PM Lansana Kouyaté : mains liées, horizon bouché ?

La Primature de Lansana Kouyaté a-t-elle les mains liées et l’horizon bouché ?

Avec tous les souhaits de réussite que je formule pour le Premier ministre guinéen, Lansana Kouyaté, il me semble que le noeud de l’affaiblissement se reserre davantage sur lui, et que son horizon polique se bouche graduellement. J’espère que ce sont là des constatations prématurées. Mais la position au départ n’en reste pas moins fragilise. Si elle persistait, une telle situation ne devrait ni surprendre ni décevoir. Car elle découle logiquement du piège tendu par le Général Lansana Conté dans le replâtrage temporaire et superficiel de la profonde crise guinéenne. Les dirigeants syndicaux et civils figurent au premier rangs des victimes —consentantes ou non— de la roublardise du président de la république. Quant à M. Kouyaté, il se sera mis lui-même la corde au cou. Je m’explique.

  1. Dès le début de la 3è grève, en janvier dernier, les syndicalistes et la société civile eurent recours à des formules frappantes pour résumer leurs démarches. Les premiers proposèrent l’idée d’un “Premier ministre de consensus”. Et les seconds suggérèrent “le changement apaisé.” En dépit de leur consonnance attrayante, les deux expressions étaient —et restent— désespérement vides de bon sens et de raison. Cela est particulièrement vrai parce qu’on a voulu les appliquer dans le conflit systématique opposant le Général Lansana Conté aux populations guinéennes ; une confrontation qui, depuis quelques années déjà, signifie la victoire exclusive de l’un des deux camps en lutte. Au détriment  de l’autre. La preuve est que la nomination d’un Premier ministre, “chef de gouvernement” ne s’est pas opérée dans l’apaisement. Au contraire, elle est le résultat tragique des bains de sang du 22 janvier et du 12 février dernier. En ce qui concerne le consensus autour de la personne de Lansana Kouyaté, il s’effectue entre les oppresseurs (Lansana Conté et ses tueurs à gages) et les opprimés (les populations guinéennes, les syndicats et la société civile). A l’issue de négociations arbitrées par l’ancien dictateur nigérian, Général Ibrahim Babangida, Lansana  Conté peut logiquement proclamer sa victoire sur la contestation qui a secoué son régime. Ses adversaires finiront, plus tôt que tard, par s’en rendre compte. Que feront-ils alors ?
  2. Entretemps, je me demande pourquoi les syndicalistes et la société civile ont opté pour ce compromis défaitiste. Naiveté ou inexpérience ? Réalisme ou optimisme ? Difficile à dire … On se souvient par exemple le pacifisme affiché par la société civile à travers son initiative du “mouvement bakha [symbolisant le bleu de la paix, disait-on]. Cependant,  les personnalités à la tête de ces institutions sont pétries dans l’action d’une part. Elles jouissent — individuellement ou collectivement — d’une longue et riche connaissance de la Guinée, d’autre part. On notera toutefois les contacts approfondis, le recul nécessaire, et les conditions propices à la réflexion, leur font défaut. Par dessus-tout, il faudrait peut-être souligner la compassion et le souci d’éviter l’impasse et son corollaire de souffrances découlant d’une prolongation de la grève générale.
  3. Un certain esprit de suffisance, ou le dédain des idées d’autrui, ont fait jour au plus fort du soulèvement populaire conte le régime de Conté. Par exemple, les syndicats ont refusé toute concertation avec les politiciens de l’opposition. Ce faisant, ils se sont privés même d’idées stratégiques   véhiculées par certains leaders politiques, concernant spécifiquement le statut non-constitutionnel de la primature. Chat échaudé craint l’eau froide. Lui-même ancien premier ministre (1996-1999) de Lansana Conté, Sydia Touré avait suggéré un amendement ponctuel et accéléré de la Loi fondamentale pour légaliser la Primature et lui conférer juridiquement du moins, un vrai rôle de contrepoids de la présidence. Aussi longtemps que le status quo fera du Premier ministre un simple détenteur de pouvoirs délégués par le président de la république, il n’y aura pas de chef de gouvernement à la Primature guinéenne. En dépit de la pression populaire et du poids déjà évanescent des syndicats, Lansana Kouyaté est l’héritier d’une solution bâtarde. Il faut craindre dès lors qu’il se soit pris dans un engrenage explosif, qui n’a pas lâché sa dernière détonation.
  4. On ne cessera de le répéter : ce qu’il faut en Guinée, c’est le changement total de régime, c’est-à-dire la destitution du Général Lansana Conté, son inculpation pour violations graves des droits de l’homme, pour crimes de génocides —dans l’intention et dans les actes— contre la Guinée, et un procès conforme aux normes internationales de justice.
  5. En attendant, il faut regarder la réalité en face et admettre que le Premier ministre va vers l’impasse. Déjà, la présence du Général Arafan Camara à la tête du ministère de la défense, limite considérablement les prérogatives et sa marge de manoeuvre de M. Lansana Kouyaté, qui aurait dû réhabiliter et promouvoir un officier rééllement républicain, tel que le Colonel Toto Camara. A défaut, Kouyaté aurait pu désigner à ce poste un technocrate civil, spécialisé soit dans la gestion et/ou dans les questions militaires. Au contraire, il se voit imposer un rival direct dans la direction des forces armées et de sécurité, dont le rôle néfaste et l’impunité sont bien établis.
  6. Ce qui m’amène à survoler le bilan temporaire du Premier ministre Kouyaté. Les rumeurs sur son éventuel choix avaient circulé bien avant sa nomination. Et l’on se rappelle avec quelle précipitation il s’est présenté à Conakry le lendemain de la promulgation du décret. Son accueil populaire contrasta fortement avec la réserve, sinon la froideur du cercle présidentiel. M. Kouyaté est patriote assez pour ne pas prendre son accès à la Primature pour le diamant brillant de son résumé et son curriculum vitae de fonctionnaire national et international. Il sait que les populations voient en lui plutôt un sapeur-pompier, et pour les plus désaffranchis de la société, une sorte de sauveur. J’ai confiance qu’il fera son possible pour ne pas décevoir…Cela dit, durant trente jours environ, il a créé une atmosphère inutile d’attente, d’impatience, de rumeurs, de suppositions… En fin de compte, pour pas grand-chose, car avec son gouvernement, la montagne d’espoirs de sa nomination  a accouché d’une souris.

Depuis la constitution du cabinet, on attend … A ce jour, le bilan est maigre et l’activité est suspendue et absente. On note ainsi les faits ci-après :

  • Depuis la promulgation du décrét, il n’y pas eu de conseil des ministres, ou de gouvernement, que je sache.
  • Les passations de service entre ministres entrants et sortants se déroulent en l’absence du Premier ministre.
  • M. Kouyaté a bien signé des notes officielles à l’intention des ministres. Mais elles sont limitées et elles portent sur l’inventaire des biens meubles et du parc automobile de l’Etat. Toutefois, en la matière l’intervention du Premier ministre est précipitée et déplacée. Car il a désigné un ministre du Contrôle économique et financier, de l’Ethique et de la Transparence. Il devrait s’en remettre à l’expertise comptable de ce département. Quitte à se reserver légitimement le mot de la fin sur l’analyse des rapports d’inspection des Garages du gouvernement et de la Direction national du Patrimoine bâti.
  • Le président de la république, Général Lansana Conté, n’a pas daigné rehausser de sa présence la cérémonie de passation de service entre Eugène Camara et Lansana Kouyaté. Mais, il a dirigé en personne l’investiture de son protégé, le ministre de la Défense, Général Arafan Camara. Durant la cérémonie, Lansana Conté n’a fait aucune allusion au soi-disant gouvernement de consensus ou au rôle du Premier ministre comme chef de gouvernement. Au contraire, l’accent a été mis sur la solidarité militaire. L’armée guinéenne est ainsi confortée dans son rôle répressif. Elle est lavée une fois de plus de ses crimes et des massacres de citoyens, abattus à bout portant.
  • L’aspect le plus regrettable de l’inaction de M. Kouyaté, à ce jour, est l’absence d’un projet —ou d’une ébauche, d’une proposition de plan— de gouvernement. A moins qu’il n’entende diriger le gouvernement à l’aveuglette ou au pifomètre, le Premier ministre devrait annoncer au public un tel document. Quelle meilleure manière de diriger que d’associer les citoyens à la gouvernance.

