Thiam. Invocation imméritée du Camp Boiro

Honorable Denise L. Cote, United States District Court for the Southern District of New York.
Honorable Denise L. Cote, United States District Court for the Southern District of New York.

Reconnu coupable de blanchiment d’argent et de corruption en mai dernier par le jury, Mahmoud Thiam, ancien ministre des mines et de la géologie de Guinée, a été condamné, le 25 août 2017, à sept ans de prison ferme à New York, par l’Honorable Denise Cote, Juge fédérale pour le Southern District de New York. Avant la proclamation de la sentence, l’avocat de Mahmoud Thiam a cherché à adoucir la frappe du glaive de la Justice contre son client. Dans un plaidoyer désespéré, il a fait ainsi une invocation indirecte, implicite, inappropriée, illégitime et imméritée du Camp Boiro. Je traduis et commente ici certains passages de la dépêche de l’Associated Press, qui a été largement reprise par les journaux et les sites web.

  1. D’entrée de jeu la juge Denise Cote déclare que le citoyen américain, Mahmoud Thiam, a trahi la République de Guinée en acceptant des pots-de-vin d’un montant 8.5 million dollars US. Il s’agit d’un constat matériel et d’une opinion irréfutable. A n’importe quel niveau de la hiérarchie administrative et gouvernementale, le fonctionnaire et le ministre sont censés servir les populations, et non pas s’en servir. Ils en sont les serviteurs et non pas les maîtres. En compromettant —peut-être irrémédiablement — le potentiel humain, social, culturel et économique (rural et industriel) de la Guinée, les régimes successifs du pays ont créé le cadre toxique dont Mahmoud Thiam est devenu un symbole mondial.
  2. La juge continue : Mahmoud Thiam arriva à Conakry en 2009 pour “aider” la Guinée “et non pas pour la dépouiller.” “Il vit la corruption tout autour de lui. Il décida finalement d’y succumber.”
    La juge prête ici des intentions généreuses et un motif louable à Mahmoud Thiam. Mais la réalité est différente. Car ce n’est pas à son arrivée que M. Thiam se rendit compte de la vénalité rampante en Guinée. Il connaissait les réalités du pays. Et il devait bien au courant de l’effondrement de la moralité publique dans son pays natal et du manque de confiance des dirigeants par les populations. Le fossé se creuse depuis le début des années 1960. En 2009, l’écart était devenu béant et visible de tous, à domicile comme à l’étranger.

Lire (a) Guinea: Estrangement Between the Leaders and the People
(b) Parti Démocratique de Guinée: Reform and Repression  (c) The Decline of the Guinean Revolution. The Erosion of Public Morality

  1. Lansana Conté meurt le 22 décembre 2008.Quelques heures plus tard, son remplaçant choisi et préparé, un certain capitaine Moussa Dadis Camara, chef du service carburant des Forces armées, s’empare du pouvoir. Il s’y installe, appuyé par le Conseil national pour la démocratie et le développement. Pressenti pour le poste de Premier ministre, Komara Kabinet invite Mahmoud Thiam à participer à son gouvernement. Consentant, il négocie son départ de UBS et part dare-dare pour Conaky. Son plan — et peut-être l’offre — est arrêté : obtenir un poste lucratif, offrant plein d’occasions pour des tractations plus ou moins légitimes, des commissions rondelettes, ainsi que des pourboires juteux.

    Mahmoud donne à Global Mining Observer en 2014 une version arrondie et édulcorée des circonstances de sa nomination gouvernementale. Il y expose aussi une conception superficielle, naïve, démagogique et prédatrice du développement, qui serait induit et impulsé par l’industrie extractive. Les préalables culturels lui échappent, bien sûr. Et, paradoxalement, les critères d’ordre financier ne font même pas l’objet d’une esquisse d’explicitation…

    Le 14 janvier 2009, il entre au gouvernement dirigé par Komara Kabinet, où il occupe le poste de ministre des Mines et de l’Energie, sous la présidence du petit capitaine.
    Le 3 décembre 2009, Dadis et Toumba Diakité ont une altercation orageuse au sujet du massacre de centaines de manifestants pacifiques le 28 septembre précédent au stade sportif de Conakry. La dispute vire au drame et des coups de feu sont échangés. Dadis reste sur le carreau, grièvement blessé; Touba, lui, s’enfuit et se réfugie hors de Guinée.
    En janvier 2010 un régime de Transition est créé à la place du CNDD. Il a pour mission d’organiser l’élection présidentielle avant la fin de l’année.  Général Sékouba Konaté le dirige. (A noter que cet officier est interdit de séjour aux USA depuis 2016 pour flagrant délit de trafic de devises). Et Jean-Marie Doré remplace Komara Kabinet à la Primature.
    Le 15 février 2010 Mahmoud Thiam conserve son portefeuille, désormais appelé Mines et la Géologie, moins l’Energie donc.
    Le 4 janvier 2011 Mahmoud Thiam est débarqué du gouvernement par Alpha Condé, le nouveau président “élu”. Peu après M. Thiam quittait la Guinée pour retourner dans sa patrie d’adoption, les USA. Pour son malheur, il avait déjà enfreint la loi anti-corruption étrangère connue sous le nom de Foreign Corrupt Practice Act. Dès lors, patient et méticuleux, le FBI l’attendait de pied ferme. Ainsi, dans son interview avec Global Mining Observer, Mahmoud avoue se sentir sous surveillance policière depuis 2004.

  2. “… une terre où la force de la loi n’existe pas.” Lapidaire et exacte, la formule précédente par Juge Cote dépeint bien la Guinée. Elle s’applique à ce pays, hier comme aujourd’hui, depuis 1959. Et tant que la situation durera, il ne faudrait pas s’attendre à la réalisation de gros investissements : Konkouré, Simandou, chemin de fer trans-guinéen, nouveaux ports et aéroports, universités dignes de ce nom, etc.
  3. Mahmoud Thiam “ne montra pas de remords pour sa culpabilité” affirmée par le jury. “J’ai même perçu quelqu’un qui croit exercer un droit”… de profiter des recettes de la corruption, ajoute la juge.
    Cet état d’esprit est un cancer qui s’est presque généralisé dans la fonction publique guinéenne. Lorsqu’un fonctionnaire est nommé à un poste “lucratif”, on lui dit : “C’est ta chance, saisis-la.” “Si tu n’en profites pas pour détourner le bien public à tes fins personnelles, alors tu es maudit ! »
  4. Le code pénal fédéral américain recommande 12 ans ou plus pour le genre de crime dont Mahmoud Thiam a été reconnu coupable. En imposant une peine de 7 ans, la juge a tenu compte d’un argument de l’avocat défenseur Aaron Goldsmith. Pour attirer la compassion et la grâce des jurés et de la juge, celui-ci a invoqué “la torture et le meurtre” du prisonnier politique que fut le père de Mahmoud Thiam. Zélé, l’avocat parla du “violent régime communiste à la tête de la Guinée en 1971”.
    La dictature de Sékou Touré fut d’une violence inouïe, certes. Mais le tyran n’était pas d’obédience communiste. Il était sékoutouréiste ! C’est-à-dire pire que le communisme.
  5. A s’en tenir au communiqué de l’agence de presse, l’avocat n’a pas fourni au tribunal les circonstances de la disparition de M. Thiam père. Les indications suivantes suffisent pour combler la lacune.
    De qui parle-t-on ? Il s’agit ici de Baba Hady Thiam, licencié en droit et directeur de la Banque guinéenne du Commerce Extérieur (BGCE). Intègre et rompu dans la gestion, l’inspection et l’audit bancaires, il faisait partie de l’élite de ce secteur dans les années 1960. Par malheur, le chef de l’Etat guinéen ne connaissait en matière de finance et de banque que les manigances et les magouilles. Entre la probité des professionnels et la fourberie du politicien, la collision et le choc devinrent inévitables. Le groupe de Baba Hady Thiam n’était pas dupe. Au contraire, il mesurait l’ampleur des dégâts causés par la gabegie de Sékou Touré. Se sachant démasqué, et pour éteindre la contradiction à son avantage, le président prit les devants de façon draconienne et tragique. Il accusa, sans la moindre preuve, ses cadres de banque de complicité avec le commando militaire guinéo-portugais qui attaqua Conakry le 22 novembre 1970. Ils furent arrêtés sans mandat, jugés en leur absence, et fusillés ou pendus par des pelotons d’exécution qui incluaient capitaine Diarra Traoré et lieutenant Lansana Conté. Outre Baba Hady Thiam, les victimes de la purge du secteur de la banque incluaient :

    • Ousmane Baldé, Barry III, Moriba Magassouba et Kara Soufiana Keita, pendus publiquement  le 25 janvier 1971.
    • Théodore Soumah
    • Félix Matos Gnan
      Ces pères de famille expièrent pour un crime qu’ils n’avaient pas commis. Ils ne laissèrent pas de fortune à leur famille, mais ils lèguent à la postérité une vie exemplaire et, en l’occurrence, un casier judiciaire vierge.

