CNDD : clivage ethnique

Selon France-Info, une majorité s’est dégagée parmi les 32 membres du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD), et a désigné le Colonel Sekouba Konaté pour prendre la direction du nouvel organisme dirigeant. Toutefois le Capitaine Dadis Camara et ses proches se seraient ralliés, eux, derrière le Général Mamadouba Toto Camara, le plus haut gradé de l’équipe.
A deux ou trois erreurs près, le décompte numérique par ethnie du CNDD donne provisoirement le résultat suivant :

Maninka 12

  1. Lt-Colonel Abdoulaye Chérif Diaby
  2. Lt-Colonel Fodéba Touré
  3. Colonel Sékouba Sako
  4. Lt-Colonel Aboubacar Sidiki Camara
  5. Commandant Amadou Doumbouya
  6. Commadant Moussa Kékoro Camara
  7. Capitaine Kélétigui Faro
  8. Capitaine Kaman Condé
  9. St-Lieutnant Moussa Kéïta
  10. Adjudant Moussa Camara
  11. Mamadi Condé
  12. Dr Diakité Aboubacar

Forestiers (Kpèlè, Loma, Kisi, Manön, Könön) 8

  1. Colonel Sékou Mara
  2. Lt-Colonel Kandia Mara
  3. Commandant Mamadi Mara
  4. Commandant Bamou Lama
  5. Capitaine Moussa Gadis Camara
  6. Capitaine Konaté Béavogui
  7. St-Lieutnant Jean Claude Pivi
  8. St-Lieutnant Sa Alphonse Touré

Soussou 6

  1. Général Mamadou Toto Camara
  2. Lt-Col Mathurin Bangoura
  3. Commandant Almamy Camara
  4. Commandant Cheick Tidiane Camara
  5. Lieutenant Ansy ?
  6. Morciré Camara

Fulbe 4

  1. Lt-Colonel Mamadou Bah
  2. Lt-Colonel Mamadou Korka Diallo
  3. Commandant Oumar Baldé
  4. Aouder Bah
Clivage ethnique du CNDD
Clivage ethnique du CNDD

Les militaires Maninka sont ainsi plus nombreux. J’y vois là une répétition de l’Histoire.

On se souvient qu’en 1996, l’armée se mutina, fit pilonner le Palais des Nations, forçant le Général Conté à sortir de son bunker et à se rendre aux troupes haut les mains. Les soldats se lancèrent ensuite dans le pillage de magasins commerciaux privés, tout comme ils le firent en 2007. Puis vint le moment de désigner le chef de leur mouvement, qui s’était politisé au delà des revendications matérielles originales.
Trois noms furent avancés:

  • Commadant Kader Doumbouya, chef du Bataillon Autonome des Troupes Aéroportées (BATA) (beau-frère de Kaman Diaby, et mon promotionnaire au collège court de Conakry 1 et au lycée classique de Donka)
  • Commandant Yaya Sow, chef de l’artillerie du Camp Alfa Yaya (mon promotionnaire du lycée de Labé et de l’Institu Polytechnique G.A. Nasser de Conakry)
  • Capitaine Gbago Zoumanigui, du Bataillon Autonome des Troupes Aéroportées (BATA)

Les mutins ne purent se mettre d’accord. Bien qu’ayant dirigé le pilonnage du bureau présidentiel et de la radio, Yaya Sow se montra, dit-on, plus ou moins indifférent. Le choix resta donc, selon les rumeurs, entre Kader et Gbago. Ce dernier fut l’adjoint de Kader au BATA jusqu’au 3 avril 1984. A partir de cette date, ayant participé au coup d’Etat, le sous-lieutenant Zoumanigui devint membre du CMRN. Il avança en grade. Mais il tomba en disgrâce à la fin des années 1980. Il retourna donc à la caserne, où les évènements de février 1986 le trouvèrent.
La concurrence avec son ancien supérieur pour le leadership de la mutinerie eut lieu. Mais en dépit de leur arme commune de parachutistes du BATA, un clivage ethnique existait dans la candidature et le support des deux hommes au sein des troupes révoltées. Ce fut Kader le Maninka, contre Gbago le Forestier Toma.
Finalement, aucun d’eux n’ayant fait preuve de flexibilité, la troupe se découragea. Et Conté reprit le pouvoir, qui lui avait échappé. Gbago s’enfuit à l’étranger. Mais Yaya et Kader furent arrêtés, jugés et condamnés à de lourdes peines de prison, et radiés de l’armée. Ils purgèrent entièrement leur sentence et recouvrirent la liberté…