Tierno S. Bah

Dictature et misère, syndicats et combat

Grève générale illimitée des syndicats : jour 7. A quand la libération ?

Les syndicats guinéens tiennent bon et restent vigilants face à la dictature de Lansana Conté. Leurs dirigeants n’entendent céder sur aucun des douze points de leurs revendications. Autant leur maturité et leur détermination montent en flèche, autant la confiance et la crédibilité du régime et du président chutent. Le régime de Lansana Conté est un tigre en papier, désespéré et fini. Il tire sur les élèves candidats au bac, et en tue des dizaines. Mais il est incapable de négocier sérieusement avec les travailleurs.

Syndicats : la voie royale du sacrifice

Seul le sacrifice paie. C’est une vérité de La Palisse, valable hier comme aujourd’hui. Ainsi en fut-il en septembre 1953, avec la grève déclenchée pour forcer la promulgation d’un nouveau code du travail. Le régime colonial avait fini par céder après 72 jours de débrayage. Un certain Sékou Touré figurait parmi les leaders syndicaux et sa stature en bénéficia. Il connut une ascension fulgurante et accéda au pouvoir quatre ans plus tard, le 14 mail 1957. Toutefois, une fois arrivé au sommet, il cassa le mouvement syndical guinéen. Lui ôtant toute substance, il le réduisit à un rôle passif. Il le transforma en une courroie de transmission des décisions gouvernementales, et en chambre d’écho des slogans du PDG.

Aujourd’hui, Sékou Touré doit se retourner une fois plus dans sa tombe d’Arabie Saoudite. Pour la deuxième fois en effet, en un trimestre, l’administration et le secteur privé sont paralysés par une grève générale illimitée. Et c’est tardivement que les ministres d’Etat Fodé Bangoura et Moussa Solano crient au complot politique !

Le premier prétend que l’opposition politique manipule les grévistes. Le second promet ‘d’écraser’ le “complot” des dirigeants syndicaux. Ces derniers ont ignoré la menace et sont passés à l’action. Non sans avoir déjoué auparavant la filature policière de Ibrahima Fofana, secrétaire général de l’Union Syndicale des Travailleurs de Guinée. On se souvient que le même Fodé Bangoura avait déclaré en mars, qu’en cas de non-application du barème de prix de vente au détail, il forcerait les portes des magasins de riz. La fanfaronade est restée lettre morte.

Depuis la mort de Sékou Touré, le 26 mars 1984, à Cleveland (USA), un quart de siècle, c’est-à-dire une génération, s’est écoulé. C’est le temps qu’il a fallu aux syndicats guinéens pour :

  • se rééquiper mentalement
  • redresser l’échine brisée par le PDG
  • affronter le Général Lansana Conté
  • réclamer la fin de l’oppression post-coloniale
  • imposer leurs droits à un traitement humain et à une vie décente.

Ils ont déjà marqué des points. Ils ont dévoilé la duplicité et le cynisme du président Conté. Par deux fois, celui-ci a prétendu ne pas être informé de la situation. Sur quelle planète vit-il ? Le préavis de grève “avec valeur d’ultimatum “et les revendications des syndicats ne furent-ils pas déposés auprès du gouvernement deux semaines à l’avance ?

En réalité, le Général Lansana Conté “officier et successeur de Sékou Touré “s’appuie moins sur la théorie et la pratique du Complot Permanent. Il obéit à son indifférence et à son cynisme naturels, qui lui dictent le mépris voire la haine des Guinéens. Car s’il aimait un tant soit peu ce pays, il se serait retiré depuis longtemps des affaires pour s’occuper de sa santé et de son lutte en dents de scie contre le diabète et la leucémie. Au contraire, il s’obstine dans la politique de la division, de la misère et de la faim. Parallèlement, il continue de piller les maigres ressources du pays.

Le carrefour

Après une semaine de grève, le point de non-retour semble avoir été atteint. Et les syndicats guinéens sont à la croisée des chemins. Et c’est un carrefour n’a que deux voies :

  1. Soit ils maintiennent la présente démarche réformiste, qui se borne à arracher des concessions temporaires d’un régime corrompu et incompétent.
  2. Soit ils optent pour la grève insurrectionnelle et le changement de régime.

Le 25 août 1958, dans son discours à l’Assemblée territoriale, Sékou Touré, président du conseil de gouvernement du territoire de la Guinée française, avait dit à son visiteur, le Général Charles de Gaulle : “Nous préférons la liberté dans la pauvreté à l’oppulence dans l’esclavage”.

Par son vote négatif au referendum du 28 septembre la Guinée consacra cette formule, plus rhétorique que réaliste. Et le PDG proclama la république de Guinée le 2 octobre 1958. Depuis lors, “les soleils des indépendances” qui ont brillé successivement sous Sékou Touré et Lansana Guinée, continuent de brûler la terre de Guinée et ses populations. Le pays courbe le dos sous le fardeau écrasant de la pauvreté et de l’esclavage ; un double joug qui lui a ravi la liberté et l’oppulence. Au lieu d’être un guide et un protecteur, le gouvernement est devenu l’oppresseur et l’ennemi. Et les travailleurs salariés guinéens s’en tirent avec un revenu et un niveau de vie inférieurs à ceux de leurs collègues africains. Ils agonisent au quotidien dans un pays qui sombre dans la misère.

Première option : la négociation

La secrétaire générale de la CNTG, Hadja Rabiatou Serah Diallo, a formulé clairement l’antagonisme qui oppose le gouvernement et les travailleurs : “Tout est devenu trop cher, rappelle-t-elle. L’inflation est galopante, le franc est glissant. Il faut trois fois plus d’argent guinéen pour un euro. Ce n’est pas à cause des travailleurs, de la population, des syndicats. C’est à cause de vous, les ministres et les députés. La corruption, c’est vous. Le blanchiment d’argent, c’est vous. La mauvaise gouvernance, c’est vous. Ce ne sont pas les travailleurs !”

Mais la kleptocratie date d’avril 1984. A l’époque le Colonel Lansana Conté avait avoué :“Nous sommes venus au pouvoir pauvres. Si demain vous nous voyez avec des voitures, des villas et de l’argent, c’est que nous aurons volé !”

Aujourd’hui, il est devenu la première fortune du pays. S’appuyant sur un groupe d’importateurs-spéculateurs improductifs (les soi-disant opérateurs économiques), il a transformé la Guinée en un dépotoir de produits manufacturés périmés et de basse qualité. Il a créé à son image un Conseil national du patronat guinéen (CNPG), où il a placé Elhadj Mamadou Sylla, son partenaire commercial. Sous le régime de Lansana Conté, la Guinée importe tout ce qu’elle consomme dans les centres urbains. Mais elle n’exporte que la bauxite et l’alumine. Elle renforce ainsi le vieux pacte colonial et accélère son appauvrissement. L’Etat s’est effondré. Et en dépit des éditoriaux de la RTG, le gouvernement n’accorde aucune importance à l’auto-suffisance alimentaire. Il est vrai que le président Conté ramène le bohneur à une la possession d’un stock de riz (malé), de poisson séché (konkoe), d’huile rouge (turè gbéli), et de condiments. Il se flatte d’être avant tout un paysan. Ses flagorneurs l’appellent Sènè Sam√∂: le chef-cultivateur. Le problème est qu’on ne sait pas où va la récolte de ses champs. Les prix du riz ont flambé et les taux d’inflation sont galopants. Parallèlement, on constate l’apparition en Guinée d’une économie sous-terraine, fondée sur des activités illicites et illégales (drogue, armes, etc.)

C’est avec ce gouverment non-fiable que les dirigeants syndicaux ont signé un protocole d’accord le 3 mars 2006. Quelques semaines plus tard, les modestes acquis de ces négociations ont été effacés par des mesures unilatérales d’augmentation des prix du carburant.

