Race et Racisme. Ethnie et Etat

Race et racisme

Dérivé du concept de race, le mot “racisme” persiste partout au 21e siècle. Aux USA “race” est officiellement employé (recensements démographiques, administration, cartes d’identité, demandes d’emploi, etc.) Et pourtant, cela fait des décennies que le concept même de race a été scientifiquement réfuté. Il a été clairement établi que l’humanité constitue une seule et même espèce génétique et génomique. Au plan biologique elle se compose, non pas de races (noire, blanche, jaune, rouge), mais plutôt de populations, sous-populations, groupes et sous-groupes… Et elle partage plus de 98.8 % de son ADN avec un primate comme le chimpanzé, son plus proche parent dans le règne animal.
En Afrique la colonisation européenne usa — et abusa — du terme race. En réaction, et prenant le contre-pied de l’aliénation  subie à l’école coloniale, la génération anti-colonialiste (1940-1960) fustigea l’idéologie et le discours colonialistes. Mais une fois au pouvoir dans les années dans les années 1960, elle reprit le même langage dans des slogans tels que “A bas régionalisme”, “A bas le racisme !”…

Sékou Touré. Ce qu'il fut. Ce qu'il a fait. Ce qu'il faut défaire Editions Jeune Afrique. Collection Plus. Paris. 1985. 215 p.
Sékou Touré. Ce qu’il fut. Ce qu’il a fait. Ce qu’il faut défaire. Editions Jeune Afrique. Collection Plus. Paris. 1985. 215 p.

En réalité, c’est à l’ethnie qu’ils en voulaient, proclamant à tort   malhonnêtement et malicieusement : « Il n’y a plus d’ethnies (soussou, peule, maninka, guerze, toma, kissi, etc.) en Guinée. Il n’y a que des citoyens militants de la révolution. » Là gît le piège de l’Afrique post-coloniale. Un traquenard tissé du malaise, de l’incapacité, et de la malhonnêteté à gérer la diversité ethnique et culturelle des pays. Car les dirigeants et leurs clientèles ont un comportement ambigu, flou, à la tête de l’état. Ils prêchent le contraire de ce qu’ils pensent. Inversement, ils pensent le contraire de ce qu’ils disent. Ils souffrent du dédoublement de personnalité, de schizophrénie socio-politique, un mal psychologique dont Frantz Fanon posa clairement le diagnostic dans les Damnés de la terre dès 1960. Et dont l’actuel président guinéen est un patient avéré. Lui et nombre de ses pairs pratiquent officieusement ce qu’ils dénoncent officiellement, à savoir la concentration et la confiscation du  pouvoir par des individus et des groupes de leur ethnie. Peu importe le manque de compétence !

Ethnie, Etat et “Racisme”

Sékou Touré fit preuve d’ignorance et d’aberration avec son slogan attaquant le “racisme peul”. En effet, son gouvernement fut à dominante ou en absolue majorité maninka, de 1958 à 1984. Aujourd’hui, Alpha Condé, quatrième successeur-imitateur de Sékou, applique à la lettre le modèle inventé par le premier dictateur de la Guinée. Lansana Conté, Mousa Dadis Camara et Sékouba Konaté le précédèrent sur ce chemin tortueux, inique et jonché de cadavres.

Dans La Guinée : Bilan d’une Indépendance (1964)  B. Ameillon évoque le “népotisme”, “diffus” pour “les postes secondaires” et “très strict au niveau des postes de direction”. Il dégage la composition de la couche dirigeante en « classes d’âge, camaraderie d’école, de village, de parti (étant) à l’origine des fortunes politiques. Sur onze ministres que comprenait le premier ministère guinéen :

  • Trois, soit le quart, étaient nés à Faranah, patrie de Sékou Touré (Il s’agissait de Lansana Diané, Ismael et Sékou Touré)
  • Quatre, soit le tiers, étaient passés par l’école normale primaire de William Ponty.
  • Hormis une exception, ils étaient tous nés autour des années 1920 (c’était Abdourahmane Dalen Diallo dit “Vieux Doura”) »

A cela s’ajoute que le gouvernement ne compta aucune femme durant les cinq premières années de la république de Guinée, 1958-1963. Cela n’empêcha pas le régime de discourir à longueur de journées sur sa politique de promotion féminine. Pure démagogie doublée de crime ! Loffo Camara devint, certes, la première femme membre du cabinet le 1er janvier 1963. Mais en toute chose, il faut voir la fin. Et dans le cas de Mme Camara, ce fut tragique puisque Sékou Touré n’hésita pas à la faire fusiller le 25 janvier 1971 à l’aube, en même temps que Habib Tall, Balla Camara, Baba Camara, et des dizaines d’autres victimes, pendues ou passées par les armes à travers le pays ce jour-là. Quelques heures plus tôt, Sékou et les membres du Bureau politique avaient assisté à la pendaison nocturne d’Ousmane Baldet, Barry III, Moriba Magassouba et Kara Soufiane Keita au Pont du 8 novembre.

Loffo Camara : victime-martyre de Sékou Touré

Toutes ces tueries avaient pour but, entre autres, d’éliminer des cadres compétents décidés à bâtir le pays. Sékou Touré, lui, avait choisi le népotisme, l’incompétence et le clanisme. De 1971 à sa mort le 26 mars 1984, sa famille et ses alliés avaient complètement accaparé l’Etat.
Aujourd’hui, président Alpha Condé continue aveuglément une telle politique, qui ruina et qui continue d’appauvrir la Guinée.

Un seul gouvernement : la famille
Family Feuds

Ce à quoi feu Bâ Mamadou répondit éloquemment : La Guinée est une République, pas une famille. La formule présentant la Guinée comme une famille est au mieux légère et superficielle. Mais, au pis, on tient ce langage  pour parler, prématurément, de la “réconciliation nationale” sans que le préalable indispensable et la condition sine qua non de la JUSTICE aient été remplis. Dire que la Guinée est une famille implique, délibérément ou pas, l’atténuation voire la négation des violations des droits de l’homme en cours depuis 1958. Cette formule suggère que les Guinéens forment une famille. Dès lors, insinue-t-on, ils doivent se pardonner. Interprétée de la sorte, l’affirmation n’est ni généreuse, ni désintéressée. Au contraire, elle vise, d’une part, à occulter les victimes, et, d’autre part, à innocenter les bourreaux, et à absoudre les perpétrateurs, tous agents de “l’état républicain”. A la longue, la déclaration “La Guinée est une famille” pourrait préparer les esprits  à la passivité face aux crimes passés et présents de l’Etat. Elle deviendrait, ce faisant, un clin d’oeil complice, une approbation tacite de l’impunité en Guinée. Attention, donc ! Si le continent africain peut être réduit à un seul pays, alors la Guinée pourrait être ramenée à une famille !

Le Gouvernement par le complot

La tendance à s’entourer des “siens” s’accentua. Et Sékou Touré plongea dans l’absurde avec son complot contre les Fulbe et avec l’assassinat de Telli Diallo et de ses co-accusés, l’appel du pied cynique à Saifoulaye Diallo.

Discours anti-peuls de Sékou Touré
Sékou Touré : Gouvernement par le Complot et le Crime
La sale guerre de Sékou Touré contre les Peuls

Mais le châtiment de l’Histoire, la punition divine et la rétribution par Allah   ne tardèrent pas à le frapper.  En effet, en 1977, quelques mois après la mort atroce de Telli Diallo, Dr. Alpha Oumar Barry, Alioune Dramé, lieutenant Alassane Diallo, capitaine Lamine Kouyaté et leurs compagnons au Camp Boiro. Sékou Touré reçut, toutefois, la “compensation” de sa faillite et de sa cruauté la même année. C’était en fin août. Et les femmes, ménagères, marchandes au détail, marchèrent sur la présidence. Elles le désavouèrent ouvertement, publiquement. Et elles lui  crachèrent leur rejet total de sa politique de paupérisation, d’oppression et de répression.…

Ils furent assassinés sous le faux prétexte du “racisme peul”, un poison concocté par les machinations diaboliques et meurtrières du “responsable suprême de la révolution”, et qui continue d’infester la Guinée.

