Un pas en avant, huit en arrière

On espérait un pas en avant avec l’annonce, vendredi 6 février, d’une rencontre entre le président du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD), capitaine Capitaine Moussa Dadis Camara, les forces sociales et les formations politiques.

Malheureusement, 72 heures plus tard, au cours de ladite réunion — tenue lundi 9 février—, le chef de la junte a fait 8 pas en arrière.
Je me base ici sur le compte-rendu de Guinéenews pour passer en revue l’intervention du chef de l’Etat guinéen.

Le monde est tel qu’un régime militaire ne peut pas durer au pouvoir.

Capitaine Dadis fait une généralisation abusive. On ne peut pas mettre tous les régimes militaires dans le même sac, même au 21e siècle. Il y aura toujours des coups d’Etat et des insurrections armés pour balayer des dictatures, gagner en légitimité et en longevité politique. Cuba en donne l’exemple,  imparfait naturellement.

L’Armée ne va pas s’éterniser au pouvoir.

Il s’agit bien sûr ici d’un cliché et d’une figure de langage. Car rien n’est éternel sinon l’Eternel. Mais l’impatience des Guinéens à voir l’armée regagner ses casernes est grande. Car c’est la même armée qui est au pouvoir depuis 1984. Certes, il y a eu la Loi fondamentale et les élections présidentielles et législatives. Mais tout le processus fut entaché d’irrégularités et de fraudes massives. La  dictature et la répression firent le reste pour dépouiller général président Lansana Conté de toute légitimité à partir des années 1990.

… mais ce pouvoir, que nous allons donner aux civils, ce sera un civil qui a été propre. Un civil qui ne s’est pas impliqué dans les affaires de l’Etat, qui n’a pas détourné !

Ce sont les urnes qui doivent désigner le futur président démocratique de Guinée. L’armée devra, de gré ou de force, se plier aux résultats des élections. Ce n’est pas à elle de nommer ou d’approuver son successeur. Le CNDD devrait dès maintenant s’engager à partager le pouvoir avec un Conseil national de transition, suggéré par les forces sociales.

« C’est pourquoi, poursuit-il,  j’ai attaqué et continue à attaquer tous les précédents gouvernements qui se sont enrichis illicitement sur le dos du peuple.

C’est là une contradiction majeure du capitaine Dadis. Il proclame son honnêteté sur les Livres saints (Bible et Coran). Mais il ne peut admettre que les gouvernements qu’il dénonce si ardemment furent tous nommés par Lansana Conté. S’il s’attaque à eux, il s’en prend implicitement à son défunt guide et père spirituel.
Il appartient à une justice indépendante, non inféodée au pouvoir exécutif, de statuer sur les accusations de délits économiques et financiers portées contre des citoyens. Etant entendu que les  suspects jouiront de leur droit fondamental à la défense contre l’accusation.

seulement j’ai le courage de vous dire que tous ceux qui ont servi le feu Général Conté – Lansana Conté n’était pas mauvais en lui-même – dans la malhonnêteté, en pillant nos deniers publics, en faisant des entreprises, des comptes bloqués pour ternir…et revenir commander le peuple de Guinée, le peuple va les juger.

Si Lansana Conté n’était pas corrompu, pourquoi rabaisser sa fonction de premier magistrat en libérant personnellement Mamadou Sylla de prison en décembre 2006. Celui-ci était pourtant — il l’est toujours — accusé de détournements de fonds de l’Etat. Cela ne l’a pas empêché de prêter dix milliards de francs à l’organisation du cinquantenaire, l’an dernier.

Jean Claude Diallo, 1997
Jean Claude Diallo, 1997

Le fait est que Lansana Conté ne tolérait pas d’honnêteté autour de lui. Les ministres qui voulurent imposer la probité dans leur département furent vite remerciés. Ce fut le cas de Dr. Mamadou Pathé Diallo, Dr. Bana Sidibé, etc. Quant à Jean-Claude Dialloet Louncény Fall, ils démissionnèrent devant l’incurie érigée en méthode de gouvernement par Conté.

Nous n’avons aucun état d’âme en ce qui concerne les audits. Tous ceux seront cités, seront interpellés et jugés. Ce n’est pas à nous de les juger.

Le CNDD a suspendu toutes les institutions de la république. A commencer par la Constitution, suivie de la Cour suprême et des instances judiciaires du pays, etc.
Comment peut-on donc juger des accusés dans un régime militaire d’exception régi par l’humeur de son chef ?
Par ailleurs, tant que les audits n’incluront pas l’enquête sur la fortune de Lansana Conté, ce sera du deux poids deux mesures. Mais comme l’a dit Abraham Lincoln, on peut tromper une partie du peuple tout le temps, mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps.

ceux qui “se sont enrichis sur le dos du peuple pour créer des partis politiques. Mais le peuple est mûr, il ne va  pas tolérer ces apatrides, ces traitres !

Capitaine Dadis emprunte ici la langue de bois du Parti démocratique de Guinée et de Sékou Touré par l’usage du jargon démagogique et coercitif : peuple, apatrides, traîtres. C’est une marque infaillible de l’intolérance et du penchant autocratique de l’orateur.

Il n’ y a plus de trafic d’influence. Peuple de Guinée, je vous demande de n’avoir peur de personne. L’armée est là comme garant de la liberté.

Ce passage s’inscrit dans la même veine que le précédent. Depuis sa prise du pouvoir, capitaine Dadis Camara n’a pas franchi le Kilomètre 36 pour sortir de Conakry et visiter les préfectures du pays.  Il tourne en rond entre le Camp Alfa Yaya et la presqu’île de Tombo  — erronément appelée Kaloum.

[Dans la toponymie des autochtones de Conakry (les Baga), Kalum désigne le territoire qui s’étire en ligne droite entre le Pont des Pendus et la Baie de Sangaréya, laissant au nord la sous-province de Kaporo.]

Qu’est-ce que le président du CNND sait donc de ce peuple qu’il invoque si pompeusement ?
Cela dit, du Complot Ibrahima Diallo (1960) aux tueries de 2006-2007, l’armée guinéenne a toujours participé à l’oppression et à la répression qui ont plongé la Guinée dans l’abysse de la pauvreté économique, politique, sociale, culturelle et intellectuelle. Les militaires sont à la fois auteurs et instruments zélés de l’étouffement des libertés fondamentales et des droits de l’homme. En particulier, devenue un fourre-tout, l’armée de Lansana Conté est massivement infiltrée par des “délinquants, voleurs, et drogués.” (Elhadj Biro Diallo).

Aujourd’hui, les forces armées et de sécurité sont incapables d’assurer la quiétude et la protection de l’habitant, qui est attaqué régulièrement chez lui par des bandits armés jusqu’aux dents et portant l’uniforme.

Les hommes des mêmes institutions rançonnent impunément les voyageurs sur les routes du pays.

Il est donc absolument prétentieux, cynique et absurde de présenter l’armée comme “le garant de la liberté”. Quelle liberté?

La Guinée est à l’ère d’une ‘nouvelle révolution progressiste’. C’est la toute dernière chance que le peuple de Guinée a.”

Bien avant la naissance de capitaine Dadis Camara, Sékou Touré avait proclamé l’avènement d’une “révolution populaire, transcendante, globale, multiforme…” Il annonça également la ‘création’ d’un homme nouveau. Mais il n’attendit pas la gestation — improbable — de cet être hypothétique et mythique ; il en broya le fœtus dans les geôles du Camp Boiro.
Le chef de la junte a donc beau jeu, à son tour, de se déclarer révolutionnaire progressiste. Les Guinéens ne sauraient s’y tromper, car chat échaudé craint l’eau froide.
Quant à décréter la dernière chance de la Guinée, c’est faire montre d’immodestie et d’arrogance.
En vérité, ce pays n’a aucune chance de s’en sortir tant que capitaine Moussa Dadis Camara et le CNDD ne ravaleront pas leur orgueil — irritant et injustifiable — pour s’asseoir et discuter sérieusement avec leurs concitoyens autour de la déclaration des forces sociales.

