Culpabilisation désuète et blâme démagogique

Président Alpha Condé
Président Alpha Condé

Le site Africaguinee.com publie un entrefilet — sans lieu, date et  signature — qui reproduit des citations du président Alpha Condé. On ne sait pas quand, où et devant qui le chef de l’Etat guinéen a proféré ces mots. Mais le “professeur-président” et le rédacteur du site sont légers dans le maniement de la langue française. Alpha Condé donne le ton du comportement fautif en n’accordant pas au pluriel le sujet et le verbe dans la phrase suivante :

« Les conditions dans lesquelles la Guinée a pris son indépendance A été l’une des causes de notre retard. »

Le “Professeur” aurait dû dire :

« Les conditions dans lesquelles la Guinée a pris son indépendance ONT été l’une des causes de notre retard. »

Culpabilisation désuète du duel Sékou Touré-Charles de Gaulle

Alpha Condé poursuit :

« La Guinée a été le seul pays qui a osé dire non en 1958 au Général De gaulle (sic) ; Ce dernier a estimé qu’il fallait punir la Guinée pour que ce mauvais exemple ne se repende pas. »

En écrivant REPENDE, Africaguinée trébuche sur l’orthographie de ce verbe, qui s’épelle RÉPANDE.

Alpha Condé revient de façon démagogique sur la rupture franco-guinéenne de 1958. Pour comprendre cette vieille chanson et se libérer de son piège, il faudrait lire les ouvrages biographiques d’André Lewin sur Sékou Touré. Ambassadeur de France en Guinée (1975-1979), cet ami personnel de Sékou Touré consacre quelques chapitres aux évènements et aux réactions — immédiates et subséquentes — du Général de Gaulle face au discours de Sékou Touré. Il expose les nuances et crève les mythes. Ce faisant, Lewin lève le voile sur plusieurs aspects du duel fatidique et destructeur (pour la Guinée) entre les deux présidents.

Blâme démagogique : archives et mémoire collective

Alpha Condé déclare :

« Après l’indépendance de la Guinée, le Gouvernement du Général De gaulle (sic) a fait partir toutes les archives. La Guinée s’est retrouvée sans mémoire. C’est le Japon qui est venu pour faire une nouvelle cartographie pour la Guinée »

Les anciens administrateurs coloniaux cachèrent mal leur dépit après la proclamation des résultats du référendum du 28 septembre 1958. Ils réagirent avec impulsivité et firent preuve de basses et déplorables mesquineries. En autres, ils emportèrent des équipements militaires et civils, des documents d’archives. S’ils avaient pu démanteler les bâtiments administratifs et les embarquer dans des navires, ils l’auraient peut-être fait ! C’était mal séant de la part de l’ancien colonisateur. Et, dans la mesure où les biens subtilisés provenaient de l’impôt des contribuables colonisés, c’était en fait du vol.

Mais, comme d’habitude, Alpha exagère et ment sur l’ampleur du “sabotage” français. Car les anciens colons ne dérobèrent pas toutes les archives. La bibliothèque et les archives conservèrent leurs locaux et l’essentiel de leur contenu. De 1964 (en tant que jeune collégien) à 1976 (en tant professeur de linguistique à la Faculté des sciences sociale de l’Institut Polytechnique G.A. Nasser), je passai pas mal de temps à consulter l’Institut national de la recherche et de la documentation (INRDG) situé alors Boulbinet. C’était le siège de la branche guinéenne de l’Institut Français d’Afrique Noire (devenu Institut Fondamental d’Afrique Noire). Cette organisation fut fondée en 1936 par Théodore Monod, ami intime de Gilbert Vieillard et protecteur d’Amadou Hampâté Bâ.

Continuation des Etudes guinéennes (1948-1955), la revue Recherches africaines parut —dans l’euphorie engendrée par le référendum — de 1960 à 1965. Après cette date, Sékou Touré ordonna sa disparition. Il fallut attendre dix ans pour la Guinée ait une publication de recherche. Ce fut Miriya, revue des sciences économiques et sociales de l’Université guinéenne. (1975-1982). Les co-rédacteurs-en-chef en furent Bailo Teliwel Diallo et moi-même. L’édition de chaque numéro était une lutte où nous cumulions diverses fonctions et tâches :  enseignant, chercheur, rédacteur, dactylographe, editeur, distributeur, etc.

Après la proclamation de la république de Guinée, d’éminents auteurs et éducateurs s’attelèrent à relever le défi de la recherche et de la dissémination du savoir. Leur compétence professionnelle et leur dévouement firent respectivement de la bibliothèque et des archives  un appui à l’enseignement et à l’administration du pays et un conservateur de la mémoire collective. Parmi ces bâtisseurs, il faut citer  Tierno Chaikou Baldé, Ousmane Poréko Diallo, Laye Camara, Mamadou Traoré “Ray Autra”, Djibril Tamsir Niane, Mamadou Sampil, Jean Suret-Canale, Fanny Lalande-Isnard.

La politique obscurantiste de Sékou Touré et de son PDG plongea la bibliothèque et les archives un dépérissement à vue d’oeil. Mais les deux institutions subsistèrent et continuèrent de remplir leur fonction d’utilité publique. Je me souviens de la période 1974-76, durant laquelle j’animais —avec le vétéran journaliste Odilon Théa — l’émission culturelle hebdomadaire “Voyage à travers la Guinée” sur les antennes de la Voix de la Révolution. Mes préparatifs incluaient des visites fréquentes à la bibliothèque nationale et aux archives. J’ai indiqué ailleurs qu’une fois Sékou Touré et Bureau politique national étaient en réunion, et à l’écoute de mon émission.  (En fait, le président et responsable suprême de la révolution surveillait constamment les programmes de la radio.) Ils faillirent me convoquer ce jour-là pour me demander des explications sur mes références à la trafiquante d’esclaves Nyara Gbèli, de Boffa. La confrontation n’eut pas lieu. Mais si j’avais été amené à m’expliquer, j’aurais simplement indiqué que mes sources provenaient des documents d’archives disponibles à l’INRDG.

La région de Boffa ou Rio Pongo est la terre natale de feu Fodé Conté, inimitable chanteur, poète et charmeur.

Ce sont des Guinéens qui démantelèrent et/ou détruisirent la bibliothèque et les archives nationales. En l’occurrence, la junte militaire du Comité militaire de redressement national (CMRN) dirigée par Colonel, puis Général Lansana Conté entre 1984 et 1990. Les tentatives de reconstruction eurent lieu en deux phases.

Dans la première phase on s’occupa des Archives, qui furent re-localisées dans l’ancien hangar de la permanence nationale du PDG. Le bâtiment fut rénové, meublé, et placé sous la direction du jeune archiviste Almami Seth Conté, que je rencontrai quelques fois dans son bureau entre 2001 et 2003. Hélas, l’effort s’effondra avec la fin de l’assistance extérieure. La dégradation graduelle des archives traduisit une fois de plus le syndome de la dépendance mentale et matérielle du Guinéen vis-à-vis de l’extérieur. Ce comportement débilitant est l’une des causes du retard du pays. Et Alpha Condé en est l’incarnation déplorable… Il passe tout son temps à voyager, et revient toujours bredouille, ou chargé seulement de quelques miettes de dons !

La seconde phase a été réalisée avec la récente inauguration de la nouvelle bibliothèque nationale. Mais parions que l’Etat ne lèvera pas le plus petit doigt pour couvrir les dépenses de l’institution.  Il se contentera de tendre la main de la mendicité vers les partnenaires bi- et multilatéraux.

Le spectre de Félix Houphouët-Boigny et de Jacques Foccart

Alpha Condé reprend la autre vieille rengaine suivante :

« Le Ministre Focard (sic) avec la complicité de certains Chefs d’Etat de l’Afrique de l’ouest ont mis la Guinée en quarantaine, ce qui a fait de Sékou Touré comme un animal dans une cage. »

On note ici également le maniement maladroit du français, une langue qu’Alpha Condé parle pourtant depuis son enfance et son adolescence —passée en France. Il aurait dû omettre le COMME dans la phrase ci-dessus.

La question pour un voyageur n’est pas comment/quand/où il est tombé. Le problème est de savoir comment il va se relever. Alliant maquillage juridique, intense propagande d’Etat et forte campagne électorale, la réforme constitutionnelle, le Général de Gaulle —à travers son project pour la 5ème république — veillait au même objectif que ses prédécesseurs, à savoir maintenir l’hégémonie française en Afrique. Il appartenait à Sékou Touré et à sa génération de chercher à devenir des contrepoids de la domination et de l’exploitation. Au nom des populations africaines, et pas seulement au profit de leur pouvoir personnel et à l’avantage de leurs familles, alliés et courtisans. Hélas !

