Culpabilisation désuète et blâme démagogique

Président Alpha Condé
Président Alpha Condé

Le site Africaguinee.com publie un entrefilet — sans lieu, date et  signature — qui reproduit des citations du président Alpha Condé. On ne sait pas quand, où et devant qui le chef de l’Etat guinéen a proféré ces mots. Mais le “professeur-président” et le rédacteur du site sont légers dans le maniement de la langue française. Alpha Condé donne le ton du comportement fautif en n’accordant pas au pluriel le sujet et le verbe dans la phrase suivante :

« Les conditions dans lesquelles la Guinée a pris son indépendance A été l’une des causes de notre retard. »

Le “Professeur” aurait dû dire :

« Les conditions dans lesquelles la Guinée a pris son indépendance ONT été l’une des causes de notre retard. »

Culpabilisation désuète du duel Sékou Touré-Charles de Gaulle

Alpha Condé poursuit :

« La Guinée a été le seul pays qui a osé dire non en 1958 au Général De gaulle (sic) ; Ce dernier a estimé qu’il fallait punir la Guinée pour que ce mauvais exemple ne se repende pas. »

En écrivant REPENDE, Africaguinée trébuche sur l’orthographie de ce verbe, qui s’épelle RÉPANDE.

Alpha Condé revient de façon démagogique sur la rupture franco-guinéenne de 1958. Pour comprendre cette vieille chanson et se libérer de son piège, il faudrait lire les ouvrages biographiques d’André Lewin sur Sékou Touré. Ambassadeur de France en Guinée (1975-1979), cet ami personnel de Sékou Touré consacre quelques chapitres aux évènements et aux réactions — immédiates et subséquentes — du Général de Gaulle face au discours de Sékou Touré. Il expose les nuances et crève les mythes. Ce faisant, Lewin lève le voile sur plusieurs aspects du duel fatidique et destructeur (pour la Guinée) entre les deux présidents.

Blâme démagogique : archives et mémoire collective

Alpha Condé déclare :

« Après l’indépendance de la Guinée, le Gouvernement du Général De gaulle (sic) a fait partir toutes les archives. La Guinée s’est retrouvée sans mémoire. C’est le Japon qui est venu pour faire une nouvelle cartographie pour la Guinée »

Les anciens administrateurs coloniaux cachèrent mal leur dépit après la proclamation des résultats du référendum du 28 septembre 1958. Ils réagirent avec impulsivité et firent preuve de basses et déplorables mesquineries. En autres, ils emportèrent des équipements militaires et civils, des documents d’archives. S’ils avaient pu démanteler les bâtiments administratifs et les embarquer dans des navires, ils l’auraient peut-être fait ! C’était mal séant de la part de l’ancien colonisateur. Et, dans la mesure où les biens subtilisés provenaient de l’impôt des contribuables colonisés, c’était en fait du vol.

Mais, comme d’habitude, Alpha exagère et ment sur l’ampleur du “sabotage” français. Car les anciens colons ne dérobèrent pas toutes les archives. La bibliothèque et les archives conservèrent leurs locaux et l’essentiel de leur contenu. De 1964 (en tant que jeune collégien) à 1976 (en tant professeur de linguistique à la Faculté des sciences sociale de l’Institut Polytechnique G.A. Nasser), je passai pas mal de temps à consulter l’Institut national de la recherche et de la documentation (INRDG) situé alors Boulbinet. C’était le siège de la branche guinéenne de l’Institut Français d’Afrique Noire (devenu Institut Fondamental d’Afrique Noire). Cette organisation fut fondée en 1936 par Théodore Monod, ami intime de Gilbert Vieillard et protecteur d’Amadou Hampâté Bâ.

Continuation des Etudes guinéennes (1948-1955), la revue Recherches africaines parut —dans l’euphorie engendrée par le référendum — de 1960 à 1965. Après cette date, Sékou Touré ordonna sa disparition. Il fallut attendre dix ans pour la Guinée ait une publication de recherche. Ce fut Miriya, revue des sciences économiques et sociales de l’Université guinéenne. (1975-1982). Les co-rédacteurs-en-chef en furent Bailo Teliwel Diallo et moi-même. L’édition de chaque numéro était une lutte où nous cumulions diverses fonctions et tâches :  enseignant, chercheur, rédacteur, dactylographe, editeur, distributeur, etc.

Après la proclamation de la république de Guinée, d’éminents auteurs et éducateurs s’attelèrent à relever le défi de la recherche et de la dissémination du savoir. Leur compétence professionnelle et leur dévouement firent respectivement de la bibliothèque et des archives  un appui à l’enseignement et à l’administration du pays et un conservateur de la mémoire collective. Parmi ces bâtisseurs, il faut citer  Tierno Chaikou Baldé, Ousmane Poréko Diallo, Laye Camara, Mamadou Traoré “Ray Autra”, Djibril Tamsir Niane, Mamadou Sampil, Jean Suret-Canale, Fanny Lalande-Isnard.

La politique obscurantiste de Sékou Touré et de son PDG plongea la bibliothèque et les archives un dépérissement à vue d’oeil. Mais les deux institutions subsistèrent et continuèrent de remplir leur fonction d’utilité publique. Je me souviens de la période 1974-76, durant laquelle j’animais —avec le vétéran journaliste Odilon Théa — l’émission culturelle hebdomadaire “Voyage à travers la Guinée” sur les antennes de la Voix de la Révolution. Mes préparatifs incluaient des visites fréquentes à la bibliothèque nationale et aux archives. J’ai indiqué ailleurs qu’une fois Sékou Touré et Bureau politique national étaient en réunion, et à l’écoute de mon émission.  (En fait, le président et responsable suprême de la révolution surveillait constamment les programmes de la radio.) Ils faillirent me convoquer ce jour-là pour me demander des explications sur mes références à la trafiquante d’esclaves Nyara Gbèli, de Boffa. La confrontation n’eut pas lieu. Mais si j’avais été amené à m’expliquer, j’aurais simplement indiqué que mes sources provenaient des documents d’archives disponibles à l’INRDG.

La région de Boffa ou Rio Pongo est la terre natale de feu Fodé Conté, inimitable chanteur, poète et charmeur.

Ce sont des Guinéens qui démantelèrent et/ou détruisirent la bibliothèque et les archives nationales. En l’occurrence, la junte militaire du Comité militaire de redressement national (CMRN) dirigée par Colonel, puis Général Lansana Conté entre 1984 et 1990. Les tentatives de reconstruction eurent lieu en deux phases.

Dans la première phase on s’occupa des Archives, qui furent re-localisées dans l’ancien hangar de la permanence nationale du PDG. Le bâtiment fut rénové, meublé, et placé sous la direction du jeune archiviste Almami Seth Conté, que je rencontrai quelques fois dans son bureau entre 2001 et 2003. Hélas, l’effort s’effondra avec la fin de l’assistance extérieure. La dégradation graduelle des archives traduisit une fois de plus le syndome de la dépendance mentale et matérielle du Guinéen vis-à-vis de l’extérieur. Ce comportement débilitant est l’une des causes du retard du pays. Et Alpha Condé en est l’incarnation déplorable… Il passe tout son temps à voyager, et revient toujours bredouille, ou chargé seulement de quelques miettes de dons !

La seconde phase a été réalisée avec la récente inauguration de la nouvelle bibliothèque nationale. Mais parions que l’Etat ne lèvera pas le plus petit doigt pour couvrir les dépenses de l’institution.  Il se contentera de tendre la main de la mendicité vers les partnenaires bi- et multilatéraux.

Le spectre de Félix Houphouët-Boigny et de Jacques Foccart

Alpha Condé reprend la autre vieille rengaine suivante :

« Le Ministre Focard (sic) avec la complicité de certains Chefs d’Etat de l’Afrique de l’ouest ont mis la Guinée en quarantaine, ce qui a fait de Sékou Touré comme un animal dans une cage. »

On note ici également le maniement maladroit du français, une langue qu’Alpha Condé parle pourtant depuis son enfance et son adolescence —passée en France. Il aurait dû omettre le COMME dans la phrase ci-dessus.

La question pour un voyageur n’est pas comment/quand/où il est tombé. Le problème est de savoir comment il va se relever. Alliant maquillage juridique, intense propagande d’Etat et forte campagne électorale, la réforme constitutionnelle, le Général de Gaulle —à travers son project pour la 5ème république — veillait au même objectif que ses prédécesseurs, à savoir maintenir l’hégémonie française en Afrique. Il appartenait à Sékou Touré et à sa génération de chercher à devenir des contrepoids de la domination et de l’exploitation. Au nom des populations africaines, et pas seulement au profit de leur pouvoir personnel et à l’avantage de leurs familles, alliés et courtisans. Hélas !

