Célébrations maliennes

Mme. Andrée et M. Sékou Touré,  Washington, DC, 1959
Mme. Andrée et M. Sékou Touré, Washington, DC, 1959

Selon le résumé hebdomadaire de la presse guinéenne (voir Guinéenews du 9 février 2007), L’Observateur, un journal paraissant à Conakry, redécouvre la valeur du proverbe “Nul n’est prophète dans son pays”.
Mais l’article continue avec la lamentation suivante :

Pour nous Guinéens, c’est une cruelle confirmation de l’adage. Les Maliens, nos voisins du Nord-Est qui partagent tant de valeurs culturelles avec nous, vont revisiter notre histoire, celle de la Guinée, celle de Sékou Touré. A travers une semaine dédiée à la mémoire de l’illustre disparu.”

L’éditorial repose sur deux erreurs :

  • Il emploie le nous collectif, et voudrait ainsi parler au nom de tous les Guinéens. Quelle vanité !
  • Il regrette que le Mali ait pris les devants dans la commémoration du fondateur du Camp Boiro et père de la ruine guinéenne. Quelle inconséquence !

En réalité, la majorité des Guinéens n’ont cure de la nostalgie du PDG. Cela dit, Sékou Touré est toujours prophète (de malheur) en Guinée. Car, à défaut d’une reconnaissance officielle, le Général Lansana Conté et son régime ont multiplié les gestes officieux à l’égard du dictateur, qu’ils imitent dans l’oppression et la répression des citoyens, jadis militants. Citons quelques examples:

  • Lansana Conté et Aboubacar Somparé sont deux anciens membres du Comité central du PDG
  • l’attribution officieuse du nom Sekoutoureya au Palais de la Présidence. Conté n’eut pas le courage de signer un décret pour officialise sa décision démagogique et illogique. La Guinée étant le seul pays où le nom siège/domicile de la présidence est attribué à un ancien premier magistrat. En France (L’Elysée), aux USA (Maison Blanche), en Russie (Kremlin), et partout ailleurs, la désignation de cet édifice est neutre.
  • la restitution des biens à la famille du premier président et l’oubli cynique des victimes du PDG
  • la célébration du 2 octobre sous le patronnage de Hadja Andrée Touré.
  • la tentative d’étatisation de la commercialisation du riz en 2004, etc.

Célébrations maliennes

Qu’est-ce que l’Observateur voudrait en plus ? Que la Guinée précède ou se joigne à ce groupe de Maliens dans un festival en la mémoire de Sékou Touré ? Par les temps qui courent dans le pays ? Il ne saurait y avoir de plus grave folie. Le sang versé par le tyran a peut-être séché, mais des préalabes hantent la Guinée, à savoir :

  • la réhabilitation des martyrs et victimes de la pseudo-révolution guinéenne
  • la poursuite en justice des bourreaux du Camp Boiro

En attendant, que les organisateurs maliens de la semaine de Sékou Touré, ne s’en arrêtent pas là. Puisqu’on célébre officiellement Modibo Keita à Bamako, pourquoi ne pas rappeler qu’il fut également l’assassin de Fily Dabo Cissoko et Hamadoun Dicko ?. Ces deux personnalités politiques furent liquidées au bagne sec de Kidal, construit par la France coloniale. Pour mieux faire, ces Bamakois devraient organiser un calendrier honorant les dictateurs de l’Afrique post-coloniale. Ainsi après Modibo, ils pourraient regretter également l’empereur centrafricain Barthélémy Bokassa, le dirigeant de la sécession du Katanga (RD Congo), Moise Tschombé, feu président à vie Gnassimbe Eyadéma, les dictateurs tchadien Hissène Habré, ougandais Idi Amine Dada, éthiopien Mengistu Hailé Mariam, et son hôte Robert Mugabe, etc. En somme, qu’ils allument donc un autel brûlant et construisent un panthéon macabre dédiés à tous les colonialistes noirs de la post-colonisation. Toutefois, on espère que le tapage de leur cérémonie n’aura pas réveillé la plaie et la peine de la famille et des alliés de El Hadj Sékou Sadibou Touré, l’homme d’affaires malien qui eut le malheur de s’installer en Guinée dans les années 1960. Arrêté sans preuves en 1971, il sombra dans la folie sous l’effet de la torture. Cela n’empêcha pas Sékou Touré d’ordonner qu’il soit fusillé. Ce qui fut fait, au pied du mont Gangan, à Kindia. Bonne fête d’adulation donc aux nostalgiques de Sékou Touré au Mali et ailleurs. Leur idole n’en répondra pas moins devant Dieu, l’histoire et l’humanité, pour ses crimes innombrables.

