Culpabilisation désuète et blâme démagogique

Président Alpha Condé
Président Alpha Condé

Le site Africaguinee.com publie un entrefilet — sans lieu, date et  signature — qui reproduit des citations du président Alpha Condé. On ne sait pas quand, où et devant qui le chef de l’Etat guinéen a proféré ces mots. Mais le “professeur-président” et le rédacteur du site sont légers dans le maniement de la langue française. Alpha Condé donne le ton du comportement fautif en n’accordant pas au pluriel le sujet et le verbe dans la phrase suivante :

« Les conditions dans lesquelles la Guinée a pris son indépendance A été l’une des causes de notre retard. »

Le “Professeur” aurait dû dire :

« Les conditions dans lesquelles la Guinée a pris son indépendance ONT été l’une des causes de notre retard. »

Culpabilisation désuète du duel Sékou Touré-Charles de Gaulle

Alpha Condé poursuit :

« La Guinée a été le seul pays qui a osé dire non en 1958 au Général De gaulle (sic) ; Ce dernier a estimé qu’il fallait punir la Guinée pour que ce mauvais exemple ne se repende pas. »

En écrivant REPENDE, Africaguinée trébuche sur l’orthographie de ce verbe, qui s’épelle RÉPANDE.

Alpha Condé revient de façon démagogique sur la rupture franco-guinéenne de 1958. Pour comprendre cette vieille chanson et se libérer de son piège, il faudrait lire les ouvrages biographiques d’André Lewin sur Sékou Touré. Ambassadeur de France en Guinée (1975-1979), cet ami personnel de Sékou Touré consacre quelques chapitres aux évènements et aux réactions — immédiates et subséquentes — du Général de Gaulle face au discours de Sékou Touré. Il expose les nuances et crève les mythes. Ce faisant, Lewin lève le voile sur plusieurs aspects du duel fatidique et destructeur (pour la Guinée) entre les deux présidents.

Blâme démagogique : archives et mémoire collective

Alpha Condé déclare :

« Après l’indépendance de la Guinée, le Gouvernement du Général De gaulle (sic) a fait partir toutes les archives. La Guinée s’est retrouvée sans mémoire. C’est le Japon qui est venu pour faire une nouvelle cartographie pour la Guinée »

Les anciens administrateurs coloniaux cachèrent mal leur dépit après la proclamation des résultats du référendum du 28 septembre 1958. Ils réagirent avec impulsivité et firent preuve de basses et déplorables mesquineries. En autres, ils emportèrent des équipements militaires et civils, des documents d’archives. S’ils avaient pu démanteler les bâtiments administratifs et les embarquer dans des navires, ils l’auraient peut-être fait ! C’était mal séant de la part de l’ancien colonisateur. Et, dans la mesure où les biens subtilisés provenaient de l’impôt des contribuables colonisés, c’était en fait du vol.

Mais, comme d’habitude, Alpha exagère et ment sur l’ampleur du “sabotage” français. Car les anciens colons ne dérobèrent pas toutes les archives. La bibliothèque et les archives conservèrent leurs locaux et l’essentiel de leur contenu. De 1964 (en tant que jeune collégien) à 1976 (en tant professeur de linguistique à la Faculté des sciences sociale de l’Institut Polytechnique G.A. Nasser), je passai pas mal de temps à consulter l’Institut national de la recherche et de la documentation (INRDG) situé alors Boulbinet. C’était le siège de la branche guinéenne de l’Institut Français d’Afrique Noire (devenu Institut Fondamental d’Afrique Noire). Cette organisation fut fondée en 1936 par Théodore Monod, ami intime de Gilbert Vieillard et protecteur d’Amadou Hampâté Bâ.

Continuation des Etudes guinéennes (1948-1955), la revue Recherches africaines parut —dans l’euphorie engendrée par le référendum — de 1960 à 1965. Après cette date, Sékou Touré ordonna sa disparition. Il fallut attendre dix ans pour la Guinée ait une publication de recherche. Ce fut Miriya, revue des sciences économiques et sociales de l’Université guinéenne. (1975-1982). Les co-rédacteurs-en-chef en furent Bailo Teliwel Diallo et moi-même. L’édition de chaque numéro était une lutte où nous cumulions diverses fonctions et tâches :  enseignant, chercheur, rédacteur, dactylographe, editeur, distributeur, etc.

Après la proclamation de la république de Guinée, d’éminents auteurs et éducateurs s’attelèrent à relever le défi de la recherche et de la dissémination du savoir. Leur compétence professionnelle et leur dévouement firent respectivement de la bibliothèque et des archives  un appui à l’enseignement et à l’administration du pays et un conservateur de la mémoire collective. Parmi ces bâtisseurs, il faut citer  Tierno Chaikou Baldé, Ousmane Poréko Diallo, Laye Camara, Mamadou Traoré “Ray Autra”, Djibril Tamsir Niane, Mamadou Sampil, Jean Suret-Canale, Fanny Lalande-Isnard.

La politique obscurantiste de Sékou Touré et de son PDG plongea la bibliothèque et les archives un dépérissement à vue d’oeil. Mais les deux institutions subsistèrent et continuèrent de remplir leur fonction d’utilité publique. Je me souviens de la période 1974-76, durant laquelle j’animais —avec le vétéran journaliste Odilon Théa — l’émission culturelle hebdomadaire “Voyage à travers la Guinée” sur les antennes de la Voix de la Révolution. Mes préparatifs incluaient des visites fréquentes à la bibliothèque nationale et aux archives. J’ai indiqué ailleurs qu’une fois Sékou Touré et Bureau politique national étaient en réunion, et à l’écoute de mon émission.  (En fait, le président et responsable suprême de la révolution surveillait constamment les programmes de la radio.) Ils faillirent me convoquer ce jour-là pour me demander des explications sur mes références à la trafiquante d’esclaves Nyara Gbèli, de Boffa. La confrontation n’eut pas lieu. Mais si j’avais été amené à m’expliquer, j’aurais simplement indiqué que mes sources provenaient des documents d’archives disponibles à l’INRDG.

La région de Boffa ou Rio Pongo est la terre natale de feu Fodé Conté, inimitable chanteur, poète et charmeur.

Ce sont des Guinéens qui démantelèrent et/ou détruisirent la bibliothèque et les archives nationales. En l’occurrence, la junte militaire du Comité militaire de redressement national (CMRN) dirigée par Colonel, puis Général Lansana Conté entre 1984 et 1990. Les tentatives de reconstruction eurent lieu en deux phases.

Dans la première phase on s’occupa des Archives, qui furent re-localisées dans l’ancien hangar de la permanence nationale du PDG. Le bâtiment fut rénové, meublé, et placé sous la direction du jeune archiviste Almami Seth Conté, que je rencontrai quelques fois dans son bureau entre 2001 et 2003. Hélas, l’effort s’effondra avec la fin de l’assistance extérieure. La dégradation graduelle des archives traduisit une fois de plus le syndome de la dépendance mentale et matérielle du Guinéen vis-à-vis de l’extérieur. Ce comportement débilitant est l’une des causes du retard du pays. Et Alpha Condé en est l’incarnation déplorable… Il passe tout son temps à voyager, et revient toujours bredouille, ou chargé seulement de quelques miettes de dons !

La seconde phase a été réalisée avec la récente inauguration de la nouvelle bibliothèque nationale. Mais parions que l’Etat ne lèvera pas le plus petit doigt pour couvrir les dépenses de l’institution.  Il se contentera de tendre la main de la mendicité vers les partnenaires bi- et multilatéraux.

Le spectre de Félix Houphouët-Boigny et de Jacques Foccart

Alpha Condé reprend la autre vieille rengaine suivante :

« Le Ministre Focard (sic) avec la complicité de certains Chefs d’Etat de l’Afrique de l’ouest ont mis la Guinée en quarantaine, ce qui a fait de Sékou Touré comme un animal dans une cage. »

On note ici également le maniement maladroit du français, une langue qu’Alpha Condé parle pourtant depuis son enfance et son adolescence —passée en France. Il aurait dû omettre le COMME dans la phrase ci-dessus.

La question pour un voyageur n’est pas comment/quand/où il est tombé. Le problème est de savoir comment il va se relever. Alliant maquillage juridique, intense propagande d’Etat et forte campagne électorale, la réforme constitutionnelle, le Général de Gaulle —à travers son project pour la 5ème république — veillait au même objectif que ses prédécesseurs, à savoir maintenir l’hégémonie française en Afrique. Il appartenait à Sékou Touré et à sa génération de chercher à devenir des contrepoids de la domination et de l’exploitation. Au nom des populations africaines, et pas seulement au profit de leur pouvoir personnel et à l’avantage de leurs familles, alliés et courtisans. Hélas !

Alpha Condé compare Sékou Touré à un “animal en cage”. L’image est adéquate. Car le premier président guinéen se comporta comme un prédateur qui décima l’élite et ravagea l’économie d’un pays qu’il prétendait aimer.

Le comble est dans son dédoublement psychique (schizophrénie) et son cynisme pathologique. Ainsi, après avoir insulté Félix Houphouët-Boigny et Jacques Foccart, après les avoir fait vilipendé par les élèves, les étudiants, et les militants, il se réconcilia avec eux, toute honte bue.

Lire Foccart et Sékou : surprenantes retrouvailles
Le “vide guinéen” selon Houphouët-Boigny

La conclusion du président Alpha Condé émane d’un cerveau qui a renoncé depuis longtemps à apprendre, à se cultiver et à s’améliorer. Elle concrétise sa myopie et sa cécité. Nous sommes en présence d’un non-voyant et d’aveugle incapable d’admettre sa propre incapacité à diriger, gérer et administer.

« Voici l’une des causes du retard de la Guinée, en plus des régimes militaires qui n’ont pas arrangé certaines. »

“L’enfer”, a dit Jean-Paul Sartre, “c’est les autres.” M. Condé a beau jeu de rejeter les causes de la misère de la Guinée sur la France du milieu du 20è siècle et sur ses devanciers miliaires putschistes. Il a adopté leur politique d’incompétence, de corruption, de répression et d’impunité. Il s’est recueilli sur la tombe de Lansana Conté. Et deux soudards de celui-ci : Colonels (ou Généraux) Pivi Togba et Moussa Tiégboro font partie de son gouvernement. En 2009, — s’exhibant dans ses shows télévisés comme un pantin et un pitre — Moussa Dadis Camara faisait recours à ce genre de faux arguments.

