Les visages du Fuuta-Jalon. Des campagnes en mutation

Case (suudu) et jardin menager (suntuure) au Fuuta-Jalon
Case (suudu) et jardin (suntuure) au Fuuta-Jalon

Fondée en 1948, la revue scientifique Cahiers d’Outre-mer a survécu aux changements de la vague des indépendances des années 1960, qui  entraînèrent la disparition de plusieurs publications coloniales. On trouvera ici le premier d’une série d’articles sur la Guinée, publié dans les Cahiers.
Métholodologie oblige, peut-être, mais le document se concentre sur l’espace, la géographie et l’environnement. Ce faisant, il escamote l’histoire et effleure seulement la société pluri-ethnique du pays. Ainsi, l’article commence par une vague référence à l’ouverture de la Guinée en 1984. Il indique certes que “la recherche en sciences humaines accuse un retard préjudiciable depuis la Première République”. Mais il ne dit rien sur le type de fermeture du pays avant le coup d’Etat militaire du 3 avril. Et il reste silencieux sur les conséquences de ce changement important. C’est dommage, car en intégrant mieux les divers aspects de l’évolution du Fuuta-Jalon, les auteurs auraient pu mener une étude plus riche. Un passage laconique et atypique d’un papier scientifique se lit au point 58.  Q’entendent les auteurs par la formule prescriptive et autoritaire: « Il faut bannir l’idée d’Un terroir fuutanien… » !!!
Cela dit, au lieu de la transcription francisée de l’original (imprimé et électronique et à l’exception de la Bibliographie et des Notes), la présente édition se conforme à l’Alphabet standard du Pular-Fulfulde. Ce système reflète mieux la sémantique de la langue, et est plus fidèle à ses nuances, s’agissant,  par exemple, des noms de lieux et de personnes, des vocables désignant l’ethnie, la langue, etc.)  Ainsi on lira : aynde (sing.)/ayɗe (plur.), boowal (sing.)/boowe (plur.), diiwal, maccuɓe, Pullo, Fulɓe, Pular, Fuuta-Jalon, Doŋel, Bantiŋel, Wuree-Kaba, etc. au lieu de : aïndés, bowés, diwal, Peul/Peuls, Fouta-Djalon, Donguel,  Bantignel, Ouré-Kaba, etc.
Enfin, cette version inclut des hyperliens absents dans le texte d’origine, accessible sur Revues.org
Tierno S. Bah


Véronique André et Gilles Pestaña
“Les visages du Fouta-Djalon. Des campagnes en mutation : des représentations au terrain.”
Les Cahiers d’Outre-Mer. Revue de géographie de Bordeaux, no. 217, 2002. p. 63-88

Résumé
Le Fuuta-Jalon (République de Guinée) dispose d’une image forte digne d’une image d’Epinal. Il est le “château d’eau de l’Afrique de l’Ouest” dégradé et menacé par des pratiques agropastorales prédatrices. Nous identifierons et caractériserons tout d’abord les représentations usuelles qui le fondent ce discours “officiel”. Puis l’analyse de deux campagnes du Fuuta-Jalon nous permettra de nuancer cette image et d’en montrer les limites, en tant qu’état de référence. Enfin nous dégagerons les dynamiques sociales et environnementales actuelles qui animent le Fuuta-Jalon et engagent à reconsidérer les fondements mêmes de ses représentations.

Abstract
“The Different Faces of Fuuta-Jalon, Republic of Guinea and the changing Countrysides : Representations Observed in the Field.” Fuuta-Jalon, in the Republic of Guinea, presents a picture worthy of a picture of Epinal. It is the “water tower of western Africa”, deteriorated and threatened by predatory agro-pastoral practices. We first identify and characterize the customary representations which render this discourse “official”. Next, the analyses of two countrysides in the Fuuta-Jalon area enables us to refine this picture and show the limits of it, as regards its use as a reference base. Finally, we describe the present social and environmental dynamics which prevail in Fuuta-Jalon and endeavor to reconsider the very foundations of its representations.

Plan

Les représentations : uniformité des campagnes et dégradation de l’environnement

Quelques enseignements du terrain

1. — Lorsque la Guinée s’ouvre en 1984, les opérations de développement se multiplient au Fuuta-Jalon. Elles donnent lieu à toute une série de rapports d’experts et de diagnostics de nature très hétérogène, menés dans un cloisonnement relatif et largement fondés sur des analyses anciennes, alors même que la recherche en sciences humaines accuse un retard préjudiciable depuis la Première République. Cette littérature “grise” fatalement ciblée et répondant à des objectifs d’opérationalité forts distincts de ceux de la recherche, a fini par forger et conforter une certaine représentation géographique du Fuuta-Jalon touchant aux relations entre la société fulɓe et le milieu qu’elle exploite. Elle a abouti à la construction d’un scénario catastrophe reposant sur l’idée que des pratiques paysannes extensives seraient, dans un contexte de pression démographique, une menace pour l’environnement du Fuuta-Jalon, menace suffisante pour mettre en péril le « château d’eau de l’Afrique de l’Ouest ». Or, des recherches récentes sur le terrain1 ont ouvert un certain nombre de réflexions sur la nature et la validité de ces représentations. Entre la vision stéréotypée et monolithique du FuUta-Jalon telle qu’elle apparaît dans les descriptions classiques et la dynamique actuelle des campagnes, il existe en effet un net décalage, dont il s’agit de comprendre les raisons.

Les représentations : uniformité des campagnes et dégradation de l’environnement
2. — Une représentation d’un lieu, d’un phénomène ou d’un groupe humain est par essence subjective. Identifier et caractériser les grands thèmes des représentations usuelles et donc du discours officiel sur le Fuuta-Jalon permettra par la suite d’en montrer les limites.

Le Fuuta-Jalon : une délimitation délicate mais une image forte
3. — La représentation la plus courante considère le Fuuta-Jalon comme une région homogène et l’assimile aux seuls hauts plateaux. C’est à la fois “le château d’eau de l’Afrique de l’Ouest” avec ses plateaux échancrés de vallées, le pays des Fulɓe et de leurs boeufs, le lieu de construction d’un Etat structuré pré-colonial, un espace de fortes densités rurales, une terre baignée d’Islam, etc. Autrement dit, le Fuuta-Jalon serait simultanément une région naturelle, historique, agricole, démographique… en somme une région homogène, une “vraie” région. Cette perception est confortée par le fait que la région dispose d’une dénomination propre, “Fuuta-Jalon”, contrairement aux autres régions du pays pourtant proclamées “naturelles” elles aussi : Guinée Maritime, Haute Guinée et Guinée Forestière.

4. — Il n’est pas innocent de la part des pouvoirs coloniaux, puis de la Première République d’avoir rebaptisé “Moyenne Guinée” ce qui correspondrait au Fuuta-Jalon. Manifestement, pour le pouvoir politique, “le” Fuuta-Jalon passait pour une région suffisamment homogène des points de vue géographique, historique, ethnique, religieux, voire économique pour détenir une identité susceptible de menacer à terme l’unité de la colonie puis de la nation guinéenne. L’appellation plus neutre de “Moyenne Guinée” permettait de gommer en partie cette représentation identitaire.

5. — Cependant, rebaptiser ou redécouper un espace ne suffit pas à en modifier rapidement ses représentations géographiques. En fait, personne ne songe à imaginer que le Fuuta-Jalon n’est pas une région, même si tout le monde est bien en peine d’en tracer les limites. Cet espace recouvre t-il une réalité historique, géologique, ethnique ou simplement administrative? La façon la plus simple d’éluder la question est d’assimiler le Fuuta-Jalon à la région administrative et soi-disant “naturelle” de Moyenne Guinée.

Quelques postulats trompeurs
6. — S’il est évident que nulle délimitation géographique du Fuuta-Jalon ne fait l’unanimité, son assimilation aux seuls hauts plateaux pose également problème. Or s’est imposée une image d’un Fuuta homogène pouvant se résumer aux caractéristiques de ces hauts plateaux ou plateaux centraux.

