Charles Taylor écope 50 ans de prison

Charles Taylor before the court in The Hague
Charles Taylor before the court in The Hague

En échange de diamants, l’ancien président a fourni armes et munitions aux rebelles sierra-léonais du Front révolutionnaire uni (RUF), jouant donc un rôle “crucial” dans les crimes commis par ces derniers, selon les juges.

L’ancien président du Liberia Charles Taylor a été condamné mercredi par la justice internationale à 50 ans de prison après avoir été reconnu coupable d’avoir appuyé des rebelles en échange de diamants lors de la guerre en Sierra Leone.

“L’accusé est responsable d’avoir aidé et encouragé, ainsi que d’avoir planifié, certains des crimes les plus haineux de l’histoire de l’humanité”, a déclaré le juge samoan Richard Lussick lors d’une audience publique devant le Tribunal spécial pour la Sierra Leone (TSSL), à Leidschendam, dans la banlieue de La Haye.

Les traits tirés et la tête souvent penchée vers l’avant, M. Taylor, 64 ans, a régulièrement fermé les yeux pendant que le juge lisait la décision. Il fera appel, a déclaré sa défense.

M. Taylor doit purger sa peine en Grande-Bretagne en vertu d’un accord avec le TSSL, mais ses avocats ont assuré qu’il resterait écroué à La Haye jusqu’à ce que la procédure en appel soit achevée, ce qui pourrait prendre plusieurs mois.

L’accusation avait recommandé le 3 mai une peine de 80 ans de prison contre M. Taylor, premier ex-chef d’Etat condamné par la justice internationale depuis le tribunal militaire de Nuremberg qui jugea les dignitaires nazis.

“C’est une bonne nouvelle à la fois pour le gouvernement et pour le pays. C’est un pas en avant car justice est faite”, a assuré le vice-ministre sierra-léonais de l’Information Sheku Tarawali au nom de son gouvernement.

A Freetown, des victimes rassemblées dans une salle du TSSL pour regarder le jugement retransmis en direct ont accueilli la condamnation dans un silence seulement rompu par quelques larmes d’émotion et soupirs de soulagement.

A Monrovia, la capitale du Liberia, où le gouvernement avait appelé à “prier pour la nation et pour la paix”, le jugement a également été suivi en direct.

Dans un pays où M. Taylor compte encore des partisans, certains se sont dit humiliés par la peine infligée tandis que d’autres se demandaient pourquoi l’ex-président n’a pas encore été condamné pour les crimes commis dans son propre pays.

Les juges ont estimé qu’une peine de 80 ans de prison était “excessive”, rappelant que M. Taylor avait été reconnu coupable le 26 avril d’avoir eu un rôle crucial dans l’exécution des crimes sans pour autant avoir eu le contrôle “effectif” des rebelles sierra-léonais qui les ont directement commis.

Ils ont toutefois retenu comme circonstances aggravantes le fait que M. Taylor avait “trahi”, selon eux, la position de “confiance publique” dans laquelle il se trouvait en tant que président du Liberia.

“L’opinion de la cour selon laquelle la position de Taylor en tant que chef d’Etat est une circonstance aggravante dans sa culpabilité envoie un signal fort à d’autres leaders au plus haut niveau”, a souligné Annie Gell, de l’ONG Human Rights Watch, dans un courriel à l’AFP.

L’avocat de M. Taylor, Courtenay Griffiths, a pour sa part estimé lors d’une conférence de presse à l’issue de l’audience que “dans les faits, Charles Taylor mourra en prison”.

Mutilations et cannibalisme

“La peine infligée aujourd’hui ne remplacera pas les membres amputés, ne ramènera pas ceux qui ont été tués”, a pour sa part déclaré la procureur Brenda Hollis lors d’une conférence de presse à l’issue de l’audience : “mais elle apporte une forme de justice”.

Mme Hollis a indiqué que l’accusation “examinerait soigneusement” la décision avant de déterminer si elle interjettera appel.

Le TSSL ne prononce pas de peine de prison à vie ou de condamnation à mort mais fixe un certain nombre d’années de prison.

Président du Liberia de 1997 à 2003, Charles Taylor avait été reconnu coupable le 26 avril des onze chefs d’accusation de crimes contre l’humanité et crimes de guerre dont il devait répondre, viol, meurtre et pillage notamment, commis entre 1996 et 2002 en Sierra Leone. Il plaidait non coupable.