Tierno S. Bah

Armée guinéenne : écuries d’Augias

Général Sekouba Konaté, ministre de la défense et no.3 du Conseil national pour la démocratie et le développement dirigé par capitaine Capitaine Moussa Dadis Camara, parle d’assainir les rangs de l’armée, infiltrés par des éléments mafieux qui sèment la terreur en Guinée.
L’intention est louable mais l’effort est prodigieux, improbable voire impossible. Au prime abord, on pourrait le comparer au nettoyage des écuries d’Augias.

Général Sekouba Konaté, vice-président du CNDD, ministre de la défense
Général Sekouba Konaté, vice-président du CNDD, ministre de la défense

Dans la tradition gréco-romaine, le lavage des écuries d’Augias est le 5e des douze travaux d’Hercule. Le roi grec Augias possédait de nombreux troupeaux de chevaux, parqués dans des écuries négligées et sales. Hercule, le héros légendaire, s’engagea à les  nettoyer. On lui accorda des mois pour accomplir la besogne, mais Hercule réalisa l’exploit en un seul jour. Il s’y prit en faisant couler les flots de deux cours d’eau voisins à travers les étables.

Toutefois, le balayage de l’armée guinéenne requiert des efforts colossaux qui , en vérité, surpassent le nettoyage des écuries d’Augias. Il s’agit ici bien sûr d’une figure de style car les casernes de l’armée ne sont pas des enclos d’animaux. Bien au contraire, elles sont habitées par des humains, sains de corps et d’esprit, mais commis par deux dictateurs, depuis 1958, à des violations cycliques du droit fondamental des citoyens à la vie et à la liberté.

Général Konaté et le CNDD pourront-ils réaliser un miracle ? L’on verra bien.

Armée. Un diagnostic superficiel

En attendant, le ministre de la défense pose un diagnostic superficiel en réduisant le problème à une question d’indiscipline :

« Nous devons être disciplinés, dit-il. C’est pour cela que partout où nous sommes passés, nous avons enfin ce mot d’ordre : la discipline. Si on veut que les subordonnés soient disciplinés, les chefs doivent être transparents d’abord. »

L’indiscipline de l’armée guinéenne est vécue par les populations au quotidien. Ellle est également connue dans le monde entier. Mail en l’occrrence, le diagnostic est inexact car il décrit l’un des symptômes sans pour autant identifier les causes réélles du profond mal de l’armée. Général Konaté émet quelques formules lapidaires devant la radiotélévisées. Mais il devrait savoir, autant — sinon mieux — que toute autre personne, que l’amélioration de la situation au sein des forces armées requiert plus d’effort que la suggestion contenue dans son opinion sommaire. Car la réalité est que les contradictions de l’armée sont enfouies dans un demi-siècle d’Etat policier et de terrorisme politico-militaire.

Le fait est que dans leur descente aux enfers, les forces armées ont traversé trois périodes, au cours desquelles elles ont subi trois mutations décroissantes, allant de mal en pis  :

  • L’armée de Fodeba Keita, professionnelle et complice de la dictature du PDG (1959-1969)
  • L’armée de Sékou Touré, ultra politisée et génocidaire  (1969-1985)
  • L’armée de Lansana Conté, affairiste, génocidaire et indisciplinée (1985-2009)

L’étude de ces phases pourrait remplir des rayons de bibliothèque pour chacune d’entre elles.  Je me contente ici d’esquisser les aspects principaux en trois blogs successifs, en commençant par le début.

L’armée de Fodéba Keita, professionnelle et complice de la dictature du PDG (1959-1969)

Le 27 novembre 1958, deux mois après le referendum constitutionnel du général Charles de Gaulle, Sékou Touré annonce la couleur et jette les bases de la répression en déclarant :

« Quiconque veut contrecarrer l’indépendance de la Guinée sera châtié. »

Il parlait devant la 2ème Conférence nationale des cadres du PDG, auquel les anciens rivaux, Barry Diawadou et Barry III, s’étaient ralliés à leur détriment politique et physique.

Sékou Touré pouvait d’autant plus menacer que son ministre de la défense et de la sécurité, Fodéba Keita, était prêt à :

  • Créer les instruments de coercition, c’est-à-dire les forces armées et de sécurité, tout en privant le système judiciaire de toute indépendance.
  • Accuser de complot toute forme de divergence d’opinion et d’association, quelle qu’en fut la légalité et la légitimité.

Fodéba appliqua successivement ses méthodes policières brutales et meurtrières aux professions libérales, aux enseignants, collégiens et lycéens. A chaque fois, la jeune armée intervient violemment pour réprimer des revendications pacifiques.

En 1960, L’avocat Ibrahima Diallo avait déposé les statuts d’un parti d’opposition. Il fut arrêté, torturé et fusillé par un peloton d’exécution militaire.

Fodéba Keita

En 1961, le syndicat des enseignants adressa un mémorandum attirant l’attention du gouvernement sur les besoins prioritaires du secteur éducatif. Les membres du bureau exécutif écopèrent de lourdes peines de prison.

Voici comment Koumandian Keita, secrétaire général du syndicat,  caractérisation les deux faux complots :

En 1960, le tout premier complot en république de Guinée est réprimé par sept condamnations à mort dont Elhadj Lamine Kaba, imam de la mosquée de Coronthie et Ibrahima Diallo, avocat-défenseur.?La répression de ce «complot» ouvre une ère nouvelle entre le pouvoir en place et les populations. Là où il y avait affection, il y a désormais la peur du poteau, la peur de la prison, la peur de la mort violente. Dès lors, les rapports sont modifiés : le Guinéen a désormais peur ; il est méfiant.

Le complot dit des enseignants se situe sur cette toile de fond… Le gouvernement n’a pas besoin de fournir de preuve : il suffit qu’il accuse, on le croit aussitôt?Ce qui est présenté comme « complot » n’est autre qu’un simple papier, un mémoire rédigé sur papier ordinaire adressé au Président de la république pour justifier le maintien de l’indemnité de direction attribuée aux directeurs d’école primaire sous la Loi-cadre.? Dès qu’il a été décidé en secret de régler le compte des enseignants, une conférence de la CNTG a été convoquée a la Bourse du travail le Jeudi 16 novembre 1961.

Le Samedi 18 novembre 1961, le Bureau directeur du syncat a été déclaré déchu, sur ordre du chef de l’Etat présent en personne dans la salle. ?La même nuit j’ai été arrêté et immédiatement conduit en prison au Camp Camayenne — l’actuel Camp Boiro? Le Lundi 20 novembre 1961, je suis transporté à l’Assemblée nationale vers 23 heures pour être sommairement interrogé. Les lieux sont gardés par des soldats en armes, casqués de fer. ?

Le Jeudi 23 novembre 1961, je suis ramené du Camp Alpha Yaya où j’étais enfermé en cellule avec Mamadou Traoré dit Ray-Autra. A l’Assemblée nationale, un jury présidé par Elhadj Saïfoulaye Diallo prononce les sentences suivantes :

  • Koumandian Keita, 10 ans
  • Ray-Autra, 10 ans
  • Ibrahima Kaba Bah, professeur licencié, 5 ans
  • Djibril Tamsir Niane, professeur licencié, 5 ans
  • Bahi Seck, instituteur, 5 ans

Nous avons assisté à une simple lecture de sentences. Pour la première fois, nous entendions les vocables Haute Cour. Le ministre de l’Intérieur, Fodéba Kéita, a personnellement dirigé le convoi jusqu’à Camayenne.

