Afrique. Pire que la tromperie !

Lauréat du Grand Prix 2017 de la Francophonie, Tierno Monénembo était l’un des invités de marque à la cérémonie des discours, le jeudi 30 novembre, sous la coupole de l’Académie française. Après l’attribution de l’honneur en juin dernier, Tierno a cette fois-ci reçu le prix, qui s’élève à 30 000 €.

Tierno Monenembo, écrivain franco-guineen. Lauréat du Grand Prix 2017 de la Francophonie.
Tierno Monenembo, écrivain franco-guineen. Lauréat du Grand Prix 2017 de la Francophonie.

Espérons qu’avec cette somme les Diallo vont désormais épargner les troupeaux des gens. Et qu’ils ne rôderont plus la nuit autour des parcs (dingiraa) de nous autres Bah, leurs maîtres, en quête d’un boeuf ou d’un mouton pour leurs ripailles de grands gourmands !

Après la cérémonie de l’Académie Tierno Monemembo s’est entretenu avec le journal Le Point. Lire le texte de l’interview dans la section Documents.

Je partage l’essentiel des positions et opinions de Monenembo, articulées au cours des décennies, en littérature et dans la presse. Lui et moi, nous avons confimé ce front commun durant la conférence de George Washington University, Washington, DC, organisée en 2011 par les soins de Mme. Barry Binta Terrier.
Toutefois, je constante des divergences tactiques mineures. Ce qui est, bien sûr, logique et naturel. Ainsi, j’ai relevé trois de ces écarts dans l’interview du Point.

  • Le premier porte sur la tromperie de dirigeants post-coloniaux, notamment ceux de l’Algérie et la Guinée.
  • Le second a trait à la généralisation sur les jeunes.
  • Le troisième découle du rôle de la complémentarité entre expression (littéraire et artistique) et communication ( scientifique et technique) dans l’analyse de l’expérience humaine, sociale et historique.

Pire que la tromperie : la trahison

 « Je suis parti, je suis revenu, et puis j’ai traversé tellement de mémoires, de pays, différents, et douloureux, au moins aussi douloureux que la Guinée, comme l’Algérie. L’Algérie est douloureuse. J’adore ce pays, j’adore les Algériens, mais ils ont été trompés comme en Guinée. » (Tierno Monenembo)

La tromperie est l’une des armes de la dictature postcoloniale africaine, certes. Mais il y a pire. Il y a que, à l’image de la plupart des pays africains, l’Algérie et la Guinée n’ont pas été simplement trompées après l’indépendance acquise en 1962 et en 1958, respectivement. Elles ont été trahies par leurs dirigeants et leurs alliés, du dedans et dehors. En conséquence, la pauvreté s’est enracinée, avec ses causes, consésquences et corollaires : l’oppression, la corruption, le népotisme, la médiocrité, l’impunité, l’exil, etc. Ces tares et malédictions résultent de la trahison, qui est un acte plus grave que la tromperie.
Par exemple, l’Algérie —sous le régime d’Abdelaziz Bouteflika —et la Guinée, depuis Sékou Touré, sont minées par le népotisme. La famille du président algérien, notamment ses frères et fils, tiennent le haut du pavé à Alger.
En Guinée, il est devenu traditionnel d’installer et de financer la femme, la famille et les parents du chef de l’Etat aux postes juteux.  Et pourtant, Frantz Fanon, compagnon de lutte de Bouteflika au sein du Front de Libération National (FLN) durant la guerre d’indépendance, fustige et condamne sans appel le népostisme. Dans les Damnés de la terre (1961), chapitre “Mésaventures de la conscience nationale”, Fanon écrit :