En plongeant délibérément dans les réseaux de corruption qui minent la Guinée, Mahmoud Thiam a pris le chemin opposé des idéaux, de la droiture et de la rectitude, incarnés par Baba Hady Thiam et sa génération.

Lire Jeunes et patriotes, rêves et carrières brisés

Tierno S. Bah

L’impunité version Sidya Touré

Sidya Touré, leader de l'UFR
Sidya Touré, leader de l’UFR

Sous la plume de Boubacar 1 Diallo Africaguinée rapporte  des extraits d’une interview de Sidya Touré sur les ondes d’une radio de Conakry. L’article est intitulé  “Un soutien de taille pour Dadis Camara”.  Comme d’ordinaire le journaliste se comporte comme une simple caisse de résonnance de la personne interviewée. On enregistre passivement. Il n’y ni contradiction ni suggestion d’alternative à l’opinion de l’invité(e). Pas la moindre réflexion même sur des évènements aussi tragiques que ceux du 28 septembre 2009.

M. Sidya Touré rejoint ici d’autres dirigeants de l’opposition qui ont des attitudes ambiguës sur l’inculpation, l’enquête et le procès des accusés du massacre au stade de Conakry. Ainsi Cellou Dalen Diallo, Faya Millimouno et Mouctar Diallo ont soit rendu  visite à Moussa Dadis Camara, soit cherché à lénifier le rôle d’un Toumba Diakité durant les violences sur le terrain. Autant d’actes qui, objectivement, renforcent l’esprit d’impunité qui prévaut en Guinée. Et qui contribuent à noyer les crimes de l’Etat guinéen dans l’eau.

Mais en l’occurrence Sidya Touré émerge par un  comportement singulier. Il est comme une girouette qui tourne au gré du vent de la scène publique. Ainsi hier, il était membre de l’opposition et il dénonçait vigoureusement le mépris et le viol de la Constitution par le président Alpha Condé. Aujourd’hui, il est le Haut Représentant du chef de l’Etat. Dans quel domaine et à quelle fin représente-t-il le président ? Il ne saurait lui-même le dire !

Responsabilité indirecte

Sidya Touré est l’un des leaders qui convoquèrent le meeting au stade de Donka le 28 septembre 2009. Les milliers de participants furent invités et encouragés à se mobiliser pour marquer l’opposition du pays à la candiature du chef de la junte militaire à l’élection présidentielle de 2010. A son arrivée au pouvoir en décembre 2008, par un coup d’Etat programmé par feu Lansana Conté, Dadis avait juré sur la Bible et le Coran qu’il n’exercerait le pouvoir que temporairement.  Mais au cours de l’année suivante, il changea d’avis, parla de démissionner de l’armée pour convoiter, en tant que civil, le fauteuil présidentiel, conformément à son droit de citoyen !… Le problème fut que le pays ne l’entendait pas ainsi et rejettait absolument son parjure et son ambition. Ce qui devait arriver arriva. Et, en ce jour fatidique du 28 septembre, en quelques heures, une assemblée pacifique et joyeuse, devint un carnage : des centaines de militants furent abattus par balles ou à l’arme blanche. Des dizaines de femmes et de jeunes filles furent violées. La barbarie et l’horreur suscitèrent la condamnation universelle. La rage et la violence n’épargnèrent pas non plus M. Touré et ses collègues politiciens. Ils reçurent des soins pour les coups et blessures subis aux mains de la soldatesque et des miliciens du capitaine Moussa Dadis Camara. Celui-ci est exilé depuis 2010 à Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso. Mais la conscience des dirigeants politiques devrait les amener à admettre leur responsabilité indirecte dans la tragédie. Par exemple, avaient-il élaboré un plan de sécurité en cas d’actes de répression par la junte ? Disposaient-ils de services ou d’agents de renseignements postés autour des casernes militaires, notamment le Camp Alfa Yaya Diallo, siège du Comité militaire our la démocratie et le développement (CNDD). Si la réponse à ces questions est négative, alors les politiciens devraient se le reprocher aujourd’hui. lls devraient accepter leur imprévoyance et admettre leur responsabilité indirecte dans l’affaire. Car s’ils avaient infiltré le CNDD et/ou posté des informateurs autour du Camp Alfa Yaya, ceux-ci auraient pu les alerter par cellphone du départ du convoi des tueurs vers le stade. Ainsi avertis, les organisateurs auraient eu le temps d’évacuer le stade avant l’arrivée dess hordes de tueurs dirigées par Moussa Tiégboro et Tomba Diakité. Et une telle mesure aurait permis d’éviter le bain de sang et les cruautés.

Des années se sont écoulées depuis la perpétuation du massacre. Le gouvernement tient des promesses vagues, mais n’offre rien de concret sur l’éventualité d’un procès des personnes impliquées dans la tuerie. De son côté, au lieu de lutter sans relâche pour que justice soit faite, la classe politique cherche plutôt à créer la diversion ou à disculper les accusés, au détriment et au grand dam des survivants et des familles des disparus !

Diabolisation de la CPI

Au lieu d’agir en démocrates convaincus de la nécessité absolue de la séparation des trois branches de l’Etat : le Législatif, le Judiciaire, l’Exécutif. Alpha Condé et ses opposants (naguère ses alliés) s’immiscent en permanence dans le processus de la justice. Et refusent d’admettre le principe de l’indépendance de celle-ci.
C’est une approche qui vise à détacher la Guinée et l’Afrique du principe de l’universalité de la justice. Il faut au contraire se souvenir et souscrire à l’avertisssement immortel du Révérend Martin Luther King, Jr, qui, du fond de sa cellule de prison à Birmingham, Alabama, lança : « Injustice anywhere is a threat to justice everywhere! » (Une injustice où qu’elle soit est une menace pour la justice partout.)
De son côté l’Archevêque Desmond Tutu a formellement dénoncé les manoeuvres d’hommes d’Etat africains qui diabolisent la Cour Pénale Internationale (CPI) afin de se soustraire aux poursuites judiciaires. Il s’agit, par exemple, des présidents Uhuru Kenyatta (Kenya), Pierre Nkurunziza (Burundi), de l’ex-président Yahya Jammeh (Gambie), etc. C’est là une stratégie évidente visant à perpétuer l’impunité des crimes politiques en Guinée et en Afrique.

Lire In Africa, Seeking A Licence To Kill

Une girouette nommée Sidya Touré

Bien qu’étant en perte de temps et de vitesse pour la course à la présidence, Sidya Touré vient de s’inscrire dans le club des détracteurs de la CPI. Dans son interview d’hier sur Espace FM il déclare :

« Je crois qu’on devrait laisser le capitaine (Dadis Camara) rentrer à Conakry. L’histoire de la CPI n’est pas une solution. Ce sont des procès qui peuvent durer dix ans. On devrait faire en sorte qu’il vienne ici et qu’il défende son honneur, c’est vraiment mon souhait. »

Primo, la CPI n’est pas “une histoire”. Malgré ses ressources modestes, elle a une mission mondiale et elle exerce des fonctions réelles. Si Sidya en doute, il n’a qu’à se rappeler le sort de Charles Taylor, Jean-Pierre Bemba, et consorts. Sans omettre, bien sûr, l’incarcération de Laurent Gbagbo et de Charles Blé Goudé, ses compatriotes Ivoiriens. La CPI est ainsi effectivement  une solution.
Secundo, la justice peut et doit prendre tout le temps requis pour aboutir. Non astreinte aux contraintes temporelles, elle range un dossier seulement en cas de disparition  physique établie d’une personne accusée de crimes. Une telle règle est particulièrement valable pour les accusations de crimes de sang, de crimes de guerre et contre l’humanité. Cela explique que des Nazis soient toujours visés par des inculpations pour leur rôle dans les crimes commis sous la dictature d’Hitler, notamment l’Holocauste.