C’est pratiquement le même scénario qui se serait déroulé aujourd’hui 23 décembre 2008 au Camp Alfa Yaya Diallo. Comme quoi la mémoire des hommes est volatile et les leçons de l’histoire sont difficiles à retenir. En 1996, les militaires Maninka putschistes — également nombreux — se montrent solidaire de Kader, leur officier ‘représentant’, sous-prétexte que ce dernier avait commandé Gbago. Mais ce faisant, ils négligèrent un fait important :

Bien que moins gradé que Kader avant 1984, Gbago se prévalait de sa participation au coup d’Etat du 3 avril et donc d’une certaine expérience politique et d’exercice du pouvoir Etat par rapport à Kader.

De même le 23 décembre, ils ne prirent pas en compte le critère suivant :

Le Général Mamadouba Toto Camara est le seul officier général, précédant les officiers supérieurs : 9 colonels ou lieutenants-colonels. Comment peut-on le sauter pour désigner le Colonel  Sekouba Konaté à la tête du CNDD ?

Tout de même, se souvenant de leur mésaventure de 1996, les militaires rejettent sinon le suicide du moins la prison en rendant le pouvoir aux institutions civiles du régime de feu Lansana Conté. Ils se sont donc ralliés, selon les dépêches, à une solution de un compromis en la personne du Capitaine Moussa Gadis Camara, qui est Kpèlè (Guerzé).

Quelle sera la conséquence de ce premier désaccord au sein du CNDD, s’il parvient à traduire ses déclarations de prise en réalité ? Sera-t-il oublié et effacé par le temps ? Ou bien rebondira-t-il  entre des ‘frères ennemis’ à l’image de la lutte féroce et mortelle entre les Colonels Diarra Traoré et Lansana Conté.
Sékou Touré utilisa le zèle des deux officiers, alors respectivement Capitaine et Lieutenant, pour :

  • décapiter l’armée en 1969, dans le faux Complot Kaman-Fodéba, qui fut précédé par la politisation outrancière des forces armées et la création des comités d’unités militaires (CUM). Grâce à cet amalgame, des adjudants-chefs et des sous-lieutenants devenus commissaires politiques pouvaient commander capitaines et des commandants non-élus politiques. Diarra fut le deuxième président du CUM du Camp Samori.
  • organiser et exécuter le supplice des condamnés du 25 janvier 1971.

En fin de compte, la solidarité dans le crime durant les années 1970 se transforma en rivalité meurtrière au milieu des années 1980. Ils s’affrontèrent donc, ouvertement et en sous-main, d’abord au sein du CMRN, et ensuite publiquement lors de l’affaire dite du complot Diarra Traoré. Feu Lansana Conté triompha de façon sanglante : il fit fusiller les parent mâles et les proches compagnons de Sékou Touré et Diarra Traoré le 19 juillet 1985.

On peut tirer de ce qui précède au moins cinq enseignements :