Alpha Condé partage avec ses prédécesseurs à la tête de l’Etat la culpabilisation désuète des autres et le blâme démagogique du passé. Il ne trompe que lui-même.

Tierno S. Bah

Le “vide guinéen” selon Houphouët-Boigny

Félix Houphouët-Boigny, descendant de chefs animistes Akouè par sa mère, Kimou N’Dri, en costume traditionnel. Selon IvoireInfos N’Doli Houphouët, le père de Félix, était “officiellement originaire de la tribu N’Zipri de Didiévi”. Il mourut peu de temps après la naissance d'Augustin, le frère benjamin de Félix. Repoussant la question de ses racines paternelles, Félix Houphouët-Boigny aurait interrogé : “Que voulez-vous donc savoir de l’étranger ?”, en allusion à la rumeur selon laquelle le père d'Houphouët était un certain Cissé, musulman soudanais. Il faut compléter la classification tribale fournie par IvoireInfos en précisant qu'en tant que Baoulé, Houphouët-Boigny appartenait à l'aire culturelle Twi et à la grappe ethnique Akan. A ce titre, il était apparenté à Kwame Nkrumah, également Akan, mais de l'ethnie Fanti. Les Akan incluent, entre autres, les Anyi, les Ashanti, les Guang, etc.
Félix Houphouët-Boigny (1905-1993), descendant de chefs animistes Akouè par sa mère, Kimou N’Dri, en costume traditionnel. Selon IvoireInfos N’Doli Houphouët, le père de Félix, était “officiellement originaire de la tribu N’Zipri de Didiévi”. Il mourut peu de temps après la naissance d’Augustin, le frère benjamin de Félix. Repoussant la question de ses racines paternelles, Félix Houphouët-Boigny aurait interrogé : “Que voulez-vous donc savoir de l’étranger ?”, en allusion à la rumeur selon laquelle le père d’Houphouët était un certain Cissé, musulman soudanais. Il faut compléter la classification tribale fournie par IvoireInfos en précisant qu’en tant que Baoulé, Houphouët-Boigny appartenait à l’aire culturelle Twi, à la grappe ethnique Akan et à la sous-famille linguistique Kwa. A ce titre, il était apparenté à Kwame Nkrumah, également Akan, mais de l’ethnie Fanti. Les Akan incluent, entre autres, les Anyi, les Ashanti, les Guang, etc. — T.S. Bah

Je continue ici mon analyse du livret Contribution du Président Houphouët-Boigny à la vérité historique sur le RDA. A la page 80 l’auteur insiste sur ce qu’il appelle “le vide guinéen”.
Ainsi dans trois paragraphes consécutifs on lit :

 « Et il y eut un vide qu’heureusement ont ensuite comblé deux braves parmi les plus braves militants du RDA : Madeira Kéita au Mali, et Ray Autra en Guinée. »
« Comment combler le vide guinéen ? »
« Mais ce grand pays restait vide. »

Il s’agit là d’une exaggération et d’une contre-vérités Ce néant n’existe que dans l’imagination de Félix Houphouët-Boigny. Il traduit aussi le paternalisme, le narcissisme et la mégalomanie du premier président ivoirien. Au lieu de contribuer à la vérité historique, Houphouët-Boigny la déforme. Au lieu de peindre le passé, il cherche à l’effacee. La notion d’un “vide guinéen” est absurde. Je me situe aux antipodes de ces propos politiciens et je tente de les réfuter en quatre points :

  1. Guinée : vivier politique et ruche parlementaire
  2. Le duo parrain de Sékou Touré : Cornut-Gentille et Houphouët-Boigny
  3. Le leadership d’Houphouët-Boigny
  4. Le legs d’Houphouët-Boigny

Les sources écrites contradictoires de l’allégation de Houphouët-Boigny sont nombreuses. Elles démentissent sa tentative de réécriture de l’Histoire. Pour éviter la dispersion, je m’appuie (a) sur le chapitre “Trade Unionists and Chiefs in Guinea” du livre Political parties in French-speaking West Africa publié en 1964 par Ruth Satcher Morgenthau, (b) la biographie de Sékou Touré par André Lewin. Paru dans la cinquième année  de l’“indépendance”, l’ouvrage de Morgenthau fournit des détails précieux sur l’environnement politique de la Guinée coloniale. Le livre accuse toutefois des lacunes concernant rôle du personnel colonial métropolitain en Guinée française: gouverneur, commandants de cercle, fonctionnaires territoriaux, secteur privé, etc. Les volumes d’André Lewin permettent de corriger les omission de Morgenthau.

Félix Houphouët-Boigny, ministre de la brève IVè République française (1946-1948), avec chapeau haut-de-forme et redingote queue-de-pie. Paris, 1956. L'image typique de l'Africain assimilé, ou Peau noire, masque blanc, selon le diagnostic de Dr. <a href="http://webafriqa.net/library/fanon/index.html">Frantz Fanon</a>, psychiatre.
Félix Houphouët-Boigny, ministre de la brève IVè République française (1946-1948), avec chapeau haut-de-forme et redingote queue-de-pie. Paris, 1956. L’image typique de l’Africain assimilé, ou “Peau noire, masque blanc”, selon le diagnostic de Dr. Frantz Fanon, psychiatre, également l’auteur des “Damnés de la terre”. — T.S. Bah

La constante  de la paire Houphouët-Boigny/Sékou Touré est celle du maître et de l’apprenti. Cela explique la “faiblesse” d’Houphouët-Boigny envers Sékou Touré. L’Ivoirien regardait le Guinéen à travers le prisme du protecteur et du protégé.

N’en déplaise toutefois à Houphouët-Boigny, la Guinée ne fut jamais un vide. Au contraire,  au début de la politique partisane, la petite élite francophone et les autorités coloniales en firent un vivier politique et une ruche parlementaire. A Conakry et à l’intérieur, on s’adaptait rapidement au climat créé par la Constitution de 1946 autorisant les “indigènes” à créér des formations politiques plus ou moins indépendantes de celles de la Métropole.

Paris 1957. De gauche à droite, les ministres Félix Houphouët-Boigny et Gaston Deferre. Le second rédigea le projet de la Loi-cadre de 1956. Après sa promulguation elle fut aussi appelée Loi Deferre. La législationi accorda l'autonomie aux territoires d'Afrique Occidentale Française (AOF) et d'Afrique Equatoriale Française (AEF). Son application en 1957 se traduisit par la montée du Rassemblement démocratique africain (RDA) au pouvoir en Côte d'Ivoire (Houphouët), en Guinée (Sékou Touré), au Soudan, actuel Mali (Modibo Keita), etc.
Paris 1957. De gauche à droite, les ministres Félix Houphouët-Boigny et Gaston Deferre. Le second rédigea le projet de la Loi-cadre de 1956, alias Loi Deferre. La législationi accorda l’autonomie aux territoires d’Afrique Occidentale Française (AOF) et d’Afrique Equatoriale Française (AEF). Son application en 1957 se traduisit par la montée du Rassemblement démocratique africain (RDA) au pouvoir en Côte d’Ivoire (Houphouët), en Guinée (Sékou Touré), au Soudan, actuel Mali (Modibo Keita), etc. — T.S. Bah

Un vivier politique et une ruche parlementaire

Vivier politique (1946-1953)

Au lendemain de la Deuxième guerre mondiale (1939-1945) l’activité “parlementaire” en Afrique française s’opérait à travers le double collège. Le premier Collège concernait les citoyens:  Français et Noirs assimilés. Le deuxième Collège représentait les non-citoyens: les Africains. En 1945 en Guinée le premier Collège comptait 1.944 inscrits, tandis que le deuxième collège regroupait 16.233 votants. De la sorte,   la France accordait la citoyenneté aux étrangers venus de l’Hexagone. Mais elle niait ce  droit aux Africains dans la terre de leurs ancêtres !
Le double Collège dura de 1945 à 1946. Maurice Chevance et Jean-Baptiste Ferracci y siégèrent successivement. Yacine Diallo occupa le deuxième collègue. Le Collège unique remplaça le double collège en 1946. A partir de cette date, les députés de la Guinée à l’Assemblée nationale française furent, successivement et dans l’ordre suivant, Yacine Diallo, Mamba Sano, Albert Liurette, Diawadou Barry, Sékou Touré et Saifoulaye Diallo.

Sidiki Kobélé Keita fournit les listes des candidatures pour le Collège unique à l’élection législative du 10 Novembre 1946.

  • Union Socialiste et Progressiste de Guinée
    • Yacine Diallo
    • Fodé Mamoudou Touré
  • Parti Socialiste de Guinée
  • Union Démocratique Africaine
    • Lamine Kaba
    • Amara Sissoko
  • Rassemblement de Gauche Guinéen
    • Fara Millimono
    • Ousmane Bakèlè Sankhon

L’amnésie collective guinéenne consiste, entre autres, dans le fait que la plupart des pionniers sus-nommés sont tombés dans l’oubli.
On note par ailleurs que le nom de Sékou Touré ne figure sur la liste d’aucun des partis en lice ci-dessus. Il est vrai qu’André Lewin dit vaguement que “les amis de Sékou songent même à le présenter, pour le deuxième collège” en 1945. Si cela était vrai, on se demande alors pourquoi M. Sékou Touré ne fut pas candidat en 1946. En l’occurrence les données reprises par Kobélé prévalent sur les spécculations de Lewin. Et somme, pour l’ambitieux et impatient Sékou Touré, il fallut attendre 1953 — soit 7 ans — pour sa première victoire comme conseiller de Beyla, et 1956 — soit dix ans — pour son premier mandat de député pour le Palais Bourbon à Paris.

Houphouët-Boigny affirme:

Au départ, un de mes anciens collègues de promotion à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Gorée, Mamba Sano, nous avait représentés…

Précision :  fils de Kissidougou, instituteur du cadre commun supérieur de l’AOF, directeur d’école — comme son collègue Yacine Diallo — dès 1931, orateur hors-pair, Mamba Sano fut un membre-pionnier du Parti Progressiste Africain de Guinée. Il fut également membre de l’Union Forestière, conseiller général de Beyla, et député socialiste français de 1946 à 1952.
De juillet 1947 à novembre 1948, Mamba Sano fit partie de la direction du PDG, la section naissante du RDA en Guinée. En sa qualité de directeur politique, il supervisa la parution du premier numéro de Phare de Guinée, le bi-hebdomadaire du nouveau parti.
En 1951, Mamba Sano battit Sékou Touré à plate-couture à Beyla. Et le jeune Sékou fut mal avisé d’y défier son aîné.