Tierno S. Bah

Entre le marteau et l’enclume

Henriette Conté, Conakry,  2002
Henriette Conté, Conakry, 2002

Conakry a revécu la valse des décrets et des ministres. Les annonces contradictoires ont été radiodiffusées le vendredi 1 août et le dimanche 3 août 2008. La première décision a limogé Mamady Sam Soumah du secrétariat général de la présidence et l’a remplacé par Alpha Ibrahima Keira.

Le deuxième acte a réinstallé Mamady Sam au gouvernement à un poste hiérarchiquement supérieur à celui du secrétariat général de la présidence. En effet M. Soumah est désormais Ministre d’Etat chargé des activités présidentielles.

Ce remue-ménage expose publiquement la rivalité entre deux des quatres femmes du président Lansana Conté : Henriette Conté et Kadidiatou Seth Camara, respectivement Première Dame de la république et Epouse du Chef de l’Etat. Ce sont là leurs titres officiels.

L’évènement en soi n’est pas nouveau si l’on se souvient de la cadence des communiqués et de la confusion qui aboutirent au limogeage de Cellou Dalen Diallo en 2006.

Toutefois, cette fois-ci Lansana Conté se trouve coincé entre ses épouses, qui s’affrontent à travers leurs alliés et protégés.

D’une part, Sam Soumah est apparemment soutenu par Henriette Conté. Alors que Alpha Ibrahima Keira est appuyé par Kadidiatou Seth, la soeur cadette de sa femme.

En filigrane, il ne faudrait pas négliger ou taire les sourdes rivalités clano-ethniques qui prennent le devant de l’actualité.

Kadiatou Seth Conté
Kadiatou Seth Conté

Kadidiatou Seth est une Camara Jalonka musulmane, alors que Henriette Bangoura est Baga chrétienne.

Nonobstant la communauté de culture et de langue, les divergences d’intérêt régionales et ethniques font surface et s’expriment de façon draconnienne. Nul camp n’entend céder à l’autre.

Les positions sont tranchées et les intérêts publics passent à l’arrière-plan.
D’une ou deux pierres, Lansana Conté atteint plusieurs cibles :

  • Il rappelle au Premier ministre la fragilité de son mandat, maintenant qu’il a officiellement deux vice-premier ministres enla personne de Soumah et de Keira).  Ahmed Tidiane Souaré a-t-il été consulté ? Ou bien a-t-il appris le remanienement de son gouvernement à la radio comme le commun des citoyens ?
  • Il continue de mettre en cause les acquis de l’insurrection populaire de 2007
  • Il expose l’impuissance de l’Inter-Syndicale, désormais réduite et mise à la touche.

Entre le marteau et l’enclume

Les dirigeants syndicaux ont perdu de leur popularité. Leur force de frappe s’est évanouie. Affaiblis par l’indécision  et les dissensions  internes, ils n’ont plus la crédibilité et ne peuvent servir  de contre-poids au despotisme de Conté.

La société civile publiera, peut-être, un enième et impuissant communiqué de protestation.

La Guinée fait évidemment un autre grand pas en arrière. Par dessus tout, l’équipe de Lansana Kouyaté se retrouve entre le marteau et l’enclume. Naguère tapageuse avec son slogan du changement, victimes aujourd’hui du ballotage par Lansana Conté, elle a rangé ses ambitions et abaissé son appétit du pouvoir.

Tierno S. Bah

Vie et mort de Lansana Béavogui

Louis Lansana Béavogui
Louis Lansana Béavogui (1923-1985)

Le 4 septembre 2008, sous le titre « J’assume les mesures caustiques que je dois prendre » Mme la ministre de la Santé, accordait une entrevue à  Guineenews. Le propos était apparemment de présenter ce membre du nouveau gouvernement de Ahmed Tidiane Souaré aux lecteurs du site. La démarche était appréciable car elle mettait l’accent sur les innombrables problèmes de ce département ministériel, technique que social.

