Morts et rédemption d’Alfâ Ibrâhîm Sow

Alfâ Ibrâhîm Sow (1933-2005)
Alfâ Ibrâhîm Sow (1933-2005)

Certains individus meurent plusieurs fois avant de rendre l’âme. Alfâ Ibrâhîm Sow appartient à cette catégorie exceptionnelle dans la mesure où trois morts ponctuèrent sa vie.

  1. La première fut pseudo-juridique. Elle fut proclamée par contumace le 23 janvier 1971, conformément aux verdicts du Tribunal ‘révolutionnaire’ du régime de Sékou Touré.
    Alfâ dut la survie à son exil en France, où il vécut
    jusqu’à l’effondrement du parti-état. On ignore l’impact psychologique des procès staliniens du PDG sur les réfugiés. Mais l’on sait que, selon le Général Lansana Conté, telle une épée de Damoclès, leurs sentences extra-judiciaires pendent encore sur la tête des anciens exilés. Cependant, ces menaces cyniques ne sauraient effrayer ni les vivants (Alpha Condé et cie.), ni encore moins ceux — Ibrahima Baba Kaké, Siradiou Diallo, Alfâ Ibrahim Sow— qui ont déjà rejoint l’au-delà.
  2. La deuxième fut symbolique. Elle résulta de son abandon des études Pular pour la politique, à son retour d’exil à Conakry, au début des années 1990.
  3. La troisième fut physique. Elle eut lieu le 20 janvier 2005. Aucun signe avant-coureur ne nous prépara à une perte aussi grande. Quel mal virulent et pressé a-t-il pu ainsi terrasser ce fleuron de l’intelligentsia doublé d’un vieux routier de la politique guinéennes ? Nous n’en savons rien. Car, en plus de sa courte et fatale maladie, son enterrement hâtif ajoute à la confusion et au choc. Pour la postérité toutefois, la dimension intellectuelle d’Alfâ transcendera son décès.

Les hommages à Alfâ Sow ont mis l’accent sur son activité politique. En réalité, si la politique devint le sommet, la culture était la base de cet iceberg. Lorsqu’il voulut inverser ce rapport, l’univers de cet aîné et modèle de mes années universitaires, s’effrita inexorablement.

Dara-Labé

Alfâ Ibrâhîm Sow naquit à Dara-Labé, à une quinzaine de kilomètres au sud de Labé-ville. Cette vaste et populeuse bourgade est l’un des pôles du savoir sur le haut-plateau fuutanien. Vieille paroisse (misiide) du pouvoir théocratique, Dara-Labé fut un haut-lieu de la foi et de la culture islamiques dans la grande province (diiwal) du Labé. La piété et l’érudition de ses maîtres
attirèrent de nombreux disciples (talibaaɓe). Les quatre patronymes Fulɓe (Bah, Barry, Diallo, Sow) s’y installèrent paisiblement avec des étrangers. Parmi eux, un rameau des Nduyeeɓe de Kompanya, village de la banlieue nord de Labé, patrie des Hubbu. Hostiles à la malgouvernance des Almami, ces orthodoxes Qadriya, anciens précepteurs (karamoko) des princes Sediyanke, s’emparèrent par deux fois de Timbo dans les années
1870. Il fallut la ruse, la puissance et la cruauté de Samory pour les réduire…

Dara-Labé jouit aussi du double honneur d’être la lignée maternelle de :

Mais le village est surtout renommé pour les saints (waliyu) : Shayku Oumarou Rafiou Barry (1800-1885)
et Tierno Oumar Sow. Le premier avait reçu le wird tjiani d’Al-Hadj Omar lui-même. Il le transmit à son tour à Tierno Aliou Ɓuuɓa Ndiyan, l’un des grands maîtres des chaînes spirituelles de cet ordre religieux en Afrique de l’Ouest. Quant au second, il assura la formation de son cousin, Tierno Abdourahmane Bah :
théologien, poète, politicien, auteur de la splendide anthologie Yheewirde Fuuta,
et actuel Imam de la Mosquée Karamoko Alfa mo Labe.
Il contribua aux recherches initiales d’Alfâ Sow, qui l’en remercia dans l’avant- propos des Chroniques et Récits du Foûta Djalon.