Alpha Condé compare Sékou Touré à un “animal en cage”. L’image est adéquate. Car le premier président guinéen se comporta comme un prédateur qui décima l’élite et ravagea l’économie d’un pays qu’il prétendait aimer.

Le comble est dans son dédoublement psychique (schizophrénie) et son cynisme pathologique. Ainsi, après avoir insulté Félix Houphouët-Boigny et Jacques Foccart, après les avoir fait vilipendé par les élèves, les étudiants, et les militants, il se réconcilia avec eux, toute honte bue.

Lire Foccart et Sékou : surprenantes retrouvailles
Le “vide guinéen” selon Houphouët-Boigny

La conclusion du président Alpha Condé émane d’un cerveau qui a renoncé depuis longtemps à apprendre, à se cultiver et à s’améliorer. Elle concrétise sa myopie et sa cécité. Nous sommes en présence d’un non-voyant et d’aveugle incapable d’admettre sa propre incapacité à diriger, gérer et administer.

« Voici l’une des causes du retard de la Guinée, en plus des régimes militaires qui n’ont pas arrangé certaines. »

“L’enfer”, a dit Jean-Paul Sartre, “c’est les autres.” M. Condé a beau jeu de rejeter les causes de la misère de la Guinée sur la France du milieu du 20è siècle et sur ses devanciers miliaires putschistes. Il a adopté leur politique d’incompétence, de corruption, de répression et d’impunité. Il s’est recueilli sur la tombe de Lansana Conté. Et deux soudards de celui-ci : Colonels (ou Généraux) Pivi Togba et Moussa Tiégboro font partie de son gouvernement. En 2009, — s’exhibant dans ses shows télévisés comme un pantin et un pitre — Moussa Dadis Camara faisait recours à ce genre de faux arguments.

Alpha Condé partage avec ses prédécesseurs à la tête de l’Etat la culpabilisation désuète des autres et le blâme démagogique du passé. Il ne trompe que lui-même.

Tierno S. Bah

Le “vide guinéen” selon Houphouët-Boigny

Félix Houphouët-Boigny, descendant de chefs animistes Akouè par sa mère, Kimou N’Dri, en costume traditionnel. Selon IvoireInfos N’Doli Houphouët, le père de Félix, était “officiellement originaire de la tribu N’Zipri de Didiévi”. Il mourut peu de temps après la naissance d'Augustin, le frère benjamin de Félix. Repoussant la question de ses racines paternelles, Félix Houphouët-Boigny aurait interrogé : “Que voulez-vous donc savoir de l’étranger ?”, en allusion à la rumeur selon laquelle le père d'Houphouët était un certain Cissé, musulman soudanais. Il faut compléter la classification tribale fournie par IvoireInfos en précisant qu'en tant que Baoulé, Houphouët-Boigny appartenait à l'aire culturelle Twi et à la grappe ethnique Akan. A ce titre, il était apparenté à Kwame Nkrumah, également Akan, mais de l'ethnie Fanti. Les Akan incluent, entre autres, les Anyi, les Ashanti, les Guang, etc.
Félix Houphouët-Boigny (1905-1993), descendant de chefs animistes Akouè par sa mère, Kimou N’Dri, en costume traditionnel. Selon IvoireInfos N’Doli Houphouët, le père de Félix, était “officiellement originaire de la tribu N’Zipri de Didiévi”. Il mourut peu de temps après la naissance d’Augustin, le frère benjamin de Félix. Repoussant la question de ses racines paternelles, Félix Houphouët-Boigny aurait interrogé : “Que voulez-vous donc savoir de l’étranger ?”, en allusion à la rumeur selon laquelle le père d’Houphouët était un certain Cissé, musulman soudanais. Il faut compléter la classification tribale fournie par IvoireInfos en précisant qu’en tant que Baoulé, Houphouët-Boigny appartenait à l’aire culturelle Twi, à la grappe ethnique Akan et à la sous-famille linguistique Kwa. A ce titre, il était apparenté à Kwame Nkrumah, également Akan, mais de l’ethnie Fanti. Les Akan incluent, entre autres, les Anyi, les Ashanti, les Guang, etc. — T.S. Bah

Je continue ici mon analyse du livret Contribution du Président Houphouët-Boigny à la vérité historique sur le RDA. A la page 80 l’auteur insiste sur ce qu’il appelle “le vide guinéen”.
Ainsi dans trois paragraphes consécutifs on lit :

 « Et il y eut un vide qu’heureusement ont ensuite comblé deux braves parmi les plus braves militants du RDA : Madeira Kéita au Mali, et Ray Autra en Guinée. »
« Comment combler le vide guinéen ? »
« Mais ce grand pays restait vide. »

Il s’agit là d’une exaggération et d’une contre-vérités Ce néant n’existe que dans l’imagination de Félix Houphouët-Boigny. Il traduit aussi le paternalisme, le narcissisme et la mégalomanie du premier président ivoirien. Au lieu de contribuer à la vérité historique, Houphouët-Boigny la déforme. Au lieu de peindre le passé, il cherche à l’effacee. La notion d’un “vide guinéen” est absurde. Je me situe aux antipodes de ces propos politiciens et je tente de les réfuter en quatre points :

  1. Guinée : vivier politique et ruche parlementaire
  2. Le duo parrain de Sékou Touré : Cornut-Gentille et Houphouët-Boigny
  3. Le leadership d’Houphouët-Boigny
  4. Le legs d’Houphouët-Boigny

Les sources écrites contradictoires de l’allégation de Houphouët-Boigny sont nombreuses. Elles démentissent sa tentative de réécriture de l’Histoire. Pour éviter la dispersion, je m’appuie (a) sur le chapitre “Trade Unionists and Chiefs in Guinea” du livre Political parties in French-speaking West Africa publié en 1964 par Ruth Satcher Morgenthau, (b) la biographie de Sékou Touré par André Lewin. Paru dans la cinquième année  de l’“indépendance”, l’ouvrage de Morgenthau fournit des détails précieux sur l’environnement politique de la Guinée coloniale. Le livre accuse toutefois des lacunes concernant rôle du personnel colonial métropolitain en Guinée française: gouverneur, commandants de cercle, fonctionnaires territoriaux, secteur privé, etc. Les volumes d’André Lewin permettent de corriger les omission de Morgenthau.

Félix Houphouët-Boigny, ministre de la brève IVè République française (1946-1948), avec chapeau haut-de-forme et redingote queue-de-pie. Paris, 1956. L'image typique de l'Africain assimilé, ou Peau noire, masque blanc, selon le diagnostic de Dr. <a href="http://webafriqa.net/library/fanon/index.html">Frantz Fanon</a>, psychiatre.
Félix Houphouët-Boigny, ministre de la brève IVè République française (1946-1948), avec chapeau haut-de-forme et redingote queue-de-pie. Paris, 1956. L’image typique de l’Africain assimilé, ou “Peau noire, masque blanc”, selon le diagnostic de Dr. Frantz Fanon, psychiatre, également l’auteur des “Damnés de la terre”. — T.S. Bah

La constante  de la paire Houphouët-Boigny/Sékou Touré est celle du maître et de l’apprenti. Cela explique la “faiblesse” d’Houphouët-Boigny envers Sékou Touré. L’Ivoirien regardait le Guinéen à travers le prisme du protecteur et du protégé.

N’en déplaise toutefois à Houphouët-Boigny, la Guinée ne fut jamais un vide. Au contraire,  au début de la politique partisane, la petite élite francophone et les autorités coloniales en firent un vivier politique et une ruche parlementaire. A Conakry et à l’intérieur, on s’adaptait rapidement au climat créé par la Constitution de 1946 autorisant les “indigènes” à créér des formations politiques plus ou moins indépendantes de celles de la Métropole.

