Réflexion sur le Pastoralisme. Le talon d’Achille

Birooɓe nagge. Fuuta-Jalon
Birooɓe nagge. Fuuta-Jalon

Ayant visionné les vidéos de la journée de Réflexion sur le Pastoralisme, j’examine ici ce ce qui, à mon avis, est le talon d’Achille d’efforts sincères de résistance, de promotion et de dynamisation des sociétés africaines — fulɓe/halpular et autres — face à une globalisation encore plus déstabilisatrice  que le colonialisme des 19è et 20è siècles.

Suggestions

Si c’était à refaire, je propose les suggestions suivantes aux organisateurs de Tawaangal Pastoralisme et autres groupes similaires dans la préparation et la tenue de rencontres pour échanges de vues et d’expériences.

Côté panels

  • Exiger des présentations rédigées voir soumises et distribuées à l’avance
  • Placer un temps-limite sur ces présentations, par ex. 15 min.
  • Publier le texte de chaque conférencier sur le site web des organisateurs/sponsors

Côté audience

  • Limiter le temps d’intervention des participants, par ex. 5 min.
  • Eviter l’écueil des participants qui monopolisent le microphone et s’improvisent conférenciers

Enregistrement et diffusion des travaux

  • Au moins deux micros pour les conférenciers
  • Un micro sur pied pour l’audience
  • Deux caméras pour la séance, une pour le presidium, une pour l’audience

Talon d’Achille

Pour l’essentiel, la journée de Versailles a présenté les caractéristiques typiques du volontariat engagé  dans la “défense et illustration” des cultures et de la civilisation Fulɓe/Halpular, à commencer par l’élevage et l’agriculture. Il s’agit d’un véritable Talon d’Achille, d’une faiblesse institutionnelle déplorable, qui sont encore plus débilitants lorsqu’on considère la recherche, l’éducation et la diffusion du riche héritage des peuples pasteurs.

Tabital Pulaaku International

Des intervenants prirent la parole au nom de Tabital Pulaaku International (section Ile-de-France, Allemagne, etc.). Les racines du déséquilibre dénoncé plus sont enfouies dans la création de cette ONG en 2001, à Bamako.
Fondée en présence d’intellectuels, de figures publiques (Alpha Oumar Konaré, Amadou Toumani Touré, Muhammadu Buhari, etc.), de politiciens, d’hommes d’affaires, d’artistes, etc. Avançant des justifications politiciennes, la délégation guinénne partit de Conakry sans feu Alfâ Ibrâhîm Sow.

Lire Morts et rédemption d’Alfâ Ibrâhîm Sow.

En vérité, TPI ne s’est jamais doté des moyens de remplir sa mission assignée. Organisation non-gouvernementale, elle est tendue entre la diplomatie envers les autorités et un programme culturel populiste. A l’affiche des ses activités figurent des spectacles fréquents et hauts en couleurs, ansi que des conférences épisodiques. Entre ces manifestations médiatisées, il ne passe pratiquement rien.

Hormi les pleins feux sur la personnalité de son président, TPI est généralement muette sur son financement, ses opérations, la composition de son personnel dirigeant,.…

La solution

Il est plus que temps de créer un centre ou un institut de recherche sur l’histoire, l’économie et la culture des nombreuses et diverses communautés qui composent la “planète” ou “l’archipel” fulɓe. Un tel organe est nécessaire et indispensable pour jeter les bases d’une action coordonnée, méthodique et efficiente. Son mode de fonctionnement se démarquerait complètement de la quête de publicité pour travailler, au quotidien et en toute humilité, aux fins de rassembler et d’améliorer les ressources, la réflexion, la pensée et l’action des Fulɓe dans leur quête d’identité, de stabilité et de prospéritee. Ce centre ou institut fournirait, par exemple, l’appui et l’expertise — intellectuels, scientifiques, humains et logistiques — aux organisations du Pulaaku, qu’elles soient affiliés ou non à  TPI.

Objectif commun, approches divergentes

Que l’on ne s’y trompe pas, un objectif commun unit TPI, les ONG affiliées ou non, et les nombreuses initiatives — collectives et individuelles — qui existent sur le terrain et/ou sur le Web. Toutes visent la préservation, la conservation et la dynamisation de la civilisation Fulɓe/Halpular. Toutefois, —et ce n’est pas surprenant — les conceptions, approches et méthodes divergent pour mener cette lutte existentielle.
Pour ma part,  vice président en 2003-2004 du Comité préparatoireprésidé par Elhadj Alpha Amadou Kourou Diallo —  j’ai dirigé concrètement à Conakry les démarches fructueuses qui aboutirent à la reconnaissance officielle de Tabital Pulaaku-Guinée. Mais une fois l’arrêté ministériel acquis, les désaccords émergèrent quant à l’orientation de la section nouvellement née. Deux tendances s’affrontèrent. Un camp mettait l’accent sur le commerce, la déférence obséquieuse à l’autorité d’Etat, l’exercice du leadership personnel, tout cela saupoudré d’un calendrier épisodique de spectacles. L’autre groupe défendit la nécessité d’investir dans la recherche, la publication et l’éducation. Les membres du premier camp l’emportèrent vite. La  conséquence personnelle fut tout aussi immédiate ; je quittai Tabital Pulaaku Guinée.