  1. LeCNDD inverserait la hiérarchie militaire et serait mal parti si un Capitaine, en l’occurrenceMoussaDadisCamara, se retrouve à la présidence de l’organisme, au-dessus de 17 de ses supérieurs, à savoir :
    • 1 Général
    • 2 Colonels
    • 7 Lieutenants-Colonels
    • 7 Commandants
  2. Les membres Maninka du CNDD se basent apparemment sur le critère du grade pour dire que le Colonel Konaté — qui commande le même Bataillon autonome des troupes aéroportées (Bata) que Kader Doumbouya dirigeait en 1996 — est hiérarchiquement supérieur au Capitaine Moussa. Cela est évident. Mais, d’une part, la valeur ne découle pas forcément du grade, et d’autre part, la comparaison des grades s’applique aussi entre le Colonel Konaté et le Général Toto. Pourquoi préfèrent-ils le Colonel au Général ? Est-ce parce que l’un est Maninka, comme eux, et que l’autre est Soso ? L’argument hiérarchique cache peut-être l’affinité ethnique. Mais il ne tient pas debout.
  3. Le premier communiqué radiodiffusé du CNDD avait promis l’équilibre ethnique de ses membres. En jettant un coup d’oeil sur les chiffres ci-haut, on voit qu’il n’en est rien. La démagogie pointe-t-elle déjà le bout de l’oreille. Ou alors serait-ce que les militaires manipulent si mal les nombres ? Un volontaire devrait se présenter pour dispenser un cours accéléré d’arithmétique aux nouveaux dirigeants, en insistant sur le calcul des proportions et des pourcentages.
  4. Plantée par Sékou Touré dans la culture politique postcoloniale et dans les institutions d’Etat, l’ethnocratie continuera de miner les rapports entre les dirigeants guinéens pour longtemps.
    Le changement n’aura lieu que le jour où l’Etat sera dépersonnalisé et recentré sur une Constitution et des lois applicables à tous.
  5. Pendant que les dirigeants civils et militaires guinéens se disputent des titres pompeux et des parcelles d’autorité vides ou viciées par cinquante ans de dictature, la recolonisation de l’Afrique et de leur pays suit inexorablement son cours. Et hier comme aujourd’hui, l’accent est mis sur l’exportation des ressources naturelles au détriment de l’éducation de la jeunesse et de la formation des travailleurs. Une telle politique perpétue le Pacte colonial du 19è siècle, qui assigne à l’Afrique le rôle de réservoir de matières brutes et de dépotoir de produits manufacturés bon marché.

La sagesse populaire enseigne pourtant que les sauterelles en train de frire dans la même casserole ne devraient pas se donner des coups de pattes. Mais il n’y pas de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

Tierno S. Bah

Continuité ou rupture

Pour les juristes et les tenants du status quo, le coup d’Etat est une anomalie. Qu’il soit civil ou militaire. La normalité, selon eux, tient au respect de la Constitution. Toute règle a une exception. En l’occurrence, la Guinée est l’exception. Vu la crise profonde dans laquelle le pays se débat depuis des décennies, le coup d’Etat est nécessaire. Pourquoi ?

Pour rompre la continuité et briser la chaîne toxique du trio Sékou TouréLansana ContéAboubacar Somparé. Trois politiciens qui ont pour dénominateur commun la dictature, l’autocratie, la démagogie, la répression et la corruption.

Consciente de la nécessité d’éviter le piège constitutionnel actuel, l’armée doit s’unir pour opérer un changement pacifique et une rupture profonde avec la traditon répressive l’Etat-policier guinéen. A défaut, il faut craindre le chaos  découlant du conflit entre le désespoir des citoyens acculés dans la misère et le cynisme des dirigeants résolus à protéger leurs privilèges.

Quoiqu’il en soit on sait que [l’ex] président de l’Assemblée nationale força la voie pour arriver au perchoir. Si son institution n’est pas politiquement monocolore — notamment en raison de la présence de l’UPR de feu Siradiou Diallo —, elle n’en fonctionna pas moins comme une chambre à écho de l’exécutif. Même si, par instinct de conservation contre les pillages des forces de sécurité et les massacres de l’armée, l’assemblée rejeta la prolongation de la loi martiale en 2007. Ce fut là l’unique contradiction au président Lansana Conté exécutif de la part de l’Assemblée nationale.

Mise en garde
Aboubacar Somparé ne reculera devant rien pour assouvir son ambition présidentielle. Alors qu’il était ambassadeur de Guinée à Paris, cet ancien membre du Comité central du PDG et de la commission d’enquête du Camp Boiro supervisa la tentative d’enlèvement de Ibrahima Baba Kaké pendant la visite officielle du président Ahmed Sékou Touré en France en 1982.
L’accession éventuelle de Somparé à la magistrature suprême assurerait la continuité de la dictature du PDG.
Par contre, son éviction signalerait le début de la rupture avec l’oppression qui sévit en Guinée depuis 1958 et qui a ruiné le pays.