Malheureusement, l’entretien vira brièvement à la politique politicienne, perdant, du coup, en style et en substance.
En effet, conversant à bâtons rompus, le journaliste de Guinéenews se hasarda  :
— D’aucuns estiment que vous ne devriez pas accepter de côtoyer les bourreaux de votre défunt père, l’ancien Premier ministre Lansana Béavogui. Qu’en dites-vous ?
Et Mariame Béavogui de répondre :
— Moi, je privilégie mon devoir patriotique aux autres considérations. En acceptant d’entrer au gouvernement, mon ambition n’est ni matérielle ni financière. Je voudrais plutôt saisir cette opportunité pour poursuivre et pérenniser les œuvres salvatrices de mon feu père en faveur de la Guinée. Aussi, voudrais-je dire que le Président de la République n’a jamais manifesté une quelconque haine à l’endroit de notre famille. Il n’a jamais montré qu’il avait des problèmes particuliers avec mon père. Ce qui m’amène à supposer que ce sont les contraintes politiques circonstancielles qui ont entraîné l’exécution de mon père, sans qu’il ne soit personnellement ciblé par le Général Lansana Conté.
A tout cela, s’ajoute ma foi religieuse musulmane qui m’impose l’esprit du pardon. »

La question était à la fois irréfléchie, inexacte et provocatrice. Et il appartenait à l’interviewée, en sa qualité de ministre, de mûrir et de calibrer sa réponse au lieu de tomber dans le piège. Hélas ! sa réplique mordit à l’appât et avala même l’hameçon.
Compte tenu de ce qui précède, je voudrais évoquer ici la vie et la mort de Lansana Béavogui, le premier Premier ministre de Guinée (1978-1984)

Lansana Béavogui, premier Premier ministre

Madame la Ministre affirme qu’elle entend « … poursuivre et pérenniser les œuvres salvatrices de mon feu père en faveur de la Guinée. » Cette affirmation est absolument contradictoire et erronée.

Mais, seule sa fille peut parler des « œuvres salvatrices » de ce médecin colonial africain « en faveur de la Guinée. » En réalité, Béavogui ne réalisa aucune action positive, encore moins salvatrice durant sa longue carrière politique et gouvernementale.

Mariame Béavogui
Mariame Béavogui

Au contraire, son activité politique fut guidée par l’égocentrisme, la fidélité aveugle et passive et “la gratitude quasi filiale” à Sékou Touré, selon le mot d’André Lewin (Diallo Telli. Le destin tragique d’un grand Africain). Psychologue, celui-ci dépista tôt la personnalité maniable de Béa. Il le préférait nettement à Saifoulaye, qu’il perçut (justement) comme son antithèse et (injustement) comme un rival.
Après ses recherches de terrain, R.W. Johnson (The Le PDG and the Mamou deviation) rapporte comment  Sékou Touré voulut faire de Béa son premier co-listier aux élections législatives du 2 janvier 1956, reléguant Saifoulaye Diallo au troisième rang. Les cadres et militants du PDG s’y opposèrent et Sékou dut inverser l’ordre des noms pour inscrire celui de Saifoulaye en deuxième position. Les deux candidats furent élus. Avec Barry Diawadou, ils formèrent la délégation parlementaire de la Guinée française à l’Assemblée Nationale Française à Paris. Sékou Touré se retrouva minoritaire —malgré lui — face à deux Peuls, dans la délégation parlementaire au Palais Bourbon.
Mais Sékou ne renonça pas pour autant à Lansana Béavogui. Au contraire, il en fit son compagnon inséparable et le nomma membre à vie du Bureau politique national et des gouvernements successifs du régime. Béa poussa le zèle au-delà du rationnel. Ainsi, précise Almamy Fodé Sylla dans L’Itinéraire sanglant, « si Sékou a, 30 ans durant, choisi, adopté et gardé Béavogui Lansana comme fidèle compagnon, c’est parce qu’il le sait capable d’accepter de jouer n’importe quel rôle dans son théâtre infernal. » Ainsi Sylla révèle comment Sékou et Béa contraignirent Elhadj Sidiki, le père de Lansana Béavogui, à  égorger une victime au cours d’une cérémonie de sacrifice humain à la Présidence.
Béa fit partiellement les frais de son compagnonage et de la co-gestion chaotique des affaires d’Etat. En effet, Béa fut successivement arrêté alors qu’il faisait escale à Accra (1966) et à Abidjan (1967). C’était là une violation flagrante de l’immunité diplomatique. Mais les gouvernements ghanéen et ivorien entendaient ainsi faire pression sur la Guinée pour obtenir :

  • le retour des officiels ghanéens résidant en Guinée avec Nkrumah — contre leur gré, avançait Accra
  • la libération de François Kamano, un haut-fonctionnaire ivorien emprisonné par Sékou Touré.