Alpha Condé compare Sékou Touré à un “animal en cage”. L’image est adéquate. Car le premier président guinéen se comporta comme un prédateur qui décima l’élite et ravagea l’économie d’un pays qu’il prétendait aimer.

Le comble est dans son dédoublement psychique (schizophrénie) et son cynisme pathologique. Ainsi, après avoir insulté Félix Houphouët-Boigny et Jacques Foccart, après les avoir fait vilipendé par les élèves, les étudiants, et les militants, il se réconcilia avec eux, toute honte bue.

Lire Foccart et Sékou : surprenantes retrouvailles
Le “vide guinéen” selon Houphouët-Boigny

La conclusion du président Alpha Condé émane d’un cerveau qui a renoncé depuis longtemps à apprendre, à se cultiver et à s’améliorer. Elle concrétise sa myopie et sa cécité. Nous sommes en présence d’un non-voyant et d’aveugle incapable d’admettre sa propre incapacité à diriger, gérer et administer.

« Voici l’une des causes du retard de la Guinée, en plus des régimes militaires qui n’ont pas arrangé certaines. »

“L’enfer”, a dit Jean-Paul Sartre, “c’est les autres.” M. Condé a beau jeu de rejeter les causes de la misère de la Guinée sur la France du milieu du 20è siècle et sur ses devanciers miliaires putschistes. Il a adopté leur politique d’incompétence, de corruption, de répression et d’impunité. Il s’est recueilli sur la tombe de Lansana Conté. Et deux soudards de celui-ci : Colonels (ou Généraux) Pivi Togba et Moussa Tiégboro font partie de son gouvernement. En 2009, — s’exhibant dans ses shows télévisés comme un pantin et un pitre — Moussa Dadis Camara faisait recours à ce genre de faux arguments.

Alpha Condé partage avec ses prédécesseurs à la tête de l’Etat la culpabilisation désuète des autres et le blâme démagogique du passé. Il ne trompe que lui-même.

Tierno S. Bah

Le “vide guinéen” selon Houphouët-Boigny

Félix Houphouët-Boigny, descendant de chefs animistes Akouè par sa mère, Kimou N’Dri, en costume traditionnel. Selon IvoireInfos N’Doli Houphouët, le père de Félix, était “officiellement originaire de la tribu N’Zipri de Didiévi”. Il mourut peu de temps après la naissance d'Augustin, le frère benjamin de Félix. Repoussant la question de ses racines paternelles, Félix Houphouët-Boigny aurait interrogé : “Que voulez-vous donc savoir de l’étranger ?”, en allusion à la rumeur selon laquelle le père d'Houphouët était un certain Cissé, musulman soudanais. Il faut compléter la classification tribale fournie par IvoireInfos en précisant qu'en tant que Baoulé, Houphouët-Boigny appartenait à l'aire culturelle Twi et à la grappe ethnique Akan. A ce titre, il était apparenté à Kwame Nkrumah, également Akan, mais de l'ethnie Fanti. Les Akan incluent, entre autres, les Anyi, les Ashanti, les Guang, etc.
Félix Houphouët-Boigny (1905-1993), descendant de chefs animistes Akouè par sa mère, Kimou N’Dri, en costume traditionnel. Selon IvoireInfos N’Doli Houphouët, le père de Félix, était “officiellement originaire de la tribu N’Zipri de Didiévi”. Il mourut peu de temps après la naissance d’Augustin, le frère benjamin de Félix. Repoussant la question de ses racines paternelles, Félix Houphouët-Boigny aurait interrogé : “Que voulez-vous donc savoir de l’étranger ?”, en allusion à la rumeur selon laquelle le père d’Houphouët était un certain Cissé, musulman soudanais. Il faut compléter la classification tribale fournie par IvoireInfos en précisant qu’en tant que Baoulé, Houphouët-Boigny appartenait à l’aire culturelle Twi, à la grappe ethnique Akan et à la sous-famille linguistique Kwa. A ce titre, il était apparenté à Kwame Nkrumah, également Akan, mais de l’ethnie Fanti. Les Akan incluent, entre autres, les Anyi, les Ashanti, les Guang, etc. — T.S. Bah

Je continue ici mon analyse du livret Contribution du Président Houphouët-Boigny à la vérité historique sur le RDA. A la page 80 l’auteur insiste sur ce qu’il appelle “le vide guinéen”.
Ainsi dans trois paragraphes consécutifs on lit :

 « Et il y eut un vide qu’heureusement ont ensuite comblé deux braves parmi les plus braves militants du RDA : Madeira Kéita au Mali, et Ray Autra en Guinée. »
« Comment combler le vide guinéen ? »
« Mais ce grand pays restait vide. »

Il s’agit là d’une exaggération et d’une contre-vérités Ce néant n’existe que dans l’imagination de Félix Houphouët-Boigny. Il traduit aussi le paternalisme, le narcissisme et la mégalomanie du premier président ivoirien. Au lieu de contribuer à la vérité historique, Houphouët-Boigny la déforme. Au lieu de peindre le passé, il cherche à l’effacee. La notion d’un “vide guinéen” est absurde. Je me situe aux antipodes de ces propos politiciens et je tente de les réfuter en quatre points :

  1. Guinée : vivier politique et ruche parlementaire
  2. Le duo parrain de Sékou Touré : Cornut-Gentille et Houphouët-Boigny
  3. Le leadership d’Houphouët-Boigny
  4. Le legs d’Houphouët-Boigny

Les sources écrites contradictoires de l’allégation de Houphouët-Boigny sont nombreuses. Elles démentissent sa tentative de réécriture de l’Histoire. Pour éviter la dispersion, je m’appuie (a) sur le chapitre “Trade Unionists and Chiefs in Guinea” du livre Political parties in French-speaking West Africa publié en 1964 par Ruth Satcher Morgenthau, (b) la biographie de Sékou Touré par André Lewin. Paru dans la cinquième année  de l’“indépendance”, l’ouvrage de Morgenthau fournit des détails précieux sur l’environnement politique de la Guinée coloniale. Le livre accuse toutefois des lacunes concernant rôle du personnel colonial métropolitain en Guinée française: gouverneur, commandants de cercle, fonctionnaires territoriaux, secteur privé, etc. Les volumes d’André Lewin permettent de corriger les omission de Morgenthau.

Félix Houphouët-Boigny, ministre de la brève IVè République française (1946-1948), avec chapeau haut-de-forme et redingote queue-de-pie. Paris, 1956. L'image typique de l'Africain assimilé, ou Peau noire, masque blanc, selon le diagnostic de Dr. <a href="http://webafriqa.net/library/fanon/index.html">Frantz Fanon</a>, psychiatre.
Félix Houphouët-Boigny, ministre de la brève IVè République française (1946-1948), avec chapeau haut-de-forme et redingote queue-de-pie. Paris, 1956. L’image typique de l’Africain assimilé, ou “Peau noire, masque blanc”, selon le diagnostic de Dr. Frantz Fanon, psychiatre, également l’auteur des “Damnés de la terre”. — T.S. Bah

La constante  de la paire Houphouët-Boigny/Sékou Touré est celle du maître et de l’apprenti. Cela explique la “faiblesse” d’Houphouët-Boigny envers Sékou Touré. L’Ivoirien regardait le Guinéen à travers le prisme du protecteur et du protégé.

N’en déplaise toutefois à Houphouët-Boigny, la Guinée ne fut jamais un vide. Au contraire,  au début de la politique partisane, la petite élite francophone et les autorités coloniales en firent un vivier politique et une ruche parlementaire. A Conakry et à l’intérieur, on s’adaptait rapidement au climat créé par la Constitution de 1946 autorisant les “indigènes” à créér des formations politiques plus ou moins indépendantes de celles de la Métropole.