Les plateaux centraux, expression géographique du “vrai Fuuta”
7. — Etendus du Nord au Sud, de Mali à Dalaba, les hauts plateaux entaillés par un chevelu hydrographique dense culminent entre 1 000 et 1 500 m. Consacré “pays des eaux vives” (proverbe Pular cité par Gilbert Vieillard, 1940), le Fuuta-Jalon est le domaine d’une savane arborée installée sur des sols minces et médiocres alternant avec une maigre prairie sur boowal. Subsistent ça et là sur les versants des fragments de forêt mésophile 2, reliques supposées d’une grande forêt dense qui aurait hélas aujourd’hui disparu, si l’on en croit une légende tenace partagée par les divers intervenants depuis la période coloniale.

8. — La plupart du temps la littérature grise se borne à la description de cette ossature principale et structurante, considérée comme le coeur du Fuuta et assimilée in fine à la totalité de la région. Une image d’un milieu fuutanien stéréotypé est ainsi née montrant des paysages très anthropisés où alternent espaces tabulaires presque dénudés comme les Timbis, collines aux versants largement déboisés, et parcelles mises en culture. La physionomie des hauts plateaux, devenue l’étendard du Fuuta-Jalon, serait représentative de l’ensemble du Fuuta-Jalon et constituerait le “vrai Fouta”.

Le pays des Fulɓe et des fortes densités
9. — Un autre raccourci répandu consiste à considérer le Fuuta-Jalon comme un espace strictement « fulɓe » et en proie au surpeuplement.

10. — Au XVIIIe siècle, la fondation du royaume théocratique du Fuuta-Jalon asseoit une domination politique de l’ethnie fulɓe et instaure un système social et économique fondé sur la distinction hommes libres-esclaves. Les esclaves proviennent de razzias, d’achats ou, plus rarement semble-t-il, des populations animistes asservies sur place et appartenant à des ethnies différentes (Suret-Canale 1969 ; Botte, 1994). Une société rurale très structurée et marquée par un contrôle social de l’espace s’est alors mise en place. Les maîtres, se consacrant exclusivement à la lecture du Coran, à leurs boeufs et à la guerre, s’installent sur les doŋe (sing. doŋol), hauteurs peu fertiles des terroirs, laissant les zones basses (ayɗe, sing. aynde) plus fertiles mais insalubres, à leurs captifs (maccuɓe), chargés de les servir et de les nourrir. Sous la colonisation et la Première République, la captivité disparaît peu à peu, les maîtres se font agriculteurs et les différences de modes de vie s’estompent. Avec le temps, la mosaïque ethnique s’est brouillée à la faveur d’une assimilation réelle ou décrétée au point de considérer le Fuuta comme “le pays des Peuls” (Detraux, 1991, p.69).

Erratum. Il est simpliste et erroné de réduire la société du Fuuta-Jalon théocratique (1725-1897) à la dichotomie “libres-esclaves”. En fait, la stratification sociale comportait cinq niveaux, de la base au sommet : (a) la couche servile ou huuwooɓe/maccuɓe, (b) les castes ou nyeeynuɓe : forgerons, coordonniers, boisseliers, potiers, etc. (c) les allogènes ou tuŋarankooɓe (Sarakole, Jakanke), (d) les hommes libres et non dirigeants ou rimɓe, (a) la couche dirigeante ou lamɓe avec son allié le clergé ou seeremɓe.
Par ailleurs, il est ridicule d’affirmer que “la captivité disparaît peu à peu” sous la colonisation (1898-1958) et ce que les auteurs appellent de façon euphémique la Première république (1958-1984). En réalité, la France coloniale substitua sa rude hégémonie au sytème de servilité domestique. Elle pratiqua l’esclavage à grande échelle avec la Traite des Noirs, promulga le Code Noir et pratiqua la ségrégation raciale sous le régime de l’Indigénat. En somme, la France substitua un mal domestique par son propre fléau, précisément celui de l’aliénation globale des populations de son Empire colonial africain, qu’elle appela sauvages, barbares, Nègres, etc.
Quant à la soi-disant Première République de Guinée, les auteurs refusent de l’identifier comme une dictature implacable qui détruisit la maigre infrastructure laissée par la France, tortura et/ou tua des milliers de prisonniers politiques au Camp Boiro. — Tierno S. Bah

11. — Le Fuuta-Jalon est réputé pour ses fortes densités démographiques. En effet, sur les hauts plateaux, des chiffres de 100 habitants/km2 sont régulièrement avancés. Parmi les plus élevés de Guinée, ils sont mis en relation avec un système de production agropastoral jugé consommateur d’espace 3 et font craindre, depuis la période coloniale, l’existence d’une surpopulation inquiétante mais jamais clairement démontrée. Nombreux sont ceux qui l’estiment préjudiciable à la bonne gestion et à la conservation des ressources naturelles, rappelant sans cesse la disparition de la forêt dense fuutanienne 4.

Un système agraire réputé uniforme
12. — A travers la prédominance des Fulɓe, la mise en valeur agro-pastorale a été le facteur prépondérant d’uniformisation du paysage et du système de production.

13. — Le Fuuta-Jalon a pu refléter l’image d’un espace très fortement humanisé et mis en valeur par une population toujours croissante, où la divagation du bétail impose des contraintes lisibles dans le paysage à travers les nombreuses clôtures végétales. L’histoire du peuplement, le poids de l’élevage, les conditions naturelles ont conduit à l’élaboration d’un paysage agraire typique, caractérisé principalement par le diptyque tapades-champs extérieurs. L’espace d’une exploitation agricole s’organise suivant un système de culture à deux composantes : les champs extérieurs (gese, sing. ngesa), sièges d’une agriculture extensive classique en Afrique, et les vastes jardins de case ou tapades, espace de production intensive. A cela s’ajoute l’élevage extensif, principalement bovin, basé sur la divagation.

14. — Les champs extérieurs sont l’oeuvre des hommes qui y pratiquent une culture sur brûlis généralement de fonio ou de riz. L’efficacité et la pérennité du système se fondent sur un temps de culture relativement court (1 à 3 ans), un temps de jachère long (8 à 15 ans) et la disponibilité de terres cultivables.

15. — La tapade, domaine exclusif des femmes, est le lieu des cultures en association (maïs, taro, manioc, arachide, haricot, piment, gombo…). Elle forme une véritable oasis, délimitée par des haies (clôtures) mortes, vives ou mixtes, et marquée par la présence de nombreux arbres fruitiers plantés (manguiers, orangers, avocatiers…), qui forçaient déjà l’admiration des premiers administrateurs coloniaux. Les sols, quelles que soient leurs potentialités d’origine, sont fortement amendés et offrent une remarquable fertilité, régulièrement entretenue.

Erratum. La tapade (hoggo) est l’enclos, la clôture. Elle relève de la responsabilité de l’homme (mari, fils, oncle, neveu, voisin(s), etc). C’est le jardin (suntuure, plur. suntuuji/cuntuuji) qui est le domaine exclusif de la femme (épouse, fille, mère, tante, nièce, voisine(s), etc.) — Tierno S. Bah

16. — Enfin, le système d’élevage présente des spécificités inscrites dans le paysage agraire : au Fuuta, le bétail est roi et ce sont les cultures que l’on parque. Les troupeaux en liberté divaguent au gré des pâtures à leur disposition. L’importance numérique du troupeau a toujours reflété la dignité et le statut social du propriétaire. D’après les textes majeurs qui ont participé à l’élaboration de l’image « officielle », le troupeau ne répondrait à aucun objectif réel de production, ce qui amena le géographe Jacques Richard-Molard à parler du “prétendu élevage foula” (Richard-Mollard, 1944).

