Thiam. Invocation imméritée du Camp Boiro

Honorable Denise L. Cote, United States District Court for the Southern District of New York.
Honorable Denise L. Cote, United States District Court for the Southern District of New York.

Reconnu coupable de blanchiment d’argent et de corruption en mai dernier par le jury, Mahmoud Thiam, ancien ministre des mines et de la géologie de Guinée, a été condamné, le 25 août 2017, à sept ans de prison ferme à New York, par l’Honorable Denise Cote, Juge fédérale pour le Southern District de New York. Avant la proclamation de la sentence, l’avocat de Mahmoud Thiam a cherché à adoucir la frappe du glaive de la Justice contre son client. Dans un plaidoyer désespéré, il a fait ainsi une invocation indirecte, implicite, inappropriée, illégitime et imméritée du Camp Boiro. Je traduis et commente ici certains passages de la dépêche de l’Associated Press, qui a été largement reprise par les journaux et les sites web.

  1. D’entrée de jeu la juge Denise Cote déclare que le citoyen américain, Mahmoud Thiam, a trahi la République de Guinée en acceptant des pots-de-vin d’un montant 8.5 million dollars US. Il s’agit d’un constat matériel et d’une opinion irréfutable. A n’importe quel niveau de la hiérarchie administrative et gouvernementale, le fonctionnaire et le ministre sont censés servir les populations, et non pas s’en servir. Ils en sont les serviteurs et non pas les maîtres. En compromettant —peut-être irrémédiablement — le potentiel humain, social, culturel et économique (rural et industriel) de la Guinée, les régimes successifs du pays ont créé le cadre toxique dont Mahmoud Thiam est devenu un symbole mondial.
  2. La juge continue : Mahmoud Thiam arriva à Conakry en 2009 pour “aider” la Guinée “et non pas pour la dépouiller.” “Il vit la corruption tout autour de lui. Il décida finalement d’y succumber.”
    La juge prête ici des intentions généreuses et un motif louable à Mahmoud Thiam. Mais la réalité est différente. Car ce n’est pas à son arrivée que M. Thiam se rendit compte de la vénalité rampante en Guinée. Il connaissait les réalités du pays. Et il devait bien au courant de l’effondrement de la moralité publique dans son pays natal et du manque de confiance des dirigeants par les populations. Le fossé se creuse depuis le début des années 1960. En 2009, l’écart était devenu béant et visible de tous, à domicile comme à l’étranger.

Lire (a) Guinea: Estrangement Between the Leaders and the People
(b) Parti Démocratique de Guinée: Reform and Repression  (c) The Decline of the Guinean Revolution. The Erosion of Public Morality

  1. Lansana Conté meurt le 22 décembre 2008.Quelques heures plus tard, son remplaçant choisi et préparé, un certain capitaine Moussa Dadis Camara, chef du service carburant des Forces armées, s’empare du pouvoir. Il s’y installe, appuyé par le Conseil national pour la démocratie et le développement. Pressenti pour le poste de Premier ministre, Komara Kabinet invite Mahmoud Thiam à participer à son gouvernement. Consentant, il négocie son départ de UBS et part dare-dare pour Conaky. Son plan — et peut-être l’offre — est arrêté : obtenir un poste lucratif, offrant plein d’occasions pour des tractations plus ou moins légitimes, des commissions rondelettes, ainsi que des pourboires juteux.

    Mahmoud donne à Global Mining Observer en 2014 une version arrondie et édulcorée des circonstances de sa nomination gouvernementale. Il y expose aussi une conception superficielle, naïve, démagogique et prédatrice du développement, qui serait induit et impulsé par l’industrie extractive. Les préalables culturels lui échappent, bien sûr. Et, paradoxalement, les critères d’ordre financier ne font même pas l’objet d’une esquisse d’explicitation…

    Le 14 janvier 2009, il entre au gouvernement dirigé par Komara Kabinet, où il occupe le poste de ministre des Mines et de l’Energie, sous la présidence du petit capitaine.
    Le 3 décembre 2009, Dadis et Toumba Diakité ont une altercation orageuse au sujet du massacre de centaines de manifestants pacifiques le 28 septembre précédent au stade sportif de Conakry. La dispute vire au drame et des coups de feu sont échangés. Dadis reste sur le carreau, grièvement blessé; Touba, lui, s’enfuit et se réfugie hors de Guinée.
    En janvier 2010 un régime de Transition est créé à la place du CNDD. Il a pour mission d’organiser l’élection présidentielle avant la fin de l’année.  Général Sékouba Konaté le dirige. (A noter que cet officier est interdit de séjour aux USA depuis 2016 pour flagrant délit de trafic de devises). Et Jean-Marie Doré remplace Komara Kabinet à la Primature.
    Le 15 février 2010 Mahmoud Thiam conserve son portefeuille, désormais appelé Mines et la Géologie, moins l’Energie donc.
    Le 4 janvier 2011 Mahmoud Thiam est débarqué du gouvernement par Alpha Condé, le nouveau président “élu”. Peu après M. Thiam quittait la Guinée pour retourner dans sa patrie d’adoption, les USA. Pour son malheur, il avait déjà enfreint la loi anti-corruption étrangère connue sous le nom de Foreign Corrupt Practice Act. Dès lors, patient et méticuleux, le FBI l’attendait de pied ferme. Ainsi, dans son interview avec Global Mining Observer, Mahmoud avoue se sentir sous surveillance policière depuis 2004.

  2. “… une terre où la force de la loi n’existe pas.” Lapidaire et exacte, la formule précédente par Juge Cote dépeint bien la Guinée. Elle s’applique à ce pays, hier comme aujourd’hui, depuis 1959. Et tant que la situation durera, il ne faudrait pas s’attendre à la réalisation de gros investissements : Konkouré, Simandou, chemin de fer trans-guinéen, nouveaux ports et aéroports, universités dignes de ce nom, etc.
  3. Mahmoud Thiam “ne montra pas de remords pour sa culpabilité” affirmée par le jury. “J’ai même perçu quelqu’un qui croit exercer un droit”… de profiter des recettes de la corruption, ajoute la juge.
    Cet état d’esprit est un cancer qui s’est presque généralisé dans la fonction publique guinéenne. Lorsqu’un fonctionnaire est nommé à un poste “lucratif”, on lui dit : “C’est ta chance, saisis-la.” “Si tu n’en profites pas pour détourner le bien public à tes fins personnelles, alors tu es maudit ! »
  4. Le code pénal fédéral américain recommande 12 ans ou plus pour le genre de crime dont Mahmoud Thiam a été reconnu coupable. En imposant une peine de 7 ans, la juge a tenu compte d’un argument de l’avocat défenseur Aaron Goldsmith. Pour attirer la compassion et la grâce des jurés et de la juge, celui-ci a invoqué “la torture et le meurtre” du prisonnier politique que fut le père de Mahmoud Thiam. Zélé, l’avocat parla du “violent régime communiste à la tête de la Guinée en 1971”.
    La dictature de Sékou Touré fut d’une violence inouïe, certes. Mais le tyran n’était pas d’obédience communiste. Il était sékoutouréiste ! C’est-à-dire pire que le communisme.
  5. A s’en tenir au communiqué de l’agence de presse, l’avocat n’a pas fourni au tribunal les circonstances de la disparition de M. Thiam père. Les indications suivantes suffisent pour combler la lacune.
    De qui parle-t-on ? Il s’agit ici de Baba Hady Thiam, licencié en droit et directeur de la Banque guinéenne du Commerce Extérieur (BGCE). Intègre et rompu dans la gestion, l’inspection et l’audit bancaires, il faisait partie de l’élite de ce secteur dans les années 1960. Par malheur, le chef de l’Etat guinéen ne connaissait en matière de finance et de banque que les manigances et les magouilles. Entre la probité des professionnels et la fourberie du politicien, la collision et le choc devinrent inévitables. Le groupe de Baba Hady Thiam n’était pas dupe. Au contraire, il mesurait l’ampleur des dégâts causés par la gabegie de Sékou Touré. Se sachant démasqué, et pour éteindre la contradiction à son avantage, le président prit les devants de façon draconienne et tragique. Il accusa, sans la moindre preuve, ses cadres de banque de complicité avec le commando militaire guinéo-portugais qui attaqua Conakry le 22 novembre 1970. Ils furent arrêtés sans mandat, jugés en leur absence, et fusillés ou pendus par des pelotons d’exécution qui incluaient capitaine Diarra Traoré et lieutenant Lansana Conté. Outre Baba Hady Thiam, les victimes de la purge du secteur de la banque incluaient :

    • Ousmane Baldé, Barry III, Moriba Magassouba et Kara Soufiana Keita, pendus publiquement  le 25 janvier 1971.
    • Théodore Soumah
    • Félix Matos Gnan
      Ces pères de famille expièrent pour un crime qu’ils n’avaient pas commis. Ils ne laissèrent pas de fortune à leur famille, mais ils lèguent à la postérité une vie exemplaire et, en l’occurrence, un casier judiciaire vierge.