Si elles souhaitent interjeter appel du jugement et/ou de la peine infligée, la défense et l’accusation peuvent le faire au plus tard 14 jours après avoir reçu le texte complet de la décision sur la peine. Ce processus pourrait prendre plusieurs semaines, selon un porte-parole du TSSL.

M. Taylor a, selon les juges, “aidé et encouragé” une campagne de terreur visant à obtenir le contrôle de la Sierra Leone, dans le but d’exploiter ses diamants, pendant une guerre civile marquée par des nombreux actes de cannibalisme et mutilations et ayant fait 120.000 morts entre 1991 et 2001.

En échange de diamants, l’ancien président a fourni armes et munitions aux rebelles sierra-léonais du RUF, jouant donc un rôle “crucial” dans les crimes commis par ces derniers, selon les juges.

Délocalisé de Freetown à La Haye en 2006 pour des raisons de sécurité, le procès de Charles Taylor, interpellé au Nigeria en 2006, s’était ouvert le 4 juin 2007 et achevé le 11 mars 2011.

AFP

Qui sera le prochain devant la CPI ?

Les procureurs du TPI/ICC
Les procureurs du TPI/ICC: de g. à dr.: Fatou Bensouda, Luis-Moreno-Ocampo, Urmas Pact

Le 26 avril, ils étaient nombreux, sur le continent, à suivre le verdict du procès de Charles Taylor. Et à se dire qu’ils pourraient bien un jour, comme l’ancien président libérien, être envoyés à la Cour pénale internationale. Ont-ils des raisons de s’inquiéter ?

Procès historique, jugement historique. Il y avait bien eu Karl Dönitz en 1946. Éphémère président du Reich après le suicide d’Adolf Hitler, il avait dirigé, vingt jours durant, l’Allemagne nazie avant d’être reconnu coupable de crimes de guerre à l’issue du procès de Nuremberg. Depuis, plus rien. Aucun chef d’État n’avait plus été condamné par la justice internationale. La reconnaissance de la culpabilité de Charles Taylor, prononcée le 26 avril dernier par le Tribunal spécial pour la Sierra Leone (TSSL), revêt donc une importance toute particulière. L’ex-président libérien est en plus le premier chef d’État africain jamais condamné par la justice internationale — un précédent qui pourrait faire trembler sur le continent. Car l’Union africaine (UA) a beau dire clairement son opposition à ce que beaucoup appellent « une justice de Blancs » (« Nous sommes pour la lutte contre l’impunité, a déclaré Jean Ping, le président de la Commission de l’UA, en juin 2011. Mais pourquoi [le procureur de la Cour pénale internationale] ne juge-t-il que les Africains ? Est-ce que cela veut dire qu’il ne se passe rien ailleurs ? »), l’étau se resserre. Le Congolais Thomas Lubanga a été reconnu coupable, l’Ivoirien Laurent Gbagbo attend l’ouverture de son procès… Qui sera le prochain ? Jeune Afrique a mené l’enquête.

Omar el-Béchir

Gén. Omar El-Béchir
Gén. Omar El-Béchir

Accusé de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et de génocide au Darfour, le président soudanais est visé par deux mandats d’arrêt internationaux, émis   en mars 2009 et en juillet 2010. Et sauf très grosse surprise, il pourrait ne jamais comparaître devant la Cour pénale internationale (CPI). Réélu en 2010, il bénéficie en effet du soutien de nombre de ses pairs de l’Union africaine et de la Ligue arabe, chez qui il se déplace sans crainte, qu’ils soient ou non signataires du traité de Rome, fondateur de la CPI. Chaque fois, l’accueil qui lui est fait est plus celui que l’on réserve à un invité de marque qu’à un criminel en fuite. Des mandats d’arrêt ont également été délivrés contre au moins deux anciens chefs de milice Djandjawid, et eux aussi pourraient ne jamais avoir à rendre de comptes. Mais au fond, pour les dignitaires du régime, la principale menace reste celle d’un coup d’État, alors que le pays connaît une grave crise économique depuis la perte des ressources du Sud. « Même dans ce cas, El-Béchir pourrait se réfugier chez un de ses alliés, comme l’Arabie saoudite ou la Chine », assure Roland Marchal, chercheur au Centre d’études et de recherches internationales.