Paris 1957. De gauche à droite, les ministres Félix Houphouët-Boigny et Gaston Deferre. Le second rédigea le projet de la Loi-cadre de 1956. Après sa promulguation elle fut aussi appelée Loi Deferre. La législationi accorda l'autonomie aux territoires d'Afrique Occidentale Française (AOF) et d'Afrique Equatoriale Française (AEF). Son application en 1957 se traduisit par la montée du Rassemblement démocratique africain (RDA) au pouvoir en Côte d'Ivoire (Houphouët), en Guinée (Sékou Touré), au Soudan, actuel Mali (Modibo Keita), etc.
Paris 1957. De gauche à droite, les ministres Félix Houphouët-Boigny et Gaston Deferre. Le second rédigea le projet de la Loi-cadre de 1956, alias Loi Deferre. La législationi accorda l’autonomie aux territoires d’Afrique Occidentale Française (AOF) et d’Afrique Equatoriale Française (AEF). Son application en 1957 se traduisit par la montée du Rassemblement démocratique africain (RDA) au pouvoir en Côte d’Ivoire (Houphouët), en Guinée (Sékou Touré), au Soudan, actuel Mali (Modibo Keita), etc. — T.S. Bah

Un vivier politique et une ruche parlementaire

Vivier politique (1946-1953)

Au lendemain de la Deuxième guerre mondiale (1939-1945) l’activité “parlementaire” en Afrique française s’opérait à travers le double collège. Le premier Collège concernait les citoyens:  Français et Noirs assimilés. Le deuxième Collège représentait les non-citoyens: les Africains. En 1945 en Guinée le premier Collège comptait 1.944 inscrits, tandis que le deuxième collège regroupait 16.233 votants. De la sorte,   la France accordait la citoyenneté aux étrangers venus de l’Hexagone. Mais elle niait ce  droit aux Africains dans la terre de leurs ancêtres !
Le double Collège dura de 1945 à 1946. Maurice Chevance et Jean-Baptiste Ferracci y siégèrent successivement. Yacine Diallo occupa le deuxième collègue. Le Collège unique remplaça le double collège en 1946. A partir de cette date, les députés de la Guinée à l’Assemblée nationale française furent, successivement et dans l’ordre suivant, Yacine Diallo, Mamba Sano, Albert Liurette, Diawadou Barry, Sékou Touré et Saifoulaye Diallo.

Sidiki Kobélé Keita fournit les listes des candidatures pour le Collège unique à l’élection législative du 10 Novembre 1946.

  • Union Socialiste et Progressiste de Guinée
    • Yacine Diallo
    • Fodé Mamoudou Touré
  • Parti Socialiste de Guinée
  • Union Démocratique Africaine
    • Lamine Kaba
    • Amara Sissoko
  • Rassemblement de Gauche Guinéen
    • Fara Millimono
    • Ousmane Bakèlè Sankhon

L’amnésie collective guinéenne consiste, entre autres, dans le fait que la plupart des pionniers sus-nommés sont tombés dans l’oubli.
On note par ailleurs que le nom de Sékou Touré ne figure sur la liste d’aucun des partis en lice ci-dessus. Il est vrai qu’André Lewin dit vaguement que “les amis de Sékou songent même à le présenter, pour le deuxième collège” en 1945. Si cela était vrai, on se demande alors pourquoi M. Sékou Touré ne fut pas candidat en 1946. En l’occurrence les données reprises par Kobélé prévalent sur les spécculations de Lewin. Et somme, pour l’ambitieux et impatient Sékou Touré, il fallut attendre 1953 — soit 7 ans — pour sa première victoire comme conseiller de Beyla, et 1956 — soit dix ans — pour son premier mandat de député pour le Palais Bourbon à Paris.

Houphouët-Boigny affirme:

Au départ, un de mes anciens collègues de promotion à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Gorée, Mamba Sano, nous avait représentés…

Précision :  fils de Kissidougou, instituteur du cadre commun supérieur de l’AOF, directeur d’école — comme son collègue Yacine Diallo — dès 1931, orateur hors-pair, Mamba Sano fut un membre-pionnier du Parti Progressiste Africain de Guinée. Il fut également membre de l’Union Forestière, conseiller général de Beyla, et député socialiste français de 1946 à 1952.
De juillet 1947 à novembre 1948, Mamba Sano fit partie de la direction du PDG, la section naissante du RDA en Guinée. En sa qualité de directeur politique, il supervisa la parution du premier numéro de Phare de Guinée, le bi-hebdomadaire du nouveau parti.
En 1951, Mamba Sano battit Sékou Touré à plate-couture à Beyla. Et le jeune Sékou fut mal avisé d’y défier son aîné. Il prit sa revanche en août 1953, en l’emportant face à trois adversaires, dont Mamba Sano. Bernard Cornut-Gentaille, gouverneur-général de l’Afrique Occidentale Française et Félix Houphouët-Boigny, président du PDCI-RDA, battirent campagne à Beyla pour Sékou Touré.

La chapitre 6 du livre de Morgenthau sur la Guinée comporte 35 sous-chapitres. Le nom de Sékou Touré n’y apparait qu’au 6è sous-chapitre. Les précédents sous-chapitres traitent seulement des  devanciers du futur dictateur guinéen.
Par malheur, devenu président de la république à partir de 1958, Sékou Touré décida de “se venger.” Il accorda la vie sauve à certains de ses anciens adversaires. Mais ce fut au prix de leur effacement absolu de la vie publique. Ils devinrent ainsi jusqu’à leur mort des fantômes de leur vibrant passé actif. Il s’agit notamment de Mamba Sano et de Framoi Bérété. Quant aux autres —et c’est la majorité — ils furent moins chanceux. Inventant des complots cycliques Sekou Touré condamna certains à de lourdes peines de prison (Koumandian Keita). Poussant la cruauté au plus bas, il fit fusiller ou pendre — summum d’ignominie — les autres. La liste est longue. Mais, aveuglé par la haine, le tyran mit dans le même sac ses compagnons et protecteurs d’hier, d’une part, et ses opposants et rivaux de jadis. On y retrouve Yacine Diallo (empoisonné par Sékou Touré et Mme. Mafory Bangoura en 1954, selon la rumeur), Bangaly Camara, Diawadou Barry, Ibrahima Barry III, Alpha Amadou Diallo, Karim Bangoura, Moriba Magassouba, Tibou Tounkara, Moricandian Savané, Mamadi Sagno, Kassory Bangoura, Fodéba Keita, Jean-Paul Alata, etc., etc. Visiter le Memorial du Camp Boiro !

Malgré cette évolution tragique, on comprend que l’activité politique et le militantisme n’attendirent pas la montée du PDG-RDA et de Sékou Touré pour prendre de l’essor en Guinée française. Il n’y eut donc pas de “vide guinéen” durant la période 1946-1953 évoquée par Houphouët-Boigny. C’est la décapitation de l’élite —suivie par le dépeuplement consécutif à l’émigration massive vers les pays voisins — qui vidèrent le pays.

Ruche parlementaire (1953-1958)

La Guinée connut douze ans de pluralisme politique, de 1946 à 1958. A partir de 1958 elle tomba sous la coupe totale du PDG et devint victime de l’intolérance criminelle de Sékou Touré. Il fallut attendre 1991 pour que le pays renoue avec le multipartisme. Cela, en dépit de l’opposition du Général Lansana Conté, le soldat et successeur de Sékou Touré, et tombeur du PDG.
La Guinée française fut une ruche parlementaire bourdonnante, où politiciens Blancs et Noirs collaboraient et se confrontaient selon les intérêts et les idéologies. Ils élaboraient, soumettaient, débattaient et votaient le budget et les projets de lois. Comme tout autre pays démocratique.
Le Conseil consultatif (1946-1956) ouvrit la marche. L’Assemblée territoriale (1956-1958) lui succéda.
Selon Lewin, Colonel Eric Allégret fut le premier président du Conseil consultatif, à partir de 1947. C’était un colonel de la Résistance, un officier des Forces Françaises Libres qui combattirent l’occupation nazie. Par dessus tout, il figurait, note André Lewin, comme un “important planteur de bananes.” Il dirigeait parallèlement “la Coopérative bananière de Guinée (COBAG) et la Fédération bananière et fruitière de la Guinée Française.

Eric était un frère des célèbres cinéastes Marc Allégret et  Yves Allegret.  Le second épousa la grande Simone Signoret. Le premier vécut et travailla avec André Gide, l’auteur de Voyage au Congo. Wikipedia souligne qu’il “découvrit” ou lança de nombreuses vedettes : Fernandel, Raimu, Jean-Louis Barrault, Joséphine Baker, Michèle Morgan, Louis Jourdan, Danièle Delorme, Gérard Philipe, Daniel Gélin, Brigitte Bardot, Jean-Paul Belmondo, Alain Delon, Johnny Hallyday. Et Lewin note qu’Eric connaissait bien le général de Gaulle, car il possédait une propriété nommee La Sapinière, proche de La Boisserie à Colombey-les-Deux-Églises.”Eric créa à Conakry une association pour le soutien de l’action du général de Gaulle

A partir de 1950, Jacques Foccart fit trois déplacements en Guinée. Son contact avec Sékou Touré remonte à cette période. Il prépara ainsi  la première visite du Général de Gaulle à  Conakry, le 9 mars 1953.

Framoi Bérété remplaça Allégret au perchoir en 1954. Le Conseil consultatif s’était érigé en Assemblée Territoriale.