Mes collègues du comité préparatoire étaient feu Elhadj Mamadou Gangué (survivant du “Complot des Enseignants” 1961. Ce grand-maître de la langue fut mon respecté adjoint à la tête de la Commission Pular de l’Académie nationale des Langues, de 1973 à 1979. Il nous a laissé un poème bucolique et de jeunesse intitulé “Lewru ndun no nyenkitaa”), feu Elhadj Mistaoul Barry (premier rédacteur et présentateur du Pular sur les antennes de Radio-Moscou, années 1960-70) et Moodi Mamadou Saidou Mombeya Diallo, sociologue.

Depuis, j’observe et je formule une critique constructive de  TPI.

Lire Président Macky Sall reçoit Tabital Pulaaku International.

Plus d’une décennie après, ma position et celle des leaders de TPI restent inchangées. Je publie webPulaaku depuis 1997. On y accède aux chef-d’oeuvres et ouvrages fondamentaux sur l’histoire, la culture, la langue, les traditions, us et coutumes de la civilisation Fulɓe/Halpular.
De son côté, TPI maintient ses contacts au sommet et ses activités sporadiques. Mais si elle veut laisser des traces positives, l’ONG devra, tôt ou tard,  contribuer à institutionnaliser la recherche de fond, l’éducation systématique et la diffusion large de l’héritage des peuples qu’elle est censée représenter.

Tierno S. Bah

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Président Macky Sall reçoit Tabital Pulaaku International

Macky Sall, président du Sénégal, s'adresse à la délégation de Tabital Pulaaku International. Dakar, 12 mai 2016

Je reprends ici la vidéo et les propos du Président Macky Sall durant l’audience qu’il a accordée aux représentants de l’association Tabital Pulaaku International au Palais de la Présidence à Dakar, le 12 mai courant. Ayant figé et capturé quelques séquences, je propose aussi un court diaporama de la rencontre. Il y a beaucoup à redire sur la stratégie et la direction de Tabital Pulaaku International. Je me contenterai seulement de rappeler ce conseil de Barack Obama à cinq de ses pairs Africains en 2011 : « L’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts, elle a besoin d’institutions fortes » Dictée par la turbulente, dynamique et plus ou moins auto-correctrice expérience de la démocratie américaine, ce brin de sagesse s’applique aussi bien aux Etats qu’aux organisations non-gouvernementales du continent, dont Tabital Pulaaku International. Après quelque 15 ans d’existence, elle n’a ni siège permanent, ni cadres et personnel permanents et rémunérés, ni organes de financement (banque de développement), d’éducation (centres de recherche, université), d’information (radio-télévision réélles et non pas virtuelles, revues scientifiques, journaux), etc. TPI possède des statuts et des instances, certes. Mais sa gestion est plus égocentrique, informelle et personnelle que collective, professionnnelle et technique.
A sa fondation même en 2001 à Bamako, TPI commit un péché originel que j’ai dénoncé depuis. Les organisateurs refusèrent d’associer feu Alfâ Ibrâhîm Sow pour des chicaneries politiciennes. Lui, l’éminent et direct disciple du Grand-Maître du Pulaaku : Amadou Hamapâté Bâ !!!

C’est durant les assises de TPI à Dakar que la Côte d’Ivoire a célébré la mémoire d’Amkoullel à Abidjan. Lire l’annonce sur le site de RFI. Tabital Pulaaku International aurait dû organiser une telle manifestation.