Continuité ; le droit d’ingérence

Quant aux voix qui appellent au respect des dispositions constitutionnelles, elles sont certainement à l’abri de la pauvreté matérielle, morale et intellectuelle imposée à la Guinée par les régimes de Sékou Touré et Lansana Conté. Ces voix ont assisté, indifférentes ou impuissantes, aux souffrances des populations guinéennes. Elles n’ont pas pu ou voulu amener les deux dictateurs guinéens à rectifier leur politique catastrophique. Et pourtant ces voix auraient dû répondre oui à l’interrogation biblique “Suis-je le gardien de mon frère?”. Dans un élan de solidarité humaine, elles auraient dû venir au secours des populations guinéennes en détresse politique, économique, sociale et culturelle.  Au nom du droit d’ingérence qu’implique la fraternité humaine. Au nom de l’interdépendance du genre humain, éloquemment formulée en 1963 par Martin Luther King, Jr. du fond de sa prison ségrégationniste de Selma (Alabama):

Injustice anywhere is a threat to justice everywhere.
(L’injustice où quelle soit est une menace à la justice partout ailleurs.)

Les institutions multilatérales, les états et des voix vertueuses condamnent aujourd’hui la tentative des officiers et soldats de l’armée guinéenne de faire changer la Guinée de cap. Soit. Mais qu’on se le dise bien, les évènements en cours à Conakry sont avant tout une affaire guinéenne. Et les auteurs du coup d’Etat doivent écouter leur conscience et barrer la route à la légalité illégitime de Conté et consorts.

Rupture : décision et indécision

La rumeur fait état du refus du Général Mamadouba Toto Camara de prendre les rênes du Conseil National de Démocratie et de Développement (CNDD). Cela est regrettable. Poursuivi par la jalousie de feu Lansana Conté, il fut arrêté et gardé à vue au Camp Alfa Yaya Diallo en 2006-2007. On ignore les raisons et les motivations derrière l’attitude du Général Toto. Elle rappelle curieusement celle du Capitane Mamadou Baldé, qui, en juillet 1985, remit à Lansana Conté le pouvoir qu’il avait déjà en mains. Il fut par la suite traité en adversaire, et temporairement écarté de l’armée.
Le général Camara a été souvent cité comme un défenseur de la république, au sens originel du terme, c’est-à-dire littéralement de la chose publique. Il ne devrait pas s’embarrasser de scrupules. Il sait combien les dirigeants civils ont fait violé à l’armée son serment de protéger et de défendre les populations civiles guinéennes, de 1958 à 2008.
L’heure du changement a sonné. Au Général Camara et à ses pairs et cadets militaires d’embarquer le train, de rester en gare ou de basculer dans la poubelle de l’histoire .

Tierno S. Bah

Mort du Général Lansana Conté

Général Lansana Conté, diminué par la maladie, Conakry, 2008
Général Lansana Conté, affaibli par la maladie, Conakry, 2008

La mort du Général Lansana Conté (1934-2008), hier 22 décembre, crée une période d’incertitude en raison de la nature personnelle de son pouvoir.

Mais l’évènement était aussi porteur d’espoir de changement, c’est-à-dire de rupture avec le piège de Sékou Touré, qui, depuis 50 ans, enferme le pays dans la dictature et ses corollaires : oppression, résistance, répression, corruption, pauvreté.

Lansana Conté, Sékou Touré et le Hakkè

Le pouvoir d’Etat est arbitraire et absurde en Guinée. Et ses détenteurs — Sékou Touré et Lansana Conté — paient le prix. Les potentats guinéens auraient prendre note de ce dialogue, dans Dramouss, dans lequel le père de Camara Laye parle du hakkè ou punition, que Dieu inflige au chef pour son injustice et sa méchanceté. Voici la conversation :

— Et qu’est-ce qui fait donc plier le chef, Père ?
— Ce qui cause la déchéance du chef, plus que la révolte populaire, c’est le « hakkè », c’est-à-dire les injustices qu’il commettrait à l’égard de son peuple.
— Cela signifie que Dieu ne soutient le chef que lorsque celui-ci se montre juste et bon ?
— Oui, dit-il.
— Mais qui est-ce donc, le chef ?
— Le chef, c’est le vice-président du gouvernement. Désormais, il a le pays dans ses mains.

Au cours d’un demi-siècle de règne les présidents Touré et Conté furent impitoyable pour la Guinée.

Mais le sort n’a pas non plus été tendre pour eux avec l’âge.
Atteints  de tabagisme, leur toxicomanie ne le cédait qu’à leur mégalomanie. Ils furent frappés, respectivement, de syphilis cardiaque et de diabète aigu.  Ils traînèrent la maladie pendant huit années à peu près : Sékou Touré  (1976-1984, Lansana Conté (2000-2008). Ils moururent presque au même âge. Obsédés par le pouvoir absolu, peu soucieux du sort des populations, l’idée d’alternance ne leur effleura pas l’esprit. En conséquence, ils ne conçurent jamais l’éventualité d’une élection démocratique pour leur succession. Un tel changement était exclu sous leur règne.