En plongeant délibérément dans les réseaux de corruption qui minent la Guinée, Mahmoud Thiam a pris le chemin opposé des idéaux, de la droiture et de la rectitude, incarnés par Baba Hady Thiam et sa génération.

Lire Jeunes et patriotes, rêves et carrières brisés

Tierno S. Bah

Le résistible leadership d’Houphouët-Boigny

Cinquante-six années durant, de 1937 à 1993, Félix Houphouët-Boigny (1905-1993) excerça un leadership multiple : traditionnel, syndical, politique, parlementaire et gouvernemental. Je continue ici mon exploration de la longue et complexe carrière du “père-fondateur” de la république de Côte d’Ivoire. Dans une première partie je  réfute et clarifie quelques assertions du “Vieux” sur la Guinée. Dans la deuxième partie, je passe en revue  son  leadership, qui, en tant que philosophie et pratique, résista plus d’un demi-siècle. Et qui, bien que balloté, survit aujourd’hui en Côte d’Ivoire. Dans un état plus que jamais résistible.

Sources

Tour à tour description, commentaire et analyse, cet article s’inspire et exploite les sources suivantes :

Note. Je n’ai pas encore eu les ouvrages de Grah Mel sous la main. Je compte toutefois les présenter ici ou sur webAfriqa.

Première Partie
Réfutations et Clarifications

Sans perdre de vue, le rôle et la place d’Houphouët dans la Françafrique, je me concentre sur la dimension africaine du personnage et son influence déterminante sur l’évolution et l’implosion politiques de la Guinée. D’où la nécessité et l’utilité de réfuter et de clarifier un aspect des rapports initiaux entre  Sékou Touré et Félix Houphouët-Boigny.

Souvenir inexact

Houphouët-Boigny déclare :

« … un beau jour, on m’a appris qu’il y avait là-bas un jeune syndicaliste qui voulait rallumer le flambeau de la lutte du RDA. C’était Sékou Touré. Je me suis déplacé, je l’ai rencontré chez sa grand-tante qui me l’a recommandé…»

Date de rencontre erronée

Cette rencontre remonte vraisemblablement à 1951. Mais la remémoration est absolument inexacte. Car Houphouët-Boigny avait déjà fait la connaissance de Sékou Touré. Au Congrès constitutif du RDA en octobre 1946 à Bamako ! Sékou fit partie de la délégation guinéenne. Pierre Kipé, en témoigne dans le livre sus-mentionné.

Emergence de Sékou Touré

Ibrahima Baba Kaké écrit :

“Dès le départ Sékou Touré devient l’homme fort du RDA en Guinée.”

Erreur. L’arrivée de Sékou au devant de la scène publique fut différée de quatre ans : de 1947 à 1951. Des hommes plus âgés et de statut social plus élevé tinrent la barre du de la section guinéenne du RDA. Celle-ci fut créée en mai 1947 sous l’égide de Madeira Keita. Les principaux collaborateurs de celui-ci étaient:

Le jeune Sékou Touré venait au 5ème rang de la hiérarchie. Il était alors le secrétaire général adjoint du syndicat USCG. Au sein du comité directeur il partageait les responsabilités du poste des affaires économiques et sociales avec Nfa Mohamed Touré (commis des finances) et Fatoumata Ciré Bah (secrétaire du greffe et des parquets).
Houphouët-Boigny connaissait Sékou Touré depuis 1946 donc. D’où la fausseté du souvenir rappelé plus haut.

Houphouët-Boigny et les cousins Touré

Houphouët continue :

« Je l’ai (Sékou Touré) fait venir à Abidjan avec son cousin, Petit Touré, époux de ma propre nièce. Celui-là aussi n’est plus. »

Avant la montée au pouvoir de deux leaders du Rassemblement démocratique africain : l'Ivoirien Houphouët-Boigny (le parrain) et le Guinéen Sékou Touré (le poulain) modestement habillés et attablés, circa 1954.
Avant la montée au pouvoir de deux leaders du Rassemblement démocratique africain : l’Ivoirien Houphouët-Boigny (le parrain) et le Guinéen Sékou Touré (le poulain) modestement habillés et attablés, circa 1954.

Bailleur de fonds

Houphouët-Boigny ne se contenta pas seulement d’inviter Sékou Touré à Abidjan. Bien au contraire, il fut son bailleur de fonds. Il le soutint financièrement, lui prodiguant  conseils et lui apportant la solidarité du Rassemblement démocratique africain. Mieux, à partir de 1954, Bernard Cornut-Gentille, Gouverneur général de l’Afrique Occidentale Française,  se joignit à l’Ivoirien dans le parrainage de Sékou Touré. La bienveillante protection des deux hommes éperonna la montée en flèche de Sékou au pouvoir  Nous verrons plus loin que le poulain se retournera contre ses parrains.

Cynisme ou sénilité

Houphouët-Boigny parle laconiquement de Petit Touré et de sa mort. Mais il ne dit pas comment, où et quand ? A lire ce passage on pourrait conclure que Petit Touré fut emporté par la maladie ou un accident de circulation. Hélas, macabre et tragique, la réalité est toute autre. Car Sékou Touré fut la cause de la disparition de Petit Touré. C’est sur son ordre que ce dernier périt de faim et de soif (diète noire) au Camp Boiro en 1965. Et quel fut son “crime” ? Il avait déposé la demande d’agrément et les statuts d’un parti d’opposition au PDG : le Parti de l’Unité Nationale de Guinée. Aux yeux de Sékou Touré c’était là un forfait punissable de mort. Le Vieux aurait dû saisir l’occasion du Colloque d’Abidjan pour réhabiliter la mémoire de Petit Touré. Mais non, par cynisme et/ou sénilité, il  se borna à verser des larmes de crocodile et à propager une image retouchée et trompeuse du dictateur guinéen.

Installés au pouvoir et présidents à vie de la Côte d'Ivoire et de la Guinée, Houphouët-Boigny et Sékou Touré sont conduits en Cadillac décapotable à Conakry en 1962 (Photo: Information Côte d'Ivoire)
Installés au pouvoir et présidents à vie de la Côte d’Ivoire et de la Guinée, respectivement, Houphouët-Boigny et Sékou Touré sont conduits en Cadillac décapotable à Conakry en 1962 (Photo: Information Côte d’Ivoire)

Notice biographique

Le nom de baptême du futur leader est Oufoué Djaa. Plus tard, converti au catholicisme, diplômé de l’Ecole William Ponty et jouissant du statut d’“évolué”, il francisa son nom en Félix Houphouët-Boigny. Boigny désigne le bélier en langue baulé. Le site Archive suggère que l’âge est tronqué. Il aurait vu le jour huit ans avant 1905, qui est la date consignée sur son acte de naissance ou jugement supplétif. Il appartiendrait donc à la génération de 1897, l’année précédente de l’arrestation de l’empereur Samori Touré à Guélémou, dans le territoire de la future Côte d’Ivoire.
Houphouët-Boigny se maria deux fois. Comme indiqué dans Le “vide guinéen” selon Houphouët-Boigny, il épousa Khadija Racine Sow (1913-2006) en 1930 à Abengourou. Le couple divorça en 1952. Et Houphouët resta “célibataire” pendant 10 ans ans. En 1962 il se remaria avec Marie-Thérèse Brou, sa cadette de 25 ans. Ces secondes noces connurent des scandales. Car les époux menaient chacun une vie extra-maritale. Félix engendra une fillette hors-mariage. Pour sa part, volage et portée aux escapades, Thérèse s’absenta au moins une fois du foyer en 1957 pour une randonnée avec un Italien à Milan. Et elle compta Sékou Touré parmi ses amants. André Lewin signale que les deux amoureux eurent une intense et brève liaison.

A noter que le premier président guinéen récidiva dans les années 1970 en ajoutant Mme. William Tolbert à la liste de ses trophées féminins (Voir l’énumération —très partielle— des quelque 13 épouses et maîtresses). Sékou Touré mourut comme il avait vécu, emporté par une libido débridée et le tabagisme. Sur la table d’opération de la Clinique de Cleveland, les chirurgiens tentèrent en vain de le sauver de la syphilis cardiaque et de la sclérose des artères coronaire et pulmonaire. Lire Sékou Touré : la mort américaine.