Depuis lors la présidence de TPI tourne de façon rituelle entre trois hommes : Yaya Qadiri (Adamawa, Cameroun), Général  Ismaïla Cissé (Maasina, Mali) et Alpha Amadou Diallo (Fuuta-Jalon, Guinée). L’inamovibilité de ce trio au sommet semble scléroser et paralyser l’association. Ainsi, toutes les activités sont figées autour de séminaires, festivals, chants, choeurs, morceaux d’orchestre de danse, sommets, congrès, etc.
Cela dit, en 2003 le célèbre et vénérable Cheikh Hamidou Kane (L’aventure ambigüe), l’une des oeuvres les plus icôniques et emblématiques du Pulaaku, présidait aux destinées de TPI-Sénégal. Fut-il convié et était-il présent à l’audience avec Président Macky Sall ?
De même, depuis le coup d’Etat de 2012, Amadou Toumani Touré, ex-président du Mali, réside à Dakar à l’invitation du président Sall. M. Touré est un membre-fondateur de TPI. A-t-il été invité et/ou associé du récent congrès de Dakar ? Ou bien a-t-on oublié qu’il est aussi fier et engagé avec le Pulaaku que Macky Sall, Muhammadu Buhari, etc. ?
L’étude rigoureuse et difficile de la civilisation fulbe, la conservation dans des musées fiables et viables de son héritage, l’animation d’une recherche pluridisciplinaire compétente, etc. ne figurent pas sur la liste des priorités de TPI….
Je félicite Président Macky Sall pour son intérêt et son soutien au retour aux sources africaines, en général, et fulɓe/haalpular, en particulier. Mais je tiens également à attirer son attention sur le fait que la promotion du  Pulaaku dépend de la construction d’institutions tangibles et actives, et non pas de cérémonies officieuses et officielles, étatiques ou privées. Lui et d’autres dirigeants politiques (Barkinɗo Aliou Muhammed Mustafa,  Sultan Muhamad Saad Abubakr de Sokoto —son supérieur hiérachique et descendant de Usman ɓii Fooduye—, Sanusi Laamiɗo Sanusi, Emir de Kano, Muhammadu Buhari, Président de la République Fédérale du Nigeria, etc.) et privés (Yérim Sow, Elhadj Alpha Amadou et les centaines d’hommes et de femmes d’affaires Fulbe/Halpulaar) ont un défi et un déficit de leadership à relever et à combler. Ils ne pourront efficacement le faire qu’en collaboration étroite avec leurs frères et soeurs engagés dans la quête et la création du savoir (ingénieurs, médecins, professeurs, chercheurs, professionnels, etc.). Car aujourd’hui plus qu’hier, la tradition et la culture Fulbe/Halpulaar sont confrontées à des menaces existentielles, internes et externes. Pareilles à d’autres populations de la planète, les Fulbe/Halpulaar assistent, impuissants, à l’érosion et au dépérissement de leur mode de vie pluri-millénaire d’éleveurs —nomades et sédentaires. Acculés dans certains pays, ils n’ont apparemment d’autre recours que la violence, qui engendre généralement la violence. Récemment encore, la conférence épiscopale du Nigeria a recommandé au Président Buhari de traiter les incursions d’éleveurs Nigérians comme des actes de terrorisme. Cette approche belliqueuse  est étonnante de la part de princes de l’Eglise catholique, dont le fondateur, Jésus de Nazareth ou Annabi Iisa, prêche l’amour, le pardon, la réconciliation et la paix dans la tolérance, la compréhension et la fraternité. Effectivement, c’est le dialogue et la négociation —et non la confrontation et la coercition— qui,  en dernière instance, resolvent les conflits socio-économiques et les différends historiques.
Que l’on ne perde pas de vue que l’Afrique est la lanterne rouge du monde. Ses peuples gémissent entre le marteau des hégémonies extérieures et l’enclume des élites intérieures, toutes deux fautives du retard croissant et de la pauvreté endémique du continent. Les premières font darder les rayons brûlants de l’exploitation des populations ; les secondes exposent celles-ci à la morsure des durs “soleils des indépendances”. De leur côté, quelle est l’approche de Tabital Pulaaku International et de sa branche nigérianne face aux sempiternelles contradictions —non-antagoniques— entre agriculteurs et éleveurs ? A travers le Sahel, la Savane, et désormais la Forêt secondaire et primaire. Ces associations ont-elles élaboré des dossiers fouillés et mûris sur  les aspects épineux du sous-développement chronique de l’Afrique ? Voire.
Tierno S. Bah

A la fin des assises l’organisation Tabital Pulaaku International (TPI) tenues à Dakar, le Président Macky Sall a reçu en audience les participants à la rencontre. Le roi de l’Etat d’Adamawa au Nigeria Son Altesse Laamiɗo Barkinɗo Aliou Muhammed Mustafa, qui siège à Yola, est le parrain de l’association. Les membres de TPI se sont réjouis de l’accompagnement de l’Etat sénégalais pour la bonne tenue des assises. TPI est une association particulière qui regroupe 24 pays partageant une langue commune, le Pulaar.

Propos du président Macky Sall :

« L’association oeuvre pour la promotion de la langue. Sur le plan culturel et linguistique il faut accompagner vos actions,… pour toutes les valeurs aussi que le Pulaaku charrie au-delà de la langue. Ce sont ces valeurs qui sont promues. Et je pense que pour cela que nous avons intérêt à participer à la diffusion de ces valeurs, qui sont des valeurs humanistes très importantes. Des valeurs autour du travail, des valeurs autour de l’honneur, autour de la dignité, autour de la religion, de la foi. Et c’est la synthèse de toutes ces valeurs et de tant d’autres valeurs, qui fondent ce concept de Pulaaku. »

L’hospitalité sénégalaise a été saluée par le président de l’association, Elhadj Alpha Amadou Diallo, qui a souhaité à l’occasion a souhaité qu’en décembre prochain le Sénégal abrite la journée internationale de la Vache. Une requête à laquelle le chef de l’Etat a donné suite, en sus des différents efforts consentis dans le domaine de l’élevage.
La langue est une synthèse de plusieurs valeurs qu’il faut promouvoir. Et par-delà les frontières il s’agit pour TPI de refléter.

Président Sall :

« Au-delà de nos barrières linguistiques classiques, au-delà des frontières nous avons dans cet espace, au-delà même de l’Afrique de l’Ouest, puisque vous allez jusqu’au Cameroun, nous avons un espace assez étendu en Afrique où nous avons une unicité de cette langue commune, qu’il faut effectivement promouvoir. Comme nous devons d’ailleurs du reste promouvoir toutes les langues africaines. Parce que c’est cela aussi le reflet de notre civilisation et de ce que nous sommes. »

Le Pulaar reste donc le point commun que ces différents pays francophone, anglophones et lusophones partagent. Le chef de l’Etat s’est dit heureux et honoré de les recevoir.

Son Altesse a par la suite formulé des prières pour le président Macky Sall pour la réussite des grands projets qu’il nourrit pour le Sénégal et pour les différents pays de la CEDEAO, dont il est le président en exercice. Prières pour une paix et une stabilité durables.