Régimes fragiles

Ils croyaient avoir bâti des régimes durables. Erreur. Leur totalitarisme ne leur survécut pas. Celui de Sékou Touré s’écroula le 3 avril 1984, une semaine après la mort du dictateur, le 26 mars à Cleveland, USA.
Quant à celui de Lansana Conté, il ne tint que quelques heures.

Armée guinéenne

  • Qui sont les nouveaux maîtres de l’Etat ?
  • Pourquoi les militaires ont-ils attendu la mort des tyrans pour intervenir ?
  • Les promesses non tenues (procès des dirigeants du PDG, publication du Livre Blanc sur la dictature du PDG) et la gestion catastrophique du Comité militaire de redressement national (CMRN) sont encore fraîches à la mémoire. Peuvent-ils légitimement parler de corruption et de démocratie après avoir participé pendant cinq décennies à l’oppression et à la gabegie guinéennes ?
  • Qu’est-ce que la nouvelle équipe réserve à la Guinée, au-delà des mots ?

Tierno S. Bah

Adieu, Miriam

Miram Makeba (1932-2008)
Miram Makeba (1932-2008)

Comparant sa voix au doux son d’un rossignol, ses parents et amis encouragèrent Miriam Makeba à chanter. Elle s’y mit de tout coeur et connut rapidement un succès local. “Son style distinct, qui enchanta le monde entre les 1960-70, combinait les mélodies traditionnelles africaines, le jazz et la musique folklorique, moulés dans les rythmes uniques et vibrants des bidonvilles d’Afrique du Sud.”

La carrière internationale de Miriam Makeba débuta à Londres vers 1959. Elle prit de l’envol à son arrivée à New York  en 1960. Cette même année, le gouvernement d’Afrique du Sud la bannit de son pays natal. Elle ne le reverra que 31 ans plus tard, en 1990, après la libération de Nelson Mandela. A New York, Miriam se produisit au Village Vanguard et dans d’autres haut-lieux du show business métropolitain. Mais sa notoriété augmenta largement grâce à son inoubliable duo avec Harry Belafonte, militant actif et soutien financier généreux du Révérend Martin Luther, Jr. dans la lutte pour l’émancipation des Noirs américains.
En 1962, Miriam chanta avec Marilyn Monroe pour l’anniversaire du président John  Kennedy à Madison Square Garden. Elle multiplia les tournées en Europe et aux Etats-Unis.
En même temps, toujours sensible au sort de son pays, elle redoubla ses attaques et se tailla un rôle à part dans la lutte contre l’apartheid.
En 1968, elle épousa en secondes noces Stokely Carmichael alias Kwame Touré. L’union avec le dirigeant du Black Panther Party lui valut d’être fichée par le FBI. Tous ses engagements de concerts et ses contracts d’enregistrements aux USA furent annulés.
Elle décida de s’établir en Guinée. Quel destin étrange et paradoxal pour cette admirable militante anti-apartheid. Elle acceptait ainsi un autre apartheid —la dictature de Sékou Touré— comme terre d’exil. Et, que l’étoile du régime pâlissait au quotidien, elle en devint un porte-parole sur la scène internationale. En plus de la nationalité guinéenne, les autorités lui accordèrent un terrain à Dalaba, au sud du Fuuta-Jalon. Elle y construisit une case de repos aujourd’hui abandonnée.