Deuxième partie.
Un leadership résistible (1937-1993)

Ruth Morgenthau dessine autant que possible le cadre —social, économique, politique et culturel — qui engendra les partis politiques africains et leurs leaders à partir de 1946. La lecture de son livre montre que quatre forces se conjuguèrent pour produire Félix Houphouët-Boigny :

  • L’hégémonie française, coloniale et post-coloniale
  • La politique des partis et les contradictions des leaders
  • Les populations africaines
  • Le contexte mondial

Le livre Political Parties in French-Speaking West Africa est la  version améliorée de la thèse de doctorat (Ph.D.) de Ruth Morgenthau. De format compact l’ouvrage compte 439 pages. Mais une fabrication moins dense pourrait aisément attendre mille pages. Le corps du texte est enrichi de centaines de notes en bas de page, que j’ai regroupées en fin de chapitre. Publié en 1964, le travail fut généralement fut bien reçu à la fois pour contenu spécialisé en politologie, et pour sa dimension parfois inter-disciplinaire (histoire, anthropologie, ethnologie, économie). L’auteure effectua trois voyages de recherche sur le terrain, en 1951, 1960 et 1961. Sa préface contient une liste impressionnante d’informateurs : Ouezzin Coulibaly, Mamby Sidibé, Hampâté Bâ, Madany Mountaga Tall, Baidy Guèye, Sékou Touré, Seydou Diallo ,  N’Famara Keita, Telli Diallo, Karim Fofana, Idrissa Diarra Mahamane Alassane Haidara, Mamadou Aw, Seydou Badian Kouyaté, Abdoulaye Sangaré, Bernard Dadié, Urbain Nicoue, Issoufou Seydou Djermakoye, Senou Adande, Emile Derlin Zinsou, Doudou Guèye, Lamine Guèye, Mamadou Dia, Doudou Thiam, Assane et Ursula Seck, Abdoulaye Guèye, Abdoulaye Ly, etc.
Le livre examine la situation de quatre pays : Sénégal, Côte d’Ivoire, Mali, Guinée. Il s’ouvre par une solide introduction et trois chapitres généraux :

Un passage de l’introduction s’interroge avec pertinence : Comment doit-on comprendre l’usage de la référence Fama (roi en langue Maninka) pour désigner Sékou Touré en Guinée ? Ecouter, par exemple, le Bembeya Jazz national dans Regard sur le passé.

Après les quatre dossiers d’enquête, le livre propose une analyse d’ensemble et formule des opinions — parfois prémonitoires — dans les chapitres suivants :

Lacunes, erreurs, points faibles du livre

  • On relève des fautes de transcription des noms français. La confusion découle surtout des nuances du genre grammatical (masculin/féminin) du nom français.
  • L’auteur fait de Sékou Touré un descendant paternel de Samori Touré. En réalité, la parenté dérive de la mère de Sékou, une Camara. Bien qu’ayant le patronyme Touré, Alpha (le père de Sékou) n’était pas lié  à Samori.
  • L’eurocentrisme occidental apparaît çà et là à travers l’ouvrage ; ainsi al-Hajj Umar Tall et Samori sont traités de simples chefs guerriers. Aucun mot sur la production littéraire, l’impact théologique et le rayonnement spirituel du premier, ou  l’énergie organisationnelle et les aspirations unitaires du second.
  • La narration s’arrête à l’année 1961 alors que le livre fut publié en 1964. Une mise à jour avant la mise sous presse eût considérablement amélioré le contenu.
  • L’étiquette French-speaking est une généralisation excessive. Elle ne s’applique qu’à la minorité parlant la langue du colonisateur, qui reste,  pour l’écrasante majorité des Africains, un idiome étranger. Qui maintient des barrières linguistiques artificielles entre dirigeants europhones et administrés non-europhones.
  • Le livre est superficiel sur le rôle et la place de la religion en Côte d’Ivoire. Dommage, car le Christianisme était très actif. L’Eglise catholique, les syncrétismes religieux et les mouvements messianiques, par exemple, étaient impliqués dans le climat social de l’époque. Lire le Harrisme, Afrique: le harrisme et le déhima en Côte d’Ivoire coloniale, etc.
  • Ruth Morgenthau mentionne le Hamallisme ((1920-1950) en passant. Mais elle ne nomme pas le fondateur de ce courant Tijaniyya. Il s’agit bien sûr de Cheikh Hamahoullah ou Hamallah. Les travaux d’Alioune Traoré dégagent le portrait de ce sufi et saint anti-colonial. Tierno Bokar Salif Tall se plaça sous son allégeance spirituelle. Et mon grand-père, Tierno Aliou Buuɓa-Ndiyan, appuya l’enseignement et la voie du Cheikh. Que grâce  soit  rendue à tous les trois. Sous la ténébreuse Troisième République, son Empire Colonial et son régime de l’Indigénat, ces trois figures furent d’éminents porte-étendards de la tradition africaine et de l’orthodoxie sunni malékite.
  • Le livre rapporte un témoignage du sénateur Ouezzin Coulibaly au sujet de l’assassinat du sénateur Biaka Boda en janvier 1950. Mais la version donnée est, à mon avis, superficielle et inadmissible. Dans son roman satirique En attendant le vote des bêtes sauvages Ahmadou Kourouma campe mieux la vague de répression du RDA par les autorités coloniales entre 1949 et 1950. Elle liquida Biaka et faillit emporter Houphouët.

Les racines d’Houphouët-Boigny

Félix Houphouët-Boigny n’inventa pas la politique des partis en Afrique Française. Avant l’arrivée à maturité de la génération d’Houphouët, entre 1905 et 1918, diverses associations et personnalités (africaines et afro-américaines) avaient allumé le flambeau de la lutte. Du côté français, Maurice Delafosse — un maître à penser d’Houphouët — présageait dès 1915 l’éveil et le combat des colonisés pour leur émancipation.  Cela dit, Houphouët reste un doyen et une figure de proue de la politique et de la gouvernance en dans l’Afrique moderne.

Les quatre communes de plein exercie du Sénégal (Saint-Louis, Gorée, Dakar, Rufisque) jouèrent également un rôle précurseur. Et Houphouët fit l’expérience de cette organisation et discriminatoire, et fut fortement lié au Sénégal. C’est, en effet, le pays de son alma mater (Ecole normale William Ponty) et de son beau-père, Racine Sow. Malheureusement, Houphouët se départit de ces liens et adopta une attitude paradoxale axée sur deux points : (a) son rejet de ce qu’il percevait comme “l’élitisme” saintlouisien et dakarois, (b) son opposition irréductible aux thèses fédéralistes des dirigeants sénégalais. La concurrence trouva son expression la plus aigüe en 1957-58 dans le débat entre fédéralistes (Lamine Guèye, Senghor, Sékou Touré, etc.) et territorialistes (Houphouët). La question posée était de savoir s’il fallait accéder à l’indépendance en tant que bloc ouest-africain fédéré ou bien en tant que territoires distincts. Voulant  éviter l’éclatement, Senghor créa le néologisme balkanisation et mit ses pairs en garde contre les conséquences d’une marche en ordre dispersé vers la souveraineté…
Lire également (a) The Emergence of Black politics in Senegal. The Struggle for Power in the Four Communes, 1900-1920
(b) Assimilés ou patriotes africains ? Naissance du nationalisme culturel en Afrique française (1853-1931) (c) Sékou Touré : Le Héros et le Tyran, chapitre 4, “Le Triomphe (1958-1959)”

De gauche à droite, Léopold Sédar Senghor (Sénégal), Félix Houphouët-Boigny (Côte d'Ivoire), et l'abbé-président Fulbert Youlou (Congo-Brazzaville), avatar comique et accident tragique de la FrancAfrique. Le trio affiche une allure détendue. Pourtant, derrière le sourire persistaient des divergences profondes, une rivalité tenace, et, au bout du compte, l'affabilissement mutuel. Photo: Table-ronde d'Abidjan. 24 octobre 1960
De gauche à droite, Léopold Sédar Senghor (Sénégal), Félix Houphouët-Boigny (Côte d’Ivoire), et l’abbé-président Fulbert Youlou (Congo-Brazzaville), accident historique et avatar aberrant de la Françafrique. Le trio affiche une allure détendue. Pourtant, derrière le sourire persistaient des divergences profondes, une rivalité tenace, et, au bout du compte, l’affabilissement mutuel. Photo: Table-ronde d’Abidjan. 24 octobre 1960

Axe triangulaire

Morgenthau place les débuts d’Houphouët dans un axe triangulaire incluant :

  • La politique coloniale d’intéressement de planteurs Français
  • L’incorporation de la main-d’oeuvre forcée extra-territoriale
  • L’adoption  de la nouvelle économie de plantation par les Ivoriens et les immigrés

Politique d’intéressement

Ruth écrit (je traduis) : « A partir de 1930 les autorités coloniales de Côte d’Ivoire décidèrent d’intéresser des Français à venir s’installer comme planteurs des cultures d’exportation (cacao, café). Les premières actions se développèrent dans la ceinture forestière, à peu près au sud du 8° parallèle. Les plantations des Européens se situaient :

  1. A l’ouest de la rivère Bandama, près de Gagnoa, Daloa, et Man
  2. Le long de la côte méridionale, près de Grand Bassam, Abidjan, Grand Lahou, et Sassandra
  3. Le long de l’axe ferroviaire Agboville-Dimbokro-Bouaké, en forêt
  4. A Katiola et Korhogo dans la savanne septentrionnale.

une main-d’oeuvre forcée importée

Imposant le travail forcé, le régime de l’Indigénat importa une main-d’oeuvre abondante et bon marché. Ces recrutements obligatoires permirent la mise en valeur les plantations des Européens. Ainsi, le décret du 25 octobre 1925 organisa le mouvement des contingents des régions pauvres du nord vers le sud fertile. Le texte règlementa aussi la répartition du personnel importé  entre l’administration et les planteurs Européens. Devant la faible densité démographique  (9 habitants au km2) du sud, les colonisateurs contraignirent des travailleurs du nord de la Côte d’Ivoire, de la Guinée, et, surtout, de la Haute-Volta (Burkina Faso). Les statistiques officielles établissent qu’entre 1920 et 1930, plus de 190.000 Voltaïques furent incorporés dans les brigades de travail en Côte d’Ivoire.