Enfin, l’apport de Dara-Labé à la Guinée en cadres est remarquable. Certains d’entre eux (Mamadou Sow,
ministre, Abbass Barry,
haut-fonctionnaire, etc.) périrent en 1971 au Camp Boiro.
D’autres, tel feu Elhadj Kolon Barry, eurent une vie longue
et remplie.

C’est donc un jeune homme pétri d’histoire, imprégné de culture, et rompu à l’apprentissage mental, qui s’inscrivit à l’école française. Il en franchit aisément les étapes, tout en approfondissant le goût des belles-lettres et la maîtrise des humanités.

Nanti de diplômes universitaires, Alfâ comprit vite et s’engagea résolument dans sa mission de défense et d’illustration de la culture pular-fulfulde.

Les décennies productives

Professeur, chercheur, éditeur, et opposant au régime du PDG, il devient un publiciste actif et un traducteur brillant. Les livres, articles, conférences et interviews se succèdent. Sa bibliographie inclut les livres des grands maîtres passés et contemporains du Fuuta-Jaloo.
Il popularise la littérature ajami Pular. Successivement, il publie Tierno
Samba Mombeya
, Tierno Sadou Dalen, Tierno Aliou Ɓuuɓa Ndiyan, etc. Les éditeurs français Armand Colin, Julliard, et Klincksieck distribuent ses textes rafraîchissants et cultivés, parmi lesquels le Dictionnaire des Hommes Saints et Illustres du Labé de Tierno Diawo Pellel. En 1966, Alfâ Sow participe à Bamako à la codification des alphabets ouest-africains, organisée par Amadou Hampâté Bâ sous l’égide de l’UNESCO.

Ses recherches fructueuses enrichissent ses cours à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (Paris), où il dirigera la Chaire de Pular/Fulfulde. Son analyse technique de la poésie pular devient une référence. Il campe magnifiquement la pédagogie traditionnelle et la contribution originale des écrivains du Fuuta-Jaloo à la littérature islamique. Alfâ Sow ne se limite pas au Pular occidental
de son terroir. Il ajoute le Fulfulde oriental à son répertoire linguistique. Collaborateur du Centre d’Etudes Linguistiques et Historiques par la Tradition Orale (CELHTO, Niamey), il devient un expert en études halpular. Sa carrière et sa stature gagnent en avancement et en réputation.
Les institutions culturelles et ses pairs l’embrassent. Son intelligence, son
dynamisme et sa productivité le hissent au panthéon des grands pularisants : Henri Labouret, Oumar Bâ, Pierre-François Lacroix, Ousmane Poreko Diallo, Christiane Seydou, Eldridge Mohammadou, etc.
Il fonde les Editions Nubia et dirige, avec Amadou Hampâté Bâ,
la Société d’Etudes Peules. Les deux hommes animent la traduction en Pular/Fulfulde de l’Histoire générale de l’Afrique (UNESCO). Alfâ Sow s’épanouit sur les traces de ses ancêtres, les Hommes du Livre et de l’Encrier. Il bénéficie de leur grâce efficiente (baraka). En public comme en privé, tout semble lui réussir. C’est l’apothéose.

Mais parallèlement à cette prodigieuse activité intellectuelle, et depuis le milieu des années 1950, le virus de la politique le ronge. Ses débuts militants coïncident avec l’époque des rêves de la décolonisation et l’espoir d’un renouveau africain. Les promesses de l’autonomie et l’aurore des “soleils des indépendances”, éveillèrent les passions. Dr. Thierno Bah (Le Lynx n° 671) et Saïdou Nour Bokoum (La Lance, n° 421) ont dégagé la place d’Alfâ Ibrâhîm Sow dans le leadership étudiant et son rôle dans la lutte contre la dictature du PDG.