Paris 1957. De gauche à droite, les ministres Félix Houphouët-Boigny et Gaston Deferre. Le second rédigea le projet de la Loi-cadre de 1956. Après sa promulguation elle fut aussi appelée Loi Deferre. La législationi accorda l'autonomie aux territoires d'Afrique Occidentale Française (AOF) et d'Afrique Equatoriale Française (AEF). Son application en 1957 se traduisit par la montée du Rassemblement démocratique africain (RDA) au pouvoir en Côte d'Ivoire (Houphouët), en Guinée (Sékou Touré), au Soudan, actuel Mali (Modibo Keita), etc.
Paris 1957. De gauche à droite, les ministres Félix Houphouët-Boigny et Gaston Deferre. Le second rédigea le projet de la Loi-cadre de 1956, alias Loi Deferre. La législationi accorda l’autonomie aux territoires d’Afrique Occidentale Française (AOF) et d’Afrique Equatoriale Française (AEF). Son application en 1957 se traduisit par la montée du Rassemblement démocratique africain (RDA) au pouvoir en Côte d’Ivoire (Houphouët), en Guinée (Sékou Touré), au Soudan, actuel Mali (Modibo Keita), etc. — T.S. Bah

Un vivier politique et une ruche parlementaire

Vivier politique (1946-1953)

Au lendemain de la Deuxième guerre mondiale (1939-1945) l’activité “parlementaire” en Afrique française s’opérait à travers le double collège. Le premier Collège concernait les citoyens:  Français et Noirs assimilés. Le deuxième Collège représentait les non-citoyens: les Africains. En 1945 en Guinée le premier Collège comptait 1.944 inscrits, tandis que le deuxième collège regroupait 16.233 votants. De la sorte,   la France accordait la citoyenneté aux étrangers venus de l’Hexagone. Mais elle niait ce  droit aux Africains dans la terre de leurs ancêtres !
Le double Collège dura de 1945 à 1946. Maurice Chevance et Jean-Baptiste Ferracci y siégèrent successivement. Yacine Diallo occupa le deuxième collègue. Le Collège unique remplaça le double collège en 1946. A partir de cette date, les députés de la Guinée à l’Assemblée nationale française furent, successivement et dans l’ordre suivant, Yacine Diallo, Mamba Sano, Albert Liurette, Diawadou Barry, Sékou Touré et Saifoulaye Diallo.

Sidiki Kobélé Keita fournit les listes des candidatures pour le Collège unique à l’élection législative du 10 Novembre 1946.

  • Union Socialiste et Progressiste de Guinée
    • Yacine Diallo
    • Fodé Mamoudou Touré
  • Parti Socialiste de Guinée
  • Union Démocratique Africaine
    • Lamine Kaba
    • Amara Sissoko
  • Rassemblement de Gauche Guinéen
    • Fara Millimono
    • Ousmane Bakèlè Sankhon

L’amnésie collective guinéenne consiste, entre autres, dans le fait que la plupart des pionniers sus-nommés sont tombés dans l’oubli.
On note par ailleurs que le nom de Sékou Touré ne figure sur la liste d’aucun des partis en lice ci-dessus. Il est vrai qu’André Lewin dit vaguement que “les amis de Sékou songent même à le présenter, pour le deuxième collège” en 1945. Si cela était vrai, on se demande alors pourquoi M. Sékou Touré ne fut pas candidat en 1946. En l’occurrence les données reprises par Kobélé prévalent sur les spécculations de Lewin. Et somme, pour l’ambitieux et impatient Sékou Touré, il fallut attendre 1953 — soit 7 ans — pour sa première victoire comme conseiller de Beyla, et 1956 — soit dix ans — pour son premier mandat de député pour le Palais Bourbon à Paris.

Houphouët-Boigny affirme:

Au départ, un de mes anciens collègues de promotion à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Gorée, Mamba Sano, nous avait représentés…

Précision :  fils de Kissidougou, instituteur du cadre commun supérieur de l’AOF, directeur d’école — comme son collègue Yacine Diallo — dès 1931, orateur hors-pair, Mamba Sano fut un membre-pionnier du Parti Progressiste Africain de Guinée. Il fut également membre de l’Union Forestière, conseiller général de Beyla, et député socialiste français de 1946 à 1952.
De juillet 1947 à novembre 1948, Mamba Sano fit partie de la direction du PDG, la section naissante du RDA en Guinée. En sa qualité de directeur politique, il supervisa la parution du premier numéro de Phare de Guinée, le bi-hebdomadaire du nouveau parti.
En 1951, Mamba Sano battit Sékou Touré à plate-couture à Beyla. Et le jeune Sékou fut mal avisé d’y défier son aîné. Il prit sa revanche en août 1953, en l’emportant face à trois adversaires, dont Mamba Sano. Bernard Cornut-Gentaille, gouverneur-général de l’Afrique Occidentale Française et Félix Houphouët-Boigny, président du PDCI-RDA, battirent campagne à Beyla pour Sékou Touré.

La chapitre 6 du livre de Morgenthau sur la Guinée comporte 35 sous-chapitres. Le nom de Sékou Touré n’y apparait qu’au 6è sous-chapitre. Les précédents sous-chapitres traitent seulement des  devanciers du futur dictateur guinéen.
Par malheur, devenu président de la république à partir de 1958, Sékou Touré décida de “se venger.” Il accorda la vie sauve à certains de ses anciens adversaires. Mais ce fut au prix de leur effacement absolu de la vie publique. Ils devinrent ainsi jusqu’à leur mort des fantômes de leur vibrant passé actif. Il s’agit notamment de Mamba Sano et de Framoi Bérété. Quant aux autres —et c’est la majorité — ils furent moins chanceux. Inventant des complots cycliques Sekou Touré condamna certains à de lourdes peines de prison (Koumandian Keita). Poussant la cruauté au plus bas, il fit fusiller ou pendre — summum d’ignominie — les autres. La liste est longue. Mais, aveuglé par la haine, le tyran mit dans le même sac ses compagnons et protecteurs d’hier, d’une part, et ses opposants et rivaux de jadis. On y retrouve Yacine Diallo (empoisonné par Sékou Touré et Mme. Mafory Bangoura en 1954, selon la rumeur), Bangaly Camara, Diawadou Barry, Ibrahima Barry III, Alpha Amadou Diallo, Karim Bangoura, Moriba Magassouba, Tibou Tounkara, Moricandian Savané, Mamadi Sagno, Kassory Bangoura, Fodéba Keita, Jean-Paul Alata, etc., etc. Visiter le Memorial du Camp Boiro !

Malgré cette évolution tragique, on comprend que l’activité politique et le militantisme n’attendirent pas la montée du PDG-RDA et de Sékou Touré pour prendre de l’essor en Guinée française. Il n’y eut donc pas de “vide guinéen” durant la période 1946-1953 évoquée par Houphouët-Boigny. C’est la décapitation de l’élite —suivie par le dépeuplement consécutif à l’émigration massive vers les pays voisins — qui vidèrent le pays.

Ruche parlementaire (1953-1958)

La Guinée connut douze ans de pluralisme politique, de 1946 à 1958. A partir de 1958 elle tomba sous la coupe totale du PDG et devint victime de l’intolérance criminelle de Sékou Touré. Il fallut attendre 1991 pour que le pays renoue avec le multipartisme. Cela, en dépit de l’opposition du Général Lansana Conté, le soldat et successeur de Sékou Touré, et tombeur du PDG.
La Guinée française fut une ruche parlementaire bourdonnante, où politiciens Blancs et Noirs collaboraient et se confrontaient selon les intérêts et les idéologies. Ils élaboraient, soumettaient, débattaient et votaient le budget et les projets de lois. Comme tout autre pays démocratique.
Le Conseil consultatif (1946-1956) ouvrit la marche. L’Assemblée territoriale (1956-1958) lui succéda.
Selon Lewin, Colonel Eric Allégret fut le premier président du Conseil consultatif, à partir de 1947. C’était un colonel de la Résistance, un officier des Forces Françaises Libres qui combattirent l’occupation nazie. Par dessus tout, il figurait, note André Lewin, comme un “important planteur de bananes.” Il dirigeait parallèlement “la Coopérative bananière de Guinée (COBAG) et la Fédération bananière et fruitière de la Guinée Française.

Eric était un frère des célèbres cinéastes Marc Allégret et  Yves Allegret.  Le second épousa la grande Simone Signoret. Le premier vécut et travailla avec André Gide, l’auteur de Voyage au Congo. Wikipedia souligne qu’il “découvrit” ou lança de nombreuses vedettes : Fernandel, Raimu, Jean-Louis Barrault, Joséphine Baker, Michèle Morgan, Louis Jourdan, Danièle Delorme, Gérard Philipe, Daniel Gélin, Brigitte Bardot, Jean-Paul Belmondo, Alain Delon, Johnny Hallyday. Et Lewin note qu’Eric connaissait bien le général de Gaulle, car il possédait une propriété nommee La Sapinière, proche de La Boisserie à Colombey-les-Deux-Églises.”Eric créa à Conakry une association pour le soutien de l’action du général de Gaulle

A partir de 1950, Jacques Foccart fit trois déplacements en Guinée. Son contact avec Sékou Touré remonte à cette période. Il prépara ainsi  la première visite du Général de Gaulle à  Conakry, le 9 mars 1953.