Tout ce qui précède m’amène à un constat : le syndicalisme légaliste et réformiste est futile en Guinée. On ne saurait obtenir une garantie de droits dans un Etat de non-droit comme la république de Guinée. Ainsi par exemple, les syndicats ont déposé auprès du Procureur de la République une plainte contre Fodé Bangoura pour menaces. Cette démarche n’a aucune chance de déclencher même un semblant d’enquête judiciaire.

De même les dirigeants syndicaux ont porté plainte contre X pour ” filature permanente et tentative d’assassinat “. Cela n’empêche pas le suspect Yacouba Camara, de recouvrer aisément la liberté, après avoir été déféré à la Gendarmerie. On voit donc que les syndicats adhèrent aux règles et aux procédures du droit. Ils s’appuient sur les traités et conventions du travail, ainsi que sur la force de la loi. Toutefois, le gouvernement du Général Lansana Conté, lui, ne respecte guère les engagements nationaux et internationaux que l’Etat guinéen a pourtant ratifiés. Il emploie la loi de la force.

Deuxième option : mouvement insurrectionnel

L’histoire fournit de nombreux antécédents de ce type de soulèvement. L’un des plus spectaculaires fut l’action de Solidarité en Pologne à la fin des années 1980. Là également, Wojciech Jaruzelski, un autre Général-President (aujourd’hui retraité), refusa d’examiner les doléances des syndicats. Il imposa la loi martiale, et déclara le mouvement Solidarnosz illégal. Son dirigeant principal, Lech Walesa, fut arrêté. Mais le syndicat se reconstitua dans la clandestinité et continua la lutte à travers la presse.

La persévérance des travailleurs finit par payer. Et le régime communiste s’effondra après sa défaite aux élections d’avril 1989.

Une comparaison entre la vieille nation polonaise et la Guinée, ex- et néo-colonie française, ne saurait être que superficielle. L’une est alphabétisée et industrielle. L’autre est illétrée et rurale. Mais les deux contextes offrent des similitudes :

  • des syndicats remuants
  • une économie ruinée
  • une population appellant le changement de tous ses voeux.

Mais comme on le sait, le président Conté est son propre chorégraphe. Maestro en duplicité, il fait semblant de gérer l’Etat cahin-caha. Usant de décrets contradictoires et de remaniements ministériels cosmétiques, il cherche à noyer le poisson et à retarder sa sortie de la scène politique, après un quart de siècle de gestion ruineuse.

Mais sussi longtemps que son régime existera, les travailleurs et les populations de Guinée continueront leur plongée dans le dénuement, l’angoisse et la détresse. Il n’y a pas de roses sans épines, dit le proverbe. No pain, no gain, renchérissent les prêtres Africains-Américains.

En se campant dans le réformisme, les syndicats jouent au chat et à la souris avec le pouvoir actuel. Conséquence prévisible : étant les souris, eux et leur base de travailleurs cuiront dans la misère, et finiront par être mangés à la sauce gouvernementale.

Ils leur revient donc de considérer l’alternative à la grève actuelle. Ils ne devraient pas se lier les mains par hésitation ou par scrupule juridique, ou face à l’intimidation de l’armée et des CMIS. Ils ont démontré leur détermination et leur capacité. Il leur reste à franchir le pas décisif, en déclenchant une grève insurrectionnelle pour le changement de régime et non pas seulement une valse gouvernementale.

Les dirigeants syndicaux et les travailleurs doivent accepter leur rendez-vous avec l’histoire. Ils doivent relever le défi qui, au-delà des revendications salariales, se pose à la Guinée depuis bientôt un demi-siècle.

Tierno S. Bah

Mascarade constitutionnelle. Vide institutionnel

Organisées par l’Inter-Centrale syndicale trois grèves générales ont eu lieu en Guinée en moins de douze mois. Ces évènements prouvent à ceux en avaient besoin que les travailleurs et les populations de ce pays ne sont pas un peuple de moutons. Persécuté par Lansana Conté l’affameur et le tueur, le mouvement syndical guinéen est solidement suivi en Guinée et appuyé à travers le monde.

Toutefois, placés dans des conditions de vie difficiles les leaders syndicalistes n’ont pas la marge nécessaire pour formuler – en même temps que les revendications pressantes du moment- les racines lointaines de la crise guinéenne.

Cela amène syndicats -eux et les dirigeants des organisations civiles et des partis politiques- à réclamer le rétablissement de l’ordre républicain et à regretter l’indifférence des institutions républicaines (Cour Suprême, Assemblée Nationale, Conseil Economique et Social).

Remontant au Grec et au latin, le mot “république” signifie « chose publique », en parlant de l’Etat et des affaires de la communauté et de la société.

Selon Wikipedia, une république est une forme de gouvernement d’un état ou d’un pays, basée sur le consentement populaire et dont la gestion est fondée sur la représentation et le contrôle populaires. De plus la république est gérée selon les règles de la loi, par une autorité légitime, et non arbitraire.

La Constitution est la loi fondamentale de l’Etat républicain. Laïque de nature, elle résume les principes cardinaux de l’exercice du pouvoir et de fonctionnement du gouvernement. Entre autres prescriptions, la constitution républicaine :

  •   établit les trois pouvoirs, exécutif, législative et judiciaire
  • garantit leur égalité et leur séparation
  • assigne les devoirs et les droits des citoyens, qui sont égaux devant la loi, sans discrimination de sexe, d’âge, d’origine, ou de religion.

En considération de ce qui précède, il est sinon erroné, du moins inapproprié de parler d’ordre républicain et d’institutions républicaines en Guinée. En effet, en un demi-siècle (1958-2007), la république de Guinée n’a connu ni l’un, ni les autres. Au contraire, la faillite guinéenne s’explique par le fait que le pays n’a connu que deux formes de tyrannie :

  • La dictature d’Ahmed Sékou Touré (1958-1984)
  • Le despotisme du général Lansana Conté (1984 à nos jours)

De ce fait, aucun des deux présidents -qui ont dirigé la Guinée vers la ruine – ne peut être considéré comme républicain. Il n’a pas donc pas existé d’ordre républicain en Guinée. Nous avons plutôt eu une mascarade constitutionnelle, qui a conduit à un vide institutionnel.

Mascarade constitutionnelle

La Guinée n’a pas connu de tradition constitutionnelle et de culture républicaine démocratique. Votée pour la forme, la Loi fondamentale n’est qu’une mascarade, une vaste blague, et un paravent formel. Elle est rédigée, débattue, adoptée, promulguée. Mais elle est reléguée aux oubliettes sitôt qu’elle est proclamée. Elle n’est donc jamais appliquée. Au contraire, la constitution est continuellement violée.

Pire. Depuis 1959, les constitutions successives partagent une caractéristique négative majeure ; il s’agit en effet de textes taillés sur mesure et conçus pour satisfaire la soif de pouvoir du président de la république, chef de l’exécutif.

Les origines

Avant même le referendum du 28 septembre 1958, AST avait annoncé la couleur et donné les signes précurseurs de sa dictature. Il ne pouvait déjà tromper son supérieur hiérarchique, l’avant-dernier gouverneur de la Guinée française. Ce dernier constatait en effet :

« Nous nous orientons peu à peu vers le royaume nègre avec tout ce que cela comporte de compromissions, concussions, décomposition… L’expérience du jeune nationalisme [guinéen] est décevante. Aucune tentative n’est faite par les pseudo-bourgeois qui tiennent le pouvoir pour s’attacher au vrai problème : l’élévation du niveau de vie de la masse, la primauté de l’économique ». (Jean Ramadier, 1957 cité par M. Jeanjean (chap 2)

La Première Constitution

Comprenant cinquante-trois articles répartis en douze sections, la constitution du 10 Novembre 1958 fut bâclée en dix jours. Elle fut légèrement modifiée par la loi du 31 Octobre 1963. Premier doyen de la Faculté des Sciences sociales de l’Institut Polytechnique de Conakry (l’actuelle Université G.A. Nasser) Claude Rivière note que cette première constitution “remarquablement succincte.”