En 1990 donc, il prend la retraite et se tourne exclusivement vers la politique. Il abandonne plus de trente ans de créativité pour fonder l’UFD à Conakry. Ce faisant, il s’écarte du modèle d’Amadou Hampâté Bâ, qui résista aux sirènes politiciennes et consacra sa vie à l’étude des civilisations du Bafour : les Fulɓe/Toroɓɓe et leurs voisins.
Cela n’empêchera pas le régime de Modibo Keita de l’accuser injustement de corruption. Hampâté riposta dans la presse française. Toutefois, écoeuré par l’ingratitude des autorités de son pays, il s’exila définitivement à Abidjan.

Les conséquences d’un choix

En 1991, Hampâté Bâ meurt. C’était l’occasion unique pour Alfâ Sow de saisir le flambeau du Fils Aîné du 20è siècle.
C’était une chance historique pour cet universitaire du Pulaaku de prendre le relais des Henri Gaden, François de Coutouly, Gilbert Vieillard, Tierno Chaikou Baldé, etc. Hélas, il revint à feue Hélène Heckmann de s’occuper des archives de Hampâté Bâ.
Alfâ Sow quitte donc les cafés parisiens de La Seine et du Quartier Latin. Au lieu de consolider son entreprise intellectuelle, il s’installe à la Pâtisserie Centrale de Conakry. L’exhumation des trésors culturels du Fuuta-Jaloo ne l’intéresse plus. Il se détourne de la recherche pour les mirages de la politique. Il rejoint ainsi les légions de Fuutanke auto-exilés à Conakry. Et qui, par leur exode massif, accentuent la crise de leur région. C’était une forme de suicide. Et pourtant, la politique lui avait déjà valu sa première mort (voir plus haut). Alfâ savait donc que si la Guinée broie ses éducateurs, scientifiques, intellectuels, artistes, et sportifs, elle dévore ses politiciens. Son parti n’ajouta rien à son prestige de chercheur. Au contraire. En 1998, il devint le directeur de campagne d’Alpha Condé. Ce rôle secondaire ne fit guère l’unanimité. De fait, il lui valut l’incompréhension et le rejet. Son parti éclata peu après.

En 2001 et en 2004 les ONG Tabital Pulaaku International et Tabital Pulaaku Guinée (TPG) sont créées à Bamako et à Conakry respectivement.
Toujours victime de l’aveuglement partisan, de l’ostracisme politique des siens et de son auto-isolement culturel, et comble d’ironie, Alfâ Sow est écarté du processus. De toute évidence, l’environnement politicisé et intellectuellement stérile de TPG n’aurait pas favorisé une participation effective de l’expert. La collaboration eût été donc impossible.

Rédemption d’Alfâ Ibrâhîm Sow

L’hérédité et la destinée avaient programmé et préparé Alfâ non pas pour la politique, mais pour la quête intellectuelle. Sa réussite ou sa faillite ici-bas furent fonction de l’acceptation ou du rejet de son propre sort.

En août 2004, au crépuscule de sa vie, j’eus un entretien inopiné avec lui dans les locaux du Lynx. Je l’invitai à participer à des causeries que je voulais organiser sur ses publications. D’emblée, il accepta l’offre. Mais le rendez-vous n’eut pas lieu de son vivant. Il sera désormais posthume, et consistera en l’étude rédemptrice de l’oeuvre culturelle d’Alfâ Ibrâhîm
Sow.

Tierno Siradiou Bah

Note. Lire également : Le Professeur Alfa Ibrahima Sow

Réponse à Lamine Diallo

Monsieur Lamine Diallo

Votre lettre égrène un chapelet de plaintes, allégations, suggestions, et prédictions à propos de mes articles sur le Saifoulaye Diallo de Sidiki Kobélé Keita dans l’hebdomadaire Le Lynx. Exerçant mon droit de réponse, je réagis ici sur les points ci-après.