Adoption  de la nouvelle économie de plantation par les Ivoriens

L’auteur souligne l’intérêt et la participation effective des Africains à l’économie de plantation. « Peu après l’installation des coloniaux, les Africains créèrent eux aussi des plantations. Plus petits que les domaines des Européens, leurs lots étaient éparpillés à travers la forêt. Dans l’entre-deux guerres (1918-1939), leurs plantations s’étendirent à l’est de la Bandama parmi les peuples Baulé et Agni. (Baule and Agni sont apparentés ; eux et les Ashanti du Ghana appartiennent à l’aire ethnique Akan).
La particularité de la colonie de Côte d’Ivoire découle du fait que des citadins et des “évolués” (diplômés de l’école française) s’intéressèrent et s’investirent dans l’économie de plantation. Ce faisant, ils se dégageaient de la dépendance salariale de la bureaucratie coloniale. Contrairement à la plupart des autres territoires — où les fonctionnaires dépendaient de l’administration — les colonisés pouvaient s’installer et vivre à leur compte. Mas la fièvre de plantation ne s’arrêta pas aux fonctionnaires. Elle gagna aussi les villageois illétrés, y compris les femmes. Chacun trouva dans la plantation un moyen d’améliorer son status économique et social. Les chefs traditionnels bénéficièrent de l’émergence de cette couche de planteurs de plus en plus prospères. Et la rivalité entre élites traditionelles et modernes s’atténua. L’économie de plantation et l’accès à l’argent rapprocha les chefs traditionnels — précoloniaux —et les chefs modernes. En conséquence, les chefs traditionnel acceptèrent un “évolué” et chef de statut secondaire, en l’occurrence,  Felix Houphouët-Boigny, comme leur porte-parole.
Toutefois, ces développements engendrèrent des clivages et des frictions. Ce fut notamment avec la distinction entre autochtones et “étrangers” ou “dioula”, c’est-à-dire les travailleurs immigrés — forcés et volontaires —  du Nord de la Côte d’Ivoire et de territoires voisins. Les graines de l’“ivoirité” venaient d’être semées. Avec elles, la dualité fondamentale, déconcertante et débilitante de la Côte d’Ivoire : terre d’inclusion et  d’exclusion, hospitalière et xénophobe. Cette contradiction débouchera en 2002 sur la crise politico-militaire, la guerre civile et la partition du pays entre le Nord et le Sud.

Carte ethnique de la Côte d'Ivoire. Source : Ruth S. Morgenthau. Political Parties in French-Speaking West Africa. 1964
Carte ethnique de la Côte d’Ivoire. Source : Ruth S. Morgenthau. Political Parties in French-Speaking West Africa. 1964
Carte politique de la Côte d'Ivoire. Source : Ruth S. Morgenthau. Political Parties in French-Speaking West Africa. 1964
Source : Ruth S. Morgenthau. Political Parties in French-Speaking West Africa. 1964

Dans une prochaine livraion j’examine la carrière politique d’Houphouët-Boigny en quatre phases et périodes :

  • La phase organisationnelle et fondatrice
  • Dans l’opposition (RDA) et face à la répression coloniale
  • Récupération, collaboration et cooptation
  • “L’indépendance” et la présidence à vie

(A suivre)

Tierno S. Bah

Pascal Tolno : enseignant, écrivain et politicien

Charles Pascal Tolno (1943-2017) reçu en audience par Général Lansana Conté (photo non-datée et sans-lieu)
Charles Pascal Tolno (1943-2017) reçu en audience par Général Lansana Conté (photo non-datée et sans-lieu)

Charles Pascal Tolno est mort aujourd’hui dans une clinique de Limoge, en France. Il avait 74 ans. Le défunt appartient à la  promotion Lénine, 1967, la première de l’université guinéenne. Ce fut l’année de mon second baccalauréat et de mon admission à la Faculté des sciences sociales d’une institution qui s’appelait alors Institut Polytechnique de Conakry, tout court. En 1968, elle fut baptisée du nom de Gamal Abdel Nasser, président, ou Raïs, de la République populaire d’Egypte.

Charles Pascal Tolno : survol d’une carrière

Tolno servit sous les régimes de Sékou Touré et Lansana Conté. De 1967 à 1984, il occupa les fonctions suivantes : professeur de lettres, directeur régional de l’Education, doyen de faculté. Lansana Conté le nomma gouverneur de Conakry (1990-1992) et et ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique (1992-1994). Discret mais actif, posé et calculateur, il prit part à la fondation de l’association des écrivains de Guinée, dont il fut le premier président.

A cause de la terreur d’Etat et du Camp Boiro, Pascal rangea sagement sa plume sous le règne du “Responsable suprême” et unique penseur de sa propre “révolution” : Sékou Touré. Après l’écroulement du PDG, libéré de l’étouffement du Parti-état, Tolno se lança dans l’écriture. La base de données WorldCat contient six de ses livres. Voir sa bibliographie plus bas.

Remercié du gouvernement par Lansana Conté, Charles Pascal emprunta une filière familière ; il fit son entrée dans la politique partisane en créant le Parti du peuple de Guinée (PPG).
Ce faisant, il boucla le triptyque qui sert de titre de ce blog: enseignant, écrivain, politicien.

Evocations d’une vie

Les évocations guinéennes de la vie publique de Charles Pascal Tolno vont se succéder pour un court laps de temps. Elles auront toutes le même cachet aseptisé, incolore et inodore.  Il serait surprenant qu’on lise un bilan examinant les hauts et les bas du bilan officiel du défunt.
Et pourtant la seule énumération des postes importants et des hautes fonctions de Pascal Tolno ne suffit pas. Au contraire, en s’y limitant, on appauvrit et on réduit la dimension de l’individu. Et c’et aussi une manière efficace d’aggraver l’amnésie collective des Guinéens.
Les activités de Charles Pascal se sont déroulées sur un demi-siècle dans des climats politiques étouffants. Entreprit-il une action pour redresser la barre un tant soit peu ? Porte-t-il une responsabilité quelconque dans l’aggravation des maux et crises qui bloquent la Guinée ?

La lecture du résumé de son dernier livre laisse un arrière-goût amer. Le passage est décevant parce qu’il présente superficiellement l’oeuvre, et projette une image de duplicité de la part de l’auteur. Avec un sous-titre comme “L’indépendance piégée”, on s’attend à une approche critique de l’évolution du pays depuis 1958. N’ayant pas encore lu l’ouvrage, je ne peux ni faire une analyse détaillée, ni émettre une opinion fondée. Mais le résumé du livre par l’éditeur L’Harmattan n’annonce rien de clair. En effet, la présentation, vague et neutre, est, une fois de plus, anodine et banale. On lit :

« La Guinée a souvent vécu des moments tumultueux. Après la colonisation refusée, en vain, par de grands combattants, il y eut l’indépendance nationale, marquée par la puissante personnalité du Président Sékou Touré. Puis ce fut l’ère du Général Lansana Conté, nationaliste convaincu, solide dans ses convictions politiques et sociales. A sa mort, une transition militaire, engagée par le Capitaine Moussa Dadis Camara, prit la gestion du pays en main. »

Ma critique des écrits et des actions de Charles Pascal Tolno n’est pas que posthume. Elle date de son vivant, et est ainsi anthume. Par exemple, dans ma republication du numéro spécial de Notre Librairie sur la Guinée, j’écrivais ceci à propos de Tolno :

« … au delà des ambiguïtés de ce texte, il faut rappeler la carrière de Charles Pascal Tolno dans les années 1990, durant lesquelles il fit partie de la nomenklatura des violateurs de droits de l’homme et des agents de la gabegie du régime de Lansana Conté. Alternativement ou parallèlement à son leadership du Parti du Peuple de Guinée (PPG), il fut successivement recteur de l’université, gouverneur de Conakry et ministre de l’enseignement supérieur, léguant à chaque étape un bilan déplorable et décrié par les étudiants et dans les colonnes de la presse. Ce comportement — grave, paradoxal et schizophrène — a été, et reste, le fait de certains intellectuels Guinéens… »

L’erreur est humaine et nul n’est parfait. En plus de sa famille et de son cercle d’amis et de collègues, Charles Pascal Tolno a certainement fait du bien durant sa longue carrière. D’où l’émoi et la douleur que sa mort doit provoquer en Guinée et ailleurs.
Mais il fut un “pur” produit de la Guinée post-coloniale. Son destin aurait pu évoluer vers de plus hautes cimes. Il aurait pu mieux écrire et agir. Hélas, les deux dictateurs qu’il servit ne lui en offrirent pas la possibilité. Ce n’est pas là une circonstance atténuante, mais plutôt une constatation fondée sur mon expérience, la recherche et la réflexion.