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Reportage de Rahmane Touré
Radio Télévision du Sénégal

Procès Habré, une justice au nom de l’Afrique

Siégeant à Dakar autour du procès de l’ancien dictateur tchadien, Hissène Habré, les Chambres africaines extraordinaires contrecarrent, de droit de fait, et de façon opportune les manoeuvres du syndicat des chefs d’Etat africains, emmené cette fois par Uhuru Kenyatta, président du Kenya. On sait qu’il remporta l’élection présidentielle de 2007-2008 après des violences meurtrières. En 2014, il accepta de faire le déplacement pour La Haye afin de témoigner contre les accusations de crimes contre l’humanité pesant contre lui. Paradoxalement, depuis cet acte sans précédent, M. Kenyatta nourrit des ressentiments et en veut à la Cour Pénale Internationale. Pour se venger, il a récemment introduit une proposition demandant le retrait de la participation africaine à la CPI. Si certains chefs d’Etat approuvent sa démarche, la plupart se sont publiquement opposés à la manoeuvre.
Du reste, l’idée du boycott ou du retrait africain de l’instance judiciaire n’est pas nouvelle. Toutefois, ses partisans n’ont pas le poids moral de ses opposants. Par exemple, l’Archevêque Desmond Tutu, qui, dans un article intitulé “In Africa, Seeking a License to Kill”, a magistralement réfuté l’isolationisme des despotes africains et de leurs alliés.
Que les perpétrateurs du Camp Boiro de Sékou Touré et des massacres récurrents sous Lansana Conté (par exemple, Moussa Dadis Camara) soient avertis.  A l’image d’Hissène Habré, ils pourraient comparaître un jour devant la justice africaine.
Tierno S. Bah
Le parquet des Chambres africaines extraordinaires, à Dakar : à l'extrême gauche, le procureur général Mbacké Fall. Photo: Cemil Oksuz/Anadolu Agency/AFP
Le parquet des Chambres africaines extraordinaires, à Dakar : à l’extrême gauche, le procureur général Mbacké Fall. Photo: Cemil Oksuz/Anadolu Agency/AFP

Le procès, à Dakar, de l’ancien président tchadien Hissène Habré devant une cour d’assises exclusivement africaine est une première. Et une réussite. De quoi donner du grain à moudre aux pourfendeurs de la CPI…

Mehdi Ba
Mehdi Ba

Sous son éternel chapeau, le visage scarifié de Souleymane Guengueng s’éclaire d’une douce lueur de satisfaction. Ce 10 février, dans la salle no 4 du palais de justice de Dakar, Mbacké Fall, le procureur général des Chambres africaines extraordinaires (CAE), vient de requérir l’emprisonnement à perpétuité contre Hissène Habré. Rescapé des prisons-mouroirs de la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS), l’impitoyable police politique créée par l’ancien président tchadien, Guengueng, 66 ans, s’apprête à boucler la boucle. Le 26 janvier 2000, c’est dans le cabinet d’un juge dakarois, avec une poignée d’autres miraculés tchadiens, qu’il avait déposé la première plainte contre Hissène Habré, épaulé par des organisations de défense des droits de l’homme.

Une procédure compliquée

Depuis son exil contraint, en décembre 1990, l’ancien maître de N’Djamena coulait alors des jours paisibles au Sénégal, où le président Abdou Diouf avait accepté de l’accueillir. Discret, d’autant plus généreux qu’il a quitté le Tchad en vidant les caisses de la Banque nationale, ce Sénégalais d’adoption s’est constitué un solide réseau de fidèles dans les sphères religieuses et politiques, tout comme dans les milieux d’affaires. Mais en janvier 2000, à quelques semaines de l’élection présidentielle qui débouchera sur la première alternance au Sénégal, la plainte — pour actes de torture et de barbarie, et crimes contre l’humanité — déposée par Souleymane Guengueng et six autres rescapés des geôles tchadiennes marque le premier acte d’une longue saga judiciaire.

Contre toute attente, la procédure s’enclenche aussitôt. Huit jours plus tard, le juge Demba Kandji inculpe Hissène Habré et le place en résidence surveillée, en accord avec le parquet. La satisfaction des victimes est de courte durée. Au lendemain de l’élection d’Abdoulaye Wade, la raison d’État reprend ses droits. Le juge Kandji est muté, et la Cour d’appel puis la Cour de cassation déclarent la justice sénégalaise incompétente pour se prononcer sur des crimes survenus au Tchad. Pour les avocats de Hissène Habré, cet abandon des charges vaut quitus, au nom d’un principe juridique essentiel (non bis in idem), qui prévoit que nul ne saurait être jugé deux fois pour les mêmes faits.

Pour contourner l’obstacle sénégalais, les plaignants se tournent alors vers la Belgique, un pays-phare en matière de compétence universelle. En novembre 2000, trois victimes belges d’origine tchadienne déposent plainte devant le tribunal de première instance de Bruxelles. Début 2002, le juge Daniel Fransen se rend au Tchad, où il auditionne victimes de la répression et anciens complices de Habré, non sans collecter un sinistre trésor : les archives de la DDS, exhumées par hasard quelques mois plus tôt. Des milliers de pages qui sont autant de pièces à conviction inespérées.