La chapitre 6 du livre de Morgenthau sur la Guinée comporte 35 sous-chapitres. Le nom de Sékou Touré n’y apparait qu’au 6è sous-chapitre. Les précédents sous-chapitres traitent seulement des  devanciers du futur dictateur guinéen.
Par malheur, devenu président de la république à partir de 1958, Sékou Touré décida de “se venger.” Il accorda la vie sauve à certains de ses anciens adversaires. Mais ce fut au prix de leur effacement absolu de la vie publique. Ils devinrent ainsi jusqu’à leur mort des fantômes de leur vibrant passé actif. Il s’agit notamment de Mamba Sano et de Framoi Bérété. Quant aux autres —et c’est la majorité — ils furent moins chanceux. Inventant des complots cycliques Sekou Touré condamna certains à de lourdes peines de prison (Koumandian Keita). Poussant la cruauté au plus bas, il fit fusiller ou pendre — summum d’ignominie — les autres. La liste est longue. Mais, aveuglé par la haine, le tyran mit dans le même sac ses compagnons et protecteurs d’hier, d’une part, et ses opposants et rivaux de jadis. On y retrouve Yacine Diallo (empoisonné par Sékou Touré et Mme. Mafory Bangoura en 1954, selon la rumeur), Bangaly Camara, Diawadou Barry, Ibrahima Barry III, Alpha Amadou Diallo, Karim Bangoura, Moriba Magassouba, Tibou Tounkara, Moricandian Savané, Mamadi Sagno, Kassory Bangoura, Fodéba Keita, Jean-Paul Alata, etc., etc. Visiter le Memorial du Camp Boiro !

Malgré cette évolution tragique, on comprend que l’activité politique et le militantisme n’attendirent pas la montée du PDG-RDA et de Sékou Touré pour prendre de l’essor en Guinée française. Il n’y eut donc pas de “vide guinéen” durant la période 1946-1953 évoquée par Houphouët-Boigny. C’est la décapitation de l’élite —suivie par le dépeuplement consécutif à l’émigration massive vers les pays voisins — qui vidèrent le pays.

Ruche parlementaire (1953-1958)

La Guinée connut douze ans de pluralisme politique, de 1946 à 1958. A partir de 1958 elle tomba sous la coupe totale du PDG et devint victime de l’intolérance criminelle de Sékou Touré. Il fallut attendre 1991 pour que le pays renoue avec le multipartisme. Cela, en dépit de l’opposition du Général Lansana Conté, le soldat et successeur de Sékou Touré, et tombeur du PDG.
La Guinée française fut une ruche parlementaire bourdonnante, où politiciens Blancs et Noirs collaboraient et se confrontaient selon les intérêts et les idéologies. Ils élaboraient, soumettaient, débattaient et votaient le budget et les projets de lois. Comme tout autre pays démocratique.
Le Conseil consultatif (1946-1956) ouvrit la marche. L’Assemblée territoriale (1956-1958) lui succéda.
Selon Lewin, Colonel Eric Allégret fut le premier président du Conseil consultatif, à partir de 1947. C’était un colonel de la Résistance, un officier des Forces Françaises Libres qui combattirent l’occupation nazie. Par dessus tout, il figurait, note André Lewin, comme un “important planteur de bananes.” Il dirigeait parallèlement “la Coopérative bananière de Guinée (COBAG) et la Fédération bananière et fruitière de la Guinée Française.

Eric était un frère des célèbres cinéastes Marc Allégret et  Yves Allegret.  Le second épousa la grande Simone Signoret. Le premier vécut et travailla avec André Gide, l’auteur de Voyage au Congo. Wikipedia souligne qu’il “découvrit” ou lança de nombreuses vedettes : Fernandel, Raimu, Jean-Louis Barrault, Joséphine Baker, Michèle Morgan, Louis Jourdan, Danièle Delorme, Gérard Philipe, Daniel Gélin, Brigitte Bardot, Jean-Paul Belmondo, Alain Delon, Johnny Hallyday. Et Lewin note qu’Eric connaissait bien le général de Gaulle, car il possédait une propriété nommee La Sapinière, proche de La Boisserie à Colombey-les-Deux-Églises.”Eric créa à Conakry une association pour le soutien de l’action du général de Gaulle

A partir de 1950, Jacques Foccart fit trois déplacements en Guinée. Son contact avec Sékou Touré remonte à cette période. Il prépara ainsi  la première visite du Général de Gaulle à  Conakry, le 9 mars 1953.

Framoi Bérété remplaça Allégret au perchoir en 1954. Le Conseil consultatif s’était érigé en Assemblée Territoriale.

Et à partir de 1956, Saifoulaye Diallo prit les rênes du parlement. L’Assemblée territoriale se mua en Assemblée nationale après la proclamation de la république en 1958. Saifoulaye cumula sa fonction législative avec celle de secrétaire politique du PDG jusqu’en 1963.

Partisan du principe stalinien du “centralisme démocratique” et de la suprématie du parti sur l’état — et de plein accord avec Sékou Touré — Saifoulaye transforma l’Assemblée nationale en une chambre à écho des décisions du Bureau politique national du PDG. En conséquence, les débats animés et contradictoires des premiers députés dans l’hémicycle stoppèrent. L’uniformité idéologique et l’unanimité —forcée— de pensée s’enracinèrent. Au nom de la “pseudo-révolution” du Parti-état nivelleur par le bas.

Depuis son arrivée controversée au pouvoir, Alpha Condé imite cette caporalisation anti-démocratique du parlement. En collusion avec le président du Législatif, M. Kory Kondiano, qui fut mon collègue à l’Institut Polytechnique G.A. Nasser dans les années 1980.

Amadou Hampaté-Bâ (2e à gauche), Elhadj Seydou Nourou Tall, khalife tijaniyya, Félix Houphouet-Boigny et d'autres dignitaires sénégalais. Dakar, circa 1954. On remarque les médailles décorant l'apparat de quelques uns. Toujours à l'honneur aujourd'hui, ces insignes de la Métropole coloniale furent royalement rejettés par Cheikh Hamallah durant son fameux bras de fer avec Pierre Boisson, représentant du régime fantoche de Vichy durant la Deuxième guerre mondiale (1939-1945).
Amadou Hampaté-Bâ (2e à gauche), Elhadj Seydou Nourou Tall, khalife tijaniyya, Félix Houphouet-Boigny et d’autres dignitaires sénégalais. Dakar, circa 1954. On remarque les médailles décorant l’apparat de quelques uns. Toujours à l’honneur aujourd’hui, ces insignes de la Métropole coloniale furent royalement rejettés par Cheikh Hamallah durant son fameux échange avec Pierre Boisson, représentant du régime fantoche de Vichy durant la Deuxième guerre mondiale (1939-1945). — T.S. Bah

Le duo parrain de Sékou Touré : Cornut-Gentille et Houphouët-Boigny

Paraphrasant et inversant le dicton selon lequel l’Egype est un don du Nil, on peut dire que Sékou Touré est un cadeau empoisonné  de Bernard Cornut-Gentille et Félix Houphouët-Boigny à la Guinée. Ici  Houphouët-Boigny voudrait maquiller et cacher cet acte. Mais il s’y prend mal. De surcroît, il est mal servi par l’éditeur du discours présidentiel avec la confusion ridicule au sujet de la rue Oudinot. Houphouët déclare faussement :

« Lorsque, à la suite d’une vacance dans la région de Beyla, nous avons décidé d’y présenter Sékou Touré, je m’y suis rendu en compagnie du Gouverneur-Général Cornut-Gentille.
Je ne demandais pas l’appui du gouvernement, des pouvoirs locaux, mais simplement la neutralité. Elle m’avait été promise; je me suis rendu dans la nuit, avec le Gouvemeur-Général, dans les campements administratifs du Mont Nimba. Mais nous n’avons pas été logés sous le même toit. Tout semblait arrangé. Comut-Gentille avait convoqué les administrateurs et donné des instructions pour que la neutralité soit absolument respetée. Le lendemain, à Man, j’apprenais le contraire, Je suis retoumé pour lui demander ce qui s’était passé dans la nuit ? Il m’a dit:
— J’ai donné des instructions, mais ils ne m’ont pas obéi. Ils n’obéissent qu’à Roudino
La fraude a donc fait que nous n’avions toujours personne en Guinée. Il nous a fallu attendre jusqu’à 1956 pour obtenir, sur l’ensemble du territoire africain français, la neutralité de l’administration. Et le résultat ne s’est pas fait attendre: nous avons enlevé deux sièges en Guinée, deux au Mali, deux au Niger. Entre-temps, la Haute-Volta avait été reconstituée, et ses élus sont devenus RDA.».

Une correction s’impose ici. Il n’y pas de Roudino dans l’histoire coloniale de la France. Par contre il existe la Rue Oudinot, siège parisien du ministère des Colonies.

L’étude et l’analyse des relations de ce trio sont importantes pour comprendre l’histoire politique de la Guinée durant la décennie 1950. Il s’agit notamment de jetter la lumière sur la montée en flèche de Sékou Touré entre 1954 et 1956. Ainsi,  par exemple, Lewin révèle les liens sentimentaux et/ou physiques entre Cornut-Gentille et le jeune Sékou Touré. Par erreur, insistance et redondance, Lewin publie reprend textuellement la même information dans deux chapitres consécutifs (chapitre 15 et chapitre 16) dans sa série biographique. Cela dit, le titre officiel du dirigeant français était alors Haut-commissaire et non pas Gouverneur-général de l’AOF.