Lire également (a) Sidya : Sékouba frauda pour Alpha
(b) Sidya. “Si le droit est dit, je serai au second tour”

La “famille” : apologie du crime et promotion de l’impunité

Sidya Touré poursuit :

« Je crois que chacun de nous a quelque chose à dire par rapport à ça. Il y en a dont on ne parle pas aujourd’hui peut-être qui sont autrement plus impliqués dans cette affaire. ».

La première phrase se termine par l’expression “par rapport à ça”. Sidya effectue là un changement de code linguistique et s’exprime dans le vague parler franco-africain (Côte d’Ivoire, Guinée, etc.). Cette tactique lui permet de parler sans rien dire de substantiel. Il  confirme son choix par l’affirmation suivante : “Il y en a dont on ne parle pas aujourd’hui peut-être qui sont autrement plus impliqués dans cette affaire.” Un propos désolément vague et vide.

Sidya enchaîne :

« C’est nous qui savons comment est-ce que nous allons laver notre linge sale en famille. Mais aussi c’est là aussi qu’on pourrait avoir des débats sereins. »

L’invocation de la Guinée comme étant une famille ne date pas d’aujourd’hui. Elle remonte aux premières années de l’après Sékou Touré. La question brûlante à l’époque était de savoir comment sortir du vide politique instauré par le CMRN et le CTRN sous la férule de Lansana Conté.  Comment instaurer le pluralisme politique après la chute du PDG et l’autocratie militaire ? Quelqu’un  avança la phrase : “La Guinée est une famille.” Mais il se trouve qu’il s’agit d’un cliché artificiel et d’un mythe creux.
Mamadou Bâ y a objecté de façon convaincante dans “La Guinée est une république, pas une famille”.
Hélas, Sidya Touré nous ramène en arrière avec son histoire de “laver notre linge sale en famille”. En lieu et place d’une cour de justice et d’un tribunal, il voudrait balayer le massacre du 28 septembre sous une natte. Comment ? Cela serait à travers “des débats sereins.” C’est incroyable ! Des assassinats et des viols ont été commis. Et aujourd’hui, Sidya propose des “débats” groupant les auteurs, les survivants et les parents des victimes du massacre. Cela est inadmissible de la part d’un politicien qui se veut d’envergure nationale !

Noirs et Blancs : une fausse dichotomie

Sidya Touré s’enfonce davantage par ces mots :

« Il faut faire les assises en Guinée mais sur l’ensemble du problème, comme ça on appréhendera ce que les uns et les autres ont pu faire. »

Tout d’abord Sidya Touré doit garder en mémoire, et pour de bon, qu’au cas où — et cela n’est pas sûr — “des assises” de tiendraient en Guinée au sujet du massacre du 28 septembre 2009, seule la magistrature du pays devra siéger. Et le contexte sera un cour de justice, un tribunal réunissant des juges, des accusés et des avocats. Il n’y aura pas de place pour “des débats sereins”. Si les accusés peuvent prouver leur innocence à l’appui de faits et de témoins valables, la justice les disculpera. Si, au contraire, le procureur convainc la cour de la culpabilité des prévenus, la loi s’appliquera à eux. Quoiqu’en pensent ou disent les politiciens du gabarit de Sidya Touré. Les palabres africaines, les discours sur la “réconciliation nationale” viendront après. Ils prendront la forme et le temps  que l’on voudra. Mais seulement après que le verdict de la justice, prioritaire et suprême, et sur la base des lois en vigueur.

« Seuls les guinéens peuvent sortir de cet embrouillamini. »

Cela est archi-faux. La justice est un impératif national et international. Si elle s’applique au sein des Etats, elle aussi  tracés frontaliers et requiert le concours de tous et de toutes. La justice est  un régime indispensable à l’exercice de la vraie démocratie. Cela étant, les Guinéens ne peuvent pas s’enfermer dans un vase clos et vivre en autarcie. Au contraire, pour vaincre sa pauvreté — matérielle, morale, industrielle, scientifique, technologique —, la Guinée a cruellement besoin de l’apport d’autres pays et des institutions multilatérales. Surtout dans le domaine de la justice, où le régime d’Alpha Condé traîne la patte, fait des promesses, et tient la dragée haute à ses partenaires dans l’organisation du procès de Moussa Dadis Camara, Toumba Diakité et leurs co-accusés (Tiegboro Camara, Pivi Togba, Sékouba Konaté, etc.)

« Mais si on commence à expliquer ça à la Haye, les blancs ne comprendraient même pas comment des gens peuvent se comporter de la sorte. »

Prenant la couleur de la peau comme critère, ce passage révèle une conception superficielle et vulgaire de la gestion des affaires publiques. Une vision aussi épidermique ravale l’Africain encore plus bas que le fameux slogn de la Négritude : “Si la Raison est Hellène (grecque), l’Emotion est Nègre.” En effet elle est pire dans la mesure où, d’une part, elle suggère que l’énormité du masscre guinéen dépasse l’entendement des Blancs, et, d’autre part, prétend que les Noirs sont habitués et donc immunisés contre ces atrocités. Sidya Touré oublié qu’en matière de droit international et selon les normes de l”ONU, l’affaire du 28 septembre est classée comme un crime contre l’Humanité. Or la Guinée fait partie de cette humanité-là. Il ne saurait donc y avoir deux poids, deux mesures.
Mais Sidya Touré ne fait qu’appliquer la vieille tactique du “diviser pour régner”. En l’occurrence, Nous les Noirs contre Eux les Blancs. Que Sidya Touré veuille bien se remémore la boutade célèbre de Frantz Fanon : Peau noire, masque blanc ! On peut être noir de peau mais être aliéné et déraciné. Au point de s’assimiler à l’Europe coloniale et post-coloniale. Mes objections spécifiques contre le propos ci-dessus sont au nombre de deux :
Primo, le Camp Boiro, les répressions sanglantes cycliques opérées par Lansana Conté, le massacre du 28 septembre ne se réduisent pas à une fausse dichotomie entre Noirs (Guinéens, Africains) et Blancs (Européens). La vraie justice est impartiale et aveugle quant à l’origine, la “race”, le sexe, la religion d’un prévenu.
Secundo, Fatou Bensouda, la procureure en chef de la CPI, est une magistrate gambienne. Elle est Noire ou, de préférence, sud-Saharienne. Sidya Touré se tromperait lourdement s’il croit être plus Africain que Ms Bensouda ! Ou bien qu’elle est devenue Blanche du fait de son mandat à la tête de la CPI !

Auparavant Sidya fait la caricature des procédures de la CPI en ces termes :

« La CPI est très loin, on envoi des témoins qu’on cache derrière les rideaux qui racontent des choses qu’on ne peut pas vérifier. »

Cela est également archi-faux. Les séances de la CPI sont présidées par trois juges triés sur le volet et nommés pour une durée limitée. La fonction de la procureure consiste à convaincre la cour de la culpabilité des accusés, qui sont flanqués de leurs avocats. En cas de négligence ou violation des procédures, la procureure peut perdre un procès. La sentence de tout prisonnier (Charles Taylor, Jean-Pierre Bemba, etc.) reposent sur des preuves matérielles, irréfutables pour les faits reprochés. La protection des témoins est une mesure préventive pour la sécurité physique des intervenants. La mascarade dont fait état Sidya Touré n’existe que dans son imagination.
Sidya Touré conclut :

« Mais nous, on connait qui nous sommes. Donc, nous pouvons trouver des solutions ici. »

Cela fait huit ans que les militants de l’UFR (et ceux des autres partis politiques) victimes du massacre attendent que l’Etat guinéen organise un procès. Le souhait — ou la proposition — de Sidya Touré rappelle la métaphore du chien malade, qui ne peut pas manger son plat, et qui ne veut pas laisser un autre chien manger le consommer à sa place. Les dirigants guinéens se comportent de la même manière. Au lieu de remplir leur devoir primordial et sacré de justice, ils ont recours à toutes sortes de prétextes et de méthodes dilatoires pour retarder et, en réalité, empêcher la tenue du jugement des prévenus. A l’heure actuelle on parle vaguement de la fin de l’année, sans fixer une date. Nous verrons bien. En attendant de quelle solution Sidya Touré parle-t-il ?