Le Vendredi 24 novembre 1961, la ville de Conakry élèves et étudiants en tête — a cru devoir organiser une marche pour demander la mise en liberté des enseignants condamnés. Les autorits ont procédé à un grand de forces policières pour s’opposer à cette marche qui s’est soldée par une trentaine et d’étudiants tués et plusieurs autres dizaines de blessés 1.

Pour la première fois, on a eu recours, en pleine paix, à l’arme lourde : trois coups de canon ont été tirés pour bien montrer à Conakry qu’il y a loin de la coupe aux lèvres et que l’Ordre qui régnait à Varsovie [le pacte de Varsovie regroupait l’Union soviétique et les régimes du Bloc de l’Est] peut s’installer dans notre capitale et sur toute l’étendue du territoire.

Tout en laissant — temporairement — à Saifoulaye Diallo le contrôle de l’appareil du parti et de ce qui tient lieu d’activité parlementaire, Fodéba  créa — avec l’assentiment de Sékou Touré — un autre pôle de pouvoir. Il devint de facto le véritable no. 2 du régime, l’éminence grise et l’âme damnée du président, selon le mot de Ibrahima Baba Kaké.

Fodéba Keita (1921-1969)
Fodéba Keita (1921-1969)

Sako Kondé approfondit ce point dans Guinée, le temps des fripouilles, Fodéba aurait même pu destituer Sékou Touré. Lisons plutôt :

Quel triste destin que celui de cet ancien directeur de ballets devenu ministre de la République de Guinée, avant d’être la victime de son maître et l’objet de la haine populaire ! C’est l’exemple même du conflit entre la fidélité à son peuple et celle envers son maître, de la confusion du devoir à l’égard de son pays et de l’aliénation à un homme. Mais revenons un peu en arrière. Frantz Fanon, on s’en souvient, consacre à Kéita Fodéba des pages élogieuses dans les Damnés de la terre. Ces pages font revivre plutôt l’auteur de poèmes anti-colonialistes et le ministre en début de carrière. Qu’eût écrit  l’apôtre de la révolution africaine s’il eût vécu seulement quelques  années plus tard ? Eût-il reconnu en Kéita Fodéba  l’auteur de Minuit, Aube Africaine et autres  poèmes engagés, ou même le ministre sur qui on voulait alors  fonder quelque espoir ? On peut dire, sans faire parler les morts, qu’il est permis d’en douter. Les Guinéens, pour leur part, ont vu  évoluer Kéita Fodéba successivement aux ministères de l’Intérieur,  de la Défense Nationale et de la Sécurité et, enfin, de   l’Economie Rurale. A peu près jusqu’à la fin de la deuxième année de l’indépendance et au début de la troisième, la population voyait généralement en lui un homme d’énergie, un serviteur déterminé du peuple, partageant ainsi l’appréciation  de Frantz Fanon. Certes, applaudissait-elle encore à la démagogie  de Sékou Touré plus ou moins spontanément d’ailleurs. Mais son bon sens le conduisait déjà à redouter la concentration  de la totalité du pouvoir entre les mains d’un seul homme. Elle déplorait le vide politique et moral de l’entourage du dictateur, mais faisait à Kéita Fodéba une place à part :

— Lui seul est resté debout devant Sékou, tous les autres … » disait-on alors.

Ou bien :

— C’est le seul qui se fait respecter de Sékou, et bien d’autres réflexions encore de la même veine. Presque une invitation à l’audace ! Bref, le Ministre de la Défense d’alors était « l’homme fort ». Il fallait être à l’époque en Guinée pour mesurer toute l’intensité de l’attente, de l’espoir populaire placé en lui. Mais le régime ayant sombré dans la tyrannie, deux directions, et seulement deux, pouvaient se présenter à Kéita Fodéba : ou bien rester fidèle à son pays ou bien suivre son maître dans son égarement. Le ministre choisit. Et il alla loin, trop loin dans sa funeste direction : il mit sur pied les polices du régime et leur apprit des méthodes de terrible réputation,  multiplia les camps de détention d’où l’on ne revient pas, et dirigea, avec la férocité et l’aveuglement que l’on sait, toutes les vagues de répression jusqu’au “complot” qui devait l’emporter lui-même en 1969. En acceptant le rôle d’exécuteur des hautes oeuvres de son maître, Kéita Fodéba a non seulement trompé l’attente populaire, mais encore perdu de son honneur. Bien entendu, conformément à une méthode archi-connue, le maître ne manqua pas de chefs d’accusation contre son ancien serviteur : il lui imputa non seulement les difficultés et échecs de l’agriculture, mais encore, et surtout, les crimes commis sur ses propres instructions par l’ancien ministre de la Défense. Le peuple n’avait d’ailleurs pas besoin de cette macabre explication pour manifester toute sa haine à l’arrestation, puis, à la mort de Kéita Fodéba dans les mêmes conditions que les victimes d’un régime qu’il avait servi d’une manière aussi sanglante.

« Ce n’était pas un homme, celui-là ! s’écria-t-on ; quand on pense qu’à un moment donné il n’avait qu’à lever le petit doigt pour que s’écroule la dictature comme château de cartes… Non, il n’avait pas la baraka ! »

A la tête du ministère d’un ministère clé donc, Fodéba, les officiers et sous-officiers, et les hommes de troupes, les corps paramilitaires persécutèrent et réprimèrent donc les victimes des deux premiers complots. Ayant goûté ainsi le sang de ses concitoyens, la Grande Muette et les services de sécurité se transformèrent en outils d’oppression plus nocifs que leurs équivalents sous la colonisation française.

Gouvernement de Guinée, 3 janvier 1963
Gouvernement de Guinée, 1er janvier 1963. 1er rang: Sékou Touré. — 2e rang, de g. à dr. : Fodéba Keita, Moussa Diakité, Lansana Béavogui, Saifoulaye Diallo, Loffo Camara, Balla Camara, Alfa Amadou Diallo. — 3e rang, de g. à dr. : Alassane Diop, Fodé Cissé, Dr. Roger, Najib Accar, Dr. Saidou Conté, Sory Barry. — 4e rang, de g. à dr. : Fodé Mamoudou Touré, Ibrahima Barry III, Nfamara Keia, Abdourahmane Dalen Diallo, Daouda Camara.

Individus et institutions paieront cher leur dette de sang vis-à-vis des populations du pays. Quant à Fodéba, il sera fusillé par l’un des escadrons de la mort qu’il avait formés.

Paradoxalement, le mécanisme de sa chute graduelle commença en même temps que le processus de son ascension. En effet, Sékou Touré était trop avide du pouvoir pour se fier entièrement à son fidèle Fodéba.

Un exemple nous est fourni par le départ, en août 1960, du contingent guinéen pour le maintien de la paix au Congo. En effet, un mois après la proclamation de l’indépendance, ce pays était au bord de la guerre civile, conséquence de vives tensions entre Patrice Lumumba (premier ministre), Moise Tschombé (ministre de la province du Katanga) et Joseph Kasavubu (président de la république). Sékou Touré s’imposa à l’ONU et obtint l’envoi de troupes guinéennes à Léopoldville (Kinshasa). Déclinant de compter entièrement sur son ministre de la défense, il décida donc de nommer Lansana Diané, vétérinaire civil et membre du Bureau politique National, au grade de général de corps d’armée. Il lui confia la charge de diriger la mission militaire. Le titre de commissaire politique aurait pu suffire. Mais Sékou Touré plaçait davantage de confiance à son cousin de Faranah pour le succès de la mission. Deux ans après la disparition de Fodéba, le 26 mai 1969, le chef militaire du contingent guinéen au Congo, commandant Mamadou Siradiou Barry sera fusillé dans les purges consécutives à l’attaque portugaise du 22 novembre.