  1. Il semble que vous ne savez pas dans quelle catégorie me ranger. Ainsi vous m’appelez journaliste. En fait, je ne détiens pas une carte de presse du Conseil national de la Communication. Et si vous consultez la liste du personnel du journal Le Lynx, vous n’y trouverez pas mon nom. Je suis simplement un contributeur externe du journal. Et je ne suis pas peu fier de participer au combat que mène cet hebdomadaire dans l’exercice de la liberté de presse et d’opinion en Guinée.
  2. Vous vous plaignez du « procès injuste fait à Sidiki Kobélé Kéita». Vous faites erreur. En réalité, Kobélé n’est pas directement visé dans mes articles. Mon propos n’est pas de rudoyer l’ego d’auteurs intellectualistes ou de blesser des susceptibilités à fleur de peau. Mes charges, récusations et réfutations ciblent non pas l’auteur, mais des passages d’un médiocre et malhonnête livret. Les égratignures personnelles sont absentes, ou alors involontaires. Car il s’agit avant tout d’un pan de l’histoire de ce pays, c’est-à-dire du régime du PDG et de son chef. Concrètement, je mets l’accent sur le Camp Boiro : Goulag tropical, prison mortelle, autel absurde et abattoir sanglant du rêve et de l’euphorie de 1958. Je rappelle aussi l’usurpation d’un parti par un groupe de démagogues, poussés par des intérêts sordides, et abouchés au culte de la personnalité de Sékou Touré. Ces dernières années, avec Kobélé en tête, les orphelins et continuateurs du PDG sont sortis des placards. Ils s’agitent de plus en plus ouvertement, croyant pouvoir ressusciter un passé négatif et abhorré.En vérité, ils perdent leur temps.Car dans le dilemme auquel les Guinéens font face s’agissant du choix de société, la majorité rejette les clichés faciles, le discours creux, les fausses promesses du PDG. Nos compatriotes mesurent la catastrophe de la tricherie des mots et de la manipulation de paires de termes aussi contradictoires et inconciliables que liberté et pauvreté, d’une part, opulence et esclavage, d’autre part. C’est pour cela que, pour reprendre votre mot, mes « commentaires [dépassent] en ampleur … l’ouvrage » de Kobélé. Vous pensez que ma réaction est disproportionnelle, et que j’ai utilisé un canon pour écraser une mouche. Non ! En l’occurrence, on danse avec des aveugles. Il faut donc frapper aussi fort que possible pour barrer la route aux imposteurs et aux nostalgiques de la dictature assassine du PDG.Vous prétendez que grâce à ce recueil incohérent, « Les générations montantes apprendront qu’il a existé un Saifoulaye Diallo et qu’il a joué un certain rôle dans la vie politique de son pays. » Mon propos est précisément de chercher à dégager ce rôle de la propagande mensongère du PDG, que Kobélé réchauffe et propage. Vous souscrivez presque sans réserve à l’image que Kobélé donne de Saifoulaye. Veuillez souffrir mon approche différente, qui rejette la démarche de Sidiki, votre compagnon. Fondamentalement, je récuse la notion que Saifoulaye et Sékou Touré furent jamais des amis. Ils étaient davantage des camarades de combat et des alliés politiques. Leurs rapports n’ont pas résisté à l’épreuve de l’exercice du pouvoir. Bien au contraire, ils ont craqué et pourri. Leurs méthodes ont graduellement divergé. Et à la fin, ils appartenaient à des camps opposés. L’absence de documents personnels (mémoires) ou officiels (rapports, procès-verbaux de réunions) ne doit pas nous leurrer. De 1960 à 1962, Sékou Touré (président –désigné mais non encore élu —de la république) et Saifoulaye Diallo (président de l’Assemblée nationale, également désigné et non-élu) formait — s’obstinait-on à croire — un bicéphalisme charismatique et porteur d’espoir. Et pourtant c’est durant ces années que les deux présidents, sinistrement renforcés par Fodeba Keita, organisèrent