France. Guerre et paix, colonialisme et racisme

Gouverneur général Felix Eboué et général de Gaulle s'entretiennent Brazzaville en 1943 pendant que les troupes coloniales présentent les honneurs.
Gouverneur général Felix Eboué et général de Gaulle s’entretiennent Brazzaville en 1943 pendant que les troupes coloniales présentent les honneurs.

Le court article (en anglais) reproduit plus bas révèle la duplicité et le racisme de la France gaulliste. Hitler déclara la guerre à la France en 1940. Il l’envahit et en occupa la partie nord de l’Hexagone. Il céda le sud du pays au maréchal Philippe Pétain, fascisant et collaborateur, qui installa son régime à Vichy. A la tête des Forces françaises libres (FFL), général Charles de Gaulle engagea la lutte contre Pétain, dont il fut un protégé. Il trouva les bases arrière et les troupes de combat en Afrique centrale. Il lui  fut impossible de mettre le pied à Dakar où Pierre Boisson, gouverneur général, s’était rallié à Vichy. Par contre, de Gaulle trouva l’appui tant cherché auprès de Félix Eboué — de la Guyane française, compatriote de René Maran et beau-père de Léopold Sédar Senghor. Eboué fut successivement gouverneur d’Oubangui-Chari (Centrafrique) et gouverneur général d’Afrique Equatoriale, avec siège à Brazzaville. Il coordonna donc l’effort de guerre anti-nazi en Afrique française. Et il fut l’hôte en 1944 de la réunion de Brazzaville, la première tentative de réforme du système colonial. La rencontre se tint deux ans avant le Congrès fondateur du Rassemblement démocratique africain (RDA) en octobre 1946 à Bamako, sous l’égide de Félix Houphouët-Boigny. Ce mouvement joua un rôle clé dans la lutte contre le colonialisme, après l’effondrement de l’Empire colonial de la 3è république française (1870-1940), et à l’orée de la 4è république (1946-1958).

Racisme et répression

Toutefois, une fois le nazisme vaincu et la paix revenue, général de Gaulle et les Alliés (Américains, Anglais) décideront d’exclure les troupes noires du défilé triomphal sur les Champs Elysées. L’évènement marqua la libération de Paris en 1945. Cette mesure fut un comble d’ingratitude et de racisme. Mais elle présageait surtout la série de répressions féroces perpétrées par la France dans l’immédiat après-guerre 1949-1945. Citons notamment :

Honneur à Félix Eboué

A noter toutefois que Charles de Gaulle exprima sa reconnaissance posthume à Félix Eboué, qui mourut subitement en 1944. Il fit inhumer Eboué au Panthéon, où il repose aux côtés de grandes figures françaises : Voltaire, Victor Hugo, Emile Zola, André Malraux, etc.

Tierno S. Bah

The whitewashing of French forces in the liberation of Paris

Senegalese troops prisoners of war in Europe. They fought for the liberation of France from Hitler.
Senegalese troops prisoners of war in Europe. They fought for the liberation of France from Hitler.

A short account of how American and British commanders ensured that the liberation of Paris was orchestrated by a “whites only” force.

Operations

The BBC uncovered documents revealing that black colonial soldiers, who made up the majority of General De Gaulle’s Free French army were removed from the unit that led the Allied recapture of the city.

In the planning of the liberation exercise, Charles de Gaulle wanted to ensure his Free French force led the operation. He was anxious to assert his authority in post-Nazi France, to avoid the Resistance — much of which was made up by communists and working class radicals — taking power.

Allied High Command agreed, but on the condition that the division which did so should not contain any black soldiers.

Eisenhower’s Chief of Staff, Major General Walter Bedell Smith, wrote in a confidential memo:

It is more desirable that the division mentioned above consist of white personnel.
This would indicate the Second Armoured Division, which with only one fourth native personnel, is the only French division operationally available that could be made one hundred percent white.

British General, Frederick Morgan wrote:

It is unfortunate that the only French formation that is 100% white is an armoured division in Morocco.
Every other French division is only about 40% white. I have told Colonel de Chevene that his chances of getting what he wants will be vastly improved if he can produce a white infantry division.

Due to the fact that African conscripts made up 65% of the Free French army, finding an all-white division proved impossible

Mike Thompson for the BBC reported that as a result:

Allied Command insisted that all black soldiers be taken out and replaced by white ones from other units.
When it became clear that there were not enough white soldiers to fill the gaps, soldiers from parts of North Africa and the Middle East were used instead.

Indeed, the shortage of white French soldiers was one of the reasons for using the 9th Company, of Spanish anarchist and Republican exiles in the mission.

Celebrations

Black fighters were not just barred from the military operation, some were also rejected from the liberation celebrations.

French resistance fighter Georges Dukson, near General De Gaulle during the official celebrations. Paris, 1945
French resistance fighter Georges Dukson, near General De Gaulle during the official celebrations. Paris, 1945

Dukson had enrolled in the French army in 1940, and lived underground during the Nazi occupation. He was part of the resistance, and played an important role during the Paris insurrection in 1944, where he was put in charge of the unit for his bravery. He was then promoted to Sublieutenant and was wounded in action when he was shot in the arm.

Shortly after the above photograph was taken, he was marched away from the event at gunpoint.

Aftermath

17,000 of France’s black soldiers had previously died resisting the Nazi invasion.

But after being excluded from the liberation, many of them just had to return their uniforms and were sent home. Even the method of repatriation was brutal.

In late November, 1944, around 1300 former Senegalese servicemen who had been prisoners of war in Europe and had been returned home protested against poor treatment and lack of pay. Dozens of them were massacred by French troops, and some of the survivors were subsequently jailed for 10 years.

To add insult to injury, their pensions were frozen in 1959.

One former French colonial soldier, Issa Cisse from Senegal, told the BBC:

We, the Senegalese, were commanded by the white French chiefs.
We were colonised by the French. We were forced to go to war. Forced to follow the orders that said, do this, do that, and we did. France has not been grateful. Not at all.

This story of the racism, colonialism and violence of the Allies, is just one of many similar tales — like the Bengal famine, the Hitler Stalin pact, the British massacre of anti-fascist Greeks — which give weight to the perspective that World War II was not a fight against racism and for democracy, but more a battle between rival empires.

This idea is explored much further in the excellent book, Unpatriotic History of the Second World War, by James Heartfield .

Steven Johns
Libcom

Sources
1. Mike Thompson. “Paris liberation made ‘whites only’” 
2. Matthew Cobb. The lost lion of Paris: the extraordinary story of George Dukson
3. Hervé Mbouguen. “1er Décembre 1944: Le massacre du Camp de Thiaroye”.

Sékou Touré, François Mitterrand et le P.S.F.

Sékou Touré, Edgar Faure, Francois Mitterand, au 3e congrès du Rassemblement Démocratique Africain, Bamako, septembre 1957
Sékou Touré, Edgar Faure, Francois Mitterand, au 3e congrès du Rassemblement Démocratique Africain, Bamako, septembre 1957

Ce document contient le 9ème chapitre de l’ouvrage de feu Docteur-Professeur Charles Diané intitulé Sékou Touré, l’homme et son régime. Lettre ouverte au Président Mitterand. Paris : Editions Berger-Levrault. 1982, 106 pages.
Tierno S. Bah

“Mensonges et insolence au dehors Sékou Touré, François Mitterrand et le Parti Socialiste Français”

Dr. Prof. Charles Diané
Dr. Prof. Charles Diané

Du même auteur La FEANF et les grandes heures du mouvement syndical étudiant noir

Sections précédentes dans cette série :
Sékou Touré et son régime
• La loi-cadre de juin 1956. La Guinée et le référendum de septembre 1958
• Le non de la Guinée en 1958 et le dilemme de Sékou Touré
• Les espérances de l’indépendance de la Guinée et la trahison de Sékou Touré

Sékou Touré : Gouvernement par le Complot et le Crime
Constitution de façade, violation des Droits de l’Homme et perversion de la démocratie
Pseudo-socialisme et anti-impérialisme de façade, à l’ombre des trusts, dans un pays à la dérive
Mystification et mensonge en dedans

« Il est temps que la gauche française ouvre les yeux sur ce qui se passe à Conakry …
Traiter le plus grand parti de ce pays de “Parti de la Souillure Française” et François Mitterrand de “nouvel Hitler” est tout à fait dans le style du personnage qui écrase, sous sa poigne, plus de quatre millions de Guinéens. »
Jean Lacouture
Le Matin, 9 juillet 1977

Monsieur le Président,
Il existe de très nombreux exemples de l’agressivité de Sékou Touré et de son insolence dans les relations entre Etats. Depuis un quart de siècle, les humiliations subies, par notre peuple, ne se comptent plus, du fait de ses mensonges, de ses volte-face et de son opportunisme.

Je n’insisterai pas sur les relations franco-guinéennes. Cest le plus long conflit de décolonisation que la France a connu si ce n’est ni le plus coûteux ni le plus sanglant. Vous en connaissez les péripéties et le dénouement n’est pas pour demain, même si la réconciliation a été entrevue depuis 1975.

Elle est l’oeuvre de nombreux intermédiaires qui ont joué des rôles plus ou moins importants. Des syndicalistes français et en particulier des leaders de la C.G.T. et du Parti Communiste français, dont M. Séguy ont réussi à créer un climat favorable au dialogue. En septembre et en décembre 1974, il a obtenu de Sékou Touré la libération de trois détenus de nationalité française.

Vous même aviez montré, en novembre 1972, le chemin de ce dialogue particulier pour arracher, au plus fort de la tourmente, trois Français injustement détenus par Sékou Touré.

« Il m’est arrivé, comme à d’autres, d’user de l’amitié pour panser certaines plaies, corriger certains jugements, adoucir certaines sentences et il m’est arrivé d’être écouté. »

Cette phrase est écrite par vous-même 1.
Mais c’est un Français, André Lewin, camouflé en fonctionnaire international qui s’est révélé, après vous et quelques autres encore comme André Bettencourt, qui s’est occupé du dossier franco-guinéen dans son ensemble, et qui a mené à bien la reprise des relations en juillet 1975.
Il est évident que c’est grâce à la patience, au tact et aux concessions que la France a faites, que les choses sont ce qu’elles sont.
En aucun cas le peuple de Guinée n’a été concerné par ces relations en dents de scie qu’il n’a jamais voulu. La susceptibilité de Sékou Touré, ses accusations mensongères et son caractère irascible et violent ont été pour beaucoup dans la dégradation de relations que les Guinéens voulaient dès le départ excellentes.

Ainsi insolences et mensonges ont dominé des rapports qui auraient pu être des plus corrects dans l’intérêt de nos peuples. Il n’en fut rien et il n’en est rien. Au lieu d’insister sur le caractère insolent et mensonger du régime de Sékou Touré, à propos des relations franco-guinéennes, je préfère m’attarder sur vos rapports et ceux de votre Parti avec lui. Cest un chapitre auquel vos amis, moins tenus par les intérêts d’Etat, sont très sensibles depuis le comportement grotesque et proprement inqualifiable de Sékou Touré à votre égard et à leur égard, et son immixtion ouverte et inadmissible dans la campagne électorale aux côtés de votre adversaire d’alors.
Il faut reconnaitre que votre élection a été un véritable coup dur pour le Dictateur de Conakry.
Plus de deux semaines après votre élection, le 10 mai 1981, Sékou Touré, malgré les pressions de son entourage et celles de ses diplomates, n’avait envoyé aucun message à Paris. Une preuve s’il en faut, de la confusion qu’il fait entre l’État guinéen et sa propre personne.
On pensait que le Président guinéen, prompt en retournements, opportuniste à souhait, avait décidé d’aller jusqu’au bout de sa lutte contre le “Parti de la Souillure Française”? qu’il avait décidé de se ranger dans le camp des battus du 10 mai et de boire jusqu’à la lie les conséquences de la visite de son ministre des Affaires étrangères en pleine campagne électorale et ses prises de position inopportunes en France, d’assurer jusqu’au bout ses prises de position contre vous et votre Parti.

Nous extrayons de la déclaration de Sékou Touré devant le Comité Central du Parti Démocratique de Guinée, le 10 juin 1977, le passage suivant (Horoya, n° 2279) :

« … Mitterrand fera financer par Houphouët ses prochaines élections en France. Tout cela est beau, mais nous avons à l’avance pitié du Peuple français s’il devait désigner un tel homme comme premier responsable de ses destinées. Il le regretlerait très tôt. »

Nous soulignons ces prophéties du dieu Sékou Touré.
Le 10 mai 1981, les Français vous ont élu à la présidence de la République française. Contrairement à votre prédécesseur, Valéry Giscard d’Estaing, qui, avant son avènement à la magistrature suprême en 1974 n’avait pas une grande expérience politique de l’Afrique, vous êtes, Monsieur le Président, dans le landerneau politique de votre pays, un des meilleurs connaisseurs de l’Afrique, de ses problèmes et de ses hommes.
Vous avez été en effet ministre de la France d’Outre-Mer de juillet 1950 à mars 1951 dans le cabinet de René Pleven.
Dans votre livre Ma part de vérité, vous écrivez, à propos de ces mois passés rue Oudinot :

« Mon passage au ministère de la France d’Outre-Mer a été l’expérience majeure de ma vie politique, dont elle a
commandé l’évolution. »

Je soulignerai comme élément essentiel de la vie politique africaine de l’époque, la rupture entre le groupe parlementaire du R.D.A. 2 et celui du P.C.F., due en partie à votre rencontre avec Houphouët ; les parlementaires R.D.A. allaient désormais siéger sur les mêmes bancs que votre formation de l’U.D.S.R. (Union Démocratique et Socialiste de la Résistance). Vous avez participé, en septembre 1957, à l’important congrès du R.D.A. tenu à Bamako où vous avez pu prendre le pouls du nationalisme africain. Vous avez dit après ce congrès :

« Il nous faut choisir désormais entre la politique de l’intégration, la politique de la fédération ou l’indépendance. »

Nous savons que ce fut un gouvernement socialiste, celui de Guy Mollet, qui fit approuver la fameuse Loi-Cadre du 23 juin 1956 ou Loi Defferre, du nom de votre actuel ministre d’Etat.
Monsieur le Président, vous êtes donc un “vieux routier” de la politique africaine et un bon connaisseur des hommes ; surtout les plus anciens : Léopold Senghor, avec qui vous siégez à l’Internationale Socialiste, Houphouët-Boigny, l’ancien président du R.D.A. et aussi Sékou Touré de Guinée, alors proche collaborateur de Houphouet.

L’examen des rapports entre le Parti Socialiste Français et le Parti Démocratique de Guinée, montre que ceux-ci peuvent être confondus avec les rapports entre Sékou Touré et vous-même.