Erratum. Un peu dans la veine de Gilbert Vieillard, Jacques Molard éprouva sympathie et affinité pour le pays et les populations du Fuuta-Jalon. Mais son lexique n’échappe pas —tout comme Vieillard, du reste — au langage paternaliste et eurocentriste colonial. Plus d’un demi-siècle après leurs devanciers sus-nommés les auteurs de cet article regardent le Fuuta à travers l’oeillère occidentale. D’où la phrase “le troupeau ne répondrait à aucun objectif réel de production.”  Ils sous-entendent l’application des normes et techniques de l’élevage industriel européen. Au risque de voiler leur propre analyse, Véronique André et Gilles Pestaña décident d’ignorer que l’Afrique, en général, la Guinée et le Fuuta-Jalon, en particulier, n’ont pas fait l’expérience de la Révolution industrielle, qui — pour le meilleur et le pire — propulsa l’hégémonie mondiale de l’Europe. Bref, loin d’être absolue, l’objectivité demeure une notion relative. Pour les Fulɓe l’élevage bovin n’était pas uniquement une activité de production. Il relevait de la cosmogonie avec Geno, le Créateur. Il participait d’une vision du monde et constituait tout un mode de vie, temporel et spirituel. Consulter Koumen, par Amadou Hampâté Bâ et Germaine Dieterlen.  — Tierno S. Bah

17. — L’ensemble de ces représentations du Fuuta a abouti à la construction d’un scénario “catastrophe” reposant sur des dysfonctionnements du système extensif aux conséquences préoccupantes : les pratiques paysannes, surtout dans un contexte de pression démographique croissante, mettraient en péril le “château d’eau de l’Afrique de l’Ouest” menaçant l’intégrité de l’environnement du Fuuta-Jalon.

Une dynamique de dégradation de l’environnement systématiquement dénoncée
18. — Le Fuuta-Jalon fait l’objet de discours récurrents, communs à de nombreuses régions d’Afrique, sur la dégradation du milieu. Les pratiques des pasteurs et agriculteurs sont jugés quasi unanimement comme responsables de la destruction des ressources. L’existence d’un cercle vicieux de dégradation de l’environnement lié à une pression démographique trop forte et incontrôlée est donc depuis longtemps admis sans réserve, et utilisé par la plupart des intervenants.

19. — Ce discours n’est pas nouveau. Depuis la colonisation française et jusqu’à ce jour, les administrateurs, les chercheurs et les techniciens n’ont cessé de s’inquiéter de l’avenir socio-économique et environnemental de cet espace réputé fragile, voué à l’agropastoralisme. Le scénario envisagé s’appuie sur une crise du système agraire dont les composantes sont : pratiques prédatrices, pression démographique, manque de terre, réduction du temps de jachère, appauvrissement des sols, déforestation totale et en définitive érosion catastrophique 5.

20. — Toujours selon les représentations courantes, le fort recul de la forêt (non daté ni évalué) favoriserait notamment une diminution des précipitations, l’irrégularité des débits des cours d’eau et même leur tarissement en saison sèche, donc une certaine “aridification” 6. La réduction drastique des temps de jachère, l’incendie répété des forêts et savanes auraient détruit peu à peu le sol, appauvri la flore en diminuant inévitablement la biodiversité, et favorisé l’action destructrice de l’érosion. Certains continuent de penser que les fameux boowe seraient le résultat terminal de l’évolution des sols ferrallitiques sous l’influence des feux de brousse associée à la déforestation de “la vaste forêt originelle” 7.

21. — C’est la fonction même de “château d’eau de l’Afrique de l’Ouest” qui serait directement mise en péril. Les conséquences pourraient s’avérer dramatiques, comme l’illustre une allocution du Ministre de l’Agriculture, de l’Elevage et de la Forêt, lors du séminaire sur le programme régional d’aménagement des bassins versants du Haut Niger et de la Haute Gambie à Conakry en mars 1995 : “Quand un arbre brûle au Fuuta-Jalon, c’est le taux de carbone qui augmente dans l’atmosphère, c’est un affluent du Niger ou de la Gambie qui verra son écoulement perturbé, c’est Tombouctou qui manquera d’eau en fin de saison sèche”. Ainsi les avis sont-ils unanimes, soutenant l’impérieuse nécessité d’intervenir pour “restaurer” et “protéger” le massif du Fuuta-Jalon. De nombreux projets poursuivant cette seule fin ont donc été mis en oeuvre dont le plus important reste le projet d’envergure régional « Restauration et protection du massif du Fuuta-Jalon », initié par l’O.U.A. en 1979.

22. — De cet exposé rapide sur les représentations de l’espace régional et de sa gestion par les paysans, l’image d’une région relativement homogène mais menacée par l’Homme domine. Les principales idées récurrentes caractérisant le Fuuta-Jalon ont été ici évoquées. Cette image issue de la période coloniale et non exempte de néo-malthusiannisme, s’est trouvée renforcée sinon confortée par le paradigme du développement durable et le rôle des projets de développement rural. Ceux-ci ont largement contribué à diffuser, ou tout au moins à entretenir, l’image d’un Fuuta-Jalon à la géographie monolithique 8. Simples exécutants de politiques pensées en amont, les artisans des projets n’ont pas pu nuancer ou remettre en cause les représentations majoritaires et ont même accentué une vision catastrophiste de l’avenir, justifiant alors des interventions extérieures lourdes. Traversant trois régimes politiques très différents, ces représentations se sont édifiées, renforcées jusqu’à devenir une caricature parfois dogmatique.

Quelques enseignements du terrain
23. — Afin de mettre à l’épreuve les représentations de la région, de ses systèmes ruraux et de ses problématiques environnementales, la comparaison de deux campagnes 9 du Fuuta-Jalon permet de prendre la mesure du risque à considérer ces représentations comme vérités absolues.

Deux campagnes, deux visages
24. — Les espaces ruraux comparés sont tous deux inclus dans les Fuuta-Jalon historique, climatique, géologique, ethnique et dans le Fuuta-Jalon administratif c’est-à-dire la Moyenne Guinée (fig. 1). La campagne au sud de Wuree-Kaba sera comparée à celle proche du centre urbain de Pita (environs de Bantiŋel et des Timbis).

Un espace de transition et de contact (Wuree-Kaba) et une campagne des hauts plateaux (Pita)
25. — La campagne de Wuree-Kaba s’étend à l’extrême sud-est du Fuuta-Jalon et appartient administrativement à la préfecture de Mamou. Formée de croupes granitiques de basse altitude, en moyenne 300 m, qui donnent au paysage un aspect assez accidenté, cette campagne se situe dans une zone de transition entre les influences montagnardes des hauts plateaux et celles plus soudaniennes de Haute Guinée. Les précipitations y sont plus abondantes (autour de 1800 mm), les températures plus chaudes et la végétation plus fournie que celles des hauts plateaux fuutaniens.

26. — Périphérie du Fuuta physique, Wuree-Kaba appartenait au diwal de Timbo et correspond à une ancienne marche historique. Offrant un caractère frontalier (avec la Sierra Léone), elle constitue aussi une zone de contact entre les populations fulɓe et malinké qui se sont partagées le territoire jusqu’à aujourd’hui. Si les Malinké sont cultivateurs, les Fulɓe sont demeurés pour l’essentiel des éleveurs nomades ou semi-sédentaires.

27. — La région de Pita situé au coeur du Fuuta, appartient à la dorsale des hauts plateaux et présente dans la région des Timbis, au nord-ouest, un aspect tabulaire (dénommée abusivement “plaine” des Timbis) comme dans la zone de Bantiŋel au nord-est. Le caractère semi-montagnard y est nettement affirmé avec une amplitude thermique annuelle plus marquée que dans la région de Wuree-Kaba. Le couvert végétal herbacé ou arbustif est discontinu à l’exception des forêts galeries. La région constitue l’un des bastions du Fuuta théocratique et la population fulɓe est fortement majoritaire, d’autant que les descendants des captifs tendent à s’y fondre. Tous les ruraux sont ici des sédentaires principalement cultivateurs.

Deux contextes démographiques
28. — L’inégale densité de population marque une première différence de taille entre les deux campagnes. La campagne de Pita avec 70 à 100 habitants/km2 apparaît comme relativement peuplée à l’échelle du Fuuta-Jalon mais aussi à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest. Ces chiffres traduisent une sédentarisation déjà ancienne et une forte emprise humaine sur un paysage largement façonné par le système agraire.

29. — A l’opposé, la campagne de Wuree-Kaba paraît peu peuplée au sein du Fuuta avec seulement de 10 à 15 habitants/km2. La population actuellement résidente est encore en voie de sédentarisation. Les éléments les plus fixes sont les cultivateurs malinké. Les Fulɓe quant à eux se répartissent schéma-tiquement dans deux catégories : les semi-sédentaires, d’une part, réinstallés durablement depuis la chute de la Première République ; les nomades d’autre part, qui suivent leurs boeufs au gré des zones de pâturage favorables et dont l’installation temporaire repose sur des accords passés avec les propriétaires fulɓe et malinké.