Et à partir de 1956, Saifoulaye Diallo prit les rênes du parlement. L’Assemblée territoriale se mua en Assemblée nationale après la proclamation de la république en 1958. Saifoulaye cumula sa fonction législative avec celle de secrétaire politique du PDG jusqu’en 1963.

Partisan du principe stalinien du “centralisme démocratique” et de la suprématie du parti sur l’état — et de plein accord avec Sékou Touré — Saifoulaye transforma l’Assemblée nationale en une chambre à écho des décisions du Bureau politique national du PDG. En conséquence, les débats animés et contradictoires des premiers députés dans l’hémicycle stoppèrent. L’uniformité idéologique et l’unanimité —forcée— de pensée s’enracinèrent. Au nom de la “pseudo-révolution” du Parti-état nivelleur par le bas.

Depuis son arrivée controversée au pouvoir, Alpha Condé imite cette caporalisation anti-démocratique du parlement. En collusion avec le président du Législatif, M. Kory Kondiano, qui fut mon collègue à l’Institut Polytechnique G.A. Nasser dans les années 1980.

Amadou Hampaté-Bâ (2e à gauche), Elhadj Seydou Nourou Tall, khalife tijaniyya, Félix Houphouet-Boigny et d'autres dignitaires sénégalais. Dakar, circa 1954. On remarque les médailles décorant l'apparat de quelques uns. Toujours à l'honneur aujourd'hui, ces insignes de la Métropole coloniale furent royalement rejettés par Cheikh Hamallah durant son fameux bras de fer avec Pierre Boisson, représentant du régime fantoche de Vichy durant la Deuxième guerre mondiale (1939-1945).
Amadou Hampaté-Bâ (2e à gauche), Elhadj Seydou Nourou Tall, khalife tijaniyya, Félix Houphouet-Boigny et d’autres dignitaires sénégalais. Dakar, circa 1954. On remarque les médailles décorant l’apparat de quelques uns. Toujours à l’honneur aujourd’hui, ces insignes de la Métropole coloniale furent royalement rejettés par Cheikh Hamallah durant son fameux échange avec Pierre Boisson, représentant du régime fantoche de Vichy durant la Deuxième guerre mondiale (1939-1945). — T.S. Bah

Le duo parrain de Sékou Touré : Cornut-Gentille et Houphouët-Boigny

Paraphrasant et inversant le dicton selon lequel l’Egype est un don du Nil, on peut dire que Sékou Touré est un cadeau empoisonné  de Bernard Cornut-Gentille et Félix Houphouët-Boigny à la Guinée. Ici  Houphouët-Boigny voudrait maquiller et cacher cet acte. Mais il s’y prend mal. De surcroît, il est mal servi par l’éditeur du discours présidentiel avec la confusion ridicule au sujet de la rue Oudinot. Houphouët déclare faussement :

« Lorsque, à la suite d’une vacance dans la région de Beyla, nous avons décidé d’y présenter Sékou Touré, je m’y suis rendu en compagnie du Gouverneur-Général Cornut-Gentille.
Je ne demandais pas l’appui du gouvernement, des pouvoirs locaux, mais simplement la neutralité. Elle m’avait été promise; je me suis rendu dans la nuit, avec le Gouvemeur-Général, dans les campements administratifs du Mont Nimba. Mais nous n’avons pas été logés sous le même toit. Tout semblait arrangé. Comut-Gentille avait convoqué les administrateurs et donné des instructions pour que la neutralité soit absolument respetée. Le lendemain, à Man, j’apprenais le contraire, Je suis retoumé pour lui demander ce qui s’était passé dans la nuit ? Il m’a dit:
— J’ai donné des instructions, mais ils ne m’ont pas obéi. Ils n’obéissent qu’à Roudino
La fraude a donc fait que nous n’avions toujours personne en Guinée. Il nous a fallu attendre jusqu’à 1956 pour obtenir, sur l’ensemble du territoire africain français, la neutralité de l’administration. Et le résultat ne s’est pas fait attendre: nous avons enlevé deux sièges en Guinée, deux au Mali, deux au Niger. Entre-temps, la Haute-Volta avait été reconstituée, et ses élus sont devenus RDA.».

Une correction s’impose ici. Il n’y pas de Roudino dans l’histoire coloniale de la France. Par contre il existe la Rue Oudinot, siège parisien du ministère des Colonies.

L’étude et l’analyse des relations de ce trio sont importantes pour comprendre l’histoire politique de la Guinée durant la décennie 1950. Il s’agit notamment de jetter la lumière sur la montée en flèche de Sékou Touré entre 1954 et 1956. Ainsi,  par exemple, Lewin révèle les liens sentimentaux et/ou physiques entre Cornut-Gentille et le jeune Sékou Touré. Par erreur, insistance et redondance, Lewin publie reprend textuellement la même information dans deux chapitres consécutifs (chapitre 15 et chapitre 16) dans sa série biographique. Cela dit, le titre officiel du dirigeant français était alors Haut-commissaire et non pas Gouverneur-général de l’AOF.

Houphouët ne pouvait pas deviner qu’un ancien ambassadeur français en Guinée, le contredirait un quart-de-siècle plus tard, avec noms et faits à l’appui. En effet, au chapitre 16, volume 1, de sa biographie de Sékou Touré André Lewin donne les précisions suivantes :

« La tentative suivante, lors d’une élection partielle tenue le 2 août 1953 à Beyla à la suite du décès survenu le 11 mai 1953 du conseiller territorial Paul Tétau 357, sera la bonne. Située à la limite de la Guinée forestière et donc éloignée des bases traditionnelles du Parti, la circonscription de Beyla est un test : Sékou y remporte sa première élection. Il s’en faut de peu cependant, car il obtient 729 voix contre 703 et 198 respectivement à ses adversaires, l’infirmier Camara Dougoutigui, soutenu par l’administration et les chefs de canton, et le député Mamba Sano 358. C’est dans la petite localité de Foumbadougou qu’il recueille le plus de voix, ce qui fait pencher la balance en sa faveur à la dernière minute.
Certains prétendront que le nouveau conseiller territorial (ou conseiller général comme on le dit de plus en plus) doit l’idée et le siège à son nouvel ami, Bernard Cornut-Gentille, dit “BCG”, haut-commissaire à Dakar depuisquelques mois.
De son côté, depuis la Côte-d’Ivoire proche de la Guinée forestière, Houphouët-Boigny a envoyé pour aider à la campagne de Sékou un véhicule et quatre militants chevronnés. Les marges des résultats sont si étroites qu’il faudra plusieurs mois avant que l’élection soit validée. Mais dès le soir du scrutin, l’enthousiasme des partisans de Sékou déferle sur toute la Guinée, et comme le notent certains observateurs, “après Beyla, le PDG prend d’assaut le pays”.
Les militants en liesse amènent Sékou près d’une grosse pierre fichée dans la terre en pleine bourgade, et lui font jurer solennellement qu’il respectera sa promesse de toujours s’occuper du sort du peuple guinéen ; sinon, selon les traditions locales, il n’arrivera jamais à rien dans sa vie. »

Félix Houphouet-Boigny et et sa première épouse, Khadija Racine Sow (1913-2006). Mariés en 1930 à Abengourou, ils divorcèrent en 1956. Surnomée Kady, Mme Houphouët-Boigny était la fille d'Ali Racine Sow, commerçant musulman sénégalais, et d'une mère Baoulé d'origine princière.
Félix Houphouet-Boigny et et sa première épouse, Khadija Racine Sow (1913-2006). Mariés en 1930 à Abengourou, ils divorcèrent en 1956. Surnomée Kady, Mme Houphouët-Boigny était la fille d’Ali Racine Sow, commerçant Pullo musulman du Sénégal, et d’une mère Baoulé d’origine princière.

A partir de 1953 donc, les autorités territoriales et fédérales épaulent le PDG et le laissent faire. Ainsi commence une campagne de terreur, d’humiliations, de coups et blessures et de mort, qui, en rétrospective, annonçait le futur Camp Boiro.