La moralité à tirer de l’interview de M. Sidya Touré tient dans la comparaison entre les domaines de la santé et de la justice. En dépit de différences apparentes, ils ont un dénominateur commun  communs.
Le premier terme recouvre le domaine de la santé personnelle et collective. Là, les soins des malades physiques et mentaux relève de la compétence de la profession médicale. Ainsi durant la crise de l’épidémie Ebola, la Guinée bénéficia de la coopération avec des dizaines pays, de l’OMS, de Médecins Sans Frontières, de volontaires individuels, etc. Il y a avait péril en la demeure. Pour stopper les ravages du virus, on n’a pas cherché à faire des “débats” entre Guinéens. Il y eut certes des campagnes d’éducation sanitaire. Mais elles furent guidées par des experts et des agents formés et encadrés.
Le second terme concerne la justice. Son virus s’appelle l’impunité. Infaillible, son pronostic s’appelle le déni de justice. L’Etat guinéen en est l’originateur et le vecteur principal. Ce virus s’est propagé.  Il affecte désormais toute la société. On note ainsi la fréquence de scènes de “vindicte populaire” et d’actes de vengeance (torture, immolation par le feut, etc) au niveau des populations. L’impunité est endémique et épidémique dans le pays. Et ses consequences sont plus dévastatrices que celles des maladies corporelles et des troubles mentaux. Car, si l’on remonte à 1958, on constatera que le bilan de l’impunité est plus négatif que celui de toutes les épidemies qui frappé la Guinée, y compris celle du virus Ebola. Comment doit-on s’y prendre pour remédier à cette situation catastrophique. Très simple : la Guinée doit pratique la même politique que celle qui permit de vaicre Ebola entre 2014 et 2015. Cela signifie trois choses : (a) l’obligation de laisser le champ libre aux spécialistes de la profession judicaire, (b) la formation et la surformation du personnel (c) la renonciation aux commissions dites de “réconciliation” (d) le retrait de la classe politique — en quête d’électeurs — du domaine de la justice.
La branche judiciaire est théoriquement assez bien charpentée en Guinée. Ainsi la loi fondamentale, les codes et les règlements existent. Une hiérachie pyramidale est en place. Malheureusement presque tout est pourri au plan pratique. Notamment à cause de l’étranglement de la magistrature par le pouvoir exécutif depuis 1959. Et en raison de la corruption — grande, moyenne et petite — alimentée par la pauvreté et la médiocrité des salaires. Enfin, pour éradiquer le virus de l’impunité, l’Etat doit s’ouvrir à la coopération franche avec (a) la Cour Pénale Internationale (b) les pays dotés de solides traditions judiciaires (c) les ONG de défense et de promotion des droits de l’homme.

Tierno S. Bah

White Nationalism: Conversation, No Dialog

John Hope Franklin & Alfred A. Moss Jr. From Slavery to Freedom A History of African Americans
John Hope Franklin & Alfred A. Moss Jr. From Slavery to Freedom A History of African Americans. McGraw-Hill; 9th edition, 2010. 736 pages
President Barack Obama and Pr. John Hope Franklin
President Barack Obama and Pr. John Hope Franklin

From Slavery to Freedom: A History of African Americans stands as the magisterial study of the American black experience by the late Pr. John Hope Franklin (1915-2009) and Pr. Alfred A. Moss Jr. It was a revelation when it appeared in 1947. He followed up with several and many articles on Reconstruction, the martial culture of the antebellum South, runaway slaves and other subjects. Each one is a model of graceful prose, meticulously documented and free of bias or cant. The quality of Mr. Franklin’s writings made him the first black chairman of a history department at a predominantly white institution, Brooklyn College, in 1956. Later came appointments at the University of Chicago and Duke, and teaching assignments at Howard and Cambridge universities and elsewhere. Along the way he assisted Thurgood Marshall’s legal team in Brown v. Board of Education, served in government and accumulated more academic honors than we have space to mention. In 1995, President Bill Clinton awarded him the Presidential Medal of Freedom.

 I am reacting here briefly to the transcript of the interview called “A Frank Conversation with a White Nationalist.” Although not not an empty talk the exchange reads like a polite but vague conversation. It fails to turn into an articulate and meaningful dialog. Its flaw lays in its weakness and even lack of historical perspective.

It is true that the journalist, Al Letson, and his interlocutor, Richard Spencer, met the day after the Republican candidate’s shocking Electoral College victory that made Donald Trump president-elect of the USA.
However, the atmosphere of the electoral upset, it was incumbent on them to acknowledge and explore better the complexities of such loaded topics as identity, race, ethnicity, nationalism, etc. Instead, they went for clichés, wrong assumptions, and somewhat shallow personal stories.

For instance, the two interlocutors agree —not surprisingly— on the contribution of Blacks in the making of American culture. Unfortunately, and due to its entertainment undertones —not to forget the association with sports—, this recognition is nothing but a stereotype. Because we know that real power is not in music and athletic achievement; it is in economics, finances, banking, science, and technology.
So what do I see as hits and misses by Al Letson and Richard Spencer respectively?

Capturing Fugitive Slaves in California, ca. 1856
Capturing Fugitive Slaves in California, ca. 1856

Al Letson

As an investigative journalist, Mr. Letson did not bring up the stronger arguments. Instead, he limited himself in reminding Richard Spencer of the Ku Klux-Klan and its terrorist lynching raids. Oddly, a word search of the interview show that Al fails to mention Slavery altogether. Yet, African bondage has been often and appropriately called America’s original sin, by President Obama. Is it merely coincidental that it was during his stewardship that such movies as 12 Years a Slave, The Butler, Selma, etc., were produced and realized? Probably not. And it was obviously not serendipity but rather a fitting reunion when former President G.W. Bush joined Obama in the inauguration of the African-American Museum of History and Culture back in September The latter finished the project that the former had started.
Therefore, African-American media professionals like Al Letson ought to study as hard as they can African-American history, sociology, economy, political science, linguistics, etc. Such an activity nurtures the mind and helps—among other things—to debunk the myths of white supremacy. They  prepare and empower African-American scholars, journalists and artists as they seek to engage and refute the views of the likes of Richard Spencer.

The other Achille’s heel  in Al Letson argumentation is that he does not draw Richard Spencer’s attention that oppression engenders  resistance and rebellion. And that African-Americans stood up against slavery. They fought heroically to end it during the Civil War. They challenged Jim Crow. Under the leadership of Rev. Martin Luther King, Jr., Malcolm X and others, they defeated legal segregation in 1964 (Civil Rights Act) and in 1965 (Voting Rights Act). Incidentally, Richard Spencer refers to the 1964 legislation as Immigration. That’s a mistake.
The bottom line is that, through and through, Blacks were neither submissive nor passive. Strong personalities and fearless leaders emerged and blazed the trail of no-surrender, insurrection and entrepreneurship right in Antebellum America. Among them Toussaint-Louverture (Haiti), Abdul-Rahman (from my native Fuuta-Jalon), Nat Turner, Harriet Tubman and the Underground Railroad, and so many others.Their successors fought for the end of the abomination of slavery and to assert their humanity. And Whites and Jews showed solidarity all along. Quakers, intellectuals, politicians joined the anti-slavery movement, which peaked with John Brown, Frederick Douglass and Abraham Lincoln.…

Richard Spencer

 Mr. Spencer’s intellectual handicap and judgemental predicaments are many. I list here some of them.

First, he suffers from the delusion that Whites, Blacks, Asians, etc. constitute separate races. Never mind that such a prejudice is deep-seated. Genomics has dispelled it  thoroughly. There is only one species, and that’s Humans, aka Homo sapiens? Even it still applies in culture, politics and in administration, it does not hold water in nature and in biological sciences.