Deux systèmes agro-pastoraux aux fonctionnements distincts
30. — Il existe donc d’une part, une campagne où l’emprise humaine est suf-fisamment forte et ancienne pour avoir façonné un paysage agraire établi et d’autre part, une campagne où la population récemment installée ou réinstallée n’a engendré qu’un paysage agraire “sommaire” et instable.

31. — La tapade n’est pas systématique au Fuuta-Jalon.

32. — Dans la région de Pita, les vastes tapades représentent le socle du système de production puisqu’il s’agit du seul espace agricole pérenne et commun à toutes les familles. Elles constituent un élément fondamental du paysage, véritables îlots de verdure construits et dont les haies plantées démontrent un savoir-faire accumulé depuis des générations.

33. — A Wuree-Kaba, pas de trace de tapade : au mieux, il existe une haie morte sommaire autour des cases rudimentaires et rares sont les arbres fruitiers et les cultures pratiquées à proximité des habitations. Cette absence peut s’expliquer par une sédentarisation encore fragile, l’influence des Malinké qui n’ont traditionnellement pas de tapade, et l’omnipotence de l’élevage qui impose déjà de gros efforts pour ceinturer les champs extérieurs.

34. — Les champs extérieurs : différence de nature, différence de gestion.

35. — Dans la région de Pita, l’exploitation des champs extérieurs est l’objet d’une concertation collective qui permet de mieux gérer les ressources naturelles et favorise une meilleure protection des cultures contre la divagation du bétail. Le fonio constitue la culture principale sur des sols très pauvres, de type dantari et hollandé 10.

36. — A Wuree-Kaba, il n’y a pas de véritable concertation pour le défrichement des champs extérieurs. Chacun peut cultiver là où il le souhaite à la condition de dresser une clôture protectrice. Ces champs extérieurs cultivés en riz reposent généralement sur des sols hansanghéré 11 relativement fertiles.

Eléments des dynamiques rurales et environnementales
37. — Deux campagnes, deux visages, deux trajectoires : la combinaison des différents facteurs identifiés précédemment implique une divergence tangible des transformations sociales, économiques et environnementales des campagnes.

38. — Des dynamiques démographiques divergentes.

39. — Les deux campagnes connaissent bien entendu un accroissement naturel relativement élevé mais le solde migratoire constitue un critère majeur de différenciation des dynamiques démographiques.

40. — Wuree-Kaba : une campagne en peuplement : La campagne au sud de Wuree-Kaba constitue un cas sans doute rare au Fuuta-Jalon puisque les arrivants sont aujourd’hui plus nombreux que ceux qui partent. Le retour de la Sierra Léone représente un facteur conjoncturel auquel se combine une évolution plus structurelle, la sédentarisation, même si celle-ci paraît encore hésitante.

Note. Cet influx était peut-être conjoncturel et était provoqué par  la présence de refugiés fuyant la guerre civile de Sierra Léone toute proche. Lire “La Guinée dans les guerres dans la sous-région du Fleuve Mano: une implication dangereuse” in Lansana Conté. Incertitudes autour d’une Fin de Règne (2003). —Tierno S. Bah

41. — Un exode rural sensible dans la campagne de Pita : La campagne de Pita connaît un exode rural conséquent, phénomène des plus répandus au Fuuta-Jalon et qui n’est pas l’apanage des seuls hauts plateaux. Les hommes, surtout s’ils sont jeunes, ont une plus forte propension à l’émigration temporaire ou définitive. Dans la sous-préfecture de Timbi-Madina, 48% des maris sont absents et 79% des jeunes hommes sont partis à Conakry ou à l’étranger (Beck, 1990). Dans les villages, les hommes et les adolescents se font rares, particulièrement en saison sèche, lorsque le travail est moindre.

Composition et recomposition : deux trajectoires pour les systèmes ruraux
42. — Wuree-Kaba : un espace abondant à conquérir, une campagne en construction. Toutes proportions gardées, la situation actuelle du système agraire de la campagne de Wuree-Kaba donne des éléments de compréhension sur la sédentarisation des populations et l’évolution du système agraire dans celle de Pita d’il y a trois siècles et peut-être davantage. En effet, cette campagne apparaît en pleine composition ou construction avec l’arrivée de nouvelles familles. Il reste encore suffisamment d’espace pour défricher ou brûler “librement” à des fins culturales ou pastorales. L’abondance des terres, la facilité d’accès au foncier engagent à des pratiques extensives d’élevage et de culture, mais aussi d’une certaine façon à des pratiques extensives de peuplement. Ces pratiques extensives renvoient au moins à deux logiques : une logique économique et une logique sociale. La logique économique de l’extensif a notamment été évoquée par P. Pélissier (1978, p.5) qui à l’aide de multiples exemples indique, à juste titre, que pour le paysan africain “la productivité maxima du travail est assurée par la consommation de l’espace” (Couty, 1988, l’a également calculé en économie). La logique sociale s’inscrit dans le besoin de conquérir l’espace disponible, de le marquer socialement. L’exploitation extensive permet ainsi d’affirmer son droit d’usage et de s’assurer du “contrôle foncier” (Pélissier, 1978, p. 7).

43. — Ces logiques permettent de mieux appréhender les dynamiques du système rural. Le genre de vie (une sédentarisation balbutiante) et le besoin de marquer le territoire expliquent que l’habitat soit beaucoup plus dispersé que dans la campagne de Pita dont la population est depuis longtemps établie. La volonté de contrôler l’espace explique aussi que les paysans (même malinké) défrichent des superficies plus vastes que celles qu’ils pourront réellement cultiver. En schématisant, les pratiques extensives exacerbées correspondent à une course au défrichement.

44. — L’absence de tapade est à la fois un indice et une conséquence des logiques évoquées. Une installation très récente et encore hésitante hypothèque toute velléité d’élaboration et d’entretien d’un jardin de case (plantation de fruitiers, construction d’une haie et transfert de fertilité). Malgré des conditions favorables (déjections abondantes) le besoin de réaliser un espace de production intensive ne se fait pas encore sentir. De plus, le régime alimentaire rudimentaire des Fulɓe, composé essentiellement de riz et de lait se passe pour l’instant de tous les produits généralement cultivés dans la tapade. L’espace agricole de Wuree-Kaba ne montre pas aujourd’hui de caractère de saturation. Cependant, dans les faits, deux systèmes agraires cohabitent, l’un plus agricole (malinké), l’autre plus pastoral (fulɓe). Leur coexistence génère des conflits d’usages des ressources mais sans remettre en cause ni le fonctionnement ni la reproduction à court terme de ces systèmes agraires. Par contre les pratiques extensives et expéditives, et la cohabitation de deux systèmes agraires, favorisent une gestion des ressources assez désordonnée. “Course au défrichement” et besoins croissants en bois de clôture pour les champs se conjuguent pour exercer une pression tangible sur les ressources ligneuses notamment. Celles-ci ne manquent pas mais sont fortement sollicitées.

Note. Pour une description détaillée et fiable du jardin ménager (suntuure), lire William Derman, “The Economy of the Fouta-Djallon” et “Women’s Gardens” in Serfs, Peasants, and Socialists: A former Serf Village in the Republic of Guinea (1968). — Tierno S. Bah

45. — Les périodes de crise des systèmes agraires sont en général souvent considérées comme propices à une pression accrue sur l’environnement. Ici, au contraire, une forte pression anthropique s’exerce sur les ressources alors même que le contexte se caractérise par une faible densité démographique et un équilibre momentané du système.

46. — Pita : une campagne en voie de recomposition : La campagne qui s’étend autour de Pita traverse une période de recomposition du système agraire et plus globalement peut-être du système rural. Le paysage est ici entièrement anthropisé, et la gestion du terroir villageois suit des règles collectives. Ici, peut-être plus que partout ailleurs, la pression démographique a été crainte puis utilisée pour expliquer la pauvreté des sols, le manque de terre, la diminution du temps de jachère puis l’exode rural. Gilbert Vieillard, dont l’oeuvre ethnologique est pourtant des plus précieuses et respectables, se lamentait : “Dans le Labé, et surtout dans les Timbis, le spectacle de la campagne évoque une campagne française. Il n’y a plus d’arbres qu’autour des habitations, les plaines sont nues, en jachère ou en culture, et malheureusement souvent épuisées : on est arrivé au dernier stade, après lequel il n’y a plus qu’à émigrer pour cultiver ailleurs” (G. Vieillard, 1940, p.197).

