Mali : Fulɓe et Mande. Complémentarité et Concurrence

Ci-dessus, le symbole de l’homme noir, qui orna le drapeau de la Fédération du Mali, peint ici à la devanture de la Mairie de Dakar, août, 1959. Le symbole s’inspire de la statuaire du peuple Dogon.
Le 20 août 1960 à 10 heures, le drapeau du Mali fut hissé sur l’ancien palais du Gouverneur général de l’Afrique Occidentale Française, à la place du drapeau français. Mais on constata peu après qu’il  avait été monté à l’envers. Ecartant toute superstition, les invités n’y attachèrent aucune importance. Par contre, quelques journalistes présents à la cérémonie y virent un “mauvais présage”.
Auteur de l’article “Les heures sombres de la rupture entre le Sénégal et le Soudan” (Afrique Histoire no. 2, avril-juin 1981) Amadou Hampâté Bâ précise que “le symbole dogon choisi comme idéogramme pour le drapeau … était la figure d’un lézard à la queue écourtée. Il représentait donc “une entreprise inachevée, ratée”. Et “le couplet de l’hymne à l’Empereur Soundiata Keita choisi pour en faire le chant national de la Fédération du Mali était […] le plus néfaste des 14 qui composaient le poème : il pronostiquait la mésentente qui casse tout”. Finalement, selon Hampâté Bâ, la Fédération était née sous des signes de mauvais augure. (Source : K. Voltolina. L’éclatement de la Fédération du Mali (1960) : d’une Fédération rêvée au choc des réalités, mai 1960).
Consulter également (a) Joseph-Roger de Benoist. L’Afrique occidentale française, de la Conférence de Brazzaville (1944) à l’indépendance (1960) et (b) Sékéné Mody Cissoko. Un combat pour l’unité de l’Afrique de l’Ouest. La Fédération du Mali (1959-1960)
Paru en 1953, et insuffisamment documenté, l’Inventaire linguistique de l’Afrique Occidentale Française et du Togo range le dogon parmi les langues non-classées. Cette nomenclature est paradoxale dans la mesure où Marcel Griaule — le maître du professeur Germaine Dieterlen — avait publié Masques dogons en 1938. (Lire également “A Conversation with Michel Leiris”).
On est mieux situé depuis, grâce à des ressources telles l’ouvrage de G. Murdock, Wikipedia, le Sociolinguistic Survey of the Dogon Language Area, etc.
Mais que valent ces efforts de recherche, ces vastes bases de données et ces sommes de connaissances, si la stabilité, l’entente, la paix du terroir sont ébranlées, précisément dans les Falaises de Bandiagara, en plein pays dogon, et où reposent  Alhajji Shayku Umar Taal (à Jegembere), son neveu Tierno Bokar Salif Taal et tant d’autres disparus.
Pour sa part, hélas, contraint par le régime de Modibo Keita, Amadou Hampâté Bâ (disciple de Tierno Bokar — Elégie pour la mort de Tierno Bôkar Sâlif) s’exila, mourut et est enterré à Abidjan, loin de son Maasina natal.…
En 2014, des terroristes soi-disant musulmans avaient attaqué et détruit le Mausolée de Shayku Amadu, le saint fondateur de la Diina du Maasina (Jimol Seeku Amadu).

Drapeau de la Fédération du Mali (1959-60)
Drapeau de la Fédération du Mali (1959-60). L’inversion de l’ordre des couleurs saute aux yeux, car au lieu de Rouge-Jaune-Vert, on a Vert-Jaune-Rouge. L’erreur fut rectifiée, mais cela ne sauva pas l’union de ses malformations congénitales. Elle éclata deux mois après sa création.

Après lecture du billet de Maliki Diallo paru dans L’Indicateur du Renouveau, @Mamadou Aliou Balde s’interroge sur Facebook : “Qu’est ce qui se passe au Mali? Les peulhs (??) de ce pays font il l’objet d’un nettoyage ethnique ?”.
La réponse à la question est complexe et longue. J’esquisse ici seulement quelques élements, fondés sur la recherche et l’expérience.

Primo, des Fulbe font partie du gouvernement et de l’administration du président Ibrahim Boubacar Keita.

Secundo, le chef de file de l’opposition parlementaire, M. Soumaila Cissé, est un Pullo du Maasina, alias 5è Région Administrative.

Les meurtres perpétrés sur une base ethnique concrétisent l’énormité et l’horreur de la faillite de l’Etat malien. Cet Etat partit mal en 1960, avec la double faillite de la Fédération du Mali. Ce fut d’abord une tentative à quatre (Dahomey (Bénin), Haute-Volta (Burkina Faso), Sénégal et Soudan (actuel Mali), qui échoua. Ensuite le mariage à deux (Sénégal et Soudan) fut consommé certes, mais il fut rapidement dissolu.
De retour à Bamako, le président Modibo Keita se replia, de 1964 à 1966 — date de son renversement par la junte militaire conduite par le lieutenant Moussa Traoré — sur la démagogie, le pouvoir personnel, et l’intolérance. Sans oublier le culte de sa propre personnalité.

Nostalgie et utopie

Le choix même du nom de l’Etat exprimait une nostalgie surfaite, d’une part, et l’utopie de l’impossible resuscitation de l’Empire du Mali, d’autre part. Fondé au 12e siècle par Soundiata, la dynastie de Keita prit fin au 16è siècle.

Illusion passéiste

Si Sékou Touré se réclamait de Samori Touré, Modibo, lui, pensait pouvoir endosser le manteau impérial de son distant parent homonymique. L’un et l’autre semblaient minimiser l’intrusion arable et la colonisation européenne, leur impact coûteux et leur emprise négative sur les sociétés africaines.

Assassinats politiques

Sékou et Modibo s’appuyèrent tous deux sur le diktat personnel et dirigèrent en autocrates. Pire, ils recoururent à l’assassinat de leurs anciens rivaux politiques. Pour Sékou Touré, la liste est longue ; il faut donc visiter le Camp Boiro Memorial.

Dans le cas de Modibo, ce fut l’exécution cynique de Fily Dabo Sissoko et Hammadoun Dicko en 1964. Radio Mali annonça en effet, avec culot et sans honte devant l’Histoire, que les deux leaders politiques avaient été abattus dans une embuscade tendue par des combattants Touaregs…
Aujourd’hui, le Mali officiel a renoué avec Modibo, sa première idole politique.
On affiche une mémoire sélective en passant sous silence la violence et le terrorisme de l’Etat du premier président malien, ainsi que le martyre de F.D. Sissoko et H. Dicko.
Mais le pays profond va de mal en pis. De fait, il se désintègre.
Ne pense-t-on pas que le sang et l’âme des innocent crient JUSTICE. Pas surprenant alors que la débâcle se propage … Notamment depuis le coup d’Etat du Capitaine — puis Général — Amadou Haya Sanogo, en 2012.