Hissène Habré

L’affaire Habré, c’est un long feuilleton politico-judiciaire dont les

Hssène Habre
Hssène Habre

victimes du régime de l’ancien dictateur tchadien désespèrent de voir un jour la fin. Au pouvoir de 1982 à 1990, Habré a plongé le Tchad dans un cauchemar de répression et de suspicion généralisée. Bilan : des milliers de morts… En exil à Dakar depuis 1990, Habré a été inculpé en 2000 par un juge sénégalais et accusé de crimes contre l’humanité et de torture, mais il est jusqu’à présent parvenu à échapper à un procès.
Le Sénégal d’Abdoulaye Wade s’étant dérobé pendant de longues années à son obligation de le juger (Habré a su s’y assurer de nombreux soutiens), c’est la Belgique qui a demandé son extradition, en septembre 2005. Depuis, la procédure traîne en longueur : en 2006, le Sénégal a accepté de juger Habré au nom de l’UA, et en 2010 les donateurs sont parvenus à réunir 8,6 millions d’euros pour organiser le procès — mais depuis, il ne s’est rien passé. Du coup, en mars dernier, c’est devant la Cour internationale de justice (CIJ) que l’affaire a été portée.
Habré finira-t-il par être jugé ? L’entourage du nouveau président sénégalais, Macky Sall, a laissé entendre qu’il souhaitait relancer la procédure dans son propre pays. « Cela prendrait trop de temps de tout recommencer à zéro, fait valoir un défenseur des droits de l’homme. Pendant ce temps, les victimes continuent à mourir. La seule solution rapide, c’est la Belgique. »

Charles Blé Goudé

Charles Blé-Goudé
Charles Blé Goudé

Pas de poursuites officielles de la CPI, mais l’ancien chef des Jeunes patriotes ivoiriens sait que son tour pourrait venir vite — et il s’y prépare, puisqu’il a demandé à Nick Kaufman, l’avocat de la famille Kaddafi, de défendre ses intérêts. Celui-ci a écrit le 23 avril au procureur de la République, Simplice Koffi Kouadio, pour connaître les intentions de la justice vis-à-vis de son client et s’assurer qu’aucun mandat d’arrêt n’avait été émis contre lui. « Je n’ai aucune réponse pour l’instant », dit-il.
Aujourd’hui exilé au Ghana, Blé Goudé occupait le poste de ministre de la Jeunesse dans le dernier gouvernement de Laurent Gbagbo. L’ONU et des ONG lui reprochent d’avoir prononcé un discours, le 25 février 2011, appelant ses partisans à ériger des barrages à Abidjan et à dénoncer les étrangers, ce qui aurait déclenché des crimes perpétrés sur une base partisane et ethnique. En 2006, l’ONU lui avait déjà interdit de voyager et avait gelé ses avoirs à cause de « déclarations publiques répétées préconisant la violence » contre les Nations unies et les étrangers. « Mon client est prêt à se défendre devant toute juridiction internationale, explique Me Kaufman. Mais pas en Côte d’Ivoire, où la justice est partiale. »

Chérif Ousmane

Chérif Ousmane
Chérif Ousmane

Pas de poursuites non plus contre Chérif Ousmane, ex-chef de guerre et proche de Guillaume Soro, qui préside désormais l’Assemblée nationale en Côte d’Ivoire.  Chérif Ousmane est le symbole de cette génération d’officiers qui se sont sentis marginalisés et qui ont tenté de prendre le pouvoir en 2002, avant de se replier sur le nord du pays. Devenu l’un des comzones de Bouaké, il a participé à l’assaut final sur Abidjan et ses hommes auraient conquis le quartier de Yopougon, fief des partisans de Gbagbo, au prix d’exécutions sommaires. Selon Human Rights Watch, il aurait ordonné l’exécution de 29 prisonniers en mai 2011. Par ailleurs, un rapport de l’agence de presse des Nations unies, l’Irin, publié en 2004, le soupçonne d’avoir supervisé des forces impliquées dans l’assassinat de mercenaires libériens et sierra-léonais.

Les ONG aimeraient donc les voir, lui et les autres anciens chefs rebelles que sont Ousmane Coulibaly (dit Ben Laden) et Losseni Fofana, devant la justice. Mais Chérif Ousmane est aujourd’hui le numéro deux du Groupe de sécurité de la présidence de la République (GSPR), et le président Ouattara, qui dit maintenant souhaiter que justice soit rendue en Côte d’Ivoire, ne semble pas décider à le transférer devant la CPI.