Lire l’enquête et l’analyse de Bernard Charles, professeur à l’Université de Montréal, intitulée Le rôle de la violence dans la mise en place des pouvoirs en Guinée (1954-58)

Lewin écrit :  “Des heurts violents ont lieu à Conakry et dans diverses villes de l’intérieur le 29 septembre 1955, puis les 2 et 3 octobre (sept morts, dont six Peuls et un Soussou, tous membres du BAG 408).”
Membre — avec Diawadou Barry et Koumandian Keita — du trio dirigeant du Bloc Africain de Guinée (BAG), Karim Bangoura envoie, le 5 octobre 1955, le télégramme suivant au haut-commissaire Cornut-Gentille :

“Gravité des incidents de Coyah marque faillite politique de complaisance avec le RDA que vous avez instaurée. Le chauffeur de mon père tué, la maison de mon oncle saccagée et ses filles violées, soulignent étendue de vos responsabilités.
Ma douleur immense m’encourage à vous dénoncer auprès des hautes autorités de la Métropole comme soutien officiel et déclaré des extrémistes africains fauteurs de troubles.
Les agissements du PDG-RDA restent votre oeuvre. La carence de l’autorité locale en découle.
La mise à feu et à sang de ce pays jadis paisible continuera à peser sur votre conscience, car vos rapports officiels n’ont pas traduit la vérité sur le caractère du RDA.
Je reste fidèle à la France et à la Guinée, et vous pouvez compter sur ma détermination farouche contre votre politique néfaste pour la présence française.”

Seize ans plus tard, en 1971, Sékou Touré fit payer à Karim Bangoura le prix de leur rivalité d’antan, en le faisant mourir, soit par la diète noire au Camp Boiro (version de l’ambassadeur William Attwood), soit par noyade après avoir été ligoté et largué du bord d’un hélicoptère dans le fleuve Fatala, ou Rio Pongo, à Boffa (version d’Alsény René Gomez).

A suivre.

Tierno S. Bah

Quand Houphouët-Boigny se raconte !

Contribution du président Houphouet-Boigny à la vérité historique du RDA

 Félix Houphouët-Boigny naquit en 1905. Il mourut le 7 décembre 1993. Il fut député de la colonie de Côte d’Ivoire à l’Assemblée nationale française (1946-1958), fondateur-président à vie du Rassemblement Démocratique Africain, RDA (1946-1993). Il siégea au gouvernement français entre 1952 et 1958. A la tête du Parti démocratique de Côte d’Ivoire  (parti unique) il devint l’inamovible président de la république de Côte d’Ivoire, qu’il dirigea pendant 33 ans (1960-1993). Au total il exerça le pouvoir pendant 47ans.
Du 18 au 25 octobre 1986, Président Houphouët-Boigny, âgé de 81 ans, organisa à Yamoussoukro le Colloque international sur le Quarantenaire du RDA. Il consacra notamment toute une journée à la  session spéciale intitulée “Contribution du Président Houphouët-Boigny à la vérité historique sur le RDA”.

Actes du Colloque international de Yamoussoukro, 1946-1986
Actes du Colloque international de Yamoussoukro, 1946-1986

Les rémémorations d’Houphouët au cours de cette journée furent transcrites et publiées dans un livret dont la couverture paraît ci-dessus. L’ouvrage est de fabrication médiocre. Distribué par le journal Fraternité-Matin, il ne fournit ni lieu, ni date de publication. En cela il diffère entièrement des Actes du Colloque international sur l’histoire du R.D.A. : Yamoussoukro, 18-25 octobre 1986. Abidjan, CEDA, 1987, 2 volumes. La typographie  et la photographie — des illustrations de valeur historique — de cette compilation sont remarquables.

J’entreprends ici une revue de la version imprimée de l’intervention verbale d’Houphouët. Il y a beaucoup à redire des propos du président ivorien durant deux journées consécutives du Colloque. Je voudrais examiner sa performance dans l’ordre suivant :

  • La “traversée du désert”
  • Houphouët et Sékou Touré (1946-1984)
  • De Gaulle et Houphouët (1943-1969)
  • Houphouët et le RDA (1946-1993)

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je dois souligner qu’à la  date du Colloque de Yamoussoukro, et à l’exception de la Côte d’Ivoire, le RDA avait chuté dans tous ses principaux bastions. Ainsi, victimes de leur propre politique, de coups d’Etat et de la mort, les dirigeants suivants — et anciens lieutenants d’Houphouët — avaient disparu de la scène publique :

Cette évolution négative devait pese lourd dans l’esprit du président-fondateur du RDA. C’est donc avec un tel handicap historique qu’Houphouët-Boigny partagea son témoignage oral avec les membres du Colloque. Dommage qu’il s’y prit maladroitement. Car au lieu de présenter des documents dûment préparés et rédigés, il choisit d’improviser son discours. De même, ses réponses impromptues aux questions de l’auditoire souffrent d’impréparation, de banalités, d’exaggérations, de trous de mémoire, et de contre-vérités. Le tout sur fond de paternalisme, de mégalomanie et de culte de soi.

Houphouët mit à profit le deuxième jour de ses interventions pour réparer des omissions, combler des lacunes, attaquer les adversaires passés et rosir le bilan électoral du RDA. Il se confesse d’emblée, page 78 :

« Je me suis invité moi-même ce matin, pour revenir compléter et préciser certaines déclarations que je vous ai faites hier. En effet, je vous ai donné les raisons pour lesquelles nous avons créé le RDA. Je vous ai dit les difficultés que nous avons rencontrées au départ. Mais. je n’ai pu préciser les actions du Rassemblement au niveau de ses différentes sections. le RDA, ce n’était pas qu’Abidjan; il ne se limitait pas à la seule Côte d’Ivoire. Son ambition et son but étaient de rassembler les Africains pour une lutte commune en vue de l’émancipation sociale et politique de notre cher Continent. Nous avons eu des sections dans presque tous les pays francophones de l’ex-Afrique Occidentale Française (AOF) et de l’ex-Afrique Equatoriale Française(AEF). »

Houphouët-Boigny s’était auparavant érigé en apôtre et avait accordé à ses compagnons — anciens et récents — le rang de disciples ! Solennel, il déclare en page 4 :

«  Aujourd’hui, vous êtes ici, jeunes et vieux, disciples de mon action. Je romps devant vous avec le silence. »

Ainsi commence le survol par le “Vieux” — pour reprendre le sobriquet que lui donnèrent les Ivoiriens — des aspects clés de sa longue vie et de sa complexe carrière.

Première partie
La “traversée du désert”

Houphouët inscrit les activités du RDA en Guinée au registre des difficultés des débuts de la lutte et de “la traversée du désert” qui suivit. Il déclare :

La lutte a été dure. Je vous ai parlé de la traversée du désert; elle fut pénible. Je ne voudrais pas relater ce dont ont souffert les autres sections territoriales.

Houphouët évoque ensuite brièvement l’évolution du RDA  sur le terrain en Afrique Occidentale et en Afrique Equatoriale françaises (Haute-Volta (Burkina-Faso), Dahomey (Bénin), Congo-Brazzaville, Tchad, Oubangui-Chari (République Centrafricaine), Sénégal, Niger, Gabon, Soudan (Mali), Guinée) et à Djibouti.

Et il met l’accent sur la Guinée, qu’il introduit dans un passage vague, décousu  et erroné. Houphouët suggère :

« C’est ainsi que, pendant longtemps, nous n’avons pas eu un seul représentant à l’Assemblée Territoriale de Guinée. Au départ, un de mes anciens collègues de promotion à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Gorée, Mamba Sano, nous avait représentés. Malheureusement, avec les difficultés, mon frère Mamba Sano, paix à son âme, s’était retiré de la lutte. Et il y eut un vide qu’heureusement ont ensuite comblé deux braves parmi les plus braves militants du RDA : Madeira Kéita au Mali, et Ray Autra en Guinée. »

Cette affirmation ne résiste pas à l’étude et à l’analyse pour les raisons suivantes :
Primo, elle est ambiguë parce que son auteur ne précise pas de dates. Et pourtant le propos du président Houphouët était d’établir la vérité historique. Il aurait dû en conséquence retracer le cadre temporel de son action. En  indiquant le lieu, le jour, le mois, l’année, les acteurs/participants des faits et évènements. Hélas, il se contente  de dire “pendant longtemps”.  Cela est vague, insuffisant et incomplet.

