des présidents Sékou Touré et Lansana Conté.

L’humour populaire fustigea très tôt le clanisme et le népotisme de Sékou Touré. Il confirmait par là-même  l’analyse perspicace d’Ameillon.

Diarra Traoré reproduit ce modèle en s’entourant presque exclusivement d’officiers Maninka. Il raviva ainsi la rancune et la peur chez les cadres des autres ethnies, du fait du Camp Boiro. Son aventurisme s’acheva dans un bain de sang. En juillet 1985, le CMRN le fit torturer devant une caméra video avant de l’exécuter sommairement, ainsi que les parents et plus proches compagnons de Sékou Touré.
Lansana Kouyaté adopta une approche politique similaire. Son régionalisme fut marqué par la nomination majoritaire de préfets de son Kouroussa ancestral. Pis, il inventa un complot et en accusa le Général Bailo Diallo (alors ministre de la Défense) et à l’ex-premier ministre Cellou Dalen Diallo. Il voulait peut-être rééditer le Complot Peul, qui perdit irrémédiablement Sékou Touré.

Son tour venu, le Général Lansana Conté s’avéra un ethnocrate convaincu. Sa préference pour les fonctionnaires de la Basse-Côte était telle que lorsque son secrétaire général lui soumettait un projet de décret de nomination de cadres, il lui demandait :
— Est-ce qu’il y a les nôtres là-dedans ? Sinon, je ne ‘signe’ pas. [En fait, il ne signait jamais ses actes officiels. Il se contentait plutôt d’aposer son cachet au dessus de son titre préféré de Général.]

Bien évidemment, le réflexe ethnocratique et le penchant démagogique ne sont l’apanage exclusif d’aucun groupe ethnique. Ils prospèrent dans les quatres régions naturelles du pays. Prenons l’exemple de Mamadou Bâ durant la campagne électorale de 1998. Rêvant à la victoire, il déclara : « maintenant, c’est le tour des Peuls » En réalité, il est fort probable qu’il pensait davantage à lui-même occupant du fauteuil présidentiel qu’aux Fulbe ou aux Guinéens en général. La fusion de son parti (UNR) et de celui de Siradiou Diallo (PRP) dans l’UPR ne produisit pas le résultat attendu: la conquête de la présidence. En conséquence, Bâ Mamadou lâcha son allié pour d’autres rivages et se fixa à l’UFDG. Aujourd’hui, il bat le record comme le seul leader ayant successivement dirigé trois formations politiques…
Récemment encore, Ousmane Doré, l’ex-ministre de l’économie et des Finances, —également un Kpèlè (Guerzé) — faisait les choux gras de la presse de Conakry à propos de dessous népotistes dans l’attribution de postes ‘juteux’ ou de marchés gré-à-gré…

En Guinée et à travers le monde, il existe une confusion délibérée et déplorable — ou naive et inconsciente — entre l’ethnicité et l’ethnocratie.
L’une est culturelle, légitime et positive. Elle illustre et maintient la diversité culturelle — nécessaire et indélibile — du genre humain.
L’autre est un arme politique superficielle mais dangereuse. Elle est la tactique favorite des dictateurs, des ambitieux, des profiteurs et des escrocs intellectuels.

L’un des plus grands défis du CNDD est le combat contre le penchant ethnocratique. Pour le Président Dadis Camara, c’est une énergie à déployer quotidiennement, et un effort à fournir concrètement, et non pas par le discours. Durant sa promenade triomphale dans la presqu’île de Tombo — l’ancien bastion politique de Lansana Conté — il était entouré par un ou deux soldats porteurs de gris-gris et de fétiches. L’image contrastait fortement avec l’idéal d’une armée républicaine et d’un Etat laïc.  Annoncerait-elle l’entrée de la Forêt sacrée à la Présidence ? On ne saurait tarder à le savoir. D’une part, il est logique de s’entourer de gens familiers et de partenaires anciens. Mais de là à imposer son ethnie au détriment de la compétence professionnelle et de l’intégrité morale, il y a un grand pas.