Officiers soviétiques et officiels guinéens. Conakry, 1966
Officiers soviétiques et officiels guinéens. Conakry, 1966. Avant-plan, de g. à dr. : Capitaine Mamadou Bailo Diallo, Capitaine Henri Foulah, Commandant Cheick Keita, Colonel Kaman Diaby. Arrière-plan: Nfamara Keita

Notons ici que parallèlement à ses actions policières, l’armée de Fodéba développa une certaine capacité constructive, notamment dans le génie militaire, engagé dans la construction de routes, et la petite industrie, avec l’ouverture des Usines militaires.  Ce modeste bilan fut porté au crédit du ministre Fodéba Keita. Mais il contredisait les visées destructrices de Sékou Touré, qui en ressentit jalousie  et suspicion. De son côté, Fodéba avait perdu ses illusions. Un soir de 1964 à son domicile il chuchota à un jeune visiteur :
— Partez d’ici, la Guinée est foutue.

En 1962, Fodéba créa également un régiment de parachutistes commandos, formé en Egypte et basé dans ma ville natale de Labé. L’unité fut d’abord domiciliée au Camp Elhadj Oumar Tall (l’ancien Camp Markala de l’armée coloniale française). Elle fut ensuite relogée au site de la météo civile, aux environs de l’aéroport de la ville. L’armée se démarque ainsi considérablement de ses humbles débuts de regroupement épars de soldats coloniaux. Commandée par le lieutenant Ali Coumbassa, c’est de cette unité d’élite que partit le déclic qui, à partir de 1969 avec le complot Kaman-Fodéba, décapita l’armée de Fodéba (voir plus bas)

Jusqu’en 1969, le système resta presque intact. Et les rangs civils et militaires de ministères de la défense et de l’intérieur reflétaient toujours l’organisation humaine et martiale de l’ancien ministre. Sékou Touré rumina ses plans trois ans (1966-1969) avant de se lancer  dans la destruction de l’oeuvre de Fodéba. L’hécatombe prit fin seulement en 1972, au bout de 6 ans de purges meurtrières.

Evènements fatidiques

Un incident intérieur et trois développements extérieurs, viendront le fragile équilibre et accentuer le malaise guinéen. Ce furent successivement :

  • Le faux complot Petit Touré
  • La chute de Ben Bella, le 19 novembre 1965
  • Le renversement de Nkrumah, le 24 février 1966
  • La destitution de Modibo Keita, le 19 novembre 1968

Le faux complot Petit Touré

« Décidé à tout mettre en œuvre pour un retour rapide de la Guinée au libéralisme économique et au multipartisme,» (Baba Kaké Mamadou Touré dit Petit Touré, dépose en octobre 1965, les   statuts du Parti de l’unité de la Guinée (PUNG). Cette démarche fut  son arrêt de mort. Et ce fut le troisième faux complot. Mais cette fois-ci, au lieu d’être le procureur des accusés, la rumeur circula que Fodéba Keita figurait parmi les suspects. Il tomba en disgrâce et entra en sursis et ne s’en relèvera pas avant de disparaître en 1969. En guise de précaution, Sékou Touré lui ôta le portefeuille de la défense et le nomma ministre de l’Economie rurale. Fodéba prit la chose philosophiquement, concluant avec humour qu’il était devenu un “marchand de tracteurs”. En réalité, ce fut son purgatoire vers l’enfer du Camp Boiro.

Officiers de l'Etat-major, Conakry, 1967. De l'avant à l'arrière-plan : Capitaine Boubacar Tounkara, Commandant Cheick Keita, Capitaine Sangban Kouyaté, Capitaine Alpha Oumar Barou Diallo, Capitaine, Henri Foulah.
Officiers de l’Etat-major, Conakry, 1967. De l’avant à l’arrière-plan : Capitaine Boubacar Tounkara, Commandant Cheick Keita, Capitaine Sangban Kouyaté, Capitaine Alpha Oumar Barou Diallo, Capitaine, Henri Foulah.

La destitution de Modibo Keita

Ayant mis Fodéba à l’écart en attendant de le faire disparaître, Sékou Touré entreprit de bouleverser les rangs de l’armée. Il se désigner responsable suprême de la révolution au 8e congres du PDG (25 septembre — 2 octobre 1967). Pour accélérer la décomposition de l’armée, il la politisa à outrance en y introduisit des comités d’unité de production (CUM) dans l’armée, autrement dit,  l’équivalent du pouvoir révolutionnaire local  (PRL),  la cellule de base du PDG.

L’arrestation de Modibo Keita, du Mali voisin, dut provoquer une douche froide et un torrent de sueur chez Sékou Touré. C’est à l’occasion qu’il déclara au Palais du Peuple, devant les officiers que ni, ni personne ne le montrera du doigt un jour, en disant : « c’est l’ancien président de la Guinée.» Il entendait donc mourir au pouvoir, coûte que coûte. La paranoïa du président Sékou Touré toucha le paroxysme. Il fut obsédé par une seule question, vitale à ses yeux : comment couper la tête et de briser l’échine de l’armée guinéenne, version Fodéba.

Membres du gouvernement et officiers américains, à l'occasion du retour du contigent guinéen au Congo-Léopoldville. Conakry, 1960
Membres du gouvernement et officiers américains, à l’occasion du retour du contigent guinéen au Congo-Léopoldville. Conakry, décembre 1960. De g. à dr. : Sénainon Béhanzin (demi-caché), Mamadi Kaba, Gén. Lanssana Diané, Vice-amiral Allan L. Reed, Fodéba Keita, Ismael Touré, Alpha Amadou Diallo, Tibou Tounkara, Habib Tall, Moriba Magassouba

L’affaire des parachutistes de Labé lui offrit l’occasion. Entre mars et mai 1969, il avait liquidé les officiers suspects à ses yeux. On peut consulter Dans la Guinée de Sékou Touré, cela a bien eu lieu, du Lieutenant-colonel Kaba 41 Camara pour un exposé détaillé de l’invention du complot Kaman-Fodéba. Pour sa part, Kindo Touré, l’auteur de Unique survivant du complot Kaman-Fodéba, résume ainsi les circonstances de l’arrestation  de Fodéba :

… un soir de mars 1969, revenant du bureau, il sera consterné de découvrir dans sa cour, une multitude d’hommes en armes venus pour l’arrêter. Enlevant sa prothèse dentaire, il l’écrase sous ses pieds et se met à la disposition des agents de la force publique. La suite est connue.

Ailleurs, il décrit également la scène de départ de Fodéba et ses compagnons pour le peloton d’exécution.

Enfin, Lt.-colonel Kaba 41 fournit les détails de  l’exécution de Keita Fodéba, Diawadou Barry et leurs infortunés compagnons.

Nouvelle vague

Comblant le vide créé par l’hécatombe de 1969, nn nouveau groupe de gradés commença à émerger. Parmi eux :

  • commandant Diarra Traoré
  • commandant Abraham Kabassan Keita
  • lieutenant Siaka Touré
  • colonel Toyah Condé
  • lieutenant Lansana Conté
  • capitaine Kolipè Lama.
Bakary Keita
Bakary Keita, frère cadet de Fodéba Keita

Dans la famille de Fodéba Keita, l’on croit que Siaka Touré remit Fodéba et compagnie au lieutenant Lansana Conté pour l’exécution au mont Kakoulima, dans la banlieue de Conakry. Je tiens cette information de Bakary Keita, le frère cadet de Fodéba, que j’interviewais à Conakry en 2001-2002, dans le cadre de mes recherches sur le Camp Boiro.