Moussa Dadis Camara

Moussa Dadis Camara
Moussa Dadis Camara

Le 28 septembre 2009, des milliers de Guinéens se réunissent au stade du 28-Septembre de Conakry pour dire non à la candidature du chef de la junte, Moussa Dadis Camara, à la présidentielle. Pour disperser les manifestants, l’armée tire à balles réelles. Bilan : 157 morts, 1 200 blessés et 109 cas de viol répertoriés. Pour les enquêteurs onusiens, Dadis a une « responsabilité pénale individuelle » dans les massacres. Tout comme son aide de camp, Aboubacar « Toumba » Diakité, et Moussa Tiégboro Camara, à l’époque ministre chargé de la Lutte contre la drogue et le grand banditisme.
En visite en Guinée le 5 avril, Fatou Bensouda, prochaine procureure de la CPI, a prévenu : « Si les hauts responsables ne sont pas poursuivis par les autorités guinéennes, alors la CPI le fera. » Sans doute pour donner un coup d’accélérateur à la procédure, qui n’a plus bougé depuis l’inculpation par la justice guinéenne, début février, de Moussa Tiégboro Camara.
Exilé au Burkina Faso depuis janvier 2010, Dadis, qui avait échappé à une tentative d’assassinat en décembre 2009 (perpétrée justement par « Toumba », en cavale depuis), continue de nier toute implication dans les massacres. Il compte encore chez lui de nombreux partisans — ce qui, momentanément du moins, lui assure une certaine tranquillité. A ce jour, aucune poursuite judiciaire n’est engagée contre lui, ni en Guinée ni à la CPI.

Bosco Ntaganda

Charles Bosco Ntaganda
Bosco Ntaganda

En août 2006, la CPI a émis un mandat d’arrêt contre Bosco Ntaganda, accusé de crimes de guerre pour avoir enrôlé des enfants entre 2002 et 2003, en Ituri (nord-est de la RD Congo). A l’époque, Ntaganda était membre de l’Union des patriotes congolais (UPC), aux côtés de Thomas Lubanga (reconnu coupable de crimes de guerre par la CPI en mars dernier) puis du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP).
Le général « Bosco » a intégré l’armée congolaise en janvier 2009 après l’accord de paix passé entre le CNDP et Kinshasa, mais aujourd’hui les choses se compliquent. La protection dont il bénéficiait n’est plus de mise depuis que de violents combats dans le Nord-Kivu opposent l’armée à des mutins qui lui sont fidèles. « Bosco » se serait retranché dans son fief, dans les montagnes du Masisi. Pourquoi ce revirement ? « Malgré le modus vivendi négocié avec Kinshasa, la chaîne de commandement parallèle qu’il avait mise en place dans les deux Kivus commençait à agacer l’état-major », explique un spécialiste des questions militaires. Par ailleurs, le président Kabila semble vouloir donner des gages à la communauté internationale afin de tourner la page de la présidentielle de novembre 2011. Est-il toutefois prêt à le remettre à la CPI ? Pour l’instant, non. « Nous pouvons l’arrêter nous-mêmes […] et le juger ici », a-t-il déclaré le 11 avril.

Félicien Kabuga

Félicien Kabuga
Félicien Kabuga

Il est accusé de génocide, crimes de guerre, crimes contre l’humanité, selon le mandat d’arrêt du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) émis le 8 novembre 2001. Dix-huit ans après les faits, le génocidaire rwandais présumé le plus recherché de la planète est toujours en cavale.
Ce richissime homme d’affaires est accusé d’être le grand argentier du génocide et l’un des principaux planificateurs des massacres. Lié à la famille de l’ancien président Habyarimana, il était le plus important actionnaire de la radio des Mille Collines et aurait financé l’achat de milliers de machettes. Son dernier pays de résidence avéré, le Kenya, assure qu’il a quitté son territoire — sans toutefois en donner la preuve ni dévoiler sa destination. Kabuga, dont la fortune est estimée à 20 millions de dollars, conserve, semble-t-il, des arguments pour s’assurer de la loyauté de ses mystérieux protecteurs. A compter du 1er juillet, le TPIR perdra la faculté de rechercher les fugitifs (prélude à la fermeture définitive du tribunal fin 2014), fonction qui sera ensuite assumée par un « mécanisme résiduel », mis en place par l’ONU pour éviter qu’ils échappent à la justice. Le temps presse : Kabuga a 77 ans.