Second, Richard has the illusion that Whites are homogeneous. But history belies that wrong premise. The elites, rulers and states of Germanic, Latin and Slavs peoples and countries have fought many a battle for political and   economic power, as well as for cultural dominance. Three examples:

  • Napoleon’s disastrous invasion of Russia in 1812
  • His battle against Wellington in Waterloo (1815)
  • Hiter’s occupation of Poland, France, and Nazi partition of the latter in two territories during World War II
  • …………………………………………………

Richard Spencer does not seem to know that without African —slave and colonial—labor, neither Europe nor America would have gained such prosperity. He ought to read Edward Baptiste’s The Half Has Never Been Told. Slavery and the Making of American Capitalism. And  Thomas Piketty. Capital in the 21st Century.

Third, Richard Spencer idealizes and idolizes the history of Europe. He is entitled to his opinion, but not to the facts. Before it spread its tentacles on the Southern Hemisphere of the Globe, capitalism began to wreak havoc at home. Again Richard should read the masterpieces of Charles Dickens, Victor Hugo, Emile Zola, and other works that depict the miseries brought upon Europe by the rise of capitalism. Writing in the 20th century, historian Eric Hobsbawn has laid bare the lows and highs of the Industrial Revolution.

Fourth, for all its scientific and cultural achievements Europe was the matrix of the first (1914-1918) and the second (1939-1945) World Wars. The horrors of WWI led European artists, writers and poets to express their rejection of Western civilization and to seek inspiration elsewhere. Their quest was fulfilled by the so-called primitive arts of Africa and Oceania. Thus was born surrealism, dadaism. Then the Harlem Renaissance flourished. It carried on and elevated centuries of blacks’ struggled against racism and exclusion in the United States of America. Young African and Caribbean scholars in Paris followed suit with the Négritude movement, a trailblazer of the emancipation of Africa from colonial rule.… In essence, the Surrealism—Harlem Renaissance—Négritude chain underscores how  societies and people  are interrelated and interdependent, irrespective of skin color or “racial” background… And, in particular, it illustrates the ties that bind the intelligentsia, as well as literary, artistic and scientific trends and currents, in time and space.
That said, on January 20, 2017 Mr. Trump will have executive control of the world’s largest and most sophisticated nuclear arsenal. Should that lethal armory be—accidentally or willfully—unleashed and retaliated against, it will wipe human life off the planet, sparing no one, including the advocates of racial supremacy or ethnic superiority.

In the end, Al Letson does not introduce Richard Spencer adequately to the audience of his podcast. We are only told that he was born in Massachusetts, grew up in Texas, and that he likes mountain biking! That’s not enough to profile the carrier of a hostile ideology. The interview could have disclosed further information about the white nationalist’s education, profession, intellectual background and political connections.

But since Al Leston and Richard Spencer remain in touch, let’s hope to learn more about this supporter of president-elect Donald Trump .

Tierno S. Bah

Justice : interminable délai, insupportable déni

FIDH/OGDH. Guinee, justice en attente-justiceSous le titre “En attente de justice” un nouveau site web marque le 7è anniversaire du massacre du 28 septembre 2009. Il est conjointement publié par la Fédération internationale des Droits de l’Homme (FIDH) et l’Organisation guinéenne des Droits de l’Homme (OGDH). Toutefois, le titre me paraît inadéquat dans la mesure où il suggère l’éventualité et la possibilité de la tenue en Guinée d’un (ou plusieurs) procès pour juger les violations et crimes endémiques des droits de l’homme dans le pays. J’aurais choisi plutôt l’appellation suivante :  « Justice en Guinée : délai interminable, déni insupportable » Car il ne s’agit pas seulement d’une attente passive de la part des victimes. Non, la Guinée est confrontée à un délai imposé et à un déni criminel de justice, depuis le 28 septembre 1958. Une date célèbre, certes, mais ternie et salie désormais par les évènements de 2009.

Financé par la Délégation de l’Union européenne en République de Guinée, le contenu du site présente :

  • Une trentaine de témoignages et photos de victimes de la répression politique en Guinée, de 1970 à 2009
  • La présentation du site
  • Des déclarations de la part de l’OGDH et de la procureure de la  Cour pénale internationale (CPI), Fatou Bensouda
  • Une “interview croisée” de Souhayr Belhassen, présidente d’honneur de la FIDH et Asmaou Diallo, présidente de l’Association des victimes, parents et amis du 28 septembre 2009 (AVIPA).

Ce acte relève de la mission et des objectifs du bailleur européen et des  organisations guinéennes bénéficiaires du financement, à savoir la quête de la justice. On sait que celle-ci est le terreau de la démocratie, qui, à son tour, sert de ferment et d’éperon du développement. Malheureusement, pour louable que soit le but visé, les lacunes et la confusion affectent la dimension et la qualité du projet.

Couverture insuffisante

L’album photographique ne comporte que trente photos, dont une anonyme. Or des centaines de personnes périrent aux mains de la soldatesque du capitaine Moussa Dadis Camara et du soi-disant Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD). Davantage d’efforts de recherche et de contacts auraient dû être déployés pour couvrir au moins les 157 morts officiellement reconnues par le CNDD et la communauté internationale.

Confusion d’époques et de “complots”

Les trente témoignages mettent dans le même sac  des périodes différentes et actes distants de répression et de tueries. Ainsi, le rapport fait un mélange entre les victimes des dictatures successives de Sékou Touré (1958-1984), Lansana Conté (1984-2008)et Moussa Dadis Camara (2008-2009). L’album photo inclut en effet :

Compilation sans analyse

Comme indiqué plus haut, la compilation de trente témoignages est non seulement très incomplète, mais elle souffre aussi d’inexactitudes (manque de présentation de l’échantillon statistique) de manque d’analyse démographique et ethnolinguistique. La liste ne fait pas de distinction entre les victimes, d’une part, et les survivants de celles-ci (épouse, fille, fils).
Enfin, le recensement ne dégage ni l’âge, ni le sexe (même si les photos distinguent les femmes des hommes), l’occupation, l’ethnie et la langue maternelle des personnes indiquées. Or les noms de famille sont généralement —mais pas toujours — des indicateurs fiables de l’appartenance ethnique. A son toure, celle-ci est aussi bien une donnée anthropologique que judiciaire importante, en l’occurrence. Aussi bien pour le procureur que pour la défense. La modeste enquête de FDHI/OGDH aurait dû en tenir compte. Pour ma part, je donne ici un traitement sommaire des noms et l’ethnie des personnes interrogées :

Nom de famille Prénom Ethnie
Bah Mariama Thiouto Pullo
Baldé Idiatou Pullo 
Baldé Ousmane  Pullo
Barry Aissata  Pullo
Barry Aissatou Lamarana  Pullo
Barry Amadou Diouldé  Pullo
Barry Oumou  Pullo
Camara Mamaissata  Soso
Diallo Abdoulaye  Pullo
Diallo Hadja Rabi (épouse Baldé Ousmane)  Pullo
Diallo Ibrahima  Pullo
Diallo Mamadou Saliou  Pullo
Diallo Mamadou Taslima  Pullo
Diallo Thierno Ousmane  Pullo
Dramé Hawa (fille Alioune Dramé)  Sarakole
Guissé Mamadou Bilal  Tekrur/Fulɓe
 Haba  Moriba  Kpèlè
Kaba Oumou Maninka
Kanté Rouguiatou Mande
Keita Mohamed Lamine Maninka
Keita Capitaine Oussou Maninka
Mara Moussa Mande
Soumah Demba Baga/Soso
Sow Mohammed Lamine Pullo
Sow Oumar Pullo
Sow Thierno Hamidou Pullo
Sow Thierno Maadjou Pullo
Tounkara Ahmadou (fils Tibou Tounkara) Sarakole
Touré Amara Mande

On constate la prédominance des noms Fulɓe (Bah, Barry, Diallo, Sow) ; lire à ce propos “La politique du problème Peul”. Cette ethnie représente nettement plus de la moitié (62 %) du corpus étudié. Les Mande (désignation générique) / Maninka (appellation spécifique) suivent avec 20,6 %, les Soso et les Sarakole, 6,8 % chacun, etc.
Aux commandes du pays depuis 1958, la petite-bourgeoisie cherche à tromper la Guinée en prétendant se situer en dehors ou au-dessus de l’ethnie. Ce piège idéologique est si grossier qu’il crève les yeux. D’une part, les dirigeants guinéens proclament bruyamment leur rejet de l’ethnie. Sékou Touré alla plus loin, en proclamant son intention de créer un Homme nouveau. Mais, d’autre part, le comportement de “l’élite” contredit ses déclarations de foi. Ainsi, non content de procéder à purges cycliques et à des séjours sans retour au Camp Boiro, Sékou Touré érigea sa famille en véritable gouvernement et propagea le slogan nombriliste et trompeur “An gbansan le
Lire Mohamed Selhami, “Un seul gouvernement : la famille