RIP.

Bibliographie

  • Colonialisme et sous-développement en Afrique. Conakry, Editions Tolga, 1991.
  • La culture et la vie. Conakry : Editions Tolga, 1996
  • L’Afrique : une nation, un destin, un nouveau combat. Une union africaine. Ro-Marong, Guinea. 1999.
  • Combattre pour le présent et l’avenir. Paris : L’Harmattan, 2009
  • Afrique du Sud : le rendez-vous de la violence. Paris : L’Harmattan, 2014
  • Transition militaire et élection présidentielle 2010 en Guinée : l’indépendance piégée. Paris : L’Harmattan, 2015. 274 p.
    (Première partie: La Guinée, la route du destin d’une nation combattante.
    Deuxième partie: Transition militaire en Guinée (2008-2010). Troisième partie: Élection presidentielle 2010. Quatrième partie: Annexes.

Tierno S. Bah

Le “vide guinéen” selon Houphouët-Boigny

Félix Houphouët-Boigny, descendant de chefs animistes Akouè par sa mère, Kimou N’Dri, en costume traditionnel. Selon IvoireInfos N’Doli Houphouët, le père de Félix, était “officiellement originaire de la tribu N’Zipri de Didiévi”. Il mourut peu de temps après la naissance d'Augustin, le frère benjamin de Félix. Repoussant la question de ses racines paternelles, Félix Houphouët-Boigny aurait interrogé : “Que voulez-vous donc savoir de l’étranger ?”, en allusion à la rumeur selon laquelle le père d'Houphouët était un certain Cissé, musulman soudanais. Il faut compléter la classification tribale fournie par IvoireInfos en précisant qu'en tant que Baoulé, Houphouët-Boigny appartenait à l'aire culturelle Twi et à la grappe ethnique Akan. A ce titre, il était apparenté à Kwame Nkrumah, également Akan, mais de l'ethnie Fanti. Les Akan incluent, entre autres, les Anyi, les Ashanti, les Guang, etc.
Félix Houphouët-Boigny (1905-1993), descendant de chefs animistes Akouè par sa mère, Kimou N’Dri, en costume traditionnel. Selon IvoireInfos N’Doli Houphouët, le père de Félix, était “officiellement originaire de la tribu N’Zipri de Didiévi”. Il mourut peu de temps après la naissance d’Augustin, le frère benjamin de Félix. Repoussant la question de ses racines paternelles, Félix Houphouët-Boigny aurait interrogé : “Que voulez-vous donc savoir de l’étranger ?”, en allusion à la rumeur selon laquelle le père d’Houphouët était un certain Cissé, musulman soudanais. Il faut compléter la classification tribale fournie par IvoireInfos en précisant qu’en tant que Baoulé, Houphouët-Boigny appartenait à l’aire culturelle Twi, à la grappe ethnique Akan et à la sous-famille linguistique Kwa. A ce titre, il était apparenté à Kwame Nkrumah, également Akan, mais de l’ethnie Fanti. Les Akan incluent, entre autres, les Anyi, les Ashanti, les Guang, etc. — T.S. Bah

Je continue ici mon analyse du livret Contribution du Président Houphouët-Boigny à la vérité historique sur le RDA. A la page 80 l’auteur insiste sur ce qu’il appelle “le vide guinéen”.
Ainsi dans trois paragraphes consécutifs on lit :

 « Et il y eut un vide qu’heureusement ont ensuite comblé deux braves parmi les plus braves militants du RDA : Madeira Kéita au Mali, et Ray Autra en Guinée. »
« Comment combler le vide guinéen ? »
« Mais ce grand pays restait vide. »

Il s’agit là d’une exaggération et d’une contre-vérités Ce néant n’existe que dans l’imagination de Félix Houphouët-Boigny. Il traduit aussi le paternalisme, le narcissisme et la mégalomanie du premier président ivoirien. Au lieu de contribuer à la vérité historique, Houphouët-Boigny la déforme. Au lieu de peindre le passé, il cherche à l’effacee. La notion d’un “vide guinéen” est absurde. Je me situe aux antipodes de ces propos politiciens et je tente de les réfuter en quatre points :

  1. Guinée : vivier politique et ruche parlementaire
  2. Le duo parrain de Sékou Touré : Cornut-Gentille et Houphouët-Boigny
  3. Le leadership d’Houphouët-Boigny
  4. Le legs d’Houphouët-Boigny

Les sources écrites contradictoires de l’allégation de Houphouët-Boigny sont nombreuses. Elles démentissent sa tentative de réécriture de l’Histoire. Pour éviter la dispersion, je m’appuie (a) sur le chapitre “Trade Unionists and Chiefs in Guinea” du livre Political parties in French-speaking West Africa publié en 1964 par Ruth Satcher Morgenthau, (b) la biographie de Sékou Touré par André Lewin. Paru dans la cinquième année  de l’“indépendance”, l’ouvrage de Morgenthau fournit des détails précieux sur l’environnement politique de la Guinée coloniale. Le livre accuse toutefois des lacunes concernant rôle du personnel colonial métropolitain en Guinée française: gouverneur, commandants de cercle, fonctionnaires territoriaux, secteur privé, etc. Les volumes d’André Lewin permettent de corriger les omission de Morgenthau.

Félix Houphouët-Boigny, ministre de la brève IVè République française (1946-1948), avec chapeau haut-de-forme et redingote queue-de-pie. Paris, 1956. L'image typique de l'Africain assimilé, ou Peau noire, masque blanc, selon le diagnostic de Dr. <a href="http://webafriqa.net/library/fanon/index.html">Frantz Fanon</a>, psychiatre.
Félix Houphouët-Boigny, ministre de la brève IVè République française (1946-1948), avec chapeau haut-de-forme et redingote queue-de-pie. Paris, 1956. L’image typique de l’Africain assimilé, ou “Peau noire, masque blanc”, selon le diagnostic de Dr. Frantz Fanon, psychiatre, également l’auteur des “Damnés de la terre”. — T.S. Bah

La constante  de la paire Houphouët-Boigny/Sékou Touré est celle du maître et de l’apprenti. Cela explique la “faiblesse” d’Houphouët-Boigny envers Sékou Touré. L’Ivoirien regardait le Guinéen à travers le prisme du protecteur et du protégé.

N’en déplaise toutefois à Houphouët-Boigny, la Guinée ne fut jamais un vide. Au contraire,  au début de la politique partisane, la petite élite francophone et les autorités coloniales en firent un vivier politique et une ruche parlementaire. A Conakry et à l’intérieur, on s’adaptait rapidement au climat créé par la Constitution de 1946 autorisant les “indigènes” à créér des formations politiques plus ou moins indépendantes de celles de la Métropole.