Un autre point de cette mutation est l’élévation du capitaine Kolipè Lama dans les fonctions de commandant du Camp Alfa Yaya Diallo. Durant la détention du Conseil d’administration de l’Institut Polytechnique aux Escaliers 32 de la caserne (voir blog précédent), il nous rendait visite, parfois en état d’ébriété. Il avait probablement bu du BTK (banankutu körö), la version militaire très alcoolisée du vin de palme (tambanaya) local. Le même officier dirigea le convoi transportant Abdoulaye Djibril Barry, arrêté en passant la frontière ivoirienne pour joindre sa famille en France. Il fut torturé à mort à Kankan, jeté sur le plancher d’une Jeep soviétique pour le Camp Boiro. Le prisonnier rendit l’âme sur la route. On peut lire le témoignage de Nadine sur le martyre de son mari.

Capitaine Kolipè fut ministre de la justice du gouvernement Diarra Traoré (avril–décembre1984) !!! Cela ne surprend guère vu les nombreux crimes commis ensemble par ces deux officiers de l’armée de Sékou Touré (voir la prochaine partie de ce blog, intitulée l’armée de Sékou Touré).

En somme, bien que professionnelle, l’armée de Fodéba fut collectivement et individuellement complice de la dictature de Sékou Touré. Sa conscience et ses mains sont tâchées du sang de centaines d’innocents, au nombre desquels figurent les dizaines sans-travail arrêtés dans la rue et asphyxiés au gaz au Camp Alfa Yaya Diallo en 1965.

La plupart des officiers de cette armée furent exécutés par des militaires qu’ils avaient formés et coiffés. Ainsi se passa la transition violente entre l’armée de Fodéba et celle de Sékou Touré.

(A suivre)

Tierno S. Bah

L’auto-défense du ministre Ousmane Doré

Face au barrage d’accusations de ses anciens collègues des gouvernements Kouyaté et Souaré, l’ancien ministre de l’Economie et des Finances, Oumane Doré, a monté une auto-défense au micro de Guinéenews.

Ousmane Doré, ministre de l'économie, des finances et du planfinances
Ousmane Doré, ministre de l’économie, des finances et du planfinances

M. Doré a voulu dans l’entretien redorer sa réputation quelque peu écorchée par diverses dénonciations et rumeurs. En conséquence, l’ancien argentier de l’Etat a dû comparaître devant la commission d’audits du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD) au sujet des préparatifs du cinquantenaire de la république, en octobre 2008.

Cependant, pour légitime qu’elle soit, ses réponses pêchent par la superficialité, l’imprécision et les contradictions.
Je retiens ici seulement quelques points des explications de M. Doré.

Cinquantenaire de malheur pour Ousmane Doré

Pour commencer, le cinquantenaire n’aurait pas dû être célèbre puisque l’Etat n’avait pas les moyens d’organiser les cérémonies sur fonds propres.
Il a fallu emprunter auprès du privé et quémander auprès d’Etats voisins pour réunir les 17 milliards de francs dépensés. Mais où est passée la souveraineté nationale que l’on proclame avec tant de fierté ?

PaysDélégations de sollicitation de fondsMontant reçu
Sénégal, LibyeOusmane Doré, ministre Economie-Finance500 millions CFA, 500 mille $US
Gabon, Guinée équatorialeDjigui Camara, ministre du plan, Soriba Sorel Camara, conseiller PrésidenceNon-déclaré
TanzanieSow (?), Sankoumba (?), Mamadou Saliou Sampil, conseillers PrimatureNon-déclaré
Burkina Faso, Mali, Côte d’IvoireDiao Kanté, Oumar Camara, conseillers PrésidenceNon-déclaré
Gambie, Guinée-BissaoTibou Kamara, ministre communication, Mawa Bangoura, ancienne ministre AE500 mille $US non-versés
Sierra Leone, LiberiaIssa Condé, ministre de la jeunesse, Fanta Toya Condé, conseillère PrésidenceNon-déclaré
Ghana, NigeriaYoussouf Sylla, ministre de la pêche, Sow AbdoulayeNon-déclaré
MarocAlpha Ibrahima Keira, secrétaire général PrésidenceNon-déclaré
IranMamadi Condé, ancien ministre, Elhadj Boubacar Diallo (?)Non-déclaré
Afrique du Sud, BotswanaIbrahima Diakité, Makalé Traoré, Ousmane Souaré, Mariam Béavogui, ministresNon-déclaré
ChineHarouna Bérété, ministre des guinéens de l’étrangerNon-déclaré

 

Sources intérieures

  • Budget de l’Etat: 4 milliards 325 millions GNF
  • Mamadou Sylla, Futurelec 10 milliards GNF

Je mets de côté les des chiffres des tableaux ci-dessus, car ils donnent un aperçu escamoté de la situation. Les responsabilités n’ont pas été assumées par les organisateurs, à commencer par M. Doré, lui-même. En effet, il avoue :

“Jusqu’à mon limogeage, aucune réunion n’a été convoquée pour savoir ce que les pays amis ont donné.”

Pire, il n’a même pas pu obtenir des délégations qu’elles communiquent “les numéros de compte de la commission d’organisation pour que les pays amis puissent transférer les fonds.”
Le moins qu’on puisse conclure est qu’il a failli à son rôle de président de la commission d’organisation du cinquantenaire. C’est maintenant qu’il réagit. Mais il aura du mal à se désolidariser ou de se laver les mains du fiasco du cinquantenaire. Son constat amer d’aujourd’hui équivaut au diagnostic du médecin après la mort du patient. Il aurait dû courageusement rendre le tablier. Malheureusement pour lui, il a participé aux magouilles du cinquantenaire de malheur et de misère, qui ne pouvait qu’échouer parce que monté sur les ruisseaux de sang, les rivières de larmes et les ossuaires du Camp Boiro.
Comme Sidya Touré en 1999, il a attendu qu’on le limoge au lieu de claquer la porte face aux mesquineries et aux coups bas de son entourage.

Mauvaise stratégie

M. Doré accepta de se battre sur le terrain de l’adversaire. C’est ce qui transpire notamment du passage suivant :

J’ai été le seul ministre qui a demandé lors du premier conseil des ministres du Gouvernement Souaré qu’on déclare nos patrimoines, je savais pourquoi je le disais !
Vous savez ce qu’on m’a répondu : On m’a dit si je viens d’une autre planète. Le ministre de l’information, le ministre de la pêche et d’autres, m’ont dit qu’on est Guinée !

La révélation est choquante. Mais M. Doré n’a pas suivi l’exemple de feu Jean-Claude Diallo et François Lounceny Fall, pour claquer la porte. Un homme prévenu en vaut sept. Ses collègues ministres lui ont clairement annoncé la couleur et leur volonté de détourner l’argent de l’Etat, sous prétexte que c’est la norme en Guinée.  Une fois de plus, pour éviter toute complicité, M. Doré aurait dû exercer son libre arbitre en se retirant du gouvernement.

Hélas ! Il choisit de rester, contribuant ainsi objectivement à l’aggravation de son verdict sévère mais juste du régime Conté qu’il désigne comme une « indiscipline généralisée, structurelle et endémique ».

Cela dit, pour un financier du calibre d’Ousmane Doré, on est surpris par le caractère vague de ses accusations. Par exemple, il répond à son ancien collègue et ministre de la communication, Tibou Kamara, du tic au tac, mais sans se donner l’effort d’étayer sa contre-attaque par des données vérifiables. Au contraire, il se contente de l’anecdote suivante :

« Donc si le ministre de l’information (Tibou Kamara) dit sur les radios que moi j’ai fait des exonérations ou donner des marchés de gré à gré, cela me fait rire. La réalité est que j’ai refusé de signer un faux marché, de 4 milliards qu’il m’avait soumis et qui était sans couverture budgétaire.
Après il me dit, Monsieur le ministre tant que vous ne signez pas ce marché, vous ne passerez plus à la télé.