A la tête du Comité militaire de redressement national, Lansana Conté déclara en 1984 que les Guinéens seraient traités désormais  sans distinction d’ethnie, de région ou de religion. Cela ne l’empêcha pas de lancer en 1985 un pogrom anti-Maninka pour assouvir sa vengeance contre son rival vaincu, Diarra Traoré. Il transforma l’Etat en une chasse gardée pour les cadres de la  Basse-Guinée (Soso, Baga, Nalu, Landuma, Jalonka, etc.) Les  nominations régionalistes devinrent scandaleuses. A tel point qu’un observateur attentif rappela Conté à la réalité dans des articles bien documentés. Lire Mamadou Kaly Bah. Regard Rétrospectif sur l’Armée Guinéenne

Sur les 17 postes clefs de la hiéarachie supérieure de l’armée, le décompte ethnique sous  Sékou Touré est le suivant :

Ethnie
Officiers supérieurs
Malinké (ethnie du Président Touré)
13
Soussou
4
Peulh
0
Forestier
0
Minorités
0

La projection graphique tableau précédent donne :

Hierarchie superieure de l'armee sous la présidence de Sékou Touré (1958-1984)
Hierarchie superieure de l’armee sous la présidence de Sékou Touré (1958-1984)

Sous la présidence de Lansana Conté la nomination aux 29 postes-clés est la suivante :

Ethnie
Officiers supérieurs
Soussou (ethnie du Président Conté)
20
Malinke
8
Peulh
1
Forestier
0
Minorités
0
Hierarchie superieure de l'armee sous la présidence de Lansana Conté (1984-2008)
Hierarchie superieure de l’armee sous la présidence de Lansana Conté (1984-2008)
Capitaine Ousmane Conté
Capitaine Ousmane Conté

Aux dernières années de son lugubre règne, il proposa à la hiérarchie militaire d’accepter qu’Ousmane, son fils aîné, devienne son successeur. On lui opposa une fin de non-recevoir. Alors, pour se venger — et adoptant la tactique du “Après moi, le déluge” —, il monta un de ses hommes de paille en épingle pour semer la pagaille. Son choix tomba, en l’occurrence, sur un obscur sous-officier, capitaine Moussa Dadis Camara, chargé du carburant de l’armée. On connait la suite… Ce fut, entre autres, le massacre du 28 septembre 2009.

Lire également Trafic de drogue. Président Obama désigne Ousmane Conté

Lieutenant Pivi Togba, un des instigateurs du coup d'Etat du 24 décembre 2008. On le voit ici au Camp Alfa Yaya, affublé de grigris et autres objets fétiches protecteurs. L'un d'eux évoque le “<a href="http://www.webguinee.net/bibliotheque/ethnographie/loma/pdgaisseau/03.html">diabolique trident de sorcier</a>”, décrit par Pierre-Dominique Gaisseau dans <a href="http://www.webguinee.net/bibliotheque/ethnographie/loma/pdgaisseau/tdm.html">Forêt sacrée : magie et rites secrets des Toma</a>. Cet ouvrage inspira <a href="http://www.campboiro.org/victimes/keita_fodeba.html">Fodéba Keita </a>dans la mise en scène du ballet <a href="http://www.webguinee.net/culture/danse/ballets_africains.html">Forêt sacrée</a>. L'humble lieutenant Pivi “Coplan” a continué son irrésistible et criminelle ascension. Il est aujourd'hui général de brigade et ministre sans portefeuille dans le gouvernement du président Alpha Condé. — BlogGuinée. Tierno S. Bah
Lieutenant Pivi Togba, un des instigateurs du coup d’Etat du 24 décembre 2008. On le voit ici au Camp Alfa Yaya, affublé de grigris et autres objets fétiches protecteurs. L’un d’eux évoque le “diabolique trident de sorcier”, décrit par Pierre-Dominique Gaisseau dans Forêt sacrée : magie et rites secrets des Toma. Cet ouvrage inspira Fodéba Keita dans la mise en scène du ballet Forêt sacrée. L’humble lieutenant Pivi “Coplan” a continué son irrésistible et criminelle ascension. Il est aujourd’hui général de brigade et ministre sans portefeuille dans le gouvernement du président Alpha Condé. — BlogGuinée. Tierno S. Bah

S’étant emparés du pouvoir avec la bénédiction de Conté,   Moussa Dadis Camara et ses compagnons firent d’abord la même confession nationaliste. Mais en même temps, empêtrés dans des contradictions et des complexes sans nom, ils étalèrent la coloration ethnique de leur équipe en se promenant avec des grigris et fétiches — décontextualisés et mystificateurs — de la Forêt sacrée. Et ce fut la ruée et la priorité des cadres Forestiers —militaires et civils— vers les portefeuilles gouvernementaux, les ambassades, et autres postes juteux.…

Réconciliation sans Justice ? Non !

Si la plupart des témoins réclament — en vain — la justice pour châtier les crimes commis, une minorité se singularise en mettant l’accent sur une certaine “réconciliation nationale”.

La présidente de l’AVIPA, Mme. Asmaou Diallo, se range résolument dans ce groupe. Dans l’interview sus-citée, elle déclare en effet :

« En plus de l’assistance judiciaire, nous avons mis en place, notamment au sein de l’AVIPA, différents projets d’accompagnement social des victimes. Les victimes de violences sexuelles, en particulier, ont souvent connu des situations d’exclusion après le 28 septembre 2009. En proposant des activités génératrices de revenus, nous avons tenté, modestement, de faire face aux difficultés rencontrées par ces victimes. Mais aujourd’hui, à l’approche du procès et d’un possible processus de réconciliation nationale, nous attendons davantage de l’État guinéen quant à la reconnaissance des victimes et l’accompagnement des plus démunies d’entre elles. »

La confusion consiste ici à rechercher simultanémentl’approche du procès” et la perspective “d’un possible processus de réconciliation nationale.” Pourquoi ne pas se consacrer entièrement au procès ? Sans se soucier de réconciliation, qui sert généralement de déguisement et de couverture à l’IMPUNITE en Guinée ? Car une fois la justice obtenue, on sera toujours libre d’entreprendre toutes sortes de salamalecs, de bénédictions et autres réconciliations…

Lire (a) L’AVIPA s’embourbe dans la présidentielle (b) Guinée : Le temps de la justice ?

Tierno S. Bah

Guinée. Perpétuation du Mensonge sékou-touréen

Président Sékou Touré reçoit à l'ambassade de Guinée à Paris, 17 septembre 1982. Assis et au milieu du divan, il a à sa droite, Mamadi Keita, membre du Bureau politique, ministre, et à sa gauche, Aboubacar Somparé, l'ambassadeur en France. André Lewin, ancien ambassadeur de France en Guinée siège en face. Au second plan, Mme Mariama Sow, membre du Comité central et de l'organisation des femmes du PDG. Les journalistes Aboubacar Sylla et Modi Sori Barry sont au fond. (Source : collection André Lewin) — BlogGuinée. Tierno S. Bah
Président Sékou Touré reçoit à l’ambassade de Guinée à Paris, 17 septembre 1982. Assis et au milieu du divan, il a à sa droite, Mamadi Keita, membre du Bureau politique, ministre, et à sa gauche, Aboubacar Somparé, l’ambassadeur en France. André Lewin, ancien ambassadeur de France en Guinée siège en face. Au second plan, Mme Mariama Sow, membre du Comité central et de l’organisation des femmes du PDG. Les journalistes Aboubacar Sylla et Modi Sori Barry sont au fond. (Source : collection André Lewin) — BlogGuinée. Tierno S. Bah

En plus d’Andrée Touré — veuve Ahmed Sékou Touré —, Aboubacar Somparé figure parmi les membres actifs du club de perpétuation du mensonge sékou-touréen. Dire pourtant que les deux personnalités ont effectué le pèlerinage à La Mecque et portent légitimement le titre de Hadja ou Hadj !…

Sous la plume de Pivi Bilivogui le site guineeconakry.info rend compte d’une interview de l’ancien secrétaire général du PUP de Lansana Conté. Il était l’invité de l’émission TV locale “Grand Débat”. L’article de Pivi pèche par : (a) sa brièveté déficiente et déficitaire en détails  (b) la répétition passive de gros mensonges et de lacunes factuelles (c) une neutralité indue par laquelle l’auteur s’abstient de la moindre opinion.