Ces relations ont eu deux étapes :

  • L’étape de l’harmonie jusqu’en 1977
  • L’étape orageuse depuis 1977

Nous ne savons pas, bien sûr, ce que la raison d’Etat leur réservera par de-là les ressentiments réciproques qui paraissent s’estomper.
Après le référendum de 1958, les quelques rares “amis” de Sékou Touré en France se trouvaient dans les rangs de la gauche et des syndicats. Vous en étiez. Dans votre ouvrage “Le coup d’État permanent”, vous soulignez, au sujet de notre pays :

« De Gaulle ne tolère que les libertés qu’il octroie. Du coup, la Guinée fut chassée du paradis gaulliste ; on coupe ses crédits, on aveugla ses fenêtres sur l’Occident. »

Vous faites ainsi vôtre la thèse selon laquelle l’échec de la politique de Sékou Touré est dû en partie au racisme gaulliste et à celui de ses épigones africains. Vous, qui passiez, déjà à l’époque, pour le leader de l’opposition en France, vous alliez, durant cette période, faire deux ou trois visites dans notre pays, essayant à titre personnel de faire délivrer quelques prisonniers français et condamnant même, au cours d’un important meeting à Conakry, la tentative de renversement de Sékou Touré en novembre 1970 et le rôle que la France y aurait joué. En retour, nous
avons en mémoire la grave entorse à la courtoisie diplomatique doublée de la gaffe politique que constitua, en 1965, l’ingérence du dictateur guinéen dans les affaires intérieures françaises lors de votre duel avec le Général de Gaulle : entre les deux tours de l’élection présidentielle, il vous envoya un télégramme de soutien. Ce ne fut d’ailleurs pas une bonne chose pour vous. On peut dire que durant toute cette période, vous avez été un fervent partisan des thèses guinéennes, même si vous vous rendiez compte que le lamentable échec de Sékou Touré n’était pas dû seulement au barrage gaulliste, mais aussi et surtout à l’incurie du pouvoir guinéen, au “génocide” des cadres, au pillage et à l’arbitraire. Sans compter “l’exercice solitaire du pouvoir”, ce mal que vous n’avez jamais cessé de dénoncer chez De Gaulle, Pompidou et Giscard d’Estaing , ce mal qui a poussé Sékou Touré a devenir “responsable suprême” de tout.

A partir de 1976, les relations se dégradent entre vous et vos partis. Peut-on dire que cette brouille allait de pair avec le flirt officiel entre la Guinée et la France ? C’est difficile à affirmer, mais toujours est-il que les analystes ne se font pas défaut de relever le parallélisme entre les deux
événements. Cette évolution allait aboutir à une brouille éclatante.

A l’origine de cette brouille, deux éléments :

  1. L’adoption par le P.S.F., lors de la préparation du congrès de Nantes , en juin 1977, d’une proposition de résolution condamnant les atteintes aux droits de l’homme en Guinée (torture dans les prisons, absence des détenus lors des procès, exécutions sommaires, etc.).
  2. La violente campagne du P.D.G. contre le P.S.F. et votre personne qui s’en suivit.

Les attaques du P.S.F. contre les atteintes aux droits de l’homme en Guinée s’inscrivaient dans une politique de dénonciation de tous les régimes dictatoriaux, aussi bien en Afrique que dans les autres continents, l’Amérique Latine, en particulier. Il faut souligner que l’opinion française était déjà sensibilisée par les conditions de détention dans le goulag guinéen, grâce à la parution de Prison d’Afrique, l’ouvrage de Jean-Paul Alata, socialiste français, ayant choisi de vivre en Guinée. Alata, miraculé des prisons guinéennes, révélait au monde ce que nous, Guinéens, savions déjà, le traitement infra-humain infligé à des milliers d’innocents, hommes et femmes ; grâce aussi à un document objectif et précis sur les prisons guinéenn , publié par des patriotes en exil et comportant plus de trois cents noms et le détail des exactions de Sékou Touré.
Pour Sékou Touré, vous auriez dû interdire la condamnation de son Parti par le P.S.F. Il croyait que tous les partis étaient à l’image du P.D.G., une organisation au service d’un homme. Le fait donc que vous n’aviez pas levé toute critique contre lui équivalait à une trahison.

Et voici que Sékou Touré entre en transes et met en batterie tout son arsenal de la dénonciation, de la calomnie et des insultes contre vous-même qu’il vilipende et le P.S.F. qu’il n’appelera plus désormais que “Parti de la Souillure Française”.

Sékou Touré, en particulier dans une violente adresse aux Guinéens le 10 juin 1977, fait un étalage malheureux de son ignorance, prend toutes les libertés avec votre vie privée et étale son art morbide de la délation et de l’amalgame.

Il déclare entre autres : “L’ami intime de M. François Mitterrand est le Général Moshé Dayan d’Israël. C’est son ami intime.” Il confondait Moshé Dayan et l’ancien sénateur français Georges Dayan (décédé en 1979) effectivement votre ami intime et votre “confident des bons et des mauvais jours”. Dayan et vous, on le sait, vous êtes connus au régiment au début de 1940 et l’un des premiers actes de Mitterrand Président a été de se recueillir sur la tombe de Dayan. Sékou Touré fait également un amalgame mensonger entre le P.S.F. et les autres formations socialistes qui existaient avant lui. Il ignore que vous n’avez commencé à militer au P.S.F. que lors de sa fondation au congrès d’Epinay en 1971, et que vous n’avez jamais été membre de la S.F.I.O. (Section Française de l’Internationale Socialiste). Sékou Touré n’en a cure. Il prêche avec pertinence le faux pour discréditer l’adversaire. Il ment sans vergogne pour étayer sa thèse. Il affirme que vous cherchiez “à le renverser”.

  • En recrutant des mercenaires : “Voici ce moment arrivé. Ils sont en train de recruter des mercenaires. Pas plus tard que le mercredi, ils étaient en réunion à Paris. Ils veulent envoyer aux États- Unis même une délégation pour demander à des groupes capitalistes de financer certaines
    actions, avec l’idée que le Gouvernement guinéen serait renversé.” (Horoya, n° 2279.)
  • En mobilisant une prétendue loge maçonnique : “… l’histoire tournait autour de la loge maçonnique. Nous allons vous apprendre que c’est là une des raisons de l’offensive du P.S.F. contre la Guinée : Senghor est franc-maçon, Houphouët est franc-maçon, Mitterrand est franc-maçon. Ils appartiennent à la même loge, le Grand-Orient… Voilà que la Loge met en branle ces hommes contre la Guinée.” (Horoya, n° 2279.)
  • Ou bien en faisant des sacrifices humains contre lui : “L’on sait également qu’en Côte-d’Ivoire il y a la Mare aux Caïmans où les sacrifices humains s’effectuent régulièrement. Et qui sait si M. Mitterrand n’a pas assisté à ces cérémonies funèbres au bord de la mare.” (Horoya, n° 2279.)

Le simple honneur des gens nous dicte de ne pas ressortir la bordée d’injures et les insanités prononcées par le dictateur guinéen contre vous et votre parti. Mais comme l’a écrit Jean Lacouture, dans Le Matin du 9 juillet 1977 :

« Contre l’atroce oppression là-bas, contre la honteuse complicité ici, il est temps que la gauche française, celle en tout cas qui ose dire que l’esclavage des Africains est aussi odieux que celui imposé aux Tchèques ou au Chiliens, crie la vérité. »

Aujourd’hui, cette gauche a les moyens et l’appui du peuple français et celle des Guinéens pour que la vérité des atrocités du pouvoir de Sékou Touré et la vanité de sa politique éclatent aux yeux de tous. Si Sékou Touré a pu traiter le plus grand parti de France de “Parti de la Souillure Française”, et vous même, François Mitterrand de “nouvel Hitler”, c’est fort de la complicité et du soutien du pouvoir d’alors qui a tout fait pour livrer notre pays au grand capital français et multinational en jetant une épaisse chape de silence sur ses exactions, ses malversations ct ses mensonges.

Vous avez dit le jour de votre prise de pouvoir, que le grand
vainqueur du 10 mai 1981 était l’Espoir. Celui de millions de Français, mais aussi d’hommes pour qui la France devra jouer, surtout en Afrique, son rôle de défenseur de la liberté, de la justice et du progrès.

Je résiste à l’envie de rappeler quelques-unes des insolences que Sékou Touré a proférées contre vous, le Parti Socialiste Français et la France. Ce genre de rappel ne sied pas dans pareille lettre. Mais je sais que vous et tous vos amis avez en mémoire ces appels hystériques de Sékou Touré à la haine et cette mobilisation, déclenchée par le régime guinéen contr v us et votre Parti.

Cet épisode dramatique et plutôt triste des relations de notre peuple avec le peuple français est caractéristique de la folie mensongère et agressive qui a abouti à l’isolement de notre pays en Afrique et dans le monde.

Notes
1.  In “L’exemple que la France pourrait donner aux Africains”, France-Soir du 31 janvier-1er février 1971.
2.  R.D.A. : Rassemblement Démocratique Africain.

Sékou Touré : pseudo-socialisme, faux anti-impérialisme

Président Sékou Touré et le Gouverneur de l'Etat de New York, Nelson Rockefeller, admirent le masque Nimba des Baga de la Basse-Guinée au Musée des Arts primitifs, New York City, octobre 1959 (Source : John H. Morrow. First American Ambassador to Guinea, 1959-1961)
Président Sékou Touré et le Gouverneur de l’Etat de New York, Nelson Rockefeller, admirent le masque Nimba des Baga de la Basse-Guinée au Musée des Arts primitifs, New York City, octobre 1959 (Source : John H. Morrow. First American Ambassador to Guinea, 1959-1961)

Du même auteur La FEANF et les grandes heures du mouvement syndical étudiant noir

Sections précédentes dans cette série :
Sékou Touré et son régime
Sékou Touré : Gouvernement par le Complot et le Crime
Constitution de façade, violation des Droits de l’Homme et perversion de la démocratie

Ceci est le 7ème chapitre de Sékou Touré, l’homme et son régime. Lettre ouverte au Président Mitterand. Paris : Editions Berger-Levrault. 1982, 106 pages, par feu Docteur-Professeur Charles Diané. L’auteur y exprime  l’opinion de la communauté guinéenne et d’une partie de l’opinion publique française, opposées au rapprochement franco-guinéen. Lancé par Valéry Giscard d’Estaing, ce processus fut poursuivi par François Mitterand.
Tierno S. Bah

Dr. Prof. Charles Diané
Dr. Prof. Charles Diané

Pseudo-socialisme et anti-impérialisme de façade à l’ombre des Trusts dans un pays à la dérive

« Nous avons besoin des investissements occidentaux en général et des Etats-Unis en particulier.
Sékou Touré, New York, 29 juin 1982

 Est-il besoin, Monsieur le Président, de démasquer une fois encore l’imposture de Sékou Touré, quand il parle de Socialisme ?

Pour beaucoup de dirigeants en Afrique, le socialisme est présenté au moins comme un programme de développement, que ce Socialisme soit doctrinaire, éclectique et basé sur la paysannerie communautaire, réformiste ou militaire. Qu’il exprime le refus du colonialisme, la politisation des masses ou l’intégration nationale.
Tous ces socialismes (il y en a d’autres) s’accommodent mal de la médiocrité et ne fleurissent pas sur la paupérisation qui caractérise le régime guinéen. Ils expriment des exigences morales dont il n’a jamais fait preuve. Le socialisme de Sékou Touré postule la régression générale par la liquidation des cadres ; la promotion de ses nervis ignares dans les différents rouages de l’Etat pour mettre et maintenir le pays à sa botte.

Nous en voyons bien le résultat. Lorsque Sékou Touré exprime ses espérances, ce ne sont que celles des trusts capitalistes qui constituent des Etats dans l’Etat. Car dans sa folie anti-impérialiste, il ne lui est jamais arrivé de toucher le moindre cheveu de ces gens-là.

Nous avons déjà dit et vu qu’il ne découvre à travers la Guinée que des agents des impérialistes français, américains, allemands et même africains ; qu’il a déterré panout des mercenaires, des S.S. Nazis, des individus qui s’accusent tous d’avoir fauté et d’avoir servi “l’impérialisme”. Nous attendons encore qu’il traduise devant le Peuple les agents des grandes compagnies exploitatrices de nos richesses. Nous saurions au moins à quelles conditions et quelles ristournes Sékou Touré empoche.

Car nous n’avons entendu jusqu’à présent que ses agents à lui, ses ministres, ses gouverneurs, ses hauts fonctionnaires, ses chefs militaires, etc. Tous, des hommes qu’il a hissé à la tête de son Parti et de son État. Si donc ils furent agents d’un impérialisme, cet impérialisme ne peut être que le sien. L’autre impérialisme, celui qu’il prétend clouer au piloris avant de l’enterrer, est aujourd’hui son seul recours car ses “complots”, ses procès et ses récriminations n’ont pas empêché un seul minéralier d’emporter son chargement de bauxite de la Guinée vers l’Amérique ou l’Europe.

Les accents guerriers de Sékou Touré constituent paradoxalement la meilleure garantie et la meileure sécurité pour ces capitalistes. Son souci majeur est leur protection car ils sont aujourd’hui, avec l’arbitraire et la terreur, les seuls supports de son régime.

Monsieur le Président,
Vous savez qu’après avoir reçu David Rockfeller à Conakry comme un chef d’État en février 1982, Sékou Touré s’est rendu en personne à un séminaire organisé par ce dernier en juin à New York, à l’intention des investisseurs éventuels en Guinée.

David Rockefeller
David Rockefeller

Après avoir exprimé sa ”profonde gratitude aux honorables représentants des Centres économiques et financiers des Etats-Unis, d’Europe, du Japon et du Canada”, il a défini sa contribution dans la “coopération avantageuse” qu’il a proposée à ses partenaires : “Nos ressources minmales, agricoles et énergétiques, la pleine garantie donnée aux investissements étrangers, la stabilité politique nécessaire au plein succès de tels investissements et les disposittons souples offertes par nos autorités et enftn les grands bénéfices qui peuvent être réalisés dans notre pays.” Il a ensuite affirmé que la “Guinée a, actuellement, la plus grande part des investissements américains par habitant en Afrique à l’exception des pays exportateurs de pétrole” et a conclu par ce cri du coeur :

“Nous avons besoin des investissements occidentaux en général et des Etats-Unis en particulier.”

Peut-on être plus clair ? Est-il besoin d’ajouter quelque chose à cette confession et à cette porte ouverte à l’impérialisme ?

On pourrait croire qu’il ne s’agit là que de l’évolution récente d’un régime contraint au “changement”, d’un régime acculé et qui n’a pas d’autre choix.

Il n’en est rien, Monsieur le Président. Aussi loin que l’on remonte dans le pouvoir de Sékou Touré, on retrouve cette constante : il prêche pour la solution (socialiste) la plus dure tout en se gavant du capitalisme le plus sectaire, le plus pilleur et le moins social.

Ainsi, le 17 juin 1971, pendant que les agents de son impérialisme faisaient la chasse à ceux qu’il voulait éliminer sous le prétexte de servir l’autre impérialisme, voici ce que déclarait son godillot Keita NFamara, ministre et membre de son Bureau Politique National depuis un quart de siècle, à l’ambassadeur “d’un pays ami” :

« Le peuple de Guinie apprécie hautement la compréhension qu’il a toujours trouvée auprès de votre pays et se félicite du concours qu’il lui prête corutammmt. »

L’unique journal du pays, Horoya, qui rapporte la cérémonie, précise que Keita N’Famara a chargé le diplomate d’être “l’interprète des sentiments de reconnaissance de notre part à son peuple et de la volonté du peuple guinénn et de son Gouvernement de préserver et d’accroître les bons rapports entre eux et nous”.