Houphouët ne pouvait pas deviner qu’un ancien ambassadeur français en Guinée, le contredirait un quart-de-siècle plus tard, avec noms et faits à l’appui. En effet, au chapitre 16, volume 1, de sa biographie de Sékou Touré André Lewin donne les précisions suivantes :

« La tentative suivante, lors d’une élection partielle tenue le 2 août 1953 à Beyla à la suite du décès survenu le 11 mai 1953 du conseiller territorial Paul Tétau 357, sera la bonne. Située à la limite de la Guinée forestière et donc éloignée des bases traditionnelles du Parti, la circonscription de Beyla est un test : Sékou y remporte sa première élection. Il s’en faut de peu cependant, car il obtient 729 voix contre 703 et 198 respectivement à ses adversaires, l’infirmier Camara Dougoutigui, soutenu par l’administration et les chefs de canton, et le député Mamba Sano 358. C’est dans la petite localité de Foumbadougou qu’il recueille le plus de voix, ce qui fait pencher la balance en sa faveur à la dernière minute.
Certains prétendront que le nouveau conseiller territorial (ou conseiller général comme on le dit de plus en plus) doit l’idée et le siège à son nouvel ami, Bernard Cornut-Gentille, dit “BCG”, haut-commissaire à Dakar depuisquelques mois.
De son côté, depuis la Côte-d’Ivoire proche de la Guinée forestière, Houphouët-Boigny a envoyé pour aider à la campagne de Sékou un véhicule et quatre militants chevronnés. Les marges des résultats sont si étroites qu’il faudra plusieurs mois avant que l’élection soit validée. Mais dès le soir du scrutin, l’enthousiasme des partisans de Sékou déferle sur toute la Guinée, et comme le notent certains observateurs, “après Beyla, le PDG prend d’assaut le pays”.
Les militants en liesse amènent Sékou près d’une grosse pierre fichée dans la terre en pleine bourgade, et lui font jurer solennellement qu’il respectera sa promesse de toujours s’occuper du sort du peuple guinéen ; sinon, selon les traditions locales, il n’arrivera jamais à rien dans sa vie. »

Félix Houphouet-Boigny et et sa première épouse, Khadija Racine Sow (1913-2006). Mariés en 1930 à Abengourou, ils divorcèrent en 1956. Surnomée Kady, Mme Houphouët-Boigny était la fille d'Ali Racine Sow, commerçant musulman sénégalais, et d'une mère Baoulé d'origine princière.
Félix Houphouet-Boigny et et sa première épouse, Khadija Racine Sow (1913-2006). Mariés en 1930 à Abengourou, ils divorcèrent en 1956. Surnomée Kady, Mme Houphouët-Boigny était la fille d’Ali Racine Sow, commerçant Pullo musulman du Sénégal, et d’une mère Baoulé d’origine princière.

A partir de 1953 donc, les autorités territoriales et fédérales épaulent le PDG et le laissent faire. Ainsi commence une campagne de terreur, d’humiliations, de coups et blessures et de mort, qui, en rétrospective, annonçait le futur Camp Boiro.

Lire l’enquête et l’analyse de Bernard Charles, professeur à l’Université de Montréal, intitulée Le rôle de la violence dans la mise en place des pouvoirs en Guinée (1954-58)

Lewin écrit :  “Des heurts violents ont lieu à Conakry et dans diverses villes de l’intérieur le 29 septembre 1955, puis les 2 et 3 octobre (sept morts, dont six Peuls et un Soussou, tous membres du BAG 408).”
Membre — avec Diawadou Barry et Koumandian Keita — du trio dirigeant du Bloc Africain de Guinée (BAG), Karim Bangoura envoie, le 5 octobre 1955, le télégramme suivant au haut-commissaire Cornut-Gentille :

“Gravité des incidents de Coyah marque faillite politique de complaisance avec le RDA que vous avez instaurée. Le chauffeur de mon père tué, la maison de mon oncle saccagée et ses filles violées, soulignent étendue de vos responsabilités.
Ma douleur immense m’encourage à vous dénoncer auprès des hautes autorités de la Métropole comme soutien officiel et déclaré des extrémistes africains fauteurs de troubles.
Les agissements du PDG-RDA restent votre oeuvre. La carence de l’autorité locale en découle.
La mise à feu et à sang de ce pays jadis paisible continuera à peser sur votre conscience, car vos rapports officiels n’ont pas traduit la vérité sur le caractère du RDA.
Je reste fidèle à la France et à la Guinée, et vous pouvez compter sur ma détermination farouche contre votre politique néfaste pour la présence française.”

Seize ans plus tard, en 1971, Sékou Touré fit payer à Karim Bangoura le prix de leur rivalité d’antan, en le faisant mourir, soit par la diète noire au Camp Boiro (version de l’ambassadeur William Attwood), soit par noyade après avoir été ligoté et largué du bord d’un hélicoptère dans le fleuve Fatala, ou Rio Pongo, à Boffa (version d’Alsény René Gomez).

A suivre.

Tierno S. Bah

“Jacques Foccart et Ahmed Sékou Touré”

Jacques Foccart
Jacques Foccart

Extraits de Foccart parle, entretiens avec Philippe Gaillard, tome II, Paris, Fayard/Jeune Afrique, 1997, p. 191-197.
Les Cahiers du Centre de Recherches Historiques, 30, 2009

Lire aussi Sékou et Foccart : explications et promenade

Philippe Gaillard : Loin de l’Afrique centrale, en Guinée, s’exerce une autre forme de terreur. L’arrivée de Georges Pompidou à l’Élysée change-t-elle quelque chose dans les relations franco-guinéennes ?

Jacques Foccart : Pompidou n’a pas subi ce que le Général de Gaulle avait ressenti comme un affront personnel en 1958. Il considère qu’il faut prendre Sékou Touré comme il est et s’arranger avec lui si c’est possible, que la Guinée est un pays riche avec lequel nous avons eu les mêmes relations qu’avec nos autres colonies africaines et avec lequel il est dans l’intérêt mutuel d’établir une coopération. Je vous ai dit que c’est aussi mon point de vue. Mais rien ne sera possible, parce que les complots vrais ou faux entraînent des centaines d’arrestations, d’exécutions sommaires, d’incarcérations dans des conditions épouvantables. A de multiples occasions, Sékou lance des accusations contre la France et des diatribes contre moi. C’est tellement rituel que cela devient prévisible. Je me rappelle avoir prédit à Pompidou, en septembre 1972, que, dans les quinze jours, je serais accusé par Sékou Touré de fomenter un complot contre lui.
— Comment ! s’est-il exclamé. Dans quelle affaire vous êtes-vous embarqué ?
— Il n’y a absolument rien, l’ai-je rassuré, à quoi je sois mêlé ou dont je sois informé, pas même une rumeur. Seulement, Sékou s’est engagé auprès de Mobutu à aller en visite au Zaire. Il n’ira pas, car il a trop peur, et peutêtre à juste titre, de ne pas retrouver sa place en rentrant. Il aura besoin d’un prétexte et il découvrira un complot. Derrière le complot, il y aura Foccart. »
Cela n’a pas manqué. Il arrivait que de malheureux Guinéens soient arrêtés dans le seul but d’accréditer un prétendu complot.

Philippe Gaillard : N’a-t-il pas quand même été question de reprendre les relations ?

Jacques Foccart : Si, à plusieurs reprises. Sékou Touré faisait des approches, probablement sincères. J’en ai été l’objet, en particulier, à Dakar, à l’occasion de la fête nationale, en avril 1970, de la part de son demi-frère, Ismaël Touré, qui était son âme damnée. Et puis il repartait dans ses diatribes.

Philippe Gaillard : Vous parlez de 1969 et 1970. J’imagine qu’après le débarquement de Portugais et d’opposants guinéens à Conakry, le 22 novembre 1970, il n’a plus été question d’accord de coopération…

Jacques Foccart : La violente répression, les soixante pendaisons sous les ponts de Conakry et d’autres villes, les arrestations de Français, les discours de Sékou Touré sur « la cinquième colonne foccartienne » ont obstrué, évidemment, toute perspective de rapprochement. Parmi les Français arrêtés se trouvait un collaborateur de Sékou Touré, Jean-Paul Alata, qui a été libéré longtemps après et a écrit un livre sur sa captivité. Il était accusé d’avoir été un « agent de Foccart ». C’est quelqu’un que je n’avais jamais rencontré et dont je crois même que je n’avais jamais entendu parler.

Philippe Gaillard : Aviez-vous suivi les préparatifs du débarquement ?

Jacques Foccart : Non. Il n’est pas impossible que des échos m’en soient parvenus, car les rumeurs sur les préparatifs de coups d’Etat à Conakry étaient incessantes, mais elles s’entremêlaient ; on ne parvenait guère à faire le tri entre les informations un tant soit peu sérieuses et les rodomontades. Je finissais par ne plus guère y prêter attention. Le 22 novembre, j’étais à Libreville, où j’ai appris la nouvelle comme tout le monde 7. C’est seulement au début de décembre que j’ai recueilli les premières indications sérieuses sur ce qui s’était passé ; c’est l’ambassadeur de Belgique à Conakry, que j’ai rencontré à Nouakchott, aux cérémonies du dixième anniversaire de l’indépendance de la Mauritanie, qui me les a données.

Philippe Gaillard : Devant cette répression épouvantable, n’envisagez-vous pas une réaction musclée ?

Jacques Foccart : Si, mais au grand jour, dans le cas où des Français seraient directement menacés dans leur vie. Des plans d’intervention sont établis. La marine outrepasse même les instructions qu’elle a reçues en déclenchant des mouvements de navires. Mais c’est difficile, d’abord parce qu’il faudrait mener l’affaire assez vite pour que Sékou n’ait pas le temps d’exercer des représailles contre les Français, qui sont douze à quinze cents, ensuite en raison des réactions diplomatiques inévitables. La campagne antifrançaise, antisénégalaise et antiivoirienne de Radio-Conakry atteint des sommets pendant le voyage de Pompidou à Dakar et à Abidjan en février 1971. Ensuite, progressivement, la tension baisse.

Philippe Gaillard : Mais les rumeurs de complots ne s’éteignent pas. Qu’y a-t il de fondé ?

Jacques Foccart : Ce n’est pas très différent de ce que je vous ai dit pour la période qui a précédé le débarquement. Périodiquement, je suis approché par des gens qui ont ou qui me disent avoir un projet de déstabilisation et qui demandent une aide. Quand cela me paraît un peu sérieux — c’est le cas au début de 1974, lorsque Houphouët et Senghor s’en mêlent et interviennent auprès de moi —, je rends compte à Pompidou. Sa réaction est toujours la même : « Il doit être clair que vous ne devez fournir ni aide ni encouragements. » Il le dit lui-même à Senghor, qu’il reçoit en février 1974 et qui envisage alors de soutenir un projet d’opposants guinéens appuyés par le PAIGC (Parti africain de l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert).

Philippe Gaillard : Après 1958, vous n’avez jamais rencontré Sékou Touré ?