Ethnie et Institutions

Le rapprochement entre l’ethnie et les institutions républicaines. les est difficile à soutenir. Car la première est préhistorique, présente et pérenne, tandis que les autres sont récentes, fictives, embryonnaires, faibles. Et leur destin demeure incertain.
Sur tous les continents et dans presque toutes les sociétés, les traditions culturelles de l’ethnie régissent le cycle de la vie de l’individu: naissance, mariage, mort.
S’appellant “états-nations”, les républiques post-coloniales africaines ont du mal à gérer leur dualité, qui résulte du fait qu’elles sont composées de populations rurales et traditionnelles, d’une part, et qu’elles sont dirigées par des minorités occidentalisées, acculturées et aliénées. Cette réalité indéniable fait de l’état africain une entité stratifiée, où la minorité pense et impose ses diktats à la majorité.
En vain, car comme le rappelle l’adage : « Chassez le naturel, il revient au galop.”.…

Confusion à éviter

Il ne faut donc pas confondre l’ethnie et de l’ethnicité d’une part, et l’ethnocentrisme et l’ethnocratie, d’autre part. Les deux premières réalités doivent être assumées fièrement car elles affirment l’identité des uns et des autres. Elles soulignent la nécessaire et enrichissante diversité de la culture  et de la nature. Quant au second couple, il n’apporte que le sectarisme et la division.
Forme universelle d’organisation sociale, l’ethnie est le socle des sociétés. En tant que telle, elle  résiste au passage du temps et remplit des fonctions évidentes et éminentes. Par exemple, elle assigne les noms et les prénoms (de famille et d’individu), elle fixe le rituel des cérémonies (mariage, baptême, funérailles), etc. Elle repose sur des valeurs positives. Elle  englobe naturellement et gère légitimement la famille, qui est, au-dessous du clan, sa cellule formative, son unité constituante de base. A travers l’histoire, empires, royaumes, république, dictatures (dont celle de Sékou Touré) ont cherché à se substituer ou à briser l’ethnie. En vain. Celle-ci plie parfois, mais elle ne casse jamais !

Consulter ma republication de Outline of Cultural Materials sur SemanticVocabAfrica. Cette vaste classification anthropologique inclut des termes tels que : ethnic stratification, ethnometeorology, ethnophysics, ethnogeography, ethnobotany, ethnozoology, ethnoanatomy, ethnophysiology, ethnopsychology, ethnosociology, ethnocentrism

Réversible, horizontale et verticale, directe et indirecte, une hiérarchie lie l’individu et la famille à la société et à l’état. On peut la schématiser comme suit :

individu famille clan tribu ethnie société état nation

Matérielle et immatérielle, locale et empruntée, indigène et allogène, la culture constitue le dénominateur commun des entités ci-dessus énumérées. Elle oriente et s’enrichit de l’apport de composantes — constantes et variables dans le temps et l’espace — que sont la langue, la santé, l’économie, l’habitat, les technologies de fabrication, la politique, les coutumes, la religion, les arts, etc.

Moralité :  le pays, l’état, la république (démocratique ou non) ne peuvent pas être une famille, en dehors de la figure de style et de la métaphore.

L’étude de la vraie famille (biologique, sociale et culturelle) constitue un vaste domaine de recherches et de connaissances, théoriques et pratiques. Elle porte, entre autres, sur la famille nucléaire et étendue, le système de parenté, la règlementation du sexe (permissions et tabous). Lire G. Murdock , Social Structure, pour une anthropologie culturelle globale, M. Dupire, L’Organisation sociale des Peul, pour une ethnographie appliquée, Y. Wane, Les Toucouleur du Fouta Tooro : Stratification sociale et structure familiale, pour une approche sociologique. Enfin, pour une analyse critique, consulter G. Leclerc. Anthropologie et colonialisme: essai sur l’histoire de l’africanisme.

Quant aux institutions étatiques, elles ont de la peine à exister en Guinée. Car en théorie la Constitution garantit l’égalité et la parité entre les trois branches de l’Etat : législatif, exécutif, judiciaire. Mais en pratique, le législatif et le judiciaire végètent sous le poids étouffant du pouvoir exécutif. Et l’administration — logiquement placée sous l’autorité du chef de l’Etat — se dissout par la déréliction du président de la république et dans la gangrène de la corruption que celui-ci pratique et encourage.

Tierno S. Bah

Le nouveau complot contre Sékou Touré

On lira ici les troisième et quatrième dossier de Jeune Afrique (Nos. 814-15, 13-20 août 1976 ; No. 816 – 27 août 1976) sur le « complot peul » de 1976. Les deux premières livraisons ont montré que Sékou Touré ourdit personnellement et souffla ensuite la tragédie sur le Fuuta-Jalon dans le but d’assassiner Telli Diallo et ses co-accusés au Camp Boiro. Impliquant ses victimes désignées ainsi que tous les Fulɓe, il voulut déclencher sinon une guerre civile, du moins un pogrom génocidaire contre les Fuutanke. Peine perdue et sermon dans le désert, car ni les membres du Bureau politique, ni les populations ne crurent à ses fausses accusations. S’il élimina physiquement Telli, Sékou Touré  parvint aussi à se suicider, au double plan politique et historique. Et malheureusement, son double échec compromit — peut-être irrévocablement — la notion même d’Etat-nation et d’unité nationale en Guinée. Les ravages de sa politique désastreuse s’étalent aujourd’hui en pleine vue, à travers la faillite du régime d’Alpha Condé, qui avoua en 2010 être un imitateur — anachronique — des méthodes du dictateur Sékou Touré.
Tierno S. Bah

Appel au meurtre
Le nouveau complot contre Sékou Touré
par Siradiou Diallo
Le gouvernement à nouveau décimé

Appel au meurtre

Un chef d’Etat lançant un appel au meurtre qui vise non pas des criminels ou des adversaires politiques, mais toute une communauté ethnique : on n’aurait pas cru cela possible au 20ème siècle. Cela s’est passé en Guinée !

De gauche à droite: Sékou Touré, Alassane Diop, Lansana Béavogui, N'Famara Keita, Telli Diallo. Nations Unies, New York, 1962
De gauche à droite: Sékou Touré, Alassane Diop, Lansana Béavogui, N’Famara Keita, Telli Diallo. Nations Unies, New York, 1962. A l’exception du président Sékou, les quatre autres personnalités connurent le cachot au Camp Boiro (Conakry) ou au Camp Kèmè Bourema (Kindia). Trois d’entre eux (Béavogui, N’Famara, Telli) y périrent. Alassane Diop fut libéré et retourna au Sénégal. (T.S. Bah)

Le nouveau complot contre Sékou Touré

Le chef de l’Etat guinéen a mis au point une machine de terreur. Jusqu’à présent, elle a fonctionné avec une efficacité redoutable. Elle pourrait se gripper.

En « grand stratège de la révolution », le président Sékou Touré vient d’administrer la preuve qu’il manie à merveille l’arme de la surprise. A défaut de coopérer avec eux, tout au moins s’attendait-on qu’il restaurerait progressivement l’esprit d’entente avec ses voisins. Et plus particulièrement avec ses homologues ivoirien et sénégalais. En renonçant définitivement à la politique de « chasse aux sorcières », à laquelle il avait coutume de recourir au moins une fois tous les deux ans.

L’analyse — et le souhait — des observateurs n’étaient pas sans fondement. Depuis quatre ans (c’est un record), la Guinée connaissait une trêve bénéfique dans le long cycle de complots inauguré en 1960. Certes, de temps à autre, un éditorial de la radio guinéenne empruntant le ton péremptoire du leader guinéen dénonçait les « manoeuvres de l’impérialisme » et mettait en garde les « agents de la cinquième colonne » camouflés dans les rangs de la révolution. Ce vocable n’effrayait cependant pu outre mesure car chacun sait qu’il fait partie des formules rituelles en honneur dans la patrie de M. Sékou Touré, au même titre que le « prêt pour la révolution », utilisé au début et à la fin des conversations, téléphonique ou autre.

Bénéficiant de la confiance du président Sékou Touré (à gauche), M. Diallo Telli (au centre) était, en 1962, représentant permanent de son pays aux Nations unies (Ici en compagnie de M. Andrei Gromyko, chef de la diplomatie soviétique). Il est aujourd'hui emprisonné dans le sinistre Camp Boiro. (Jeune Afrique)
Bénéficiant de la confiance du président Sékou Touré (à gauche), M. Diallo Telli (au centre) était, en 1962, représentant permanent de son pays aux Nations unies (Ici en compagnie de M. Andrei Gromyko, chef de la diplomatie soviétique). Il est aujourd’hui emprisonné dans le sinistre Camp Boiro. (Jeune Afrique)

En tout cas, depuis la fin de 1971, les dirigeants guinéens donnaient l’impression de vouloir améliorer leur image de marque. Et, en particulier, de s’ouvrir au monde extérieur. Ainsi avaient-ils commencé par renoncer à leur langage belliqueux. Spécialement à l’endroit de la France, du Sénégal et de la Côte d’Ivoire, leurs traditionnelles bêtes noires. Mieux, le président Sékou Touré en personne avait multiplié les déclarations annonçant sa « disponibilité » pour la normalisation avec ces pays et avec d’autres. De sorte qu’à la fin de 1974, Bonn et Conakry avaient renoué leurs relations diplomatiques rompues en janvier 1971.
De même, le 14 juillet 1975, « au nom de la grande Révolution française de 1789 », s’était écrié M. Sékou Touré, la Guinée acceptait de normaliser ses relations avec la France. Evénement d’autant plus notable qu’il intervenait après une rupture vieille de dix ans, marquée par une série de conflits nourris de rancoeur et de récrimination, sur l’invariable thème du « complot foccardien », du nom de l’ancien secrétaire général à la présidence de la République française, chargé des questions africaines.
Depuis un an, Paris et Conakry multipliaient chacun les gestes de bonne volonté à l’égard de l’autre. Le premier, en accréditant à Conakry M. André Lewin, principal artisan de la normalisation entre la capitale guinéenne d’une part, Bonn et Paris d’autre part, et devenu depuis l’ami personnel de M. Sékou Touré. De son côté, celui-ci désignait pour le représenter dans la capitale française l’unique diplomate guinéen à bénéficier encore de toute sa confiance : son propre beau-frère, M. Seydou Keita. Ayant le rang de colonel dans la toute-puissante milice populaire, celui-ci avait en même temps le titre d’ambassadeur pour toute l’Europe occidentale, avec résidence successivement à Bonn et à Rome.