Son préambule affirme l’adhésion de la Guinée à la Charte des Nations Unies   et à la Déclaration Universelle des Droits  de l’Homme, et il proclame  « l’égalité et la solidarité de tous les nationaux sans distinction de race, sexe, ou de religion.»

Ses principes de base sont « Gouvernement par, de, et pour le peuple » furent inscrits dans son appellation de  « république démocratique, laïque, et sociale. »

La république fut ainsi réduite au seul pouvoir exécutif. Et Sékou Touré devint ainsi dès 1958 le chef suprême incontesté du pays. Le législatif n’était qu’une chambre à écho de la présidence de la république, et du Bureau politique national du PDG. Quant au pouvoir judiciaire, il ne fut même pas mentionné par cette constitution. Il  n’y avait ni Cour  Suprême  ni Conseil économique et social …

Un tel déséquilibre initial poussa Bernard Charles à conclure que les rédacteurs de la première constitution guinéenne  « empruntèrent au système américain tout ce qui  concentrait le pouvoir dans les mains du président, tout en ignorant tous les contrôles et équilibres (checks and balances) conçus théoriquement pour empêcher un  régime fort de devenir une dictature. »

Lansana Conté et la Constitution

Plus de quarante ans après le coup d’état constitutionnel de Sékou Touré de 1958, Lansana Conté fera amender la Constitution de 1992, pour s’imposer comme président à vie de la Guinée. Chef de l’exécutif, il a réduit l’Assemblée nationale et de la Cour Suprême – dirigées par des universitaires- à une présence formelle et à une existence fictive.

L’aventure post-coloniale

A l’image des autres pays du continent, la Guinée pourrait donc continuer à subir les lois de la jungle mondialiste, où les forts écrasent, dominent et exploitent les faibles, avec l’aide de pions et de roitelets africains, parmi lesquels Sékou Touré et Lansana Conté.

De 1958 à 2007, la Guinée n’a donc pas connu de régime républicain démocratique. Les constitutions proclamées ont été violées en permanence par les deux chefs de l’Etat, leur entourage complice, et les membres de leurs familles.

La crise généralisée du pays Guinée est enracinée dans la politique dictatoriale et répressive de Sékou Touré et de Lansana Conté, appuyés par des “élites” moralement aussi répugnantes qu’eux.

En somme, sans chercher à jouer sur les mots ou à créer une querelle sémantique, on doit donc admettre qu’il ne s’agit pas de rétablir, amis plutôt d’établir l’ordre republicain pour la première fois. Telle sera le rôle de la quatrième république à venir, c’est-à-dire un Etat fondé sur la Constitution et ses institutions, rejettant définitivement le pouvoir personnel.

Tierno S. Bah

Toute-puissance illusoire de Fodé Bangoura

Dans un article intitulé “Guinée : Reprise en main” paru dans Jeune Afrique, no 2369 du 5 au 11 Juin 2006 Cheikh Yérim Seck fait une série d’observations qui méritent d’être commentées. L’article commence par cette remarque :

Fodé Bangoura a accepté de sortir de l’ombre.

Il n’avait pas le choix. Il n’exitait plus d’obstacle entre lui et le devant de la scène. Mais, à l’image de son maître, Fodé n’a pas l’étoffe d’un homme d’Etat. Qui se ressmble s’assemble, dit le proverbe. En l’occurrence, nous avons une paire terne et taciturne. Le triomphe rocambolesque de Fodé est une victoire à la Pyrrhus. Profondément compromis dans la malgouvernance catastrophique du pays, il lui manque l’essentiel, à savoir la crédibilité et la légitimité. La Guinée n’en tirera donc rien de bon.

L’homme fort du régime

Par le communiqué radiodiffusé hier, mercredi, 7 juin 2006, le président Lansana Conté a rappelé à Fodé Bangoura qu’il ne saurait y avoir de place pour deux crocodiles mâles dans le marigot gouvernemental guinéen. Le message sous-jacent est clair; il réitère que les ministres guinéens sont ses caporaux à lui, le Général (l’expression est de Conté). Et que Fodé Bangoura n’est que l’un des six nouveaux caporaux-chefs “les six ministres d’Etat. Aussi longtemps que Fodé Bangoura conservera l’attitude et le comportement d’un porte-bouilloire, il sera à son poste. Ravalant son statut et dépourvu de vision ou de programme de gestion des affaires d’Etat, il est réduit à l’obéissance et au jeu de coulisse: deux arts où il est passé maître.

On ne sait pas grand-chose des tractations qui ont abouti au remaniement ministériel du 29 mai dernier. Toutefois, on note que le cabinet conserve ses stratifications internes. S’ils n’ont pas ont été reconduit, les clans vont se recomposer graduellement. Dans cette fatalité, Fodé Bangoura doit compter avec les autres tendances et chefs de clans ministériels, par exemple:

  • Mamadou Sylla (Futurelec)
  • Kadiatou Seth Conté, “l’épouse du chef de l’Etat”

Yérim Seck poursuit:

Il y a appelé un escadron d’ultras que tout le monde croyait finis, des historiques sur lesquels il compte pour davantage raffermir son emprise sur le pays.

C’est à ls fois un réflexe, un calcul désespéré, et un geste forcé, de rappel des chevaux “sûrs” et des montures “fidèles” d’hier. Le Général Lansana Conté a échoué dans la caporalisation des premiers ministres Louncény Fall et Cellou Dalen. Il met donc en exécution son vieux plan de noyautage et de paralysie du gouvernement. D’où la nomination de ce cabinet : véritable monstre à six têtes (les ministres d’Etat). La guéguerre des clans et groupuscules va reprendre de plus belle, avec les crocs-en-jambes et les fuites organisées des délibérations et décisions gouvernementales.

Yérim s’interroge : Veut-on par ce retour des purs et durs formés dans la culture du parti unique sous l’ère Sékou Touré …

Officiellement, l’Etat guinéen est dirigé par Lansana Conté et Aboubacar Somparé: deux anciens membres du Comité central du parti de Sékou Touré. Il n’y a donc pas retour mais seulement continuité désastreuse entre les deux régimes.

Solano et Gomez avaient une chance de se retirer des affaires et peut-être se faire oublier. Ou de refuser d’entrer dans un gouvernement émasculé. Ils reprennent du service à leurs dépens. Car ils ont été rappelés pour être commis aux sales besognes. On sait qu’ils s’en acquittèrent  “brillamment” dans le passé.

L’article continue :
Une seule certitude : le cocktail servi aux Guinéens le 29 mai n’a rien d’ordinaire. Il consolide l’emprise des Soussous (l’ethnie du chef de l’Etat) sur les leviers de l’Etat.

Il s’agit plus exactement de Baga, Jalonka et autres représentants d’ethnies minoritaires incorporés dans le creuset liguistiqque Soso. C’est le cas notamment des Bangoura de l’axe Dubréka-Boké. Depuis la chute de Kassori Fofana et de Fassinet Fofana, les Sose du Sud (Moriyah) ont été écartés des postes-clés. On peut lire à ce propos les attaques du capitaine Fodé Momo Camara, ancien membre du CMRN, dans La Nouvelle Tribune. Il y insiste, paradoxalement,  que “Conté n’aime pas les Soussous“. Sa campagne nous rappelle que malgré la prédominance du Sosokui comme langue de culture et de contact, la Basse-Guinée est un arc-en-ciel ethnique fortement diversifié. Il est dès lors moins surprenant de constater, depuis quelques années, à la réaffirmation de l’identité culturelle des minorités du Nord de la Guinée maritime : Baga, Nalu, Landuma, Mikhiforè, Balante.
L’artiste Alpha Wess, ne proclame-t-il pas,  en Soso, qu’il est Baga de pied en cap, dans une ses chansons reggae

Revenons au papier de Yérim Seck :
— Bangoura est renforcé dans son rôle de gardien du palais. Solano est à l’Intérieur.