Jacques Foccart : Je l’ai revu, mais beaucoup plus tard : neuf mois avant sa mort, en juin 1983. André Lewin, qui s’était beaucoup dépensé pour réconcilier la France et la Guinée et qui a été le premier ambassadeur à Conakry après la reprise des relations diplomatiques en 1975, m’avait dit :
— Sékou Touré veut en finir avec les fantômes du passé. Or vous le hantez. Il m’a parlé de vous, je peux dire, presque à chacune de nos rencontres. Il vous reproche un tas de choses, mais il voudrait vous revoir et se réconcilier avec vous.
Je m’en étais ouvert auprès d’Houphouët, qui m’avait vivement conseillé, lui aussi, d’aller à Conakry. La seule opposition que j’avais rencontrée était celle de ma femme.
— Ce personnage a été ignoble avec vous, m’avait-elle dit. Ces affaires ne vous concernent plus. Pourquoi voulez-vous vous en mêler et prendre encore des risques ?
Je n’ai pas pu résister, mais j’ai pris des  précautions. J’ai demandé à Houphouët d’organiser la rencontre et de me faire conduire d’Abidjan à Conakry par son avion, qui ne passerait pas inaperçu. C’est ainsi que les choses se sont passées. Je n’avais nullement informé les autorités françaises. Vous pouvez donc imaginer l’ahurissement de l’ambassadeur de France, Yvon Omnes, avec lequel je me suis trouvé nez à nez à l’aéroport de Conakry. Je vois encore sa tête.
— Vous ici ! s’est-il exclamé. Mais vous allez vous faire arrêter !
Je l’ai rassuré.

Philippe Gaillard : Vous avez été conduit directement à la présidence ?

Sékou Touré et Jacques Foccart s’expliquent

Jacques Foccart : Oui. Tout de suite après m’avoir accueilli, Sékou Touré m’a dit :
— Je ne vous ai pas prié de venir pour parler du passé et de tout ce qui nous a divisés ; c’est pour parler de l’avenir.
J’ai objecté :
— Monsieur le Président, ce n’est pas possible. Nous avons eu tellement de différends, vous m’avez tellement attaqué, que nous devons nous en expliquer avant de parler de l’avenir.
Notre conversation a duré plus de cinq heures. Elle n’a pas été interrompue par le déjeuner. C’était le ramadan, ce qui ne préoccupait pas le chef de l’État, mais notre unique convive, le Premier ministre Lansana Béavogui, jeûnait ; il n’a pas plus ouvert la bouche pour parler que pour manger.
Sékou est remonté à 1958, me reprochant d’avoir empêché des coopérants d’aller en Guinée, etc… Tout y est passé jusqu’en 1974 ; je n’ai pas besoin de revenir sur tous les incidents dont je vous ai parlé.
— Je vous ai rappelé ces choses, a-t-il conclu, parce que vous me l’avez demandé, mais cela n’a plus d’importance. J’ai peut-être été mal informé. De toute façon, c’est le passé.
Là-dessus, Béavogui, qui s’était retiré après le repas, nous a rejoints pour une promenade.

Promenade à Conakry : Sékou Touré invite Jacques Foccart à visiter le Camp Boiro et essuie un refus

Jacques Foccart : Sékou a pris le volant de sa voiture et nous a fait faire le tour de Conakry. Tout d’un coup, il s’est arrêté. Nous étions devant l’entrée du Camp Boiro.
Voici cette fameuse prison, m’a-t-il dit. Si vous le souhaitez, je vais vous la faire visiter.
J’ai décliné l’invitation, non sans lui faire observer que, s’il me faisait cette proposition, c’était qu’il n’y avait plus rien à voir.

Philippe Gaillard : Sur l’avenir, qu’avait-il à vous dire ?

Jacques Foccart : Il y est venu à la fin de la journée, sous une forme pour le moins inattendue.
— Vous savez, m’a-t-il dit, que je vais sans doute devenir président de l’OUA. J’ai besoin d’un conseiller qui connaisse bien les hommes et les choses de notre continent. Personne ne répond autant que vous à ce profil. Vous êtes disponible maintenant. Accepteriez-vous, je ne dis pas de vous installer à Conakry, mais de venir me voir périodiquement pour m’aider ?

Philippe Gaillard : Comment avez-vous réagi ?

Jacques Foccart : Eh bien, je vais vous dire que j’ai été tenté ! Ce qui m’a retenu est le souvenir du Général. Le président de la République de Guinée avait tellement maltraité le général de Gaulle et suscité tellement de réactions négatives de sa part que je me serais senti coupable envers la mémoire du Général d’accepter de travailler auprès de Sékou Touré.
Ainsi se sont achevées mes relations avec Sékou Touré, comme elles avaient commencé : j’ai dans mes archives une lettre chaleureuse de 1957 de celui qui était alors maire de Conakry, contenant cette exclamation :
« Ah, si tous les Français avec qui j’ai affaire étaient comme vous ! »

Philippe Gaillard : A l’inverse, changement spectaculaire envers la Guinée. Vous aviez plaidé en vain pour la normalisation des rapports avec Sékou Touré quand vous étiez à l’Élysée. C’est Valéry Giscard d’Estaing qui rétablit les relations diplomatiques en juillet 1975. Pourquoi ?

Jacques Foccart : D’abord, il faut dire qu’il ne pouvait pas en être vraiment question sous la présidence de Pompidou, pendant laquelle la violence de la répression des complots réels et imaginaires a atteint son paroxysme en Guinée. Giscard d’Estaing est arrivé au pouvoir au moment où se produisait une relative accalmie. Ensuite, cette reprise des relations doit beaucoup à André Lewin, qui était porte-parole des Nations unies et qui s’est consacré à la réconciliation franco-guinéenne en tant que représentant du secrétaire général de l’ONU, et même à titre personnel. C’est d’ailleurs lui qui a été nommé ambassadeur de France à Conakry…

Philippe Gaillard : Avez-vous suivi ces tractations ?

Jacques Foccart : André Lewin est venu me voir à cette époque, mais il ne m’a pas tenu au courant. C’est alors qu’il a commencé à me dire que Sékou parlait de moi à tout propos, et pas toujours en mal. Il a joué un rôle efficace et positif. Il a été, ensuite, un bon ambassadeur, dans des circonstances difficiles, parce que 1976 et 1977 ont été les années des dernières violences du régime, avec la vague d’arrestations de Peuls — dont l’ancien secrétaire général de l’OUA, Diallo Telli, qui mourra au sinistre Camp Boiro — et la sanglante répression d’une marche de femmes.
La reprise des relations franco-guinéennes a marqué le moment où Sékou Touré, considérant que l’isolement de la Guinée était devenu insupportable, a décidé de faire meilleure figure face à la communauté des nations. Il s’est mis à voyager. Il s’est réconcilié solennellement avec Houphouët-Boigny et Senghor, à Monrovia, en mars 1978, et il a reçu Giscard en Guinée en décembre de la même année. Il a été reçu à son tour, cette fois par Mitterrand, en septembre 1982, et il a participé au sommet franco-africain de Vittel en octobre 1983. Il est mort le 26 mars 1984, alors que sa réintégration dans la communauté africaine allait être consacrée par son accession à la présidence de l’OUA, dont le sommet devait se tenir à Conakry au mois de mai.

Note
7. Les Portugais avaient envoyé par mer un commando chargé de libérer des prisonniers capturés par les maquisards dans leur colonie voisine, l’actuelle Guinée-Bissau, et détenus à Conakry. Ils avaient embarqué des opposants guinéens qui voulaient abattre le régime de Sékou Touré. L’opération portugaise avait réussi ; l’opération guinéenne avait échoué.

Jacques Foccart, l’homme qui dirigeait l’Afrique

La réputation de mystère qui a entouré Jacques Foccart, le « Monsieur Afrique » des présidents de Gaulle et Pompidou, a longtemps laissé croire qu’il ne laisserait d’autres traces de son action que les longs entretiens accordés sur la fin de sa vie.
Mais Jacques Foccart a été de 1960 à 74 à la tête d’une administration, le secrétariat général pour les Affaires africaines et malgaches, qui a conservé de nombreuses traces de ses activités, de ses contacts…
Des archives qui jettent une lumière nouvelle sur cet homme de l’ombre. A l’occasion de la publication de l’inventaire du « fonds Foccart », les Archives nationales organisent deux journées d’études ces 26 et 27 mars.

 Foccart. L’homme qui dirigeait l’Afrique.
Film documentaire. 1h 46min
Archives de l’Institut National de l’Audiovisuel. Paris

Pierrefitte, en banlieue parisienne. Archives nationales, dans le dédale des magasins. Une main. Un badge, puis une courte sonnerie. Dans un grincement, la porte automatique du magasin 501 s’ouvre sur l’un des lieux où dorment les secrets de la République. Le fonds Foccart. 400 mètres linéaires de boîtes à archives Cauchard, disposés sur des « épis » métalliques mobiles.

Jean-Pierre Bat, le conservateur du fonds, fait glisser les épis et se dirige vers l’une des étagères « Prenons par exemple un objet un peu original dans le fonds, le fichier dit ‘fichier vert’, c’est-à-dire des boîtes avec des petits fermoirs comme on voit dans les films policiers. Des boîtes qui conservent toutes les fiches de correspondance adressées à Jacques Foccart avec le nom du correspondant, l’objet de leur requête et naturellement la date. »

Il enlève la sangle qui ferme la boîte et ouvre le fichier. « On trouve aussi bien des lettres de recommandation de personnes habitant en Afrique que des demandes de promotion de légion d’honneur –naturellement camouflées- ou bien tout simplement des propositions de coup d’Etat… Ça n’apparaît pas directement, mais en fouillant dans les archives on le découvre… »

Jean-Pierre Bat cherche un exemple. Se dirige vers un autre épis, une autre boîte. Se souvient d’un rapport proposant un projet de retour de Fulbert Youlou, le président congolais : « Le texte, raconte Jean-Pierre Bat, propose en premier lieu une action psychologique, c’est-à-dire travailler la popularité de Youlou auprès des Congolais. Deuxièmement, un mode opératoire, c’est-à-dire préparer un calendrier de retour de Fulbert Youlou de manière plus concrète. » La proposition vient d’un agent des services secrets français, à qui il est demandé de prendre sur sa responsabilité individuelle l’initiative de cette opération. Jacques Foccart lui délivrera un « feu orange ». Une sorte d’accord implicite. A charge pour l’agent du SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage) et son équipe de ne pas se faire prendre. Le coup d’Etat n’aura finalement pas lieu.

Communauté française

Jacques Foccart… Ces centaines de mètres d’archives dessinent le portrait d’un homme, de ses méthodes, de son équipe. Elles jettent une toute nouvelle lumière sur les circuits empruntés pour faire la politique africaine de la France.