De qui et de quel pays s’agissait-il ? Chacun l’a deviné. Il s’agissait de S.E. Albert W. Sherer Jr., ambassadeur des U.S.A. en Guinée qui venait de signer un accord d’assistance des U.S.A. à la Guinée comprenant :

« L’importation dans notre pays de la farine de blé, du riz, du coton, de l’huile de soja et de l’huile de coton pour une valeur de un milliard cent soixante-six millions de francs guinéens pour l’année 1971. »

Depuis 1971 et bien avant, les rapports du socialisme de Sékou Touré et de l’impérialisme américain ont toujours été de ce genre ; très bons.

Voilà le vrai sens de sa révolution socialiste, quel que soit par ailleurs l’habit que lui fait son verbe acerbe.
Aujourd’hui encore, il vit des cadeaux et des livraisons de produits alimentaires par l’agence américaine “Food for Peace”. Je ne vous imposerai pas de chiffres. Vous les connaissez.
Quelques semaines après cette cérémonie que nous avons rappelée, il arrêtait l’ambassadeur Bangoura Karim, qui avait négocié ce cadeau auprès de “ses amis” américains, sous prétexte qu’il était leur agent et qu’ils lui avaient donné, à lui et à ses acolytes, plus de six millions de dollars pour renverser le régime guinéen. Nous avons déjà dit ce qu’il en était.

Les Etats-Unis et leurs alliés connaissent bien les cris et les récriminations anti-impérialistes de Sékou Touré. Us savent que tout cela ne les concerne pas car ils sont de ceux qui continuent à financer, mieux à alimenter son régime. Ils savent qu’avec lui, leurs intérêts, les intérêts de l’impérialisme, sont en d’excellentes mains, celles de “son socialisme”. Tout au moins jusqu’au moment où ses sévices et ses crimes n’avaient pas encore crevé le mur de silence et d’indifférence des Nations car, pour eux comme pour tous, le vase est plein. S’il se voilent les yeux, c’est pour continuer à exploiter en silence notre minerai et maintenir une présence dont Sékou Touré est le meilleur garant.

Celui-ci l’a montré en novembre 1977 lors du voyage de Robert MacNamara en Guinée. Pendant deux heures trente, il a crié son allégeance au capitalisme international tout en inondant son auditoire de formules confuses sur la dignité. Et en tendant ses deux mains pour recueillir le fruit de sa soumission.

Le socialisme de Sékou Touré n’est qu’un néo-stalinisme qui sert d’écran à la plus grande concentration capitaliste que notre pays ait connue 1. Ce socialisme là ne se préoccupe ni de développer le pays, ni de résoudre aucun des problèmes des populations guinéennnes.

Bien au contraire ; à la dérive depuis un quart de siècle, jamais notre pays n’a été aussi près de la catastrophe. Sékou Touré n’a rien réalisé en vingt-cinq ans de pouvoir qui soit digne des potentialités de notre pays et du dynamisme de notre peuple.

La capitale Conakry est, à l’image du pays, en ruines, sans eau, sans électricité, noyée d’immondices; un tas de vieilles batisses pré-coloniales le long de rues défoncées. Depuis 1958, Sékou Touré n’a construit aucun hôpital, aucun centre administratif, aucune école, aucun établissement, aucun ensemble urbain qui soit digne de nos sacrifices à son pouvoir.

Pire, le legs de la colonialisation est totalement tombé en ruines. Tous les observateurs sont d’accord pour attribuer la responsabilité de l’échec guinéen au seul régime qui a toujours donné la priorité au politique sur l’économique, aux fausses promesses sur les possibilités réelles, au verbiage et aux discours interminables, aux rassemblements exaspérants sur l’effort réel de renouveau, sur le travail productif.

La solution des problèmes les plus élémentaires de la vie quotidienne tourne au cauchemar pour tous les Guinéens. Tous les ans, Sékou Touré prêche l’autosuffisance. Tous les ans, la Guinée importe plus de produits alimentaires que l’année précédente. Chacun sait que les possibilités du sol guinéen sont considérables et à même de combler tout déficit en céréales.
Chacun sait aussi que la Guinée est l’un des rares pays africains dont le réseau hydrogaphique offre de réelles possibilités d’affranchissement de toute dépendance énergétique.

J.-C. Pomonti 2, dans une série récente de deux articles cite une “grande banque étrangère” qui résume ainsi la situation de la Guinée :

« La Guinée reste l’un des pays les plus pauvres d’Afrique. Les productions agricoles n’ont pas toujours retrouvé le niveau de 1958. La collectivisation et le maintien des prix aux producteurs à un faible niveau favorisent la contre-bande. »

De retour de Conakry, un autre journaliste français 3 a écrit à la même époque :

« Le Système d’encadrement et d’organisation de la production, qu’il est convenu d’appeler socialiste, n’a réussi nulle part en Guinée. Dans la brousse, les paysans pratiquent une économie de subsistance et les fermes agropastorales où vont travailler 10.000 étudiants sont un fiasco.
Faute de devises et d’entretien, les usines, rares, manquent de pièces détachées. Quant aux fonctionnaires mal payés qui affichent un zèle de façade en se proclamant “prêts pour la révolution”, la plupart d’entre eux ont perdu l’habitude du travail. »

Monsieur le Président, ce que voient et disent les observateurs est en-dessous de la vérité et de la réalité vécue par les Guinéens. Depuis 1960, l’agriculture, pour ne prendre qu’un exemple, est à l’origine de toutes les réunions et de tous les congrès du Parti-Etat de Guinée. Elle occupe la plus grande place dans tous les plans de développement lancés à la face de notre peuple par le régime de Sékou Touré. Ainsi, le dernier plan en date, le plan quinquénal 1981-1985 adopté en décembre 1980,mprétend consacrer le tiers de son budget au secteur agropastoral, soit 2,120 milliards de francs français sur un total de 6.400 milliards.
Ces chiffres laissent évidemment rêveur.

Mais à Conakry, on sait qu’il ne s’agit que de chiffres et on ne se fait aucune illusion sur les résultats qui ne différeront en rien de ceux des autres plans dans lesquels l’agriculture représentait “la priorité des priorités”.

Concernant l’industrie, en dehors des trusts de la bauxite dont nous avons parlés, il n’existe pratiquement plus rien dans un secteur pour lequel les lignes directrices de la politique de Sékou Touré ont été les suivantes avec une constance désarmante, malgré les échecs répétées des innombrables replâtrages :

  • des promesses et des intentions érigées en programme national
  • la mystique du verbe et du faste aux dépens du travail
  • l’irrationalité dans la conception des unités de production et la précipitation dans leur réalisation
  • la dimension extravagante et publicitaire de nombreuses entreprises
  • l’incapacité d’élaboration de solutions fiables
  • l’évolution dans un ghetto économique et l’inexistence de toute perspective d’exportation.

Monsieur le Président,
Comme le montre bien la citation que nous faisons en tête de ce chapitre, Sékou Touré est parfois le meilleur censeur de ses propres errements et de la société désarticulée qu’il tente d’ériger depuis un quart de siècle dans un siècle dans notre pays.
Cest cela aussi, le facisme. Tout en monopolisant le pouvoir aux mains d’un individu, il s’arroge le droit, sans vergogne et sans honte aucune, de trouver un bouc émissaire aux malheurs du peuple qu’il écrase de son carcan et de son incapacité.

L’histoire récente de notre pays est remplie d’exemples de ministres, de hauts fonctionnaires, de grands cadres techniques et d’officiers supérieurs, adulés la veille et donnés en holocauste à des foules abusées et chauffées à blanc pour cacher la responsabilité du “guide”, sauvegarder son “infaillibilité” et maintenir son charisme ; déshonorés puis immolés à la vindicte, à l’indignation et à la révolte des populations que le dictateur mystifie par des discours haineux et moralisateurs répétés jusqu’à l’extase.

Je ne vous prendrai qu’un exemple parmi beaucoup d’autres mais qui montre comment Sékou Touré, responsable unique de la gestion du pays depuis un quart de siècle trouve périodiquement d’autres coupables à la faillite de cette gestion.

Au terme du plan triennal en 1964, la misère était totale en Guinée, la nourriture introuvable. Le peuple, mobilisé, inventorié, sectorialisé et quadrillé depuis six ans se retrouvait face à une administration déjà déliquescente sinon totalement inexistante, des agents omnipotents du Parti et de l’Etat, qui avaient institutionnalisé le trafic et le népotisme.
Devant la grogne populaire, Sékou Touré désigna d’autres responsables, renforça le secteur étatique au détriment de toute initiative privée et édicta sa fameuse loi-cadre du 8 novembre 1964 qui marque l’une des étapes les plus noires de la descente aux enfers de notre pays. Une loi dont les douze points devaient être “le bréviaire du parfait militant” et avaient pour but de mettre définitivement en selle un régime en péril. Sékou Touré profita du désarroi des populations pour démasquer un ennemi imaginaire : “L’opportunisme, le racisme, l’exploitation et l’oppression deviennent les caractéristiques des rapports entre certains dirigeants indignes et nos masses laborieuses.”
Pour lui, les responsables de la catastrophe nationale étaient “certains éléments féodaux, les réactionnaires non reconvertis à la morale révolutionnaire qui se recrutent parmi les commerçants et les responsables politiques et administratifs… hauts fonctionnaires, directeurs et employés des sociétés et des entreprises d’état, les membres dirigeants des Comités, des sections, des fédérations qui se livraient au trafic”.

L’occasion lui était ainsi donnée de dénoncer un autre complot fabriqué de toutes pièces, d’immoler à ses foules quelques hauts cadres du Parti et de l’Etat et d’arrêter une masse innombrable de pauvres citoyens.

« En se rénovant, dira-t-il, notre Parti entend redevenir le Parti des incorruptibles. »

Dix-sept ans après, en novembre 1981, Sékou Touré est au pouvoir depuis près d’un quart de siècle. Le “Parti des incorruptibles” est devenu Parti-Etat. Sékou Touré est devenu “le stratège suprême”, le “guide”, “l’infaillible soleil de nos destinées”. Il garde une main de fer souillée de sang sur le pays. Il a informé, formé et réformé à loisir. Il a arrêté, torturé et assassiné à souhait. Il emprisonne à volonté, légifère sans partage ; fait et défait les fortunes de chacun et de tous à travers un parti et un Etat tout à sa dévotion.

Il a liquidé, dans le sang et dans les larmes “l’ennemi intérieur”, des hommes fidèles parmi les fidèles. Il contrôle le pays, du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest. L’ennemi extérieur, “l’impérialisme et ses agents”, les “apatrides guinéens et leurs maîtres”, sont cloués au pilori par une propagande haineuse et une diplomatie aussi mesquine qu’incapable.

Pendant quinze ans le responsable suprême a analysé, restructuré, supprimé ou radicalisé comme il le voulait. En un mot, dix-sept ans après l’échec, puis les décisions de 1964, le pays, plus que jamais à la botte du tyran, est encore au bord de l’abîme.
Que dit-il pour expliquer une fois de plus nos malheurs ?  Quelle catégorie désigne-t-il à la vindicte des populations ?
“Des anti-guinéens agissant tant à partir d’un certain pays européen (sous-entendez la France) que certains pays l africains (la Côte-d’Ivoire et le Sénégal).” Il en appelle une fois encore à la lutte pour “la vraie indépendance du peuple guinéen contre le colonialisme et le néocolonialisme” et à “la liquidation systématique des fléaux sociaux que constituent l’alcoolisme, la drogue, la dépravation, la corruption”.

Après un quart de siècle de pouvoir, si Sékou Touré n’a réussi à régler aucun des problèmes guinéens, il a fini, de son propre aveu, par plonger notre pays dans la drogue, la corruption et à faire des Guinéens un peuple de dépravés.

Aux mêmes causes, les mêmes effets. La Guinée, en 1981, dérivait toujours. Après la débacle de notre agriculture, littéralement laissée en jachère, la main-mise sans partage des trusts et des multinationales sur nos ressources minières, la dixième Conférence Economique Nationale venait de décider la mise à mort de l’O.C.O.F.I. (Office de Coordination Financière de l’Industrie), monstre créé tambour battant sur les cendres d’autres monstres bureaucratiques, et qui avait été présenté comme la suprême trouvaille pour sortir le pays du marasme.

L’économie guinéenne a été cotée à 262 dollars par habitant avec un taux d’accroissement négatif à la conférence des Pays les Moins Avancés (PMA) à Paris.

Ramenés au nombre d’habitants et au potentiel de notre pays, ces chiffres plaçaient la Guinée parmi les sept pays les moins développés du monde.

Devant ce gâchis général dans lequel se débattait notre pays, l’indifférence et le discrédit qu’il suscitait partout, son absence de toutes les concertations africaines et internationales, Sékou Touré n’a pas trouvé mieux que de dénoncer “les cadres véreux du Parti-Etat”, sa société de délinquants et la crise de moralité qui sont le fruit exclusif de son régime et de déclencher une nouvelle chasse à l’homme pour mieux se faire plébisciter pour un quatrième septennat, après avoir rempli une fois de plus ses geôles de citoyens innocents.

Monsieur le Président,
Il apparaît tous les jours, depuis toujours que l’anti-impérialisme de Sékou Touré n’est qu’un bluff. Il ne continue à l’évoquer que comme un évangile destiné à maintenir son charisme et une image fanée d’homme de gauche, qu’un fascisme camoufflé sous un pseudo-socialisme, a depuis longtemps estompée puis effacée.

Il est grand temps que l’on se rende compte de ce que Sékou Touré représente.
Il est temps que l’empire de désolation et de misère qu’il couve depuis un quart de siècle soit exorcisé. Il est temps que son pseudo-socialisme fait de haine, de démagogie et d’insolence soit dénoncé comme le cancer qu’il représente désormais au coeur de cette Afrique de l’Ouest qui n’aspire qu’à vivre en paix.

Nous craignons aussi que les générations qui ont grandi entre ses griffes n’aient été définitivement étouffées par sa politique obscurantiste. Nous craignons qu’elles ne sachent plus ce que sont la démocratie, la dignité et la liberté.
Nous craignons que cette jeunesse ne grandisse comme le sous-produit de son régime autarcique, sectaire et totalitaire et n’ignore à jamais les notions élémentaires d’humanisme et d’universalisme, qui caractérisent le vrai socialisme.
Nous craignons que la haine et les oeillères mises à leur éducation ne leur permettent plus l’ouverture aux valeurs réelles de la science et de la technologie.

Nous craignons enfin que Sékou Touré n’atteigne son objectif inavoué de perpétuer la balkanisation linguistique et la perversion des moeurs dans notre pays, et fasse des Guinéens des débiles intellectuels et des irresponsables à la remorque du reste de l’Afrique.

Nous craignons que tout cela n’arrive derrière la fumée d’un socialisme et d’un anti-impérialisme qui ne sont que les masques d’un régime de dictature caractérisée dans un pays ruiné.