47. — La pauvreté des sols dans la campagne de Pita fait l’unanimité ; son origine est fondamentalement intrinsèque et finalement assez peu anthropique. Bantiŋel et plus encore Timbi-Madina se caractérisent par la prépondérance de sols pauvres de type dantari et hollandé (un quart et un tiers de la superficie des sous-préfectures) La maigreur des repousses végétales lors des périodes de jachère s’explique par la médiocrité chimique des sols et leur faible épaisseur. Cette particularité fonde en partie la prépondérance de la culture de fonio (Digitaria exilis), plante très peu exigeante. Beaucoup ont rendu le fonio responsable de l’épuisement des sols, or il semble plus juste de penser que les agriculteurs pratiquent la seule culture possible étant donné la qualité des sols.

48. — En 1990, les études menées par Jean Vogel (Vogel, 1990) sur la fonioculture décrivent des rotations culturales de 3 à 7 ans de culture suivie de 7 à 9 ans de jachère, avec une utilisation du feu très limitée, voire absente. En 1944, Jacques Richard-Mollard mentionnait : “A Timbi-Madina, l’on ne dépasse guère la 7ème année (de culture), la moyenne s’établit entre 3 et 6 années quand le terrain n’est bon qu’au fonio. Puis jachère de 7 ans”. Autrement dit, contrairement aux idées reçues, la diminution du temps de jachère sur près de 50 ans ne peut être avérée. Il apparaît au contraire une relative stabilité du temps de jachère des champs extérieurs même si l’on ne connaît pas les détails de l’évolution entre ces deux dates. Dans le village de Ndantari, à l’ouest de Pita, le temps de jachère est resté lui aussi constant (4-5 ans) entre 1955 (Mission démographique de Guinée, 1955) et 1997 (enquêtes personnelles). Les paysans déclarent aujourd’hui qu’ils ont individuellement diminué la surface des champs extérieurs cultivés. A proximité de Bantiŋel, les anciens, aujourd’hui bien seuls au village, regrettent que la terre ne soit plus cultivée et sont unanimes pour reconnaître que les temps de repos de la terre augmentent : les champs sont défrichés tous les 10 à 15 ans actuellement au lieu des 7 à 9 ans dans le passé (enquêtes personnelles, 1997).

49. — La non réduction du temps de jachère est étroitement liée d’une manière globale à la recomposition du système rural. L’un des aspects majeurs de cette recomposition correspond aux effets de l’émigration. Outre des impacts directs sur la charge démographique, le facteur émigration se révèle fondamental dans les conséquences indirectes qu’il induit. Le rôle des transferts monétaires, dans les revenus familiaux par exemple, semble loin d’être négligeable (même si les données précises manquent) et audelà pèse sur la physionomie de l’économie et de la société locale. De plus, l’effet le plus décisif de l’émigration reste la fuite des actifs, particulièrement des hommes et des jeunes. Ceux qui restent, les anciens, les enfants et les femmes, ne peuvent pas perpétuer le même système de culture. Ce phénomène est à l’origine d’un repli vers les cultures de tapades. L’emprise spatiale des tapades dans les espaces villageois de la sous-préfecture de Timbi-Madina, est d’ailleurs particulièrement forte : jusqu’à 20 % de la surface totale du terroir.

50. — Le travail de E. Boserup a été très souvent simplifié au point de réduire sa pensée à une évolution qui lierait de manière étroite l’émergence d’un système de culture plus intensif à un accroissement continu de la population. Si cette interprétation peut se vérifier en maintes régions, force est de constater que dans la campagne de Pita, ce n’est pas parce qu’il n’y a plus assez de terres que les paysans se replient sur l’intensif, mais surtout parce qu’il n’y a plus assez d’hommes.

51 L’exode rural n’est pas seul à l’origine d’un recul agricole (économique et/ou spatial). Les activités “secondaires” sont parfois prépondérantes. D’après l’enquête de J.M. Garreau (1993, p. 48) dans les Timbis, seuls 59% des chefs de famille se déclaraient d’abord cultivateurs et au moins 50% des “exploitations” ont un revenu global largement déconnecté de l’agriculture. Dans les 50% restants, pour 25% des exploitations (appartenant aux roundés), la production agricole repose en grande partie sur des cultures intensives (bas-fonds, tapades et champs de pomme de terre) avec un but lucratif clairement affiché. L’exploitation des bas-fonds, par les revenus qui en découlent, apparaît aujourd’hui comme une donnée essentielle dans la campagne de Pita. Un contexte favorable (V. André et G. Pestaña, 1998) a permis à certaines familles de s’orienter vers des spéculations rentables (la pomme de terre ou l’ail par exemple), qui trouvent un débouché national voire international (vers le Sénégal notamment), grâce au dynamisme du marché de Timbi-Madina et à une bonne organisation de l’exportation par l’intermédiaire des commerçants et des transporteurs.

52. — Mais au-delà de la recomposition du système agraire, c’est l’ensemble du système rural qui se modifie. Outre une économie rurale et des ménages de plus en plus extravertis (activités de rente, émigration, transferts monétaires, etc.), la société se transforme avec une redistribution des rôles, et parfois l’émergence de conflits latents ou naissants. Parmi ces évolutions, les femmes en raison d’un pouvoir économique accru, en particulier à la faveur des activités de maraîchage, et de l’absence du mari voient leur rôle redéfini au sein de la famille (V. André et G. Pestaña, 1998). Toutefois, cela ne se passe pas toujours sans heurts ou sans débats au sein des ménages et même des villages. D’autre part, des tensions foncières entre anciennes familles de maîtres et descendants de captifs peuvent ressurgir. Les premiers se réclament propriétaires de terres, notamment de bas-fonds, alors même que les descendants de captifs les cultivent depuis plusieurs générations parfois et en tirent de substantiels revenus.

53. — Au total, la campagne de Pita connaît une évolution non conforme aux représentations classiques, avec un recentrage sur les activités non-agricoles, les espaces de production intensive, et une modification en profondeur de certains rapports socio-économiques. Enfin, la plupart des attaques portées aux pratiques paysannes supposées responsables, à elles seules, de la dégradation de l’environnement ne tiennent plus : le feu est relativement peu usité, les défrichements intensifs et abusifs sont fatalement limités voire inexistants du fait de la pauvreté structurelle d’une grande partie des sols et d’une certaine stagnation et voire une régression des surfaces de champs extérieurs.

54. — Les deux études de cas illustrent le décalage sensible entre certaines représentations du Fuuta-Jalon héritées, et les résultats de travaux de recherches actuels. Elles fondent l’idée d’une réelle diversité des paysages du Fuuta, des populations et des dynamiques rurales, sans pour cela renier l’existence globale d’une région fuutanienne.

Dépasser les caricatures pour mieux comprendre les mutations actuelles
55. — L’accumulation des simplifications et la vétusté des analyses expliquent le hiatus entre les représentations courantes du Fuuta et la situation de nombre de ses campagnes. Prendre acte de cette diversité, c’est tenter de dépasser ou plus modestement enrichir des représentations qui à force de se scléroser tendent à devenir des caricatures, quelque peu vidées de sens. Les contrastes mis en relief dans l’étude comparative de deux campagnes du Fuuta-Jalon fournissent plusieurs entrées permettant de dégager, à l’échelle régionale cette fois, plusieurs facteurs élémentaires de diversité.

Quelques nuances régionales élémentaires

Un éventail de paysages, de potentialités et de terroirs
56. — Le massif du Fuuta-Jalon ne se résume pas aux seuls plateaux “centraux”, et se compose aussi de “la région environnante” : c’est souvent de cette façon que le reste de la région est évoqué 12, alors que cette “périphérie” comprend des hauts lieux de l’histoire du Fuuta Jaloo, tels que Timbo, Kébali ou Fougoumba. Compartimenté, le massif s’organise suivant un système de plateaux étagés. Par l’intermédiaire de gradins successifs, trois niveaux topographiques se superposent. L’axe central constitue le niveau supérieur à partir de 1000 m. A l’est de celui-ci, se localise un niveau topographique inférieur que l’on retrouve de Tougué à Timbo et dont les altitudes varient de 700 à 900 m. Un dernier palier à 300-600 m s’individualise particulièrement bien à l’ouest dans les régions de Télimélé, Gaoual et au sud dans la région de Wuree-Kaba.