Certes, M. Keita n’a toujours pas de bureau à Paris, puisque les locaux de l’ambassade de Guinée, un petit hôtel particulier situé rue de la Faisanderie dans le seizième arrondissement, demeurent occupés par le consulat de Cuba en France. Le diplomate guinéen aurait d’ailleurs reçu l’ordre de ne pas bousculer les représentants de M. Fidel Castro. En attendant la récupération de cette chancellerie, c’est l’appartement parisien de l’ambassadeur, boulevard de Courcelles, qui sert de bureaux. Au quai d’Orsay, on considère avec un regret mêlé d’amertume les absences fréquentes et prolongées de M. Keita de Paris et, lorsqu’il y séjourne, son refus distant de coopérer ou même d’assister aux diverses manifestations diplomatiques.
L’essentiel, estime-t-on néanmoins, est que le fil a été renoué. Pour la suite, on se montre patient et pas du tout pessimiste, au contraire. On encourage même les sociétés françaises implantées en Guinée à développer leurs activités : c’est le cas des entreprises de travaux publics Lefebvre et Spie-Batignolles (cette même société qui, aux côtés de Framatome et, d’Alsthom, vient de remporter le fameux contrat de construction d’une centrale nucléaire à Koeberg, près du Cap, en Afrique du Sud). D’autres sociétés françaises sont également sur les rangs pour le développement du réseau radio, l’équipement d’une télévision, la réfection du chemin de fer Conakry-Kankan, etc.

Président Sékou Touré, Lansana Béavogui, général Lansana Diané, Mamouna Touré. Amilcar Cabral leader du PAIGC, apparaît au second plan en blan et lunettes. Conakry, Palais du Peuple, 1971
Président Sékou Touré, Lansana Béavogui, général Lansana Diané, Mamouna Touré. Amilcar Cabral leader du PAIGC, apparaît au second plan en blan et lunettes. Conakry, Palais du Peuple, 1971

Autre témoignage de bonne volonté, des délégués de M. Sékou Touré assistaient début juin, à Paris, à une réunion portant sur l’indemnisation des Français dont les biens furent nationalisés, naguère, en Guinée. Enfin, le 14 juillet, jour anniversaire de la normalisation des relations franco-guinéennes, l’ambassadeur de France à Conakry était décoré par M. Sékou Touré.

Quelques signes encourageants amenaient certains augures à pronostiquer une normalisation prochaine des relations entre Conakry d’une part, Abidjan et Dakar d’autre part. M. André Lewin n’a-t-il pas été reçu dernièrement en audience à Dakar par le président Senghor ? Alors qu’à la même période, le président Houphouët-Boigny, en visite officielle à Paris, tenait des propos apaisants à l’endroit de M. Sékou Touré.
Et puis, contrairement à une habitude vieille de dix ans, le leader guinéen n’avait-il pas franchi spectaculairement la frontière de son pays en juillet 1975 ? Même si ce n’était que pour raccompagner dans leurs capitales respectives les chefs d’Etat de Haute-Volta (Burkina Faso) et du Mali, l’exploit prenait valeur de symbole. Celui de la volonté de la Guinée de sortir de son isolement pour se mêler utilement aux questions intéressant la sous-région. Du reste, en réconciliant les présidents Sangoulé Lamizana et Moussa Traoré, M. Sékou Touré remportait un succès diplomatique de taille. Succès qu’il devait renouveler cette année en rapprochant les deux frères ennemis qu’étaient le général Gnassingbé Eyadema du Togo et le colonel Matthieu Kérékou du Bénin. Autant de signes qui ne trompent pas. Pour les observateurs, c’était la preuve irréfutable que M. Sékou Touré a « désormais compris ». Et, plus, qu’il s’est totalement reconverti à l’idée de vivre en bonne intelligence avec ses voisins. Aussi, à toutes fins utiles, certains avaient-ils commencé à dépoussiérer les vieux projets de coopération avec la Guinée rangés depuis de longues années dans leurs tiroirs.

Lettre de Telli Diallo à Sékou Touré 1

Lettre de Telli Diallo à Sékou Touré
Lettre du secrétaire général de l’OUA, Telli Diallo, au président Sékou Touré, Addis-Abeba, 10 juillet 1969. Dans Guinée, le temps des fripouilles, un Sako Kondé écoeuré rejette, en termes cinglants, la forme et la substance de ce document. Il le condamne ainsi : « … le ton en est serf, l’encre visqueuse, le souffle déprimant… » Au seuil d’une mort atroce et solitaire dans la cellule no. 57 du Camp Boiro, Telli Diallo se rendit compte, lui-aussi, qu’il avait partiellement manqué son rendez-vous avec l’Histoire. Il fit donc un mea culpa lucide et sincère, et formula un repentir poignant et tardif. Il écrivit : « Ce grand arbre qu’aux yeux de certain j’ai été, ne leur a donné ni ombrage ni fruits. Qu’il soit abattu et donne du bois à leurs foyers. » (T.S. Bah)

Illusion car voilà que le leader guinéen fausse les paris, confond et déroute tous ceux qui avaient misé un peu trop vite sur son assagissement. Une fois de plus, il fait état d’un « complot impérialiste » tendant à l’assassiner. Si les auteurs et les circonstances changent, le scénario n’a pas varié depuis seize ans : des comparses sont arrêtés, leurs aveux, assortis d’accusations contre des personnalités de tout premier plan, sont diffusés sur les antennes de la radio nationale, les grands accusés sont arrêtés à leur tour. Le ton du leader guinéen monte de plusieurs degrés. La foule des militants chauffés à blanc au cours de meetings monstres réclame des châtiments exemplaires pour les coupables. Mais, précise le chef d’orchestre, ceux-ci n’étaient que de vils exécutants, les véritables tireurs de ficelles étant les présidents Houphouët-Boigny et Senghor qui eux-mêmes n’agissent que suivant les ordres émanant de Paris, de Bonn, quand ce n’est pas de Pretoria ou de Tel-Aviv…
Aussi, pour la énième fois, le stade du 28 Septembre, à Conakry, a-t-il résonné des rituels macabres qu’exhalent 25 000 poitrines réclamant la peine de mort, non seulement pour les « agents de la cinquième colonne », mais encore pour les chefs d’Etat ivoirien et sénégalais.

« Grâce aux renseignements tenus directement de Dieu ». M. Sékou Touré affirme que des centaines de mercenaires s’entrainent depuis plusieurs mois au parc du Niokolo-Koba, près de la frontière sénégalo-guinéenne. Encadrés d’officiers allemands et français, ils y disposeraient d’un aéroport avec une piste de 3 500 mètres aménagée pour recevoir les gros bombardiers. Du côté de la Côte d’Ivoire, des officiers israéliens et sud-africains seraient à pied d’oeuvre dans la ville de Daloa, au nord-ouest d’Abidjan, qui, à en croire le chef d’Etat guinéen, serait transformée en un véritable camp fortifié. D’un ton calme et mesuré, tranchant avec le cri de mise à mort en provenance de Conakry, le président Houphouët-Boigny, rompant avec son silence habituel, devait réfuter ses accusations. Alors qu’à Dakar on se contente de les enregistrer avec mépris.

En plus de ces accusations dont il est facile de vérifier la véracité ou la fausseté (comme le suggèrent d’ailleurs les dirigeants ivoiriens et sénégalais), l’opinion semble avoir été surtout frappée par la reprise du cycle infernal de violences ponctuées de menaces et d’arrestations. D’ores et déjà, on sait que des hauts fonctionnaires, des diplomates, des officiers et des ministres font partie de la nouvelle charrette. Et, parmi ces derniers, M. Di allo Telli.
L’ancien secrétaire général de l’Organisation de l’unité africaine est sans doute le seul à avoir été surpris par ce qui lui arrive. Tout le monde, en Guinée comme à l’extérieur, s’y attendait plus ou moins. Son nom n’était-il pas prononcé à l’occasion de chaque complot ? Il avait beau réfuter les accusations portées contre lui pour se solidariser avec le président Sékou Touré (voir sa lettre en encadré), tout laissait penser qu’il figurait sur la liste noire et que, tôt ou tard, il serait arrêté.
Indice révélateur du soupçon qui pesait sur lui : déjà peu après son retour en Guinée, le ministre de la Justice qu’il était devenu, avait pris des libertés avec les usages locaux. Sans y prêter attention, il avait franchi le cordon de police établi à l’aéroport de Gbessia, à Conakry, pour reconduire jusqu’à son avion un ami étranger de passage à Conakry. Pour ce motif, M. Telli avait été incarcéré quelques jours, après avoir reçu un sévère avertissement de la part du président Sékou Touré. Bien que frappé d’interdiction de sortie de Guinée (il ne fut même pas autorisé à se rendre à Addis Abeba en 1973 pour recevoir la médaille commémorant le dixième anniversaire de l’OUA), l’ancien secrétaire général de l’organisation panafricaine ne semblait pas réaliser la gravité des menaces qui pesaient sur lui. Accueillant en 1975 un ami étranger à l’aéroport de Conakry, il n’hésita pas à s’écrier :