le faux complot Ibrahima Diallo (1960) et celui, tout aussi fabriqué, des enseignants (1961). C’est en décembre 1962, au séminaire de Foulaya, que le duo éclata. Et la faute en incombe principalement à Sékou Touré … Celui-ci illustre parfaitement le dicton selon lequel “il n’y a pas de place pour deux crocodiles mâles dans le même marigot“. Et pourtant, le père de Saifoulaye, Alfa Bakar, chef du canton de Diari (Labé), avait mis son fils en garde contre la duplicité de Sékou Touré … L’hypothèse principale de Kobélé sur l’amitié entre les deux hommes ne résiste donc pas à l’analyse. Au contraire, elle fond comme neige au soleil. Cela n’empêche pas Kobélé de répéter infatigablement que Saifoulaye fut fidèle et loyal à Sékou Touré. Soit. Mais une telle attitude fut-elle réciproque ? En d’autres termes, Sékou Touré fut-il sincère et constant vis-à-vis de son ex-alter ego et des autres compagnons (Fodeba, Kassory Bangoura, etc.) et adversaires (Barry Diawadou, Barry III, Keita Koumandian, etc. ) politiques qu’il broya si impitoyablement ? Si Kobélé s’était ainsi honnêtement interrogé, il aurait dû admettre que le comportement de Saifoulaye, n’étaient pas mutuel. Il était univoque et s’appliquait à sens unique. Car Sékou Touré, lui, viola les Dix Commandements divins … Ainsi, il tua, pas une fois, mais en récidiviste. Il piétina les principes de l’amitié, du respect, de l’honnêteté, de l’humilité, n’hésitant pas à souiller la vie conjugale de ses collègues … Il cracha sur toutes les règles du compagnonage et de la solidarité . Il ne laissa à Saifoulaye aucune illusion sur le machiavélisme permanent et l’utilité conjoncturelle de leurs rapports.
  3. Le point le plus faible de votre lettre est l’affirmation catégorique, mais alors absolument dépourvue de preuve, selon laquelle le livret de Kobélé est « une oeuvre historique laborieusement construite ». Vous avez droit à votre opinion. Toutefois, vous auriez dû pousser votre soutien au-delà de la subjectivité et des jugements de valeur gratuits. Vous auriez dû étayer votre assertion par des exemples valables et des arguments adéquats. Pour toutes ces lacunes, votre affirmation reçoit, haut la main, le prix de la malhonnêteté intellectuelle pour l’année 2004, et peut-être même pour la décennie en cours. Bravo !
  4. Vous dites que je critique pour critiquer. Soit. Mais, à votre tour, vous confondez critique et critique. Ainsi vous amalgamez l’histoire littéraire de la France (romantisme, symbolisme, réalisme, naturalisme) avec l’activité des écrivains guinéens francophones. Vous fusionnez la critique littéraire et l’analyse socio-historique et politique. Vous mélangez la fiction et la réalité, la création littéraire et le discours politique. Vous méprenez la vitesse pour la précipitation lorsque vous mentionnez dans le même jet les écrits panégyriques de Kobélé et les oeuvres libres de Laye Camara, Alioune Fantouré, Tierno Monénembo, Cheick Oumar Kanté ou Saïdou Bokoum, Lamine Kamara. En passant, je voudrais mentionner que Monenembo est un camarade d’âge, qui, je l’espère viendra bientôt en Guinée pour dédicacer Peuls, son dernier roman. De même, Cheick Oumar Kanté est un ami d’enfance. Notre bande de gamins se livra à Labé aux mêmes espiègleries fabuleusement évoquées par Monénembo dans les aventures du Cinéma de son Mamou natal.
  5. Vous affirmez que la brochure de Kobélé est « un ouvrage didactique ». Mais vous ne prenez pas la peine d’indiquer ce qu’elle enseigne. Curieuse pédagogie historique, qui dénature les faits et trébuche sur la chronologie et les dates. Par exemple, ni vous, ni Kobélé n’admettrez qu’en 1947 et en 1948, Sékou Touré venait au quatrième et second rangs, successivement, dans le comité directeur du Parti. Lire André Lewin :