En 1967, elève au lycée de Labé, je la revois encore voluptueusement enlacée dans les bras de Sékou Touré, tiré à quatre épingles, à un bal au Palais de La Kolima, hâtivement construit en 1965 par le gouverneur de région, Emile Condé. Elle et son présidentiel cavalier ouvrirent la soirée dansante en exécutant un boléro sensuel. Le couple s’éclipsa peu après pour l’intimité de la Villa Silly, dans le quartier de Tata, aux abords de l’aéroport de Tyogge.
A Conakry, les orchestres nationaux Balla et Keletigui reçurent l’ordre de l’accompagner. Elle sortit un ou deux albums avec Balla, en compagnie du brillant Dr. Sékou Diabaté (guitare solo, et cousin aîné de Sékou Diabaté Bembeya alias Diamond Finger), Nestor (vocaliste), etc.
En 1969, étudiant à l’IPGAN, je la rencontrai personnellement Conakry à l’accueillant domicile de Dr. et Madame Sultan à Landréah. Je sollicitai et obtint gracieusement sa photo dédicacée.
Par la suite, le standing international et le répertoire musical de Miriam accusèrent le coup de son relatif isolement guinéen. Par exemple, elle fut contrainte de remodeler son  répertoire au détriment de la kwela populaire et de la vitalité des ghettos sud-africains. Elle adopta graduellement la sonorité afro-cubaine des musiciens guinéens.
Après l’attaque du 22 novembre, Miriam monta au créneau. Elle créa Jiginnira et d’autres chansons tristes qui reflétaient l’atmosphère politique macabre du pays.
Au milieu des années 1970, en vraie artiste non-conformiste, elle se maria avec Bah Ibrahima ‘Bajo‘, de loin son cadet et mon promotionnaire du lycée de Labé.
Peu après elle fit inscrire des étudiants sud-africains à l’Institut Polytechnique G.A. Nasser de Conakry. Après deux années de calvaire, tous demandèrent  à être transférés en Tanzanie ou en Zambie.

A la fin des années 1980, la tragédie familiale frappa Miriam par la mort “insensée” de son unique fille. Elle raconte dans son livre autobiographique le violent choc culturel qu’elle ressentit à l’heure de l’enterrement.  Les officiels et les prélats lui signifièrent que conformément à la tradition musulmane, elle ne pouvait accompagner Bongii à sa dernière demeure au cimetière de Camayenne.

Miriam Makeba, portant le jubaade, la coiffure des femmes Fulbe du Fuuta-Jalon
Miriam Makeba, portant le jubaade, la coiffure des femmes Fulbe du Fuuta-Jalon

En 1985 Miriam s’installa en Belgique. L’abolition du régime de l’Apartheid lui permit de rentrer au bercail en 1990. L’ex-président Thabo Mbeki la nomma par la suite Ambassadrice spéciale de l’Afrique du Sud. Apparemment non repentante, elle effectua une visite à Conakry en 2003. Au cours d’une rencontre télévisée avec des anciennes militantes du PDG, elle entonna une des ballades des années 1970. Prise de nostalgie, l’audience reprit en chœur et en larmes. Ensemble, les participantes de la réunion manifestèrent leur regret d’une période —partiellement révolue et sombre— de l’histoire de la Guinée.
L’instant résumait visuellement le destin contradictoire de Miriam Makéba, fait de hauts et de bas. En effet, réfléchissant sur la complexité de sa vie, elle confia à un journaliste de Salon en 2000 : “Ma vie a été comme un jeu de yo-yo. Aujourd’hui, je suis en dîner avec des présidents et des empereurs,  et demain, je me retrouve en train de faire de l’auto-stop. J’accepte mon sort en me disant, tiens, peut-être que c’est prédestiné, qu’il doit en être ainsi.  Et que c’est ma raison d’être ici-bas.”

L’aéronef transportant le cercueil de Mama Africa atterrira demain mercredi 12 novembre 2008 à Johannesburg. Mandela et ses compatriotes, l’Afrique et le monde tout entier lui diront adieu, en peine pour la perte physique, mais reconnaissants pour l’admirable oeuvre qu’elle nous lègue.

Tierno S. Bah

Tractations gouvernementales : perdants et gagnant

Youssouf Diallo
Youssouf Diallo

Après moult tractations et un retard mystérieux, Tidiane Souaré a finalement annnoncé la composition de son gouvernement. Les manoeuvres de coulisse ont notamment permis à Mamadou Sylla, le protégé et partenaire d’affaires du président Lansana Conté, d’acquérir une nouvel espace d’action. Evincé du patronat pour le ministère du développement industriel, des Pme et de l’artisannat, Youssouf Diallo est l’un des perdants du récent épisode de la lutte des clans autour du général malade. Il quitte un poste dirigeant de premier plan pour la 21e position hiérarchique et protocolaire au sein du nouveau cabinet.