« Tu vois, contrairement à ce que laissent entendre les impérialistes et leurs agents, je ne suis pas arrêté ! » Son interlocuteur eut de la peine à le calmer …

Comme tant d’autres avant lui, M. Diallo Telli était convaincu que sa fidélité à toute épreuve lui épargnerait les rigueurs du Camp Boiro, ce sinistre domaine entouré de hautes murailles surmontées de barbelés et sur lequel veillent près de deux cents gendarmes, soldats et policiers appuyés par deux chars d’assaut et une mitrailleuse lourde pointant leurs canons vers la mer. A quelques mètres de la plage, des blocs de béton érigés sur un terrain marécageux, infesté de moustiques, renferment des prisonniers politiques des deux sexes et de toutes conditions. Le Camp Boiro n’est pas le seul du genre : on peut citer le camp Alpha Yaya, non loin de l’aéroport de Conakry, le camp Kémé Bouraïma (à 150 kilomètres de la capitale), le camp El-Hadj Omar de Labé (au nord), le camp militaire de Kankan (en Haute-Guinée). Sans parler du camp ultra-secret de Dalaba utilisé autrefois par les parachutistes français. Tous regorgent de prisonniers politiques.

Ce n’est toutefois pas un hasard si le plus connu reste le Camp Boiro. C’est de là en effet que le capitaine Siaka Touré, neveu du président Sékou, exerçait jusqu’à récemment un pouvoir très étendu sur le pays, aidé des adjudants Fofana, Soumah Soriba et Léno. De la rue séparant ce camp de l’hôpital Donko, les passants peuvent apercevoir les bureaux de commandement situés à l’entrée. Un peu plus loin, sur la gauche, se trouve le petit bâtiment où se déroulent les premiers interrogatoires. La « cabine technique » dont la seule évocation fait trembler le prisonnier, est à deux pas. Montée avec le concours de spécialistes tchèques et allemands de l’Est, à l’initiative de M. Keita Fodéba alors ministre de la Défense et de la Sécurité, cette chambre comporte une riche gamme d’instruments de torture : depuis le « téléphone », appareil électrique que l’on applique aux oreilles de l’accusé, jusqu’aux électrodes destinées à être branchées sur le sexe, en passant par les menottes en fer et les crochets destinés aux pendaisons par la clavicule.
Généralement tiré de son lit vers 2 heures du matin, l’accusé est dépouillé de ses habits, sitôt arrivé au Camp, avant d’être jeté dans une cellule exiguë sans autre ouverture qu’un minuscule trou en haut du mur. Il y séjourne généralement huit jours, sans boire ni manger, sans disposer des commodités les plus élémentaires. Certains ont droit à une petite tenue bleue, composée d’une culotte courte et d’une chemisette. D’autres sont laissés complètement nus.

Exténués, sales et puants, les prisonniers comparaissent devant une commission d’enquête, composée pratiquement des mêmes personnages depuis des années. Ismael Touré, frère du président et ministre de l’Economie et des Finances, dirige les opérations. Les autres membres sont : Moussa Diakité, ministre de l’Intérieur et de la Sécurité, Mamadi Keita, ministre de l’Education, et Seydou Keita, l’actuel ambassadeur à Paris, tous trois beaux-frères du chef de l’Etat. Parfois, y assistent également le général Diané Lansana, qui vient de remplacer M. Diallo Telli au poste de ministre de la Justice, et d’autres personnages de moindre importance comme les commissaires Guy Guichard et Traoré.

L’interrogatoire n’en est pas un à proprement parler, dans la mesure où il s’agit moins d’entendre l’accusé que de l’obliger à lire, devant un magnétophone, un texte préparé à l’avance à son intention. Grâce à une fiche personnelle parfaitement à jour, les juges peuvent suivre les diverses étapes de la vie du détenu pour fabriquer des accusations à leur gré. L’objectif est toujours le même : démontrer que l’accusé a trahi la révolution en prenant contact avec des services de renseignements étrangers et avec des opposants résidant à l’extérieur et que pour cela il a été grassement rétribué. Il arrive que des accusés clamant leur innocence s’y refusent. C’est alors qu’ils sont soumis à une torture plus brutale.

Les séances peuvent se prolonger et même se répéter suivant la capacité de résistance du sujet C’est à l’occasion d’une de ces séances que l’ambassadeur Seydou Keita, excédé par l’obstination d’un des détenus français, éteignit sa cigarette sur le corps d’un malheureux. Aussi, les plus têtus finissent-ils soit par avouer, soit par succomber. Leurs cadavres sont alors enterrés nuitamment à Kaporo ou au pied du mont Kakoulima. Toutefois, certains accusés, prévenus d’avance, préfèrent le réalisme à l’héroïsme inutile. Et ils collaborent d’emblée avec la commission, déclarant tout ce qu’elle veut qu’ils déclarent.
Le fonctionnement de ce système combiné du « complot » et de l’interrogatoire a fini par faire le vide autour du président Sékou Touré. Sur les dix-sept membres qui composaient le bureau politique du Parti démocratique de Guinée (PDG) au lendemain de l’indépendance, six seulement jouent encore un rôle politique : Ismael Touré, Lansana Béavogui, Moussa Diakité, Lansana Diané, Camara Damantang et N’Famara Keita. Les autres ont tous été limogés, sinon emprisonnés, quand ils ne sont pas morts de mort naturelle ou liquidés physiquement comme Camara Bengali ou Mme Loffo.
Le gouvernement constitué également au lendemain de l’indépendance devait par la suite voir dix de ses membres arrêtés et emprisonnés ; cinq d’entre eux au moins ont déjà péri, tandis que les autres ne donnent plus de leurs nouvelles. En 1971, seize membres du gouvernement sur vingt-quatre furent arrêtés.

Du côté des ambassades, la répression a été encore plus dévastatrice. Sur les trois ambassadeurs qui se succédèrent à Paris avant M. Seydou Keita, le seul à avoir échappé à la prison est M. Nabi Youla, condamné à mort par contumace. Il en est de même pour Moscou où sur cinq personnalités accréditées, l’une a été fusillée en 1965, deux se trouvent au Camp Boiro et deux autres sont en fuite ; le dernier après avoir abandonné et son poste et sa famille. Sur les cinq ambassadeurs affectés à Washington, un seul a jusqu’à présent réussi à s’en sortir, c’est El-Hadj Mory Keita qui vient d’être nommé à Rome en remplacement de M. Seydou Keita. Il en est presque de même pour les chancelleries de Pékin, d’Alger, de Bonn et de Berlin-Est.

Le corps des officiers a lui aussi été pratiquement décimé. En 1971, le président Sékou Touré déclarait aux membres d’une commission d’enquête de l’Organisation des Nations unies venus à Conakry que tous les commandants de garnison et 90% des membres de l’état-major de l’armée étaient des comploteurs.
Du côté des gouverneurs (préfets), sur les trente qu’ils étaient en 1971, plus de la moitié ont été arrêtés. Un écrivain officiel, Emile Cissé, auteur de Et la nuit s’illumine, pièce primée au festival panafricain d’Alger (1969), est mort d’inanition dans une cellule du Camp Boiro en 1971. L’ancien secrétaire d’Etat aux affaires étrangères Kassory Bangoura a succombé dans des conditions semblables.
Des artistes, des footballeurs, des miliciens, des médecins, des ingénieurs, des commerçants croupissent en cellule depuis des années ; à côté de militants de la première heure comme El-Hadj Fofana, Jean Faragué ou Emile Condé ; et d’espoirs du parti, tel l’ancien secrétaire général de la Panafricaine des jeunes, M. Idrissa Traoré.
Les femmes n’ont pas été épargnées par ces purges de type stalinien ; elles furent arrêtées par dizaines en 1970 et 1971. Parmi elles, de grandes pasionarias de la révolution, dont la voix était familière à toutes les tribunes internationales : Mmes Soumah Tiguidanké, Fatou Touré, Diédoua Diabaté, etc. Elles sont encore nombreuses au Camp Boiro.