Notes
1. Il s’agit en particulier des complexes miniers de la bauxite, dont :

  • la bauxite de Fria, depuis 1957, usine d’Alumine de Kimbo, Compagnie internationale pour la production d’Alumine. Association de f Élat guinéen (49 %)avec un consortium de
    sociétés occidentales Frialco (51%), dont les membres sont ; Noranda Aluminium (Canada), Aluminium Pechiney (France), British Aluminium, Alusuisseet V. Aluminium Werke (R.F.A.)
  • une voie ferrée de 145 km sur Conakry
  • La Compagnie des Bauxites de Guinée (CBG), depuis 1973 associant l’OFAB (Etat guinéen avec 49 %) et le Consortium des sociétés occidentales Halco (51 %) comprenant Alcam (Canada), Alcoa, Martin Marietta (Etats-Unis), PUK (France), V. Aluminium Werke (R.F.A.) et Alumetal (Italie)
  • 138 km de voie ferrée jusqu’à Kamsar
  • 8.000.000 de tonnes de bauxite par an
  • L’Office de Bauxites de Kindia (Débélé) Société de  droit guinéen. En fait financé par l’U.R.S.S. 98 km de voie ferrée jusqu’à Conakry. Commencée en 1974, production de 250.000 tonnes par an de bauxite. 90% de cette production va en U.R.S.S. pour amortir la dette guinéenne envers ce pays.
    2. Jean-Claude Pomonti, “La Guinée assagie” et “Dictateur au nom du peuple”. Le Monde,  7 et 8 juillet 1982.
    3. Yves Béheret, envoyé spécial à Conakry. Le Figaro, 25 juin 1982.

Chapitre précédent :  Constitution de façade, violation des Droits de l’Homme et perversion de la démocratie

A suivre

Sékou Touré : Droits violés, démocratie pervertie

Scène de torture au Camp Boiro, années 1970-72. Source: Association AVRE (Aide aux Victimes de la Répression en Exil)
Scène de torture au Camp Boiro, années 1970-72. Source: Association AVRE (Aide aux Victimes de la Répression en Exil)

Du même auteur La FEANF et les grandes heures du mouvement syndical étudiant noir

Sections précédentes dans cette série :
Sékou Touré et son régime
Sékou Touré : Gouvernement par le Complot et le Crime

Cette livraison contient le 6e chapitre de Sékou Touré, l’homme et son régime. Lettre ouverte au Président Mitterand. Paris : Editions Berger-Levrault. 1982, 106 pages, par feu Docteur-Professeur Charles Diané. La publication réfletait l’opinion de la communauté guinéenne et d’une partie de l’opinion publique française, opposées au rapprochement franco-guinéen. Lancé par Valéry Giscard d’Estaing, ce processus fut poursuivi par François Mitterand.

Alpha Condé, le candidat du R.P.G. à l’élection présidentielle de 2010 avait proclamé son intention de prendre la Guinée là où Sékou Touré l’avait laissée, c’est-à-dire un pays de jungle qui gémit sous la loi de la force, et qui ignore la force de la loi. Après un  second tour truqué, abitrairement et illégalement différé, il s’est fait  “démocratiquement élire” président. Depuis lors, il a tenu parole. Et le bilan, passé et présent, de sa gouvernance est éloquent. Il se réduit à une tentative délibérée — mais vaine — de replonger le pays dans “la dictature caractérisée” (L.S. Senghor) de Sékou Touré. Qu’on en juge : la violence verbale, physique et létale, l’attaque planifiée par lui-même contre sa résidence en 2011, le déni de justice et le procès téléguidé du Général Nouhou Thiam et de ses co-accusés — sans oublier ceux qui sont morts de torture —, l’autocratie, le culte de la personne, l’obsession minière, la négligence de l’agriculture, de la santé et de l’éducation, le népotisme, la coterie para- ou pseudo-conjugale, la médiocrité, l’incompétence, la mendicité étatisée, la corruption, la criminalité, l’insécurité, les rançonnements routiers, l’impunité, etc.
Plus de cent citoyens ont violemment péri dans des manifestations publiques pacifiques. Banalisés, les attentats et les assassinats sont monnaie courante. En voici une liste partielle :

  1. Aissatou Boiro, Directrice nationale du Trésor, assassinée en novembre 2012 à Conakry
  2. Amadou Oury Diallo, chef du protocole motorisé de l’UFDG, assassiné le 19 septembre 2014 à Conakry
  3. Thierno Aliou Diaouné, ministre dans la Transition de 1010, assassiné en février 2015 à Conakry
  4. Mohamed Ghussein, cadre des finances
  5. Chérif Diallo, journaliste, disparu depuis juillet 2105
  6. Elhadj Mohamed Diallo, journaliste, tué en février 2016

Note. A l’exception de M. Ghussein — dont le père ou l’oncle fut fusillé au Camp Boiro en 1971 — les cinq autres victimes sont Fulɓe-Halpular. Ce n’est pas là un fait du hasard.

En toute impunité ! Face à un système judiciaire inféodé à la volonté cynique du chef de l’Etat. Rédigé en 1982, le titre de ce chapitre va comme un gant, et son contenu s’applique à la lettre, au régime du “Professeur” Condé.
Tierno S. Bah

Dr. Prof. Charles Diané
Dr. Prof. Charles Diané

Constitution de façade, violation des Droits de l’Homme et perversion de la démocratie

« Si on veut avoir une politique efficace, il faut s’en tenir aux droits élémentaires de l’homme :droits de ne pas être assassiné, de ne pas être torturé, de ne pas être soumis à la question, de ne pas disparaître, d’avoir la liberté d’aller et venir…
Pour la Guinée, entre autres, il est certain que la violation permanente des Droits de l’Homme, entrave la reprise des relations. »
Jean-Pierre Cot, Ministre de la Coopération et du Développement. Jeune Afrique, n° 1126 du 4-08-1982.

Vous savez, Monsieur le Président, que depuis le 2 octobre 1958, date d’accession à l’indépendance de notre pays, près de trois millions de Guinéens ont tout abandonné, famille, titres, meubles, immeubles, biens divers et souvenirs pour fuir le camp d’oppression et de tyrannie qu’est devenue la Guinée. Ils ont tout abandonné sauf l’espoir de leur retour sur la terre natale. Car Sékou Touré a fini par transformer le pays en un vaste champ clos pour ses crimes, en un camp de concentration où la plus élémentaire des libertés humaines est abolie et où la violation flagrante de la constitution est quotidienne.

Aisaatou Boiro, directrice nationale du Trésor, assassinée le 9 septembre 2012 à Conakry
Aisaatou Boiro, directrice nationale du Trésor, assassinée le 9 septembre 2012 à Conakry

Le 10 novembre 1958, a été promulguée une constitution qui a été révisée en octobre 1961. Sans être un modèle du genre, elle reconnaissait aux citoyens toutes les libertés fondamentales.
Après son élection pour un quatrième septennat le 9 mai 1982, Sékou Touré a fait adopter une deuxième constitution qui n’est rien d’autre que les statuts du Parti Démocratique de Guinée, parti unique au pouvoir.
Après l’accession de notre pays à l’indépendance, Sékou Touré n’a eu qu’une hâte, anéantir les prérogatives de l’État pour l’abatre au profit d’un Parti tout puissant. Cette tendance au pouvoir absolu remonte aux débuts de son action politique.
En 1957, lorsqu’il n’avait qu’une infime parcelle de son pouvoir d’aujourd’hui, voici ce que lui écrivaient les responsables de la section de Mamou 1 de son parti unique, sous la signature de ses compagnons Pleah Koniba et Sékou Camara, disparu depuis dans sa trappe mortelle :

« L’élément principal de notre victoire (aux élections à l’Assemblée Territoriale) a été et reste notre foi inébranlable. La flamme de cette foi de l’amour du pays doit être maintenue en n’instituant pas une dictature au sommet, par la participation des organismes du parti aux décisions de celui-ci. » 2

La section de Mamou vola en éclats. Ses membres furent menacés et dispersés à travers le pays, après que Sékou Touré les eut remplacés par des hommes à sa botte. Ses amis l’avaient déjà classé comme un “dictateur au sommet”. Cétait mal le connaître que de lui dire certaines vérités malgré ses professions de foi réitérées.

Lire R.W. Johnson. “The Parti Démocratique de Guinée and the Mamou ‘deviation’”
— T.S. Bah

Un autre de ses compagnons fera la triste expérience de “la critique ouverte” plus de dix ans après ; le malheureux Magassouba Moriba, qui sera assassiné honteusement en janvier 1971 .

Tierno Aliou Diaouné, ancien ministre, assassiné le 6 février 2015 à Conakry.
Tierno Aliou Diaouné, ancien ministre, assassiné le 6 février 2015 à Conakry.

Monsieur le Président, je vous ai montré la valeur que Sékou Touré accorde à l’individu dans son système de gouvernement par le complot.

Ce sont ses propres amis américains, qui, révoltés par ses méthodes, ont démystifié son régime devant la Ligue Internationale des Droits de l’Homme et l’O.N.U. Voici ce que disent en particulier quatre anciens ambassadeurs des U.S.A., en Guinée sur ce régime qu’ils connaissent bien :

« … Parmi les droits de la Déclaration universelle des droits de l’homme qui ont été et sont encore violés d’une manière abusive en Guinée, et sur lesquels des preuves ont été réunies, nous avons :

  • Le droit à toute personne d’être libre et en sécurité et de ne pas être arrêtée, détenue ou exilée arbitrairement …
  • Le droit d’être considéré comme un être humain devant la loi, droit à un procès juste et public par un tribunal indépendant et impartial, pour déterminer ses droits et ses obligations et toutes accusations criminelles portées contre lui.
  • Le droit, quand il est accusé d’un délit criminel, d’être présumé innocent jusqu’à ce qu’on le prouve coupable selon la loi prescrite dans un procès public pour lequel il a obtenu routes les garanties nécessaires à sa défense.
  • Le droit à un effectif dédommagement des actes visant les droits fondamentaux qui lui ont été accordés par la constitution et par la loi …
  • Le droit de ne pas être soumis à un traitement ou châtiment cruel, inhumain ou dégradant…
  • Le droit de ne pas subir la discrimination raciale et la discrimination fondée sur l’origine nationale…
  • Le droit de protéger sa vie privée, sa famille, son foyer et sa correspondance contre toute ingérence arbitraire et contre toute atteinte à son honneur et à sa réputation…
  • Le droit d’entrer et de sortir du territoire, le droit à jouir de sa nationalité et le droit de ne pas en être privé…
  • Le droit de ne pas être dépossédé de ses biens…
  • La mère et l’enfant ont droit à une assistance et à des soins particuliers…

En conclusion, le tribut de la souffrance humaine dû au meurtre, à la torture, à la famine, au racisme et à la séparation des familles est inestimable, les organes des Nations Unies sur les Droits de l’Homme, sont l’unique recours pour arrêter les crimes perpétrés contre les Guinéens dans les prisons des Camps Boiro, Kindia et autres à travers la Guinée. C’est leur dernier espoir de croire qu’ils n’ont pas été abandonnés par l’humanité et que leur appel à la justice ne sera pas étouffé par la règle de la terreur instaurée par Sékou Touré. »

Lire le Mémorandum des quatre premiers ambassadeurs Américains en Guinée au Secrétaire général de l’ONU.
— T.S. Bah

Chérif Diallo, journaliste-reporter d'Espace TV, porté disparu à Conakry depuis le 23 juillet 2015
Chérif Diallo, journaliste-reporter d’Espace TV, porté disparu à Conakry depuis le 23 juillet 2015

Quand on sait que les auteurs de ce rapport sont des Américains qui ont été au service de Sékou Touré et de leur pays, on comprend le poids de telles accusations. C’était en juin 1977.
En octobre et décembre 1971, puis en janvier 1972, la Commission Internationale de juristes a dénoncé ce qu’elle a appelé en termes très mesurés “l’effondrement de la légalité en Guinée”, à propos de la suppression de la profession d’avocat en Guinée.

A la suite de la condamnation de son régime par la Ligue Internationale des Droits de l’Homme et de la transmission par cette même ligue au Secrétaire Général des Nations Unies, le 8 juin 1977, du dossier des violations flagrantes des Droits de l’Homme et des libertés humaines fondamentales en Guinée, quelles contre-preuves, quelles explications, ou quels démentis Sékou Touré a-t-il apportés jusqu’à ce jour, en dehors des déclarations récriminatoires de ses émissaires, l’insolence et l’hystérie caractérisées de ses propres réactions.

Elhadj Mohamed Diallo, journaliste
Elhadj Mohamed Diallo, journaliste

Des preuves ont été réunies, tant par les Guinéens eux-mêmes que par la Ligue Internationale des Droits de l’Homme et Amnesty International, pour dire quels droits sont violés par Sékou Touré.

Vous le savez bien, Monsieur le Président, puisque c’est au cours de la préparation du Congrès de votre Parti en juin 1977 à Nantes que le dossier des Guinéens sur les violations des Droit de l’Homme dans leur pays vous a été remis.

Craignant la condamnation qui allait s’en suivre par vous et vos amis, Sékou Touré, très opportuniste comme toujours, a déclenché une vaste campagne de mensonges et de calomnies pour proprement noyer le poisson. Cet épisode récent de vos relations que brièvement par ailleurs fini par vous convaincre, si cela était encore nécessaire, du caractère véritable de ce régime.

Sékou Touré vient de faire une fois de plus la preuve de son
indifférence à l’égard de notre peuple et de l’opinion internationale en institutionnalisant son pouvoir personnel dans une constitution nouvelle qui est abusive et scandaleuse.

Si la première constitution de notre pays, malgré la hâte apportée à la faire et les lacunes qu’elle comportait, accordait en principe les libertés civiles, politiques et syndicales ou encore les droits économiques et sociaux aux citoyens, la deuxième constitution entérine et légalise tous les abus du pouvoir personnel. Elle impose le statut du Parti de Sékou comme constitution à notre peuple ; elle officialise l’abrogation de la démocratie et des libertés, étrangle notre peuple dans Je carcan du Parti de Sékou Touré et l’étouffe dans le labyrinthe bureaucratique de son Etat.

Sékou Touré s’est ainsi fabriqué une constitution sur mesure en intégrant définitivement l’Etat guinéen à son Parti privant ainsi le citoyen guinéen de toute initiative. Ce faisant, il a érigé en institution une réalité que l’opinion nationale et internationale ne cesse de dénoncer depuis deux décennies.

C’est dire sa désinvolture devant les critiques et les récriminations contre son régime.

C’est dire aussi le manque de sérieux d’un homme qui n’a jamais respecté ses engagements et qui se ne préoccupe que de la consolidation de son pouvoir personnel, au moment même où tout laissait croire à un assouplissement du régime, et où vos propres efforts tendaient au rétablissement de relations normales entre la France et la Guinée.

Monsieur le Président, notre dénonciation de Sékou Touré sur le plan des droits de l’homme ne peut laisser personne indifférent. Surtout pas l’opinion française, dont le nouveau pouvoir s’est exprimé sans détour par la voix de votre Premier Ministre Pierre Mauroy, le 8 juillet 1981, devant l’Assemblee Nationale :

« Dictatures, oppressions restent la règle dans de vastes contrées du globe. La France ne restera pas sourde aux cris des hommes baillonnés. Elle luttera pour que tombent les chaînes. »

A la veille de votre récent voyage en Afrique, votre Ministre Jean-Pierre Cot a précisé :

« En matière de droit de l’homme, il y a le respect des droits fondamentaux : de vivre, d’aller et de venir, de ne pas être soumis à la torture… Là-dessus nous sommes intransigeant. »

Au mois d’août, il a précisé votre point de vue sur la Guinée dans une interview que je rapporte par ailleurs.