Secundo, on sait que le RDA fut fondé en 1946. Dix ans plus tard, après la promulgation de la Loi-cadre Gaston Deferre de 1956, le mouvement accédait au pouvoir dans les territoires coloniaux ci-dessus mentionnés. A l’échelle de l’Histoire, la période passée dans l’opposition fut donc relativement brève. En réalité, il faut réduite le temps d’opposition à quatre ans seulement, de 1947 à 1951. En effet dans Ibrahima Baba Kaké note :

« La mise en place de nouvelles équipes à Paris, au ministère de la France d’outre-mer, et surtout à Dakar, avec la nomination en septembre 1951 de M. Bernard Cornut-Gentille comme haut-commissaire de l’AOF, entame bientôt un changement complet d’attitude de l’administration à l’égard de Sékou Touré. Cornut-Gentille … a l’intelligence de constater qu’il est beaucoup plus dangereux de rejeter indéfiniment un Sékou Touré dans l’opposition, voire l’illégalité, que de lui permettre d’entrer regulièrement dans les assemblées de la République et d’exercer les charges qu’appellent son talent et son ascendant sur les masses. Les conséquences de ce changement d’attitude de l’administration coloniale vont être immédiates. Et commencent alors pour Sékou Touré, que Bernard Cornut-Gentille se charge personnellement de récupérer les consécrations électorales et parlementaires. »

Tertio, Mamba Sano ne se retira pas de la lutte. Il fut, brièvement, l’un des trois conseillers au Comité directeur de la section territoriale du RDA en Guinée. Ses collègues étaient Mamadou Traoré, dit Ray-Autra (instituteur) et Mamadou Sankaréla Diallo (médecin à Faranah). En novembre 1946, Mamba Sano fut élu au collège unique en tête de liste du Parti socialiste de Guinée, rival du PDG-RDA. En tandem avec Yacine Diallo — que Houphouët ne mentionne pas — il représenta son pays au Palais Bourbon jusqu’en 1956. Il perdit sa réélection face au duo du PDG : Sékou Touré et Saifoulaye Diallo —qu’Houphouët omet également. Educateur-modèle, pionnier de la politique, Mamba Sano nous laisse  un écrit admirable : “De la mélodie populaire ‘Alfa Yaya’ à l’Hymne national ‘Liberté’”. Après 1963, il s’effaça graduellement de la vie publique, vivant incognito, dans l’indifférence totale de Sékou Touré. Ayant survécu d’un an à son cadet et ancien concurrent, Mamba Sano s’éteignit en 1985.

Quatro, Madeira Keita fut élu et co-dirigea la section guinéenne du RDA de 1947 à 1951, date de la désignation (et non pas l’élection) de Sékou Touré à la tête du parti. Voir la composition du Comité directeur en 1947 et 1948.

A suivre.

Tierno S. Bah

 

 

 

France. Guerre et paix, colonialisme et racisme

Gouverneur général Felix Eboué et général de Gaulle s'entretiennent Brazzaville en 1943 pendant que les troupes coloniales présentent les honneurs.
Gouverneur général Felix Eboué et général de Gaulle s’entretiennent Brazzaville en 1943 pendant que les troupes coloniales présentent les honneurs.

Le court article (en anglais) reproduit plus bas révèle la duplicité et le racisme de la France gaulliste. Hitler déclara la guerre à la France en 1940. Il l’envahit et en occupa la partie nord de l’Hexagone. Il céda le sud du pays au maréchal Philippe Pétain, fascisant et collaborateur, qui installa son régime à Vichy. A la tête des Forces françaises libres (FFL), général Charles de Gaulle engagea la lutte contre Pétain, dont il fut un protégé. Il trouva les bases arrière et les troupes de combat en Afrique centrale. Il lui  fut impossible de mettre le pied à Dakar où Pierre Boisson, gouverneur général, s’était rallié à Vichy. Par contre, de Gaulle trouva l’appui tant cherché auprès de Félix Eboué — de la Guyane française, compatriote de René Maran et beau-père de Léopold Sédar Senghor. Eboué fut successivement gouverneur d’Oubangui-Chari (Centrafrique) et gouverneur général d’Afrique Equatoriale, avec siège à Brazzaville. Il coordonna donc l’effort de guerre anti-nazi en Afrique française. Et il fut l’hôte en 1944 de la réunion de Brazzaville, la première tentative de réforme du système colonial. La rencontre se tint deux ans avant le Congrès fondateur du Rassemblement démocratique africain (RDA) en octobre 1946 à Bamako, sous l’égide de Félix Houphouët-Boigny. Ce mouvement joua un rôle clé dans la lutte contre le colonialisme, après l’effondrement de l’Empire colonial de la 3è république française (1870-1940), et à l’orée de la 4è république (1946-1958).

Racisme et répression

Toutefois, une fois le nazisme vaincu et la paix revenue, général de Gaulle et les Alliés (Américains, Anglais) décideront d’exclure les troupes noires du défilé triomphal sur les Champs Elysées. L’évènement marqua la libération de Paris en 1945. Cette mesure fut un comble d’ingratitude et de racisme. Mais elle présageait surtout la série de répressions féroces perpétrées par la France dans l’immédiat après-guerre 1949-1945. Citons notamment :

Honneur à Félix Eboué

A noter toutefois que Charles de Gaulle exprima sa reconnaissance posthume à Félix Eboué, qui mourut subitement en 1944. Il fit inhumer Eboué au Panthéon, où il repose aux côtés de grandes figures françaises : Voltaire, Victor Hugo, Emile Zola, André Malraux, etc.

Tierno S. Bah

The whitewashing of French forces in the liberation of Paris

Senegalese troops prisoners of war in Europe. They fought for the liberation of France from Hitler.
Senegalese troops prisoners of war in Europe. They fought for the liberation of France from Hitler.

A short account of how American and British commanders ensured that the liberation of Paris was orchestrated by a “whites only” force.

Operations

The BBC uncovered documents revealing that black colonial soldiers, who made up the majority of General De Gaulle’s Free French army were removed from the unit that led the Allied recapture of the city.

In the planning of the liberation exercise, Charles de Gaulle wanted to ensure his Free French force led the operation. He was anxious to assert his authority in post-Nazi France, to avoid the Resistance — much of which was made up by communists and working class radicals — taking power.

Allied High Command agreed, but on the condition that the division which did so should not contain any black soldiers.

Eisenhower’s Chief of Staff, Major General Walter Bedell Smith, wrote in a confidential memo:

It is more desirable that the division mentioned above consist of white personnel.
This would indicate the Second Armoured Division, which with only one fourth native personnel, is the only French division operationally available that could be made one hundred percent white.

British General, Frederick Morgan wrote:

It is unfortunate that the only French formation that is 100% white is an armoured division in Morocco.
Every other French division is only about 40% white. I have told Colonel de Chevene that his chances of getting what he wants will be vastly improved if he can produce a white infantry division.

Due to the fact that African conscripts made up 65% of the Free French army, finding an all-white division proved impossible

Mike Thompson for the BBC reported that as a result:

Allied Command insisted that all black soldiers be taken out and replaced by white ones from other units.
When it became clear that there were not enough white soldiers to fill the gaps, soldiers from parts of North Africa and the Middle East were used instead.

Indeed, the shortage of white French soldiers was one of the reasons for using the 9th Company, of Spanish anarchist and Republican exiles in the mission.

Celebrations

Black fighters were not just barred from the military operation, some were also rejected from the liberation celebrations.

French resistance fighter Georges Dukson, near General De Gaulle during the official celebrations. Paris, 1945
French resistance fighter Georges Dukson, near General De Gaulle during the official celebrations. Paris, 1945

Dukson had enrolled in the French army in 1940, and lived underground during the Nazi occupation. He was part of the resistance, and played an important role during the Paris insurrection in 1944, where he was put in charge of the unit for his bravery. He was then promoted to Sublieutenant and was wounded in action when he was shot in the arm.

Shortly after the above photograph was taken, he was marched away from the event at gunpoint.

Aftermath

17,000 of France’s black soldiers had previously died resisting the Nazi invasion.

But after being excluded from the liberation, many of them just had to return their uniforms and were sent home. Even the method of repatriation was brutal.

In late November, 1944, around 1300 former Senegalese servicemen who had been prisoners of war in Europe and had been returned home protested against poor treatment and lack of pay. Dozens of them were massacred by French troops, and some of the survivors were subsequently jailed for 10 years.

To add insult to injury, their pensions were frozen in 1959.

One former French colonial soldier, Issa Cisse from Senegal, told the BBC:

We, the Senegalese, were commanded by the white French chiefs.
We were colonised by the French. We were forced to go to war. Forced to follow the orders that said, do this, do that, and we did. France has not been grateful. Not at all.

This story of the racism, colonialism and violence of the Allies, is just one of many similar tales — like the Bengal famine, the Hitler Stalin pact, the British massacre of anti-fascist Greeks — which give weight to the perspective that World War II was not a fight against racism and for democracy, but more a battle between rival empires.

This idea is explored much further in the excellent book, Unpatriotic History of the Second World War, by James Heartfield .

Steven Johns
Libcom

Sources
1. Mike Thompson. “Paris liberation made ‘whites only’” 
2. Matthew Cobb. The lost lion of Paris: the extraordinary story of George Dukson
3. Hervé Mbouguen. “1er Décembre 1944: Le massacre du Camp de Thiaroye”.

Sékou Touré, François Mitterrand et le P.S.F.