Framoi Bérété remplaça Allégret au perchoir en 1954. Le Conseil consultatif s’était érigé en Assemblée Territoriale.

Et à partir de 1956, Saifoulaye Diallo prit les rênes du parlement. L’Assemblée territoriale se mua en Assemblée nationale après la proclamation de la république en 1958. Saifoulaye cumula sa fonction législative avec celle de secrétaire politique du PDG jusqu’en 1963.

Partisan du principe stalinien du “centralisme démocratique” et de la suprématie du parti sur l’état — et de plein accord avec Sékou Touré — Saifoulaye transforma l’Assemblée nationale en une chambre à écho des décisions du Bureau politique national du PDG. En conséquence, les débats animés et contradictoires des premiers députés dans l’hémicycle stoppèrent. L’uniformité idéologique et l’unanimité —forcée— de pensée s’enracinèrent. Au nom de la “pseudo-révolution” du Parti-état nivelleur par le bas.

Depuis son arrivée controversée au pouvoir, Alpha Condé imite cette caporalisation anti-démocratique du parlement. En collusion avec le président du Législatif, M. Kory Kondiano, qui fut mon collègue à l’Institut Polytechnique G.A. Nasser dans les années 1980.

Amadou Hampaté-Bâ (2e à gauche), Elhadj Seydou Nourou Tall, khalife tijaniyya, Félix Houphouet-Boigny et d'autres dignitaires sénégalais. Dakar, circa 1954. On remarque les médailles décorant l'apparat de quelques uns. Toujours à l'honneur aujourd'hui, ces insignes de la Métropole coloniale furent royalement rejettés par Cheikh Hamallah durant son fameux bras de fer avec Pierre Boisson, représentant du régime fantoche de Vichy durant la Deuxième guerre mondiale (1939-1945).
Amadou Hampaté-Bâ (2e à gauche), Elhadj Seydou Nourou Tall, khalife tijaniyya, Félix Houphouet-Boigny et d’autres dignitaires sénégalais. Dakar, circa 1954. On remarque les médailles décorant l’apparat de quelques uns. Toujours à l’honneur aujourd’hui, ces insignes de la Métropole coloniale furent royalement rejettés par Cheikh Hamallah durant son fameux échange avec Pierre Boisson, représentant du régime fantoche de Vichy durant la Deuxième guerre mondiale (1939-1945). — T.S. Bah

Le duo parrain de Sékou Touré : Cornut-Gentille et Houphouët-Boigny

Paraphrasant et inversant le dicton selon lequel l’Egype est un don du Nil, on peut dire que Sékou Touré est un cadeau empoisonné  de Bernard Cornut-Gentille et Félix Houphouët-Boigny à la Guinée. Ici  Houphouët-Boigny voudrait maquiller et cacher cet acte. Mais il s’y prend mal. De surcroît, il est mal servi par l’éditeur du discours présidentiel avec la confusion ridicule au sujet de la rue Oudinot. Houphouët déclare faussement :

« Lorsque, à la suite d’une vacance dans la région de Beyla, nous avons décidé d’y présenter Sékou Touré, je m’y suis rendu en compagnie du Gouverneur-Général Cornut-Gentille.
Je ne demandais pas l’appui du gouvernement, des pouvoirs locaux, mais simplement la neutralité. Elle m’avait été promise; je me suis rendu dans la nuit, avec le Gouvemeur-Général, dans les campements administratifs du Mont Nimba. Mais nous n’avons pas été logés sous le même toit. Tout semblait arrangé. Comut-Gentille avait convoqué les administrateurs et donné des instructions pour que la neutralité soit absolument respetée. Le lendemain, à Man, j’apprenais le contraire, Je suis retoumé pour lui demander ce qui s’était passé dans la nuit ? Il m’a dit:
— J’ai donné des instructions, mais ils ne m’ont pas obéi. Ils n’obéissent qu’à Roudino
La fraude a donc fait que nous n’avions toujours personne en Guinée. Il nous a fallu attendre jusqu’à 1956 pour obtenir, sur l’ensemble du territoire africain français, la neutralité de l’administration. Et le résultat ne s’est pas fait attendre: nous avons enlevé deux sièges en Guinée, deux au Mali, deux au Niger. Entre-temps, la Haute-Volta avait été reconstituée, et ses élus sont devenus RDA.».

Une correction s’impose ici. Il n’y pas de Roudino dans l’histoire coloniale de la France. Par contre il existe la Rue Oudinot, siège parisien du ministère des Colonies.

L’étude et l’analyse des relations de ce trio sont importantes pour comprendre l’histoire politique de la Guinée durant la décennie 1950. Il s’agit notamment de jetter la lumière sur la montée en flèche de Sékou Touré entre 1954 et 1956. Ainsi,  par exemple, Lewin révèle les liens sentimentaux et/ou physiques entre Cornut-Gentille et le jeune Sékou Touré. Par erreur, insistance et redondance, Lewin publie reprend textuellement la même information dans deux chapitres consécutifs (chapitre 15 et chapitre 16) dans sa série biographique. Cela dit, le titre officiel du dirigeant français était alors Haut-commissaire et non pas Gouverneur-général de l’AOF.

Houphouët ne pouvait pas deviner qu’un ancien ambassadeur français en Guinée, le contredirait un quart-de-siècle plus tard, avec noms et faits à l’appui. En effet, au chapitre 16, volume 1, de sa biographie de Sékou Touré André Lewin donne les précisions suivantes :

« La tentative suivante, lors d’une élection partielle tenue le 2 août 1953 à Beyla à la suite du décès survenu le 11 mai 1953 du conseiller territorial Paul Tétau 357, sera la bonne. Située à la limite de la Guinée forestière et donc éloignée des bases traditionnelles du Parti, la circonscription de Beyla est un test : Sékou y remporte sa première élection. Il s’en faut de peu cependant, car il obtient 729 voix contre 703 et 198 respectivement à ses adversaires, l’infirmier Camara Dougoutigui, soutenu par l’administration et les chefs de canton, et le député Mamba Sano 358. C’est dans la petite localité de Foumbadougou qu’il recueille le plus de voix, ce qui fait pencher la balance en sa faveur à la dernière minute.
Certains prétendront que le nouveau conseiller territorial (ou conseiller général comme on le dit de plus en plus) doit l’idée et le siège à son nouvel ami, Bernard Cornut-Gentille, dit “BCG”, haut-commissaire à Dakar depuisquelques mois.
De son côté, depuis la Côte-d’Ivoire proche de la Guinée forestière, Houphouët-Boigny a envoyé pour aider à la campagne de Sékou un véhicule et quatre militants chevronnés. Les marges des résultats sont si étroites qu’il faudra plusieurs mois avant que l’élection soit validée. Mais dès le soir du scrutin, l’enthousiasme des partisans de Sékou déferle sur toute la Guinée, et comme le notent certains observateurs, “après Beyla, le PDG prend d’assaut le pays”.
Les militants en liesse amènent Sékou près d’une grosse pierre fichée dans la terre en pleine bourgade, et lui font jurer solennellement qu’il respectera sa promesse de toujours s’occuper du sort du peuple guinéen ; sinon, selon les traditions locales, il n’arrivera jamais à rien dans sa vie. »

Félix Houphouet-Boigny et et sa première épouse, Khadija Racine Sow (1913-2006). Mariés en 1930 à Abengourou, ils divorcèrent en 1956. Surnomée Kady, Mme Houphouët-Boigny était la fille d'Ali Racine Sow, commerçant musulman sénégalais, et d'une mère Baoulé d'origine princière.
Félix Houphouet-Boigny et et sa première épouse, Khadija Racine Sow (1913-2006). Mariés en 1930 à Abengourou, ils divorcèrent en 1956. Surnomée Kady, Mme Houphouët-Boigny était la fille d’Ali Racine Sow, commerçant Pullo musulman du Sénégal, et d’une mère Baoulé d’origine princière.

A partir de 1953 donc, les autorités territoriales et fédérales épaulent le PDG et le laissent faire. Ainsi commence une campagne de terreur, d’humiliations, de coups et blessures et de mort, qui, en rétrospective, annonçait le futur Camp Boiro.