Boucs émissaires

L’affaiblissement ou le dépérissement de l’Etat donne libre cours à la chasse aux boucs émissaires. En l’occurrence, les Fulɓe du Mali sont mis à l’index. On les soupçonne, on les suspecte, on les pourchasse, on vole leurs troupeaux de boeufs. On en tue.

Que faire ?

La communauté fulbe n’a d’autre option que l’auto-défense face à l’incapacité et à la démission du régime d’IBK, qui convoite un second mandat. Les lamentations et le jérémiades n’y changeront. Sous sa forme de langage et de comportement, la violence se soigne généralement par des remèdes homéopatiques, similaires ou identiques.

Ce n’est pas la première fois cependant que les Fulbe sont confrontés à l’hostilité, ambiante et/ou dominante. Ils surent les confronter et en triompher. De même, aujourd’hui, ils doivent faire face aux défis et appliquer les méthodes adéquates afin de contribuer à la solution de crises incessantes. Au bout du combat, l’objectif est de rétablir la co-habitation, la co-exsistence et la coopération dans la paix !

Lire Maryse Condé dans Ségou. Les murailles de terre (tome 1) ; Ségou: La terre en miette (tome 2). Maryse a composé là une belle oeuvre, romanesque et épique, qui explore les hauts et les bas, les dédales et les méandres, ainsi que la dialectique des rapports Fulbe/Mande, le brassage des peuples et la résistance des identités africaines face aux pressions nouvelles, locales ou étrangères. A noter que Ségou, ancien épicentre du monde mande, fut, selon l’éminente ethnologue Gemaine Dieterlen, co-fondée par des Fulbe et des Mande.

Avec Amadou Hampâté Bâ, Germaine co-publia Kumen, la bible des pasteurs Fulbe en 1961.

Fulɓe et Mande

Ces deux peuples sont les héritiers et les vecteurs de leur civilisation respective. Ils ont cohabité depuis la nuit des temps. En apparence conflictuelles, leurs activités économiques principales sont en réalité complémentaires. Les Fulbe excellent dans l’élevage, les Mande ont une réputation solide et méritée d’agriculteurs . Au niveau des hommes et femmes du commun, une solidarité de fait existe ; les uns et les autres échangeant et acquérant ce que l’autre communauté produit de mieux.

Les choses se compliquèrent ave l’irruption d’hégémonies étrangères. La conquête arabe et le prosélytisme musulman vint le premier, à partir du 9è siècle environ.

Il y eut ensuite la Ruée de l’Europe sur l’Afrique, à partir de 1880.

Ces deux forces continuent de peser lourd dans l’évolution alarmante de l’Afrique, à l’ère d’une mondialisation plus ou moins régulée ou sauvage.

Qui est coupable ?

C’est le sommet de l’Etat, c’est-à-dire le leadership des pays africains qui l’est. Et cela, depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale en 1945. Cette couche occidentalisée —avec ses appendices et tentacules, ses maîtres et ses suppôts — est l’incarnation matérielle et aberrante de l’incompétence, de l’égocentrisme, de la démagogie et de l’ignorance. Et c’est pour tenter —en vain— de détourner l’attention sur sa faillite, que la soi-disant “élite” politique et ses alliés — internes et externes — diabolise le concitoyen et pervertit la riche diversité humaine africaine, qu’elle transforme en source d’hostilité. Elle ordonne les attaques, et organise des violences communautaires sanglantes. Elle arme et entretient les conflits meurtriers entre les peuples et les communautés du continent.

Focus sur le Mali

Les fauteurs des persécutions des Fulɓe — au Mali, en Guinée, au Nigeria — oublient que “chasseurs et gibiers humains” naviguent dans le même bateau : celui du sous-développement, de la pauvreté, de l’analphabétisme, de la désertification, des pressions négatives et des menaces lourdes qui pèsent sur l’héritage culturel millénaire et le devenir de leurs peuples.

Tierno S. Bah

Mohamed Touré. Like father, like son?

Denise Cros-Touré and Mohamed Touré. April 24, 2018. Photo: Tarrant County Sheriff's Department
Denise Cros-Touré and Mohamed Touré. April 24, 2018. Photo: Tarrant County Sheriff’s Department

In a press release today  here in Washington, DC the Department of Justice announced that:

“Mohamed Toure, 57, and Denise Cros-Toure, 57, of Ft. Worth, Texas, appeared today in federal court in the Northern District of Texas on a criminal complaint charging them with forced labor.”

Historical and political overview

Mohamed is the only legitimate son of Ahmed Sékou Touré, Guinea’s first president.  Ms. Denise Cros-Touré is the daughter of the late Marcel Cros, who held high-level appointments in the administration and the government of Guinea’s first republic (1958-1984). Upon Sékou Touré’s death in Cleveland, Ohio, his all-powerful ruling Parti démocratique de Guinée (PDG) collapsed and split into  the family and companions factions. The first camp reflected family ties and kinship. The other branch adopted companionship to the late president as its cornerstone. Abandoned and reduced to hollow shells, both groups claimed the mantle of heirs to the defunct dictator. Marcel Cros —Denise’s father — headed the family-oriented bloc. Mr. Momo Bangoura still leads the cohort of “companions” of the PDG.

Artificial and divisive distinction

The above splinter of the PDG is reminiscent of the dissensions within Guinea-Bissau’s PAIGC in the early 1970. They resulted in the assassination of Amilcar Cabral. In both cases, light-skinned individuals or mulattoes were —  artificially — pit against dark skinned black leaders and members. …
In Guinea-Conakry, Marcel Cros belonged in the mulatto minority. When he died, Mohamed Touré became secretary general of the Parti démocratique de Guinea. That formation is, today, nothing but a pale, shadowy and shrunken version of the erstwhile formidable ruling machine. Mohamed won only 0.2% of the vote in the 2010 presidential election. And he did not qualify for running in the 2015 vote because he failed to meet the eligibility criteria.

Unintended consequences

Fast forward to today with the serious grievances leveled by the unnamed baby-sitter against Mohamed Touré and his wife Denise Cros. Although at a much personal level, and on a domestic scale, the scandal reads as a cruel repetition of history. It hearkens back to a sixty-year old political incident. Then, on August 25, 1958, in his capacity as president of the territorial government of French Guinea as well as secretary-general of the majority party (PDG), Sékou Touré told the visiting General Charles de Gaulle that:

« Nous préférons la liberté dans la pauvreté à l’oppulence dans l’esclavage. » (We prefer liberty in poverty to wealth in slavery”

It was a rhetorical and eloquent cliché ; it became a consequential bluster. And its  unintended and unforeseen consequences emerged soon after. Precisely, it triggered the — still unfolding and worsening — Guinean tragedy. That calamity is the mainstay of a strong and brilliant tradition of  intellectual denunciation and literary representation. An online sample of those articulate, meaningful and expressive works is accessible on webGuinée under the title Dictature et littérature. The great writer Maryse Condé is among the authors who endeavored to expose Sékou Touré’s tyranny.