Soldat-prêtre-féticheur ?

On espère que le président du CNDD résistera au démon de l’ethnocratie qui guette tout politicien ou homme d’Etat africain.  S’il parvient à ignorer l’appel tentant de cette sirène, il aura rendu service à la Guinée. Sinon, elle lui jouera le même mauvais tour qu’à ses deux prédécesseurs.

Tierno S. Bah

Modération, prudence

Quarante-huit heures après l’annonce du déclenchement du coup d’Etat par le Capitaine Moussa Dadis Camara, l’incertitude règne à Conakry. Il est difficile de prédire le dénouement de cette tentative de prise du pouvoir par l’armée en Guinée. Mais deux faits sont à noter:

  • la modération des putschistes
  • la prudente réaction des populations

Modération

Jusqu’à présent il n’y a pas eu d’effusion de sang. On souhaite que cela continue jusqu’au bout. L’absence de dérapage est remarquable si l’on se souvient de la brutalité de la répression des manifestations pacifiques contre feu Lansana Conté en 2007. Il est possible que les forces armées aient compris le dégoût et la condamnation de leur férocité contre civils demandant le respect de leurs droits humains et constitutionnels.

Le Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD) comprend en majorité des hommes de commandement : un général et neuf officiers supérieurs. A quoi s’ajoutent sept commandants et quatre capitaines. Cette forte hiérarchie a peut-être contribué à maintenir la discipline. Mais il faut tout de même rester en garde, car l’on sait que les soldats guinéens ont la gâchette facile. De surcroît, les contradictions signalées dans un blog précédent sont de nature à compliquer les rapports entre les membres du CNDD.

Prudence

Contrairement au 3 avril 1984, l’euphorie et la liesse n’ont pas caractérisé le coup d’Etat en cours. C’est que d’une part, ce mouvement était largement prévu et souhaité. On peut même dire qu’il est en retard sur l’histoire du pays. Mais, mieux vaut tard que jamais.
Par contre, la prise de pouvoir par l’armée après la mort de Sékou Touré était totalement inattendue et fut une énorme surprise. La chute de la dictature et la libération des prisonniers politiques du Camp Boiro furent autant d’évènements inespérés pour les Guinéens. Et l’armée faisait ses premiers pas sur la scène politique du pays. Un quart de siècle plus tard, la Grande Muette a perdu de son prestige et ruiné son capital politique du fait de son implication directe dans l’autocratie ruineuse de Lansana Conté.

Rétrospective

La lecture des communiqués laconiques du CNDD et la désignation d’un Capitaine pour commander à des officers supérieurs et à un Général, suggèrent l’improvisation du coup et des divergences dans l’équipe tentative. On note également le manque de vision à moyen et long termes. Or l’armée doit s’allier à la société civile pour faire une rétrospective critique des cinquante années de l’Etat guinéen. Un demi-siècle qui recouvre trois républiques :

Que faire ?

Au-delà des 60 jours auto-assignés — et prolongés aujourd’hui à deux ans —, le CNDD devrait poser les jalons vers une rupture fondamentale avec les institutions héritées de Lansana Conté. Cela devrait inclure en priorité la rédaction d’une nouvelle Constitution qui remplace la Loi fondamentale, et qui abolit forcément l’amendement référendaire de 2003. Cette révision, on le sait, transforma Conté en président à vie en abolissant la limite d’âge et le nombre de candidatures à l’élection présidentielle.
Il faudrait donc penser et préparer la Quatrième république, c’est-à-dire bâtir un régime constitutionnel, débarrassé du pouvoir personnel et du mythe de l’homme fort ou providentiel.
Mais n’anticipons pas. Attendons de voir l’évolution du face-à-face entre tenants de status quo et putschistes à Conakry.

Tierno S. Bah