La question qui vient souvent aux lèvres, lorsqu’on évoque cette immense tragédie, est de savoir comment toutes ces victimes se sont laissées hypnotiser avant de se faire prendre, tels des insectes, par la flamme de leur chef, et de s’y brûler. Leur drame est d’avoir cru pendant longtemps qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Et que derrière chaque accusation se profilait quelque vérité. En d’autres termes, que les accusés, comme dans les romans de Kafka, sont plus ou moins coupables. Dans ces conditions, chacun se disait sans doute que, du moment qu’il était, lui, innocent, il n’avait rien à craindre. Comment supposer que M. Diallo Telli n’a pas tenu un raisonnement analogue ? Autrement, il n’aurait pas regagné son pays au lendemain de son remplacement, en 1972, au secrétariat général de l’OUA.
Il en est de même pour nombre d’anciens hommes forts du régime qui ont été surpris par leur arrestation. A défaut de pouvoir abattre leur maître (les Kaman Diabi et Fodéba Keita par exemple en avaient parfaitement les moyens), ils auraient pu s’enfuir du pays ou profiter d’une mission à l’étranger pour s’y réfugier.
En 1971, on racontait à Conakry la mésaventure de ce dignitaire qui s’attendait tellement peu à son malheur qu’il ne put s’empêcher de crier à l’adresse des miliciens venus l’arrêter : « Vous faites erreur, ne s’agit-il pas de mon voisin ? Conduisez-moi auprès du président » …

En réalité, le «complot » est l’arme favorite de M. Sékou Touré. Il lui permet d’entretenir une tension politique telle que nul ne peut songer à faire autre chose. Alliée à la rareté des produits alimentaires qui, elle aussi, préoccupe les pères de famille à longueur de journée, cette technique a l’avantage, tout à la fois, de sortir les gens de leur routine, de leur faire oublier leurs misères quotidiennes, tout en éliminant les concurrents réels ou imaginaires du chef de l’Etat. Technique éprouvée, le « complot » s’avère ainsi être en fin de compte l’arme miracle entre les mains du leader guinéen.
Une technique de gouvernement particulièrement efficace, dans la mesure où elle lui a permis de rester au pouvoir depuis près de vingt ans. C’est du reste son unique objectif puisque, comme le dit le Pr Yves Benot, dans son livre les Idéologies des indépendances africaines, le régime de Sékou Touré, c’est « le stalinisme moins le Magnitogorsk », entendant par là que la répression ne s’accompagne pas de développement économique.

La seule préoccupation du chef d’Etat guinéen est de prendre de vitesse ses ennemis. Y réussira-t-il indéfiniment ? C’est la question qui se pose à présent. Surtout que le dernier carré des fidèles se sent désormais menacé.
Malgré ses démentis, le président Sékou Touré avait effectivement ordonné, le 6 juin, à son neveu Siaka Touré, d’arrêter le Premier ministre Lansana Béavogui et le ministre du domaine des Echanges, M. N’Famara Keita. Pour une fois, le capitaine Siaka Touré a osé désobéir à son puissant oncle. Au lieu de s’exécuter, il aurait cherché à le raisonner, quitte à appeler en renfort M. Ismaïl Touré.
A Conakry, nombreux sont ceux qui, aujourd’hui, estiment que ces quatre dignitaires peuvent dorénavant se considérer comme sur la pente conduisant vers l’inexorable trappe où en ont déjà disparu bien d’autres. Si cela se produisait, ce serait la première fois que M. Sékou Touré aurait frappé des membres de sa propre famille. Mais lui laisseront-ils le temps de tirer ? Ce qui est certain en tout cas, c’est le limogeage du capitaine Siaka Touré. Aux dernières nouvelles, il aurait été remplacé à la tête du camp Boiro pour devenir gouverneur de la région de Conakry.
Siradiou Diallo

Le gouvernement à nouveau décimé

Interrogé par les journalistes à l’aéroport de Niamey où il faisait escale, en route pour Colombo, le Premier ministre guinéen, M. Lansana Béavogui, devait répondre : « Ceux qui s’émeuvent à propos de l’arrestation d’un citoyen guinéen n’ont qu’à continuer à s’émouvoir. Peut-être qu’ils accompagneront leur acolyte dans sa tombe. » M. Béavogui faisait ainsi allusion à l’émotion suscitée en Afrique par l’arrestation de l’ancien secrétaire général de l’Organisation de l’unité africaine, M. Diallo Telli (JA n° 814-815).

Dans ses « aveux » radiodiffusés par la Voix de la Révolution, M. Telli « reconnaît » avoir trempé dans tous les complots visant à renverser le président Sékou Touré. Et, en particulier, dans la tentative d’assassinat du leader guinéen attribuée, en mai, à un jeune milicien de quatorze ans. Pour sa part, le chef de l’Etat guinéen cherche visiblement à élargir la base du complot.
Comme à l’accoutumée, la France, l’Allemagne fédérale et même les Etats-Unis sont accusés de collaboration avec les mercenaires. Et ce, en coopération étroite avec le Sénégal et la Côte d’Ivoire. Cependant la nouveauté, c’est qu’à l’intérieur même du pays le chef de l’Etat guinéen désigne nommément une ethnie à la vindicte populaire en parlant d’un « complot peul ». A en croire M. Sékou Touré, l’ancien secrétaire général de l’OUA devait, en cas de victoire de son entreprise, constituer un gouvernement « exclusivement peul ».
Curieusement, tout en donnant un caractère tribal à l’affaire, quitte à souffler sur la cendre en affirmant que les Peul ont jadis spolié les terres des Diallonké (allusion aux migrations remontant à plusieurs siècles), M. Sékou Touré n’hésite pas à recevoir, avec les honneurs dus à son rang, l’ancien chef traditionnel du Fouta-Djalon, l’almamy Ibrahima Sory Dara.
Bien qu’âgé de près de quatre-vingt-dix soixante-dix-neuf ans, celui-ci, arrivé à Conakry au milieu de la bourrasque politique, en tant qu’invité du responsable de la Révolution, a été logé à la villa Sily, résidence habituelle des chefs d’Etat étrangers de passage dans la capitale guinéenne. Officiellement, cette visite doit permettre à M. Sékou Touré d’expliquer à l’ancien chef coutumier les mécanismes du complot fomenté par ses anciens sujets. En fait, si M. Sékou Touré témoigne soudain des égards particuliers pour le vieil almamy (dont l’un des fils est d’ailleurs détenu depuis cinq ans), c’est, pense-t-on à Conakry, pour tâcher de calmer les esprits ; car l’orientation anti-peul de ses déclarations avait suscité une forte émotion dans le pays. Et pas seulement chez les Peul.

Deux fils et une fille de l’almaami Ibrahima Sory Dara II furent emprisonnés au Camp Boiro. Il s’agit de Mody Oury, Ibrahima Kandia, et Hadiatou. Mody Oury fut fusillé en octobre 1971. Les deux autres furent libérés et moururent en 2005 et en 2014, respectivement. (T.S. Bah)

Toujours est-il que M. Diallo Telli n’est pas le seul membre de l’actuelle équipe gouvernementale guinéenne à avoir été arrêté. Trois autres ministres, au moins, ont éga lement été impliqués. Il s’agit de M. Dramé Alioune, ministre du Plan et de la Statistique, M. Barry Alpha Bacar, ministre de l’Economie rurale, et M. Camara Sické, ministre de l’Enseignement supérieur. Un cinquième, M. Barry Alpha Oumar, ministre du Domaine des échanges et membre du bureau politique national du PDG (Parti démocratique de Guinée, unique), a été également compromis. Frappé d’hémiplégie à l’annonce des accusations portées contre lui, M. Oumar serait actuellement hospitalisé à Donka, situé en face du Camp Boiro.
La liste des personnalités compromises dans le complot n’est cependant pas définitive. En effet le président Sékou Touré a précisé que d’autres membres du gouvernement figuraient dans l’ « équipe subversive » constituée par M. Diallo Telli. Et que des révélations seraient faites ultérieurement. Ce qui est sûr, c’est que le cercle des amis politiques de M. Ismaël Touré, ministre , de l’Economie et des Finances et frère du président guinéen, se rétrécit de manière étrange. Dans la nouvelle charrette pour le Camp Boiro figurent nombre de ceux qui, jusqu’à une date récente, gravitaient autour de lui.
Parmi eux, le capitaine Lamine Kouyaté, commandant de la garnison de Kindia. Connu entre autres pour avoir procédé, en 1971, à l’arrestation du commandant Zoumanigui, il était, dans la longue liste des officiers d’ordonnance du président Sékou Touré, le seul qui fût encore en liberté. Cependant, ses « confessions » n’ont pas encore été radiodiffusées.

En attendant, il convient de remarquer qu’une fois de plus les accusés, usant d’un style désormais classique, reconnaissent tous être à l’origine de l’échec économique dont souffre la Guinée. Des justifications qui ne trompent personne, mais qui n’en constituent pas moins des aveux révélateurs quand on sait qui les « suggère ».
Jeune Afrique – No. 816 – 27 août 1976

Thiam. Invocation imméritée du Camp Boiro

Honorable Denise L. Cote, United States District Court for the Southern District of New York.
Honorable Denise L. Cote, United States District Court for the Southern District of New York.