Condé’s autobiography is titled La vie sans fards.

Sékou Touré’s catchy statement made him famous around the world. Especially following French Guinea’s overwhelmingly No vote whereby the territory rejected de Gaulle’s Constitution of the Fifth republic and its complementary Communauté Franco-Africaine. As a result, Guinea became a sovereign country on October 2, 1958.

L’éclatement de la Fédération du Mali (1960) : d’une Fédération rêvée au choc des réalités, mai 1960

Un combat pour l’unité de l’Afrique de l’Ouest. La Fédération du Mali (1959-1960)

However, the law of unintended consequences soon began to bear on the people of Guinea. And, faced with mounting popular dissatisfaction and growing illegitimacy, President Sékou Touré engaged in a conspiracy strategy to justify the repressive methods of his police-state.

Guinea: Estrangement Between the Leaders and the People

Sékou Touré’s rule of terror built on the so Permanent Plot… against his regime. He invented the conspiracies in order to instill fear and to mount cyclical purges.

As a result, freedom and prosperity vanished from Guinea. Poverty and oppression settled in.

The livelihood and well-being of the population plummeted. The economy tanked. And millions of peasants emigrated to near and distant countries
Human rights wise, the country’s best minds (teachers, lawyers, economists, engineers, doctors), talented entrepreneurs, trained military officers, etc. disappeared in successive plots denounced out of nowhere by the regime. Families were destroyed. Tens of thousands of political prisoners —Guineans and foreign nationals —were arrested, tortured, tried and sentenced in their absence. And executions at Camp Boiro continued unabated.

Documentary movie Allah Tantou

Total impunity

Sékou Touré’s successors, including the corrupt regime of the sitting president, Alpha Condé, have worsened the distress and the plight of the people of Guinea. The country’s leaders have behave worse than the French colonial rulers. Their patriotic discourse is vocal, loud. However, their policies and actions belie their speeches. For they behave not as humble servants, but as the masters of the populations. For example, since Mr. Condé’s second inauguration in 2015, the security forces have killed more than 94 peaceful marchers in Conakry alone.
In total impunity!
In 2012, corruption-buster and then national director of the Treasury, Ms. Aissatou Boiro, was shot at point blank. Criminality is rampant and the level of gang violence has increased.  In 2015, journalist Cherif Diallo was kidnapped. He disappeared and has not to be seen again. The same year car thieves robbed and killed Thierno Alioune Diaouné, National Coordinator for the UN Peacebuilding Fund and former Minister of Youth and Sports. Another journalist, Mohamed Koula Diallo, was murdered in 2016. In almost all these and many other cases, investigations lead to dead-ends and remain cold…
Meanwhile, using delaying tactics, the authorities keep dragging their feet for the trial of the indicted perpetrators of the September 28, 2009 massacre, carried out by the military and para-military forces of the junta led by Captain Moussa Dadis Camara.

Report of the United Nations International Commission of Inquiry mandated to establish the facts and circumstances of the events of 28 September 2009 in Guinea

Criminal mindset and behavior

Apparently, Mohamed Touré and his wife espouse the deviant, merciless, nasty and — allegedly criminal —mindset and behavior that sixty years of dictatorship has instilled in Guineans. Did the couple adopt and apply Sékou Touré’s oppressive, repressive and exploitative system to a member of their family? If so, then it’s like father (Sékou), like son (Mohamed).

Had they had shown a little compassion toward their illiterate, helpless, poor and young servant from rural Guinea, they would have spared themselves and their grown-up children the scandal and shame created by this federal judicial case.

Justice will prevail

If convicted, the couple faces a maximum of 20 years in federal prison. Meanwhile, they remain innocent until proven guilty by a jury of their peers.

Having caught up with Ms. and Mr. Touré, Justice will proceed in a impartial and professional way, and at a fair and steady pace. The same Justice continues to elude Guineans at home. But it will most likely prevail in court in the Northern District of Texas. Just as it did in the Southern District of New York, in the Mahmoud Thiam corruption and bribery case.

Tierno S. Bah

Déformation délibérée de l’histoire du Fuuta-Jalon

Un de mes correspondants récents a affiché sur Facebook la photo ci-dessous. Avertissement : l’inscription en rouge constitue une déformation visuelle délibérée de l’Histoire du Fuuta-Jalon.

Boubou Penda, en tant que faux Bokar Biro, et sa femme Tulla
Boubou Penda, en tant que faux Bokar Biro, et sa femme Tulla

Cette photo est tirée de webFuuta, mon site web sur le Fuuta-Jalon, qui paraît depuis 1997. Elle est extraite de l’article d’Emily Osborn intitulé “Interpreting Colonial Power in French Guinea. The Boubou Penda-Ernest Noirot Affair of 1905”.Je l’ai scannée, traitée et publiée en ligne en 2014. Voici donc le cliché original, sans la vilaine barre rouge apposée là-dessus.

Boubou Penda et sa femme à Timbo en 1897. Boubou fut l'inteprète d'Ernest Noirot, le premier résident colonial de la France au Fuuta-Jalon. En 1881 il accompagna Dr. Jean Bayon, envoyé par le gouverneur général Faidherbe, pour négocier un traité de protectorat entre Paris et Timbo.
Boubou Penda et sa femme à Timbo en 1897. Boubou fut l’inteprète d’Ernest Noirot, le premier résident colonial de la France au Fuuta-Jalon. En 1881 il accompagna Dr. Jean Bayon, envoyé par le gouverneur général Faidherbe, pour négocier un traité de protectorat entre Paris et Timbo.

Une déformation délibérée

Le texte de l’article d’Emily Osborne est rédigé en anglais. Soit, mais rien n’explique et justifie que l’on falsifie la légende inscrite au bas de la photo. Emily précise que la source de l’image est Notice sur la Guinée française, le livre de Lucien Famechon paru à Paris en 1900. Ma publication prend soin d’identifier clairement Boubou Penda, l’interprète, et sa femme Tulla.

Comment donc un lecteur guinéen, de surcroit, un ressortissant du Fuuta-Jalon, peut-il décider de manipuler la photo en lui collant le nom de l’Almami Bokar Biro. L’abus est inacceptable car c’est un cas flagrant de fraude intellectuelle.

Almami Bokar Biro Barry (1865-1896)
Almami Bubakar Biro Barry (1865-1896), fils d’Almami Umaru, petit-fils d’Almami Abdul-Gadiri, arrière petit-fils d’Almami Ibrahima Sori Mawɗo. Voir le tableau complet des Almami sur webFuuta.