Joseph Kony

Joseph Kony
Joseph Kony

Meurtres, esclavage sexuel, pillages, viols, enrôlement d’enfants… La liste des charges qui pèsent contre le chef de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) est longue. Pas moins de 33 chefs d’accusation relevant du crime de guerre et du crime contre l’humanité. Ex-enfant de choeur, semi-analphabète, Joseph Kony est le fondateur présumé de la LRA, en 1987. Depuis, il a semé la terreur dans son pays, mais aussi au Soudan, en RD Congo et en Centrafrique.
En 2005, la CPI a émis un mandat d’arrêt contre lui et quatre autres chefs de la LRA. Sept ans après, Kony est toujours introuvable, mais la traque a été relancée, en partie grâce à l’ONG américaine Invisible Children et à sa vidéo virale Kony 2012, mise en ligne en février. En avril, l’UA, appuyée par les États-Unis, a annoncé la mise en place d’une force militaire de 5 000 hommes pour traquer et capturer Kony.

Uhuru Kenyatta

Uhuru Kenyatta
Uhuru Kenyatta

Les violences qui ont suivi la réélection contestée de Mwai Kibaki, en décembre 2007, ont fait plus de 1 100 morts. Pour la CPI, ces crimes ont été « préparés » et « planifiés » dans les deux camps par des personnalités de premier plan. D’un côté, Uhuru Kenyatta, proche de Kibaki et richissime héritier de Jomo Kenyatta, le père de l’indépendance. Vice-Premier ministre et probable candidat à la prochaine présidentielle, il est accusé de crimes contre l’humanité. Mais des proches de Raila Odinga, challengeur de Kibaki, sont également sur la sellette. C’est le cas de William Ruto, ex-ministre de l’Enseignement supérieur, autre probable candidat à la présidentielle. Comme Henry Kosgey (ex-ministre de l’Industrialisation) et comme le journaliste Joshua arap Sang, Ruto est soupçonné d’avoir « organisé le stockage et la distribution des armes, coordonné le transport des agresseurs, promis des récompenses pour la participation aux attaques ».
La CPI a décidé d’ouvrir une enquête après l’échec du gouvernement kényan à mettre sur pied un tribunal spécial chargé de poursuivre les auteurs des violences. Le 23 janvier, elle a confirmé les charges retenues contre les accusés, qui comparaissaient libres à La Haye, mais le Kenya laisse désormais entendre qu’un procès pourrait être organisé sur son sol (sans préciser toutefois si les accusés de la CPI seront concernés). Or la CPI ne peut conduire des procès que si les États n’ont pas la capacité ou la volonté de le faire. Une subtilité qui n’aura pas échappé à Nairobi…

Seif el-Islam Kaddafi

Seif el-Islam Kaddafi
Seif el-Islam Kaddafi

Après des mois de bataille par communiqués interposés, le gouvernement libyen a officiellement contesté, le 1er mai, la compétence de la CPI pour juger Seif el-Islam Kaddafi, ouvrant la voie à l’abandon de la procédure à La Haye. Détenu à Zintan (Libye) depuis son arrestation, le 19 novembre dernier, Seif faisait figure d’héritier de Mouammar Kaddafi. Il est accusé par la CPI d’avoir participé à la répression en Libye, dès le 15 février 2011 à Benghazi, et de s’être rendu coupable de crimes contre l’humanité. L’actuel procureur de la Cour, Luis Moreno-Ocampo, affirme disposer d’un dossier accablant avec les minutes des réunions, le calendrier des opérations de répression à partir de février 2011 et même des preuves que Seif aurait commandité le recrutement de mercenaires tchadiens. Mais lors d’une récente visite à Tripoli, Ocampo a concédé que le procureur général libyen tenait aussi « un dossier solide ». « Il a 30 témoins de plus, des documents et des retranscriptions. Il semble qu’il ait beaucoup de preuves », avait alors déclaré Ocampo. Le fils Kaddafi étant détenu en Libye et pouvant être jugé sur place, la CPI devrait vraisemblablement arrêter la procédure en cours.