Reconnu coupable de blanchiment d’argent et de corruption en mai dernier par le jury, Mahmoud Thiam, ancien ministre des mines et de la géologie de Guinée, a été condamné, le 25 août 2017, à sept ans de prison ferme à New York, par l’Honorable Denise Cote, Juge fédérale pour le Southern District de New York. Avant la proclamation de la sentence, l’avocat de Mahmoud Thiam a cherché à adoucir la frappe du glaive de la Justice contre son client. Dans un plaidoyer désespéré, il a fait ainsi une invocation indirecte, implicite, inappropriée, illégitime et imméritée du Camp Boiro. Je traduis et commente ici certains passages de la dépêche de l’Associated Press, qui a été largement reprise par les journaux et les sites web.

  1. D’entrée de jeu la juge Denise Cote déclare que le citoyen américain, Mahmoud Thiam, a trahi la République de Guinée en acceptant des pots-de-vin d’un montant 8.5 million dollars US. Il s’agit d’un constat matériel et d’une opinion irréfutable. A n’importe quel niveau de la hiérarchie administrative et gouvernementale, le fonctionnaire et le ministre sont censés servir les populations, et non pas s’en servir. Ils en sont les serviteurs et non pas les maîtres. En compromettant —peut-être irrémédiablement — le potentiel humain, social, culturel et économique (rural et industriel) de la Guinée, les régimes successifs du pays ont créé le cadre toxique dont Mahmoud Thiam est devenu un symbole mondial.
  2. La juge continue : Mahmoud Thiam arriva à Conakry en 2009 pour “aider” la Guinée “et non pas pour la dépouiller.” “Il vit la corruption tout autour de lui. Il décida finalement d’y succumber.”
    La juge prête ici des intentions généreuses et un motif louable à Mahmoud Thiam. Mais la réalité est différente. Car ce n’est pas à son arrivée que M. Thiam se rendit compte de la vénalité rampante en Guinée. Il connaissait les réalités du pays. Et il devait bien au courant de l’effondrement de la moralité publique dans son pays natal et du manque de confiance des dirigeants par les populations. Le fossé se creuse depuis le début des années 1960. En 2009, l’écart était devenu béant et visible de tous, à domicile comme à l’étranger.

Lire (a) Guinea: Estrangement Between the Leaders and the People
(b) Parti Démocratique de Guinée: Reform and Repression  (c) The Decline of the Guinean Revolution. The Erosion of Public Morality

  1. Lansana Conté meurt le 22 décembre 2008.Quelques heures plus tard, son remplaçant choisi et préparé, un certain capitaine Moussa Dadis Camara, chef du service carburant des Forces armées, s’empare du pouvoir. Il s’y installe, appuyé par le Conseil national pour la démocratie et le développement. Pressenti pour le poste de Premier ministre, Komara Kabinet invite Mahmoud Thiam à participer à son gouvernement. Consentant, il négocie son départ de UBS et part dare-dare pour Conaky. Son plan — et peut-être l’offre — est arrêté : obtenir un poste lucratif, offrant plein d’occasions pour des tractations plus ou moins légitimes, des commissions rondelettes, ainsi que des pourboires juteux.

    Mahmoud donne à Global Mining Observer en 2014 une version arrondie et édulcorée des circonstances de sa nomination gouvernementale. Il y expose aussi une conception superficielle, naïve, démagogique et prédatrice du développement, qui serait induit et impulsé par l’industrie extractive. Les préalables culturels lui échappent, bien sûr. Et, paradoxalement, les critères d’ordre financier ne font même pas l’objet d’une esquisse d’explicitation…

    Le 14 janvier 2009, il entre au gouvernement dirigé par Komara Kabinet, où il occupe le poste de ministre des Mines et de l’Energie, sous la présidence du petit capitaine.
    Le 3 décembre 2009, Dadis et Toumba Diakité ont une altercation orageuse au sujet du massacre de centaines de manifestants pacifiques le 28 septembre précédent au stade sportif de Conakry. La dispute vire au drame et des coups de feu sont échangés. Dadis reste sur le carreau, grièvement blessé; Touba, lui, s’enfuit et se réfugie hors de Guinée.
    En janvier 2010 un régime de Transition est créé à la place du CNDD. Il a pour mission d’organiser l’élection présidentielle avant la fin de l’année.  Général Sékouba Konaté le dirige. (A noter que cet officier est interdit de séjour aux USA depuis 2016 pour flagrant délit de trafic de devises). Et Jean-Marie Doré remplace Komara Kabinet à la Primature.
    Le 15 février 2010 Mahmoud Thiam conserve son portefeuille, désormais appelé Mines et la Géologie, moins l’Energie donc.
    Le 4 janvier 2011 Mahmoud Thiam est débarqué du gouvernement par Alpha Condé, le nouveau président “élu”. Peu après M. Thiam quittait la Guinée pour retourner dans sa patrie d’adoption, les USA. Pour son malheur, il avait déjà enfreint la loi anti-corruption étrangère connue sous le nom de Foreign Corrupt Practice Act. Dès lors, patient et méticuleux, le FBI l’attendait de pied ferme. Ainsi, dans son interview avec Global Mining Observer, Mahmoud avoue se sentir sous surveillance policière depuis 2004.

  2. “… une terre où la force de la loi n’existe pas.” Lapidaire et exacte, la formule précédente par Juge Cote dépeint bien la Guinée. Elle s’applique à ce pays, hier comme aujourd’hui, depuis 1959. Et tant que la situation durera, il ne faudrait pas s’attendre à la réalisation de gros investissements : Konkouré, Simandou, chemin de fer trans-guinéen, nouveaux ports et aéroports, universités dignes de ce nom, etc.
  3. Mahmoud Thiam “ne montra pas de remords pour sa culpabilité” affirmée par le jury. “J’ai même perçu quelqu’un qui croit exercer un droit”… de profiter des recettes de la corruption, ajoute la juge.
    Cet état d’esprit est un cancer qui s’est presque généralisé dans la fonction publique guinéenne. Lorsqu’un fonctionnaire est nommé à un poste “lucratif”, on lui dit : “C’est ta chance, saisis-la.” “Si tu n’en profites pas pour détourner le bien public à tes fins personnelles, alors tu es maudit ! »
  4. Le code pénal fédéral américain recommande 12 ans ou plus pour le genre de crime dont Mahmoud Thiam a été reconnu coupable. En imposant une peine de 7 ans, la juge a tenu compte d’un argument de l’avocat défenseur Aaron Goldsmith. Pour attirer la compassion et la grâce des jurés et de la juge, celui-ci a invoqué “la torture et le meurtre” du prisonnier politique que fut le père de Mahmoud Thiam. Zélé, l’avocat parla du “violent régime communiste à la tête de la Guinée en 1971”.
    La dictature de Sékou Touré fut d’une violence inouïe, certes. Mais le tyran n’était pas d’obédience communiste. Il était sékoutouréiste ! C’est-à-dire pire que le communisme.
  5. A s’en tenir au communiqué de l’agence de presse, l’avocat n’a pas fourni au tribunal les circonstances de la disparition de M. Thiam père. Les indications suivantes suffisent pour combler la lacune.
    De qui parle-t-on ? Il s’agit ici de Baba Hady Thiam, licencié en droit et directeur de la Banque guinéenne du Commerce Extérieur (BGCE). Intègre et rompu dans la gestion, l’inspection et l’audit bancaires, il faisait partie de l’élite de ce secteur dans les années 1960. Par malheur, le chef de l’Etat guinéen ne connaissait en matière de finance et de banque que les manigances et les magouilles. Entre la probité des professionnels et la fourberie du politicien, la collision et le choc devinrent inévitables. Le groupe de Baba Hady Thiam n’était pas dupe. Au contraire, il mesurait l’ampleur des dégâts causés par la gabegie de Sékou Touré. Se sachant démasqué, et pour éteindre la contradiction à son avantage, le président prit les devants de façon draconienne et tragique. Il accusa, sans la moindre preuve, ses cadres de banque de complicité avec le commando militaire guinéo-portugais qui attaqua Conakry le 22 novembre 1970. Ils furent arrêtés sans mandat, jugés en leur absence, et fusillés ou pendus par des pelotons d’exécution qui incluaient capitaine Diarra Traoré et lieutenant Lansana Conté. Outre Baba Hady Thiam, les victimes de la purge du secteur de la banque incluaient :

    • Ousmane Baldé, Barry III, Moriba Magassouba et Kara Soufiana Keita, pendus publiquement  le 25 janvier 1971.
    • Théodore Soumah
    • Félix Matos Gnan
      Ces pères de famille expièrent pour un crime qu’ils n’avaient pas commis. Ils ne laissèrent pas de fortune à leur famille, mais ils lèguent à la postérité une vie exemplaire et, en l’occurrence, un casier judiciaire vierge.

En plongeant délibérément dans les réseaux de corruption qui minent la Guinée, Mahmoud Thiam a pris le chemin opposé des idéaux, de la droiture et de la rectitude, incarnés par Baba Hady Thiam et sa génération.