Et il y a ici une profonde et cruelle ironie. Car c’est Boubou Penda et son patron Ernest Noirot qui démolirent le pouvoir traditionnel fuutanien, et éliminèrent graduellement la dynastie des Seediyaae Barry (Alfaya et Soriya) de Timbo, à commencer par l’Almami Bokar Biro, le 14ème et dernier souverain de la Confédération théocratique islamique du Fuuta. L’année précédente, en 1896, Bokar Biro avait été battu à la bataille de Poredaka. Son corps fut décapité. Sa tête fut portée dans une calebasse à Conakry. Par Neene Jaariwu, la mère de l’Almami. Elle parcourut la distance Timbo-Conakry à pied, affirme-t-on, portant la charge macabre d’une partie du corps de son fils vaincu.

Et en 2018 le jeune de Tougué ne trouve rien d’autre que de coller le nom de Bokar Biro sur la photo d’un des vainqueurs et bourreaux de l’Almami. Pourquoi ? C’est absurde.

Pas plus tard qu’hier, je faisais à un autre jeune correspondant sur Facebook la recommendation suivante :

Tes interrogations sont légitimes. Bien que la réponse à certaines d’elles soit peut-être à jamais perdue, d’autres sont, par contre, abordables. Mais c’est par la lecture et la réflexion qu’on peut  rassembler, patiemment, des éléments de réponse.
Les bibliothèques de mon Portail webAfriqa sont à la disposition des personnes de ta génération qui s’interrogent sur l’évolution et le devenir de la Guinée.
La balle est donc dans votre camp : lisez autant que possible, prenez note, réflechissez, écrivez la plume et exprimez-vous à travers des revues et des critiques de livres, d’articles de publications scientifiques et artistiques. Faites-le de façon claire et objective. C’est de cette manière que vous pourrez apporter votre modeste contribution à la réponse aux questions posées. Ne rejettez pas le blâme sur les aînés et les prédecesseurs. En tant que jeunes adultes, vous êtes aussi concernés dans la quête des solutions que vos devanciers.

L’auteur de la falsification ci-dessus a agi dans le sens exactement opposé de mes conseils. Il aurait dû réfléchi avant d’agir. Hélas, il a choisi de propager une fausse information, qui falsifie la réalité historique, et qui sème la confusion.

Il lui appartient aujourd’hui de reconnaitre le tort de son geste délibéré. Et de  présenter des excuses publiques. Il y va du respect dû à la mémoire de l’Almami Bokar Biro, ainsi qu’à l’histoire du Fuuta-Jalon, de la Guinée et de l’Afrique.

Tierno S. Bah

Hammadoun Dicko, l’Autre Martyr de Modibo Keita

Evocation d’un martyr : Hammadoun Dicko

Je reproduis plus bas une contribution à la biographie de Hammadoun Dicko, qui fut député du Soudan français (Mali) et secrétaire d’Etat dans trois gouvernements à Paris. Le document est extrait du livre de Claude Gérard intitulé Les Pionniers de l’indépendance. Paris, 1975. Je publierai l’ouvrage complet sur Semantic Africa. En attendant, et en guise d’introduction de la section consacrée à Hammadoun Dicko, je propose un survol historique de l’Afrique de l’après-guerre 1939-45 et de la rapide transformation du paysage politique du continent, en fin 1950 –  début 1960 . Les représentants des peuples colonisés n’attendirent pas la fin du conflit pour demander plus d’autonomie, étant donné le prix élevé (en vies humaines, en labeur et en fourniture de produits) que les populations payèrent pour la libération de l’Europe et des puissances coloniales (Grande Bretagne, France, Portugal, Belgique, Espagne, Pays-Bas,  etc.) La vague d’emancipation du joug colonial partit d’Asie, avec une série de proclamations de la souveraineté : l’Indonésie (1945), l’Inde (1947), la Chine (1948)…

Par contre, pour conquérir sa liberté l’Indochine (Vietnam) dut prendre les armes contre la France en 1946. Les troupes du général Võ Nguyên Giáp écrasèrent l’armée coloniale à la bataille de Dien Bien Phu en 1954, année du déclenchement de l’insurrection qui devint la guerre d’indépendance de l’Algérie (1954-1962).

Au sud du Sahara, face aux pressions locales et aux enjeux internationaux de  la guerre froide débutante, la France libre défie le maréchal Pétain et son  régime hitlérien de  Vichy. Convoquée à Brazzaville du 30 janvier au 8 février 1944 par le général de Gaulle, une conférence discute des perspectives de l’Empire colonial français — nom officiel des possessions françaises sous la Troisième République (1870-1940). Mais la rencontre  n’associe directement aucun Africain. Un seul Noir, le Martiniquais Félix Eboué, Gouverneur général de l’Afrique Equatoriale, est assis à la table de délibérations. En conséquence, les mesures adoptées marquent la volonté de la France de retarder voire d’étouffer les aspirations des Africains à l’autodétermination. Aussi les participants rejettent-ils “toute idée d’autonomie, toute idée d’évolution hors du bloc français de l’Empire”. Ils ponctuent que “la constitution éventuelle – même lointaine – de self-governments dans les colonies est à écarter.” Mais l’on s’accorde pour proclamer la Quatrième République, qui substitue l’Union française à l’Empire colonial. Présentée comme le creuset de la nouvelle politique d’assimilation des Africains noirs à la culture de la Métropole (la “mère-patrie”), l’Union survécut cahin-caha jusqu’au retour du général de Gaulle au pouvoir en mai 1958. Dès son arrivée il lance le projet du référendum constitutionnel portant création de l’actuelle Cinquième République et d’une Communauté franco-africaine à la place de l’Union française. Le vote du 28 septembre 1958 conduisit à l’indépendance de la Guinée, “un évènement auquel personne ne s’attendait”, souligne Jean Suret-Canale…
En 1945, pour maintenir la  suprématie coloniale la France impose le système électoral et parlementaire du “double collège”. Celui-ci accorde une représentativité plus élevée à la minorité de colons  blancs qu’à la majorité des autochtones noirs. Cependant, Paris est obligé d’y renoncer. En 1946 on abandonne l’échafaudage en faveur du collège unique. Les Africains récupèrent toutes les députations.
Dès leur prise de fonction au Palais Bourbon, siège de l’Assemblée nationale, les élus africains font bloc pour soutenir le projet de loi supprimant le travail obligatoire et non-payé. Le député de la Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny, est le rapporteur de la proposition. En avril 1946, la loi est votée à l’unanimité. Elle passe également à la postérité comme la loi Félix Houphouët-Boigny.  C’en était fini du déshumanisant et abject régime de l’Indigénat.
Le 7 mai suivant la loi Lamine Guèye est votée. Elle établit l’égalité du statut de citoyen des Métropolitains et des ressortissants des colonies — baptisés désormais Territoires d’Outre-Mer, T.O.M.