Paris 1957. De gauche à droite, les ministres Félix Houphouët-Boigny et Gaston Deferre. Le second rédigea le projet de la Loi-cadre de 1956. Après sa promulguation elle fut aussi appelée Loi Deferre. La législationi accorda l'autonomie aux territoires d'Afrique Occidentale Française (AOF) et d'Afrique Equatoriale Française (AEF). Son application en 1957 se traduisit par la montée du Rassemblement démocratique africain (RDA) au pouvoir en Côte d'Ivoire (Houphouët), en Guinée (Sékou Touré), au Soudan, actuel Mali (Modibo Keita), etc.
Paris 1957. De gauche à droite, les ministres Félix Houphouët-Boigny et Gaston Deferre. Le second rédigea le projet de la Loi-cadre de 1956, alias Loi Deferre. La législationi accorda l’autonomie aux territoires d’Afrique Occidentale Française (AOF) et d’Afrique Equatoriale Française (AEF). Son application en 1957 se traduisit par la montée du Rassemblement démocratique africain (RDA) au pouvoir en Côte d’Ivoire (Houphouët), en Guinée (Sékou Touré), au Soudan, actuel Mali (Modibo Keita), etc. — T.S. Bah

Un vivier politique et une ruche parlementaire

Vivier politique (1946-1953)

Au lendemain de la Deuxième guerre mondiale (1939-1945) l’activité “parlementaire” en Afrique française s’opérait à travers le double collège. Le premier Collège concernait les citoyens:  Français et Noirs assimilés. Le deuxième Collège représentait les non-citoyens: les Africains. En 1945 en Guinée le premier Collège comptait 1.944 inscrits, tandis que le deuxième collège regroupait 16.233 votants. De la sorte,   la France accordait la citoyenneté aux étrangers venus de l’Hexagone. Mais elle niait ce  droit aux Africains dans la terre de leurs ancêtres !
Le double Collège dura de 1945 à 1946. Maurice Chevance et Jean-Baptiste Ferracci y siégèrent successivement. Yacine Diallo occupa le deuxième collègue. Le Collège unique remplaça le double collège en 1946. A partir de cette date, les députés de la Guinée à l’Assemblée nationale française furent, successivement et dans l’ordre suivant, Yacine Diallo, Mamba Sano, Albert Liurette, Diawadou Barry, Sékou Touré et Saifoulaye Diallo.

Sidiki Kobélé Keita fournit les listes des candidatures pour le Collège unique à l’élection législative du 10 Novembre 1946.

  • Union Socialiste et Progressiste de Guinée
    • Yacine Diallo
    • Fodé Mamoudou Touré
  • Parti Socialiste de Guinée
  • Union Démocratique Africaine
    • Lamine Kaba
    • Amara Sissoko
  • Rassemblement de Gauche Guinéen
    • Fara Millimono
    • Ousmane Bakèlè Sankhon

L’amnésie collective guinéenne consiste, entre autres, dans le fait que la plupart des pionniers sus-nommés sont tombés dans l’oubli.
On note par ailleurs que le nom de Sékou Touré ne figure sur la liste d’aucun des partis en lice ci-dessus. Il est vrai qu’André Lewin dit vaguement que “les amis de Sékou songent même à le présenter, pour le deuxième collège” en 1945. Si cela était vrai, on se demande alors pourquoi M. Sékou Touré ne fut pas candidat en 1946. En l’occurrence les données reprises par Kobélé prévalent sur les spécculations de Lewin. Et somme, pour l’ambitieux et impatient Sékou Touré, il fallut attendre 1953 — soit 7 ans — pour sa première victoire comme conseiller de Beyla, et 1956 — soit dix ans — pour son premier mandat de député pour le Palais Bourbon à Paris.

Houphouët-Boigny affirme:

Au départ, un de mes anciens collègues de promotion à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Gorée, Mamba Sano, nous avait représentés…

Précision :  fils de Kissidougou, instituteur du cadre commun supérieur de l’AOF, directeur d’école — comme son collègue Yacine Diallo — dès 1931, orateur hors-pair, Mamba Sano fut un membre-pionnier du Parti Progressiste Africain de Guinée. Il fut également membre de l’Union Forestière, conseiller général de Beyla, et député socialiste français de 1946 à 1952.
De juillet 1947 à novembre 1948, Mamba Sano fit partie de la direction du PDG, la section naissante du RDA en Guinée. En sa qualité de directeur politique, il supervisa la parution du premier numéro de Phare de Guinée, le bi-hebdomadaire du nouveau parti.
En 1951, Mamba Sano battit Sékou Touré à plate-couture à Beyla. Et le jeune Sékou fut mal avisé d’y défier son aîné. Il prit sa revanche en août 1953, en l’emportant face à trois adversaires, dont Mamba Sano. Bernard Cornut-Gentaille, gouverneur-général de l’Afrique Occidentale Française et Félix Houphouët-Boigny, président du PDCI-RDA, battirent campagne à Beyla pour Sékou Touré.

La chapitre 6 du livre de Morgenthau sur la Guinée comporte 35 sous-chapitres. Le nom de Sékou Touré n’y apparait qu’au 6è sous-chapitre. Les précédents sous-chapitres traitent seulement des  devanciers du futur dictateur guinéen.
Par malheur, devenu président de la république à partir de 1958, Sékou Touré décida de “se venger.” Il accorda la vie sauve à certains de ses anciens adversaires. Mais ce fut au prix de leur effacement absolu de la vie publique. Ils devinrent ainsi jusqu’à leur mort des fantômes de leur vibrant passé actif. Il s’agit notamment de Mamba Sano et de Framoi Bérété. Quant aux autres —et c’est la majorité — ils furent moins chanceux. Inventant des complots cycliques Sekou Touré condamna certains à de lourdes peines de prison (Koumandian Keita). Poussant la cruauté au plus bas, il fit fusiller ou pendre — summum d’ignominie — les autres. La liste est longue. Mais, aveuglé par la haine, le tyran mit dans le même sac ses compagnons et protecteurs d’hier, d’une part, et ses opposants et rivaux de jadis. On y retrouve Yacine Diallo (empoisonné par Sékou Touré et Mme. Mafory Bangoura en 1954, selon la rumeur), Bangaly Camara, Diawadou Barry, Ibrahima Barry III, Alpha Amadou Diallo, Karim Bangoura, Moriba Magassouba, Tibou Tounkara, Moricandian Savané, Mamadi Sagno, Kassory Bangoura, Fodéba Keita, Jean-Paul Alata, etc., etc. Visiter le Memorial du Camp Boiro !

Malgré cette évolution tragique, on comprend que l’activité politique et le militantisme n’attendirent pas la montée du PDG-RDA et de Sékou Touré pour prendre de l’essor en Guinée française. Il n’y eut donc pas de “vide guinéen” durant la période 1946-1953 évoquée par Houphouët-Boigny. C’est la décapitation de l’élite —suivie par le dépeuplement consécutif à l’émigration massive vers les pays voisins — qui vidèrent le pays.

Ruche parlementaire (1953-1958)

La Guinée connut douze ans de pluralisme politique, de 1946 à 1958. A partir de 1958 elle tomba sous la coupe totale du PDG et devint victime de l’intolérance criminelle de Sékou Touré. Il fallut attendre 1991 pour que le pays renoue avec le multipartisme. Cela, en dépit de l’opposition du Général Lansana Conté, le soldat et successeur de Sékou Touré, et tombeur du PDG.
La Guinée française fut une ruche parlementaire bourdonnante, où politiciens Blancs et Noirs collaboraient et se confrontaient selon les intérêts et les idéologies. Ils élaboraient, soumettaient, débattaient et votaient le budget et les projets de lois. Comme tout autre pays démocratique.
Le Conseil consultatif (1946-1956) ouvrit la marche. L’Assemblée territoriale (1956-1958) lui succéda.
Selon Lewin, Colonel Eric Allégret fut le premier président du Conseil consultatif, à partir de 1947. C’était un colonel de la Résistance, un officier des Forces Françaises Libres qui combattirent l’occupation nazie. Par dessus tout, il figurait, note André Lewin, comme un “important planteur de bananes.” Il dirigeait parallèlement “la Coopérative bananière de Guinée (COBAG) et la Fédération bananière et fruitière de la Guinée Française.

Eric était un frère des célèbres cinéastes Marc Allégret et  Yves Allegret.  Le second épousa la grande Simone Signoret. Le premier vécut et travailla avec André Gide, l’auteur de Voyage au Congo. Wikipedia souligne qu’il “découvrit” ou lança de nombreuses vedettes : Fernandel, Raimu, Jean-Louis Barrault, Joséphine Baker, Michèle Morgan, Louis Jourdan, Danièle Delorme, Gérard Philipe, Daniel Gélin, Brigitte Bardot, Jean-Paul Belmondo, Alain Delon, Johnny Hallyday. Et Lewin note qu’Eric connaissait bien le général de Gaulle, car il possédait une propriété nommee La Sapinière, proche de La Boisserie à Colombey-les-Deux-Églises.”Eric créa à Conakry une association pour le soutien de l’action du général de Gaulle

A partir de 1950, Jacques Foccart fit trois déplacements en Guinée. Son contact avec Sékou Touré remonte à cette période. Il prépara ainsi  la première visite du Général de Gaulle à  Conakry, le 9 mars 1953.

Framoi Bérété remplaça Allégret au perchoir en 1954. Le Conseil consultatif s’était érigé en Assemblée Territoriale.

Et à partir de 1956, Saifoulaye Diallo prit les rênes du parlement. L’Assemblée territoriale se mua en Assemblée nationale après la proclamation de la république en 1958. Saifoulaye cumula sa fonction législative avec celle de secrétaire politique du PDG jusqu’en 1963.