Dans les deux cas, l’arrestation de Béavogui provoqua un incident diplomatique et une brève crise bi- et multilatérale. On peut lire par exemple les souvenirs de John H. Morrow  dans First American Ambassador to Guinea.

Réagissant impulsivement le 30 octobre 1966, Sékou Touré ordonna la mise en résidence surveillée de Robinson McIlvaine, l’ambassadeur des Etats-Unis nouvellement accrédité à Conakry …
En récompense pour son dévouement et ses mésaventures, Lansana Béavogui reçut carte blanche pour courir les femmes guinéennes. Il se constitua un harem. Son palmarès dans ce domaine ne le cède qu’à celui, encore plus chaud, de Sékou Touré. Béa poussa l’ardeur au-delà des limites. Le couple Nouhou Cissé-Mariama Sow en fit notamment les frais. Les ébats entre cette autre dame de Labé et le Premier ministre, avaient lieu en effet au domicile conjugal des Cissé, à Madina-cité, au su et a vu de tout Conakry. En retour, Nouhou Cissé fut nommé successivement à la tête d’une entreprise d’Etat (Guinéelec) et gouverneur de Forécariah, où je le trouvai en 1978, en ma qualité de délégué du ministère de l’Education pour la supervision du déroulement des épreuves du baccalauréat. Porteur des enveloppes scellées des sujets, j’étais secondé par Cheick Ahmadou Camara—ancien ministre des finances—, alors frais émoulu de l’Institut Polytechnique G.A. Nasser (l’actuelle ‘université’).

Deux poids, deux mesures

Lansana Béavogui fut un participant-témoin actif tous les faux complots inventés par le PDG.
Et le régime du père de Mariame Béavogui sévit particulièrement contre la famille maternelle de la ministre de la Santé. En effet sur la liste des victimes du Camp Boiro, on relève les deux oncles (Sow Mamadou Bobo dit Bob et Sow Mamadou Oury dit Jules), respectivement l’aîné (?) et le cadet de feue Kadidiatou Sow (la mère de la ministre) et Binta Sow, la tante cadette de Mariame Béavogui.

Directeur-adjoint de Syli-Cinéma était un encadreur de nos activités de membres du Cinéclub universitaire, de concert avec ses collègues cinéastes, Akin, Costadès, Gilbert Minot, Moussa Kémoko Diakité, Sékou Oumar Barry, Marlon Baldé, Abdoulaye Dabo, etc.  Je me rappelle notamment qu’il nous invita en 1969 à une séance de projection de Commando-52, un film documentaire que deux journalistes Est-Allemands —se faisant passer pour des Allemands de l’Ouest— avaient réalisé sur les derniers moments de Patrice Lumumba.
Bob Sow fut traitreusement assassiné le 24 novembre 1970 pendant qu’il filmait les dégâts matériels de l’attaque guinéo-portugaise au Camp Samori. Un soldat l’abattit à bout portant dans une rafale de balles explosives. Eviscéré par l’impact des projectiles, et dans un ultime réflexe de survie, Bob Sow prit ses boyaux dans ses mains avant de s’écrouler.
Nous l’enterrâmes le même jour au cimetière de Camayenne au crépuscule. Au moment de l’ensevelissement, Sow Jules détacha un morceau du linceul et le trempa dans ce qui restait de sang coagulé du cadavre recroquevillé de son aîné. Il plia soigneusement la relique et la mit en poche. Quelques mois plus tard, il fut arrêté et croupit pendant des années au Camp Boiro. Après sa libération il s’exila en France.

Mort de Lansana Béavogui

La ministre de la Santé affirme que « ce sont les contraintes politiques circonstancielles qui ont entraîné l’exécution de mon père, sans qu’il ne soit personnellement ciblé par le Général Lansana Conté.»
Correction. Lansana Béavogui ne fut pas exécuté. Il tomba malade et mourut au Camp Kemè Bouréma de Kindia. La radio officielle annonça le communiqué du décès de l’ancien médecin, tout en censurant son statut de dirigeant du PDG.  Cela dit, il est probable que le régime du CMRN ne considérait pas Lansana Béavogui comme un adversaire sérieux. L’ancien premier ministre avait été déjà rejeté par Andrée (pour son fils Mohamed) et Ismael Touré (à ses propres fins). Selon la rumeur publique, Ismael et Béa s’accrochèrent verbalement d’abord, avant d’en venir aux mains.