    Vous induisez les lecteurs en erreur en faisant accroire que Saifoulaye Diallo fut membre fondateur du PDG, alors qu’il était à Niamey le 14 mai 1947, date de la création de la section territoriale guinéenne.
    Ce sont là quelques unes des carences inadmissibles que je dénonce. Vos admonestations n’y changeront rien. Pour péremptoire que vous soyez, les « longues recherches » que vous attribuez généreusement à Kobélé ne sont que des compilations hâtives, des spéculations fausses, et des fabrications douteuses. Une fois de plus, vous affirmez plus que vous ne prouvez.

  6. Vous me conseillez : « pourquoi ne pas réécrire un autre Saifoulaye Diallo. » Je n’y avais pas pensé. Toutefois, au cas où je m’y résoudrais, je ne manquerai pas de solliciter votre sagacité !
  7. « Il n’est pas de grand critique qui n’ait à son actif une longue série d’ouvrages », dites-vous. De qui tenez-vous une telle hérésie ? Je préfère plutôt Corneille faisant dire au Cid : “Aux âmes bien nées la valeur n’attend point le nombre d’années.”…
  8. Vous dites que « Kobélé fait partie de la poignée de Guinéens qui ont accepté, après leurs études, de venir servir leur pays. » Au contraire, selon Dr. Thierno Bah, Kobélé fut l’un des artisans de l’intégration forcée de l’Union des Etudiants Guinéens en France dans la JRDA. Voici son témoignage :« La nouvelle équipe de l’AEGF-JRDA, composée de Charles Diané, Sylla Costa, Kéita Sidiki Kobélé, entre autres, entérina la thèse du complot. Elle appliqua la décision de nous intégrer dans la JRDA. Elle s’épuisa rapidement dans des conflits d’intérêts qui les éloignèrent de la masse des étudiants. Ces derniers ne bénéficiant plus de la bourse d’études, s’engagèrent dans la vie active. Ils cumulèrent le travail salarié et la poursuite de leurs études. Ils s’installèrent à contre-coeur dans l’exil. A partir de 1963, le gouvernement supprima les bourses à tous ceux qui l’avaient soutenu un an auparavant (y compris Kobélé). Sékou Touré déclara publiquement qu’il n’y a plus de Guinéens à l’extérieur. »
  9. « Pour un précédent ouvrage déjà, il a été taxé de thuriféraire de l’ancien régime. » Merci de rappeler l’énorme gaffe que fut la publication du livre de Sidiki Kobélé Kéïta intitulé Des complots contre la Guinée de Sékou Touré (1958-1984) paru aux Editions Soguidip, Conakry, 2002. Mohamed Barry, le fils benjamin de Diawadou Barry, est un actionnaire principal dans cette maison qui est avant tout une entreprise de distribution libraire. Entre la négligence, l’indifférence et les « contraintes » du business, je me demande ce qui a poussé Soguidip à publier un document plein d’injures contre Diawadou, ancien dirigeant politique assassiné au Camp Boiro ? Je reste sans réponse. Peu importe du reste, car Aminata Barry, la soeur de Mohammed, releva le défi et porta plainte devant la justice. Kobélé, vous vous souvenez, fut l’objet d’un procès en diffamation pour ses attaques contre l’honneur et l’intégrité de pionniers de l’émancipation de la Guinée : Mamba Sano, Keita Koumandian, Barry Diawadou, Barry III, et contre le syndicat des enseignants. Kobélé fut traîné devant le Tribunal de Première Instance de Conakry. Ce fut une première dans l’histoire politico-intellectuelle de la Guinée ‘indépendante’. Mais, agissant en héritier et continuateur du PDG, le Général Lansana Conté bloqua le verdict du Président du Tribunal, par l’entremise de l’ancien ministre Abou Camara, un autre “orphelin” de Sékou Touré.Revenons au petit bouquin incriminé et rejetté par la majorité des Guinéens. Parmi les autres points saillants du livret, Kobélé approuve et reproduit les passages suivants :— « les Peuls sont une race à laquelle on ne peut pas faire confiance » (p. 155)— « le particularisme peul reste l’obstacle majeur à une intégration satisfaisante des ethnies » en Guinée (p. 118)Qu’en pensez-vous, Monsieur Diallo ? Kobélé a-t-il raison en l’occurrence ?
  10. Vous citez le Député Ghussein qui, « mieux que quiconque, a approché l’ancien régime, [et] a déclaré que Kobélé n’y a jamais exercé de fonction gouvernementale. »Frère cadet du soi-disant “honorable” député actuel, Fadel Ghussein fut assassiné au Camp Boiro. Cela n’empêche pas son aîné de continuer à vanter Sékou Touré, l’assassin. Pas étonnant que ce comportement condamnable ait créé une scission dans la famille Ghussein. Car la famille du martyr, précisément sa femme et ses enfants ne reconnaissent plus en lui le beau-frère et l’oncle. Et l’affirmation du député de l’actuel PDG-RDA est fausse. Sous le règne sanglant du Parti-Etat, Kobélé cumula pendant des années les fonctions de directeur de la bibliothèque nationale et de directeur de l’Institut national de la recherché et de la documentation (INRDG).
  11. Je ne suis pas plus un “critique d’opérette” que Kobélé n’est un intellectuel de salon et l’invité d’honneur de mamayas huppées, animées par un certain griot de Kisi Farmaya. Les épithètes et les injures sont l’arme des gens à court d’arguments. Sékou Touré et Kobélé en font un usage excessif. Ne les imitez pas.
  12. Finalement, vous vous érigez en oracle en affirmant que Kobélé « a eu raison » et qu’« il aura raison ». Sékou Touré, lui aussi, aimait à dire que « le peuple a raison … il aura toujours raison. » Son autre prophétie consistait à clamer : « l’impérialisme trouvera son tombeau en Guinée », « la révolution triomphera » … Il rendit son âme damnée dans une clinique de Cleveland, Ohio (USA) …Et le 3 avril 1984, Lansana Conté et le CMRN balayèrent le PDG sans coup férir. Méfions-nous des prédictions, Monsieur Diallo.