« Nous assistons non plus à une dictature bourgeoise mais à une dictature tribale. Les ministres, les chefs de cabinets, les ambassadeurs, les préfets sont choisis dans l’ethnie du leader, quelquefois même directement dans sa famille. Ces régimes de type familial semblent reprendre les vieilles lois de l’endogamie et on éprouve non de la colère mais de la honte en face de cette bêtise, de cette imposture, de cette misère intellectuelle et spirituelle. Ces chefs de gouvernement sont les véritables traîtres à l’Afrique car ils la vendent au plus terrible de ses ennemis : la bêtise. »

On a ainsi enregistré l’intention et la prétention — de pères et de fils — de transformer des états républicains en dynasties familiales : Mubarak en Egypte, Gadhafi en Libye, Mugabe au Zimbabwe, et bientôt en Afrique du Sud entre les ex-époux Zuma (Jacob et Dlamini), en Ouganda (Museveni), etc. Sans oublier  le transfert effectif du pouvoir de père en fils au Togo (Nyassingbé ) et en RD Congo (Kabila). Ou la succession décalée dans le temps entre Jomo et Uhuru Kenyatta au Kenya.

Plans dynastiques avortés (ou en cours) en Guinée

Président Successeur putatif 
Sékou Touré Mohamed Touré
Lansana Conté Ousmane Conté
Alpha Condé Mohamed Condé

Jeunes-adultes-vieux : une trichotomie floue

« Et puis les jeunes ont des idées tout à fait nouvelles. Je ressens une forme de connivence avec eux dans ce pays. Ils se posent des questions.» (Tierno Monenembo)

On présente fréquemment la jeunesse comme porteuse de changement et d’avenir. Cet espoir doublé d’un voeu est légitime. Et l’évolution et les boulevesements historiques le confirment souvent. Toutefois, la jeunesse n’existe pas en dehors de la société. Elle ne vit pas en vase clos. Elle n’est pas non plus monolithique. Au contraire, elle est le produit des structures familiales et socioéconomiques en place, qui l’accueillent et l’accompagnent, du berceau au tombeau. Et dès le jeune âge, les jeunes subissent l’influence et la pression de l’environnement (aînés, éducateurs, institutions, moeurs et des traditions). Dès lors, ils  intériorisent, reflètent et reproduisent les mêmes contradictions, divisions, stratifications, et antagonismes, qui caractérisent les composantes adultes et âgées de la population. Ainsi, il existe aujourd’hui des jeunes, des adultes et des vieux qui se  rangent soit dans le camp des supporters, soit dans celui des opposants de la dictature en Guinée : de Sékou Touré à Alpha Condé, en passant par Lansana Conté, Moussa Dadis Camara et Sékouba Konaté. Le même constat est valable pour le nazisme en Allemagne, le fascisme en Italie, les racistes aux USA, etc.
Il faudrait alors éviter les “généralisations abusives” concernant les jeunes. Car ils appartiennent effectivement à des catégories et couches sociales différentes. Voici certaines des barrières ou compartiments qui distinguent et/ou séparent les jeunes en Guinée :

  • alphabètes ou analphabètes
  • ruraux ou urbains
  • pauvres ou aisés
  • francophones ou non-francophones
  • musulmans ou chrétiens
  • fonctionnaires ou entrepreneurs,
  • technocrates ou militants, etc.

Expression et communication

« La Guinée est très intéressante actuellement sur le plan littéraire. Après tant de décompositions sociales, de tragédies politiques, de mémoire enfouie, il est temps d’en parler. Non pas avec des slogans, mais avec des romans, de la poésie, du théâtre. C’est ce qui exprime le mieux les peuples. Les discours politiques peuvent être mobilisateurs, mais ce n’est pas très riche. » (Tierno Monenembo)

Tierno Monenembo a raison. Il n’y a pas d’art plus expressif que la littérature dans la peinture des crises et des succès humains. Ainsi, par exemple, la plume naturaliste Emile Zola en France, la critique sociale de Charles Dickens en Grande Bretagne, ont produit des chefs-d’oeuvre universels. Et l’oeuvre de Monenembo lui-même, celle de Maryse Condé (son aînée en âge et son prédécesseur dans l’obtention du Prix de l’Académie) jettent une lumière enrichissante sur les sujets de leurs romans.