57. — Il n’est pas nécessaire d’entrer dans les détails pour rendre compte de la diversité des situations biophysiques au Fuuta-Jalon. Le paramètre climatique donne à lui seul une idée des distinctions nécessaires à établir. Les marches occidentales du Fuuta constituent des espaces plus chauds et humides que les hauts plateaux où se combinent une relative proximité de l’influence océanique, des altitudes plus basses que le reste du massif, une protection des hauts plateaux qui minorent les effets desséchants de l’Harmattan d’origine continentale… En revanche, dans le Fuuta oriental la continentalité s’affirme avec des précipitations moindres et des amplitudes thermiques annuelles plus marquées.
A ces considérations viennent s’ajouter des facteurs azonaux : l’ouverture sur la grande plateforme mandingue favorise le souffle de l’Harmattan en saison sèche et la présence de hauts plateaux à l’ouest limite les précipitations d’hivernage. La végétation présente alors des caractères fortement soudaniens. Enfin, au sein même des hauts plateaux, les vallées profondes qui les morcellent (comme celle de la Kakrima) déterminent des enclaves chaudes et humides, fort originales.

58. — Il faut bannir l’idée d’Un terroir fuutanien : nuances climatiques, topographie, palettes et répartitions des sols se combinent, individualisant des “équations naturelles” variées.

Une configuration sociale plus complexe qu’il n’y paraît
59. — La composition ethnique et les hiérarchies sociales des campagnes du Fuuta-Jalon se présentent comme un puzzle dont de nombreuses pièces seraient manquantes. Il s’agit d’un champ d’étude sensible et encore peu exploité. Moins apparente et lisible que les paysages, la configuration sociale peut influencer l’organisation du système rural à l’échelle locale, même si la composante “ethnique” semble une entrée sans grand intérêt et relever d’une perception aussi obsolète que polémique. A première vue la faible pertinence d’une telle entrée repose sur le postulat que les minorités non fulɓe ont été assimilées et que leurs système agraire et organisation sociale ont subi une “foulanisation”.

Erratum. — Les travaux de Gilbert Vieillard (1940), Cantrelle & Dupire (1964), Telli Diallo (1958),  Thierno Diallo (1972), etc. démontrent que “les hiérarchies sociales” du Fuuta-Jalon théocentrique n’avaient rien d’ambigu. De fait, Telli souligne que la société fuutanienne était “très homogène, fortement disciplinée, hiérarchisée et organisée en une féodalité théocratique.” A l’opposé donc de tout “puzzle” indéchiffrable ! Concrètement, le Fuuta-Jalon formait une pyramide solide reposant sur (a) la communauté rurale groupée autour de la mosquée (misiide, de l’arabe masjid), (b) le siège du pouvoir provincial (diiwal (plur. diiwe), de l’arabe dîwân), pièce maîtresse de l’Etat confédéral dirigé par l’Almami à partir de Timbo. Les individus et groupes n’étaient pas non plus des pièces flottantes. Au contraire, ils s’intégraient aux lignages ancestraux, aux clans et aux quatre tribus  patronymiques : Baa, Bari, Jallo, Soo. Hampâté Bâ indique cette organisation quadripartite correspond aux quatre élements fondamentaux (eau, air, terre, lumière), aux quatre points cardinaux (nord, sud, est, ouest), et aux quatres couleurs principales de la robe de la vache. — Tierno S. Bah

60. — Si un tel postulat peut se vérifier en de nombreux lieux et notamment dans les plateaux centraux, il demeure bien hasardeux dès que l’on s’éloigne du Fuuta central. En fait, de nombreuses poches de minorités subsistent. Par exemple, les Dialonké du Sangala sont majoritaires au nord-est de Koubia, dans les campagnes proches de Balaki, Gaɗa-Wundu, Fello-Kunduwa.

Erratum. — Sangala et Balaki relèvent de la préfecture de Mali, et Gaɗa-Wundu de Kubiya. Plusieurs minorités ethniques vivent au Fuuta-Jalon. Elles y sont soit enclavées dans le Fuuta central. Par exemple, les Jalonke de Sannoun à 25 km de la ville de Labé, ou bien à Sangareya, dans Pita, etc. Sangala s’éteand à la périphérie Nord du Fuuta, dans Mali. L’article ne localise les Sarakole que dans Mali. En réalité, ils sont éparpillés à travers le Fuuta. Avec leur sens des affaires et leur maîtrise de certains arts et métiers, ils acquirent droit de cité depuis des siècls. Ils sont prospères à Labe-ville, à Leluma dans la sous-préfecture éponyme de Saran.
Les Jakanke sont également présents partout : Labé, Gaoual, Pita, Mali, etc. Vassale des seigneurs Kaliduyaaɓe de la province (Diiwal) du Labé, Touba devint une principauté religieuse et économique prospère. Persécutée par la France, elle déclina et chuta avec le deuxième exil d’Alfa Yaya Diallo en 1910.
Et n’oublions pas les Koniagui, Basari, Badiaranke, et bien sûr les Fulɓe Fulakunda— Tierno S. Bah

61. — Ces minorités ont pu préserver une organisation sociale, un type d’habitat et/ou des stigmates agraires sensiblement différents de ceux généralement attribués aux populations fulɓe . Ainsi, à Badougoula, à l’ouest de la préfecture de Mali, les Sarakole possèdent un système agraire original basé sur une culture des berges de la Bantala avec des tapades réduites et peu productives (B. Ly, 1998) qui les rapprochent du simple jardin de case. De la même façon, on ne peut pas ignorer que certains Fulɓe demeurent de purs éleveurs comme dans les boowe de Gaoual ou de Télimélé, lieux où la tapade est inexistante à l’instar de Wuree-Kaba.

62. — Nombreux sont aussi les villages roundés dont les populations sont spécialisées dans un artisanat (forgerons, potiers, cordonniers,..) et qui constituent autant de groupes intégrés mais non assimilés. Selon la proportion de descendants de captifs, leurs plus ou moins grandes émancipations sociale et économique, les contextes locaux connaissent parfois des spécificités, bien délicates à extrapoler. Pour une meilleure compréhension des systèmes ruraux du Fuuta-Jalon, il convient donc de prendre en considération la composition et l’organisation de la société locale, mais en se gardant bien entendu de tout déterminisme ethnique ou social.

63. — La société du Fuuta-Jalon apparaît finalement comme une mosaïque dont la foulanisation n’est ni systématique ni totale. Plutôt que le “pays des Fulɓe”, il serait plus rigoureux de qualifier cette région comme le pays où l’influence fulɓe est prépondérante.

Seule la méconnaissance ou une compréhension superficielle de quelque 500 ans d’histoire économique, culturelle, politique et linguistique du Fuuta-Jalon peut conduire à une affirmation aussi péremptoire. D’où le découpage numérique des paragraphes du texte, qui entrave la trame de la narration. — Tierno S. Bah

D’importants contrastes de densités humaines
64. — Si l’on en croit le Recensement Général de la Population et de l’Habitat de 1983 (celui de 1996 demeurant en grande partie inutilisable), la Moyenne Guinée enregistre une densité moyenne de 22,5 hab./km2 qui peut sembler relativement modeste.

65. — Mais les chiffres et les impressions qui ont frappé les esprits concernent les hauts plateaux où les densités proposées dépassent 50 hab./km2 pour la quasi-totalité des souspréfectures, avec des maxima dépassant les 120 hab./km2 (fig. 2) pour celles de Dionfo, Daralabé, Noussy (202 hab./km2). Il est vrai que des densités rurales supérieures à 50 habitants/km2 sont peu fréquentes au sein d’une Afrique de l’Ouest où le Fuuta-Jalon apparaît nettement comme un pôle de fortes densités. Cela pourrait conforter l’image d’une éventuelle pression démographique si les densités n’étaient pas spatialement fortement hétérogènes. De nombreuses campagnes du Fuuta-Jalon connaissent en effet des densités bien inférieures, sans commune mesure avec celles des hauts plateaux. La carte des densités montre une organisation en auréoles autour du “noyau” démographique de Labé, selon un gradient décroissant (moins de 15 hab./km2 sur la périphérie).