Démotion et neutralisation

Karl Marx a dit que lorsque l’histoire se répète, la première fois c’est comme tragédie et la seconde comme farce.  Depuis 1958, les cadres Fulɓe se détourne de leur destin “national” pour se confiner dans une position de tâcheron ou de figurant gouvernemental.

  1. En 1958, Barry Diawadou et Barry III furent les premiers à commettre ce sacrilège en fusionnant dans le PDG au lieu de rester dans l’opposition et fournir ainsi un contrepoids —si minime fut-il— à l’ambition de Sékou Touré. Ils n’eurent même pas l’élégance de consulter leurs collègues (Koumandian Keita, Karim Bangoura, etc.) ou leurs militants. Ils acceptèrent des positions au sein du  gouvernement, respectivement en tant que ministre de l’éducation nationale et secrétaire d’Etat à la présidence. Dix ans plus tard, en guise de remerciement, Sékou Touré les fit assassiner, successivement le 26 mai 1969 et le 25 janvier 1971. La plupart de leurs anciens compagnons les suivirent dans l’au-delà à partir du Camp Boiro.
  2. En 1963, un mois après avoir décliné son élection comme secrétaire général du PDG au séminaire de de décembre 1962 (Foulaya, Kindia) Saifoulaye Diallo commit la même erreur. Il abandonna la fonction de président de l’Assemblée nationale pour devenir ministre d’Etat. Ce fut le début d’une dégringolade qui épargna sa vie de justesse, mais qui condamna nombre de ses fidèles et parents à la torture et/ou à la mort au Camp Boiro.
  3. Comparaison n’est pas raison, et ressemblance n’est pas correspondance. Mais faisons un bond dans le temps pour rapprocher le comportement de Youssouf Diallo de celui des prédécesseurs ci-dessus. Evidemment, mon propos n’est pas de vouloir élever l’homme d’affaires Youssouf Diallo à des cîmes sociales et historiques qui ne lui collent guère. Mais il existe un similitude, un dénominateur commun aux trois cas envisagés ici. Ils se caractérisent tous par la primauté de l’intérêt personnel sur la société guinéenne.
    Youssouf Diallo laisse au patronnat des personnes qui voyaient en lui un leader capable de tirer l’embryonnaire secteur privé des griffes d’un groupe de commerçants illétrés et parasites. Ils se sont battus bec et ongles pour le maintien et le succès de sa présidence. A-t-il pensé à eux avant d’accepter sa nomination ? S’est-il soucié du devenir de l’institution patronale avant d’abandonner son poste électif pour une désignation où il est à la merci du prochain décret de remaniement gouvernemental ? Si non, le rappel du rôle de ses aînés souligne la cécité des cadres guinéens, qui semblent avoir adopté comme devise : être ministre à tout prix et mourir.
  4. L’individualisme féroce et la fascination pour la fonction ministérielle et la branche exécutive de l’Etat, n’est pas l’apanage Fulbe. Ces deux comportements sont la cause et la conséquence du sous-développement mental, intellectuel et matériel de la Guinée. Un pays où aucune région ou ethnie ne détient la majorité démographique. Toutefois, les Fulbe détiennent une certaine pluralité. En tant que comme le lieutenant-colonel Kaba 41 Camara l’écrit : “Si Sékou a  eu les mains libres au point de tout se permettre sans hésitation ni bornes,  c’est que les grands leaders tels que Barry  Diawadou et Barry III, croyant bien faire, ont délibérément  fondu leurs partis, le BAG et le Parti socialiste, dans le RDA de Sékou afin que l’indépendance de la Guinée ait lieu. Pour l’Histoire, ils ont  trahi. Diawadou et Barry III sont  tous deux Peulhs, et si la Guinée est devenue très rapidement colonie  française, si les Français sont partis de la Guinée  en la laissant dans les mains du seul Sékou, si Sékou règne dans la quiétude, c’est par la faute des Peulhs.”
    Soit Youssouf Diallo n’est pas conscient de cette histoire tragique, soit il lui ne accorde aucune importance. Certes, aucun danger mortel ne le menace. Au lieu du Camp Boiro direct, le régime tragi-comique de Conté utilise le d& Mais, en acceptant de troquer l’action à la tête du patronnat  pour un rôle gouvernemental éphémère et marginal, il confirme la véracité de la maxime de Karl Marx.

Tierno S. Bah