Je lui ai dis que je ne suis pas là pour passer à la télé ! »

  • En quoi consistait ce projet de marché ?
  • Matériel et équipement de communication ?
  • Licence cellulaire ?

M. Doré ne donne pas de précisions.

Talon d’Achille

Les droits de l’homme constituent chaînon manquant dans l’argumentation de M. Doré. C’est le  talon d’Achille de sa tentative de justification. Il parle en homo economicus, dans un torrent de millions et de milliards envolés ou gaspillés. Mais il ne rappelle  pas qu’il fut aussi chargé d’équiper la commission d’enquête sur les tueries de 2006 et 2007.
Il fait état de son expérience internationale. Soit. Mais qu’a-t-il retenu de l’importance primordiale des droits de l’homme dans le développement. Ne voit-il pas qu’en dépit de ses ressources naturelles la Guinée continue de sombrer dans la pauvreté ? La raison essentielle du débâcle total du pays se situe dans la cruauté des deux dictatures qui ont opprimé les populations depuis 1958.  Sans le respect de la dignité humaine et du droit des citoyens aux libertés fondamentales, la Guinée est condamnée à reculer.
Détenant un portefeuille gouvernemental clé, Ousmane Doré fut-il un défenseur des innocents tués par les balles de l’armée et des forces de sécurité guinéennes avant sa nomination ?
Son séjour américain l’a-t-il amené à s’interroger, comme Barack ObamaAm I My Brothers’ Keeper ?” (Suis-je le gardien de mes frères ?)
Le bilan de M. Doré concernant la commission d’enquête ne suggère pas une réponse positive à cette question cruciale.

Tierno S. Bah

Dictature et domaines fonciers

Henriette Conte, Andree Toure et Lansana Kouyaté. Conakry, 2008
Mmes Henriette Conte, Andree Toure et Lansana Kouyaté, premier ministre. Conakry, 2008

Selon les compte-rendus de presse, Capitaine Moussa Dadis Camara, chef du CNDD a accordé une audience à Hadja Andrée, veuve Sékou Touré.

Des extraits de l’entrevue m’inspirent quelques réflexions.

Selon les journaux Capitaine Dadis Camara dit à son interlocutrice :
—  Feu Ahmed Sékou Touré est le père fondateur de la république de Guinée.

Oui. Et quel père fut-il ? Voyons comment le pays a dégringolé sous sa présidence et celle de Lansana Conté.
Fondateur de la république, père de l’indépendance, autant de titres vides au regard des cinquante ans de paupérisation du pays, sous Sékou Touré et Lansana Conté.

Capitaine Dadis Camara ajoute :
— L’histoire le retiendra. Sékou Touré fut un grand africain.

Erreur de langage.  L’histoire le retiendra. Sékou Touré fut un impitoyable dictateur  africain

Capitaine Dadis Camara :
— Il s’est beaucoup battu pour la Guinée…

Il se battit tant et si mal qu’il ruina le pays. Drôle de combattant !

Au cours de l’audience encore, le capitaine Moussa Dadis Camara a demandé à André Touré de pardonner

A mon avis, le peuple de Guinée n’a fait aucun mal à Hadja Andrée Touré. Qu’elle ne s’attende donc pas à une demande pardon de la part des populations.

Par contre, l’armée guinéenne  — aux mains ruisselantes du sang d’innocents — (lire mon blog Armée guinéenne. Ecuries militaires) sait quels tourments elle infligea à cette dame lorsqu’elle était prisonnière au Camp Kèmè Bouréma de Kindia (1985-1988).
Apparemment, Mme Andrée a pardonné ses souffrances. Mais elle aurait dû poursuivre ses sbires militaires en justice. S’il y en avait une en Guinée

Dadis continue :
— … et au peuple de Guinée d’en faire autant.

En droit, on ne peut accuser tout un peuple. Et la justice doit précéder le pardon. Justice pour les victimes et contre les perpétrateurs des crimes du Camp Boiro. Ces derniers devront, tôt ou tard, être comparaître dans un tribunal international pour juger les violations des droits de l’homme sous la dictature du PDG et de Sékou Touré.

Poursuivant l’entretien, Capitaine Dadis Camara aurait “instruit la restitution de la Case de BelleVue à la famille de Sékou Touré, puisqu’il paraît que le domaine leur appartenait bien avant l’indépendance.”

Effectivement, alors qu’il était maire de Conakry ,Sékou Touré acquit cette vaste propriété entre 1956 et 1957. L’étendue du terrain et le fait qu’il bouche l’accès à l’espace public marin (corniche et plage), il constituait un acte d’autorité et une appropriation illégitime.  Cette marque soudaine de richesse de Sékou Touré amena l’aile gauche du PDG à critiquer l’embourgeoisement des élus du parti. La tension ne se résoudra qu’avec le faux complot des enseignants (1961), qui écopèrent de lourdes peines de prison pour avoir réclamé le réajustement du salaire des éducateurs, étant donné surtout le train de vie oppulent des membres du gouvernement et des hauts fonctionnaires de l’Etat.

C’est à la même époque que Saifoulaye Diallo acheta son domaine de La Minière. Saifoulaye est mon double parent (du côté maternel et paternel).  Un jour sa fille aînée et ma promotionnaire, feue Kadidiatou ‘Saifon’, me confia que son père avait mis en garde ses enfants de ne pas trop compter sur ses biens fonciers, acquis grâce à la politique.  On pourrait, leur dit-il, les lui être retirer étant donné les aléas du pouvoir en Afrique. Ils les invita plutôt à étudier et à travailler pour pouvoir s’établir à leur propre compte.

Enfin, Capitaine Dadis aurait également ordonné la restitution de la résidence de Saïfoulaye Diallo à ses proches.

En réalité, contrairement à Mme Andrée, Hadja Hawaou Diallo, veuve Saifoulaye, n’a jamais perdu le contrôle des biens de son mari. Ainsi, dans le cadre d’un contrat de bail avec l’ambassade de France, le domaine foncier de son époux a été mis en valeur immobilière. Et l’accord entre les deux parties stipule la rétrocession du domaine à l’expiration du contrat. Actuellement, l’essentiel de la propriété sert de résidence à l’ambassadeur de France à Conakry.

<h3>Omission et injustice</h3>

Sous peine de pécher par omission et de commettre de graves injustices, Capitaine Mousa Dadis devrait plutôt dresser la liste des familles des victimes du Camp Boiro et ordonner la restitution de leurs biens. Sinon, il aura conforté les perpétrateurs et abandonné les victimes  de la dictature du PDG.

Les familles Diallo Telli, Savané Moricandian, Sow Mamadou, Alpha Oumar Barry, et des milliers d’autres, sont à l’écoute.

Tierno S. Bah

Sermon politico-religieux d’Elhadj Biro Diallo

Elhadj Bro Diallo, ancien président de l'Assemblée nationale
Elhadj Bro Diallo, ancien président de l’Assemblée nationale

Le 2 février courant au Camp Alfa Yaya Diallo, capitaine Moussa Dadis Camara, président du Conseil national pour la démocratie et le développement, et Elhadj Biro Diallo, ancien président de  l’Assemblée nationale, ont fait étalage d’inconstance et de sermons politico-religieux.

Comment a-t-on organisé la rencontre entre Biro et Dadis ? Surprise partielle si l’on considère les différences considérables d’âge, de formation, et d’expérience entre les deux hommes.  Mais alliance naturelle de personnalités ayant en commun un ego prononcé,  un tempérament entêté  et un   ennemi politique en la personne d’Aboubacar Somparé, président de l’Assemblée nationale (2003-2008)

Parviendront-ils à une collaboration suivie ? Ou bien leur réunion est-elle un fait isolé sans lendemain ?