Le Manifeste du Rassemblement Démocratique Africain

En plus de ces acquis parlementaires réalisés, les élus africains se concertent sur la création sur le terrain même, en Afrique, d’un mouvement d’union politique des treize colonies françaises. Sept personnalités (Félix Houphouet-Boigny, Lamine Guèye, Jean Félix-Tchicaya, Sourou-Migan Apithy, Fily-Dabo Sissoko, Yacine Diallo, Gabriel d’Arboussier) signent le Manifeste du Rassemblement Démocratique Africain, qui appelle à la tenue à Bamako du congrès consitutif d’une organisation éponyme.

Apparentement parlementaire

Dès le début de leur mandat, les députés africains avaient pu compter sur la solidarité des élus communistes. De 1945 à 1947, le Parti communiste français occupa une place importante et remplit  des rôles législatifs et gouvernementaux décisifs dans l’Hexagone. Ainsi, lorsque le congrès du RDA se profila à l’horizon, les communistes étaient prêts. Ils mirent en action (a) les rapports de camaraderie intellectuelle datant des Groupes d’études communistes (GEC) des années 1944-51, (b) leur propre expérience organisatrice remontant aux années 1920, (c) leurs portefeuilles-clés au sein du gouvernement du général de Gaulle. Ils agirent de façon certes intéressée mais surtout solidaire. Et ils apportèrent la couverture officielle, le soutien humain et  le support logistique nécessaires.
Tout cela explique l’apparentement parlementaire —indirect — du RDA au PCF, de 1947 à 1950. Toutefois, lorsqu’il y mit fin, le RDA retint certaines méthodes de leadership et pratiques politiques chères aux partis communistes de type stalinien — dont le PCF faisait partie. Sans oublier que la plupart des dirigeants du RDA avaient noué des contacts officiels avec les pays du Bloc soviétique.

Sur les GEC, lire Les Groupes d’Etudes Communistes
Sur le désapparentement consulter, entre autres, Pierre Kiprè, Suret-Canale, Gabriel Lisette (Le combat du Rassemblement Démocratique Africain pour la décolonisation pacifique de l’Afrique Noire. Présence Africaine. 1983) et Claude Gérard (à paraitre sur webAfriqa), André Lewin : (a), (b), (c), (d), (e).

Ce rappel m’amène au constat suivant : la Côte d’Ivoire (PDCI), le Mali (US-RDA) et la Guinée (PDG) furent les pays à plus forte implantation RDA. En conséquence, les leaders des trois états imposèrent le régime du parti unique, la culture du culte de la personnalité, la répression de l’opposition. Pire, ils utilisèrent l’assassinat d’adversaires pour terroriser et affirmer leur intolérance politique. Le Camp Boiro en Guinée sous  Sékou Touré, les accusations non-fondées, le procès extra-judiciaire et l’exécution de Fily Dabo Sissoko, Hammadoun Dicko et, peut-être, du commerçant Kassoum Touré par le régime de Modibo Keita au Mali, la persécution violente de Laurent Gbagbo et des militants du FPI, le boomerang létal de l’ivoirité, la guerre civile en Côte d’Ivoire, … ce sont là autant de politiques coercitives et criminelles, basées sur une idéologie non et anti-démocratique, autoritaire, despotique, dictatoriale, négative et (auto)-destructrice du pouvoir. En somme, les libérateurs des années 1940 se muèrent en collaborateurs dans les années 1950. Agrippés à la présidence à vie sous les rayons dardants des “Soleils des indépendances”, ils sombrèrent en oppresseurs dans les années 1960. Telle se dessine la tragique courbe de l’avènement, du triomphe et de l’implosion du RDA.

Sur les errements et erreurs de la génération des “pères de l’indépendance” lire les travaux de contemporains ; par exemple, le chapitre “Mésaventures de la conscience nationale” in Les damnés de la terre (Frantz Fanon), les conclusions prémonitrices de Ruth Morgenthau, la recherche pionnière et l’analyse perspicace de Victor Du Bois, la réflexion anthropologique de Harris Memel-Foté

Tierno S. Bah


Claude Gérard. Les pionniers de l'independance
Claude Gérard. Les pionniers de l’indépendance. Paris, Éditions Intercontinents, 1975. 191 p. : ill.

Hammadoun Dicko (1925-1964)

Un destin tragique

C’est en raison de son destin tragique que l’on ne saurait dissocier Hammadoun Dicko du bataillon des pionniers de l’émancipation africaine. Il est mort au bagne de Kidal, dans le désert malien, parce que treize ans plus tôt, à l’âge de 25 ans, il avait accepté de venir représenter l’Afrique au Parlement français.
Trop jeune, certes, pour être un précurseur au même titre qu’un Fily-Dabo Sissoko, qui, bien avant 1940, se révoltait contre l’assimilation culturelle, il partagea cependant le sort de son aîné. Sa disparition fut annoncée en même temps que celle de Fily-Dabo, un jour de juillet 1964, par la phrase terrible déjà citée : « Tous les prisonniers meurent un jour ou l’autre » 1.
Prisonnier politique, il l’était depuis deux ans. II avait été arrêté au lendemain des manifestations qui s’étaient déroulées à Bamako en juillet 1962 contre la création du franc malien.
Devant le Tribunal Spécial qui allait le condamner à mort au mois d’octobre de la même année, il plaida non coupable, affirmant qu’il était resté totalement en dehors de l’agitation des journées de juillet. C’était également l’opinion de tous ses proches. La grâce accordée par le Chef de l’Etat, Modibo Kéita, ne devait être qu’un sursis. Pour lui, comme pour Fily-Dabo Sissoko et le troisième condamné grâcié, le commerçant Kassoum Touré, le rendez-vous était pris avec la mort…

« … En Afrique, dit un jour le président Léopold Sédar-Senghor, il n’y a pas de frontière ; pas même entre la vie et la mort … »

Pierre Bertaux (1907-1986)
Pierre Bertaux (1907-1986)

Pierre Bertaux, ancien sénateur de l’ex-Soudan français place cette citation en première page de son ouvrage Histoire de l’Afrique au Sud du Sahara 2 qu’il dédie à « son frère, Hammadoun Dicko » parce que c’est à travers lui qu’il se familiarisa avec les traditions millénaires de l’Afrique, vieilles civilisations que des sages avaient modelées pour l’éternité.