Nous connaissons votre sensibilité, celle de vos amis politiques et celle des Français sur ces droits dont la conquête et la sauvegarde ont fait l’objet des batailles et des plus grands sacrifices des Français, et dont les hauts faits remplissent toutes les pages de l’Histoire de votre pays.

La France du Général de Gaulle a traité la Guinée de Sékou Touré avec hauteur et mépris. Celle de Pompidou a réalisé ce qu’elle représentait comme danger, mais n’a pu agir. La France de Giscard d’Estaing a, par orgueil, remis Sékou Touré en selle contre l’opinion guinéenne. Elle en a été pour ses frais au moment où elle allait commettre la suprême insulte à notre peuple : pavoiser Paris aux couleurs du Dictateur guinéen.

La France socialiste d’aujourd’hui, la vôtre, Monsieur le Président Mitterrand, après tout ce qu’elle a dit qu’elle fera pour que triomphent la liberté, la justice et la démocratie en France et dans le monde ne peut, nous en sommes sûrs, cautionner aujourd’hui ce qu’elle condamnait et abhorrait hier.

Pour cette opinion là et pour l’opinion européenne dont le Parlement “a demandé au gouvernement guinéen de respecter sa promesse de libérer tous les détenus politiques”, des preuves irréfutables de la “violation permanente des droits de l’Homme en Guinée” existent et suffisent à condamner ce régime.

Pour ne prendre que cet exemple, à la France et aux Français, nous avons dit clairement que nos frères, époux de Françaises, avaient été tués par Sékou Touré. On ne nous a pas cru. On a préféré se réfugier derrière les mensonges de Sékou Touré. Il est ainsi apparu en janvier 1982 que Sékou Touré avait menti à Giscard d’Estaing en promettant de les libérer, qu’il a menti à Guy Penne, votre émissaire à Conakry, qu’il a menti aux Français et à la France. Il a surtout montré le peu de cas qu’il faisait de la vie humaine et de la morale qui régissent les rapports entre nations et la vie internationale.

Il vous appartient, Monsieur le Président, de demander des explications sur ces faits et sur tant d’autres. Au nom de tous les principes qui vous sont chers et au nom de notre peuple, nous savons que vous le ferez afin que les nouvelles relations que vous souhaitez avec notre peuple soient établies dans la clarté et en conformité avec toute votre action en faveur de l’Homme, de sa liberté et de la justice. Pour tout cela, nous affirmons que Sékou Touré ne peut être votre partenaire, ni le partenaire loyal de la France.

Quant à la démocratie qui caractériserait le régime guinéen, elle met son chef au-dessus de la mêlée ; le peuple est souverain à travers lui. Il décide pour lui et de lui. Le droit à la parole est devenu le devoir d’applaudir ; car ses succès à lui, il ne les mesure qu’à l’ampleur des applaudissements. Sa perversion a ravalé la démocratie au niveau des marches folkloriques et des innombrables meetings où les gens sont amenés par la force ; et où la claque est orchestrée par les mises en scène de ses interminables discours.

La justice qu’il a instituée au niveau des organismes de son parti n’est elle-même qu’une épouvantable caricature. Il est en effet trop facile de rassembler des individus, d’en faire des juges, de les haranguer, de les menacer et de les amener à s’associer à tous les crimes. Tous ces gens-là ne représentent rien à ses yeux. Il ne s’est encombré ni de formalités, ni de constitution pour arrêter, en juillet 1971 une grande partie de ces députés godillots qu’il fait et défait à loisir après les avoir accusés de tous les maux d’un pays pourtant à sa seule botte.

Monsieur le Président, Sékou Touré a cru consolider son pouvoir pour diriger indéfiniment le peuple de Guinée en anéantissant les élites traditionnelles de notre pays, les dirigeants militaires, religieux, intellectuels, sociaux et économiques.

Il a cru, Monsieur, qu’en employant la force brutale pour faire ployer le peuple et se débarrasser des cadres, il serait plus puissant. Il croit qu’en transformant les statuts de son parti en constitution de l’État, il immortalise son pouvoir. Mais il se trompe.

Prince de la terreur, de la délation et de la violence, il se donne l’impression d’être vénéré, d’être honoré alors qu’il est haï par notre peuple et universellement déconsidéré. Il est sur la voie de garage où l’ont mené ses pratiques inhumaines et sa barbarie à peine camouflée sous le masque ignoble d’un pouvoir totalitaire qu’il ose appeler démocratie ; et ses récriminations perpétuelles contre tous et tout.

Monsieur le Président Mitterrand, d’autres chefs, à travers le monde avaient habillé leur racisme, leur haine et leurs instincts sanguinaires du terme de démocratie et de socialisme national Vous savez ce qu’il en fut et comment ils finirent. Ils furent écrasés par la puissance irrésistible des forces démocratiques du monde entier. Car la soif de liberté et de justice des peuples ne peut être longtemps étouffée.

Le germe raciste et haineux que Sékou Touré a essayé de semer en Guinée ne poussera jamais. L’Afrique et le monde savent désormais ce que cachent ses cris, ses sermons décousus et ses allégeances fallacieuses à une prétendue démocratie.

Ne croyez pas un mot de ce qu’il vous dira. Il essayera de vous tromper vous qui l’avez vu naître à la politique. Il ne peut être votre partenaire, même si les intérêts de quelques Français vous le dictent ! Après avoir détruit notre pays, muselé notre peuple et dénaturé la démocratie à son seul profit, il veut se servir de vous et de la France comme nouveau tremplin à son pouvoir ; au mépris des intérêts de notre peuple et de ceux de la France.

Notes
1. Mamou : ville du centre de la Guinée.
2.  Lettre n° 126, RDA, sous-section Mamou, en date du 2 août 1957.

Chapitre précédent : Sékou Touré : le “complot” et le crime comme moyens de gouvernement

A suivre

Sékou Touré : Gouvernement par le Complot et le Crime

Scène d'inauguration à Guéckedou. 1960. De gauche à droite : Mohamed Kassory Bangoura, Fodéba Keita, Sékou Touré, Toumany Sangare.<br /> Second rang : Saifoulaye Diallo et Capitaine Kaman Diaby (derrière Sékou Touré)
Scène d’inauguration à Guéckedou. 1960. De gauche à droite : Mohamed Kassory Bangoura, Fodéba Keita, Sékou Touré, Toumany Sangaré.
Second rang : Saifoulaye Diallo et Capitaine Kaman Diaby (derrière Sékou Touré et Toumany)

Du même auteur La FEANF et les grandes heures du mouvement syndical étudiant noir

On trouvera ici la suite de Sékou Touré, l’homme et son régime. Lettre ouverte au Président Mitterand. Paris : Editions Berger-Levrault. 1982, 106 pages, par feu Charles Diané. Publié en 1982, le document faisait écho aux protestations de la communauté guinéenne et d’une partie de l’opinion publique française, qui rejettaient les circonstances du rapprochement franco-guinéen. Lancé par Valéry Giscard d’Estaing, ce processus fut poursuivi par François Mitterand. A la fin de cette série je compte rédiger une rétropective sur les ouvrages politiques et la personnalité publique du Docteur-Professeur Charles Diané.
Cette livraison contient le chapitre 5 de la letre ouverte. La première partie regroupe les quatre premiers chapitres.
Tierno S. Bah

Dr. Prof. Charles Diané
Dr. Prof. Charles Diané

Le “complot” et le crime
comme moyens de gouvernement

« Mieux vaut, sous une dictature, tuer père et mère que mal penser. Parler, écrire, agir contre le pouvoir personnel constitue un crime majeur ».
François Mitterrand. Le coup d’Etat Permanent, page 193

Monsieur le Président,
Lorsqu’on évoque le régime de Sékou Touré, ce sont les mots faillite, prison et complot qui reviennent.

Tout le monde sait que le complot est et a toujours été pour lui un moyen de gouvernement puisqu’en réalité, et contrairement à ce qu’il essaie de faire croire, il a depuis longtemps perdu la confiance des Guinéens. Lui qui n’a jamais eu confiance en aucun d’entre eux.

La faillite expliquée par le complot ; le complot servant à décapiter le (…) et monopoliser le pouvoir, telle est déjà l’histoire que le peuple de Guinée a écrite de son sang et de l’exil de ses meilleurs enfants.

Depuis 1961, chaque année, chaque catégorie de Guinéens a connu son complot, grand ou petit. Chaque année, la rage démentielle de Sékou Touré a englouti des Guinéens, beaucoup plus que tous les colonialismes et que tous les impérialismes qu’il accuse, et qui furent pourtant ses chevaux de Troie, pour prendre et conserver le pouvoir.

Les arrestations, les perquisitions, les exactions, les humiliations publiques, ne se comptent plus. Son pouvoir en est nourri, souillé et pourri.

Nous nous souvenons comme si c’était hier de l’avocat Diallo Ibrahima, arrêté injustement en 1960 après la suppression de la profession d’avocat, torturé et fusillé dans un petit bois entre la gare et la ville de Dubréka. Il était accusé d’avoir “comploté” avec quelques autres cadres, au sein du Parti même. Nous nous souvenons de Touré Fodé, ce jeune pharmacien qui expirait à la morgue de l’hôpital Donka en mars 1960, au moment même où Sékou Touré proclamait son innocence à l’autre bout de la ville. Il était resté enchaîné dix jours, sans manger ni boire. Il avait été battu, torturé afin qu’il avouât des fautes qu’il n’avait pas commises. Sa seule faute était d’être l’ami de Maître Diallo. Nous nous souvenons aussi de l’ingénieur Diallo Yaya, mort à Paris des suites d’une incarcération injuste et inhumaine.

Nous nous souvenons de Elhadj Mohamed Lamine Kaba,  l’imam de la mosquée du quartier Coronthie de Conakry, sur le dynamisme et le rayonnement duquel Sékou Touré s’était appuyé pour implanter son Parti dans la capitale, avec l’appui de Yansané Sékou Yalani et de Camara Bengali. L’imam a été accusé, arrêté et tué. Camara Bengali condamné à perpétuité est décédé des suites de sa détention. Quant à Yansané, libéré après huit ans de prison, il est définitivement aveugle. Nous nous souvenons de tous ces innocents dont le sang a arrosé le pouvoir tout neuf de Sékou Touré, et dont il a donné la souffrance en offrande aux dieux de sa gloire.

Cétaient ses débuts. Les premiers martyrs ont servi à nourrir ses fétiches et à roder ses appareils de répression. Nous croyions que le chagrin et le désespoir des Guinéens, leur silence apeuré l’auraient freiné sur le chemin de cette perdition, du déshonneur et de la plus monstrueuse forfaiture que l’Afrique ait connue.

Hélas, Monsieur le Président ! Sékou Touré s’est entêté à gouverner par le crime. Rivé à son pouvoir tous les jours plus sanglant, il a continué à écraser notre peuple pour mieux s’asseoir. Ce fut l’asservissement à défaut du consentement.

Sékou Touré a oublié aujourd’hui tous ceux qu’il a déshumanisés et tués dans ses prisons et qui, pour la plupart, avaient beaucoup sacrifié à la cause sacrée de leur pays et de l’Afrique, ou qui avaient espéré qu’il serait à la hauteur des sacrifices qu’ils avaient fait pour sa propre ascension et son propre pouvoir.

Ceux qui ont pu ramper, décharnés, défigurés, aveugles, sourds ou muets, et sortir de ses geôles bestiales ; ceux qu’il a dû relâcher l’accusent tous les jours du fond de leur misère. Leur seule vue parle au Peuple de Guinée quand leurs familles ont pu, par miracle, leur faire vivre cette vie végétative qui est désormais la leur. Toutes ces voix d’ombre et de silence, morts enterrés et morts vivants, l’accusent. Nous ne citerons pas de noms. Le temps de leur réhabilitation est proche. Et ils surgiront car ils parleront encore plus demain qu’aujourd’hui dans un procès qui ne sera plus le leur, mais celui de Sékou Touré. Leur procès à eux tous comme leur calvaire n’aura été que le procès et le calvaire que lui tout seul aura fait au Peuple de Guinée.
Monsieur le Président, les crimes qui ont mis l’Empereur Bokassa au ban de l’humanité et qui ont fait l’objet d’un déchaînement sans précédent de la presse internationale ne représentent en fait que peu de chose à côté de ce qu’a souffert le peuple de Guinée, du fait du “Responsable Suprême de la Révolution”, le “Leader sans bornes”, “l’Infaillible Guide de nos destinées”, le “Digne Stratège” Ahmed Sékou Touré, “Commandant en chef des forces armées révolutionnaires”, et maintenant “arbre éternel de l’Afrique”. A côté des grands massacres connus, je ne vous citerai que quelques forfaits dont seul le peuple de Guinée se souvient encore.

  • Au lendemain de l’indépendance, Timbi-Madina, un village de la région de Pita a été pulvérisé par un détachement de l’armée, dépéché d’urgence de Conakry à la suite d’un simple malentendu entre le commandant de la Région, Baldé Siradiou, et les populations. Il n’y eut que deux rescapés, deux anciens militaires.
  • Une dizaine de femmes ont été obligées de défiler nues dans les rues de Conakry, à la fin de l’année 1964, pour des pécadilles. Cette humiliation profonde suivie d’emprisonnement arbitraire en a fait des aliénées.
  • Plus de 300 jeunes, désignés sous le vocable de “faux chômeurs” sont morts d’asphyxie dans les étroites cellules du camp militaire Alpha Yaya, à Conakry, en 1965. La police les avait ramassés à travers la ville, sur son ordre, afin d’arrêter les mouvements que la pénurie alimentaire avait spontanément suscités au sein de la population.
  • De respectables dames, mères de famille pour la plupart, ont été déshabillées et déchaussées par des miliciens dans les rues de Conakry, en pleine journée, sous prétexte qu’elles portaient des soutien-gorges et des chaussures hauts talons ; autant d’effets bannis par la “Révolution”, parce que “puant l’impérialisme occidental”.
  • Des gouverneurs de régions ont battu à mort ou fait emprisonner d’innocents paysans. Ainsi le pauvre Manson a été tué à Pita par le gouverneur Sagno Mamadi en 1963, qui s’est par la suite approprié sa femme. Certains de ses représentants dans les provinces avaient de véritables fosses aux serpents. Celle de Beyla est la plus célèbre.
  • 80 détenus du Camp  Boiro, dont l’ancien ministre de l’Intérieur, Bama Marcel Mathos, extraits de force de leurs cellules, ont été exécutés dans la nuit du 17 au 18 octobre 1971. Ce convoi sera baptisé  “Train 80” par les rescapés de cette bastille qu’est devenue Boiro.
  • En octobre 1978, lors d’une rencontre de football opposant le Hafia de Conakry au Vita-Club de Kinshasa, dans le cadre du match aller des demi-finales de la coupe d’Afrique des clubs champions, des enfants âgés de 9 à 15 ans — 40 selon des témoins oculaires, 23 d’après le pouvoir — ont péri asphyxiés dans des véhicules cellulaires des forces de l’ordre. Ils portaient sur leur corps des traces de fouet et d’autres sévices. Les policiers les avaient arrêtés, frappés et jetés dans ces véhicules en leur reprochant d’avoir resquillé pour entrer au stade. La nuit, la population de Conakry, indignée par cet assassinat massif de mineurs, a pris d’assaut le commissariat de police principal de la ville. La même nuit, les victimes ont été enfouies dans une fosse commune sans que les parents aient pu voir les corps.