Ni Solano ni Alsény Gomez ne sont Sose, au sens Moriyanais du terme. L’un est Kissi, l’autre est probablement Landuma ou Nalu.

Yérim  note que :
— Le patron de presse Aboubacar Sylla, fondateur des hebdomadaires L’Indépendant et Le Démocrate, arrive à la tête de l’Information.

Ce “patron” a probablement bénéficié de l’appui de l’Etat “comme source de capital”dans ses efforts d’entrepreneur. Métis Soso-Pullo, Aboubacar Sylla est à l’aise dans sa culture paternelle (Soso) et maternelle (Pullo). Sa nomination est d’autant plus curieuse que ses journaux (L’Indépendant et L’Indépendant Plus) exposèrent le scandale de Friguia-Anaim, qui emporta Kassori et Fassinet Fofana. La présence de cet homme “ambitieux et d’action” à la tête d’un département notoirement pauvre et non-équippé, est plus que paradoxale.

Autre constatation de M. Seck:
Les Mines, première source de devises du pays, sont aux mains d’Ousmane Sylla.

C’est la deuxième fois qu’Ousmane Sylla dirige ce département. Cela dit, avec l’ex-ministre de l’enseignement supérieur, Sékou Décazy Camara et d’autres dirigeants du secteur de l’éducation, cet ancien recteur de l’Université de Conakry devra un jour répondre devant la justice pour le démantèlement des maigres infrastructures d’accueil (dortoirs) de l’établissement.

D’autres personnalités — proches de Bangoura — originaires de la Guinée maritime (le pays soussou), sont au coeur du pouvoir : le chef d’état-major de l’armée, Kerfalla Camara, le président de l’Assemblée nationale, Aboubacar Somparé, le patron des patrons, Elhadji Mamadou Sylla, première fortune du pays

Une fois de plus, au plan ethno-culturel, le président de l’Assemblée nationale est un Landuma “soussouisé”. Quant au chef de Futurelec “et président du fictif patronnat guinéen”il est Jakanke.

Désormais arrimé aux commandes, Fodé Bangoura va coordonner un gouvernement composé pour l’essentiel de ses affidés.

Serviteur de Lansana Conté, les commandes de Fodé Bangoura sont aléatoires, fragiles et illusoires. Tout dépend de l’humeur de Conté, plus imprévisible que jamais. Surtout qu’il est rongé par la maladie. Après tout le dicton latin ne dit-il pas mens sana in corpore sano: esprit sain dans un corps saint. Même au temps où il était, selon son promotionnaire nigérien Abdou Moumini, champion sportif au javelot, Conté n’a guère brillé par son intellect. Les contre-performances de la matière grise du Général-Paysan-Président se sont accrues depuis 2002 au moins, année de la révélation publique de son diabète leucémique.

Si les ministres proches de l’ex-Premier ministre Cellou Dalein Diallo ont été limogés

Promotionnaire de lycée et ami intime de Cellou Dalen, Dr. Ahmed Tidiane Souaré est l’un des six nouveaux ministres d’Etat.

…tous les poulains de Bangoura ont été maintenus, comme Jean-Claude Sultan aux Postes et Télécommunications

Fodé Bangoura serait malavisé de considérer un seul ministre comme son poulain. Surtout Jean-Claude Sultan ‚« Qui joue son propre jeu et va jusqu’à proclamer : “Moi, fils de Sékou Touré !” (interview avec guineenews.org du 28 novembre¬†2005). Cette déclaration d’autant plus malencontreuse et choquante que son oncle paternel, Barry Diawadou, et son beau-père, Elhadj Bademba Bah, furent arrêtés pour des raisons politiques, torturés et assassinés au Camp Boiro sur ordre de Sékou Touré.

Alpha Ibrahima Keira, lui, quitte la Fonction publique pour le” juteux” département des Transports. D’où, une fois de plus, la relativité de la toute-puissance de Fodé Bangoura. Keira est un beau-frère du président Conté : les deux hommes ont épousé des soeurs. Et la femme de Alpha Ibrahima est l’aînée de Kadiatou Seth. Autant dire que le ministre des Transports n’a pas besoin de Fodé Bangoura pour ses entrées au palais.

Tandis que Kiridi Bangoura, qui tentait de jouer la carte de la neutralité, paie sans nul doute le prix de son indécision.

Ce n’est ni neutralité ni indécision. Lorsque l’occasion s’est présentée, ce sociologue n’a pas pu empêcher sa formation universitaire de pointer le bout du nez. Toutefois, aux élections communales (18-25 décembre 2005), il fit de son mieux pour servir Conté et le PUP. Il viola ipso facto ses proclamations républicaines, et ternit son palmarès d’écrivain intellectuel.

L’ex-ministre de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation se retrouve àl’Enseignement technique et Formation professionnelle, une coquille vide dans un pays où le système éducatif est déliquescent.

C’est vrai. Et pour cette raison, enfer et damnation des deux régimes régimes qui ont dirigé la Guinée depuis bientôt cinquante ans. Sékou Touré stigmatisa les départements ministériels de l’éducation. Il y envoyait souvent ses hommes “médiocres”qu’il voulait punir !

Jean-Claude Diallo
Jean-Claude Diallo

Le Colonel Lansana Conté perpétua cette conception négative du pouvoir. Les deux présidents prouvent ainsi à quel point ils haissent la Guinée, qu’il proclament aimer. Théoriquement l’éducation reçoit la part du lion du budget de l’Etat. Mais en pratique, l’enseignement a été méthodiquement détruit, de 1958 à aujourd’hui. Par exemple, en décembre 1984, cherchant à désamorcer la tension publique qui l’opposait au Colonel Diarra Traoré, premier ministre, le président Conté supprima la primature. Il désigna son rival comme ministre d’Etat chargé de l’Education. Il savait pourtant que les mains de Diarra étaient dégoulinantes du sang des prisonniers du Camp Boiro. La crise gouvernemental se résoudra avec le double évènement (guet-apens et tentative de coup d’Etat) de Juillet 1985. Diarra fut arrêté, torturé devant la camera, et sommairement abattu. Des hordes de voyous Soussous terrorisèrent des citoyens Maninka et détruisirent leurs biens à Conakry. Approbateur, Conté leur lança: “Vous avez bien fait !” (Wo fatara!).

Bangoura a tissé sa toile. Ce Soussou bon teint né il y a 58 ans à Koba, un village de la préfecture de Boffa

Erreur. Fodé est vraisemblablement de souche ethnique Baga. Son prénom indique l’islamisation de la Côte par les Sose du Moriyah et  l’influence qu’ils en tirèrent . Fodé est l’équivalent Soussou de Karamoko (Maninka) et de Tierno (Pullo). Il désigne un lettré ou érudit musulman.

Manoeuvrier, Bangoura finit par obtenir tout ce qu’il veut de Conté

Jusqu’au jour où Conté l’écartera sans égards. Car le Général et son ancien patron et prédécesseur abhorrent une chose : la présence à leurs côtés d’un Guinéen auquel la rumeur publique prêtent des ambitions présidentielles, et qui pourrait donc les remplacer. Un dauphin, en somme. Etre président jusqu’à la mort, telle est la devise des deux chefs d’Etat guinéens.

Jean-Claude Diallo, Sydia Touré, Cellou Dalen Diallo l’ont appris à leurs dépens.

Tierno S. Bah

La solution Somparé existe-t-elle ?

Dans son numéro 2359, 26 mars—1er avril 2006, Jeune Afrique publie, sous la plume de André Payenne, un article intitulé “La solution Somparé”, qui tire à la fois du publi-reportage (infomercial) et de l’éditorial.

Je commente et analyse  ici ce texte.

Payenne écrit : « Aux termes de la Constitution, c’est le président de l’Assemblée nationale qui assure l’intérim du chef de l’État. Une
disposition qui est loin de faire l’unanimité. »

Commentaire 1. L’auteur de l’article omet de dégager les raisons de la contestation et du rejet de la Constitution actuelle. En effet trois amendements adoptés lors du referendum de 2001 altèrent profondément la loi fondamentale. D’une part, ces modifications perpétuent le pouvoir de Conté, et, en cas d’empêchement du chef de l’exécutif, elles désignent le président de l’Assemblée national pour assurer l’interim, d’autre part.