Il était une fois, un village peul …

Hammadoun Dicko, 1924-1964 - BlogGuinée, webGuinée
Hammadoun Dicko, 1924-1964

La vie d’Hammadoun Dicko commence un peu à la manière d’un conte … Il était une fois, un village peul du nom de Diana, situé à mi-chemin entre les falaises de Bandiagara et les monts de Hombori.
Vers l’année 1924, peut-être 1925, Fata Brahima, épouse du Chef Amadou Almamy Dicko, issue elle-même d’une famille de Chefs, donne naissance dans ce village à son premier fils Hammadoun. L’enfant, en raison des longs siècles de tradition peule qui ont précédé sa venue, aurait dû immanquablement, en d’autres temps, devenir éleveur de grands troupeaux, puis le moment venu, il serait passé de l’état de jeune prince héritier à celui de chef de Canton… Mais déjà les courants nouveaux ébranlaient l’Afrique, atteignant le village de Diona. Une école primaire avait été ouverte à Douentza, le chef-lieu du cercle. Amadou Dicko décide d’y envoyer son fils aîné.
L’étape suivante fut l’école de Mopti, la grande ville du delta central du Niger et enfin le lycée Terrasson de Fougères à Bamako. En 1947, Hammadoun Dicko, devenu instituteur, est affecté à Bafoulabé, dans l’extrême sud-ouest du Soudan, puis à Kolokani, au nord de Bamako. Son père lui dit alors qu’il serait le premier dans la famille à choisir lui-même son épouse. Il se marie une première fois en 1947. Il aura cinq enfants dont trois filles : Fatsamata, Kadji, Hawa, un fils, Oumar, et un neveu adopté. Il épousera Nia en 1954, à Bamako.

Instituteur

Son métier d’instituteur lui plaît. Il enseigne, tout en poursuivant ses études. Il n’a pas encore vingt-cinq ans et estime qu’avant tout, il lui faut étudier afin, plus tard, de mieux servir l’Afrique nouvelle. Il se tient donc en dehors de la vie politique et ignore les affrontements qui opposent les partis.

Plus jeune député

C’est alors, pour lui, l’événement imprévisible. Au printemps 1951, des amis d’Hammadoun, plus âgés que lui et qui, eux, « font de la politique » viennent lui demander d’être candidat aux élections législatives françaises, car disent-ils, il est le fils d’un Chef Peul et cette candidature fera plaisir à tous les Peuls du Soudan… Il refuse, préférant continuer ses études et son travail. Mais finalement l’insistance de ses amis se fait si pressante qu’il cède. Il est élu le 17 juin 1951, le jour de la naissance de sa troisième fille.

Hammadoun Dicko (1924-1964), député du Soudan français. Paris, 1956 - BlogGuinée, webGuinée
Hammadoun Dicko (1924-1964), député du Soudan français. Paris, 1956

Au Palais-Bourbon, il est le plus jeune député, dépassant à peine l’âge minimum requis pour l’éligibilité. Au début, dit-il à l’époque, il s’est trouvé quelque peu intimidé par l’atmosphère de l’hémicycle, redoutant d’être obligé de prendre la parole à la tribune sans s’y être préparé. Mais il s’habitue très vite, comme il se doit pour le descendant d’une famille de Chefs. Surtout, il ne perd pas de vue le but qu’il s’est fixé : d’abord s’instruire. Il s’inscrit à la Faculté des Lettres. Il lit beaucoup et notamment des manuels de philosophie.

Quant à son nouveau mandat de parlementaire, il cherche d’abord à s’informer, à, comprendre. Il écoute beaucoup, parle peu, fréquente assidûment le centre de documentation du Palais-Bourbon. Il est inscrit au groupe socialiste, puisque les notables soudanais qui l’ont incité à se faire élire, appartiennent au Parti Progressiste Soudanais, lié à la S.F.I.O. française et rival de l’Union Soudanaise-R.D.A. Mais, à ce propos, un trait essentiel de la pensée du jeune député Hammadoun Dicko doit être relevé : ce qui compte pour lui, c’est d’abord son pays avant l’appartenance à un parti, car en matière de politique, il est persuadé qu’il doit encore apprendre, réfléchir, observer. Il intervient peu à la tribune de l’Assemblée Nationale, seulement lorsque son groupe parlementaire le lui demande, et c’est toujours une prise de position collective qu’il exprime. Toutefois, lorsque l’occasion se présente de témoigner d’un sentiment personnel, il ne manque pas d’exprimer son attachement à l’unité des Africains. Faut-il se remémorer cette séance d’août 1954, au cours de laquelle les députés discutaient de l’organisation des municipalités d’Outre-Mer et en étaient venus sur le point de savoir si la ville soudanaise de Ségou, ancienne capitale de plusieurs royaumes Bambara, devait ou non être érigée en commune de plein exercice ? Appelé à prendre la parole, Hammadoun Dicko se plaît à souligner qu’il reprend à son compte les arguments que venaient de présenter M. Mamadou Konaté, le leader de l’Union Soudanaise-R.D.A.

Réception au Conseil Municipal de Paris en 1955. De gauche à droite : MM. le Capitaine Sékou Koné, Ya Doumbia, Almamy Koreissi, Amadou Bâ, Yacouba Traoré, Abdoulaye Singaré, Mamadou Konaté, Tahirou Cissé, Bokar N'Diaye, Hammadoun Dicko et Louis Bégat. - BlogGuinée, webGuinée
Réception au Conseil Municipal de Paris en 1955. De gauche à droite : MM. le Capitaine Sékou Koné, Ya Doumbia, Almamy Koreissi, Amadou Bâ, Yacouba Traoré, Abdoulaye Singaré, Mamadou Konaté, Tahirou Cissé, Bokar N’Diaye, Hammadoun Dicko et Louis Bégat.

Son accent de sincérité, voire de passion, attire l’attention lorsqu’il aborde les grandes idées sociales, politiques et philosophiques auxquelles déjà il adhère pleinement, par exemple lorsqu’il souhaite un texte permettant d’associer « davantage la masse des paysans de la brousse à la gestion des affaires publiques pour les mener à la démocratie véritable… » ou qu’il se prononce pour le collège électoral unique entre blancs et noirs d’Afrique afin de faire reculer la ségrégation, en ajoutant :

« L’Africain s’est montré plein de sagesse et de patience. De cette patience, il faut user, il faut bien en user, mais il ne faut pas en abuser. Il faut que l’on sache que l’Afrique Noire évolue vite, très vite… ».

C’était en 1954.
Lorsqu’après avoir commencé son apprentissage de député à Paris, il revient pour la première fois au village de son père, arrivant en voiture depuis Bamako, il est accueilli à la fois avec enthousiasme et inquiétude. N’a-t-il point oublié la langue fulfulde et les coutumes peules ? On se rassure vite. Lui-même sait qu’il n’a pas changé, que les liens qui l’attachent aux siens sont toujours aussi solides et mystérieux et que la communication verbale n’est pas indispensable pour se comprendre… Au retour, sa voiture tombe en panne, en pleine brousse, bien trop loin de son village pour y retourner à pied, car la nuit est proche. Aucun moyen d’alerter quiconque. Alors arrivent deux cavaliers envoyés à son secours par son père que personne évidemment n’aurait pu prévenir de l’incident. Le jeune député racontait cette aventure sans étonnement et sans explications, et pourtant il ne manquait pas de se dire rationaliste et positiviste, ce qui d’ailleurs ne l’empêchait nullement d’être un pratiquant fidèle à tous les rites et prières de l’Islam.