Tierno Siradiou Bah
Kipé. Conakry.

Industrie extractive et non-développement

L’annonce par Guinéenews du gel par BHP du projet de fonderie d’alumine à Boké, suscite de ma part quelques remarques :

Nonobstant le discours-programme du 14 janvier 2009, la junte militaire de Conakry n’a pas de vision et de stratégie de développement. Elle erre à l’aveuglette selon sa conception personnelle et étriquée du pouvoir.
Capitaine Moussa Dadis Camara affirme qu’il n’a pas besoin de diplômes universitaires pour diriger le pays. Le  patriotisme suffit, pense-t-il. Surtout la fausse variété de patriotisme !

L’absence d’ambition est évidente. Le CNDD se contentera du modeste produit des audits pour financer ses improvisations au quotidien.

Industrie extractive ou Apartheid économique

Cela dit, l’industrie extractive ne profite pas aux pays africains. Elle procède du Pacte colonial de 1892, par lequel l’Occident impose à l’Afrique le rôle de réservoir de matières brutes. Cette politique hégémonique refuse aux Africains l’accès au financement et à la technologie, sans lequels il n’y pas d’industrie.

Impuissants à obtenir un rôle paritaire dans l’exploitation de leurs ressources brutes (pétrole, bauxite, fer, diamant, or), les Africains doivent, de surcroît, épuiser leurs maigres réserves bancaires pour acquérir des produits manufacturés à des conditions défavorables. Une réalité que Senghor dénonçait avec l’expression euphémique de la détérioration des termes de l’échange. Résultat : partout sur le continent les concessions minières sont des enclaves industrielles isolées ou disjointes du reste du pays. Même les communautés hôtes de ces activités n’en tirent aucun avantage. Par contre, elles subissent la destruction d’écosystèmes, la dégradation de l’environnement, et l’accroissement de la dépendance alimentaire et culturelle.