Payenne : Aujourd’hui, les spéculations sur la disparition de Conté fleurissent de plus belle. Aussi, contrairement à la fin de la Première République, les principaux leaders de l’opposition sont-ils aujourd’hui sur place. Ils espèrent profiter de l’atmosphère de fin de règne, et, dans la foulée de la grève générale de début mars, ont concocté un rapport issu d’une « Concertation nationale des forces vives ». Celle-ci ne les unit qu’en en apparence. En fait, elle les amène à se neutraliser les uns les autres. Élaboré au cours de ces dernières semaines, le schéma de l’opposition apparaît lui aussi comme une formule habile pour faire avancer les choses en donnant une place éminente à la société civile. Tous s’accordent sur une période de transition d’une durée maximale de dix-huit mois.

L’architecture présente une faille majeure : elle est contraire à la Loi fondamentale que les organisations internationales, européennes ou africaines considéreront comme la charte d’une succession qu’elles surveilleront et contrôleront avec vigilance.

Commentaire 2. La communauté internationale sera obligée de reconnaitre l’illégitimité des dispositions actuelles pour la succession de Conté. La Guinée devra imposer sa volonté de rompre profondément avec l’héritage empoisonné de Sékou Touré, perpétué par Lansana Conté et Aboubacar Somparé.

Payenne : La solution intérimaire prévue par la Constitution actuelle désigne clairement celui qui devra être investi de la responsabilité de préparer la prochaine élection présidentielle : El-Hadj Aboubacar Somparé, le président de l’Assemblée nationale depuis 2002. Du coup, c’est lui qui est devenu l’obstacle qu’il faut éliminer. Tous les arguments sont bons, y compris celui qui en fait un tortionnaire au Camp Boiro du temps de Sékou Touré ! C’est bien mal le connaître.

Commentaire 3. Si sa prétention est de présenter Somparé aux Guinéens, André Payenne tombe dans le ridicule. Car le président de l’Assemblée nationale est mieux connu à l’intérieur de la Guinée qu’à Paris. Nombre de Guinéens savent notamment que Somparé est l’adepte avoué et le pratiquant convaincu du cynisme, de la démagogie, et le continuateur farouche de l’idéologie pseudo-nationaliste et de la politique négative de Sékou Touré.

Payenne : Somparé, il est vrai, a commencé sa carrière du temps de Sékou. Après de brillantes études, le jeune universitaire hérite du poste de directeur régional de l’éducation à Labé.

Commentaire 4. Sékou Touré décida de parachuter et de planter Somparé à Labé 1974. Il avait trié sur le volet et choisi l’espion le plus vigilant dans une mission vitale de surveillance et de renseignement de la “métropole” Fulbe : une agglomération — ma ville natale — qui fut toujours la hantise, la bête noire et la “gangrène du PDG”, selon l’expression choisie de Sékou Touré. Mais quel rôle officieux joua-t-il ? Nul doute qu’il fut une source “fiable” de renseignements politico-policiers pour Sékou Touré. A Labé, Somparé prit vraisemblablement le relais du rôle de Emile Cissé, un autre fils spirituel de Sékou Touré. En 1968-69, celui-ci fut l’architecte de l’arrestation et de l’assassinat des parachutistes de Labé. Cette tragique purge devint le faux Complot Kaman-Fodéba, qui emporta également Barry Diawadou, père de l’indépendance guinéenne. Emile Cissé accomplit une mission dévastatrice à Labé, à Kankan et à Kindia. Mais il paya sa félonie et sa cruauté par la peine capitale. En effet, lâché par Sékou Touré dans les mains de ses pires ennemis : Ismael Touré, Toumany Sangaré, Siaka Touré, etc., Emile fut ignominieusement et impitoyablement liquidé par la diète noire au Camp Boiro. Venant après les purges meurtrières, l’effet Somparé reste encore ajourd’hui à découvrir. Avec comme prémisse la conviction qu’il y séjourna pour une mission secrète, sous la couverture officielle de la direction régionale de l’éducation.

Payenne : Il y noue d’excellentes relations avec les intellectuels peuls ; beaucoup sont ses étudiants. Il y gagne aussi l’estime de la population. Ainsi, le père de l’actuel Premier ministre, Cellou Dalein Diallo, lui dira peu avant sa mort « je te confie mon fils ».

Commentaire 5. De quels intellectuels s’agit-il? Labé est ma ville de naissance et d’adolescence. A l’époque où Somparé y servait, les fils intellectuels de cette cité avaient été décimés ou réduits au silence depuis le faux complot des enseignants en 1961 jusqu’au faux Complot Peul en 1976. Leurs noms : Yacine Diallo, Ibrahima Kaba, Hassimiou Baldé, Mountagha Baldé, Mamadou Gangué, Moumini Sow, Kolon Diallo, Siradiou Diallo, Alfâ Ibrâhîm Sow, Dr. Alpha Taran Diallo, Mamadou Sow, Alpha Abdoulaye Portos, etc.

Cela dit, il est vrai que le père de l’ex-premier ministre fut un militant et un dirigeant local du PDG. Mais il n’en faudrait pas moins souligner la désillusion de cette génération et de ses descendants vis-à-vis d’un parti qui nourrit leurs espérances par le discours avant de trahir leurs idéaux par les faits. D’abord, il faut vérifier que la recommendation du jeune Cellou à Somparé eut effectivement lieu, et dans quelles circonstances. Ensuite, cette démarche paternelle pouvait s’expliquer par la fonction bureaucratique officielle de Somparé. A l’époque probable de l’entretien entre Tierno Amadou Tidjiane Diallo et Somparé, Sékou Touré avait presque achevé de politiser et de pervertir l’école guinéenne. Les parents savaient que les bonnes notes et les résultants scolaires de leurs rejetons ne suffisaient pas …

Payenne : Après Labé, Somparé « monte » à Conakry, où il est nommé directeur des 2e et 3e cycles au ministère de l’enseignement pré-universitaire, avant d’être nommé directeur de l’information. C’est là que Sékou Touré le remarque et en fait en 1978 son ambassadeur en France, quelques mois avant la visite en Guinée du président Valéry Giscard d’Estaing.

Commentaire 6. Archi-faux. D’abord, géographiquement parlant, on ne peut pas monter de Labé à Conakry ; on y descend. Ensuite Sékou Touré connaissait Somparé peut-être depuis fort longtemps. A quelle date remonte leur accointance? Peut-être aussi loin que les années de lycée de Somparé. Une fois de plus, Sekou Touré signa le décret nommant Somparé directeur de l’éducation à Labé. Le premier président guinéen n’était pas homme à promouvoir des inconnus à des postes locaux sensibles. En tout état de cause, Somparé troqua allégrement la carrière de professeur de mathématiques pour la bureaucratie et le militantisme. Il fut membre du bureau fédéral du PDG à Labé. Fut-il élu sur ordre de Conakry? Difficile à dire. Quoiqu’il en soit, son départ de Labé fut à la fois une promotion et une récompense pour services rendus à Labé. Et Sékou Touré l’avait à l’oeil. Il répondait à toute remarque négative sur Somparé dans son entourage : “Celui-là, c’est mon affaire.”

Payenne : Il y donne la mesure de sa personnalité calme et détendue, y noue de nombreuses amitiés, et parvient à faire oublier à François Mitterrand, élu président en 1981, les avanies que Sékou lui a fait subir quatre ans auparavant, lorsque le Parti socialiste le critiquait au nom des droits de l’homme. Il réussit également à convaincre le maître de Conakry de venir, en 1982, en France, alors que plusieurs ministres cherchaient à l’en dissuader. La visite, qui aurait pu être un désastre, se passe très bien, au point que Sékou revient en France en 1983 pour la conférence franco-africaine de Vittel.