Partisan du principe stalinien du “centralisme démocratique” et de la suprématie du parti sur l’état — et de plein accord avec Sékou Touré — Saifoulaye transforma l’Assemblée nationale en une chambre à écho des décisions du Bureau politique national du PDG. En conséquence, les débats animés et contradictoires des premiers députés dans l’hémicycle stoppèrent. L’uniformité idéologique et l’unanimité —forcée— de pensée s’enracinèrent. Au nom de la “pseudo-révolution” du Parti-état nivelleur par le bas.

Depuis son arrivée controversée au pouvoir, Alpha Condé imite cette caporalisation anti-démocratique du parlement. En collusion avec le président du Législatif, M. Kory Kondiano, qui fut mon collègue à l’Institut Polytechnique G.A. Nasser dans les années 1980.

Amadou Hampaté-Bâ (2e à gauche), Elhadj Seydou Nourou Tall, khalife tijaniyya, Félix Houphouet-Boigny et d'autres dignitaires sénégalais. Dakar, circa 1954. On remarque les médailles décorant l'apparat de quelques uns. Toujours à l'honneur aujourd'hui, ces insignes de la Métropole coloniale furent royalement rejettés par Cheikh Hamallah durant son fameux bras de fer avec Pierre Boisson, représentant du régime fantoche de Vichy durant la Deuxième guerre mondiale (1939-1945).
Amadou Hampaté-Bâ (2e à gauche), Elhadj Seydou Nourou Tall, khalife tijaniyya, Félix Houphouet-Boigny et d’autres dignitaires sénégalais. Dakar, circa 1954. On remarque les médailles décorant l’apparat de quelques uns. Toujours à l’honneur aujourd’hui, ces insignes de la Métropole coloniale furent royalement rejettés par Cheikh Hamallah durant son fameux échange avec Pierre Boisson, représentant du régime fantoche de Vichy durant la Deuxième guerre mondiale (1939-1945). — T.S. Bah

Le duo parrain de Sékou Touré : Cornut-Gentille et Houphouët-Boigny

Paraphrasant et inversant le dicton selon lequel l’Egype est un don du Nil, on peut dire que Sékou Touré est un cadeau empoisonné  de Bernard Cornut-Gentille et Félix Houphouët-Boigny à la Guinée. Ici  Houphouët-Boigny voudrait maquiller et cacher cet acte. Mais il s’y prend mal. De surcroît, il est mal servi par l’éditeur du discours présidentiel avec la confusion ridicule au sujet de la rue Oudinot. Houphouët déclare faussement :

« Lorsque, à la suite d’une vacance dans la région de Beyla, nous avons décidé d’y présenter Sékou Touré, je m’y suis rendu en compagnie du Gouverneur-Général Cornut-Gentille.
Je ne demandais pas l’appui du gouvernement, des pouvoirs locaux, mais simplement la neutralité. Elle m’avait été promise; je me suis rendu dans la nuit, avec le Gouvemeur-Général, dans les campements administratifs du Mont Nimba. Mais nous n’avons pas été logés sous le même toit. Tout semblait arrangé. Comut-Gentille avait convoqué les administrateurs et donné des instructions pour que la neutralité soit absolument respetée. Le lendemain, à Man, j’apprenais le contraire, Je suis retoumé pour lui demander ce qui s’était passé dans la nuit ? Il m’a dit:
— J’ai donné des instructions, mais ils ne m’ont pas obéi. Ils n’obéissent qu’à Roudino
La fraude a donc fait que nous n’avions toujours personne en Guinée. Il nous a fallu attendre jusqu’à 1956 pour obtenir, sur l’ensemble du territoire africain français, la neutralité de l’administration. Et le résultat ne s’est pas fait attendre: nous avons enlevé deux sièges en Guinée, deux au Mali, deux au Niger. Entre-temps, la Haute-Volta avait été reconstituée, et ses élus sont devenus RDA.».

Une correction s’impose ici. Il n’y pas de Roudino dans l’histoire coloniale de la France. Par contre il existe la Rue Oudinot, siège parisien du ministère des Colonies.

L’étude et l’analyse des relations de ce trio sont importantes pour comprendre l’histoire politique de la Guinée durant la décennie 1950. Il s’agit notamment de jetter la lumière sur la montée en flèche de Sékou Touré entre 1954 et 1956. Ainsi,  par exemple, Lewin révèle les liens sentimentaux et/ou physiques entre Cornut-Gentille et le jeune Sékou Touré. Par erreur, insistance et redondance, Lewin publie reprend textuellement la même information dans deux chapitres consécutifs (chapitre 15 et chapitre 16) dans sa série biographique. Cela dit, le titre officiel du dirigeant français était alors Haut-commissaire et non pas Gouverneur-général de l’AOF.

Houphouët ne pouvait pas deviner qu’un ancien ambassadeur français en Guinée, le contredirait un quart-de-siècle plus tard, avec noms et faits à l’appui. En effet, au chapitre 16, volume 1, de sa biographie de Sékou Touré André Lewin donne les précisions suivantes :

« La tentative suivante, lors d’une élection partielle tenue le 2 août 1953 à Beyla à la suite du décès survenu le 11 mai 1953 du conseiller territorial Paul Tétau 357, sera la bonne. Située à la limite de la Guinée forestière et donc éloignée des bases traditionnelles du Parti, la circonscription de Beyla est un test : Sékou y remporte sa première élection. Il s’en faut de peu cependant, car il obtient 729 voix contre 703 et 198 respectivement à ses adversaires, l’infirmier Camara Dougoutigui, soutenu par l’administration et les chefs de canton, et le député Mamba Sano 358. C’est dans la petite localité de Foumbadougou qu’il recueille le plus de voix, ce qui fait pencher la balance en sa faveur à la dernière minute.
Certains prétendront que le nouveau conseiller territorial (ou conseiller général comme on le dit de plus en plus) doit l’idée et le siège à son nouvel ami, Bernard Cornut-Gentille, dit “BCG”, haut-commissaire à Dakar depuisquelques mois.
De son côté, depuis la Côte-d’Ivoire proche de la Guinée forestière, Houphouët-Boigny a envoyé pour aider à la campagne de Sékou un véhicule et quatre militants chevronnés. Les marges des résultats sont si étroites qu’il faudra plusieurs mois avant que l’élection soit validée. Mais dès le soir du scrutin, l’enthousiasme des partisans de Sékou déferle sur toute la Guinée, et comme le notent certains observateurs, “après Beyla, le PDG prend d’assaut le pays”.
Les militants en liesse amènent Sékou près d’une grosse pierre fichée dans la terre en pleine bourgade, et lui font jurer solennellement qu’il respectera sa promesse de toujours s’occuper du sort du peuple guinéen ; sinon, selon les traditions locales, il n’arrivera jamais à rien dans sa vie. »

Félix Houphouet-Boigny et et sa première épouse, Khadija Racine Sow (1913-2006). Mariés en 1930 à Abengourou, ils divorcèrent en 1956. Surnomée Kady, Mme Houphouët-Boigny était la fille d'Ali Racine Sow, commerçant musulman sénégalais, et d'une mère Baoulé d'origine princière.
Félix Houphouet-Boigny et et sa première épouse, Khadija Racine Sow (1913-2006). Mariés en 1930 à Abengourou, ils divorcèrent en 1956. Surnomée Kady, Mme Houphouët-Boigny était la fille d’Ali Racine Sow, commerçant Pullo musulman du Sénégal, et d’une mère Baoulé d’origine princière.

A partir de 1953 donc, les autorités territoriales et fédérales épaulent le PDG et le laissent faire. Ainsi commence une campagne de terreur, d’humiliations, de coups et blessures et de mort, qui, en rétrospective, annonçait le futur Camp Boiro.

Lire l’enquête et l’analyse de Bernard Charles, professeur à l’Université de Montréal, intitulée Le rôle de la violence dans la mise en place des pouvoirs en Guinée (1954-58)

Lewin écrit :  “Des heurts violents ont lieu à Conakry et dans diverses villes de l’intérieur le 29 septembre 1955, puis les 2 et 3 octobre (sept morts, dont six Peuls et un Soussou, tous membres du BAG 408).”
Membre — avec Diawadou Barry et Koumandian Keita — du trio dirigeant du Bloc Africain de Guinée (BAG), Karim Bangoura envoie, le 5 octobre 1955, le télégramme suivant au haut-commissaire Cornut-Gentille :

“Gravité des incidents de Coyah marque faillite politique de complaisance avec le RDA que vous avez instaurée. Le chauffeur de mon père tué, la maison de mon oncle saccagée et ses filles violées, soulignent étendue de vos responsabilités.
Ma douleur immense m’encourage à vous dénoncer auprès des hautes autorités de la Métropole comme soutien officiel et déclaré des extrémistes africains fauteurs de troubles.
Les agissements du PDG-RDA restent votre oeuvre. La carence de l’autorité locale en découle.
La mise à feu et à sang de ce pays jadis paisible continuera à peser sur votre conscience, car vos rapports officiels n’ont pas traduit la vérité sur le caractère du RDA.
Je reste fidèle à la France et à la Guinée, et vous pouvez compter sur ma détermination farouche contre votre politique néfaste pour la présence française.”