En Guinée, après quatre ou cinq décennies de présence, les populations de Fria et de Boké sont toujours laissées pour compte. Je me souviens du débat houleux de défense d’un mémoire de fin d’études supérieures en 1974 à l’IPGAN. L’étudiante (feue Aminata Camara) y concluait que la CBG avait créé à Boké un apartheid économique. Un terme que Galéma Guilavogui, président du jury et délégué du gouvernement, avait du mal à accepter…

Chaîne huilée

Les petites ONG du type Global Alumina fourmillent Guinée. C’est là un indicateur réel de la dégringolade économique du pays sous la dictature de Sékou Touré et de Lansana Conté. Le scénario est connu sous forme de “part trop belle à l’investisseur”. En fait, il s’agit d’une chaîne huilée et d’une répartition de tâches. Dans une première phase, les grands groupes industriels et financiers laissent le champ libre aux débrouillards et aux petits corrupteurs pour arracher au gouvernement des contrats de concessions minières ‘avantageux’. Ensuite, les magnats négocient avec ces sociétés débutantes ou sans assise financière. Ils rachètent le contrat, prennent le “contrôle effectif de la gestion”.

En d’autres termes, le grand capital dédaigne négocier avec le gouvernement guinéen, estimant que c’est là une perte de temps. Au lieu donc de traiter directement avec l’Etat, il laisse agir de petits opérateurs coriaces, qui savent s’y prendre pour obtenir les permissions juteuses, qu’ils revendent ensuite au plus offrant.

Priorités inversées

Il est certes important de diversifier l’économie du pays. Mais les dirigeants guinéens ferment les yeux sur les priorités essentielles de développement. Celles-ci dictent que l’on accorde la primauté à la paysannerie et à l’agriculture vivrière. Aussi longtemps que le gouvernement dépendra d’importations pour nourrir moins de 100.000 fonctionnaires, le développement restera un slogan et un mirage.

Rappel. L’industrie extractive a ruiné le géant nigérian. L’opinion publique de ce pays maudit la manne pétrolière (oil boom), qu’elle appelle détresse pétrolière (oil gloom).

En Guinée comme au Nigeria, la bauxite et le pétrole sont partiellement exploités ; on extrait à volonté les réserves minéralières, mais les raffineries et la  manufacture sont installées à l’extérieur. En échange, les gouvernements ‘nationaux’ reçoivent des miettes ou la portion congrue.

Il faut peut-être rappeler aux politiciens et aux économistes-banquiers (Kabiné Komara, Mamoudou Thiam, et leurs devanciers) que le développement économique passe par le développement intellectuel, scientifique et culturel. Ces pré-conditions dépendent elles-mêmes d’une bonne production alimentaire. Ce sont là des conditions sine qua non, aussi simples et exigeantes que la question pertinente, posée au 18e. siècle par Tierno Muhammadu Samba Mombeya dans Oogirde Malal (Le Filon du Bonheur Eternel) :

E no maadi darorta, mi landike on
Ko wanaa ndi yowoo e ɓalal aranal?

Un mur peut-il tenir droit, je vous le demande,
S’il n’est pas posé sur une fondation de base ?

Cette interrogation est plus que d’actualité de nos jours au 21e. siècle. Et elle s’énonce ainsi :

Comment la Guinée et l’Afrique peuvent-elles se développer si elles ne peuvent pas se nourrir ?

Pauvres capitaine Dadis Camara et CNDD ! Ils ne pensent qu’à se maintenir au pouvoir à Conakry, au détriment des populations marginalisées du pays profond. Sékou Touré et Lansana Conté se brûlèrent  à ce même vieux jeu, où au lieu d’être d’humbles serviteurs, les dirigeants s’imposent en maîtres tyranniques.

Tierno S. Bah