Les débuts ne pas prometteurs. Qu’on en juge. Capitaine Moussa Dadis Camara a ouvert la cérémonie dans son franc-parler militaire :
“Ne nous faites pas de louanges, on n’en a pas besoin. Mais donnez-nous des conseils”.
Et Elhadj Biro Diallo a répondu par un sermon politico-religieux élogieux, moralisateur et peu éloquent.

Il annonce la couleur en comparant Moussa Dadis Camara au prophète Moïse. On en tombe des nues. Car même si le premier porte le nom du second, il existe tout de même un gouffre entre eux. Peu importe, Elhadj Biro Diallo franchit allègrement le fossé.

En effet l’ancien président de l’Assemblée nationale tombe inopinément dans le panégyrique religieux :

Monsieur le président, c’est Dieu qui vous a envoyé en mission. A un moment où le peuple de Guinée était désespéré. C’est dans les mêmes circonstances qu’Il avait envoyé le prophète Moïse au secours du peuple d’Israël…
Ce ne sont pas vos connaissances qui vous ont permis d’être ici. C’est le destin : Dieu avait décidé que vous alliez commandé la Guinée bien avant votre création… Et Dieu nous a envoyé, je pense, celui qui va la guérir. Entre nous, nous devons mettre le mensonge et la démagogie de côté…
Dieu a eu pitié de la Guinée et des Guinéens. Il a écouté, entendu et accepté les prières des misérables que nous sommes. Il vous a envoyé. Ce n’est pas du hasard pur. La volonté de Dieu est immuable. Soyez tranquille. Menez votre bout de chemin et n’ayez crainte qu’en Dieu.
Dieu aussi vous jugera car c’est Lui qui vous a envoyé, et pas nous. »

Elhadj Biro ne s’en rend peut-être pas compte. Mais capitaine Moussa Dadis a un penchant dominateur que l’on  ne devrait pas flatter . Pour s’en convaincre, il suffit de voir comment il traite son Premier ministre.
La conception du chef comme homme providentiel prodige et héros est profondément ancrée dans le discours et la culture de la couche politique guinéenne. C’est la même langue de bois que les dictateurs Sékou Touré et  Lansana Conté exploitèrent et encouragèrent.
Elhadj Biro puise donc dans un jargon politique familier qu’il avait réussi à surmonter dans ses fameux discours critiques des années 2000-2003. Mais, comme dit le proverbe, les mauvaises habitudes sont difficiles à perdre. Il reproduit le discours flatteur qui a toujours cours en Guinée et qui a plongé la Guinée dans la ruine.

« Vous êtes Guinéen (sic). Vous l’avez dit (sic). Nous l’avons entendu et noté (sic). »

Pas de commentaires. No comments.

« C’est Dieu le propriétaire du pouvoir…»

Elhadj Biro reproduit ici platement la conception du pouvoir dans le Fuuta-Jalon théocratique (1725-1896), où le chef considérait son rôle ainsi qu’il suit :

« Pour un Almaami du Fuuta, le pouvoir n’appartenait qu’à Dieu, de ce fait, lui ne se considérait que comme un instrument entre les mains de son Seigneur. Il ne détenait le pouvoir que par la volonté divine qui s’était manifestée à travers la communauté musulmane. Le pouvoir lui a été confié par l’ensemble de cette communauté : Ɓe halfinii mo laamu ngun… Laamu ko kaliifu Allaahu.
C’est donc par la grâce de Dieu que l’Almaami détenait le pouvoir. Il inspirait aussi les membres du Grand Conseil des Anciens, chargé de choisir le chef suprême de la communauté musulmane. »
(Thierno Diallo. Institutions politiques du Fouta-Djallon au XIXè siècle. Dakar. IFAN, 1972)

Parallèlement, le Conseil Supérieur (Teekun Mawɗo) de l’Assemblée fédérale « prenait les décisions les plus importantes de la Confédération musulmane. Toute la vie politique du pays était entre les mains de ses membres. Il contrôlait en outre les activités économiques, sociales et culturelles. Tout partait de lui, tout revenait à lui. Cela veut dire que la direction de l’État était une direction de type collégial »  (Thierno Diallo, ibid.), Parmi les seigneurs des neuf provinces (diiwe), l’Almaami était  donc un premier entre égaux  (primus inter pares).

Erreur en deçà, vérité au-delà, a dit Pascal. Ce qui valait dans le Fuuta d’hier, ne s’applique pas  à la Guinée d’aujourdh’ui pour au moins trois raisons :

L’état contemporain repose, en principe, sur une constitution laïque.
La société  est une  république pluriconfessionnelle, et non une communauté religieuse monolithique comme dans la théocratie fuutanienne.
Capitaine Moussa Dadis est un chrétien. Mais, en plus de Jésus-Christ, il déferre également au panthéon de la Forêt Sacrée, kpèlè (guerzé) et löma (toma), en l’occurrence. Lors de sa tournée triomphale au centre-ville de Conakry le 24 décembre 2008, il était entouré de soldats féticheurs (consulter Fait accompli et la roue de l’histoire)

Cela dit, nonobstant la nature divine de son pouvoir, la politique de l’Almami était observée de près. S’il s’écartait de son rôle de Commandeur des Croyants en commettant des abus, le Teekun Mawɗo le mettait en garde d’abord. Si le souverain persistait dans ses écarts, le Conseil s’opposait à sa réélection dans le cadre du système d’alternance biennal entre les deux branches Alfaya et Soriya de la dynastie des Seediyaaɓe de Timbo. (consulter la chronologie des Almami sur  webFuuta)
Pis, la persistance d’abus du pouvoir par les Almamis provoqua la rébellion houbbou (1860-1893). Cette révolte religieuse  exposa les contradictions de la société civile, qui comprenait :

“Intégriste et niveleur,” selon la formule d’Yves Person, le mouvement houbbou — fondé par Karamoko Diouhè — reprochait aux Almami leurs excès et l’affaiblissement de la dimension spirituelle du pouvoir  au profit de celle temporelle. Les Houbbous prirent les armes et se taillèrent une principauté au sud-est de Timbo. Ils  combattirent Almami Oumar et Almami Ibrahima Sori Daara I (Alfaya) et finirent par vaincre et tuer le second en 1873… Pour venir à bout de Karamoko Abbal — fils et successeur du fondateur —, Timbo négocia avec Samori Touré en 1893. Il envoya une colonne punitive dirigée par le général Langama-Fali Camara (grand-père de Damantan Camara) contre les Houbbous. Utilisant la ruse et la force, le contingent samorien s’infiltra dans Bokèto, la citadelle des rebelles, et s’empara de la place.

Rappelons que Karamoko Diouhè, était originaire de mon village ancestral de Kompanya, situé à cinq kilomètres au nord de la ville de Labé. Intellectuel réputé, il était influent à la cour de Timbo et remplissait la fonction de précepteur des princes Seediyaaɓe.
Aujourd’hui, ses descendants habitent Marela (Faranah) et portent les noms Diakité, Cissé, Kaba. Instruits de leurs origines, ils font souvent le pèlerinage à Kompanya. Je me suis retrouvé en famille avec eux, à l’occasion de  l’inauguration de la Mosquée Karamoko Alfa mo Labe, en 2003.
Cet édifice fu bâti par le cabinet Santullo sur contrat gré-à-gré avec le président Conté, dont la fortune reposait en partie sur les marchés juteux qu’il attribuait à ses deux principaux associés : Mamadou Sylla et Guido Santullo. Malheureusement la finition fut bâclée pour étoffer la campagne électorale de Lansana Conté, candidat  à l’élection présidentielle de la même année.