Lire l’enquête et l’analyse de Bernard Charles, professeur à l’Université de Montréal, intitulée Le rôle de la violence dans la mise en place des pouvoirs en Guinée (1954-58)

Lewin écrit :  “Des heurts violents ont lieu à Conakry et dans diverses villes de l’intérieur le 29 septembre 1955, puis les 2 et 3 octobre (sept morts, dont six Peuls et un Soussou, tous membres du BAG 408).”
Membre — avec Diawadou Barry et Koumandian Keita — du trio dirigeant du Bloc Africain de Guinée (BAG), Karim Bangoura envoie, le 5 octobre 1955, le télégramme suivant au haut-commissaire Cornut-Gentille :

“Gravité des incidents de Coyah marque faillite politique de complaisance avec le RDA que vous avez instaurée. Le chauffeur de mon père tué, la maison de mon oncle saccagée et ses filles violées, soulignent étendue de vos responsabilités.
Ma douleur immense m’encourage à vous dénoncer auprès des hautes autorités de la Métropole comme soutien officiel et déclaré des extrémistes africains fauteurs de troubles.
Les agissements du PDG-RDA restent votre oeuvre. La carence de l’autorité locale en découle.
La mise à feu et à sang de ce pays jadis paisible continuera à peser sur votre conscience, car vos rapports officiels n’ont pas traduit la vérité sur le caractère du RDA.
Je reste fidèle à la France et à la Guinée, et vous pouvez compter sur ma détermination farouche contre votre politique néfaste pour la présence française.”

Seize ans plus tard, en 1971, Sékou Touré fit payer à Karim Bangoura le prix de leur rivalité d’antan, en le faisant mourir, soit par la diète noire au Camp Boiro (version de l’ambassadeur William Attwood), soit par noyade après avoir été ligoté et largué du bord d’un hélicoptère dans le fleuve Fatala, ou Rio Pongo, à Boffa (version d’Alsény René Gomez).

A suivre.

Tierno S. Bah

Confession de “l’agent” André Lewin à Sékou Touré

Dans l’Annexe 3, Chapitre 81, Volume 7, de sa biographie de Sékou Touré, le diplomate français s’imagine prisonnier devant la commission d’enquête et de torture du Camp Boiro .  Parodiant et se moquant des dépositions d’accusés du Complot Peul, il décrit sa carrière d’agent de la 5e colonne formé pour neutraliser Sékou Touré et détruire son régime. Ce faisant, il peint un tableau où l’invraisemblable et le ridicule le disputent à la comédie et à la tragégie. Un peu hilarant, surtout déprimant. Lisons plutôt.
Tierno S. Bah

Rédigée à Conakry le 22 août 1976, par une longue après-midi de pluie diluvienne, après avoir écouté les enregistrements retransmis par La Voix de la Révolution de plusieurs “confessions” faites par les  “comploteurs Peuls” après leur interrogatoire par le Comité révolutionnaire, et en essayant de respecter autant que possible le style, la présentation et les incroyables élucubrations interprétatives de faits réels, telles qu’il en parut des dizaines
dans les Livres blancs successifs.

Je me nomme André Lewin et je suis ambassadeur de France en Guinée. Je suis né le 26 janvier 1934 à Francfort sur le Main en République fédérale d’Allemagne ; ce dernier État n’ était pas encore créé à l’époque mais, pour des raisons que j ‘expliquerai plus tard, on s’est arrangé pour que je naisse en Allemagne de l’Ouest.
J’ai 42 ans, je suis marié à une femme, j’ai deux enfants. J’ai accompli mes obligations militaires. Je n’ai jamais été condamné.
Dans son plan machiavélique pour détruire la Révolution guinéenne et abattre le régime populaire de Conakry en assassinant celui qui en est l’âme, la réaction internationale en général, et les services spéciaux français en particulier, avaient décidé que le meilleur moyen de parvenir à leurs fins odieuses était de faire
approcher le Président Sékou Touré par quelqu’un qui serait protégé par ses propres fonctions et donc ne paraîtrait pas suspect à l’entourage du Président guinéen, que l’on savait vigilant. C’est pourquoi le SDECE et les services impérialistes mirent tous leurs soins à préparer cette opération, de manière à détourner tous les soupçons.

La “confession” d’André Lewin à Sékou Touré

J’étais le pion choisi dès ma naissance pour atteindre cet objectif.
On s’arrangea tout d’abord, par des moyens qu’il serait trop long d’expliquer ici, pour que je naisse non pas en France, mais à l’étranger ; on pourra vérifier ce fait en consultant mon acte de naissance, qui est camouflé dans mon appartement de Paris, dans le troisième tiroir de la commode de ma chambre, dans une chemise orange marquée “épicerie”. Venu en France alors que j’étais encore enfant, je fus envoyé dans un lycée où les programmes d’enseignement comportaient, en dehors des disciplines classiques, des cours sur les colonies françaises d’Afrique, destinés à mieux me conditionner. Je suivis aussi des leçons de catéchisme protestant et surtout, on me fit faire du scoutisme, afin de m’aguerrir physiquement. Je note que le scoutisme est une invention des Anglais installés en Afrique du Sud, et que son inspiration néocolonialiste est aujourd’hui clairement dévoilée. Je me rends compte aussi aujourd’hui de ce que le mot d’ordre des scouts Toujours Prêt n’est qu ‘une manière diabolique de parodier l’exaltante formule employée par le vaillant Peuple de Guinée pour affirmer sa disponibilité totale pour la Révolution : Prêt pour la Révolution.
Alors que j’avais fait toutes mes études secondaires en province pour ne pas éveiller l’attention, les forces réactionnaires décidèrent, en 1950, de me faire venir à Paris, siège du gouvernement français. Là, on m’inscrivit à l’université, plus précisément à l’Institut d’Études Politiques, où devait s’amorcer mon éducation politique, ainsi que dans les Facultés des Lettres et de Droit. On sait que ces établissements universitaires français s’appellent communément “Fac” ; ce fut ainsi mon premier contact avec le sigle néocolonialiste FAC (Fonds d’Aide et de Coopération), dont on sait le rôle important et nocif qu’il joue dans toutes ces opérations. On m’attribua un numéro d’immatriculation à l’URSSAF (qui pourrait faire penser à la Sécurité sociale, mais où l’amalgame des initiales de l’URSS, des SS nazis et de la fascisante Action Française (AF), démontre clairement la collusion entre les forces secrètes acharnées à détruire la Guinée) ; je ne me souviens plus exactement quel est ce numéro, mais on peut le retrouver sur un papier plié en quatre glissé dans la semelle intérieure de ma chaussure de tennis gauche ; à défaut, il est possible de le reconstituer également en prenant successivement les chiffres de l’année, du mois et du jour de ma naissance. Ce numéro d’identification, il est important de le savoir, devait me suivre toute ma vie.
A l’issue de mes études supérieures, je fus admis à l’École Nationale d’Administration, dont je sortis, pour faciliter mon utilisation ultérieure par le SDECE, dans la section diplomatique. Ma promotion fut appelée du nom de “Lazare Carnot, l’organisateur de la victoire”, afin de me donner du courage pour la difficile mission qui m’attendait.
Le caractère exact de cette mission n’allait pas tarder à m’être précisé, puisque c’est à cette époque que je fus formellement recruté par le gouvernement français ; on m’attribua un poste au Ministère des affaires étrangères, ce qui faisait partie directement du plan diabolique mis au point par le SDECE pour parvenir à ses fins.
Chaque mois, on me versait un traitement en francs français, que je faisais virer immédiatement sur mon compte dans une banque française, filiale d’ailleurs d’une banque américaine. Par la suite, afin de faciliter mes opérations, je me fis ouvrir encore des comptes dans d’autres banques en France ou à l’étranger. Chaque fois que des numéros de compte bancaire me furent attribués, ils eurent comme caractéristique commune de se terminer par des chiffres compris entre 0 et 9, ce qui constitue bien une preuve de tout ce que j’avance.
Pour être complet et franc comme je me suis promis de l’être depuis que j ‘ai compris le rôle néfaste que l’on voulait me faire jouer, je dois encore préciser plusieurs points.
Pour améliorer mon entraînement physique, ma spécialisation militaire et mon conditionnement psychologique au méprisable idéal qui devait être le mien, on me fit faire mon service militaire dans l’armée française. J’avais déjà auparavant suivi des périodes de préparation dans diverses casernes situées dans la région parisienne, notamment au Fort de Vincennes. Pour tenir compte de mon aspect physique (blond aux yeux bleus), je fus affecté à l’armée de l’air, dont la tenue bleue devait me convenir. Je reçus également un numéro matricule, qui figure encore sur mes pièces militaires et qui est bien entendu conservé dans les archives du Ministère français de la Défense nationale, comme celui de tous les autres agents de mon type. Je ne m’en souviens plus exactement, mais il est possible que je l’aie inscrit à l’intérieur du boîtier de mon appareil photographique Robot 24×24 (fabriqué en Allemagne de l’Ouest et fréquemment utilisé par les officiers allemands pendant la dernière guerre mondiale en raison de ses perfectionnements techniques) ; ce fait est extrêmement facile à vérifier, cet appareil se trouvant présentement à Conakry. Mes premiers contacts avec l’armée active se passèrent avec les sous-officiers et officiers de l’armée de l’air dans une base aérienne de la région parisienne, puis au cabinet du Ministre de la Défense nationale, où je restai quelques mois entre février 1957, date de mon incorporation, et août 1957, moment où je partis pour l’Algérie, comme je l’expliquerai par la suite. Mes contacts avec l’armée de l’air au début furent essentiellement :