Lire Jeunes et patriotes, rêves et carrières brisés

Tierno S. Bah

L’impunité version Sidya Touré

Sidya Touré, leader de l'UFR
Sidya Touré, leader de l’UFR

Sous la plume de Boubacar 1 Diallo Africaguinée rapporte  des extraits d’une interview de Sidya Touré sur les ondes d’une radio de Conakry. L’article est intitulé  “Un soutien de taille pour Dadis Camara”.  Comme d’ordinaire le journaliste se comporte comme une simple caisse de résonnance de la personne interviewée. On enregistre passivement. Il n’y ni contradiction ni suggestion d’alternative à l’opinion de l’invité(e). Pas la moindre réflexion même sur des évènements aussi tragiques que ceux du 28 septembre 2009.

M. Sidya Touré rejoint ici d’autres dirigeants de l’opposition qui ont des attitudes ambiguës sur l’inculpation, l’enquête et le procès des accusés du massacre au stade de Conakry. Ainsi Cellou Dalen Diallo, Faya Millimouno et Mouctar Diallo ont soit rendu  visite à Moussa Dadis Camara, soit cherché à lénifier le rôle d’un Toumba Diakité durant les violences sur le terrain. Autant d’actes qui, objectivement, renforcent l’esprit d’impunité qui prévaut en Guinée. Et qui contribuent à noyer les crimes de l’Etat guinéen dans l’eau.

Mais en l’occurrence Sidya Touré émerge par un  comportement singulier. Il est comme une girouette qui tourne au gré du vent de la scène publique. Ainsi hier, il était membre de l’opposition et il dénonçait vigoureusement le mépris et le viol de la Constitution par le président Alpha Condé. Aujourd’hui, il est le Haut Représentant du chef de l’Etat. Dans quel domaine et à quelle fin représente-t-il le président ? Il ne saurait lui-même le dire !

Responsabilité indirecte

Sidya Touré est l’un des leaders qui convoquèrent le meeting au stade de Donka le 28 septembre 2009. Les milliers de participants furent invités et encouragés à se mobiliser pour marquer l’opposition du pays à la candiature du chef de la junte militaire à l’élection présidentielle de 2010. A son arrivée au pouvoir en décembre 2008, par un coup d’Etat programmé par feu Lansana Conté, Dadis avait juré sur la Bible et le Coran qu’il n’exercerait le pouvoir que temporairement.  Mais au cours de l’année suivante, il changea d’avis, parla de démissionner de l’armée pour convoiter, en tant que civil, le fauteuil présidentiel, conformément à son droit de citoyen !… Le problème fut que le pays ne l’entendait pas ainsi et rejettait absolument son parjure et son ambition. Ce qui devait arriver arriva. Et, en ce jour fatidique du 28 septembre, en quelques heures, une assemblée pacifique et joyeuse, devint un carnage : des centaines de militants furent abattus par balles ou à l’arme blanche. Des dizaines de femmes et de jeunes filles furent violées. La barbarie et l’horreur suscitèrent la condamnation universelle. La rage et la violence n’épargnèrent pas non plus M. Touré et ses collègues politiciens. Ils reçurent des soins pour les coups et blessures subis aux mains de la soldatesque et des miliciens du capitaine Moussa Dadis Camara. Celui-ci est exilé depuis 2010 à Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso. Mais la conscience des dirigeants politiques devrait les amener à admettre leur responsabilité indirecte dans la tragédie. Par exemple, avaient-il élaboré un plan de sécurité en cas d’actes de répression par la junte ? Disposaient-ils de services ou d’agents de renseignements postés autour des casernes militaires, notamment le Camp Alfa Yaya Diallo, siège du Comité militaire our la démocratie et le développement (CNDD). Si la réponse à ces questions est négative, alors les politiciens devraient se le reprocher aujourd’hui. lls devraient accepter leur imprévoyance et admettre leur responsabilité indirecte dans l’affaire. Car s’ils avaient infiltré le CNDD et/ou posté des informateurs autour du Camp Alfa Yaya, ceux-ci auraient pu les alerter par cellphone du départ du convoi des tueurs vers le stade. Ainsi avertis, les organisateurs auraient eu le temps d’évacuer le stade avant l’arrivée dess hordes de tueurs dirigées par Moussa Tiégboro et Tomba Diakité. Et une telle mesure aurait permis d’éviter le bain de sang et les cruautés.

Des années se sont écoulées depuis la perpétuation du massacre. Le gouvernement tient des promesses vagues, mais n’offre rien de concret sur l’éventualité d’un procès des personnes impliquées dans la tuerie. De son côté, au lieu de lutter sans relâche pour que justice soit faite, la classe politique cherche plutôt à créer la diversion ou à disculper les accusés, au détriment et au grand dam des survivants et des familles des disparus !

Diabolisation de la CPI

Au lieu d’agir en démocrates convaincus de la nécessité absolue de la séparation des trois branches de l’Etat : le Législatif, le Judiciaire, l’Exécutif. Alpha Condé et ses opposants (naguère ses alliés) s’immiscent en permanence dans le processus de la justice. Et refusent d’admettre le principe de l’indépendance de celle-ci.
C’est une approche qui vise à détacher la Guinée et l’Afrique du principe de l’universalité de la justice. Il faut au contraire se souvenir et souscrire à l’avertisssement immortel du Révérend Martin Luther King, Jr, qui, du fond de sa cellule de prison à Birmingham, Alabama, lança : « Injustice anywhere is a threat to justice everywhere! » (Une injustice où qu’elle soit est une menace pour la justice partout.)
De son côté l’Archevêque Desmond Tutu a formellement dénoncé les manoeuvres d’hommes d’Etat africains qui diabolisent la Cour Pénale Internationale (CPI) afin de se soustraire aux poursuites judiciaires. Il s’agit, par exemple, des présidents Uhuru Kenyatta (Kenya), Pierre Nkurunziza (Burundi), de l’ex-président Yahya Jammeh (Gambie), etc. C’est là une stratégie évidente visant à perpétuer l’impunité des crimes politiques en Guinée et en Afrique.

Lire In Africa, Seeking A Licence To Kill

Une girouette nommée Sidya Touré

Bien qu’étant en perte de temps et de vitesse pour la course à la présidence, Sidya Touré vient de s’inscrire dans le club des détracteurs de la CPI. Dans son interview d’hier sur Espace FM il déclare :

« Je crois qu’on devrait laisser le capitaine (Dadis Camara) rentrer à Conakry. L’histoire de la CPI n’est pas une solution. Ce sont des procès qui peuvent durer dix ans. On devrait faire en sorte qu’il vienne ici et qu’il défende son honneur, c’est vraiment mon souhait. »

Primo, la CPI n’est pas “une histoire”. Malgré ses ressources modestes, elle a une mission mondiale et elle exerce des fonctions réelles. Si Sidya en doute, il n’a qu’à se rappeler le sort de Charles Taylor, Jean-Pierre Bemba, et consorts. Sans omettre, bien sûr, l’incarcération de Laurent Gbagbo et de Charles Blé Goudé, ses compatriotes Ivoiriens. La CPI est ainsi effectivement  une solution.
Secundo, la justice peut et doit prendre tout le temps requis pour aboutir. Non astreinte aux contraintes temporelles, elle range un dossier seulement en cas de disparition  physique établie d’une personne accusée de crimes. Une telle règle est particulièrement valable pour les accusations de crimes de sang, de crimes de guerre et contre l’humanité. Cela explique que des Nazis soient toujours visés par des inculpations pour leur rôle dans les crimes commis sous la dictature d’Hitler, notamment l’Holocauste.

Lire également (a) Sidya : Sékouba frauda pour Alpha
(b) Sidya. “Si le droit est dit, je serai au second tour”

La “famille” : apologie du crime et promotion de l’impunité

Sidya Touré poursuit :

« Je crois que chacun de nous a quelque chose à dire par rapport à ça. Il y en a dont on ne parle pas aujourd’hui peut-être qui sont autrement plus impliqués dans cette affaire. ».

La première phrase se termine par l’expression “par rapport à ça”. Sidya effectue là un changement de code linguistique et s’exprime dans le vague parler franco-africain (Côte d’Ivoire, Guinée, etc.). Cette tactique lui permet de parler sans rien dire de substantiel. Il  confirme son choix par l’affirmation suivante : “Il y en a dont on ne parle pas aujourd’hui peut-être qui sont autrement plus impliqués dans cette affaire.” Un propos désolément vague et vide.

Sidya enchaîne :

« C’est nous qui savons comment est-ce que nous allons laver notre linge sale en famille. Mais aussi c’est là aussi qu’on pourrait avoir des débats sereins. »

L’invocation de la Guinée comme étant une famille ne date pas d’aujourd’hui. Elle remonte aux premières années de l’après Sékou Touré. La question brûlante à l’époque était de savoir comment sortir du vide politique instauré par le CMRN et le CTRN sous la férule de Lansana Conté.  Comment instaurer le pluralisme politique après la chute du PDG et l’autocratie militaire ? Quelqu’un  avança la phrase : “La Guinée est une famille.” Mais il se trouve qu’il s’agit d’un cliché artificiel et d’un mythe creux.
Mamadou Bâ y a objecté de façon convaincante dans “La Guinée est une république, pas une famille”.
Hélas, Sidya Touré nous ramène en arrière avec son histoire de “laver notre linge sale en famille”. En lieu et place d’une cour de justice et d’un tribunal, il voudrait balayer le massacre du 28 septembre sous une natte. Comment ? Cela serait à travers “des débats sereins.” C’est incroyable ! Des assassinats et des viols ont été commis. Et aujourd’hui, Sidya propose des “débats” groupant les auteurs, les survivants et les parents des victimes du massacre. Cela est inadmissible de la part d’un politicien qui se veut d’envergure nationale !