Dernier point et non le moindre

Nonobstant les précisions ci-dessus, je dois souligner que Mariame Béavogui est une ‘nièce’ au sens africain élargi du terme. Elle est la fille d’une sœur de mon voisinage de Ley-Saare, l’un des quartiers historiques de la ville de Labé ; les autres étant Dow-Saare, Tata, Daaka, Dombi, Boowunloko,Donhoraa, ParayaKonkoola, Kuroola, Puntyun.

Feue Hadja Salamata, la grand-mère maternelle de Mariame, était une amie intime de ma mère. Madame la ministre devrait promouvoir donc autant son éducation labéenne, sa sensibilité Pullo et de sa lignée paternelle Loma. De façon impartiale et équitable.
Dans les années 1990, Mariame reprit le bâton et s’engagea sur le chemin de son père en créant un parti politique.
Elle mérite aujourd’hui les félicitations pour avoir abandonné ce chemin ingrat en faveur d’une inlassable quête du savoir.

Tierno S. Bah

Equilibrisme inapproprié, ministère superflu

Bah Amadou Oury, vice-président de l'UFDG
Bah Amadou Oury, vice-président de l’UFDG

Parmi les nouvelles appellations et nominations du gouvernement de A. Tidiane Souaré, un portefeuille et son titulaire inspirent quelques remarques.

  1. Au nom d’une certaine conception du gouvernement d’union, on note l’entrée au gouvernement de plusieurs figures de ce qui tient lieu d’opposition politique en Guinée. Ainsi, Amadou Oury Bah, vice-président de l’UFDG et ancien collègue de feu Alfa Ibrâhîm Sow et de Bâ Mamadou, s’est vu attribuer le portefeuille de la Réconciliation Nationale, de la Solidarité et des Relations avec les Institutions. Le nom du ministère est long. Certes. Mais il cache mal la superfluité voire l’aberration même de sa création. Au fond, on a tout simplement cherché à noyer le poisson en associant autant de bénéficiaires à la distribution des postes ministériels. Au détriment de la recherche de solutions aux problèmes qui étouffent le pays.
  2. Au plan politique, le président de l’UFDG, Cellou Dalen, se débarasse adroitement d’un vice-président qui, en tant que co-fondateur du parti, a plus d’ancienneté à la tête de l’UFDG. Après la mise à la touche de Bâ Mamadou —devenu président d’honneur— l’ancien Premier ministre a désormais la voie libre pour diriger la maison à sa guise. C’est la victoire d’un Diallo sur deux Bah !
  3. L’invocation de la Réconciliation Nationale procède de la démagogie et du cynisme. Elle dénote une volonté délibérée et un plan machiavélique, visant à torpiller l’impérieuse quête de justice pour les crimes commis durant un demi-siècle de dictature (Sékou Touré) et de despotisme (Lansana Conté).
  4. Il est étrange qu’un intellectuel de l’opposition se prête à cet équilibrisme inapproprié, typique des épigones du PDG, dont M. Bah Oury ne fait pas partie. A la tête de ce ministère-bidon et mort-né, il a tout à perdre. Rien à gagner !

Tierno S. Bah

Anthropologie et Camp Boiro

Intitulé “Race, Ethnie, et problèmes actuels” (http://www.guineepress.info), l’article de Dr. Thierno Amadou Diallo embrasse plus qu’il ne peut étreindre. Il a voulu couvrir en un article trois sujets (race, ethnie, génocide) à dimension encyclopédique. Résultat : des trois objectifs visés, il n’atteint qu’un seul, celui concernant les violations des droits de l’homme en Guinée.

En effet, il pose de façon concrète et poignante la question du génocide que la Guinée endure depuis la proclamation de la république, le 2 octobre 1958.

Camp Boiro et singularité guinéenne

Il souligne notamment “la singularité guinéenne” caractérisée par le fait que “les crimes commis depuis notre “indépendance” n’ont toujours été ni qualifiés, ni dénoncés de façon officielle, et donc pas jugés.” Il dénonce également “les négationnistes [qui] mettent en doute […] l’usine à morts symbolisée par le Camp Boiro”.
En particulier, son analyse de “la problématique du pardon” est absolument correcte. Et elle vient à-propos pour contrecarrer la position erronée des “réconciliationnistes” qui cherchent à noyer le poisson en parlant d’une commission de réconciliation. En réalité, ce dont le pays a besoin, c’est une version guinéenne de la Cour internationale sur les violations des droits de l’homme et les crimes cycliques contre l’humanité perpétrés par les régimes de Sékou Touré et de Lansana Conté.