Abdallah Senoussi

Abdallah Senoussi
Abdallah Senoussi

L’ancien chef des services secrets libyens est lui aussi accusé de crimes contre l’humanité et recherché par la justice internationale. Arrêté à Nouakchott (Mauritanie) le 16 mars dernier, Abdallah Senoussi est depuis très demandé : la Libye, la France et la CPI veulent son extradition. C’est évidemment Tripoli qui a le plus de questions à poser à l’ex-homme fort du régime Kaddafi, accusé d’avoir supervisé, avec Seif el-Islam, la répression en Libye entre février et août 2011, avec notamment des cas documentés de torture et d’exécutions sommaires. Mais les Libyens ont beaucoup d’autres griefs contre Senoussi : c’est lui que les familles des victimes de la prison d’Abou Salim accusent du massacre de 1 270 prisonniers en juin 1996. Le gouvernement libyen dispose de témoignages attestant de son implication personnelle dans ce massacre. Mais le 15 avril à Nouakchott, le président Ould Abdelaziz a démenti avoir passé un accord pour l’extrader en Libye. Pour autant, cela ne veut pas dire qu’il est prêt à le garder sur son territoire. La CPI a donc encore toutes ses chances.

Américains, Israéliens… la CPI pourrait aussi s’intéresser à eux

La justice Internationale est-elle vraiment… juste ? Selon Human Rights Watch (HRW), des crimes de guerre ont été commis par l’armée israélienne pendant l’opération Plomb durci (27 décembre 2008-18 janvier 2009) dans la bande de Gaza. Si une enquête sérieuse était menée par la CPI, des responsabilités individuelles seraient enfin déterminées, et le ministre de la Défense, Ehoud Barak, pourrait se retrouver sur le banc des accusés. Aucune enquête ne vise non plus l’ex-secrétaire d’État américain à la Défense Donald Rumsfeld, qui, toujours selon HRW, est l’architecte d’une politique de mauvais traitements aux prisonniers, en particulier à Abou Ghraib. Idem pour George W. Bush, qui, durant le conflit irakien (2003-2011), a autorisé la torture et les prisons secrètes. Enfin, si des poursuites étaient lancées pour les crimes commis en Tchétchénie, le président pro-Russes Kadyrov serait le principal accusé. Mais, comme le Soudan, ni Israël, ni les États-Unis, ni la Russie n’ont ratifié le traité de Rome portant création de la CPI.

Dossier réalisé par Pacal Airault, Youssef Aït Akdim, Pierre Boisselet, Malika Groga-Bada, Clarisse Juompan-Yakam, Anne Kappès-Grangé et Philippe Perdrix.

Jeuneafrique.com

Lewin : confusions anthumes et posthumes

Dans le deuxième volume de l’ouvrage biographique intitulée Ahmed Sékou Touré (1922-1984). Président de la Guinée de 1958 à 1984, (page 152), André Lewin fait des confusions historiques sur des périodes différentes et des épisodes  distincts. Les premières sont anthumes, i.e., qu’elles correspondent à des faits enregistrés du vivant du dictateur. Les seconds sont posthume, et relèvent de l’après-Sékou Touré .

Confusions anthumes

Aimé Césaire, Jacques Rabemananjara, Mongo Béti, et tant d’autres intellectuels africains et des Caraibes, saluèrent l’avènement de l’état guinéen. Mais ils prirent leur distance vis-à-vis de Sékou Touré au fur et à mesure que la dictature s’imposait au pays.

Professeur Djibril Tamsir Niane
Professeur Djibril Tamsir Niane

Eminent historien et disciple assermenté des griots (jeli) Mande, Djibril Tamsir Niane et sa génération firent mieux que célébrer le référendum et la proclamation de la république de Guinée. Ils mirent leurs compétences, leur démarche analytique et leur critique constructive au service de l’édification de la société post-coloniale. Aussi adressèrent-ils au gouvernement un mémorandum méticuleux sur l’éducation. Mieux, alliant la réflexion et l’humour, Niane ironisa dans un poème sur les faux-pas de la jeune république :

« Camarade, je ne comprend pas.
Moi, j’ai dit non.
Toi aussi.
Et le méchant colon est parti.
Liberté est venue à sa place
Escortée par Démocratie.
Responsabilité suivait d’un pas grave.
Moi, j’ai dit non
Toi aussi.
Richesse est venue en cachette
En dans ta gibecière s’est logée
Près de moi resta Pauvreté.
S’accordant sur Dignité.
Et pourtant j’avais bien dit NON.
Toi aussi d’ailleurs. »
Aramè. Bulletin bi-mensuel d’information d’éducation de la Section PDG-RDA de Conakry II. Oct. 1961.