Noirs et Blancs : une fausse dichotomie

Sidya Touré s’enfonce davantage par ces mots :

« Il faut faire les assises en Guinée mais sur l’ensemble du problème, comme ça on appréhendera ce que les uns et les autres ont pu faire. »

Tout d’abord Sidya Touré doit garder en mémoire, et pour de bon, qu’au cas où — et cela n’est pas sûr — “des assises” de tiendraient en Guinée au sujet du massacre du 28 septembre 2009, seule la magistrature du pays devra siéger. Et le contexte sera un cour de justice, un tribunal réunissant des juges, des accusés et des avocats. Il n’y aura pas de place pour “des débats sereins”. Si les accusés peuvent prouver leur innocence à l’appui de faits et de témoins valables, la justice les disculpera. Si, au contraire, le procureur convainc la cour de la culpabilité des prévenus, la loi s’appliquera à eux. Quoiqu’en pensent ou disent les politiciens du gabarit de Sidya Touré. Les palabres africaines, les discours sur la “réconciliation nationale” viendront après. Ils prendront la forme et le temps  que l’on voudra. Mais seulement après que le verdict de la justice, prioritaire et suprême, et sur la base des lois en vigueur.

« Seuls les guinéens peuvent sortir de cet embrouillamini. »

Cela est archi-faux. La justice est un impératif national et international. Si elle s’applique au sein des Etats, elle aussi  tracés frontaliers et requiert le concours de tous et de toutes. La justice est  un régime indispensable à l’exercice de la vraie démocratie. Cela étant, les Guinéens ne peuvent pas s’enfermer dans un vase clos et vivre en autarcie. Au contraire, pour vaincre sa pauvreté — matérielle, morale, industrielle, scientifique, technologique —, la Guinée a cruellement besoin de l’apport d’autres pays et des institutions multilatérales. Surtout dans le domaine de la justice, où le régime d’Alpha Condé traîne la patte, fait des promesses, et tient la dragée haute à ses partenaires dans l’organisation du procès de Moussa Dadis Camara, Toumba Diakité et leurs co-accusés (Tiegboro Camara, Pivi Togba, Sékouba Konaté, etc.)

« Mais si on commence à expliquer ça à la Haye, les blancs ne comprendraient même pas comment des gens peuvent se comporter de la sorte. »

Prenant la couleur de la peau comme critère, ce passage révèle une conception superficielle et vulgaire de la gestion des affaires publiques. Une vision aussi épidermique ravale l’Africain encore plus bas que le fameux slogn de la Négritude : “Si la Raison est Hellène (grecque), l’Emotion est Nègre.” En effet elle est pire dans la mesure où, d’une part, elle suggère que l’énormité du masscre guinéen dépasse l’entendement des Blancs, et, d’autre part, prétend que les Noirs sont habitués et donc immunisés contre ces atrocités. Sidya Touré oublié qu’en matière de droit international et selon les normes de l”ONU, l’affaire du 28 septembre est classée comme un crime contre l’Humanité. Or la Guinée fait partie de cette humanité-là. Il ne saurait donc y avoir deux poids, deux mesures.
Mais Sidya Touré ne fait qu’appliquer la vieille tactique du “diviser pour régner”. En l’occurrence, Nous les Noirs contre Eux les Blancs. Que Sidya Touré veuille bien se remémore la boutade célèbre de Frantz Fanon : Peau noire, masque blanc ! On peut être noir de peau mais être aliéné et déraciné. Au point de s’assimiler à l’Europe coloniale et post-coloniale. Mes objections spécifiques contre le propos ci-dessus sont au nombre de deux :
Primo, le Camp Boiro, les répressions sanglantes cycliques opérées par Lansana Conté, le massacre du 28 septembre ne se réduisent pas à une fausse dichotomie entre Noirs (Guinéens, Africains) et Blancs (Européens). La vraie justice est impartiale et aveugle quant à l’origine, la “race”, le sexe, la religion d’un prévenu.
Secundo, Fatou Bensouda, la procureure en chef de la CPI, est une magistrate gambienne. Elle est Noire ou, de préférence, sud-Saharienne. Sidya Touré se tromperait lourdement s’il croit être plus Africain que Ms Bensouda ! Ou bien qu’elle est devenue Blanche du fait de son mandat à la tête de la CPI !

Auparavant Sidya fait la caricature des procédures de la CPI en ces termes :

« La CPI est très loin, on envoi des témoins qu’on cache derrière les rideaux qui racontent des choses qu’on ne peut pas vérifier. »

Cela est également archi-faux. Les séances de la CPI sont présidées par trois juges triés sur le volet et nommés pour une durée limitée. La fonction de la procureure consiste à convaincre la cour de la culpabilité des accusés, qui sont flanqués de leurs avocats. En cas de négligence ou violation des procédures, la procureure peut perdre un procès. La sentence de tout prisonnier (Charles Taylor, Jean-Pierre Bemba, etc.) reposent sur des preuves matérielles, irréfutables pour les faits reprochés. La protection des témoins est une mesure préventive pour la sécurité physique des intervenants. La mascarade dont fait état Sidya Touré n’existe que dans son imagination.
Sidya Touré conclut :

« Mais nous, on connait qui nous sommes. Donc, nous pouvons trouver des solutions ici. »

Cela fait huit ans que les militants de l’UFR (et ceux des autres partis politiques) victimes du massacre attendent que l’Etat guinéen organise un procès. Le souhait — ou la proposition — de Sidya Touré rappelle la métaphore du chien malade, qui ne peut pas manger son plat, et qui ne veut pas laisser un autre chien manger le consommer à sa place. Les dirigants guinéens se comportent de la même manière. Au lieu de remplir leur devoir primordial et sacré de justice, ils ont recours à toutes sortes de prétextes et de méthodes dilatoires pour retarder et, en réalité, empêcher la tenue du jugement des prévenus. A l’heure actuelle on parle vaguement de la fin de l’année, sans fixer une date. Nous verrons bien. En attendant de quelle solution Sidya Touré parle-t-il ?

La moralité à tirer de l’interview de M. Sidya Touré tient dans la comparaison entre les domaines de la santé et de la justice. En dépit de différences apparentes, ils ont un dénominateur commun  communs.
Le premier terme recouvre le domaine de la santé personnelle et collective. Là, les soins des malades physiques et mentaux relève de la compétence de la profession médicale. Ainsi durant la crise de l’épidémie Ebola, la Guinée bénéficia de la coopération avec des dizaines pays, de l’OMS, de Médecins Sans Frontières, de volontaires individuels, etc. Il y a avait péril en la demeure. Pour stopper les ravages du virus, on n’a pas cherché à faire des “débats” entre Guinéens. Il y eut certes des campagnes d’éducation sanitaire. Mais elles furent guidées par des experts et des agents formés et encadrés.
Le second terme concerne la justice. Son virus s’appelle l’impunité. Infaillible, son pronostic s’appelle le déni de justice. L’Etat guinéen en est l’originateur et le vecteur principal. Ce virus s’est propagé.  Il affecte désormais toute la société. On note ainsi la fréquence de scènes de “vindicte populaire” et d’actes de vengeance (torture, immolation par le feut, etc) au niveau des populations. L’impunité est endémique et épidémique dans le pays. Et ses consequences sont plus dévastatrices que celles des maladies corporelles et des troubles mentaux. Car, si l’on remonte à 1958, on constatera que le bilan de l’impunité est plus négatif que celui de toutes les épidemies qui frappé la Guinée, y compris celle du virus Ebola. Comment doit-on s’y prendre pour remédier à cette situation catastrophique. Très simple : la Guinée doit pratique la même politique que celle qui permit de vaicre Ebola entre 2014 et 2015. Cela signifie trois choses : (a) l’obligation de laisser le champ libre aux spécialistes de la profession judicaire, (b) la formation et la surformation du personnel (c) la renonciation aux commissions dites de “réconciliation” (d) le retrait de la classe politique — en quête d’électeurs — du domaine de la justice.
La branche judiciaire est théoriquement assez bien charpentée en Guinée. Ainsi la loi fondamentale, les codes et les règlements existent. Une hiérachie pyramidale est en place. Malheureusement presque tout est pourri au plan pratique. Notamment à cause de l’étranglement de la magistrature par le pouvoir exécutif depuis 1959. Et en raison de la corruption — grande, moyenne et petite — alimentée par la pauvreté et la médiocrité des salaires. Enfin, pour éradiquer le virus de l’impunité, l’Etat doit s’ouvrir à la coopération franche avec (a) la Cour Pénale Internationale (b) les pays dotés de solides traditions judiciaires (c) les ONG de défense et de promotion des droits de l’homme.

Tierno S. Bah