Le dossier sensible d’Abdoulaye Wade

Au Sénégal, Abdoulaye Wade est confronté à un dilemme. « Il était tiraillé entre des contraintes intérieures et extérieures, car Habré a fait souche au Sénégal, notamment dans la confrérie tidjane, confie un ancien conseiller de Wade. Les jours pairs, il se disait prêt à le juger à Dakar ; les jours impairs, il menaçait de l’extrader. Ce fut l’un des dossiers les plus sensibles de son double mandat. »

En septembre 2005, le juge Fransen inculpe Habré de crimes contre l’humanité, crimes de guerre, actes de torture et violations graves du droit international humanitaire, émettant un mandat d’arrêt international. La demande d’extradition que la Belgique adresse au Sénégal demeure lettre morte, la justice sénégalaise se déclarant incompétente pour statuer.

Ne sachant plus que faire de cette patate chaude, Abdoulaye Wade se défausse sur l’Union africaine, lui demandant la marche à suivre. Réunie en sommet à Khartoum, en janvier 2006, l’organisation continentale met sur pied un « Comité d’éminents juristes africains » afin d’examiner « les options disponibles » en vue de juger l’ancien président tchadien. « L’UA a compris qu’il fallait apporter une réponse juridique, et non politique, à cet épineux dossier », se félicite Reed Brody, conseiller juridique à Human Rights Watch et mentor des victimes.

Cette année-là marque un tournant. Tandis que le Parlement européen et le Comité de l’ONU contre la torture enjoignent au Sénégal de juger Habré ou de l’extrader en Belgique, l’Union africaine, s’appuyant sur les recommandations de son Comité d’éminents juristes, tranche : elle demande aux autorités sénégalaises de juger Hissène Habré « au nom de l’Afrique ». Wade en accepte le principe… mais n’en pense pas moins. « Il y a un “syndicat” des chefs d’État, confiera-t-il un jour à un représentant de la société civile. Mes pairs ne comprendraient pas que je fasse juger l’un des nôtres, comme si je voulais me donner un air supérieur. »

Pendant les six années qui suivront, en dépit d’une apparente bonne volonté, le régime Wade usera donc de tous les stratagèmes pour retarder l’échéance. A elle seule, la nomination, en avril 2008, de Madické Niang comme ministre de la Justice est tout un symbole. Ce ténor du barreau dakarois n’a-t-il pas été le coordinateur des avocats de Hissène Habré ? Tour à tour, Wade brandira la menace (expulser Habré vers le Tchad), le chantage (exigeant le financement préalable du procès) ou le retour à la case départ (une extradition vers la Belgique)… Il est vrai qu’au Sénégal Habré bénéficie d’un fort courant de sympathie au sein de la nomenklatura comme de l’opinion.

L’élection de Macky Sall, un coup d’accélérateur

Les victimes devront attendre l’élection de Macky Sall, en mars 2012, pour voir cette parenthèse dilatoire se refermer. En moins d’un an, l’ancien Premier ministre d’Abdoulaye Wade met sur pied les Chambres africaines extraordinaires, juridiction ad hoc exclusivement africaine. En vertu d’un accord avec l’UA, les CAE — composées de magistrats sénégalais, à l’exception du président de la chambre d’assises, le Burkinabè Gberdao Gustave Kam, et du président de la future chambre d’appel — disposent d’un statut spécifique et s’appuient, pour le reste, sur le code de procédure pénale du Sénégal.

Instituées sur le modèle des chambres cambodgiennes chargées de juger des responsables khmers rouges, elles constituent une expérience inédite pour un continent qui s’estime stigmatisé par la justice internationale et dépossédé de sa souveraineté en matière judiciaire, et dont les dirigeants ont menacé lors du dernier sommet de l’UA, en janvier, de retirer leurs pays de la CPI.

« Ce sentiment de dépossession se cristallise autour de la question des poursuites engagées contre les grands criminels, mais il est l’écho d’un ressentiment bien plus large, nourri par l’Histoire, analyse l’avocat parisien William Bourdon, défenseur des parties civiles tchadiennes à Dakar. Je peux comprendre que l’exigence d’universalisation des droits fondamentaux portée par la société civile et la communauté internationale, parfois avec des arrière-pensées inavouables, soit vécue en Afrique comme une préemption par l’Occident des questions judiciaires. »

« La justice n’a pas de couleur », répondait quant à lui Souleymane Guengueng aux voix africaines qui s’indignaient à l’idée de voir juger Hissène Habré en Europe. « Si nous nous sommes tournés vers la Belgique, c’est parce que l’Afrique a longtemps refusé de juger son propre fils », se justifie le rescapé, tout en se félicitant que l’UA et le Sénégal aient finalement accouché des CAE.