L’histoire commence après la Seconde Guerre mondiale lors de la création du RPF à la fin des années 40. Jacques Foccart a été résistant. Il est nommé responsable des Affaires africaines pour l’organisation gaulliste. Lorsqu’en mai 1958 de Gaulle accède au pouvoir, il amène avec lui à Matignon puis à l’Elysée Jacques Foccart comme Monsieur Afrique. C’est un collaborateur en qui il a une grande confiance. Sa première mission sera de transformer la nature juridique des liens entre la métropole à ses colonies. Ce sera le projet de Communauté.

e de Foccart (il l’écrit dans une note) c’est que l’Afrique n’est plus la France mais pas tout à fait l’étranger. En d’autres termes c’est un espace entre les deux, un espace francophone. Pour que fonctionne cet ensemble, ce n’est plus à l’échelon ministériel que doit être menée la politique, mais directement, à la main droite de de Gaulle à l’Elysée, au sein de la cellule Afrique que dirige Jacques Foccart… »

La note qui fera jurisprudence, celle qui fondera l’autorité de Jacques Foccart est conservée dans le fonds. Elle est datée du 9 mai 1960, signée de la main de de Gaulle. Un petit format titré « Note pour M.Foccart » : le général y arbitre un conflit de périmètre entre son conseiller et un responsable ministériel, Jean Foyer, le secrétaire d’Etat aux Relations avec la communauté. Il en ressort que les affaires africaines se traitent à l’Elysée et pas dans les ministères. Pendant quatorze ans, plus aucun ministre n’osera affronter l’autorité de Jacques Foccart au risque de se voir remis en cause par le général de Gaulle. Cette forte proximité de de Gaulle et de Foccart dans la gestion des affaires africaines aura d’ailleurs une traduction concrète. Un rendez-vous quotidien de quinze à trente minutes au cours duquel le président passe en revue avec son conseiller les affaires africaines et malgaches.

Secrétaire général pour les affaires africaines et malgaches

Principal conseiller du général de Gaulle sur la politique africaine, Foccart est entouré d’une équipe importante de collaborateurs qui est longtemps restée dans l’ombre et que le fonds Foccart des Archives nationales permet de mieux cerner. Des collaborateurs regroupés à l’hôtel de Noirmoutier. « Le secrétariat général de la communauté, qui deviendra secrétariat des affaires africaines et malgaches en 1961 est installé à l’hôtel de Noirmoutier, rue de Grenelle. Il a son parc automobile, son protocole, son système de réception. Le 14 juillet franco-africain est anticipé dans les jardins de Noirmoutier. On sait que c’est là qu’on va solliciter Jacques Foccart. Et à la haute époque en 1960, c’est 100 agents qui relèvent de l’autorité du secrétaire général… » Cette administration va nourrir les analyses de Foccart sur ce qui se passe en Afrique. C’est en partie grâce à son activité que celui-ci prépare l’entretien quotidien de 19h00 avec de Gaulle. Il reçoit des notes de différents chargés de mission, synthétisées par son conseiller technique et qui permettent de produire un document de travail pour l’entretien avec le président.

Signe supplémentaire de la mainmise de Jacques Foccart sur la politique africaine de la France, son secrétariat général centralise tout ce qui est produit par les administrations françaises sur le sujet. Dans un même dossier, on pourra trouver les bulletins du SDECE, le Service de documentation extérieure et de contre-espionnage, ceux du 2e Bureau, les télégrammes diplomatiques, les rapports faits en administration centrale à Paris, les rapports des missions d’aide et de coopération et parfois même les correspondances manuscrites personnelles que les ambassadeurs envoient en marge des dépêches diplomatiques directement à Foccart…

« Réseaux Foccart »

Parallèlement à ces collaborateurs officiels, Jacques Foccart s’appuie sur un réseau plus secret, jusqu’à la limite de la légalité républicaine. Et notamment ce que Foccart lui-même appellera des « circuits courts ». Il place auprès de certains chefs d’Etat amis de la France des collaborateurs qui deviennent leurs conseillers politiques et doivent faire la navette entre Paris et le continent.

Le plus influent de ces ambassadeurs de l’ombre sera probablement Jean Mauricheau-Beaupré, ancien résistant, activiste à la veille de la prise de pouvoir du général de Gaulle et qui se recycle dans les actions de renseignement au bénéfice de Foccart. Il est envoyé auprès de l’abbé Youlou à Brazzaville entre 1960 et 1963. Et il trouvera un nom pour cette méthode du circuit court : « la petite équipe ». Ces réseaux sont officieux, mais ils sont parfois couverts par des contrats de coopération sollicités par des chefs d’Etat africains.

Car au cœur de ce réseau Foccart figure un homme qui gère avec lui la politique africaine de la France. Et qui sait l’orienter suivant les intérêts de son propre pays : Félix Houphouët Boigny, le président ivoirien. Il tisse le principal réseau de chefs d’Etat amis de la France, au travers de son parti le RDA, le Rassemblement Démocratique Africain. Il sera même une sorte de « grand frère » de tous les chefs d’Etat qui vont grandir sous son ombre, au point que les hommes de Foccart lui donnent le nom de code de « Big Brother ». « Houphouët co-gère avec Foccart la politique africaine de la France, explique Jean-Pierre Bat. Il impulse certaines orientations. Par exemple, il pense que l’implosion géopolitique du Nigeria est un atout pour la Côte d’Ivoire. C’est ce qui justifie, en grande partie, le soutien que la France apportera au colonel Ojukwu au Biafra entre 1967 et 1970 pour la sécession biafraise »

Services & mercenaires

Foccart ne s’appuie pas que sur son administration et ses réseaux personnels. Pour mieux utiliser les moyens des services français, il fait en sorte d’avoir un homme de confiance, Maurice Robert, à la tête de la toute nouvelle section Afrique du SDECE, le Service de documentation extérieure et de contre-espionnage. Il établit avec lui une relation de travail directe. A cette époque, la place des services est centrale car il s’agit avant tout de sécuriser le pré-carré français. « Dès 1958, depuis Dakar, un certain capitaine Robert -Maurice Robert-, est à la manœuvre pour sécuriser le vote en Afrique Occidentale Française en faveur du ‘Oui’. Il écrit d’ailleurs de longs rapports à Jacques Foccart, des rapports manuscrits, officieux qui ne transitent pas par la centrale du SDECE, dans lesquel il lui décrit le paysage politique et lui dit tout ce qu’on pourrait continuer à faire par delà l’indépendance. » Maurice Robert parvient, avec l’appui de Foccart, à se faire nommer chef du tout nouveau secteur Afrique que crée en 1960 le service de renseignement français, le SDECE. L’idée de Maurice Robert est d’installer un représentant du service auprès de chaque président africain, avec un contact direct avec chaque présidence africaine.

La politique de la France dans cette Afrique post-indépendance utilise un dernier levier d’action : les mercenaires. Foccart les utilise, au mépris des règles, pour pouvoir agir au-delà des limites de la diplomatie républicaine. « Pour Foccart, explique Jean-Pierre Bat, les mercenaires n’ont officiellement pas de place. Dans les faits, il sait très bien qu’il leur attribue un espace spécifique, qui consiste à être une force de frappe, non reliée officiellement à la France, mais qui lui permet d’avoir une sorte de droit de regard, d’ingérence ou d’action militaire dans des territoires en crise. Lorsque l’armée française ne pourra pas intervenir, on pourra avoir recours à des mercenaires qui pourront assumer une part totale d’illégallisme d’Etat. »

En 1974, l’échec à la présidentielle du candidat gaulliste Jacques Chaban Delmas et l’élection de Valéry Giscard d’Estaing provoquent une véritable tempête dans le marigot franco-africain. Le secrétariat général des Affaires africaines et malgaches est dissout. Giscard se choisit un nouveau conseiller, René Journiac.

Mais l’Afrique continue à occuper une place à part, gérée par la présidence. Certains grands principes de la politique foccartienne sont maintenus, comme l’imposition d’une « paix française » en Afrique.

Foccart, lui continuera, à être sollicité par les chefs d’Etat africains. Jacques Chirac en fait son conseiller à Matignon, puis conseiller présidentiel lors de son élection en 1995. L’homme de l’ombre décède en 1997.

RFI

Confession de “l’agent” André Lewin à Sékou Touré

Dans l’Annexe 3, Chapitre 81, Volume 7, de sa biographie de Sékou Touré, le diplomate français s’imagine prisonnier devant la commission d’enquête et de torture du Camp Boiro .  Parodiant et se moquant des dépositions d’accusés du Complot Peul, il décrit sa carrière d’agent de la 5e colonne formé pour neutraliser Sékou Touré et détruire son régime. Ce faisant, il peint un tableau où l’invraisemblable et le ridicule le disputent à la comédie et à la tragégie. Un peu hilarant, surtout déprimant. Lisons plutôt.
Tierno S. Bah

Rédigée à Conakry le 22 août 1976, par une longue après-midi de pluie diluvienne, après avoir écouté les enregistrements retransmis par La Voix de la Révolution de plusieurs “confessions” faites par les  “comploteurs Peuls” après leur interrogatoire par le Comité révolutionnaire, et en essayant de respecter autant que possible le style, la présentation et les incroyables élucubrations interprétatives de faits réels, telles qu’il en parut des dizaines
dans les Livres blancs successifs.

Je me nomme André Lewin et je suis ambassadeur de France en Guinée. Je suis né le 26 janvier 1934 à Francfort sur le Main en République fédérale d’Allemagne ; ce dernier État n’ était pas encore créé à l’époque mais, pour des raisons que j ‘expliquerai plus tard, on s’est arrangé pour que je naisse en Allemagne de l’Ouest.
J’ai 42 ans, je suis marié à une femme, j’ai deux enfants. J’ai accompli mes obligations militaires. Je n’ai jamais été condamné.
Dans son plan machiavélique pour détruire la Révolution guinéenne et abattre le régime populaire de Conakry en assassinant celui qui en est l’âme, la réaction internationale en général, et les services spéciaux français en particulier, avaient décidé que le meilleur moyen de parvenir à leurs fins odieuses était de faire
approcher le Président Sékou Touré par quelqu’un qui serait protégé par ses propres fonctions et donc ne paraîtrait pas suspect à l’entourage du Président guinéen, que l’on savait vigilant. C’est pourquoi le SDECE et les services impérialistes mirent tous leurs soins à préparer cette opération, de manière à détourner tous les soupçons.