Commentaire 7. Au contraire. La visite officielle de Sékou Touré fut émaillée d’incidents. Le plus grave fut l’affaire du kidnapping manqué de Ibrahima Baba Kaké. La responsabilité de Somparé dans cette tentative criminelle reste à éclaircir.
Il y eut également la rencontre tendue avec Nadine Barry, à l’époque présidente de l’Association des familles françaises de prisonniers politiques en Guinée. Nadine raconte l’incident dans Grain de Sable, dont la version électronique paraîtra sur le site du Camp Boiro Memorial. Quant au rapprochement Mitterand/Sékou Touré, c’était une entente de politiciens. L’un et l’autre cherchaient à défendre leur intérêt personnel et celui des groupes dirigeants de leurs pays respectifs. …

Payenne : L’ambassadeur restera à Paris jusqu’en 1985. Et ce n’est qu’à la suite d’une divergence avec le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Faciné Touré, qu’il quittera la capitale française.

Commentaire 8. En réalité, c’est à son poste d’ambassadeur que Somparé commit un faux-pas verbal que Conté ne lui pardonne toujours pas. Après avoir pleuré à chaudes larmes la mort de Sékou Touré, son guide et protecteur, il aurait déclaré à l’annonce du coup d’Etat du 3 avril, que les militaires guinéens sont des incompétents. D’où son rappel à Conakry et sa traversée du désert, jusqu’au début des années 1990.

Payenne : … à Conakry, … pendant un temps, il est gouverneur du palais de l’OUA, puis recteur de l’université de Conakry. Il retrouve avec plaisir l’atmosphère académique et l’admiration de ses étudiants. Lesquels se mettront en grève lorsque « leur recteur » est nommé au ministère de l’Administration du territoire.

Commentaire 9. Le bilan des recteurs de l’Université de Conakry ne saurait se résumer en de formules laconiques, aussi ampoulées qu’inexactes. La glissade de cette institution commença avec un Somparé, rongé par la nostalgie de Sekou Touré et l’ambition de perpétuer la politique calamiteuse du Parti-Etat. La destruction de l’Université guinéenne se poursuivit sous l’administration de Charles-Pascal Tolno, qui s’est, depuis, reconverti dans la politique. Le démantèlement de l’enseignement supérieur continua avec la démolition des dortoirs par Dr. Ousmane Sylla, ancien recteur. Pour récompenser ce dernier pour sa destruction Lansana Conté et Fodé Bangoura l’ont récemment promu ministre des mines et géologie.
Cela dit, en l’absence de détails précis sur la prétendue grève de protestation pour le maintien de Somparé, une telle information reste douteuse.

Payenne : A l’avènement du multipartisme, Somparé crée un parti qui se réclame de la mouvance présidentielle, avant de fusionner avec d’autres formations pour donner le Parti de l’unité et du progrès (PUP)

Commentaire 10. C’est à cette occasion que Somparé résuma l’orientation de sa formation politique. Le PUP, dit-il, c’est le PDG + le libéralisme. On aura beau essayer, mais l’on ne parviendra vraisemblablement pas à trouver de formule plus absurde et contradictoire. Car le PUP est une parodie du PDG. Ensuite, le libéralisme guinéen est une forme dérisoire, obscurantiste et cannibale de capitalisme : sans capitalistes, sans capitaux et sans production.

Payenne : … il devient secrétaire général adjoint derrière Biro Diallo. En 1995, au lendemain des législatives, quand Biro Diallo est élu au perchoir, Somparé prend la tête du PUP. En 2002, lors de la deuxième législature, et après de nombreuses tractations, Somparé est élu président de la nouvelle Assemblée.

Commentaire 11. La succession de Biro Diallo par Somparé fut marquée par une rupture profonde et publique entre les deux hommes. Somparé est coupable en la matière. D’abord en considération des attaques radiodifusées qu’il lança contre son ancien patron et maître d’école. Ensuite, parce que la cause de la cassure repose fondamentalement sur le rejet de l’héritage du PDG par Biro —lui-même militant zélé et gouverneur de région sous Sékou Touré. Dès l’instant où Biro préconisa le mea culpa et l’abandon des méthodes prédatrices du PDG, l’ancien président de l’Assemblée nationale entra en collision directe avec Lansana Conté et Aboubacar Somparé, qui, eux, demeurent des inconditionnels de Sékou Touré.

Payenne : Au grand dam de Conté qui, précisent certains initiés, ne le souhaitait pas.

Commentaire 12. Dans le scénario qui apparemment opposa Somparé et Elhadj Saikou Soumpoura Baldé alias Banquier — l’auteur du frauduleux amendement constitutionnel de 2003 — pour la présidence de l’assemblée nationale, on voit la ruse, la duplicité, et la mascarade, de Lansana Conté, ainsi que le piège de l’ethnicité. Jusqu’à la mort accidentelle de Alphonse Aboly, le 23 mars 2005, les Sosoe du Nord (axe Dubreka-Boké) se partageaient ainsi les trois branches de l’Etat :

Lansana Conté : Baga-Soso, président de la république

Somparé Aboubacar: Landuma-Soso, président de l’Assemblée nationale

Alphonse Aboly: Baga-Soso: président de la Cour Suprême

Comme quoi, avec Sékou Touré (promoteur du slogan et cri de ralliement ethnocentriste maninka An gbansan le) et Lansana Conté, l’idée d’unité nationale guinéenne se réduit à l’hégémonie clanique et tribale.

Payenne : A plusieurs reprises, face aux desiderata du chef de l’État, Somparé fera d’ailleurs preuve de fermeté, mais aura toujours l’habileté de ne pas heurter ce dernier de front.

Commentaire 13. On connait le refus public notoire, et peut-être le seul du genre connu dans sa carrière. Il rejetta en effet le projet de loi limitant à un an la durée et le nombre de mandats du président de l’Assemblée nationale. Somparé opposa une réponse négative catégorique à cette initiative soutenue par le général Lansana Conté. Il demanda indirectement à Conté de savourer sa présidence à vie sans entraver le mandat du chef du législatif. Conté accusa le coup. Depuis lors, le dossier s’empoussière dans les tiroirs de Somparé.

Payenne : Il n’a jamais, non plus, voulu de poste au gouvernement, ni de la charge de Premier ministre.

Commentaire 14. Faux. Jusqu’à son élection à la présidence de l’Assemblée nationale en 2003, et après chaque élection truquée, Somparé harcelait Lansana Conté en lui rappelant que le parti au pouvoir avait droit à la part du lion au gouvernement. Comme aux Etats-Unis, suggérait-il. Malheureusement, Conté a une conception négative et simpliste de la politique. Il voit dans le PUP une machine électorale. Il lui fait la cour à l’occasion de chaque consultation populaire. Une fois élu, il néglige et ignore la formation dont il est le président d’honneur —président donneur dixit Le Lynx. De rares exceptions confirment cette règle. En 1993, trois membres du bureau politique du PUP entrèrent au gouvernement, sur proposition de Biro Diallo. Ce furent : Sékou Konaté, perpétuel secrétaire général par interim du PUP, (Commerce), Germain Doualamou (fonction publique, enseignement supérieur) et Aliou Baniré Diallo (enseignement supérieur) Seul Germain connaitra une certaine longevité ministérielle; ses deux collègues furent remerciés deux ans plus tard.
De même en 2004-2006, Lansana Conté nomma une députée proche de Somparé —son amante, murmure Radio Trottoir— Hadja Diènè Saran Camara, ministre du Commerce.

Payenne : Bien au contraire, c’est lui qui conseilla à Lansana Conté de faire appel à Sidya Touré, alors peu connu en Guinée, et acquis à l’opinion publique (ou ce qui en tient lieu en Guinée) pour lui confier la primature.