En réponse, Sékou Touré accusa les enseignants de complot et les fit condamner à de sévères peines de prison. Cela se passa à la fin des années 1950, début des années 1960.

Confusions posthumes

Quelque ving-six ans plus tard, Niane fit une contribution au Colloque international sur l’histoire du RDA (Yamoussoukro, 18-27 octobre 1986). Dans son survol de la Guinée sous Sékou Touré, il indiqua les débuts modestes, difficiles et contradictoires du premier président. Lewin semble lui reprocher cet apport. A tort, car aujourd’hui l’unanimité s’est faite sur le legs ruineux de Sékou Touré. A ce sujet, les opinions fusent de toutes part et concordent.

Ainsi, dirigée par Mohammed Bedjaoui (universitaire, juriste international et homme d’Etat algérien), la commission d’enquête de l’Onu sur le massacre du 28 septembre 2009 souligne : “Le régime de Sékou Touré se détériora rapidement en une dictature violente et répressive”. Et le Rapport de Human Rights Watch (24 mai 2011) abonde dans le même sens en sous-titrant : “La Première République : Ahmed Sékou Touré ou le règne de la terreur.”

Tierno S. Bah

Dadis cool, en villégiature à Ouaga

Officiellement, il est toujours en convalescence. Mais cela fait des mois que l’ancien chef de la junte, en exil forcé au Burkina Faso, a récupéré. Aujourd’hui, Moussa Dadis Camara est bien décidé à profiter de la vie.

La règle, c’est d’être bien accompagné. Toujours. Nous sommes le 10 mars au soir et, lorsqu’il pénètre dans le restaurant Princesse Yenenga Lodge, à Ouagadougou, six jolies femmes le précèdent. Installé au Burkina depuis janvier 2010, Moussa Dadis Camara a renoncé au treillis militaire. Une paire de jeans, un polo de marque, un smartphone… L’ancien chef du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD) en Guinée rejoint sa table. Il y a là quelques amis et un proche conseiller du président Blaise Compaoré. On lui donne du « monsieur le président ». Dadis apprécie.

Officiellement, il est toujours en convalescence, mais de la balle qui a failli le tuer, le 3 décembre 2009, on ne voit plus rien ou presque – à peine une cicatrice sur le haut du crâne. Les médecins qui l’ont pris en charge à Rabat, au lendemain de la tentative d’assassinat qui l’a contraint à quitter le pouvoir, ont bien travaillé. Depuis, Dadis a récupéré : il fait de la gym, se lève tard, sort beaucoup et a même pris quelques kilos…
— Je suis un miraculé, rétorque-t-il. Il faut que j’en profite.

Avec son épouse, Jeanne Saba, et deux de leurs enfants, il a pris ses quartiers dans une luxueuse résidence de Ouaga 2000, la Villa des hôtes, non loin de la présidence. Quelques mois après son arrivée, il a réclamé une arme, qui lui a été refusée, mais un véhicule 4×4 a été mis à sa disposition.

L’ancien capitaine guinéen est systématiquement invité aux cérémonies officielles — Compaoré y a veillé. A la demande de Gilbert Diendéré, chef d’état-major particulier du chef de l’État, des soldats de la sécurité présidentielle assurent sa protection… jusque dans ces restaurants, bars et boîtes de nuit que Dadis — les poches pleines de billets — fréquente assidûment.
— C’est vrai qu’il connaît tous les endroits “chauds” de la ville et qu’on se demande comment il fait pour tenir, sourit un proche du président burkinabè. Un jour, certains de ses gardes du corps étaient tellement fatigués qu’ils ont demandé à être relevés.
Pendant les premiers mois de son exil, Dadis avait pris soin de se faire discret, limitant au minimum les apparitions publiques. Ce n’est plus le cas.

Le “bienfaiteur” Compaoré

Pas question, en revanche, de parler politique — il s’y est engagé pour ne pas embarrasser Blaise Compaoré, ce « bienfaiteur » sur lequel il ne tarit pas d’éloges et grâce auquel, explique-t-il, il a eu envie de s’engager dans l’armée dans les années 1990. Tout juste reconnaît-il suivre la préparation des législatives guinéennes, annoncées pour le 8 juillet prochain, et avoir conservé des liens avec des proches restés au pays. Il cite volontiers Papa Koly Kourouma. Originaire comme Dadis de Guinée forestière, Kourouma est arrivé en cinquième position au premier tour de la présidentielle de décembre 2010 et a été nommé ministre de l’Énergie et de l’Environnement, en remerciement de son ralliement à Alpha Condé pour le second tour. Dadis est également en contact avec Idrissa Chérif, qu’il avait chargé de sa communication quand il était au pouvoir et qui préside désormais l’Alliance pour la démocratie et le changement (ADC).