Le court compte-rendu de Pivi Bilivogui accepte sans objection la tentative de Somparé visant à minimiser le rôle de Sékou Touré dans l’oppression, la répression et le meurtre de milliers de victimes politiques (Guinéens, Africains, étrangers) au Camp Boiro, de 1960 à 1984.

Passons en revue les mensonges et les fausses allégations d’Elhadj Aboubacar Somparé.

“Quand on condamnait quelqu’un, les gens en profitaient pour régler les comptes à d’autres. Il n’avait rien à voir dans tout ça”

L’absurdité du passage ci-dessus n’incombe pas à Somparé seul. Il la partage avec les journalistes (TV et Internet) , qui auraient dû en relever la superficialité et les contradictions. Ils auraient pu, par exemple, lui poser la question suivante :
— Qu’entendez-vous par “Quand ON condamanait…” ?

Réponse : il s’agit, entre autres, de M. Somparé lui-même. A double titre : en sa double qualité de membre du Comité central du Parti démocratique de Guinée et du Comité révolutionnaire du Camp Boiro. Il faisait donc partie des bras droits du dictateurs et des bourreaux, qu’il désigne par ON — pronom imbécile mis pour personne. Il participa avec zèle — et au comble de la mise en scène et du déni de justice — aux faux procès et à la rédaction des sentences de mort des prisonniers politiques.

“On l’accuse d’avoir tué Diallo Telli, ce n’est pas lui qui l’a fait”, affirme-t-il. “On a tué Telli, puis on l’a informé. Je l’affirme clairement. Le président Sékou Touré m’a dit ‘ils ont tué Diallo Telli, Karim Bangoura’ et sont venus l’informer.”

Ici, Somparé escamote et passe sous silence le Complot Peul (1976-1977), inventé par Sékou Touré par assassiner Telli Diallo. Mais la mort du premier secrétaire général de l’OUA (devenue l’Union Africaine) ne fut pas isolée. Au contraire, elle entraîna la disparition d’autres membres du Bureau politique national et du gouvernement (Dr. Alpha Oumar Barry, Alioune Dramé) — tous deux de Mamou comme Telli —, d’officiers (Capitaine Lamine Kouyaté, Lieutenant Alhassane Diallo), de miliciens, de paysans-éleveurs, etc.

Pivi Bilivogui et l’émission “Grand Débat” auraient pu mieux remplir leur fonction journalistique s’ils s’étaient donné la peine de consulter la bibliothèque du Camp Boiro Mémorial. Ils auraient dû lire, entre autres, (a) Diallo Telli. Le destin tragique d’un grand Africain (b) La mort de Teli Diallo, premier secrétaire général de l’OUA (c) Comité Telli-Diallo. “J’ai vu : on tue des innocents en Guinée-Conakry

Aboubacar Somparé “affirme clairement” des contre-vérités. Mais il ne peut pas les étayer par des faits. Pis, il mentionne l’assassinat de  Telli Diallo et de Karim Bangoura dans le même passage. En réalité, le premier mourut en 1977, soit six ans après la disparition du second, en 1971 !

« Il leur a dit : “Vous avez commis des bêtises”. Moi, je porterai la responsabilité devant les hommes et l’histoire. Mais devant Dieu, chacun répondra sur comment ils sont morts ».

Il ne s’agit pas de banales “bêtises”. Mais plutôt de violations des droits de l’homme, de crimes de sang, et de crimes contre l’humanité. Délibérément ou pas, M. Aboubacar Somparé commet une erreur de langage en décrivant ces tueries comme de simples “bêtises”.

Mais l’assassinat de ces deux hommes d’Etat —et celui de milliers d’autres victimes— scelle à jamais la criminalité primordiale de Sékou Touré devant l’humanité, l’histoire et Dieu.

De gauche à droite : Mme Kadidiatou et M. Telli Diallo (cumulativement ambassadeur de Guinée aux USA et à l'ONU), Marof Achkar (conseiller culturel, Ambassade de Guinée à Washington), Lansana Béavogui, membre du BPN et duu gouvernement,(de passage). Washington, DC, 1960. (Photo tirée di film Allah Tantou de feu David Achkar. — BlogGuinée, Tierno S. Bah)
De gauche à droite : Mme Kadidiatou et M. Telli Diallo (cumulativement ambassadeur de Guinée aux USA et à l’ONU), Marof Achkar (conseiller culturel, Ambassade de Guinée à Washington), Lansana Béavogui, membre du BPN et du gouvernement,(de passage). Washington, DC, 1960. (Photo tirée du film Allah Tantou de feu David Achkar. — BlogGuinée. Tierno S. Bah)

Ancien co-leader du Bloc Africain de Guinée — avec Barry Diawadou — et ex-rival de Sékou Touré, Karim Bangoura se rallia honnêtement au régime de celui-ci. Avant d’être nommé secrétaire d’Etat aux Transports, il servit comme ambassadeur de la Guinée à Washington, DC, où il fut consacré meilleur diplomate africain.

De gauche à droite : Marof Achkar, représentant permanent de la Guinée à l'ONU, (tué au Camp Boiro en 1971), James Loeb, ambassadeur des USA à Conakry, Harry Bellafonte, artiste-acteur et militant des droits civiques, Karim Bangoura, ambassadeur de la Guinée à Washington, DC, (tué au Camp Boiro en 1971), et Rev. Martin Luther King, Jr.. Photo prise à New York en 1968. BlogGuinée — Tierno S. Bah
De gauche à droite : Marof Achkar, représentant permanent de la Guinée à l’ONU, (tué au Camp Boiro en 1971), James Loeb, ambassadeur des USA à Conakry, Harry Bellafonte, artiste-acteur et militant des droits civiques, Karim Bangoura, ambassadeur de la Guinée à Washington, DC, (tué au Camp Boiro en 1971), et Rev. Martin Luther King, Jr. Photo prise à New York en 1968. BlogGuinée — Tierno S. Bah

Quant à Telli Diallo, André Lewin le présente ainsi dans Le destin tragique d’un grand Africain :

« Un jeune Peul remarqué par ses maîtres (dont Léopold Sédar Senghor) et qui, après de brillantes études, atteint au début des années cinquante le sommet de la carrière administrative en Afrique coloniale francophone. Un magistrat guinéen qui, devenu déjà notable à Dakar, ayant beaucoup à y perdre, se met pourtant immédiatement au service de son pays après le fameux « non » de Conakry à la France en 1958. Un diplomate en herbe qui force la porte des Nations unies au bénéfice de la Guinée malgré l’opposition farouche du Général de Gaulle et qui y mène, comme ambassadeur de son pays, des combats essentiels contre le colonialisme et l’apartheid à une époque où le Tiers Monde émergeait à peine comme interlocuteur de poids sur la scène internationale. Un haut fonctionnaire encore jeune qui participe à toutes les étapes de la construction de l’Organisation de l’unité africaine et qui en marque l’histoire en devenant son premier secrétaire général avant de retourner à Conakry où il sera l’un des principaux ministres de Sékou Touré. Cela seul aurait suffi à assurer le prestige de Diallo Telli et à présenter comme un modèle son itinéraire exceptionnel, celui d’un grand intellectuel africain qui occupa les postes les plus éminents dans son pays et au sein de la communauté internationale. Mais en décidant, contre toute vraisemblance, de le désigner comme le responsable d’un « complot peul » imaginaire et de le sacrifier sur l’autel de sa révolution totalitaire, Sékou Touré, au contraire de ce qu’il souhaitait, a fait de Diallo Telli un Africain à jamais célèbre, un nom qui a valeur d’exemple. On lira donc ici la biographie de la plus illustre victime de Sékou Touré mais aussi d’un des hommes les plus respectés du continent, véritable symbole des années d’espoir de l’Afrique indépendante. »

Les bribes d’interview et les propos falsificateurs de Hadja Andrée Touré, Elhadj Aboubacar Somparé, Elhadj (?) Sidiki Kobélé Keita sont impuissants, vains. Ils ne pourront en rien altérer la vérité historique sur la dictature de Sékou Touré et sur le sort des victimes de la mégalomanie, de la cruauté et de la folie meurtrière du premier président guinéen.