Commentaire 15. Oui, mais en toute chose il faut considérer la fin. En l’occurrence, Sidya et Somparé sont devenus des adversaires politiques aujourd’hui. Pourquoi? Un mystère entoure la nomination de Sidya comme premier ministre. Revenu au bercail après l’exil en Côte d’Ivoire sous Sékou Touré, ses relations avec Somparé — un épigone du PDG — étaient ambigües. D’une part, il y avait les retrouvailles de copains d’enfance. D’autre part, ce qui prévalait, c’était surtout la recherche d’un messie économique pouvant revigorer l’économie, qui battait déjà de l’aile. Sidya accepta de jouer ce rôle de sauveur, brandissant çà et là ses relations avec de Alassane Dramane Ouattara, ancien premier ministre ivoirien et ancien haut-fonctionnaire du FMI. Sidya fut le directeur de cabinet de ADO. Pour Lansana Conté, de telles références devaient valoir leur pesant d’or et lui ouvrir l’accès au financement extérieur. Mais dès que Sidya voulut dépasser ces bornes étroites et jouer un rôle d’homme d’Etat, il fut promptement remercié. Depuis lors la valse des premiers ministres continue. Conté, en tant que général d’opérette et soldat de Sékou Touré, n’a besoin ni de conseillers ni de collaborateurs. Il ne veut que de “caporaux” soumis et des exécutants, comme il le rappela brutalement à François Loucény Fall.

Payenne : Somparé est en fait un adepte du dialogue.

Commentaire 16. Somparé est devenu un promoteur du dialogue. Du moins en paroles. Soit. Toutefois, il y a quelques années de cela, il prêchait la violence à ses ouailles du PUP, en leur demandant de repondre en nature aux adversaires du parti: une injure pour une injure, une gifle pour une gifle …
Avec une santé ébranlée par l’imminence du troisième âge, et une certaine maturation, Somparé prône depuis quelque temps une attitude conciliatrice ambigüe. D’un côté il prêche la tolérance et le dialogue, de l’autre, il condamne la rencontre des soi-disant Forces patriotiques, durant la première grève générale qui paralysa la Guinée, en mars 2006. Le proverbe dit bien : chassez le naturel et il revient au galop.

Payenne : Il est ainsi intervenu comme facilitateur entre le gouvernement et les syndicats lors de la grève générale du début de mars.

Commentaire 17. Avec feu son cousin Sanoussi Zainou — qui fut un collègue et un ami— Somparé appartient à un groupe hétéroclite — Soso aussi bien que non-Soso— de faiseurs de roi, qui oeuvra au renforcement du pouvoir de Conté. Aujourd’hui, les survivants de cette couche ressemblent au sorcier qui a invoqué un diable qu’il ne peut plus contrôler. Conté déteste les politiciens et ne s’embarasse pas de le répéter à tout bout de champ. Il range Somparé dans ce groupe tant méprisé. Toutefois, Somparé, Sidya, et Henriette Conté sont de Boké. Le président de l’Assemblée nationale joue donc la carte de la première dame, —et vieille compagne des temps difficiles— de l’officier de Sékou Touré. Somparé peut ainsi tantôt assouplir, tantôt combattre Conté.
Cela dit, les négociations autour des récentes grèves générales auraient dû relever de la seule compétence du gouvernement. Or qu’a-t-on constaté :

– Le rôle du gouvernement fut dilué par l’interjection des présidents de l’Assemblée et du Conseil économique et social

– Les syndicats rejetèrent sur une base émotionnelle la participation du ministre de la Fonction publique aux négociations. Ils réclamèrent même son renvoi. Comme s’ils ignoraient les alliances de famille existant entre Conté et Alpha Ibrahima Keira. Le président déplacera seulement son beau-frère en le nommant à la tête du ministère plus “juteux” des transports.

– Conté resta systématiquement silencieux. Une fois de plus, il s’avéra incapable d’engager un dialogue constructif avec des concitoyens représentants syndicaux. A ses yeux, les travailleurs étaient coupables d’agir en dehors de sa tutelle despotique et d’affronter son pouvoir personnel.

– Le conflit était triangulaire : gouvernement-patronnat-syndicats. L’exécutif et le patronnat étaient les seuls indiqués pour examiner les doléances des travailleurs. La présence de Somparé était indue. Elle donna de facto une coloration politique à des revendications syndicales. Somparé fait partie des problèmes de la Guinée, et non de la solution. L’institution qu’il dirige est une assemblée désormais monocolore. Elle ne remplit guère le rôle dévolu aux députés dans un Etat de droit. Partisane et exclusiviste, l’assemblée nationale est piégée par la majorité des adeptes du PDG à son sommet et dans ses rangs. Reproduisant en cela le modèle des législatures sékoutouréennes, elle n’engage aucune initiative sans s’être assuré de recevoir a priori ou a posteriori l’approbation de Lansana Conté.

Payenne : Cette approche sage et prudente lui permet d’avoir des soutiens dans toutes les régions du pays, de rester lié avec nombre de ses anciens étudiants (dont plusieurs ont été ou sont ministres).

Commentaire 18. Ce passage donne dans les clichés, les affirmations sans preuve, et le griotisme de mauvais aloi.

Payenne : Mais de tous ces atouts, le plus évident est la légalité constitutionnelle, qui conditionne largement l’attitude de l’étranger.

Commentaire 19. Cet “étranger” mythique a observé passivement et cyniquement la dégringolade de la Guinée. Jadis promis à une évolution brillante, le pays est devenu un membre permanent des Etats en faillite du monde. Si l’étranger n’a d’autre recours que d’intervenir pour soutenir un dictateur en puissance comme Somparé, sous prétexte de légalisme constitutionnel, la Guinée prendra le taureau par les cornes et se passera de cet “;étranger-là”. Tout comme la Mauritanie le fit en 2005.

Payenne : Il est donc devenu l’homme à mettre hors jeu, celui qu’il faut à tout prix discréditer.

Commentaire 20. Nul ne discrédite Somparé par plaisir. De par son éducation, l’homme peut naturellement être affable, courtois et sociable.
Malheureusement, Somparé traîne le poids lourd et suspect de son allégeance non-repentante à Sékou Touré. En somme, sa mentalité, sa vision du monde, en font une relique empoisonnée du PDG. S’il est aujourd’hui la deuxième personnalité « légale » de l’Etat, c’est par le truchement d’un referendum truqué et illégal. Mais il fut avant tout, à l’instar de Lansana Conté, membre de la Commission d’enquête du Camp Boiro et du Comité central du PDG jusqu’en 1984. Aucun des deux ne connut la prison ou ne fut inquiété par la crauté vigilante Sékou Touré. Au contraire, celui-ci savait compter sur l’attachement infaillible et la fidélité canine de l’un et de l’autre. C’est pour cette raison qu’ils siégaient —comme tant d’autres— au Comité central et au Camp Boiro.

La présence de Lansana Conté et de Somparé Aboubacar à la tête de l’Etat constitue une victoire posthume de Sékou Touré. D’où la désignation officieuse du palais présidentiel comme Sekoutoureya, la restitution des biens à l’ancienne première famille, etc. …

En tant qu’adeptes et continuateurs de la politique du PDG, Conté et Somparé ont une conception et une pratique néfastes de la chose publique. Leurs actes et comportements déviants s’expriment par l’égocentrisme, la démagogie, l’intolérance, la répression, la trahison des serments et des engagements. Autant de causes ayant pour conséquence la destruction de la Guinée.

Ni le Général Lansana Conté ni Elhadj Aboubacar Somparé ne sont des hommes à abbattre— au sens figuré ou propre de l’expression. Il est vrai qu’ils devraient et pourraient être jugés pour le bilan catastrophique de leur régime et les crimes commis sous leur mandat. Mais un tel éventuel procès serait conforme aux normes du droit, c’est-à-dire : respect de l’intégrité de leur personne physique, droit à la défense, etc.

En attendant, les deux hommes d’Etat n’ont personne d’autre à blâmer sinon qu’eux-mêmes. Par leur repli délibéré sur les méthodes atroces de gouvernement de Sékou Touré et du PDG, ils se sont devenus leurs propres ennemis. Ce faisant, ils se délibérément taillés une place de choix dans la poubelle de l’histoire de la Guinée.

De tout ce qui précède, il apparaît que la solution Somparé est un figment de l’imagination du journaliste André Payenne. Elle existe dans sa tête et sous sa plume, mais pas dans l’avenir de la Guinée.

Tierno S. Bah