La rumeur du crime rituel destiné à redorer le blason du tyran circule encore à propos de cette tuerie d’enfants. Aucun procès n’a été fait aux responsables car ils étaient commandités par Sékou Touré lui-même.

  • Officiellement, 120 militaires, tous grades confondus, ont été exécutés de 1964 à 1972, auxquels il faut ajouter 80 autres fusillés dans la nuit du 28 au 29 septembre 1971, vers 3 heures du matin, au pied du Mont Kaloulima, à une quarantaine de kilomètres de la capitale.
  • De 1970 à 1976, il y aurait eu 25.000 disparus dans les différents camps : morts assassinés, par inanition, par manque de soins, ou de sous-alimentation… Ce nombre n’inclut pas les 170 extradés de la Gambie, les extradés de la Mauritanie, de la Sierra Léone (plusieurs dizaines}, les kidnappés du Libéria. Ils ont tous été exécutés sans le moindre jugement.Ce ne furent là que de petits crimes pour le rituel périodique. Les “complots” ont rythmé les temps forts du régime. Ces complots auraient été imaginés, payés, organisés et exécutés pêle-mêle par les Etats-Unis, qui le financent grassement, la France, l’Allemagne, l’U.R.S.S. Tous les pays limitrophes ont été, à un moment ou à un autre, le point de départ, disons les agents de ces multiples complots que seule son imagination démentielle a fabriqués.

Pauvre de nous. Pauvres Guinéens, que Sékou Touré met un jour à la pointe du combat de la réhabilitation africaine et, le jour suivant, à la remorque de quelqu’un ou de quelques-uns pour imaginer, organiser et exécuter des complots. Ainsi, lorsque les problèmes s’accumulent et l’étouffent, il trouve des boucs émissaires, des agents toujours mûs du dehors ; des bras au service de cerveaux étrangers.

Les Guinéens ? Des décérébrés, des aliénés et des indignes. Un peuple d’agents de l’étranger. De qui furent-ils donc les agents pour le porter au pouvoir ?

En 1961, le Syndicat National des Enseignants, au cours de son Congrès à Mamou, proteste contre l’anarchie qui s’installait déjà au sein de l’éducation nationale sur le plan du matériel comme sur celui des programmes. Une discussion s’engage entre le Bureau Politique du Parti, déjà unique, de Sékou Touré et les membres du Bureau Syndical. A la force des arguments des enseignants, Sékou Touré oppose l’argument de la force : le complot.

Les dirigeants des Enseignants guinéens furent arrêtés et incarcérés et les syndicats définitivement décapités. Des hauts cadres comme Fofana Ibrahima, Président de la Cour d’Appel, Baldé Mountagha, professeur, Baldé Hassimiou, Directeur du Budget, furent arrêtés. Les responsables des enseignants : Bah Ibrahima Kaba, Keita Koumandian, Mamadou Traoré ‘Ray Autra’, Djibril Tamsir Niane, furent arrêtés et restèrent entre trois et six ans en prison.

Certains cadres africains venus aider notre jeune République furent églement incarcérés, comme le sénégalais Niang Seyni. D’autres, comme l’ingénieur sénégalais Sali Khalidou, le mathématicien Abdou Moumini (Niger), l’historien voltaïque (burkinabe) Joseph Ki Zerbo et le philosophe antillais Mac Laurain échappèrent de justesse à la vindicte de Sékou Touré.

En 1965, Mamadou “Petit” Touré, un jeune Guinéen que Sékou Touré avait fait venir de Côte d’Ivoire et à qui il avait donné les meilleures chances de réussite en Guinée, s’était acquis une grande popularité à Conakry. Comme Directeur de la Sonatex (Société Nationale chargée de l’importation et de la commercialisation du Textile), il avait une grande clientèle dans toute la Guinée. Fort de ce prestige et des mouvements de mécontentement qui se manifestent alors dans tout le pays, il décida de créer, conformément à la Constitution, un parti, le PUNG (Parti de l’Unité Nationale de Guinée, dont les statuts sont datés du 9 octobre 1965). Le lendemain du dépôt du statut de son Parti, il est arrêté et accusé de complot. Il est frappé, torturé au courant électrique et mis à la diète complète. Il meurt d’inanition au Camp Camayenne (devenu Camp Boiro en 1969). L’arrestation et les tortures de ses frères Moussa et Kélétigui, sont suivies d’une grande rafle parmi les officiers de l’armée de terre.

Sékou Touré procède à des exécutions massives au Mont Kakoulima. Ainsi mourrurent le Commandant Mamadou Keita, l’adjudant Bayo et de nombreux autres officiers.

L’hystérie de ses massacres et le vrai tournant de son régime débutent en 1967. Au moment du huitième congrès de son parti, au mois de septembre de l’année 1967, la Guinée est entièrement isolée. Son régime est une fois de plus au fond de l’abîme. La situation économique frise la catastrophe, car les slogans n’ont jamais nourri personne. Les denrées les plus courantes sont introuvables. Les caisses de l’Etat sont vides. Il ramasse les dernières ressources du pays et concentre les pouvoirs entre ses mains. Le voilà “Responsable Suprême de la Révolution”. Quel euphémisme ! Après ce congrès, il tente en vain de briser le glacis qui l’enserre et l’étrangle. Son appel du pied au Général De Gaulle est suivi d’une réponse cinglante. “Quand il y aura un Etat en Guinée, je le reconnaîtrai”. Ses espoirs sur le plan international s’effondrent rapidement. Sauf du côté de ses amis américains, qui savent depuis longtemps prévoir et interpréter ses hypocrites éclats de voix. Un coup de gueule et dix mains tendues ! Il se tourne opportunément vers ses voisins immédiats.
Il fait venir Senghor à Labé, Tubman à N’Zerekoré et Modibo Keita à Kankan. A coup de manifestations, de grands discours encenseurs et de folklore, il essaie d’arranger ses affaires. Senghor, particulièrement actif et enthousiaste, essaie de ramener en vain de Gaulle et Houphouët-Boigny à renouer avec lui. Il a compris depuis — oh combien ! Les autres, polis, écoutent, discourent, font trois tours et puis s’en vont.

A la conférence de Monrovia, en avril 1968, Sékou Touré n’hésite pas à s’humilier devant l’envoyé du “traître” Ankrah, successeur de Nkwamé Nkrumah. Bien sûr, en 1966 son opportunisme a pu voir un “Co-Président de Guinée” en N’krumah, dont la chute portait un frein à ses objectifs immédiats et à son ambition effrénée de domination. Ce ne sera pas la première volte-face, ni la première fois qu’il aura sur les bras un chef d’Etat déchu et son successeur.

En juillet 1968, les résultats de cette vaste prostitution internationale et africaine sont nuls. Personne ne le prend plus au sérieux. On le laisse à sa révolution et à son verbiage.

Alors que la situation intérieure guinéenne est devenue dramatique, il lance sa “Révolution Culturelle Socialiste” en août 1968. Cela lui donne l’occasion d’une agitation monstrueuse à travers tout le pays. Il fait regorger Radio Conakry, son unique journal Horoya et les rues de nos villes de citations interminables, plus démagogiques les unes que les autres. Tout le peuple est soumis au rythme infernal de cette nouvelle propagande.

L’embrigadement des masses est assuré par une certaine jeunesse dévoyée, spécialisée dans la délation, le noyautage, et la répression. Les élèves et les étudiants sont envoyés dans les champs, dits “’Centres d’Enseignements Révolutionnaires”. Plus tard, on les appellera “Facultés d’Agronomie” ; des facultés pour rien, sorties tout droit de l’imagination abstraite et prétentieuse de Sékou Touré pour abrutir notre jeunesse. Trois mois de ce vacarme ne suffisent pas à dissiper le malaise.

Et puis vint la nouvelle de la chute de Modibo Keita, le 19 novembre 1968, à Bamako. Le Président du Mali, compagnon de longue date de Sékou Touré, venait d’être renversé par sa propre armée.

Cette nouvelle trouve Sékou Touré en train d’annoncer en grande parade processionnelle à Kindia la conclusion d’un accord avec les États-Unis pour le financement de l’exploitation des bauxites de Sangaredi, et de promettre monts et merveilles à des foules exaltées par ses slogans. Dans un meeting floklorique, lui le prétendu socialiste, lui le révolutionnaire, lui le prolétaire,  il présentait la plus grande concentration capitaliste de l’Ouest Africain (les multinationales qui exploitent la bauxite en Guinée, et Lamco (Liberian-American-Swedish Mining Company), multinationale qui exploite le fer à la frontière guinéo-libérienne) comme le suprême salut pour son régime révolutionnaire, pur et dur. Oh paradoxe ! Plus que jamais, ce jour là, il y a, d’un côté, lui, son pouvoir total, sectaire et solitaire, apeuré, inquiet et néanmoins arrogant ; de l’autre côté, le peuple de Guinée. Aux écoutes de Bamako, où un autre pouvoir dit révolutionnaire, socialiste et tout, venait de tomber. Sékou Touré se dit qu’il faut faire quelque chose. L’armée guinéenne, alors puissante et respectée, est immédiatement mise sous la coupe du Parti qui entreprend de créer des Comités dans les casernes. Ce n’est évidemment pas pour plaire aux cadres militaires, qui ne se gênent pas pour le dire. Dans l’énervement d’un pouvoir qui se sent menacé, il se surpasse. Le pays est quadrillé de barrages ; le bourrage idéologique devient hallucination. La Voix de la Révolution fulmine contre les militaires, ceux du Mali (ce sont les mêmes aujourd’hui encore!) autant que ceux de Guinée. Sa rogne et sa grogne n’ont plus de borne. Le pouvoir paraît lui échapper. Un homme n’a qu’à lever le petit doigt et il tombe. Cest Kaman Diaby, chef d’Etat-Major Adjoint. Cela indispose et effraye Sékou Touré. Le moyen qu’il va trouver a fait ses preuves. Il va inventer un complot.

Au préalable, il va essayer de désamorcer ce qu’il croit être la bombe “Kaman”, en faisant intervenir ses amis. Il le traîne devant son tribunal familial de Faranah, ville d’où Kaman Diaby et Sékou Touré sont originaires. Kaman, manifestement inconscient des intrigues de Sékou Touré est d’une fidélité sans partage à sa personne. Il vient d’être nommé secrétaire d’Etat à la Défense. Mais ce n’est là qu’une tactique de ce dernier, qui pense qu’il constitue un danger à éliminer. L’abcès est trop mûr. Voilà comment naît dans son cerveau machiavélique l’idée du complot. Quelques officiers parachutistes, vexés par les brimades des autorités locales de Labé (au Nord de La Guinée) lui donnent l’occasion d’échafauder en février 1969 un complot militaire. Bâ Mamadou, un ami intime de Kaman, actuellement en exil à Abidjan, devient “l’éminence grise” du complot, à qui il trouve des “liaisons directes” avec les autorités du Mali. Il condamne Bâ à mort, heureusement par contumace. Puis, oublieux de ses récriminations de la veille contre les vainqueurs de son vieil ami Modibo Keita, il tombe dans les bras du lieutenant Moussa Traoré, nouveau chef de l’Etat malien. Kaman Diaby devient “le pivot du complot, chargé de mission par la France” … depuis 1958. Que d’infamie recouvre cette terminologie de circonstance !

Keita Fodéba, un autre fidèle parmi les fidèles, l’inquiète par son emprise sur l’armée. Il devient le “cerveau du complot”. Après l’éminence grise, le pivot, le cerveau, il lui faut bien sûr un “idéologue du complot” et une “source de financement”. Ils sont trouvés en Fofana Karim, haut-cadre de l’Etat, et Baïdi Guèye, parent de Bâ Mamadou. Plus tard, en 1971, il trouvera qu’il ne s’agissait là que de bras mûs par les milliers et les milliers de dollars des États-Unis, et surtout la “5e colonne S.S. Nazi Ouest-Allemande”. Et devant le “Conseil National” de sa révolution. transformé pour la galerie en “Tribunal Suprême”, on assistera à des condamnations extravagantes, après l’audition de bandes magnétiques extorquées par la torture. Il osera même annoncer que Barry Diawadou a été condamné à mort parce qu’il aurait reçu des autorités ivoiriennes “des déclarations injurieuses contre la Guinée” ; que le Docteur Bah Thierno Sabitou,
frère cadet de Bâ Mamadou, universitaire talentueux et technicien de haut niveau, fut condamné à 20 ans de prison (puis à mort en novembre 1970), parce qu’on aurait “saisi dans ses archives une lettre de l’inspecteur de police Kindo Touré” ; l’expéditeur de la prétendue lettre n’a été condamné lui, qu’à cinq ans de prison. Sékou Touré écrira et annoncera que le caporal Dramé Mohamed a été condamné à perpétuité “parce qu’il a donné des conseils à (l’adjudant-chef) Keita Namory, haut-cadre de l’armée guinéenne”.

Je n’en finirais pas de citer les motifs et les mesquineries de ses grands crimes. Nous croyions que devant la réprobation nationale il s’arrêterait. Ce ne furent hélas que des prémices.

Après 1969 vient la vaste rafle nationale de janvier, juillet et août 1971, dont l’occasion et le prétexte lui furent donnés par le “débarquement” de novembre 1970. Quelle aubaine que cette opération ratée. Et quel gâchis pour les Guinéens.

En juillet 1971, nous avons assisté, sur les antennes de Radio-Guinée dans tous les dialectes, à une valse de retransmissions de bandes magnétiques devant un tribunal nouveau genre. Pour Sékou Touré, dont le cerveau ne tarit pas de trouvailles, c’est le pays tout entier qui fut érigé en tribunal. Le “peuple tout entier sera juge”. Juge de quoi et pourquoi faire ?

Pourquoi s’est-il donné tant de mal ? Puisque tant d’argent avait été donné à tant d’individus par tant de nations ennemies contre lui tout seul, qu’avait-il besoin d’un tribunal pour sévir ! Lui qui avait tous les pouvoirs, y compris celui de mentir, de torturer et de tuer à sa guise ! Il accusera ses amis, les cadres intellectuels, les compagnons du parti, ses plus fidèles militants, d’avoir accompli les actes les plus invraisemblables. Bangoura Karim, pour ne donner qu’un exemple, qui est passé au confessionnel de la Voix de la Révolution le 24 août 1971, s’est frappé la coulpe pendant une heure et demie, en français, en malinké, en soussou, en anglais ; pour avoir joué de trahison, lui son ambassadeur, avec la “5e colonne S.S. Nazi Ouest-Allemande”, la 5e colonne foccardienne française, la 5e colonne made in U.S.A.; le mercenariat portugais, la 5e colonne guinéenne sise à Dakar, à Abidjan, au Libéria. Il a déclaré aussi avoir reçu en tout, 87.650.000 francs CFA. plus 1.375.000 dollars, soit un total de 1.725.000 dollars !!!