Sékou Touré, Edgar Faure, Francois Mitterand, au 3e congrès du Rassemblement Démocratique Africain, Bamako, septembre 1957
Sékou Touré, Edgar Faure, Francois Mitterand, au 3e congrès du Rassemblement Démocratique Africain, Bamako, septembre 1957

Ce document contient le 9ème chapitre de l’ouvrage de feu Docteur-Professeur Charles Diané intitulé Sékou Touré, l’homme et son régime. Lettre ouverte au Président Mitterand. Paris : Editions Berger-Levrault. 1982, 106 pages.
Tierno S. Bah

“Mensonges et insolence au dehors Sékou Touré, François Mitterrand et le Parti Socialiste Français”

Dr. Prof. Charles Diané
Dr. Prof. Charles Diané

Du même auteur La FEANF et les grandes heures du mouvement syndical étudiant noir

Sections précédentes dans cette série :
Sékou Touré et son régime
• La loi-cadre de juin 1956. La Guinée et le référendum de septembre 1958
• Le non de la Guinée en 1958 et le dilemme de Sékou Touré
• Les espérances de l’indépendance de la Guinée et la trahison de Sékou Touré

Sékou Touré : Gouvernement par le Complot et le Crime
Constitution de façade, violation des Droits de l’Homme et perversion de la démocratie
Pseudo-socialisme et anti-impérialisme de façade, à l’ombre des trusts, dans un pays à la dérive
Mystification et mensonge en dedans

« Il est temps que la gauche française ouvre les yeux sur ce qui se passe à Conakry …
Traiter le plus grand parti de ce pays de “Parti de la Souillure Française” et François Mitterrand de “nouvel Hitler” est tout à fait dans le style du personnage qui écrase, sous sa poigne, plus de quatre millions de Guinéens. »
Jean Lacouture
Le Matin, 9 juillet 1977

Monsieur le Président,
Il existe de très nombreux exemples de l’agressivité de Sékou Touré et de son insolence dans les relations entre Etats. Depuis un quart de siècle, les humiliations subies, par notre peuple, ne se comptent plus, du fait de ses mensonges, de ses volte-face et de son opportunisme.

Je n’insisterai pas sur les relations franco-guinéennes. Cest le plus long conflit de décolonisation que la France a connu si ce n’est ni le plus coûteux ni le plus sanglant. Vous en connaissez les péripéties et le dénouement n’est pas pour demain, même si la réconciliation a été entrevue depuis 1975.

Elle est l’oeuvre de nombreux intermédiaires qui ont joué des rôles plus ou moins importants. Des syndicalistes français et en particulier des leaders de la C.G.T. et du Parti Communiste français, dont M. Séguy ont réussi à créer un climat favorable au dialogue. En septembre et en décembre 1974, il a obtenu de Sékou Touré la libération de trois détenus de nationalité française.

Vous même aviez montré, en novembre 1972, le chemin de ce dialogue particulier pour arracher, au plus fort de la tourmente, trois Français injustement détenus par Sékou Touré.

« Il m’est arrivé, comme à d’autres, d’user de l’amitié pour panser certaines plaies, corriger certains jugements, adoucir certaines sentences et il m’est arrivé d’être écouté. »

Cette phrase est écrite par vous-même 1.
Mais c’est un Français, André Lewin, camouflé en fonctionnaire international qui s’est révélé, après vous et quelques autres encore comme André Bettencourt, qui s’est occupé du dossier franco-guinéen dans son ensemble, et qui a mené à bien la reprise des relations en juillet 1975.
Il est évident que c’est grâce à la patience, au tact et aux concessions que la France a faites, que les choses sont ce qu’elles sont.
En aucun cas le peuple de Guinée n’a été concerné par ces relations en dents de scie qu’il n’a jamais voulu. La susceptibilité de Sékou Touré, ses accusations mensongères et son caractère irascible et violent ont été pour beaucoup dans la dégradation de relations que les Guinéens voulaient dès le départ excellentes.

Ainsi insolences et mensonges ont dominé des rapports qui auraient pu être des plus corrects dans l’intérêt de nos peuples. Il n’en fut rien et il n’en est rien. Au lieu d’insister sur le caractère insolent et mensonger du régime de Sékou Touré, à propos des relations franco-guinéennes, je préfère m’attarder sur vos rapports et ceux de votre Parti avec lui. Cest un chapitre auquel vos amis, moins tenus par les intérêts d’Etat, sont très sensibles depuis le comportement grotesque et proprement inqualifiable de Sékou Touré à votre égard et à leur égard, et son immixtion ouverte et inadmissible dans la campagne électorale aux côtés de votre adversaire d’alors.
Il faut reconnaitre que votre élection a été un véritable coup dur pour le Dictateur de Conakry.
Plus de deux semaines après votre élection, le 10 mai 1981, Sékou Touré, malgré les pressions de son entourage et celles de ses diplomates, n’avait envoyé aucun message à Paris. Une preuve s’il en faut, de la confusion qu’il fait entre l’État guinéen et sa propre personne.
On pensait que le Président guinéen, prompt en retournements, opportuniste à souhait, avait décidé d’aller jusqu’au bout de sa lutte contre le “Parti de la Souillure Française”? qu’il avait décidé de se ranger dans le camp des battus du 10 mai et de boire jusqu’à la lie les conséquences de la visite de son ministre des Affaires étrangères en pleine campagne électorale et ses prises de position inopportunes en France, d’assurer jusqu’au bout ses prises de position contre vous et votre Parti.

Nous extrayons de la déclaration de Sékou Touré devant le Comité Central du Parti Démocratique de Guinée, le 10 juin 1977, le passage suivant (Horoya, n° 2279) :

« … Mitterrand fera financer par Houphouët ses prochaines élections en France. Tout cela est beau, mais nous avons à l’avance pitié du Peuple français s’il devait désigner un tel homme comme premier responsable de ses destinées. Il le regretlerait très tôt. »

Nous soulignons ces prophéties du dieu Sékou Touré.
Le 10 mai 1981, les Français vous ont élu à la présidence de la République française. Contrairement à votre prédécesseur, Valéry Giscard d’Estaing, qui, avant son avènement à la magistrature suprême en 1974 n’avait pas une grande expérience politique de l’Afrique, vous êtes, Monsieur le Président, dans le landerneau politique de votre pays, un des meilleurs connaisseurs de l’Afrique, de ses problèmes et de ses hommes.
Vous avez été en effet ministre de la France d’Outre-Mer de juillet 1950 à mars 1951 dans le cabinet de René Pleven.
Dans votre livre Ma part de vérité, vous écrivez, à propos de ces mois passés rue Oudinot :

« Mon passage au ministère de la France d’Outre-Mer a été l’expérience majeure de ma vie politique, dont elle a
commandé l’évolution. »

Je soulignerai comme élément essentiel de la vie politique africaine de l’époque, la rupture entre le groupe parlementaire du R.D.A. 2 et celui du P.C.F., due en partie à votre rencontre avec Houphouët ; les parlementaires R.D.A. allaient désormais siéger sur les mêmes bancs que votre formation de l’U.D.S.R. (Union Démocratique et Socialiste de la Résistance). Vous avez participé, en septembre 1957, à l’important congrès du R.D.A. tenu à Bamako où vous avez pu prendre le pouls du nationalisme africain. Vous avez dit après ce congrès :

« Il nous faut choisir désormais entre la politique de l’intégration, la politique de la fédération ou l’indépendance. »

Nous savons que ce fut un gouvernement socialiste, celui de Guy Mollet, qui fit approuver la fameuse Loi-Cadre du 23 juin 1956 ou Loi Defferre, du nom de votre actuel ministre d’Etat.
Monsieur le Président, vous êtes donc un “vieux routier” de la politique africaine et un bon connaisseur des hommes ; surtout les plus anciens : Léopold Senghor, avec qui vous siégez à l’Internationale Socialiste, Houphouët-Boigny, l’ancien président du R.D.A. et aussi Sékou Touré de Guinée, alors proche collaborateur de Houphouet.

L’examen des rapports entre le Parti Socialiste Français et le Parti Démocratique de Guinée, montre que ceux-ci peuvent être confondus avec les rapports entre Sékou Touré et vous-même.