La “confession” d’André Lewin à Sékou Touré

J’étais le pion choisi dès ma naissance pour atteindre cet objectif.
On s’arrangea tout d’abord, par des moyens qu’il serait trop long d’expliquer ici, pour que je naisse non pas en France, mais à l’étranger ; on pourra vérifier ce fait en consultant mon acte de naissance, qui est camouflé dans mon appartement de Paris, dans le troisième tiroir de la commode de ma chambre, dans une chemise orange marquée “épicerie”. Venu en France alors que j’étais encore enfant, je fus envoyé dans un lycée où les programmes d’enseignement comportaient, en dehors des disciplines classiques, des cours sur les colonies françaises d’Afrique, destinés à mieux me conditionner. Je suivis aussi des leçons de catéchisme protestant et surtout, on me fit faire du scoutisme, afin de m’aguerrir physiquement. Je note que le scoutisme est une invention des Anglais installés en Afrique du Sud, et que son inspiration néocolonialiste est aujourd’hui clairement dévoilée. Je me rends compte aussi aujourd’hui de ce que le mot d’ordre des scouts Toujours Prêt n’est qu ‘une manière diabolique de parodier l’exaltante formule employée par le vaillant Peuple de Guinée pour affirmer sa disponibilité totale pour la Révolution : Prêt pour la Révolution.
Alors que j’avais fait toutes mes études secondaires en province pour ne pas éveiller l’attention, les forces réactionnaires décidèrent, en 1950, de me faire venir à Paris, siège du gouvernement français. Là, on m’inscrivit à l’université, plus précisément à l’Institut d’Études Politiques, où devait s’amorcer mon éducation politique, ainsi que dans les Facultés des Lettres et de Droit. On sait que ces établissements universitaires français s’appellent communément “Fac” ; ce fut ainsi mon premier contact avec le sigle néocolonialiste FAC (Fonds d’Aide et de Coopération), dont on sait le rôle important et nocif qu’il joue dans toutes ces opérations. On m’attribua un numéro d’immatriculation à l’URSSAF (qui pourrait faire penser à la Sécurité sociale, mais où l’amalgame des initiales de l’URSS, des SS nazis et de la fascisante Action Française (AF), démontre clairement la collusion entre les forces secrètes acharnées à détruire la Guinée) ; je ne me souviens plus exactement quel est ce numéro, mais on peut le retrouver sur un papier plié en quatre glissé dans la semelle intérieure de ma chaussure de tennis gauche ; à défaut, il est possible de le reconstituer également en prenant successivement les chiffres de l’année, du mois et du jour de ma naissance. Ce numéro d’identification, il est important de le savoir, devait me suivre toute ma vie.
A l’issue de mes études supérieures, je fus admis à l’École Nationale d’Administration, dont je sortis, pour faciliter mon utilisation ultérieure par le SDECE, dans la section diplomatique. Ma promotion fut appelée du nom de “Lazare Carnot, l’organisateur de la victoire”, afin de me donner du courage pour la difficile mission qui m’attendait.
Le caractère exact de cette mission n’allait pas tarder à m’être précisé, puisque c’est à cette époque que je fus formellement recruté par le gouvernement français ; on m’attribua un poste au Ministère des affaires étrangères, ce qui faisait partie directement du plan diabolique mis au point par le SDECE pour parvenir à ses fins.
Chaque mois, on me versait un traitement en francs français, que je faisais virer immédiatement sur mon compte dans une banque française, filiale d’ailleurs d’une banque américaine. Par la suite, afin de faciliter mes opérations, je me fis ouvrir encore des comptes dans d’autres banques en France ou à l’étranger. Chaque fois que des numéros de compte bancaire me furent attribués, ils eurent comme caractéristique commune de se terminer par des chiffres compris entre 0 et 9, ce qui constitue bien une preuve de tout ce que j’avance.
Pour être complet et franc comme je me suis promis de l’être depuis que j ‘ai compris le rôle néfaste que l’on voulait me faire jouer, je dois encore préciser plusieurs points.
Pour améliorer mon entraînement physique, ma spécialisation militaire et mon conditionnement psychologique au méprisable idéal qui devait être le mien, on me fit faire mon service militaire dans l’armée française. J’avais déjà auparavant suivi des périodes de préparation dans diverses casernes situées dans la région parisienne, notamment au Fort de Vincennes. Pour tenir compte de mon aspect physique (blond aux yeux bleus), je fus affecté à l’armée de l’air, dont la tenue bleue devait me convenir. Je reçus également un numéro matricule, qui figure encore sur mes pièces militaires et qui est bien entendu conservé dans les archives du Ministère français de la Défense nationale, comme celui de tous les autres agents de mon type. Je ne m’en souviens plus exactement, mais il est possible que je l’aie inscrit à l’intérieur du boîtier de mon appareil photographique Robot 24×24 (fabriqué en Allemagne de l’Ouest et fréquemment utilisé par les officiers allemands pendant la dernière guerre mondiale en raison de ses perfectionnements techniques) ; ce fait est extrêmement facile à vérifier, cet appareil se trouvant présentement à Conakry. Mes premiers contacts avec l’armée active se passèrent avec les sous-officiers et officiers de l’armée de l’air dans une base aérienne de la région parisienne, puis au cabinet du Ministre de la Défense nationale, où je restai quelques mois entre février 1957, date de mon incorporation, et août 1957, moment où je partis pour l’Algérie, comme je l’expliquerai par la suite. Mes contacts avec l’armée de l’air au début furent essentiellement :

  1. le Caporal Sauviat
  2. le Sergent Minjoz
  3. le Capitaine Hervillard

Par la suite, au cabinet du Ministre, ou je fus méthodiquement entraîné aux techniques de l’action psychologique et de la lutte révolutionnaire (je contribuai même à la rédaction d’un numéro spécial de la “Revue militaire d’information” sur la guerre révolutionnaire), je travaillai surtout avec :

  1. le Capitaine Oriol
  2. le Commandant Doumic
  3. le Colonel Lacheroy, dont le rôle réactionnaire fut par la suite mis en évidence à la suite des affaires de l’OAS, dont il fut l’un des responsables.

Il est à noter que bien des années avant ces événements, le colonel Lacheroy avait commandé des contingents de troupes rrançaises en Côte-d’Ivoire.
Je voudrais dire aussi qu’à cette époque, j’eus de nombreuses conversations avec des étudiants africains présents à Paris, me permettant ainsi de me familiariser avec leur mentalité et leurs préoccupations, ce qui devait beaucoup me faciliter la tâche par la suite, lors de la partie active de ma mission . Ainsi, je me liai même avec un étudiant guinéen dont j’ai oublié le nom, et avec lequel j’avais des conversations régulières au café Capoulade, situé près de la Faculté. Il faut noter qu’à cette époque déjà, courant 1957, la campagne du Parti Démocratique de Guinée battait son plein en Guinée, et qu’ainsi, il devenait urgent de m’utiliser conformément au plan satanique élaboré depuis plus de vingt ans déjà pour contrecarrer l’avènement de la Guinée indépendante et révolutionnaire.
A partir de ce moment donc, les événements s’accélérèrent. Je partis pour l’Algérie en septembre 1957 et y restai 18 mois, le temps de mettre en place les mécanismes de l’opération. Ainsi, je fus l’un des témoins et acteurs du 13 mai 1958, qui contribua à ramener au pouvoir le Général de Gaulle, dont le rôle était de provoquer, en septembre de la même année, la confrontation décisive avec le futur Président Sékou Touré. De Gaulle parvint effectivement à s’acquitter fort convenablement de ce rôle, et le 28 septembre 1958, conformément au schéma mis au point antérieurement, le peuple guinéen choisit l’indépendance et se donna comme chef le Président Sékou Touré. Le plan impérialiste avait jusque là fonctionné à la perfection.
Les chefs militaires pour lesquels j’avais travaillé, j’ai nommé :

  1. le Général Jouhaud
  2. le Général Salan
  3. le Général Challe

ont alors tenté d’éliminer le Général de Gaulle ; celui-ci avait en effet, en provoquant l’indépendance de la Guinée, accompli la mission qui lui avait été impartie, mais il s’accrochait désespérément au pouvoir à Paris. Ce furent en conséquence les actions de l’OAS, menées sans succès par les officiers précités, aidés en cela par d’autres services secrets étrangers qui estimaient que le gouvernement français devait maintenant s’attaquer à la seule tâche qui comptait, à savoir abattre la révolution guinéenne ; mais le gouvernement du Général de Gaulle s’épuisait en activités secondaires et futiles. Ce sont essentiellement les services secrets de la CIA, ceux d’Allemagne fédérale, aidés bien entendu par ceux d’Israël, qui furent actifs pendant cette période ; le rôle du gouvernement du Liechtenstein mérite également d’être mentionné, bien que l’objectivité m’oblige à dire qu’il n’ait pas été déterminant.

André Bettencourt
André Bettencourt

Pour donner le change, le Général de Gaulle et son gouvernement avaient tenté de faire croire qu’ils menaient de leur côté une offensive parallèle contre la Guinée. Mais toutes leurs actions avaient été volontairement si mal organisées qu’elles devaient toutes échouer, et les opérations montées par le sinistre Foccart allaient se heurter les unes après les autres à la vigilance du peuple guinéen. Le Général de Gaulle allait de son côté tenter de m’utiliser pour son propre compte et je fus amené à le rencontrer à plusieurs reprises.
La première fois, ce fut à l’Élysée, lorsqu’il était en compagnie du Président des États-Unis d’Amérique, Kennedy. Pour éviter que cette rencontre ne soit trop visible, on avait invité en même temps que moi plusieurs milliers d’autres personnes. D’ailleurs, les deux Présidents étaient entourés de trop d’agents secrets pour que nous ayons pu élaborer ensemble un plan commun.
La seconde tentative de contact fut également vouée à l’échec. Le Général de Gaulle passait en voiture noire Boulevard des Invalides où je me trouvais aussi à ce moment là. Il leva la main comme pour me saluer, mais interrompit heureusement son geste, qui aurait pu s’interpréter comme un signe de reconnaissance, et se gratta l’oreille droite. On sait que ce geste ne lui était pas habituel ; il avait donc une signification particulière que tout le monde comprendra.
Je rencontrai encore plusieurs autres fois le Général de Gaulle, mais il ne fut plus possible de mettre en oeuvre les actions projetées. Ayant perdu confiance en l’esprit anti-guinéen du Général de Gaulle, le SDECE avait d’ailleurs décidé de m’utiliser plus subtilement. Mais il fallait d’abord faire partir le Général de Gaulle, que l’on n’avait pas réussi à éliminer par la force. Il resta au pouvoir jusqu’en 1969 et il fallut recourir au peuple français lui-même pour lui signifier par la voie d’un référendum que son rôle était terminé.
Entre temps, dès mon retour du service militaire, je fus affecté à Paris au Ministère des affaires étrangères, où l’on m’attribua un bureau situé d’abord au 3ème, puis au 5ème étage. Pour donner le change, je ne m’occupais pas du tout d’affaires africaines. Puis, quelques années après, le SDECE me fit affecter au cabinet du
Ministre André Bettencourt, dont tout le monde savait qu’il avait été un ami du Président Sékou Touré lorsque celui-ci était parlementaire français. Cette manoeuvre habile était destinée à endormir l’attention du Président Sékou Touré, car l’objectif était toujours et plus que jamais de faire de moi l’instrument docile de l’impérialisme international pour abattre le Responsable Suprême de la Révolution.
Mais il me fallait pour cela le rencontrer.