Lire Crapauds-brousse, Peuls et Une saison à Rihata, Ségou

Mais le langage articulé a deux fonctions fondamentales : la communication (pratique, technique, scientifique) et l’expression (prose, poésie, théâtre). Ce sont-là les faces de la même médaille. L’une, la communication, est le canal de des échanges dans l’administration, les professions, la recherche en sciences (fondamentales, expériementales, et sociales). L’autre, l’expression, transmet les sentiments, l’intuition, l’opinion, la subjectivité. Les deux activités sont également nécessaires et indispensables à la créativité, à la culture et à la civilisation humaines. Cette dualité est familère à Tierno Monenembo. Elle participe de son expérience personnelle en tant que professeur de bio-chimie et écrivain de renommée mondiale.

Tierno S. Bah

Tierno Monenembo : « … tellement de mémoires… »

Tierno Monenembo : « J’ai traversé tellement de mémoires… »

Entretien. Grand Prix de la francophonie 2017, l’écrivain franco-guinéen Tierno Monenembo a été reçu sous la coupole de l’Académie française. Il s’est confié au Point Afrique.
Lauréat du prix Renaudot en 2008, le grand écrivain guinéen Tierno Monenembo était donc sous la coupole de l’Académie française ce jeudi. Le romancier, auteur notamment du Terroriste noir, récit sur la vie d’Addi Bâ, un Peul de Guinée, héros de la Résistance française, membre du premier maquis des Vosges et fusillé par les nazis en 1943, est également connu pour avoir dénoncé le silence de la communauté internationale après le massacre de plus de 150 civils par l’armée le 28 septembre 2009 à Conakry. « La Guinée se meurt, le monde a le droit de le savoir, le monde a le devoir de s’en indigner. Les Guinéens méritent la compassion des autres nations », avait écrit l’écrivain dans une tribune publiée par Le Monde, affirmant « la Guinée se meurt, et il y a cinquante ans que cela dure : cinquante ans d’indépendance, cinquante ans d’enfer » ! Auteur d’une douzaine d’ouvrages, la plupart édités au Seuil, Tierno Monenembo, 70 ans, grande voix de la littérature africaine, possède un style unique alternant gravité et légèreté. Le Grand Prix de la francophonie, qui vient de lui être décerné, est doté de 30 000 euros.
La cérémonie a eu lieu en même temps qu’étaient distingués plusieurs écrivains d’Afrique et des diasporas, dont le poète haïtien Anthony Phelps, Grand Prix de poésie pour l’ensemble de son œuvre poétique, ainsi que Nathacha Appanah, prix Anna de Noailles, médaille d’argent pour Tropique de la violence, et le poète guadeloupéen Daniel Maximin, Grand Prix Hervé Deluen. Depuis son dernier roman Bled, paru au seuil l’an dernier, Tierno Monenembo, qui vivait en France, a fait son retour dans son pays natal en 2012. Il a reçu Agnès Faivre à Conakry et lui a confié le nouveau chantier historique sur lequel l’entraîne son roman en cours d’écriture. Entretien.

Le Point Afrique : Comment vous sentez-vous en Guinée pour écrire ?

Tierno Monenembo : Je m’y sens bien parce que c’est mon pays natal. Et puis les jeunes ont des idées tout à fait nouvelles. Je ressens une forme de connivence avec eux dans ce pays. Ils se posent des questions. Avant, on ne se posait pas de questions. On avait que des réponses. Sékou Touré ne proposait que des réponses, toutes aussi fausses les unes que les autres. Je suis rentré au début de l’année 2012, en plein hiver français. Comme j’ai la double nationalité, française et guinéenne, je profite des saisons. Je suis revenu en Guinée pour écrire sur la Guinée avant de mourir. Le vieillard revient vers son berceau. La Guinée est très intéressante actuellement sur le plan littéraire. Après tant de décompositions sociales, de tragédies politiques, de mémoire enfouie, il est temps d’en parler. Non pas avec des slogans, mais avec des romans, de la poésie, du théâtre. C’est ce qui exprime le mieux les peuples. Les discours politiques peuvent être mobilisateurs, mais ce n’est pas très riche. Ils ne restent pas dans l’histoire, ou rarement. La Russie décadente, par exemple, a beaucoup inspiré les grands écrivains russes, qu’il s’agisse de Tolstoï, de Dostoïevski ou de Gogol. Faulkner a très bien décrit la décadence du sud des États-Unis. La littérature est faite pour la décadence.