Selon William Bourdon, la CPI n’a pas été en mesure d’élargir de manière convaincante ses enquêtes à d’autres parties du monde, « alimentant ce feu qui couve sur le continent ». Pour lui comme pour nombre de juristes et de militants des droits de l’homme, le procès Habré offre enfin à l’Afrique une alternative à l’ingérence, jugée excessive, de la CPI, laquelle n’a, en principe, qu’une compétence subsidiaire. « Nous n’avions jusque-là aucune légitimité historique en matière de justice pénale internationale, estime Assane Dioma Ndiaye, président de la Ligue sénégalaise des droits humains et avocat des parties civiles lors du procès Habré. Avec cette affaire, l’Afrique vient d’asseoir la légitimité de sa propre justice : des dizaines de témoins sont venus du Tchad, et des juges africains ont tenu le pari d’un procès juste et équitable. »

A l’heure où l’UA dit vouloir faire fusionner sa future Cour africaine de justice et des droits de l’homme avec la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples, basée à Arusha — et pour l’heure dépourvue de compétence en matière pénale -, l’avocat sénégalais reste toutefois circonspect. « Cela marquerait une avancée si l’Afrique n’en profitait pas pour s’affranchir de certains principes essentiels. Or l’état d’esprit qui prévaut aujourd’hui ne nous pousse pas à soutenir ce projet, dès lors que le premier réflexe du syndicat des chefs d’État africains a consisté à aménager dans ses statuts sa propre immunité. » Un mot qui, à une consonne près, s’écrirait « impunité ».

Mehdi Ba

Guinée : port du voile et menace terroriste

Président Alpha Condé a lancé, Samedi 25 courant, une alerte à la menace terroriste islamique contre la Guinée. Son homologue sénégalais, Macky Sall, l’a précédé dans ce sens en mars dernier.
Lire Macky Sall. Discours Pulaar à Madina Gounas
Le Sénégal pourra-t-il se préserver du militantisme destructeur des soi-disant fous d’Allah.

Au Mali, l’accalmie n’est qu’apparente. En réalité, la situation semble se détériorer. Lire Mali : Etat fragile et Abus de la population

Au Nigeria, le mandat duPrésident Muhammadu Buhari repose de moitié sur la question de savoir si le nouvel élu saura éliminer Boko Haram, qui étend ses tentacules dans les pays voisins : Niger, Cameroun, Tchad, etc.
Lire What lessons can Buhari learn from Obama?

Indolence gouvernementale et éveil électoraliste

La récente déclaration d’Alpha Condé est, à ma connaissance, la première intervention de l’actuel président concernant l’épée de Damoclès islamiste et la sécurité intérieure du pays. Et pourtant, l’opération Serval au Mali aurait dû depuis solliciter l’attention soutenue du gouvernement. Hélas, j’ai l’impression que les autorités guinéennes se sont complu dans l’indolence, croyant naivement peut-être que le malheur n’arrive qu’aux voisions. Une telle attitude est étonnante. Car le gouvernement aurait dû puiser dans l’expérience acquise contre les incursions militaires des troupes de Charles Taylor (Liberia) et du RUF (Sierra Leone) et leurs frappes dévastatrices aux frontières guinéennes à Guéckedou, Kissidougou, Forécariah … entre 2000 et 2001.

Pourquoi M. Condé agite-t-il aujourd’ui l’épouvantail du fanatisme musulman ? Est-ce une impulsion politicienne correspondant à une autre manoeuvre électoraliste ? Je n’en sais rien. Mais une réponse affirmative aux questions ci-dessus n’augure rien de bon.
Car contrairement à la nature localisée des guerres de Sierra Leone et du Libéria, le terrorisme “jihadiste” est d’envergure mondiale. Il frappe partout : Chine, Russie, Grande Bretagne, France, USA, Moyen Orient (bien sûr), Afrique du Nord, de l’Ouest, et de l’Est, etc.

Cet ennemi de soi-même —il prêt à l’autosacrifice— et du genre humain brandit les griefs et ressentiments contre l’hégémonie passée et présente de l’Occident, d’une part, et contre les conséquences négatives de la mondialisation. Celle-ci exploite les anciens pays colonisés d’Asie et d’Afrique tout en les marginalisant.

Le fanatisme musulman dénonce les conditions de vie dégradantes (pauvreté, maladies, analphabétisme, ignorance) de vastes régions du monde. Et il y opère à l’intérieur comme de l’extérieur. D’où la mention de “cellules dormantes”.
Le paradoxe est que l’extrémisme islamiste prétend libérer des populations de jougs historiques et des inégalités profondes de la mondialisation, d’une part, mais il ne recule devant rien pour imposer sa domination : brutale, obscurantiste et réactionnaire.

Quelles perspectives pour la Guinée ?

M. Alpha Condé propose un dialogue, un débat “national”. Mais il fait avec une approche légère, simplificatrice et égocentrique . En effet il s’interroge et se lamente par anticipation en ces termes :

« Si les gens disent que le président a interdit le voile, c’est de la manipulation politique. Je suis le président d’un Etat laïque. Je n’ai pas de différence entre les religions ; mais je dois assurer la sécurité de la Guinée. J’ai dit que le port du voile pose problème, Boko Haram au Nigeria (…). Et vous savez ce qui se passe au Mali. Ces islamistes sont en train de s’installer. Laisser l’islamisme s’installé en Guinée, c’est mettre en cause la sécurité de la Guinée. J’ai entendu que j’ai interdit le port du voile en Guinée, je n’ai pas interdit. J’ai dit il faut un débat national, moi je suis responsable de la sécurité en Guinée. Si demain quelqu’un qui est voilé rentre ici et commence à tirer sur les étudiants, qui serait responsable ? C’est moi »