  1. le Caporal Sauviat
  2. le Sergent Minjoz
  3. le Capitaine Hervillard

Par la suite, au cabinet du Ministre, ou je fus méthodiquement entraîné aux techniques de l’action psychologique et de la lutte révolutionnaire (je contribuai même à la rédaction d’un numéro spécial de la “Revue militaire d’information” sur la guerre révolutionnaire), je travaillai surtout avec :

  1. le Capitaine Oriol
  2. le Commandant Doumic
  3. le Colonel Lacheroy, dont le rôle réactionnaire fut par la suite mis en évidence à la suite des affaires de l’OAS, dont il fut l’un des responsables.

Il est à noter que bien des années avant ces événements, le colonel Lacheroy avait commandé des contingents de troupes rrançaises en Côte-d’Ivoire.
Je voudrais dire aussi qu’à cette époque, j’eus de nombreuses conversations avec des étudiants africains présents à Paris, me permettant ainsi de me familiariser avec leur mentalité et leurs préoccupations, ce qui devait beaucoup me faciliter la tâche par la suite, lors de la partie active de ma mission . Ainsi, je me liai même avec un étudiant guinéen dont j’ai oublié le nom, et avec lequel j’avais des conversations régulières au café Capoulade, situé près de la Faculté. Il faut noter qu’à cette époque déjà, courant 1957, la campagne du Parti Démocratique de Guinée battait son plein en Guinée, et qu’ainsi, il devenait urgent de m’utiliser conformément au plan satanique élaboré depuis plus de vingt ans déjà pour contrecarrer l’avènement de la Guinée indépendante et révolutionnaire.
A partir de ce moment donc, les événements s’accélérèrent. Je partis pour l’Algérie en septembre 1957 et y restai 18 mois, le temps de mettre en place les mécanismes de l’opération. Ainsi, je fus l’un des témoins et acteurs du 13 mai 1958, qui contribua à ramener au pouvoir le Général de Gaulle, dont le rôle était de provoquer, en septembre de la même année, la confrontation décisive avec le futur Président Sékou Touré. De Gaulle parvint effectivement à s’acquitter fort convenablement de ce rôle, et le 28 septembre 1958, conformément au schéma mis au point antérieurement, le peuple guinéen choisit l’indépendance et se donna comme chef le Président Sékou Touré. Le plan impérialiste avait jusque là fonctionné à la perfection.
Les chefs militaires pour lesquels j’avais travaillé, j’ai nommé :

  1. le Général Jouhaud
  2. le Général Salan
  3. le Général Challe

ont alors tenté d’éliminer le Général de Gaulle ; celui-ci avait en effet, en provoquant l’indépendance de la Guinée, accompli la mission qui lui avait été impartie, mais il s’accrochait désespérément au pouvoir à Paris. Ce furent en conséquence les actions de l’OAS, menées sans succès par les officiers précités, aidés en cela par d’autres services secrets étrangers qui estimaient que le gouvernement français devait maintenant s’attaquer à la seule tâche qui comptait, à savoir abattre la révolution guinéenne ; mais le gouvernement du Général de Gaulle s’épuisait en activités secondaires et futiles. Ce sont essentiellement les services secrets de la CIA, ceux d’Allemagne fédérale, aidés bien entendu par ceux d’Israël, qui furent actifs pendant cette période ; le rôle du gouvernement du Liechtenstein mérite également d’être mentionné, bien que l’objectivité m’oblige à dire qu’il n’ait pas été déterminant.

André Bettencourt
André Bettencourt

Pour donner le change, le Général de Gaulle et son gouvernement avaient tenté de faire croire qu’ils menaient de leur côté une offensive parallèle contre la Guinée. Mais toutes leurs actions avaient été volontairement si mal organisées qu’elles devaient toutes échouer, et les opérations montées par le sinistre Foccart allaient se heurter les unes après les autres à la vigilance du peuple guinéen. Le Général de Gaulle allait de son côté tenter de m’utiliser pour son propre compte et je fus amené à le rencontrer à plusieurs reprises.
La première fois, ce fut à l’Élysée, lorsqu’il était en compagnie du Président des États-Unis d’Amérique, Kennedy. Pour éviter que cette rencontre ne soit trop visible, on avait invité en même temps que moi plusieurs milliers d’autres personnes. D’ailleurs, les deux Présidents étaient entourés de trop d’agents secrets pour que nous ayons pu élaborer ensemble un plan commun.
La seconde tentative de contact fut également vouée à l’échec. Le Général de Gaulle passait en voiture noire Boulevard des Invalides où je me trouvais aussi à ce moment là. Il leva la main comme pour me saluer, mais interrompit heureusement son geste, qui aurait pu s’interpréter comme un signe de reconnaissance, et se gratta l’oreille droite. On sait que ce geste ne lui était pas habituel ; il avait donc une signification particulière que tout le monde comprendra.
Je rencontrai encore plusieurs autres fois le Général de Gaulle, mais il ne fut plus possible de mettre en oeuvre les actions projetées. Ayant perdu confiance en l’esprit anti-guinéen du Général de Gaulle, le SDECE avait d’ailleurs décidé de m’utiliser plus subtilement. Mais il fallait d’abord faire partir le Général de Gaulle, que l’on n’avait pas réussi à éliminer par la force. Il resta au pouvoir jusqu’en 1969 et il fallut recourir au peuple français lui-même pour lui signifier par la voie d’un référendum que son rôle était terminé.
Entre temps, dès mon retour du service militaire, je fus affecté à Paris au Ministère des affaires étrangères, où l’on m’attribua un bureau situé d’abord au 3ème, puis au 5ème étage. Pour donner le change, je ne m’occupais pas du tout d’affaires africaines. Puis, quelques années après, le SDECE me fit affecter au cabinet du
Ministre André Bettencourt, dont tout le monde savait qu’il avait été un ami du Président Sékou Touré lorsque celui-ci était parlementaire français. Cette manoeuvre habile était destinée à endormir l’attention du Président Sékou Touré, car l’objectif était toujours et plus que jamais de faire de moi l’instrument docile de l’impérialisme international pour abattre le Responsable Suprême de la Révolution.
Mais il me fallait pour cela le rencontrer.

Kurt Waldheim
Kurt Waldheim, secrétaire général de l’ONU (1972-1981)

Il fallait donc organiser de manière adroite mon départ pour la Guinée, mais sans donner l’impression que je venais directement de France, ce qui eût éveillé l’attention du Président guinéen. Ce fut alors que germa, chez les responsables du SDECE, l’idée diabolique d’utiliser l’Organisation des Nations Unies ; on savait que son Secrétaire général voyageait beaucoup et qu’il devait forcément un jour ou l’autre se rendre en Guinée. Il fut facile de me faire recruter par l’ONU où les grandes puissances impérialistes font la loi ; mes origines allemandes rendirent les choses plus faciles encore auprès de Kurt Waldheim, de nationalité autrichienne, mais dont tout le monde savait qu’il avait servi dans l’armée hitlérienne pendant la guerre et qu’il avait donc porté l’uniforme allemand nazi. Le réseau français de Foccart et le réseau SS-nazi, toujours unis afin d’abattre la Révolution guinéenne, n’eurent par conséquent aucune difficulté à me mettre au service direct du Secrétaire général et à me faire obtenir sa confiance. Bientôt, j’étais de tous les voyages qu’il faisait dans le monde et je devins son porte-parole, l’un de ses plus proches collaborateurs. Cette période dura de 1972 à 1975. Je continuais bien entendu à être payé, mais je l’étais désormais en dollars américains ; je me fis ouvrir un nouveau compte, mais je ne voulais pas donner l’éveil en utilisant une banque américaine déjà connue par de nombreux comploteurs guinéens, la Chaise National Banque ; j’en ouvris donc un à la Chemical Bank. On m’y donna le compte 365328, ce qui est facile à vérifier, puisque les trois premiers chiffres sont ceux du nombre de jours de l’année, et les derniers ceux de la ligne d’autobus que j’utilisais pour me rendre à mon travail, précédés du chiffre 3.
Je ne cessai pas, bien entendu, d’avoir des contacts nombreux avec des délégations diverses, toutes également acharnées contre la ligne révolutionnaire suivie par la Guinée. Je ne puis plus énumérer tous ces contacts, mais je suis en mesure de préciser que beaucoup d’entre eux avaient lieu tous les jours en fin d’après-midi au bar des délégués des Nations Unies, où j’avais une place régulièrement réservée au pied même de la fameuse 5ème colonne ; ce qui est bien encore une preuve de ce que j’avance. Je me souviens toutefois de conversations soutenues avec les représentants de la Nouvelle Zélande, de l’Uruguay, du Népal et des îles Fidji. Pour ne pas éveiller l’attention, nous évitions bien entendu totalement de mentionner le nom de la Guinée dans nos conversations.