66. — Afin de mieux cerner les réalités des contextes démographiques, il conviendrait de raisonner en terme de charge de population et de rapporter la population totale à la superficie cultivable. Cela révélerait, par exemple, des charges démographiques importantes dans les régions où les boowe sont très étendus, comme celles de Koubia, Tougué, Doŋel-Sigon ou encore de Télimélé. Or actuellement, les insuffisances quantitative et qualitative des statistiques ne peuvent permettre une telle étude. L’analyse des rapports entre société et espace ne peut ignorer de tels contrastes de densité, qui suggèrent l’existence de contextes et de perspectives hétérogènes voire parfois opposés.

Une influence des contextes géo-économiques et politiques à prendre en considération
67. — La situation géographique, les contextes économiques et politiques peuvent influencer directement ou indirectement les dynamiques rurales et sont autant de facteurs de diversité des campagnes du Fuuta-Jalon.

68. — L’enclavement représente un facteur majeur d’inégalité économique au Fuuta-Jalon. Malgré d’importants efforts, de nombreuses campagnes demeurent mal desservies ou inaccessibles du fait de pistes impraticables durant toute ou une partie de l’année. Certaines campagnes (les boowe de Koubia et Télimélé entre autres) ont une économie empreinte d’autarcie tandis que d’autres (telles Timbo ou Timbi-Madina) grâce au bitume, ou à des pistes de réfection récente, connaissent un dynamisme en partie ou largement lié à des possibilités d’écoulement des produits agricoles.

69. — La proximité d’un centre urbain ou d’un marché hebdomadaire actif correspond aussi à un facteur d’inégalité spatiale. La proximité d’une ville génère des opportunités de vente de produits de l’agriculture ou de l’artisanat, des opportunités d’activités citadines comme le commerce. Des embryons de ceintures maraîchères commencent à se développer dans les villages à la périphérie des villes les plus dynamiques, à l’image de Labé.

70. — L’aire d’action des projets de développement peut aussi jouer un rôle dans la diversité des trajectoires économiques. Il est indéniable que certains projets agricoles, tel que le Projet de Développement Agricole de Timbi-Madina, ont accompagné ou encouragé une modification du système de production de certaines exploitations paysannes et ce faisant du système rural de la campagne concernée.

71. — La proximité de la frontière représente un facteur supplémentaire de différenciation des dynamiques rurales. Les flux transfrontaliers de marchandises ou d’hommes modifient directement ou indirectement la physionomie des systèmes ruraux des espaces frontaliers. De plus, le contexte politique doit être pris en considération. La Première République avait signifié une fuite dans les pays voisins. Aujourd’hui, les drames récents de la Sierra Léone engendrent à l’inverse des flux d’immigrants.

72. — Les facteurs de diversité, tant des contextes que des dynamiques, n’ont pu être qu’effleurés. Mais il se comprend aisément qu’une région estimée à près de 80 000 km2 (G. Diallo et al., 1987), soit une fois et demi le Togo ou trois fois le Burundi, ne puisse être appréhendée de manière monolithique. Non seulement les plateaux centraux ne résument pas le Fuuta-Jalon mais encore faut-il s’efforcer de dépasser les représentations et les idées reçues les plus communes si l’on tient à comprendre les évolutions en cours et à les percevoir de façon plus réaliste.

Les représentations ne sont pas des diagnostics
73. — Les représentations les plus courantes du Fuuta se sont transmises, depuis les années 1930, de génération en génération. Et ce sont ces mêmes représentations qui constituent ou influencent fortement encore les bases des diagnostics élaborés par les « experts », diagnostics qui fondent ensuite les modes d’intervention de nombreux projets de développement, ignorant ainsi certaines nuances ou remises en cause du discours classique traitant du Fuuta-Jalon.

La pression démographique n’est pas généralisée
74. — L’examen des densités brutes de population a montré des contrastes importants. Les lacunes statistiques ne permettent pas toujours de prouver l’existence ou non d’une surpopulation.

75. — Le mythe de la surpopulation trouve davantage sa source dans des observations partielles et finalement des extrapolations d’abord accomplies par des cadres coloniaux. La surpopulation est un concept vieilli qui correspond à une vision étriquée des contextes économiques et géographiques. Depuis quelques décennies déjà, le concept de pression démographique exprime une dynamique plutôt qu’un état (la surpopulation). La pression démographique, souvent mise en avant au Fuuta-Jalon, demeure une notion bien délicate à généraliser tant les situations sont multiples et parfois contradictoires. A Wuree-Kaba, la pression démographique est un problème qui ne se pose pas (encore ?), tandis qu’à Pita il ne se pose plus… Dans le premier cas, la faiblesse du peuplement et la réserve d’espace n’obligent pour l’instant à aucune réduction des temps de jachère, tandis que dans le second cas, ceux-ci sont stabilisés et parfois en progression. Ces types de contre-exemples permettent de renier un discours univoque dans lequel la pression démographique représente une des principales problématiques du développement rural et durable aujourd’hui. Bien entendu, il n’est pas question ici de nier que de nombreuses campagnes dans l’ensemble du Fuuta subissent une relative pression sur les terres cultivables et doivent réduire leurs temps de jachère mais il faut aussi reconnaître que d’autres (Pita) souffrent d’une relative hémorragie de la population active et parfois d’une déprise rurale (Bantiŋel par exemple).

Note. — L’article mentionne seulement Wuree-Kaba et Pita/Bantiŋel. L’enquête de terrain aurait dû couvrir plusieurs sous-préfectures du Fuuta-Jalon, au lieu de se limiter à ces trois localités. De plus, en l’absence de données statistiques et de témoignages valides, les affirmations ci-dessus restent des opinions personnelles affaiblies par l’usage des mots subjectifs et des jugements de valeur suivants  : mythe, extrapolation, observations partielles, vieilli, étriqué. Avis catégoriques et tranchants des auteurs sur leurs devanciers dans la discipline ! — Tierno S. Bah

76. — En finir avec la tentation généralisatrice consiste à opérer une révolution copernicienne, en tenant le plus possible à l’écart les représentations courantes qui engendrent irrémédiablement un point aveugle puisqu’elles n’autorisent pas tous les questionnements.

Quel bilan pour l’environnement ?
77. — L’hypothèse d’un environnement menacé, déchu même, reposait sur un scénario associant pratiques culturales traditionnelles prédatrices et pression démographique exagérée. Les conséquences annoncées et souvent décrites comme avérées – elles hantent les représentations courantes du Fuuta étaient et sont toutes plus catastrophistes les unes que les autres : disparition du couvert arboré, réduction des temps de jachère, érosion incontrôlée, stérilisation des terres, jusqu’au pronostic d’une désertification…

78 — S’il est vrai que la pluviométrie annuelle diminue assez significati-vement depuis 1970, cela n’est point une spécificité fuutanienne, mais suit une tendance globale qui concerne l’ensemble de l ‘Afrique de l’Ouest. Enfin, une région qui reçoit entre 1400 et 1900 mm d’eau en moyenne, semble difficilement, même à moyen terme, menacée de désertification.

79. — De plus un certain nombre de principes et de mécanismes, considérés comme acquis et responsables d’une dégradation du milieu semblent loin d’être aussi effectifs que l’on veut bien le laisser croire. La campagne de Pita est sur ce point des plus représentatives. Localisée en un des lieux réputés les plus en danger du Fuuta, elle combine un certain dépeuplement à des temps de jachère en stagnation ou même en augmentation. Quant à Wuree-Kaba, s’il existe certes des défrichements, la disponibilité en terre autorise des rotations permettant une reconstitution correcte du couvert arboré.