Torture de Karim Bangoura

Dans Prison d’Afrique Jean-Paul Alata rapporte  la scène de torture Karim Bangoura au Camp Boiro.

« Des cris aigus interrompirent le silence nocturne. Atroces ! De véritables cris d’égorgé. Le ministre Ismaël Touré n’avait pas cessé de sourire. Il répondit à notre regard interrogateur.
— Big Croc (Karim Bangoura). Le gros boeuf ne se trouve bien que suspendu comme un régime de bananes dans une mûrisserie. Ne le plaignez pas !
Je glissai :
— Pourquoi ne pas le raisonner aussi ?
Le visage d’Ismaël durcit. Colère et mépris se disputaient clairement son expression quand il regarda vers la porte et appela:
— Kourouma !
Un adjudant parut sur-le-champ.
— File en personne à la cabine. Ce gros porc joue la comédie pour les apitoyer. Qu’on le chauffe sérieusement. Je saurai reconnaître à sa voix si c’est suffisant.
Nous regardant ensuite, pendant que l’homme partait au pas de course, il poursuivit :
Raisonner Big Croc ? Pour quoi faire ? Je ne veux pas le sauver.
Kourouma revint quelques minutes plus tard.
— Il ne comprend rien, monsieur le Ministre. Il dit qu’il est prêt à tout avouer mais on l’a attaché avant même de lui poser aucune question.
Ismaël coupa sèchement :
— C’est l’ordre que je leur ai donné là-bas. Le chauffer à blanc avant de lui poser la moindre question. Peu m’importe son accord. Quand il sera à point, je lui ferai remettre un questionnaire.
Korka (en réalité Alpha Abdoulaye Portos Diallo) et moi, nous nous regardâmes furtivement. La haine d’Ismaël pour Karim Bangoura, qu’il appelait « Big Croc », était célèbre et remontait au temps où le second était parlementaire français, apparenté au BAG. Malgré son ralliement spectaculaire au régime, les très hautes fonctions qui lui avaient été confiées, Ismaël n’avait pas renoncé. Il y avait eu, à cette époque, de sérieux accrochages privés entre le gros parlementaire arrogant, sûr de lui et de ses relations et l’étudiant famélique, considéré par ses propres camarades comme un raté, à peine intelligent.
On apprenait maintenant, sous le manteau, que la grande faveur dont Big Croc jouissait auprès des autorités de Washington avait encore décuplé cette hargne, Ismaël tenant à être le seul pion valable du jeu américain.
La mesure de la haine était bien prise. Korka devait aussi comprendre qu’Ismaël disait vrai en prétendant avoir voulu l’épargner, lui. Mais alors pourquoi l’avoir fait arrêter ? »

Note. — Après son supplice au Camp Boiro, Karim Bangoura fut ligoté pieds et poings, et largué vivant à bord d’un hélicoptère dans le fleuve Fatala (Rio Pongo) de son Boffa natal.…

Pourquoi Sékou Touré a-t-il tué Telli Diallo ?

Dans  Sékou Touré, l’homme et son régime. Lettre ouverte au Président Mitterand, Dr. Charles Diané souligne la jalousie et la haine que  Sékou Touré — imité par son demi-frère Ismael Touré — nourissait contre Telli Diallo. Catégorique, il affirme que Telli était « celui qu’il [Sékou] guettait depuis toujours ; celui qui l’écrasait de sa culture, de son rayonnement et de son port : Telli Diallo, baptisé bien sûr éminence grise de ce nouveau complot. Celui dont l’arrestation avait motivé toute la mise en scène. »

Telli Diallo et ses compagnons : morts de la Diète Noire

Quant à la fin atroce de Telli Diallo et de ses co-accusés, il faut lire (a) le chapitre “L’assassinat” dans La mort de Telli Diallo, par Amadou Diallo (b) “Les derniers jours de Diallo Telli”, Le destin tragique d’un grand Africain, par André Lewin, qui écrit :

« Un mois après cette dernière lettre, le 12 février 1977, en milieu d’après-midi, agissant évidemment sur instructions venues de très haut, l’adjudant-chef Mamadou Fofana ordonne l’arrêt de tout mouvement de toute circulation dans le camp Boiro et fait fermer toutes les cellules. Celles qui sont occupées par le Dr. Alpha Oumar Barry, Sy Savané Souleymane, Diallo Telli, le capitaine Lamine Kouyaté et le lieutenant Alassane Diallo, et qui portent respectivement les numéros 49, 53, 54, 60 et 62, sont vidées de tout leur modeste contenu, objets personnels, plats, etc. La lettre “D”, signifiant “diète noire”, est tracée sur la porte.
Le 16 février intervient un changement. Sy Savané, qui échappera ainsi à l’atroce fin de ses compagnons, est remplacé par Alioune Dramé.

Quant à Telli Diallo, il est transféré de la cellule 54 à la 52, sans doute parce qua la porte de la première était partiellement rongée par la rouille ; cela aurait pu permettre de laisser passer trop d’air, peut-êtême de la nourriture, ou un peu d’eau versée par des âmes charitables sur le sol devant les cellules, ou encore de murmurer quelques paroles de sympathie à l’intention du mourant ! Par une température éprouvante —elle atteint près 45° en cette saison —, la privation totale de nourriture et d’eau ne tarde pas à faire son oeuvre. Les symptômes sont inéluctables et terribles, surtout pour des organismes déjà affaiblis par les mauvais traitements et pour des hommes qui ont perdu tout espoir de clémence ou de pitié de la part de leurs bourreaux : le pouls ne tarde pas à se ralentir, la pression sanguine diminue, les yeux s’injectent de sang, la peau devient sèche, rèche et froide, les mains et les pieds sont sujets à des démangeaisons, des fourmillements et enfin d’atroces brûlures, la bouche s’assèche et devient douloureuse, la salivation s’accroît — lorsque la fin approche, les codétenus entendent derrière les portes closes des bruits de déglutition intense.
Le 26 février meurt le Dr. Alpha Oumar Barry ; le 28, c’est au tour des deux militaires ; enfin, le 1er mars, le matin, peu avant 9 heures, Diallo Telli rend le dernier soupir, cependant qu’Alioune Dramé mourra quelques minutes plus tard. Siaka Touré qui, au cours de sa ronde quotidienne, ne manquait jamais de se rendre devant les cellules de ces détenus, en est informé immédiatement et il rend compte de l’évènement sans tarder à Sékou Touré lui-même.
D’après le témoignage de Porthos Diallo, des prélèvements symboliques sont alors effectués sur le corps de Telli 19 ; ils serviront à des séances rituelles. Selon Amadou Diallo, après une toilette sommaire, les dépouilles enveloppées dans trois mètres de percale sont emmenéens dans une ambulance militaire jusqu’au cimetière de Kaporo, dans la banlieue de Conakry, où elles sont ensevelies, sans qu’ait lieu aucune cérémonie religieuse. Les effets personnels de Diallo Telli, ou ce qui en reste, sont, avec ceux qui appartiennent à ses quatres compagnons, entassés dans un sac. Quelques jours plus tard, ils seront brûlés, à l’exception de ce qui apparut encore utilisable.
Après la mort de Sékou Touré, l’une des premières décisions prise sous la Deuxième République de Guiné par le colonel Lansana Conté, après l’ouverture des camps et la libération des détenus encore vivants, sera de réhabiliter les victimes et d’ordonner la restitution de leurs biens. Diallo Telli restera le plus illustre de ces martyrs. Son souvenir demeure vivace en Guinée, en Afrique et dans le monde. Sékou Touré n’avait évidemment pas lu Friedrich Nietzsche, qui écrivait : “Que celui qui veut tuer son adversaire se demande si ce n’est pas la meilleure façon de l’éterniser en lui-même.” »

Tierno S. Bah