Jeanne Martin Cissé et Sékou Touré, circa 1970
Jeanne Martin Cissé et Sékou Touré, circa 1970

Je réussis aussi à me lier avec l’Ambassadeur de Guinée aux Nations Unies, Madame Jeanne Martin-Cissé, avec laquelle je parvins même à effectuer un voyage à Panama où se tenait une réunion du Conseil de sécurité. Ce fait est facile à vérifier : la réunion eut lieu au cours des premiers mois de 1973. Comme nous étions logés au même hôtel et que nous assistions aux mêmes réunions, nous eûmes souvent l’occasion de nous rencontrer. Il m’était facile de parler à la Représentante de la Révolution guinéenne, bien que moi-même de nationalité française, car j’avais déjà ce statut de fonctionnaire international que le SDECE m’avait fait obtenir.
Ainsi, les objectifs qui m’étaient assignés se trouvaient déjà en grande partie réalisés. Ces objectifs étaient :

  1. me familiariser avec les affaires africaines en général, et guinéennes en particulier
  2. ne pas susciter la suspicion grâce à mon statut international
  3. parvenir à me mettre en rapport opportunément avec le Président Sékou Touré
  4. gagner sa confiance et son amitié
  5. obtenir la réconciliation entre la Guinée et la France afin de pouvoir approcher régulièrement le Président et choisir l’heure favorable à l’action décisive.

Au terme de 39 années de patientes manoeuvres, les deux premiers objectifs (a et b) se trouvaient donc atteints. Il restait à mettre en oeuvre les trois autres ( c, d, et e ).
Mais M. Kurt Waldheim, le Secrétaire général des Nations Unies, ne voulait pas seulement parcourir l’Afrique du l’Ouest, y compris la Guinée, sur la seule invitation des gouvernements de cette région ; il souhaitait avoir un motif valable pour se rendre dans ces pays.
C’est alors que les forces réactionnaires internationales, ne reculant devant rien et devant aucun moyen pour parvenir à leurs sinistres fins, décidèrent de provoquer, par des moyens scientifiques, la terrible sécheresse qui éprouva les pays du Sahel et leurs populations agricoles et pastorales dans les années 73 et 74. Je n’ai pas besoin d’insister sur les moyens qui furent ainsi mis en oeuvre, à coup de milliards de dollars, par l’impérialisme international, ni sur le concours actif que certains pays alliés de l’OTAN prêtèrent à ce plan destiné à affamer l’Afrique noire : j’ai nommé Israël, l’Afrique du Sud, la Rhodésie, le Portugal, ainsi qu’une série de pays africains dirigés par des fantoches mis en place par le néocolonialisme, j ‘ai nommé le Sénégal et la Côte d’ivoire.
Mais l’effroyable projet réussit au delà de tout espoir, justifiant une intervention urgente des Nations Unies ; Kurt Waldheim se rendit donc en Afrique occidentale en 1974, décidant d’inclure la Guinée dans son périple. Je l’accompagnais évidemment au cours de ce voyage.
Nous arrivâmes à Conakry en mars 1974. Mais nous étions passés auparavant à Dakar et à Abidjan, où je pus prendre discrètement mes dernières instructions. Ainsi que le savaient fort bien le SDECE et les autres services secrets, il était très facile d’aborder le Président Sékou Touré et de lui parler. Je me présentai à lui comme l’ancien chef de cabinet de son ami le Ministre français André Bettencourt. Il fut aussitôt très aimable et nous eûmes plusieurs entretiens sur les relations entre la Guinée et la France. En nous quittant, il me chargea d’une invitation pour M. Bettencourt et m’invita à revenir en Guinée avec lui.
Je n’ai pas besoin d’insister sur la suite des événements, qui sont bien connus de tous : mes quatorze voyages en Guinée, mes négociations sur la normalisation des relations diplomatiques avec la République fédérale d’Allemagne et la France. Tout ceci avait été minutieusement mis au point avec le SDECE et celui-ci n’hésita pas à faire prendre en France toutes les mesures qu’il fallait pour endormir l’attention du Président Sékou Touré ; c’est ainsi que nous dûmes aller jusqu’à la suppression physique du Président Pompidou et à l’élimination politique de Jacques Foccart, dont le maintien à leurs postes respectifs aurait rendu ma tâche nettement plus difficile.
Finalement, c’est sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing que je fus nommé Ambassadeur de France en Guinée. La phase finale de ma mission approchait. Je pouvais maintenant choisir le moment propice pour frapper et remplir ainsi la mission qui m’avait été confiée plus de quarante années auparavant.
J’avais entière liberté d’utiliser les moyens que j’entendais employer. C’est ainsi que, depuis des années, j’avais subi un entraînement intensif au maniement du lance-pierres, grâce à plusieurs amis eux-mêmes formés à cette technique très particulière par d’anciens officiers japonais ; je m’entraînais deux fois par mois dans Central Park à New York. J’avais également pris des leçons intensives de lancement du coupe-papier, grâce à des sous-officiers français qui avaient exercé dans le 2ème Bureau. Mais finalement, je décidai d’employer un procédé qui n’exigeait aucun équipement, ni aucun accessoire encombrant et repérable : je veux dire, l’hypnose.
Oui, il s’agissait en d’autres termes d’hypnotiser le Président Sékou Touré au cours d’une rencontre avec lui et de l’inciter ainsi, soit à démissionner, soit mieux encore à se suicider.
Le Comité révolutionnaire a certainement vu diverses photographies où le Président Sékou Touré et moi-même nous regardons droit dans les yeux. Je faisais donc de l’entraînement à cette technique nouvelle.
Malheureusement, l’attitude spécifiquement africaine et l’esprit authentiquement révolutionnaire du Président ont fait échouer ce plan pourtant minutieusement préparé de si longue date. Bien que son bureau soit équipé d’un climatiseur, le Président a en effet pris l’habitude, lorsqu’il reçoit des visiteurs étrangers auxquels il désire montrer les dures réalités africaines, d’arrêter la climatisation. C’est ce qui s’est passé le jour où j’avais décidé d’hypnotiser le Président ; lorsque j’entrai dans son bureau, la différence brusque de température entraîna une soudaine condensation de mes yeux, en ternissant l’éclat et en supprimant le pouvoir hypnotique.
Devant ce coup du sort, mes yeux se sont effectivement ouverts, si je puis dire.
Je reconnais le crime dont j’ai failli me rendre coupable. J’ai été poussé dès ma tendre enfance par des forces réactionnaires et sans scrupules. J’implore le pardon de la révolution . J’ai une femme, deux enfants, plusieurs chats et un chien, et je voudrais désormais me consacrer à eux et à ma réhabilitation.

Vive la Révolution !

Foccart raconte la visite de de Gaulle à Conakry

Sékou Touré, général de Gaulle, Saifoulaye Diallo, Conakry, 25 août 1958
Sékou Touré, président du Conseil de gouvernement, prononce le fameux discours devant  le général de Gaulle et Saifoulaye Diallo, président de l’Assemblée territoriale, Conakry, 25 août 1958

Dans l’Annexe 1, chapitre I,  volume 8 André Lewin reproduit l’interview de Foccart par Philippe Gaillard au sujet de la visite du Général Charles de Gaulle à Conakry, les 25-26 août 1958. Lire également le chapitre 25, volume 2.
Voir également le film documentaire Foccart, l’homme qui dirigeait l’Afrique
Tierno S. Bah

Question : Sékou Touré étant Sékou Touré, son discours n’était pas tellement excessif. Personne n’avait donc fait au général de Gaulle l’explication de texte qui s’imposait ?