Quelle histoire racontez-vous dans votre nouveau roman ?

J’ai eu envie de raconter toute l’histoire de la Guinée, à travers la vie d’une jeune fille d’aujourd’hui. Toutes les douleurs nationales sont en elle, dans sa tête, dans son corps. C’est quelque chose qui n’est pas évident : le corps d’une jeune fille dans lequel toute une histoire est logée, cette tragédie guinéenne qui la transperce. La femme et l’enfant sont d’excellents personnages romanesques. Mon personnage, au début du roman, a peut-être 35 ou 40 ans, et elle était enfant au moment de la mort de Sékou Touré. Sans qu’elle s’en rende vraiment compte, elle est traversée par plusieurs identités, sans savoir lesquelles, et puis vers 35-40 ans, elle découvre qui elle est réellement. Je compte dérouler tout ce qui s’est passé dans ce pays. L’histoire est là. L’histoire est un sujet inévitable pour les romanciers. Ou on l’exploite, ou on la refoule, ou on la renie, ou on s’en moque. En tout cas, elle est là, et elle est au cœur de la littérature. L’autre chose qui m’importe, en tant qu’écrivain, c’est que je vis aujourd’hui dans une société décadente.

Quelles sont vos sources, pour narrer cette histoire de votre pays ?

Ma mémoire, beaucoup plus que la mémoire officielle. Il y a une distance à prendre quand on veut écrire sur l’histoire. Il faut faire en sorte que l’histoire ne devienne plus qu’un vieux souvenir, certes douloureux, mais vivace. Faulkner, par exemple, sait le faire. Moi, j’ai 70 ans. Au moment de l’indépendance, j’avais 11 ans. Parfois, la mémoire se brouille. Je suis parti, je suis revenu, et puis j’ai traversé tellement de mémoires, de pays, différents, et douloureux, au moins aussi douloureux que la Guinée, comme l’Algérie. L’Algérie est douloureuse. J’adore ce pays, j’adore les Algériens, mais ils ont été trompés comme en Guinée. Tout cela enrichit la mémoire, permet d’aboutir à quelque chose. Toutes ces mémoires forment une mer collective. La mer des contes, disait Salman Rushdie, là où tous les contes se rassemblent. C’est comme une mémoire collective. Il faut qu’un jour on en vienne à la mémoire collective, où la haine ne peut pas tout prendre. Cette histoire de la Guinée, il faut la digérer, c’est un pays qui a beaucoup plus subi la violence coloniale que les autres. Il y a eu une forte résistance à la conquête coloniale en Guinée. Toutes les ethnies ont résisté, durant des années. Samory Touré a combattu presque 30 ans. Bokar Biro, le dernier roi du Fouta Djallon, est mort au champ de bataille. On a découpé sa tête. On l’a mise sur la tête de sa mère. Sa mère a marché 350 km de Timbo jusqu’à Conakry pour présenter sa tête au gouverneur. Sa tête est aujourd’hui au musée de l’Homme à Paris. On a tout ça, qui pèse aujourd’hui… Cette histoire, il faut la digérer, comme disait Sony Labou Tansi, la rendre conte. Il faut faire de l’histoire un conte de Noël.

Agnès Faivre et Valérie Marin la Meslée
Le Point Afrique