Plus jeune ministre

Réélu député en 1956, il aura, peu après, le privilège de devenir, cette fois, le plus jeune ministre du gouvernement français. Il appartient successivement aux cabinets de MM. Guy Mollet, Bourgès-Maunoury et Félix Gaillard, aux postes de Secrétaire d’Etat à l’Industrie et au Commerce, à la Recherche scientifique, à l’Education nationale… ceci jusqu’à la fin de la quatrième République française en 1958.

Il a beaucoup appris durant ces sept années d’intense activité, de 1951 à 1958. Il semble que la principale conclusion qu’il en tire est qu’en Afrique, le plus urgent est d’enseigner. Hammadoun Dicko souhaite spécialement la scolarisation des filles. Il pense que la cadence d’évolution d’un groupe humain est strictement déterminée par l’évolution de l’élément féminin et qu’en conséquence on doit, en Afrique, largement « investir en matière d’éducation des filles ».

A Bamako, les événements politiques se succèdent à un rythme rapide. La campagne se poursuit en faveur d’une Fédération du Mali réunissant le Soudan et le Sénégal. Hammadoun Dicko ne s’y rallie pas. Il ne croit pas à la solidité d’une telle union et affirme en outre que le Soudan a autant besoin d’Abidjan que de Dakar pour assurer son développement. Cette conviction, il vient l’exprimer à la tribune du Congrès extraordinaire du Rassemblement Démocratique Africain qui se déroule à Abidjan en septembre 1959.

Entre-temps, le parti d’Hammadoun Dicko et de Fily-Dabo Sissoko qui s’était intégré au P.R.A. (Parti du Regroupement Africain) a perdu tous ses sièges. Les élections législatives soudanaises de mars 1959 ne lui ont laissé que 24% des suffrages avant d’être dissous le 31 juillet de la même année. C’est là une déception pour Hammadoun Dicko, mais ni un échec, ni une épreuve. Conseillé et soutenu par quelques bons amis africains et français, il reprend ses études à Paris. II suit des cours d’économie politique. II s’attache à deux projets d’avenir. Enseigner dans son pays et « construire » son village. Peut-être songe-t-il à l’exemple de Yamoussoukro, le village pilote ivoirien du président Félix Houphouët-Boigny ?

Le moment de passer à la réalisation de ses rêves est-il propice en 1960 ? Quelles sont ses chances de réussir ? II mesure tous les risques que comporte son choix. Il hésite. Quoi qu’il puisse arriver, il se refuse à vivre en exilé alors qu’il désire tant se rendre utile à son pays, à la jeune indépendance du Mali. Il choisit de revenir à Bamako. Il repart seul d’abord, puis revient chercher à Paris son épouse Nia et ses enfants en octobre 1961. Il travaille d’abord dans les services culturels maliens (I.F.A.N.). puis à l’Education nationale.

Juillet 1962 marque le début du drame. La veille de son arrestation, il ne se sent nullement en danger à Bamako. Il vient d’apprendre que l’ancien sénateur Mamadou M’Bodge, qui avait été l’un de ses amis politiques, a été assassiné. Il en éprouve de la peine. Cependant il se croit quant à lui, totalement en dehors de la zone des intrigues, des rancoeurs et des vengeances. Mais y a-t-il des frontières en Afrique ?

La veille donc de son arrestation il continue à vivre normalement en famille. Comme toujours, en dehors de ses activités professionnelles, il consacre un peu de son temps à la lecture, à l’étude et à la composition de poésies. Ce jour-là, ce sera à sa mère qu’il dédiera son dernier poème d’homme libre …

Le lendemain matin à l’aube, après avoir prié, le premier regard d’Hammadoun est, selon son habitude, pour son jardin. Il s’aperçoit que sa maison est cernée.
C’est le gardien qui, quelques minutes plus tard, préviendra Nia Dicko de l’arrestation de son mari. Elle ne devait plus jamais le revoir.

La thèse officielle expliquant la mort des trois prisonniers rapportait, on s’en souvient, qu’ils avaient été tués au cours d’un engagement entre l’armée malienne et les Touareg …

Claude Gérard

Notes
1. Voir p. 88 Fily-Dabo Sissoko.
2. Publiée en Allemagne (1966), et aux Editions Bordas Paris, 1973, collection Aurige. Histoire Universelle.

Guinée. Documents sur la dictature et la répression

“Guinée. La révolution en miettes”. Revue française d'études politiques africaines. No. 94. 9è année, octobre 1973, pp. 17-19
Philippe Decraene. “Guinée. La révolution en miettes”. Revue française d’études politiques africaines. No. 94. 9è année, octobre 1973, pp. 17-19

Les archives de la Revue française d’études politiques africaines contiennent de nombreux documents sur la répression du “Complot permanent” au Camp Boiro sous la dictature de Sékou Touré. Voici une sélection de trois articles :

  1. Claude Rivière
    1. Purges et complots au sein du Parti Démocratique de Guinée”. Revue française d’études politiques africaines. No. 95. 8è année, novembre 1973, pp. 31-45
    2. “Les partis politiques guinéens avant l’indépendance”.
      Revue française d’études politiques africaines. No. 107. 9è année, novembre 1974, pp. 61-82
  2. Philippe Decraene. “Guinée. La révolution en miettes”. Revue française d’études politiques africaines. No. 94. 9è année, octobre 1973, pp. 17-19

Pour le moment j’ai choisi de publier deux de ces trois papiers. Dans le troisième, “Les partis politiques guinéens avant l’indépendance”, l’auteur rate partiellement son sujet, en mettant l’accent sur l’activité syndicale autant que sur celle politique. Par ailleurs, Claude Rivière fait plusieurs fois référence — et sans effort critique — à Guinée : Albanie d’Afrique ou néo-colonie américaine ?, le livre d’Alpha Condé paru en 1972. Or cet ouvrage est pamphlétaire, dogmatique, peu empirique et désorganisé. Par exemple, le titre du livre n’est pas mentionné une seule fois dans le corps du texte ! Autrement dit, Alpha Condé semble poser un postulat qu’il ne lui vient pas à l’idée de développer un tant soit peu par la suite ! Etrange et illogique.

Quant à l’article d’opinion de  Philippe Decraene, en voici le texte intégral.

Tierno S. Bah

“Guinée. La révolution en miettes”
Revue française d’études politiques africaines. No. 94. 9è année, octobre 1973, pp. 17-19

Si, en octobre 1958, la proclamation de l’indépendance de la Guinée fut célébrée dans l’enthousiasme par tous les éléments progressistes du continent africain, la commémoration du quinzième anniversaire de cet événement, considéré comme capital à l’époque, vient de passer pratiquement inaperçue. Il est vrai qu’après le cinglant et spectaculaire “non” du turbulent leader révolutionnaire guinéen, ancien commis des postes, promu chef d’Etat après une éclatante carrière syndicale, ce que l’on appelait alors avec quelque romantisme “l’expérience guinéenne” paraissait avoir valeur exemplaire pour l’ensemble tiers-monde africain.