Revenons au discours d’Elhadj Biro, qui continue, imperturbable :

« Peuple de Guinée, aujourd’hui, le CNDD vient de nous mettre la corde au cou. Nous devons le comprendre, abandonner nos vieilles méthodes, le mensonge et la démagogie.
Le peuple vous jugera à l’action.
Aujourd’hui, le peuple de Guinée doit être soudé. Nous demandons au CNDD de prendre le temps nécessaire pour nous faire une Loi Fondamentale correcte, plombée, inviolable…»
La question se pose ici de savoir où le citoyen privé Elhadj Boubacar Biro Diallo soudain tire-t-il sa qualité de porte-parole du peuple guinéen ? Se croit-il toujours au perchoir du parlement ?
« Nous sommes les premiers agents de l’édification de la Nation guinéenne. Mais depuis cinquante ans, nous avons failli à notre devoir. Il faut que nous nous ressaisissions. Il n’est pas tard. »
En termes clairs, il n’y pas de nation guinéenne. On ne peut que le lui accorder.
« Moi je suis de naissance féodale, j’ai vécu le régime colonial, celui du PDG que nous avons façonné ensemble, ainsi que celui qui vient de s’éteindre.
Si on m’avait compris, si on m’avait accepté, on ne serait pas là aujourd’hui. Dieu merci ! Mieux vaut tard que jamais.
Le premier responsable (Lansana Conté) disait que c’est lui la Loi. Maintenant qu’il est parti. Donc il est parti avec la légalité ! »

Elhadj Biro dédie ce coup de griffe à Lansana Conté, qu’il soutint solidement avant de rompre publiquement avec le défunt général. On se demande comment capitaine Dadis a pris cette escarmouche contre le protecteur qui le prépara à prendre le pouvoir.

« Ne vous laissez pas impressionné et influencé par n’importe quelle pression, quelle soit de l’extérieur ou de l’intérieur. C’est nous qui savons ce que nous avons subi pendant cinquante ans. Nous connaissons mieux que quiconque cette plaie qui nous a rongé pendant ce demi-siècle. L’extérieur qui ne nous connaît pas dit qu’il faut respecter la légalité. Mais quelle légalité ? »

Elhadj Biro reprend ici la fausse dichotomie intérieur vs extérieur, nous vs.les autres, diaspora vs. lafidi. Il s’agit bien sûr de propos vides et de slogans de propagande. Mais aucun discours ne peut effacer la réalité d’une Guinée tombée bien bas, membre permanent du groupe des Pays Pauvres Très Endettés, toujours en train de mendier auprès des partenaires et bailleurs de fonds étrangers.

« Notre armée était devenue un fourre-tout. Tous les enfants délinquants, les voleurs, les drogués, on les a foutus dans l’armée. Nous demandons à Monsieur le président de balayer à sa porte d’abord. Nous serrons avec lui. Quand il va finir, il pensera à la Guinée.
Ils disent qu’ils ne sont pas venus au pouvoir pour s’éterniser, mais il leur faut le temps nécessaire pour balayer la maison Guinée. Il faut décrotter. Pour balayer et défricher le chemin pour ceux qui viendront légalement par la voie des urnes. »

Capitaine Dadis avait demandé des conseils. M. Biro Diallo use son langage — tout aussi direct — pour dire quelques vérités crues au chef de la junte. J’y reviendrai dans mon blog intitulé “Ecuries militaires : l’armée de Lansana Conté, affairiste, génocidaire et indisciplinée”.

« Les gens disent “Rapidement ! Rapidement ! Il faut passer le relais aux civils”.
Il ne faut pas confondre vitesse et précipitation. Depuis 1958, on a violé toutes nos lois. Il faut donner à la CENI le temps de faire son travail…
Il faut le temps nécessaire. Nous ne sommes pas pressés. Nous avons attendu pendant cinquante ans. Pourquoi pas deux ans ? »

Elhadji Biro jouit de la santé et de la longevité. De surcroît, il est d’une grande patience. Ces dons lui ont permis de survivre, physiquement et politiquement, à Sékou Touré, à Lansana Conté et à Aboubacar Somparé (son ancien élève devenu son adversaire acharné) : ses ex-compagnons mués en ennemis politiques, et qui l’avaient chassé du pouvoir. Sur le chemin de retour au village natal de Kourou (Mamou)  on attenta même contre sa vie dans un accident de route monté de toute pièce, qui échoua heureusement…

Logiquement, et étant donné son statut de patriarche, l’ancien président de l’Assemblée nationale devrait nous rappeler  deux données fondamentales de la vie :  l’inexorable fluidité du temps et l’implacable finitude de l’existence humaine. A mon avis, il devrait donc plutôt dire aux Guinéens ce qui suit :

Nous sommes tous mortels. La vie est courte. Un demi-siècle d’histoire a été raté et un génocide a été  commis au Camp Boiro et extensions.
Prêts même à mourir pour un changement radical, les jeunes disent : “Y’en a marre des promesses et des attentes vaines”. Après le 2 octobre 1958 et le 3 avril 1984, on ne veut, pour rien au monde, rater ce nouveau départ.
Tout est à faire, mais les hommes et les moyens manquent.  Il faut donc accélérer l’avènement, enfin, d’un régime élu et redevable, qui pourrait déclencher un démarrage. Deux longues années de transition, c’est trop !

En guise de conclusion

Un maillon essentiel manque au fil de la pensée et au discours improvisé d’Elhadj Biro. Ce chaînon, ce sont les droits et la liberté de l’homme (liberté de pensée, de mouvement, d’association, droit à la défense face à l’accusation, etc.) Il n’en souffle pas un mot !
C’est la deuxième fois que l’histoire l’interpelle sur cette question primordiale, et qu’il hésite ou se dérobe, peut-être à son insu.
La première fois, c’était en 1998. Il était alors président de l’Assemblée nationale. Le général Lansana Conté fit arrêter trois députés, dont Mamadou Bâ, président de l’UNR à l’époque, en violation flagrante de l’immunité parlementaire. Au lieu de se constituer prisonnier et d’accompagner ses collègues à la Maison centrale de Coronthie, Elhadj Biro encaissa le coup avec de vagues protestations. Encouragé, le dictateur Conté récidiva. En 1998-2001, il fit  arrêter, juger et condamner arbitrairement Alpha Condé, président du RPG, qui fut suivi en taule par quatre autres députés de son parti (Amiata Mady Kaba — une victime du Camp Boiro —, Koumbafing Kéïta, Ibrahima Khalil Kéïta, Yo Kouyaté).

Revenons avec Elhadj Biro au Camp Alfa Yaya en février 2009. Là également, le “Vieux” Biro a raté l’occasion. Il ne lui est pas venu à l’idée que pendant qu’il parlait au capitaine Moussa Dadis Camara, les généraux Diarra Camara, Ali Daffé et leurs co-accusés croupissaient dans les geôles de la caserne. En guise de protestation, Elhadj Biro aurait dû organiser un sit-in et refuser de sortir du camp sans les prisonniers. Il sait que ces Guinéens  y sont arbitrairement séquestrés, comme à la plus sombre époque du Camp Boiro, dont le camp Alfa Yaya fut une extension, servant alternativement de réservoir et de déversoir de victimes.
Il n’est toujours pas trop tard pour l’ancien chef du parlement d’intercéder en faveur des accusés et d’obtenir de la junte qu’ils soient libérés.

Si Elhadj Biro a l’oreille de la junte de Conakry, qu’il obtienne d’elle l’abandon de toute vendetta ou de recherche de boucs émissaires.
Après tout, ils ont assez à faire avec la restructuration des forces armées et de sécurité du pays, une tâche gigantesque que je compare ailleurs au légendaire nettoyage des écuries d’Augias.

Tierno S. Bah