Cinq officiers supérieurs parmi les quatorze arrêtés ont déclaré pour leur part, toujours selon les bandes diffusées les 30 et 31 juillet 1971 par Sékou Touré sur les antennes de la radio nationale, une somme de 200.000 dollars chacun, soit un million de dollars pour les cinq ! Rien qu’en mise de départ ; sans compter leurs prétendues retraites trimestrielles et leurs salaires mensuels qui voltigeaient entre 2.000 et 4.000 doUars depuis des années. On n’en finirait pas de citer tout ce que neuf membres du gouvernement en fonction, des hauts fonctionnaires, des Gouverneurs, des anciens ambassadeurs, des médecins, bref des centaines de citoyens, tous hauts cadres de l’Administration, de l’État et du Parti-État ; tout ce que tous ces Guinéens, complotant depuis toujours, y compris le jeune Tidiane Keita 1, qui sauta à son cou au cours d’une parade rituelle d’accueil d’un chef d’Etat, ont touché comme prix de leur prétendue trahison contre Sékou Touré tout seul.

Monsieur Je Président,
Il n’y a pas de doute, Sékou Touré ne peut être que ce dieu dont tous ces événements et bien d’autres encore ont permis d’accréditer puis d’asseoir l’idée. Mais les révélations du dieu qu’il est n’accrochent pas. Et je puis dire qu’il n’y a pas un Guinéen qui croit un mot des accusations grossières échafaudées pour tuer nos compatriotes. Par exemple, selon les accusations rapportées par la radio et la presse officielles, 71 détenus (dont 9 membres du gouvernement, 14 officiers supérieurs, 42 hauts fonctionnaires) avaient reçu, rien qu’en prébendes et avances, sans compter les appointements mensuels, 6.612.854 dollars, offerts gracieusement par les différents pays pour tuer Sékou Touré. Il est vraiment coriace !
Le 3 octobre 1971 , il avait affirmé froidement lui-même que ses ennemis avaient reçu 30 millions de dollars pour le renverser sans succès.
Après les procès et l’exécution des verdicts de 1969 et de 1971, les milliers d’arrestations occultes dont il n’a jamais parlé, Sékou Touré a continué à chasser la contre-révolution dans un pays qu’il prétend par ailleurs à cent pour cent en parfait accord avec lui.

C’est ainsi que la chasse à l’homme, à travers les complots et les fausses accusations, a fini par transformer les juges de la veille en accusés du lendemain.
Les Guinéens qui se sont atrocement salis aux côtés du dictateur lors des pendaisons et des exécutions sommaires du 25 janvier 1971, se sont retrouvés de l’autre côté de la “bande magnétique”. Les témoins devaient payer. C’est la loi du milieu.

Ainsi, tous ceux qui, devant l’Assemblée Nationale en 1969, clamaient leur haine  contre les prétendus comploteurs, manipulaient les troupes macabres. Tous ces Gouverneurs de région qui ont excellé d’ingéniosité dans les mises en scène meurtrières à travers le pays, n’auront éte que des agents d’un pouvoir et que des aliénés irresponsables d’une ambition sanguinaire. La réalité du régime est apparue plus d’une fois dans sa sauvagerie et dans toute son horreur. Tous les qualificatifs que je peux employer seront insuffisants à exprimer le sentiment des observateurs et notre ressentiment. A supposer que le fait ne soit pas unique dans les “annales mondiales”, l’Assemblée Nationale de Guinée, composée d’individus cooptés et transformée en tribunal par Sékou Touré, a donné l’une des plus pitoyables images d’indignité, d’inconscience et d’aliénation à la solde d’un individu et éclaboussé l’honneur de la Guinée et de toute l’Afrique. Bien plus que toutes les frasques d’un Bokassa ou que les fantasmes sanglants d’un Idi Amin Dada.

Monsieur le Président, chacun des “complots” du régime guinéen a correspondu à un tournant du drame national guinéen savamment orchestré par Sékou Touré et ses services.

En novembre 1970, les choses ont pu apparaître différentes à bon nombre d’observateurs ; la technique de tapage mise au point par Sékou Touré et ses agents a pu faire croire à une invasion du pays, à un “massacre des populations” par des mercenaires de toutes nationalités, à une tentative délibérée d’un prétendu impérialisme international d’enterrer ce que l’on appelle trop pompeusement la “Révolution Démocratique de Guinée” en utilisant le colonialisme portugais comme tête de pont. Dans une panique folle Sékou Touré parla de troupes aéroportées, de débarquements massifs sur les plages, de guerre et de reconquête coloniale. Le dramaturge de Conakry a un tel don pour les mises en scènes et la mystification !

Il a tellement vociféré et tellement crié au loup en 1971 que l’Afrique et le monde se sont émus ; le Conseil de Sécurité de l’O.N. U. a siégé et a envoyé une commission d’enquête pour éclairer le monde : on attend encore ses conclusions car Sékou Touré a refusé qu’elle vienne enquêter. L’O.U.A. a pris position à l’unanimité “aux côtés du peuple de Guinée”. A la conférence de Lagos, Sékou Touré n’a pas manqué de distribuer des bons points aux différentes délégations, y compris à celle du Sénégal, “pays frère et ami”, qu’il n’a pas manqué d’accuser grossièrement quelques jours après. L’O.E.R.S. 2 a siégé à Bamako et a même adopté le principe d’une force commune d’intervention.

Après une première phase où le peuple de Guinée fut plaint sur tous les continents, où les secours et aides en argent, en cadres militaires, en bombardiers et en de nombreux armements ont aflué sur Conakry, on assista à une deuxième phase où Radio-Conakry, émettant 24 heures sur 24, tira le maximum de profit pour le pouvoir dictatorial de Sékou Touré. Le verbalisme et la phraséologie pseudo-révolutionnaire des éditorialistes primaires de Radio-Conakry n’ont pas connu de bornes. Mais leur zèle macabre ne paya point car ils se retrouvèrent tous en prison quelques années après. Cependant que Sékou Touré entreprenait sa vaste opération de liquidation, amenant des centaines de nos concitoyens dans ses tristes geôles, des étrangers furent injustement accusés des pires méfaits, taxés d’espionnage, incarcérés et même tués, comme l’Allemand Hermann Seibold.

Monsieur le Président,
En janvier 1971, la machine infernale du parti unique a été mise en branle pour apporter une prétendue caution populaire à ce crime massif qui a dépassé l’entendement. Après les condamnations délirantes et les pendaisons de janvier 1971, que resta-t-il de  l’invasion massive des “mercenaires”, des “agents de l’espionnage international”, de la “5e colonne allemande“ ou “française”. Sur les tablettes du prétendu tribunal populaire, on relève fort peu de choses :

  • Quelque quatre militaires portugais (qui se sont rendus sans combattre) parmi 92 condamnations à mort
  • 2 Allemands (dont un est manifestement mort des suites de tortures)
  • 2 Français et des Libanais condamnés parmi 66 condamnations aux travaux forcés à perpétuité avec confiscation de biens.

On est resté par ailleurs abasourdi devant l’assertion selon laquelle 29 citoyens détenus depuis 18 mois auraient trempé dans un quelconque complot alors que la plupart de leur co-détenus étaient déjà morts des suites des conditions inhumaines de leur détention et qu’eux-mêmes essayaient d’utiliser le peu d’énergie qui leur restait pour tenter de survivre. A quoi sert-il de parler des circonstances de ce procès et de la violation flagrante des droits les plus élémentaires de la personne humaine quant on a eu le triste privilège d’entendre tous les jours des citoyens vidés de tout ressort, débiter sur des bandes magnétiques des accusations monstrueuses, manifestement échafaudées par les services très spéciaux de Sékou Touré.

Il apparaît maintenant que cette lugubre mascarade ne recouvrait qu’une vaste opération de liquidation physique de tous les cadres guinéens, ingénieurs, économistes, médecins, professeurs, éducateurs, chefs d’entreprise, banquiers, techniciens de tout ordre, chefs traditionnels et religieux, grands commerçants, etc. De tous ceux qui, à un moment ou à un autre, ont eu à cautionner, bien malgré eux, une politique anti-nationale et anti-africaine, et à se soumettre à un pouvoir personnel totalitaire, dictatorial et manifestement incapable de résoudre le moindre de nos problèmes. De ceux qui, aussi, à un titre ou à un autre, avaient épaulé Sékou Touré et permis d’asseoir son pouvoir.

Après les meurtres collectifs monstrueux de 1971, Sékou Touré en a commis bien d’autres, toujours au nom du peuple et d’un anti-impérialisme qui a bon dos. Car de quel impérialisme souffre actuellement notre pays, sinon du sien propre, qu’aucun principe ni qu’aucune éthique ne devraient plus ni justifier, ni tolérer ? Sékou Touré n’hésite pas de parler de dignité, d’honnêteté et d’une certaine révolution africaine qu’il s’est toujours proposé d’exporter contre les gouvernements que lui jugeait anti-africains. D’où lui est venue une telle prétention, sinon d’un mépris total des peuples africains et d’une inculture qui ont toujours caractérisé son action et son régime ?

En novembre 1970, l’aubaine d’une action ratée de liquidation de son pouvoir était trop belle. Il a saisi la perche et a monnayé les quelques coups de fusils tirés sur les plages de Conakry en cette guerre qu’il mène désormais en permanence contre un peuple innocent tout entier embrigadé dans les mailles de son parti totalitaire.

Monsieur le Président,
Sékou Touré a dit que “l’agression du 22 novembre 1970 doit être considérée comme une récompense, un encouragement”. Il a ainsi dévoilé un jeu que nous, Guinéens, connaissions depuis longtemps, mais qu’une bonne partie de l’opinion mondiale ignorait. Il s’est démasqué et a mis à nu son système misère-complot, complot-misère pour mieux décapiter notre pays.

De 1971 à 1976, la réprobation universelle l’a contraint à mettre une sourdine non pas à la répression, mais bien à tout le tapage qu’il en faisait au point de mettre ses amis dans l’embarras. S’il ne chantait plus ses exploits macabres, il n’en poursuivait pas moins sa politique de répression et de destruction.

Pour le peuple de Guinée, il n’y eut point de répit. Les pendaisons publiques dans toutes les régions qui suivirent l’hystérie de janvier 1971, tendaient à dissuader toutes les vélléités d’opposition à sa tyrannie. Dans la capitale, les corps de Barry III, secrétaire d’Etat au Contrôle financier, Baldé Ousmane, secrétaire d’Etat au Plan, Magassouba Moriba, ancien Ministre, et Keita Kara, commissaire de police, tous pendus publiquement, furent exposés à la sortie de notre capitale, sous le pont Tombo, désormais Pont de nos martyrs. Sa cruauté est allée jusqu’à faire lapider ces corps meurtris par les enfants des écoles et les organisations de son parti.

A l’intérieur du pays, ses nervis ont rivalisé d’atrocités dans les mises en scène, pendant que ses crimes de Conakry défrayaient la chronique internationale et humiliaient l’Afrique. En trois jours, il fait assassiner publiquement près de cent personnes devant des foules atterrées et amenées sur les places publiques à coups de crosses de fusils et sous la menace des mitraillettes.

Les victimes avaient été livrées dans les régions dans des camions militaires spécialement aménagés. Elles étaient enchaînées aux pieds et aux mains ; leurs mains étaient ramenées à leur pieds, dans une attitude de prostation, arc-boutées au fond des camions. Ses convoyeurs s’annonçaient aux récipiendaires dans les régions en disant simplement “les cochons sont là” ! Beaucoup de ces malheureuses victimes mouraient pendant le transport. Quelle bestialité ! Quelle déshumanisation ! Quelle honte !

Ainsi en fut-il des “gibiers” destinés aux villes de Labé, N’Zérékoré, Faranah. Le geste “patriotique” des sections du Parti consistait à redemander une autre victime. Sékou Touré n’a jamais manqué d’imagination ; il a toujours su montrer au peuple qu’il ne reculerait devant aucun crime pour asseoir et maintenir son pouvoir. A Kindia, le pendu, un certain Barry Ibrahima, ex-comptable, n’avait, dit-on, détourné que 250.000 francs alors que le gouverneur qui l’avait embastillé, humilié, puis tué, Moussa Camara Sanguiana, avait, lui, un trou de trente millions de francs dans ses caisses. Barry Ibrahima a été pendu. Moussa Sanguiana Camara a été promu ambassadeur aux Etats-Unis. Il est encore au sommet, membre du Comité central du Parti-Etat, au nom du peuple !

A Télimélé, la pendaison eut lieu sur un terrain de basketball. A Guéckédou, la victime fut plongée publiquement dans un fût d’huile bouillante. A Beyla, il fut balancé dans une fosse à serpents.
A N’Zérékoré. on voulut lui faire crier “Vive Sékou Touré”. Il eut la force de refuser. Le Gouverneur l’acheva alors à coups de pieds et de giffles.
A Youkounkoun, le pendu, un ancien boulanger, fut habillé comme à la parade, après qu’on lui eut annoncé la grâce du Guide. On le gava de riz et de victuailles comme une oie, lui qui avait été torturé et mis à la diète complète six jours avant. Ainsi repus, on lui fit crier tous les slogans à la gloire de Sékou Touré devant la foule des grands jours, rassemblée pour la circonstance. Il fut pendu sans qu’il ait eu le temps de réaliser la macabre mise en scène; sous les crépitations des tam-tams. La foule qui ignorait le but exact de la réunion se tut puis s’en alla, écoeurée.

Aucune de ces victimes ne figurait sur les listes “officielles” des condamnés à mort. Les quelques journalistes invités aux “travaux de l’Assemblée Nationale érigée en tribunal révolutionnaire Suprême” ne virent ni ne surent rien de ce crime. D’ailleurs, ils n’en auraient rien dit, puisqu’il s’agissait exclusivement de reporters triés sur les volets et acquis d’avance à la cause de Sékou Touré 3.

Nous ne pouvons pas évaluer le nombre de Guinéens anéantis dans la trappe de ses crimes. Nous savons qu’il y a eu près de 6.000 arrestations. Mais combien décédèrent des suites de sévices, de tortures, accusés qu’ils étaient d’appartenir à tous les services secrets du monde, SDECE, CIA, SS Nazi, PIDE, et j’en passe. Combien finirent leurs jours dans les geôles inhumaines dont il a couvert notre pays ! Ce qui est certain, c’est que le drame national de 1971 a concerné directement chaque famille guinéenne dans sa chair et son sang. Tous ces cadavres n’ont pourtant pas suffi à le rassasier. Ils ne comblèrent point sa soif meurtrière. Parce qu’en réalité le “complot” est devenu sa façon de détourner le peuple de la misère qui tenaille le pays en permanence. Il gouverne par le meurtre. Il se maintient par la terreur après s’être imposé par la violence.

N’ayant plus la confiance de notre peuple et convaincu qu’en réalité sa prétendue révolution a abouti à notre appauvrissement, il veut persuader l’univers que tout le monde complote contre lui ses amis, ses intimes, ses compagnons, la population entière ; que tous ses échecs ne sont que le fait de mains étrangères, que le peuple guinéen ne vit que par et que pour lui. Où se trouve donc ce peuple dont il a la bouche si pleine.