L’insistance de M. Condé sur le “Moi” dénote l’obssession pour sa personne et, accessoirement, son bilan en tant que président. Il me rappelle la bravade de Lansana Condé, qui aimait proclamer : “L’Etat, c’est moi”.
En fait, contrairement à cette vision bornée de la société et de l’histoire, le danger, en l’occurrence, dépasse de loin l’individu Alpha Condé et son mandat présidentiel finissant. La confrontation en question est plus vaste. Et elle est plus existentielle pour la Guinée et d’autres Etats à travers le monde.
La préoccupation sécuritaire du président Condé est certes fondée. Mais le “Professeur” aurait dû prendre le recul nécessaire afin d’explorer les relations complexes entre l’Islam et les sociétés guinéennes et africaines. Cela d’autant plus qu’il s’adressait à une audience d’étudiants.
Car la tension actuelle découle est, il va sans dire, enracinée dans le passé. Or, “celui qui ignore son passé est condamné à le répéter !”
Quels sont donc les racines historiques, culturelles, théologiques intellectuelles de ce conflit à la fois latent et ouvert ? Je résume ici en quelques points un tableau diablement plus complexe. Chacun des arguments ci-desssous peut être développé en chapitres ou en volumes entiers.

L’habit ne fait pas le moine

Le port du voile est une tradition orientale. On le trouve ancré aussi bien chez les Arabes (Arabie Saoudite, Egypte, Maroc, Jordanie, Irak, Syrie, Algérie, Tunisie, Lybie, etc.) que parmi les peuples non-Arabes (Iran, Pakistan, Indonésie, Malaysie, etc. )
Par contre, Seules les jeunes femmes, les mères et grand-mères portaient un voile, qui cachait certes la tête et le visage. Mais il ne recouvrait pas les seins, par exemple, pour la simple raison que les sociétés africaines n’attribuaient ni sensualité ni sexualité dans ces organes. Les seins avaient —ont— fondamentalement une fonction biologique : reproduction de l’espèce humaine par allaitement du nourrisson.…
Il découle dès lors que la coutume vestimentaire et religieuse du voile intégrale, est récente, importée et isolée en Afrique sub-Saharienne.

Islam, orientalisme, colonisation, indépendance, africanisme

Le colonialisme européen déploya une énergie extraordinaire pour contrôler et dominer l’Islam, tant en Afrique qu’ailleurs.
En ce qui concerne la France, lire Cheick Hamahoullah, homme de foi et résistant

Sékou Touré fit pareil en ordonnant la subordination et la vassalisation de l’Islam aux organismes de son parti politique, le Parti démocratique de Guinée (PDG) et à sa “révolution”. Dédaignant le fait que la Guinée est un pays multi-confessionnel, il créa un ministère des Affaires islamiques, qui devint par la suite ministères des affaires religieuses, en double violation du principe constitutionnel de la laïcité et de non-immixion de l’Etat dans le domaine spirituel.…

Antériorité de l’esclavagisme oriental

L’invasion arabo-orientale est antérieure à l’impérialisme occidental, qui lui-même précéda la dictature guinéenne dans l’instrumentalisation de l’Islam à des fins politiques.
Dans son ouvrage intitulé Histoire synthétique de l’Afrique résistante. Les réactions des peuples africains face aux influences extérieures, Nazi Boni — homme politique et historien voltaïque (Burkina Faso) — indique qu’entre le 9e et 12e siècles, “le monde arabe captura 24 millions de Noirs” qui furent vendus et traités comme esclaves.

Théologiens et auteurs musulmans sub-sahariens

Les théologiens et auteurs musulmans de l’Afrique sub-saharienne ont apporté une contribution magistrale à la foi et à la culture islamique. Ils n’ont rien à envier à l’apport de leurs collègues Arabes et Orientaux. Mais cela ne réduit pas la persistance du racisme Arabe et islamique, qui continue de se manifester, hier comme aujourd’hui, par exemple au Soudan, en Mauritanie, etc.

S’agissant du passé, Amadou Hampâté Bâ et Jacques Daget révèlent, dans L’empire peul du Macina cet échange entre Elhadj Oumar Tall et ses détracteurs du Caire vers 1845.

Le passage d’El Hadj Oumar en pays arabe ne pouvait passer inaperçu pour trois raisons. L’abnégation avec laquelle il avait donné toutes ses richesses à son maître Mohammad el Ghali, faisait du bruit partout. Sa grande érudition musulmane lui valait d’être cité, malgré sa couleur, comme un docteur remarquable et un génie sur lequel pouvait compter l’Islam en Afrique noire occidentale. Enfin son titre de moqqadem de l’ordre Tidjaniya, cet ordre qui, bien que presque le dernier en date, gagne du terrain sur les plus anciens et tend à les supplanter aussi bien en Orient qu’en Occident. Si des savants impartiaux accueillaient et assistaient gracieusement El Hadj Oumar, moqqadem de l’ordre Tidjaniya, il en était tout autrement des docteurs et maîtres des congrégations ; les plus acharnés furent les dirigeants des sectes Qadriya et Taïbya. Pendant sept mois, El Hadj Oumar eut à faire face aux attaques dirigées contre la Tidjaniya à travers sa propre personne. N’ayant pu le vaincre dans le domaine de la science, ses adversaires essayèrent de tabler sur la couleur de sa peau pour le ridiculiser.
C’est ainsi qu’au cours d’une discussion scientifique, un de ses détracteurs malicieux déclara à son adresse :
— O science, toute splendide que tu sois, mon âme se dégoûtera de toi quand tu t’envelopperas de noir ; tu pues quand c’est un abyssin qui t’enseigne.
La foule éclata de rire. El Hadj Oumar attendit que l’hilarité générale se fut calmée pour répliquer :
— L’enveloppe n’a jamais amoindri la valeur du trésor qui s’y trouve enfermé. O poète inconséquent, ne tourne donc plus autour de la Kaaba, maison sacrée d’Allah, car elle est enveloppée de noir. O poète inattentif, ne lis donc plus le Coran car ses versets sont écrits en noir. Ne réponds donc plus à l’appel de la prière, car le premier ton fut donné, et sur l’ordre de Mohammed notre Modèle, par l’abyssin Bilal. Hâte-toi de renoncer à ta tête couverte de cheveux noirs. O poète qui attend chaque jour de la nuit noire le repos réparateur de tes forces épuisées par la blancheur du jour, que les hommes blancs de bon sens m’excusent, je ne m’adresse qu’à toi. Puisque tu as recours à des satires pour essayer de me ridiculiser, je refuse la compétition. Chez moi, dans le Tekrour, tout noir que nous soyons, l’art de la grossièreté n’est cultivé que par les esclaves et les bouffons.