Seize ans plus tard, en 1971, Sékou Touré fit payer à Karim Bangoura le prix de leur rivalité d’antan, en le faisant mourir, soit par la diète noire au Camp Boiro (version de l’ambassadeur William Attwood), soit par noyade après avoir été ligoté et largué du bord d’un hélicoptère dans le fleuve Fatala, ou Rio Pongo, à Boffa (version d’Alsény René Gomez).

A suivre.

Tierno S. Bah

Sékou et Foccart : explications et promenade

De gauche à droite: Saifoulaye Diallo (président de l'Assemblée nationale, secrétaire politique du PDG), F. Houphouët-Boigny (président de Côte d'Ivoire et du PDCI-RDA), Sékou Touré (président de la Guinée, secrétaire général du PDG). Conakry, 1962
De gauche à droite: Saifoulaye Diallo (président de l’Assemblée nationale, secrétaire politique du PDG), F. Houphouët-Boigny (président de Côte d’Ivoire et du PDCI-RDA), Sékou Touré (président de la Guinée, secrétaire général du PDG). Conakry, 1962

L’échafaudage révolutionnaire de Sékou Touré s’effondra du vivant de son monteur. A deux ou trois ans de sa mort, le Responsable suprême de la Révolution avait effectué un virage de 180 degrés et s’était ravalé à son niveau de départ : celui d’un petit-bourgeois africain versatile, imitateur, et destructeur.
Le constat de la débâcle guinéenne fut dressé, entre autres, par l’intellectuel Sud-Africain Phineas Malinga. Son article “Ahmed Sékou Touré: An African Tragedy” traite du revirement politique de Sékou Touré. Paru en 1985, le papier dénonce la nature tribale du régime guinéen, l’ambivalence idéologique (marxiste et islamique), les assassinats politiques au Camp Boiro — dont celui de Telli Diallo, la mendicité financière et l’allégeance aux pétrodollars orientaux. Malinga conclut que durant la dernière année de sa vie Sékou Touré était devenu complètement emmailloté dans le filet du néo-colonialisme (“completely enmeshed in the net of neocolonialism.”) Deux faits étayent son argumentation : (a) la dette extérieure écrasante auprès des monopoles occidentaux et des banques arabes, (b) l’abandon du slogan “Prêt pour la révolution” pour l’incantation “Prêt pour la production”. Et, en l’occurrence, ironise Malinga, la production allait être désormais au service de l’investisseur étranger, et non au bénéfice des populations.
Au paragraphe suivant Malinga dresse un réquisitoire convaincant contre Sékou Touré. Il écrit (je traduis) :

«  Un autre évènement de 1983 fut moins important mais profondément symbolique. Un certain Jacques Foccart était dans l’entourage de de Gaulle durant la fameuse rencontre de Conakry le 25 août 1958, lorsque Sékou Touré se détourna de la France. Le même Foccart fut, dans les années 1960  le secrétaire d’Etat chargé des affaires africaines à Paris. Il fut le cerveau d’une politique implacable de revanche poursuivie par le gouvernement français durant cette période. En 1965, Sékou Touré le denonça à un meeting populaire à Conakry comme le comploteur caché dont la main était derrière chaque tentative de déstabilisation de la Guinée. En 1983, Foccart revint à Conakry, en tant qu’invité du Président. La rencontre fut présentée comme une “ reconciliation ”. Et elle le fut, mais au profit de Foccart.
Il est facile de concevoir la satisfaction que le bureaucrate Français a dû ressentir au constat d’un quart de siècle d’action de sa part. Il est douloureux de s’imaginer les sentiments éprouvés par Sékou Touré. »

En 2010, soit vingt-cinq ans après Phineas Malinga, André Lewin publie une biographie de Sékou Touré en huit volumes. Il consacre le chapitre 88 du volume 7 aux “Surprenantes retrouvailles de Jacques Foccart et de Sékou Touré”.

Datant de 1997, l’interview de J. Foccart par F. Gaillard se situe, à peu près, à mi-chemin des deux publications sus-nommées. Tout en confirmant l’analyse et le jugement de Malinga, l’entretien révèle deux causes fondamentales de l’échec guinéen. Ce sont : la mégalomanie et le sadisme de Sékou Touré.

Mégalomanie

Philippe Gaillard demande à Jacques Foccart : “Sur l’avenir, qu’avait-il à vous dire ?” Réponse :

“Il y est venu à la fin de la journée, sous une forme pour le moins inattendue. Vous savez, m’a-t-il dit, que je vais sans doute devenir président de l’OUA. J’ai besoin d’un conseiller qui connaisse bien les hommes et les choses de notre continent. Personne ne répond autant que vous à ce profil. Vous êtes disponible maintenant. Accepteriez-vous, je ne dis pas de vous installer à Conakry, mais de venir me voir périodiquement pour m’aider ?”

Sans minimiser les supplications de Sékou Touré appelant Foccart à l’aide, je retiens surtout la phrase “… je vais devenir président de l’OUA.” Cette déclaration emphatique procède de la mégalomanie maladive de Sékou Touré. Car il déforme le titre officiel “président en exercice”. Il le raccourcit  en président — tout court — de l’Organisation de l’Unité Africaine. Je doute qu’il s’agisse là d’un glissement de mot ou d’une erreur de langage (lapsus lingae). J’y lis plutôt un propos choisi doublé d’une visée néfaste. Car la présidence de l’OUA —tout comme celle de l’actuelle Union Africaine — est une fonction annuelle rotative, une charge temporaire alternante. Symbolique et protocolaire, elle n’est absolument pas fixe, permanente, pérenne. Mais en 1983 Sékou Touré et son entourage rêvaient tout haut. Selon eux, le chef de l’Etat guinéen devrait, à la fin du sommet de Conakry en 1984, occuper définitivement le fauteuil de la présidence de l’OUA ! Les implications de tant de spéculations et de naiveté sont évidentes : après avoir trahi et détruit la Guinée, Sékou Touré nourissait le désir de dominer toute l’Afrique !
Il ne saurait y avoir de preuve plus matérielle de mégalomanie, de déviation mentale et de folie du pouvoir.

Sadisme

Foccart témoigne :

« Sékou a pris le volant de sa voiture et nous a fait faire le tour de Conakry. Tout d’un coup, il s’est arrêté. Nous étions devant l’entrée du Camp Boiro.
— Voici cette fameuse prison, m’a-t-il dit. Si vous le souhaitez, je vais vous la faire visiter.
J’ai décliné l’invitation, non sans lui faire observer que, s’il me faisait cette proposition, c’était qu’il n’y avait plus rien à voir. »

L’épithète “fameuse” désigne normalement une qualité morale, intellectuelle, physique, esthétique. Elle dénote un trait positif chez une personne ou dans une oeuvre d’art, une invention scientifique, une réalisation technique, etc. Elle connote l’admiration, l’excellence, le mérite, la valeur, la brillance, la finesse, etc.

Le Camp Boiro ne remplit aucun des critère ci-dessus. Il ne mérite donc pas qu’on l’appelle FAMEUX. Surtout de la part de son inventeur. Il est plutôt INFAME. En l’occurrence, mû par le sadisme, Sékou Touré avait effacé de sa mémoire le souvenir des tortures et de la mort qu’il ordonna dans cette prison. Victimes et/ou martyrs, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants (Guinéens, Africains, Européens et Orientaux) succombèrent à son génie du mal et de la méchanceté. Le président guinéen  connaissait si bien les coins et les recoins du Camp Boiro qu’il aurait servi de guide expert à Foccart. En paradant son hôte devant la vieille caserne de la Garde républicaine, il piétinait la mémoire des vies détruites et des carrières brisées. Il crachait allégrément ainsi sur le sort des familles ruinées, des communautés désolées et d’un pays bouleversé.
Il lui était impossible de montrer à Foccart une université fonctionnelle, un hôpital moderne, une usine performante, une vaste plantation, une plaine agricole étendue, une riche ferme, un centre artisanal florissant. Il n’y en avait pas ! Le dictateur n’avait pour “réalisation” à exhiber — sans honte, ni remord — que son camp de larmes et de sang, de la désolation et de la mort. Ayant opté pour le reniement de soi, il était en bonne compagnie avec un maître de la sale guerre,   un ancien officier commando de choc, le stratège de la France-Afrique.

Huit mois plus tard, inopinée, la mort mit fin aux plans sinistres et au rêve présidentiel pan-africain de Sékou Touré.

Tierno S. Bah