Généralisations abusives

Cela dit, en ce qui concerne la race et l’ethnie, le texte de Dr. Diallo multiplie les citations livresques malheureusement dépourvues de références bibliographiques.
L’article pose plusieurs généralisations sans les étayer. On y lit par exemple :

  • “La race est une fausse différenciation de sous-groupes humains.”
  • “L’ethnie est construction intellectuelle.”

S’appuyant sur une étymologie latine et une classification sommaire, le document n’explicite aucune des  formules ci-dessus.
Par ailleurs, Dr. Diallo se réfère au Pr Albert Jacquard et à Tahar Ben Jelloun. Toutefois, il ne fournit aucun détail sur ces deux personnalités. Il assume probablement que le lecteur le connait déjà. On relève également des clichés du genre “Un sociologue français nous apprend.” De telles formules affaiblissent le style et obscurcissent le contenu de l’effort de Dr. Diallo.

Au-delà de ces lacunes méthodologiques, j’objecte fondamentalement contre l’affirmation de Dr. Diallo sur l’ethnie, qu’il réduit à “une construction intellectuelle”. En réalité, l’ethnie est une réalité historique, sociale, culturelle et humaine, qui a survécu aux ères industrielle et postindustrielle en Europe même.
Je me contenterai ici de citer l’éclatement des Balkans en une multitude de républiques fondées sur le particularisme —voire le blanchiment— ethnique (Slovaquie, Tchéquie, Croatie, Monténégro, etc.) De facto, l’ethnie est une entité millénaire dotée d’attributs réels (langue, religion, rites de passage, économie, noms, arts, etc.)

Par ailleurs, l’article de Dr. Diallo proclame : “nous sommes tous des métis génétiques”. C’est peut-être là une vérité de La Palisse car tout dans la nature participe de la matière cosmique et de la génétique. Toutefois, ces généralités n’ôtent rien à la spécificité des populations, sous-populations, groupes, sous-groupes et individus de la Terre. Et ce principe s’applique aussi bien aux animaux (humains, primates, non-primates) aux plantes qu’à la matière inerte.

Finalement, Dr. Diallo nous apprend que “les Guinéens actuels ont tous un “background” mixé de peulh, kissi, malinké, soussou, toma, sans oublier l’apport plus récent mais tout aussi essentiel des guinéens d’origine libanaise, française.” (sic!)
Primo, la question se pose de savoir s’il existe des Guinéens d’origine française ?
Secundo, l’affirmation est gratuite et dénuée de fondement (sondages statistiques, études de terrain). .”

Cette affirmation aurait dû reposer sur des sondages statistiques et des études de terrain. Hélas ! Elle manque de support rationnel, et demeure donc gratuite et dénuée de fondement.
En réalité, les Guinéens —actuels ou passés— n’ont rien à gagner en devenant “tous mixés”. Au contraire, ils ont tout à perdre dans un tel processus, qui reste heureusement hypothétique et invraisemblable.
D’une part, les communautés libanaise et française de Guinée sont microscopiques et urbaines. Elles ne peuvent pas influencer les relations sociales et matrimoniales au point d’influencer la complexion génétique des populations ruales, qui forment la majorité du pays.

D’autre part, la diversité est une donnée de la nature et de l’histoire. Elle sert de rempart insurmontable contre la proposition de Dr. Diallo, qui est inacceptable parce que dépourvue d’arguments qualitatifs et de preuves  quantitatives.
A l’opposé donc, il faut admettre l’évident et conclure que la survie, la préservation et sa conservation de celle-ci dépend du support historique, culturel et artistique de l’ethnie.

Histoire, culture et arts

La Guinée est un conglomérat des ethno-nations ci-dessous, que la France coloniale rassembla —par la diplomatie et le canon— dans le même territoire du même nom entre 1880 et 1912 approximativement :

Baga Fulbhe Jakanke Jalunke
Kisi Konon Kpèlè Landuma
Loma Mandenka Mani (Benty) Manon
Mikhifore Nalu Oneyan (Basari) Pajad (Badiaranke)
Sose Torobbhe Unye (Koniagi)

En conclusion, exclure ou réduire le rôle de l’ethnie dans l’évolution de la société guinéenne relève de la fiction et non de la réalité.

Tierno S. Bah