Ces relations ont eu deux étapes :

  • L’étape de l’harmonie jusqu’en 1977
  • L’étape orageuse depuis 1977

Nous ne savons pas, bien sûr, ce que la raison d’Etat leur réservera par de-là les ressentiments réciproques qui paraissent s’estomper.
Après le référendum de 1958, les quelques rares “amis” de Sékou Touré en France se trouvaient dans les rangs de la gauche et des syndicats. Vous en étiez. Dans votre ouvrage “Le coup d’État permanent”, vous soulignez, au sujet de notre pays :

« De Gaulle ne tolère que les libertés qu’il octroie. Du coup, la Guinée fut chassée du paradis gaulliste ; on coupe ses crédits, on aveugla ses fenêtres sur l’Occident. »

Vous faites ainsi vôtre la thèse selon laquelle l’échec de la politique de Sékou Touré est dû en partie au racisme gaulliste et à celui de ses épigones africains. Vous, qui passiez, déjà à l’époque, pour le leader de l’opposition en France, vous alliez, durant cette période, faire deux ou trois visites dans notre pays, essayant à titre personnel de faire délivrer quelques prisonniers français et condamnant même, au cours d’un important meeting à Conakry, la tentative de renversement de Sékou Touré en novembre 1970 et le rôle que la France y aurait joué. En retour, nous
avons en mémoire la grave entorse à la courtoisie diplomatique doublée de la gaffe politique que constitua, en 1965, l’ingérence du dictateur guinéen dans les affaires intérieures françaises lors de votre duel avec le Général de Gaulle : entre les deux tours de l’élection présidentielle, il vous envoya un télégramme de soutien. Ce ne fut d’ailleurs pas une bonne chose pour vous. On peut dire que durant toute cette période, vous avez été un fervent partisan des thèses guinéennes, même si vous vous rendiez compte que le lamentable échec de Sékou Touré n’était pas dû seulement au barrage gaulliste, mais aussi et surtout à l’incurie du pouvoir guinéen, au “génocide” des cadres, au pillage et à l’arbitraire. Sans compter “l’exercice solitaire du pouvoir”, ce mal que vous n’avez jamais cessé de dénoncer chez De Gaulle, Pompidou et Giscard d’Estaing , ce mal qui a poussé Sékou Touré a devenir “responsable suprême” de tout.

A partir de 1976, les relations se dégradent entre vous et vos partis. Peut-on dire que cette brouille allait de pair avec le flirt officiel entre la Guinée et la France ? C’est difficile à affirmer, mais toujours est-il que les analystes ne se font pas défaut de relever le parallélisme entre les deux
événements. Cette évolution allait aboutir à une brouille éclatante.

A l’origine de cette brouille, deux éléments :

  1. L’adoption par le P.S.F., lors de la préparation du congrès de Nantes , en juin 1977, d’une proposition de résolution condamnant les atteintes aux droits de l’homme en Guinée (torture dans les prisons, absence des détenus lors des procès, exécutions sommaires, etc.).
  2. La violente campagne du P.D.G. contre le P.S.F. et votre personne qui s’en suivit.

Les attaques du P.S.F. contre les atteintes aux droits de l’homme en Guinée s’inscrivaient dans une politique de dénonciation de tous les régimes dictatoriaux, aussi bien en Afrique que dans les autres continents, l’Amérique Latine, en particulier. Il faut souligner que l’opinion française était déjà sensibilisée par les conditions de détention dans le goulag guinéen, grâce à la parution de Prison d’Afrique, l’ouvrage de Jean-Paul Alata, socialiste français, ayant choisi de vivre en Guinée. Alata, miraculé des prisons guinéennes, révélait au monde ce que nous, Guinéens, savions déjà, le traitement infra-humain infligé à des milliers d’innocents, hommes et femmes ; grâce aussi à un document objectif et précis sur les prisons guinéenn , publié par des patriotes en exil et comportant plus de trois cents noms et le détail des exactions de Sékou Touré.
Pour Sékou Touré, vous auriez dû interdire la condamnation de son Parti par le P.S.F. Il croyait que tous les partis étaient à l’image du P.D.G., une organisation au service d’un homme. Le fait donc que vous n’aviez pas levé toute critique contre lui équivalait à une trahison.

Et voici que Sékou Touré entre en transes et met en batterie tout son arsenal de la dénonciation, de la calomnie et des insultes contre vous-même qu’il vilipende et le P.S.F. qu’il n’appelera plus désormais que “Parti de la Souillure Française”.

Sékou Touré, en particulier dans une violente adresse aux Guinéens le 10 juin 1977, fait un étalage malheureux de son ignorance, prend toutes les libertés avec votre vie privée et étale son art morbide de la délation et de l’amalgame.

Il déclare entre autres : “L’ami intime de M. François Mitterrand est le Général Moshé Dayan d’Israël. C’est son ami intime.” Il confondait Moshé Dayan et l’ancien sénateur français Georges Dayan (décédé en 1979) effectivement votre ami intime et votre “confident des bons et des mauvais jours”. Dayan et vous, on le sait, vous êtes connus au régiment au début de 1940 et l’un des premiers actes de Mitterrand Président a été de se recueillir sur la tombe de Dayan. Sékou Touré fait également un amalgame mensonger entre le P.S.F. et les autres formations socialistes qui existaient avant lui. Il ignore que vous n’avez commencé à militer au P.S.F. que lors de sa fondation au congrès d’Epinay en 1971, et que vous n’avez jamais été membre de la S.F.I.O. (Section Française de l’Internationale Socialiste). Sékou Touré n’en a cure. Il prêche avec pertinence le faux pour discréditer l’adversaire. Il ment sans vergogne pour étayer sa thèse. Il affirme que vous cherchiez “à le renverser”.

  • En recrutant des mercenaires : “Voici ce moment arrivé. Ils sont en train de recruter des mercenaires. Pas plus tard que le mercredi, ils étaient en réunion à Paris. Ils veulent envoyer aux États- Unis même une délégation pour demander à des groupes capitalistes de financer certaines
    actions, avec l’idée que le Gouvernement guinéen serait renversé.” (Horoya, n° 2279.)
  • En mobilisant une prétendue loge maçonnique : “… l’histoire tournait autour de la loge maçonnique. Nous allons vous apprendre que c’est là une des raisons de l’offensive du P.S.F. contre la Guinée : Senghor est franc-maçon, Houphouët est franc-maçon, Mitterrand est franc-maçon. Ils appartiennent à la même loge, le Grand-Orient… Voilà que la Loge met en branle ces hommes contre la Guinée.” (Horoya, n° 2279.)
  • Ou bien en faisant des sacrifices humains contre lui : “L’on sait également qu’en Côte-d’Ivoire il y a la Mare aux Caïmans où les sacrifices humains s’effectuent régulièrement. Et qui sait si M. Mitterrand n’a pas assisté à ces cérémonies funèbres au bord de la mare.” (Horoya, n° 2279.)

Le simple honneur des gens nous dicte de ne pas ressortir la bordée d’injures et les insanités prononcées par le dictateur guinéen contre vous et votre parti. Mais comme l’a écrit Jean Lacouture, dans Le Matin du 9 juillet 1977 :

« Contre l’atroce oppression là-bas, contre la honteuse complicité ici, il est temps que la gauche française, celle en tout cas qui ose dire que l’esclavage des Africains est aussi odieux que celui imposé aux Tchèques ou au Chiliens, crie la vérité. »

Aujourd’hui, cette gauche a les moyens et l’appui du peuple français et celle des Guinéens pour que la vérité des atrocités du pouvoir de Sékou Touré et la vanité de sa politique éclatent aux yeux de tous. Si Sékou Touré a pu traiter le plus grand parti de France de “Parti de la Souillure Française”, et vous même, François Mitterrand de “nouvel Hitler”, c’est fort de la complicité et du soutien du pouvoir d’alors qui a tout fait pour livrer notre pays au grand capital français et multinational en jetant une épaisse chape de silence sur ses exactions, ses malversations ct ses mensonges.

Vous avez dit le jour de votre prise de pouvoir, que le grand
vainqueur du 10 mai 1981 était l’Espoir. Celui de millions de Français, mais aussi d’hommes pour qui la France devra jouer, surtout en Afrique, son rôle de défenseur de la liberté, de la justice et du progrès.

Je résiste à l’envie de rappeler quelques-unes des insolences que Sékou Touré a proférées contre vous, le Parti Socialiste Français et la France. Ce genre de rappel ne sied pas dans pareille lettre. Mais je sais que vous et tous vos amis avez en mémoire ces appels hystériques de Sékou Touré à la haine et cette mobilisation, déclenchée par le régime guinéen contr v us et votre Parti.

Cet épisode dramatique et plutôt triste des relations de notre peuple avec le peuple français est caractéristique de la folie mensongère et agressive qui a abouti à l’isolement de notre pays en Afrique et dans le monde.

Notes
1.  In “L’exemple que la France pourrait donner aux Africains”, France-Soir du 31 janvier-1er février 1971.
2.  R.D.A. : Rassemblement Démocratique Africain.