Kurt Waldheim
Kurt Waldheim, secrétaire général de l’ONU (1972-1981)

Il fallait donc organiser de manière adroite mon départ pour la Guinée, mais sans donner l’impression que je venais directement de France, ce qui eût éveillé l’attention du Président guinéen. Ce fut alors que germa, chez les responsables du SDECE, l’idée diabolique d’utiliser l’Organisation des Nations Unies ; on savait que son Secrétaire général voyageait beaucoup et qu’il devait forcément un jour ou l’autre se rendre en Guinée. Il fut facile de me faire recruter par l’ONU où les grandes puissances impérialistes font la loi ; mes origines allemandes rendirent les choses plus faciles encore auprès de Kurt Waldheim, de nationalité autrichienne, mais dont tout le monde savait qu’il avait servi dans l’armée hitlérienne pendant la guerre et qu’il avait donc porté l’uniforme allemand nazi. Le réseau français de Foccart et le réseau SS-nazi, toujours unis afin d’abattre la Révolution guinéenne, n’eurent par conséquent aucune difficulté à me mettre au service direct du Secrétaire général et à me faire obtenir sa confiance. Bientôt, j’étais de tous les voyages qu’il faisait dans le monde et je devins son porte-parole, l’un de ses plus proches collaborateurs. Cette période dura de 1972 à 1975. Je continuais bien entendu à être payé, mais je l’étais désormais en dollars américains ; je me fis ouvrir un nouveau compte, mais je ne voulais pas donner l’éveil en utilisant une banque américaine déjà connue par de nombreux comploteurs guinéens, la Chaise National Banque ; j’en ouvris donc un à la Chemical Bank. On m’y donna le compte 365328, ce qui est facile à vérifier, puisque les trois premiers chiffres sont ceux du nombre de jours de l’année, et les derniers ceux de la ligne d’autobus que j’utilisais pour me rendre à mon travail, précédés du chiffre 3.
Je ne cessai pas, bien entendu, d’avoir des contacts nombreux avec des délégations diverses, toutes également acharnées contre la ligne révolutionnaire suivie par la Guinée. Je ne puis plus énumérer tous ces contacts, mais je suis en mesure de préciser que beaucoup d’entre eux avaient lieu tous les jours en fin d’après-midi au bar des délégués des Nations Unies, où j’avais une place régulièrement réservée au pied même de la fameuse 5ème colonne ; ce qui est bien encore une preuve de ce que j’avance. Je me souviens toutefois de conversations soutenues avec les représentants de la Nouvelle Zélande, de l’Uruguay, du Népal et des îles Fidji. Pour ne pas éveiller l’attention, nous évitions bien entendu totalement de mentionner le nom de la Guinée dans nos conversations.

Jeanne Martin Cissé et Sékou Touré, circa 1970
Jeanne Martin Cissé et Sékou Touré, circa 1970

Je réussis aussi à me lier avec l’Ambassadeur de Guinée aux Nations Unies, Madame Jeanne Martin-Cissé, avec laquelle je parvins même à effectuer un voyage à Panama où se tenait une réunion du Conseil de sécurité. Ce fait est facile à vérifier : la réunion eut lieu au cours des premiers mois de 1973. Comme nous étions logés au même hôtel et que nous assistions aux mêmes réunions, nous eûmes souvent l’occasion de nous rencontrer. Il m’était facile de parler à la Représentante de la Révolution guinéenne, bien que moi-même de nationalité française, car j’avais déjà ce statut de fonctionnaire international que le SDECE m’avait fait obtenir.
Ainsi, les objectifs qui m’étaient assignés se trouvaient déjà en grande partie réalisés. Ces objectifs étaient :

  1. me familiariser avec les affaires africaines en général, et guinéennes en particulier
  2. ne pas susciter la suspicion grâce à mon statut international
  3. parvenir à me mettre en rapport opportunément avec le Président Sékou Touré
  4. gagner sa confiance et son amitié
  5. obtenir la réconciliation entre la Guinée et la France afin de pouvoir approcher régulièrement le Président et choisir l’heure favorable à l’action décisive.

Au terme de 39 années de patientes manoeuvres, les deux premiers objectifs (a et b) se trouvaient donc atteints. Il restait à mettre en oeuvre les trois autres ( c, d, et e ).
Mais M. Kurt Waldheim, le Secrétaire général des Nations Unies, ne voulait pas seulement parcourir l’Afrique du l’Ouest, y compris la Guinée, sur la seule invitation des gouvernements de cette région ; il souhaitait avoir un motif valable pour se rendre dans ces pays.
C’est alors que les forces réactionnaires internationales, ne reculant devant rien et devant aucun moyen pour parvenir à leurs sinistres fins, décidèrent de provoquer, par des moyens scientifiques, la terrible sécheresse qui éprouva les pays du Sahel et leurs populations agricoles et pastorales dans les années 73 et 74. Je n’ai pas besoin d’insister sur les moyens qui furent ainsi mis en oeuvre, à coup de milliards de dollars, par l’impérialisme international, ni sur le concours actif que certains pays alliés de l’OTAN prêtèrent à ce plan destiné à affamer l’Afrique noire : j’ai nommé Israël, l’Afrique du Sud, la Rhodésie, le Portugal, ainsi qu’une série de pays africains dirigés par des fantoches mis en place par le néocolonialisme, j ‘ai nommé le Sénégal et la Côte d’ivoire.
Mais l’effroyable projet réussit au delà de tout espoir, justifiant une intervention urgente des Nations Unies ; Kurt Waldheim se rendit donc en Afrique occidentale en 1974, décidant d’inclure la Guinée dans son périple. Je l’accompagnais évidemment au cours de ce voyage.
Nous arrivâmes à Conakry en mars 1974. Mais nous étions passés auparavant à Dakar et à Abidjan, où je pus prendre discrètement mes dernières instructions. Ainsi que le savaient fort bien le SDECE et les autres services secrets, il était très facile d’aborder le Président Sékou Touré et de lui parler. Je me présentai à lui comme l’ancien chef de cabinet de son ami le Ministre français André Bettencourt. Il fut aussitôt très aimable et nous eûmes plusieurs entretiens sur les relations entre la Guinée et la France. En nous quittant, il me chargea d’une invitation pour M. Bettencourt et m’invita à revenir en Guinée avec lui.
Je n’ai pas besoin d’insister sur la suite des événements, qui sont bien connus de tous : mes quatorze voyages en Guinée, mes négociations sur la normalisation des relations diplomatiques avec la République fédérale d’Allemagne et la France. Tout ceci avait été minutieusement mis au point avec le SDECE et celui-ci n’hésita pas à faire prendre en France toutes les mesures qu’il fallait pour endormir l’attention du Président Sékou Touré ; c’est ainsi que nous dûmes aller jusqu’à la suppression physique du Président Pompidou et à l’élimination politique de Jacques Foccart, dont le maintien à leurs postes respectifs aurait rendu ma tâche nettement plus difficile.
Finalement, c’est sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing que je fus nommé Ambassadeur de France en Guinée. La phase finale de ma mission approchait. Je pouvais maintenant choisir le moment propice pour frapper et remplir ainsi la mission qui m’avait été confiée plus de quarante années auparavant.
J’avais entière liberté d’utiliser les moyens que j’entendais employer. C’est ainsi que, depuis des années, j’avais subi un entraînement intensif au maniement du lance-pierres, grâce à plusieurs amis eux-mêmes formés à cette technique très particulière par d’anciens officiers japonais ; je m’entraînais deux fois par mois dans Central Park à New York. J’avais également pris des leçons intensives de lancement du coupe-papier, grâce à des sous-officiers français qui avaient exercé dans le 2ème Bureau. Mais finalement, je décidai d’employer un procédé qui n’exigeait aucun équipement, ni aucun accessoire encombrant et repérable : je veux dire, l’hypnose.
Oui, il s’agissait en d’autres termes d’hypnotiser le Président Sékou Touré au cours d’une rencontre avec lui et de l’inciter ainsi, soit à démissionner, soit mieux encore à se suicider.
Le Comité révolutionnaire a certainement vu diverses photographies où le Président Sékou Touré et moi-même nous regardons droit dans les yeux. Je faisais donc de l’entraînement à cette technique nouvelle.
Malheureusement, l’attitude spécifiquement africaine et l’esprit authentiquement révolutionnaire du Président ont fait échouer ce plan pourtant minutieusement préparé de si longue date. Bien que son bureau soit équipé d’un climatiseur, le Président a en effet pris l’habitude, lorsqu’il reçoit des visiteurs étrangers auxquels il désire montrer les dures réalités africaines, d’arrêter la climatisation. C’est ce qui s’est passé le jour où j’avais décidé d’hypnotiser le Président ; lorsque j’entrai dans son bureau, la différence brusque de température entraîna une soudaine condensation de mes yeux, en ternissant l’éclat et en supprimant le pouvoir hypnotique.
Devant ce coup du sort, mes yeux se sont effectivement ouverts, si je puis dire.
Je reconnais le crime dont j’ai failli me rendre coupable. J’ai été poussé dès ma tendre enfance par des forces réactionnaires et sans scrupules. J’implore le pardon de la révolution . J’ai une femme, deux enfants, plusieurs chats et un chien, et je voudrais désormais me consacrer à eux et à ma réhabilitation.

Vive la Révolution !