En mai 1976, il déclenche une répression sourde à travers tout le pays parce que le peuple, une fois de plus, est en émoi devant la carence du régime et l’inexistence de toute administration face au quadrillage centralisateur du parti devenu Parti-Etat ; devant la pénurie de tous les produits de première nécessité, le déclin complet de l’agriculture malgré une propagande stérile en août 1975 pour de prétendues brigades attelées, d’éphémères brigades motorisées et toutes ses statistiques truquées sur
une agriculture en réalité déclinante, devant les fournitures obligatoires en céréales et en bétail ; l’impôt sur la vie des populations et la vie de leurs bêtes comptabilisé en paniers de tarot ou en kilogramme de riz ; la désintégration de l’école et les enfants envoyés aux champs pour cultiver la terre après un bourrage de crâne sommaire de ses théories nébuleuses ; l’imposition obligatoire des établissements en argent et en produits vivriers ; l’abrutissement des enseignants et des élèves par la multiplication de prétendues facultés-bidons ; la multiplication des réunions vaines de son parti pour applaudir ses discours et le vénérer, la suppression de tous les marchés et de toute circulation monétaire.

Après l’arrestation de malheureux miliciens, tous mineurs, qui auraient monté “le coup le plus machiavélique en mettant en embuscade, Diallo Lamarana, un garçonnet de quatorze ans armé d’une mitraillette”, ce fut la rafle de juillet-août 1976.

Le 23 juillet puis le 2 août 1976, devant son Conseil National de la Révolution transformé en caisse de résonance de ses discours hystériques, dans la salle des congrès du Palais du Peuple, le temple de prédilection de ses sacrifices humains, il a levé le voile sur ses véritables intentions en jetant en pâture “les activités criminelles” de l’impérialisme, de ses valets africains et de ses agents de la “5e colonne agissant au sein du peuple militant de Guinée”. Devant des foules aliénées et le monde médusé, il a égrené le rituel de ses complots. Tout y était. Depuis Hadja Diallo, soeur de son débile bras droit, feu Saifoulaye Diallo ; les technocrates, ces intellectuels dont la seule évocation fait frémir sa carcasse de complexé, Sy Savané Souleymane, Camara David, Camara Sekou dit “Philo” ; des officiers comme Kouyaté Lamine et Alassane Diallo, capitaine et lieutenant de son armée nationale fantôme.

Et surtout (je dirais enfin !) celui qu’il guettait depuis toujours ; celui qui l’écrasait de sa culture, de son rayonnement et de son port : Telli Diallo, baptisé bien sûr éminence grise de ce nouveau complot. Celui dont l’arrestation avait motivé toute la mise en scène. Dans ses conclusions qui sont toujours les mêmes, il fallait affirmer en somme que tous ces gens, qui servaient pourtant loyalement son pouvoir et s’humiliaient tous les jours devant lui, n’étaient que des agents étrangers.

Tirant les enseignements de leurs “bandes enregistrées”, après de nombreuses tortures et une diète noire de plusieurs jours, il a dit :

« Les agents de la 5e colonne accusent ouvertement la République Française, la République Fédérale d’Allemagne, la République Sud-Africaine. Ils indiquent également la part de financement du gouvernement sénégalais et du gouvernement ivoirien, en même temps que l’aide apportée au mouvement anti-guinéen par les gouvernements du Gabon et du Zaïre. »

Cela faisait encore beaucoup de monde contre lui seul. Qu’importe ! Pour Sékou Touré, plus le mensonge est gros, mieux ça passe. Bien évidemment, ils s’accusèrent comme tous les autres de tous les maux :

  • Le sabotage systématique de l’économie, de l’école guinéenne si tant est qu’il en existe une
  • Le dénigrement “cynique et systématique du régime, de ses organisations, de ses décisions, en vue de décourager les cadres et le peuple lui-même”
  • L’utilisation de trafiquants comme “courriers entre nos ennemis intérieurs et nos ennemis extérieurs”
  • L’usage des “marabouts chargés de travailler pour affaiblir le régime”

Ils étaient opposés à tout ; à la Révolution, à toutes les décisions de “promotion culturelle de la jeunesse” ; aux P.R.L. 4, aux B.M.P. 5 ; opposés à toutes ces abréviations qui meublent la paperasserie de sa bureaucratie étatique, rétrograde et stérile. Et pourtant, ils étaient ses Ministres de haut rang ; ses hauts-fonctionnaires ; ses officiers très responsables puisque Kouyaté fut son aide-de-camp avant d’être nommé commandant de la puissante garnison de Kindia, à 150 km de Conakry ; ils étaient au coeur de son régime depuis des années et des années. Son régime qu’ils auraient pu détruire sans se donner tout ce mal dont les a accusés Sékou Touré. Quelques éléments nouveaux indiquent qu’en 1976, il est plus acculé que jamais. S’il cloue au pilori ses amis traditionnels, ceux d’Europe (France et Allemagne Fédérale), avec lesquels il a pourtant de meilleures relations, il couvre d’insanités ses voisins Senghor et Houphouët. Il attaque le Gabon et le Zaïre, qui hébergent des colonies de plus en plus importantes de cadres guinéens.

Mais en 1976, ce qui écoeure et le montre sous son vrai jour, c’est son appel au génocide de toute une fraction de la population guinéenne. Pour la circonstance, il n’a pas hésité à échafauder des théories personnelles pour justifier sa guerre contre les Peuls, qu’il a pris comme boucs émissaires de son échec. Il a étalé les sentiments racistes qui l’ont toujours animé. Après les syndicalistes, les intellectuels, les commerçants, les ouvriers, les militaires, l’église, les miliciens, les hauts cadres, ses Ministres, ses amis, il se rabat sur une ethnie. En accusant aussi effrontément une partie intégrante de notre peuple, il a voulu précipiter notre pays dans la guerre fratricide qu’il avait déja allumée en 1957, dès sa prise de pouvoir. Le sang-froid des Guinéens a réussi encore à nous éviter des affrontements que son esprit machiavélique avait minutieusement préparés en faisant appel à une géographie et à une histoire de circonstance pour donner un vernis scientifique à son génocide.

Lire les Discours anti-Peuls prononcés par Sékou Touré  en 1976.
— Tierno S. Bah

On se demande comment un Chef d’État, garant de l’unité, de l’harmonie et de la paix d’une nation aussi jeune peut-il froidement mettre au ban de cette nation toute une ethnie. Comment a-t-il pu nous humilier en pensant un seul instant que nous le suivrions sur cette voie ? Au mépris de la vie de nos frères et au prix de leur sang. Et comment a-t-il osé affrrmer à la face du peuple de Guinée, suprême insulte, que “la plus grande imbécillité dont puisse faire montre un homme, c’est le racisme” après avoir demandé que les racistes soient passés au poteau.

Monsieur le Président,
Le raciste, c’est Sékou Touré ; l’anti-guinéen, c’est lui ; le fou à lier, c’est lui ; les traîtres à la nation, c’est lui et sa famille régnante.
Il est le premier et le seul fossoyeur de notre unité et de l’unité de l’Afrique. Il est l’apôtre de la violence et du crime gratuits ; lui, le suppôt du plus atroce des impérialismes, le semeur de la haine et de la perversion ; lui, le sectaire, le menteur, le tortionnaire, l’assassin sur qui cracheront les masses guinéennes et dont la tombe sera piétinée par toutes les générations futures de notre pays.

Telli Diallo et ses compagnons sont morts d’inanition. L’ancien secrétaire génénil de l’O.U.A. a été arrêté le 17 juillet 1976. Bien que toute l’Afrique sût à quoi s’en tenir devant les accusations fallacieuses de Sékou Touré, personne n’a bougé en dehors de timides protestations d’un ou deux chefs d’Etat.

Après avoir subi des humiliations et des tortures atroces, Diallo Telli a été enfermé dans la cellule 49 du Camp Boiro, le 12 février 1977, à 17 heures. En même temps que le Docteur Barry Alfa Oumar, le capitaine Kouyate, le lieutenant Diallo Alassane et l’ancien Ministre Dramé Alioune.
Le Docteur Barry est décédé après quatorze jours de diète, le 26 février. Les deux officiers sont décédés le 27 février. Diallo Telli est mort le 28 février au matin, et Dramé Aliouné le 1er mars à midi.  On ose à peine imaginer dans quel état de détresse morale et physique. Ainsi fut commis cet autre crime délibéré contre notre peuple.

En septembre 1977, il a monté un autre complot, celui des femmes et des jeunes. Il n’a pas hésité à déclarer, à l’occasion de la révolte des femmes à travers tout le pays, en août 1977, que :

« Quelques femmes égarées par des hommes réactionnaires, généralement opposés au peuple et à sa révolution, ont souillé l’honneur desfemmes de Guinée et sali… l’image de la dignité africaine. »

De grands mots qui ne seraient que des mots s’ils ne recouvraient pas une autre chasse à l’homme. Sékou Touré croit-il vraiment tenir encore la moindre parcelle de cette dignité africaine qu’il évoque à tout propos et qu’il a depuis longtemps avilie dans notre pays ! Avant de passer aux arrestations et aux meurtres, il affirme que “ces actes relèvent d’une infraction criminelle des agents de la 5e colonne, camouflés derrière le paravent des femmes et des jeunes”. Quel aveu ! Encore et toujours des mains étrangères, y compris pour les manifestations de femmes excédées par les exactions de son régime !

Monsieur le Président,
Pour se survivre et tenter de perpétrer sa dictature
moribonde, Sékou Touré ne s’entoure plus que d’individus tarés, qui ne connaissent que lui ; qu’il a intellectuellement amputés à coups de formules lapidaires, et ravalés au niveau d’individus conditionnés par ses faits et gestes. Les Guinéens n’accepteront plus d’être menés à coups de triques à l’abattoir par Sékou Touré et ses incultes forcenés. Ils n’accepteront pas indéfiniment que la grande espérance populaire africaine que fut l’indépendance de notre pays avorte définitivement dans l’amertume perpétuelle, la violence et le sang de ses meilleurs fils.

Malgré son opportunisme, ses volte-face, le dictateur de Conakry a perdu toute crédibilité au sein de notre peuple ; les forfaitures qu’il a commises sont désormais aux dimensions de l’Afrique et du monde. Ces forfaitures n’inspirent qu’indignation, pitié et indifférence. Excédé, le peuple de Guinée s’est levé, au dedans et en dehors ; aidé en cela par toutes les forces progressistes du monde et tous les Africains qui ont une conception saine de notre dignité et de notre honneur. Le nouvel espoir que vous représentez ne peut pas décevoir notre espoir de renaissance en tendant la perche à un pouvoir anachronique et haï.

Monsteur le Président, les amis les plus sincères de Sékou Touré ont compris qu’il n’était qu’un tyran rivé à son pouvoir. Ses chevaux de Troie à travers le monde sont morts. Ses discours et ceux de ses émissaires sonnent faux car nul n’ignore qu’il s’agit de mensonges. Il est là, dans cette “masse qui le regarde”, comme le dit une chanson populaire de chez nous, ce mouvement de fond qui va provoquer le raz de marée salutaire au niveau de tout notre peuple. Voilà qu’il avoue lui-même qu’il a été lapidé ; que les femmes de la capitale, après celles de l’ensemble du pays, l’ont fustigé publiquement.

Après le mouvement des femmes, quelle fraction de notre peuple va-t-il immoler pour perpétuer son échec ? La technique du gouvernement par le complot est éventée. Le peuple de Guinée ne se laissera plus tromper. Nous sommes désormais plus que jamais prêts à consentir les sacrifices les plus grands pour l’abattre. Les comptes qu’il doit à notre peuple sont devenus une énorme dette qu’il doit payer.

Le 14 mai 1980, une grenade a roulé sous les pieds de Sékou Touré au cours d’une représentation des Ballets guinéens, dans son palais-théâtre de Conakry.

Cétait le premier attentat armé contre le dictateur. Curieusement, les ennemis jurés d’hier de Sékou Touré furent les premiers à lui envoyer des messages de sympathie. Mais, malgré les nombreux émissaires dépéchés à Conakry, pour éviter un autre bain de sang, Conakry a été quadrillé par la milice, les appels à la dénonciation se sont multipliés, et plus d’une centaine de personnes ont été arrêtées.

Monsieur le Président, dans le message adressé à cette occasion à Sékou Touré, l’ancien Président Valéry Giscard d’Estaing a osé faire part “de la confiance de la France dans la poursuite de l’oeuvre qu’il a entreprise pour le bien du peuple guinéen et de l’Afrique toute entière”. M. Giscard d’Estaing ne pouvait pourtant pas ignorer le mal que Sékou Touré a fait à notre peuple. Son message, en plus de tout ce qu’il avait fait pour sauver son ami de la perdition, a été ressenti comme un coup de poignard dans le dos de notre peuple.

Avant, comme après, sa “réélection” au mois de mai 1982 pour un quatrième septennat à la tête de notre pays, il a procédé à de très nombreuses arrestations pour des raisons relevant comme toujours de la sécurité et de la pérennité de son régime.

Il n’y a en effet aucune raison pour que Sékou Touré décide de gouverner autrement un pays qu’il a réduit à un rôle de caisse de résonnance et qu’il administre par la frayeur depuis plus d’un quart de siècle.

De complot en complot, le peuple a été maté. Il attend tous les jours des accusations nouvelles qui sont inventées pour le détourner des problèmes les plus élémentaires dont dépend sa survie et dont le régime de Sékou Touré n’a cure.

Monsieur le Président,
Les complots et les crimes qui salissent ce régime sont devenus sa raison d’être. Il s’en alimente pour se consolider. Aucun recours ne peut désormais laver Sékou Touré du sang de nos compatriotes. Il doit être combattu sans merci pour que notre peuple recouvre sa liberté et sa dignité.
Aucun appui d’où qu’il vienne, ne le sauvera du verdict du peuple de Guinée.

Notes
1. Pendant la visite officielle de Kenneth Kaunda, président de la Zambie, en juin 1969. ce jeune Guinéen tenta en effet d’assassiner Sékou Touré. Il sauta dans la voiture officielle, saisit Sékou Touré au collet et le terrassa. L’intervention des Présidents Kenneth Kaunda et Kwamé Nkrumah sauva le dictateur de la mort, les gardes n’ayant pas bougé. Keita fut battu à mort et achevé sur les lieux mêmes sans jugement. La propriété de ses parents fut rasée par les buldozers de l’armée, et de nombreux gardes furent arrêtés et fusillés.
2.  O.E.R.S. : Organisation des Etats Riverains du fleuve Sénégal, que Sékou Touré a fini par accuser et que la Guinée a quittée.
3. Plusieurs personnes présentes dans la salle ce jour là ont entendu cependant l’envoyé de L’Humanité, R. Lambotte, dire que “tout cela était hystérique”. Mais il ne l’a pas écrit.
4. P.R.L : Pouvoir Révolutionnaire Local.
5. B.M.P et B.A.P : Brigades Motorisées de Production / Brigades Attelées de Production.

A suivre, Le “complot” et le crime comme moyens de gouvernement