On retrouve la mêm confiance dans la foi musulmane profonde du Bilad al-Sudan (pays des Noirs, en arabe) sous la plume de Framoi Bérété, Président du Conseil Territorial de la Guinée Française, dans son article “Kankan, centre commercial et capitale de l’Islam noir

Fuuta-Jalon : terre de foi et pôle de la culture islamiques

En Afrique comme ailleurs, le débat n’est pas nouveau, qui consiste dans la tension entre orientalisme et africanisme, le choix entre imitation de l’Orient et la promotion de l’expression locale et originale de la croyance dans la religion du Prophète.
L’article d’AfricaGuinée contient ce passage :

“A Labé, préfecture située à près de 500 km de la capitale Conakry, les autorités avaient récemment décidé d’interdire le port du voile. Certaines associations religieuses avaient vigoureusement condamné cette décision des autorités préfectorales de Labé.”

Le désaccord sur des aspects fondamentaux de la pratique de l’Islam (langue, habillement, hygiène) ne date pas d’aujourd’hui. Au 19è siècle, il opposa les tendances intégristes au nationalisme culturel de l’époque, précisément Elhadj Oumar Tall contre Tierno Muhammadu Samba Mombeya.

En 1921, dans L’Islam en Guinée : Fouta-Dialon, Paul Marty fournit mille et une preuves de la profondeur et de la brillance de la culture islamique au Fuuta-Jalon.
Des décennies plus tard, en 1981, dans La guerre sainte d’ al-Hajj Umar : le Soudan occidental au milieu du XIXe siècle, David Robinson confirmait ce qui suit :

« Le Fuuta-Jalon était plus beaucoup plus qu’un Almamat dominé par une aristocratie Fulɓe. C’était un pôle de savoir qui attirait des étudiants de Kankan à la Gambie, et qui s’appuyait sur le clergé Jakhanke de Touba et les maîtres Fulɓe. Il servait de relais central pour les caravanes commerciales de tous horizons. Les familles les plus entreprenantes, toutes ethnies confondues, s’établissaient sur les collines fuutanke et le long des routes principales. Il allait de leurs intérêts d’inscrire leurs fils aux écoles fuutaniennes, de soutenir les diplômés qui en sortaient pour enseigner, et, en général, d’étendre le vaste modèle d’influence qui irradiait du Fuuta-Jalon.

Et Alfâ Ibrâhîm Sow dégage l’originalité et la force du génie islamique fuutanien dans son Introduction de Oogirde Malal. Il écrit :

« Si le Filon du bonheur éternel continue, cent cinquante ans après sa rédaction, à émouvoir les lecteurs de notre pays, c’est surtout à cause de la vocation littéraire qu’il assure au pular-fulfulde, à cause de sa versification juste, sûre et élégante, de sa langue saine, savante et subtile, de la volonté nationale d’affirmation culturelle qu’il incarne et du désir d’autonomie et de dignité linguistiques qu’il exprime. »

L’universalité de l’Islam n’est pas en contradiction avec son adaptation aux différents cadres culturels et sociaux qui le pratiquent, vice versa.

La guerre religieuse réinventée par Ben Laden continue de faire rage et des ravages. Nul ne peut prédire la durée ou la solution durable de ce conflit planétaire, qui expose la faiblesse de l’Etat postcolonial africain dans toute sa gravité.

Que faire ?

Président Alpha Condé ne devrait pas se limiter et se contenter de faire des déclarations aux accents de campagne électorale. Son gouvernement devrait enquêter, fouiller sonder, rédiger et publier un Rapport détaillé, une sorte de Livre blanc sur la situation de l’Islam en Guinée. Tout comme le fit Paul Marty.
C’est un tel —sérieux— ouvrage qui pourrait donner à M. Condé l’occasion d’inviter à la réflexion critique et au débat national qu’il prône. Seule une telle contribution positive du gouvernement pourrait amener les parties intéressées et qualifiées à réagir de façon substantielle, à faire des suggestions valables, et à proposer des solutions adéquates.
A suivre.

Tierno S. Bah