Les opposants rendent visite à Dadis

Bien conscientes de l’influence qu’il a conservée sur l’est du pays, les personnalités guinéennes en visite à Ouaga manquent rarement de lui rendre visite : l’opposant Cellou Dalein Diallo et l’un des leaders des Forces vives de Guinée, Moctar Diallo, ont tenu à le saluer. Même chose pour Alpha Condé, qui l’a rencontré à deux reprises à Ouaga (en janvier puis en avril 2011) et qui, à l’approche des législatives, cherche à agrandir son parti, le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG), en incluant notamment des formations proches de l’ancien chef de la junte.

Dadis vs. Sékouba

Dadis a-t-il changé ? Difficile à dire. On le connaissait lunatique et capricieux ; il a lissé son style. Il s’exprime d’une voix posée et ne parle plus de lui à la troisième personne. Le seul contre lequel il s’emporte parfois, c’est Sékouba Konaté, cet ancien compagnon d’armes qui lui a succédé à la tête de la Guinée. Aujourd’hui encore, Dadis est persuadé que Konaté préparait un coup contre lui. Il lui reproche de ne pas l’avoir associé à la transition alors qu’il avait été convenu qu’il serait consulté (« c’est un faux type », lâche-t-il), pis, d’avoir suspendu les indemnités que l’État guinéen lui versait chaque mois.

De Dadis à Moïse

Autrefois musulman, Dadis s’est converti au christianisme et a pris le nom de Moïse. À l’en croire, il a aussi renoncé à sa carrière militaire et ne souhaite plus faire de politique. Son rêve, raconte-t-il, c’est de faire construire un hôtel à N’Zérékoré, au coeur de cette région qui l’a vu naître. L’argent, comprend-on rapidement, n’est pas un problème, et Dadis organise régulièrement des « castings » pour sélectionner le personnel féminin qui travaillera dans cet établissement qui n’existe pas encore.

Mais peut-il rentrer en Guinée ? Pas sûr. « Alpha Condé a dit que c’était possible, mais ça ne se fera pas dans l’immédiat, confie un proche. Une partie de la troupe lui est toujours fidèle, et son retour pourrait être un facteur de déstabilisation. » Surtout dans cette Guinée forestière, traditionnellement délaissée par l’État (Conakry est à plus de 1 000 km), où sont récemment rentrés des centaines d’hommes que Dadis avait utilisés comme supplétifs et que ses successeurs ont congédiés en faisant le ménage dans l’armée.

La justice guinéenne pourrait aussi être tentée de lui demander des comptes pour son rôle présumé dans le massacre du stade de Conakry, le 28 septembre 2009 (157 morts). A l’époque, l’ONU avait souligné la responsabilité de Moussa Dadis Camara et, le 1er février 2012, l’un de ses proches, le lieutenant-colonel Tiégboro Camara, a été inculpé. Dadis ne bénéficie officiellement d’aucune immunité, mais dit n’avoir « rien à se reprocher ». « Si un enfant part braquer une banque, doit-on accuser son père d’être le commanditaire de l’acte de son fils ? » Le responsable, selon lui, c’est un certain Aboubacar Diakité, dit Toumba (lire encadré). Il était, au moment des faits, son aide camp, et pour l’ONU son rôle fait peu de doute. C’est lui surtout qui a ouvert le feu sur Dadis, le blessant à la tête et au cou. Voilà plus de deux ans qu’il est en cavale.

Toumba Diakité : deux ans et demi de cavale !

Les rumeurs sont aussi nombreuses que les fausses pistes. Depuis qu’il a tiré sur Moussa Dadis Camara, le 3 décembre 2009, « Toumba » Diakité a disparu de la circulation. On a dit qu’il avait trouvé refuge dans une ambassade occidentale à Conakry, puis qu’il avait été repéré à Dakar, mais rien de plus précis. La dernière fois que cet homme recherché par Interpol s’est exprimé, c’était sur les ondes de RFI, en janvier 2011. B.M.

Baudelaire Mieu, envoyé spécial
Jeuneafrique.com