Depuis quinze ans, la voie suivie par M. Sékou Touré l’a mené à l’échec et il est clair que « la révolution guinéenne » reste surtout marquée par des manifestations de verbalisme dénuées de toute portée pratique. Ni économiquement, ni politiquement, la République de Guinée n’a tenu aucune des riches promesses qu’elle portait en elle en 1958.

Autrefois exportatrice de denrées agricoles tropicales, la Guinée a pratiquement cessé d’occuper une place importante dans ce domaine. Les plantations de bananes notamment sont en grande partie retournées à la brousse après le départ des exploitants européens.

Présentée au moment de son accession à l’indépendance comme le territoire de l’ancienne fédération de l’Afrique occidentale française dont les ressources potentielles étaient les plus importantes, la Guinée n’a pas été en mesure de mettre en valeur son capital agricole et minier. La plupart des capitaux étrangers, inquiets de l’évolution d’un regime qui n’a cessé de multiplier des menaces à leur égard, se sont investis soit au Sénégal, soit en Côte d’Ivoire, zones réputées plus “sûres”. Seule la présence d’immenses gisements de bauxite dans le pays a permis à celui-ci, grâce à l’implantation à Fria d’un important secteur “capitaliste” de connaître une certaine expansion et de ne pas manquer de devises étrangères. Cet apport en dollars et en francs français est d’autant plus précieux pour M. Sékou Touré que le franc guinéen est non seulement inconvertible, mais encore à peu près dépourvu de tout pouvoir d’achat réel.

Politiquement, en dépit ·d’une répression impitoyable qui a d’abord frappé le Fouta-Djalon, fief du “oui” au référendum de 1958 et, en tant que tel, considéré comme rebelle au pouvoir central, puis n’a épargné aucune couche de la population, l’opposition refuse de courber la tête. Plus d’un million de ressortissants guinéens vivent en exil en Europe, en Amérique et dans les pays limitrophes du leur. Certains d’entre eux mènent, à partir de l’étranger, une action hostile à M. Sékou Touré, mais, divisés, dépourvus de moyens financiers importants, ils restent inefficaces.

Philippe Decraene simplifie l’histoire en présentant le Fuuta-Jalon comme le “fief du Oui”. La liste des résultats du scrutin montre 56 959 bulletins “oui” contre 1 130 292 “non”. Les circonscriptions fuutaniennes enregistrèrent le plus grand nombre de votes positifs, certes. Et Labé vint de loin en tête avec 27 440 “oui” contre 40 143 “non”. Sékou Touré s’appuya sur ces chiffres pour déclarer que Labé était la “gangrène” de son parti. Mais l’anti-colonialisme et le rejet de la constitution proposée par de Gaulle n’étaient pas des fins en soi. C’étaient des moyens, des voies vers d’autres objectifs, d’autres fins, notamment la liberté, l’union et la prospérité. La Guinée sous Sékou Touré échoua sur ces trois fronts. Et l’absurde le plus cruel — eu égard aux milliers de victimes du Camp Boiro — est que le leader guinéen constata sa défaite et ravala son orgueil en invitant Jacques Foccart, son ennemi juré, à Conakry. La reddition de Sékou Touré est formulée dans cette demande qu’il adressa le 25 juin 1983 à Jacques Foccart, qui la rapporte : “Vous savez, m’a-t-il dit, que je vais sans doute devenir président de l’OUA. J’ai besoin d’un conseiller qui connaisse bien les hommes et les choses de notre continent. Personne ne répond autant que vous à ce profil. Vous êtes disponible maintenant. Accepteriez-vous, je ne dis pas de vous installer à Conakry, mais de venir me voir périodiquement pour m’aider ?”— T.S. Bah

Dans le pays où le gouvernement annonça dès 1959 la découverte de conspirations, les purges sont permanentes et frappent fonctionnaires, officiers, cadres supérieurs, simples paysans, sans épargner les plus hauts dignitaires du régime, fussent-ils les plus proches collaborateurs du chef de l’Etat. Depuis plus de dix ans celui-ci vit dans une atmosphère de complot permanent, refusant de quitter son pays et dirigeant lui-même les opérations destinées à frapper la population et à décourager, notamment par des procès publics spectaculaires, ceux qui ne sont pas entièrement d’accord avec le chef de la « révolution guinéenne ». Au demeurant, l’homme qui dénonce toujours avec la même violence « le capitalisme international » et le « néocolonialisme » fait non seulement bon ménage avec les grandes compagnies minières étrangères, pourtant peu suspectes de « socialisme », mais également avec les Etats-Unis, dont l’action discrète et efficace, apporte au budget guinéen un relatif équilibre.

La nature des rapports entre Washington et Conakry s’explique en partie par les conditions de la rupture franco-guinéenne de 1958 et par les difficultés qui ont caractérisé les relations entre Conakry et Moscou en 1962.

Mise au ban des nations africaines par la France après septembre 1958, la Guinée a été privée brutalement de toute assistance technique par l’ancienne métropole et a dû recourir à ses seules ressources nationales en experts, techniciens et capitaux.

Erratum. Après sa création, la jeune république bénéficia de l’assistance solidaire de cadres accourus d’Afrique, de France et des Caraibes pour combler le vide créé par le départ brusque des techniciens et enseignants français. — T.S. Bah

En dépit de plusieurs tentatives de réconciliation, jamais le dialogue franco-guinéen n’a pu être réellement renoué. De leur côté, les Soviétiques, d’abord accueillis avec chaleur ont été écartés, après avoir été accusés d’ingérence dans les affaires internes guinéennes.

Enfin, aucun des pays limitrophes de la Guinée, exceptée la Sierra Leone, dont M. Sékou Touré a sauvé le régime en intervenant militairement en sa faveur il y a deux ans, ne parvient à maintenir des rapports réellement cordiaux avec les dirigeants guinéens. Contraint à un réel isolement diplomatique, en partie brisé par le petit cercle des amis « progressistes » de Mauritanie et de la République populaire du Congo, d’Algérie ou du Dahomey, le président de la République guinéenne ne cesse de vitupérer contre ses voisins que pour les attaquer avec plus de véhémence après de courtes trèves.

L’image de marque de la « révolution guinéenne » est définitivement altérée, mais ceci n’exclut pourtant pas une détente éventuelle dans les rapports avec la Guinée et les autres Etats d’Afrique occidentale. Cependant cette détente passe nécessairement par une normalisation des relations franco-guinéennes — normalisation dont on ne perçoit aucun signe sérieux dans l’immédiat.

Philippe Decraene