Jacques Foccart : C’est ce que je faisais à chaque étape. Hélas, à l’arrivée à Conakry, dans l’après-midi du 25 août, le gouverneur de Guinée, Jean Mauberna, me dit que Pompidou lui a téléphoné, qu’il a reçu des renseignements selon lesquels un attentat doit avoir lieu à l’escale d’Alger, et qu’il me demande de l’appeler toutes affaires cessantes. Déjà au départ d’Abidjan, on m’avait dit que Georges Pompidou voulait me joindre d’urgence. J’avais essayé de l’appeler, mais j’avais dû renoncer : tout le monde était prêt et, connaissant le Général, je savais qu’il s’irriterait d’un retard.
Je m’installe donc dans le bureau de Mauberna, dont la secrétaire essaie vainement d’obtenir la communication. Le temps passe. Je finis par renoncer. Je trouve dans le hall Bernard Cornut-Gentille [ministre de la France d’outre-mer], les pieds sur la table, Pierre Messmer [haut-commissaire de l’Afrique occidentale française ] et Jean Mauberan, le gouverneur à ses côtés. Je m’enquiers tout de suite du discours de Sékou Touré. Mauberna est seul à l’avoir lu.
— Il y a des passages durs, me dit-il, mais enfin, c’est du Sékou.
Je lui demande s’il l’a signalé et expliqué au Général, et comment celui-ci a réagi.
— Je ne sais pas s’il en a pris connaissance, me répond-il. Il m’a simplement dit : “Déposez cela ici.”
A ce moment, le Général et Sékou Touré, qui est venu le chercher, sortent du bureau où ils se sont entretenus un moment et se dirigent ensemble vers l’Assemblée territoriale. Il n’y a plus rien à faire qu’à les suivre.

Question : Mauberna pouvait être intimidé par le Général… Comment explquez-vous que Cornut-Gentille et Messmer n’aient pas pris la peine de lire le discours et, de toute façon, n’en aient pas touché un mot au général de Gaulle?

Jacques Foccart : C’est en effet curieux. Surtout de la part de Cornut-Gentille, qui connaissait Sékou Touré comme s’il l’avait fait, puisque, haut-commissaire en AOF de 1951 à 1956, il avait favorisé son ascension. Donc, le Général n’a pas lu le discours. Depuis longtemps, je l’avais mis en garde. Je lui avais dit que les talents de tribun de Sékou Touré donnaient un ton agressif meme à ses amabilités. Mais cela, évidemment, en termes généraux. Il aurait fallu lire avec lui le texte avant qu’il l’entende, de manière à l’amener à faire la part du verbe et, surtout, du ton.
La salle est pleine de militants acclamant Sily — “l’Éléphant”, emblème du PDG, le parti de Sékou, mais aussi du RDA —, comme d’autres l’avaient fait sur le parcours. Vient le fameux discours. En effet, à la lecture, il ne paraît pas terrible. Mais il est prononcé avec violence. Chaque formule est scandée et emballe toute la salle, déclenchant une rafale d’acclamations. Tout cela est ridicule et insignifiant par rapport au fond du débat : les deux hommes se sont déjà entretenus, et ce discours, écrit avant que le général de Gaulle ait prononcé le sien à Brazzaville, n’est pas du tout à jour. Toujours est-il que le Général prend cela comme une agression, à laquelle il répond, mais de façon très sobre, avec noblesse. Cette improvisation est un morceau d’anthologie, qui ne figure malheureusement pas dans les Discours et Messages, en
raison du veto opposé par le Général à la publication de textes qu’il n’avait pas écrits.
Nous rentrons à pied au palais du gouverneur, qui n’est pas éloigné, et le Général me demande quelle est la suite du programme. Il est prévu un dîner en petit comité avec Sékou Touré, suivi d’une réception.
Je ne dînerai pas avec cet individu, me dit le Général. Faites mettre une table dans ma chambre ; vous y dînerez avec moi.
Nous arrivons au palais, et je monte avec lui. On me prévient à ce moment que Pompidou m’appelle au téléphone.
— Passez donc la communication ici, dit le Général.
J’évite cela et je réponds dans une pièce voisine. Pompidou m’informe donc de ce qu’il a appris. Il s’agit d’un échange de messages, qui ont été interceptés le 21 août par le service de renseignement (SDECE), entre le commandant d’une unité de l’Armée de Libération Nationale (ALN) basée dans l’est de l’Algérie et le Comité de coordination et d’exécution du Front de Libération Nationale (FLN), à Tunis.

« Général de Gaulle sera en Algérie le 17, disait le commandant d’unité. Sommes en mesure d’organiser attentat. Pouvons-nous tuer ou non ? »

Et la réponse était :

« Absolument d’accord pour cas général de Gaulle. Importance capitale. »

Je raccroche en me demandant comment je vais présenter l’affaire au Général, mais c’est inutile : il faisait les cent pas dans la galerie sur laquelle donnait la porte à claire-voie du bureau où j’avais téléphoné.
— Qu’est-ce qui se passe ? me demande-t-il.
Je bredouille un peu. Il répète en élevant le ton :
— Qu’est-ce qui se passe ?
Je ne peux donc rien lui cacher, tout en lui disant que le temps qui reste permettra de prendre les dispositions utiles. Dans le contexte où nous sommes, il dissimule mal sa contrariété.
Après notre dîner en tête à tête, le Général accueille les invités à côté de Sékou Touré, dans une atmosphère glaciale. Il devise avec les uns et les autres, en hôte attentif, mais il ne s’attarde pas.
Le lendemain matin, conformément au protocole, Sékou Touré vient le chercher. C’est dans la voiture, donc sans témoins, que le général de Gaulle dit, paraît-il, à celui qui
sera chef d’État avant lui 47 :
— Bonne chance, la Guinée !
Dans ses “Mémoires”, de Gaulle se cite différemment : “Adieu, la Guinée !” Il y a souvent plusieurs versions d’un mot historique…

Question : Pensez-vous que, si vous aviez pu lire le discours et intervenir à temps, la rupture aurait pu être évitée ?
Jacques Foccart : Je vous l’ai dit, j’étais en excellents termes avec Sékou Touré. Un ou deux ans auparavant, après m’avoir reçu à Conakry en sa qualité de maire de la capitale, il m’avait écrit une lettre chaleureuse, disant à peu près :
— Ah ! si tous les Français qui s’occupent de l’Afrique étaient
comme vous ! …
S’il n’y avait pas eu cette fatale immobilisation auprès du téléphone, je suis persuadé, non seulement que j’aurais pu prévenir la réaction du Général, mais que j’aurais pu obtenir des modifications de l’auteur du discours.

Question : L’erreur initiale n’a-t-elle pas été de programmer cette escale à Conakry, qui n’était pas dans la logique du voyage et que Messmer avait fortement déconseillée ? 48
Jacques Foccart : Messmer et d’autres. Mais j’avais été de ceux qui avaient influé sur cette décision, considérant qu’il fallait vider l’abcès et misant sur le charisme du Général. Et cette décision était prise depuis longtemps. Elle n’a pas été mise en cause quand j’ai convaincu le Général de modifier l’itinéraire, en raison justement de la situation en Guinée.

Question : Ce 26 août, le matin en quittant Conakry ou le soir en faisant le point à Dakar, considérez-vous que la Guinée est perdue ?
Jacques Foccart : Compte tenu de la façon dont le Général a reçu cette gifle, je pense que cela va très mal. Sékou Touré voulait-il absolument l’indépendance ? Peut-être pas. Mais il était entraîné par son verbe, prisonnier de ses formules.

Note 47 [d’André Lewin]. Jacques Foccart se trompe. Le 2 octobre 1958. la Guinée devient indépendante, mais Sékou Touré reste chef de gouvernement, comme le général de Gaulle est en France président du conseil (le président de la République est toujours René Coty). De Gaulle deviendra président de la République le 8 janvier 1959, et Sékou Touré le 15 janvier 1959, soit une semaine plus tard, mais à la suite d’un vote de l’Assemblée nationale guinéenne ; il restera en même temps chef du gouvernement ainsi que ministre des affaires étrangères et de la défense. Il abandonnera la défense début 1960 (à Fodeba Keita) et les affaires étrangères début 1961 (à Lansana Béavogui). Entre temps, il aura le 15 janvier 1961 été élu chef de l’État au suffrage universel, mais restera chef du gouvernement.

Extrait de “Foccart parle. Entretiens avec Philippe Gaillard. Paris. Fayard/Jeune Afrique, 1995