80. — Mais plus étonnant encore est de ne pas trouver vraiment trace et reconnaissance (à l’exception de quelques travaux comme ceux de J. Vogel et C. Lauga-Sallenave) de la remarquable capacité des paysans à construire ou reconstruire leur environnement. Si l’on reconnaît que les haies vives des tapades sont de belle facture, il n’est jamais mentionné que ces mêmes haies totalement anthropiques sont d’une grande diversité botanique, contribuant à assurer une certaine biodiversité (Lauga-Sallenave, 1997). Elles gardent en revanche leur image d’élément du « paysage traditionnel fulɓe », grandes consommatrices de bois. De plus, si les premiers administrateurs coloniaux s’extasiaient déjà sur l’espace de production intensif que constitue cette même tapade, en terme d’environnement ou de gestion des ressources, on a tendance à oblitérer le fait que leurs sols, capables de hauts rendements, sont de véritables anthroposols (Vogel, 1993).

Pionniers ou successeurs, les fonctionnaires coloniaux français ne furent pas les seuls à apprécier le couplage de l’élevage et de l’agriculture (jardins ménagers —cuntuuji— et champs extérieurs — gese). Dans Serfs, Peasants, and Socialists: A former Serf Village in the Republic of Guinea (1968), le sociologue américain Derman en donne une description minutieuse et généralement positive. — Tierno S. Bah

81. — Quant à l’origine des boowe liée à la destruction de la mythique forêt dense et plus globalement à une déforestation ancienne et intense, elle n’a jamais été réellement démontrée. Certains auteurs (Rossi, 1998 ; André, 2002) proposent même une lecture et une analyse fort différentes du paysage à partir de son évolution morphopédologique et aboutissent à une tout autre conclusion : les boowe existaient tels quels à l’arrivée des Fulɓe et furent utilisés au mieux de leurs potentialités par les pasteurs qui les estimaient uniquement aptes à la pâture.

82. — Ainsi, aurait-on seulement voulu garder et transmettre l’image de paysans dévoreurs d’espaces forestiers, vampirisant la fertilité de sols pourtant souvent très pauvres à l’origine et menaçant la durabilité de leurs ressources ?… quand ils sont tout autant de remarquables bâtisseurs de haies, de vergers et de sols particulièrement fertiles. Là encore, se dégager des représentations, à la fois héritées mais aussi intégrées aux nouveaux soucis écologiques, devient une nécessité pour s’autoriser à mieux comprendre la gestion des ressources par la population.

Quelques mutations des systèmes ruraux à ne plus oblitérer
83. — Les représentations, aussi inévitables soient-elles, engagent trop souvent à ne suivre que des perspectives balisées. Leurs influences occultent encore fortement l’identification de mutations actuelles et fondamentales au sein des campagnes du Fuuta-Jalon. Parmi ces transformations, qui s’inscrivent dans les temps longs et les temps courts, la baisse de la prépondérance de l’agriculture dans de nombreux systèmes ruraux n’est pas des moindres. En effet, le bétail, par exemple, s’est largement raréfié dans les hauts plateaux, sans perdre totalement toutefois son rôle social, au point que l’image du pasteur Pullo appartient davantage à l’histoire qu’à l’actualité. En ce sens, l’exemple de Wuree-Kaba où le bétail est encore au centre du système agraire, indique concrètement que certaines campagnes du Fuuta-Jalon connaissent une évolution pour le moment bien étrangère à celle de ces hauts plateaux, d’où la nécessité de ne pas accoler trop vite des dynamiques constatées localement à un ensemble régional.

84. — L’exode rural, le développement des cultures commerciales dans les bas-fonds, la recomposition des rapports sociaux hommes/femmes et ex-maîtres/descendants de captifs sont quelques exemples de profondes mutations, de plus en plus prégnantes mais non systématiques, au sein des exploitations, des villages et des campagnes (V. André et G. Pestaña 1998a, 1998b). Ces mutations économiques, sociales et spatiales sont généralement minorées puisqu’elles n’entrent pas dans les schémas de pensée pré-établis et encore dominants.

85. — Les représentations les plus courantes ont progressivement élaboré un seul modèle pour la dynamique du milieu et des sociétés du Fuuta-Jalon, ainsi que pour les liens qu’ils entretiennent. A ce titre les problèmes de gestion de l’espace et de l’environnement sont considérés comme uniformes. Certes des éléments d’unité, et peut-être d’identité géographique, sont indéniables. Pourtant une analyse qui ne considère pas comme admis ce modèle et tente d’en vérifier la pertinence révèle que la région offre plusieurs visages. Les deux campagnes prises à titre d’illustration donnent une idée des contrastes spatiaux, socio-économiques et environnementaux que l’on rencontre, et illustrent le caractère stéréotypé de ces représentations encore dominantes.

86. — C’est la persistance des idées reçues, des simplifications et des généralisations hâtives, et parfois, la transcription locale de dogmes planétaires qui engendrent l’incompréhension des sociétés rurales, de leurs stratégies, de leurs capacités… et de leurs véritables problèmes. Le décalage entre ces représentations figées, ces postulats trompeurs peu ou pas remis en cause, et la réalité, est à l’origine d’une longue litanie d’échecs ou de demi-succès des opérations de développement. Si la connaissance des campagnes du Fuuta-Jalon doit encore progresser afin de nuancer des schémas trompeurs, cette nouvelle vision doit surtout être intégrée par des opérateurs dont les logiques internes et les modes opératoires s’accommodent mal de la diversité et de la nuance.

Bibliographie
André Véronique, 2002 – Environnement dégradé au territaire gére : le Fouta Djalon (République de Guinée). Bordeaux, 512 p (Doctorat de Géographie).
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Pelissier Paul, 1978 – Le paysan et le technicien : quelques aspects d’un difficile face à face. In : Actes du colloque de Ouagadougou 4-8 décembre 1978, « Maîtrise de l’espace agraire et développement en Afrique tropicale. Logique paysanne et rationalité technique », Paris, ORSTOM pp. 1-8. (Mémoires ORSTOM, n° 89)
Perreira-Barreto S. et Van Es F.W.J., 1962 – Rapport de la mission CCTA/FAMA sur les hauts plateaux du Fouta Djallon (Guinée), 1961-1962, Volume II, Pédologie. Lagos, CCTA/FAMA, 101 p.
Pouquet Jean, 1956 – Aspects morphologiques du Fouta Dialon (régions de Kindia et de Labé, Guinée française, AOF). Caractères alarmants des phénomènes d’érosion des sols déclenchés par les activités humaines. Revue de Géographie Alpine, Grenoble, pp. 233-245.
Pouquet Jean, 1956 – Le plateau du Labé (Guinée française, A.O.F.). Remarques sur le caractère dramatique des phénomènes d’érosion des sols et sur les remèdes proposés. Bulletin de l’IFAN, Dakar, Tome XVIII, série A, n°1, p.1-16.
Racine Jean (sous la dir.), 1988 – La dynamique des systèmes ruraux : les enjeux de la diversification. Une approche des tiers-mondes. Talence : CEGET, Projet de recherche 1988-1991, Atelier rural du CEGET, 25 p.
Richard-Mollard Jacques, 1942 – Les traits d’ensemble du Fouta-Djallon. Revue de Géographie Alpine, Grenoble, XXXI (2), pp. 199-213.
Richard-Mollard Jacques, 1944 – Essai sur la vie paysanne au Fouta-Djallon : le cadre physique, l’économie rurale, l’habitat. Revue de Géographie Alpine Grenoble, XXXII (2), pp. 135-239.
Roca Pierre-Jean, 1987 – Différentes approches des systèmes agraires. In : Terres, comptoirs, silos : des systèmes de production aux politiques alimentaires. Paris, ORSTOM, pp. 75-94 (Coll. Colloques et Séminaires).
Roquebain Charles, 1937 – A travers le Fouta Djallon. Revue de Géographie Alpine, Grenoble, XXV (1), pp. 545-581.
Rossi Georges, 1998 – Une relecture de l’érosion tropicale. Annales de Géographie, Paris, n°101, pp. 318-329.
Sudres A., 1947 – La dégradation des sols au Foutah Djalon. L’agronomie tropicale, Paris, volume II, n° 5-6, pp. 227-246.
Suret-Canale, Jean
1970 – La République de Guinée, Paris, Editions sociales, 432 p.
1969 – Les origines ethniques des anciens captifs au Fouta-Djalon. Notes Africaines, Dakar, 123, pp. 91-92.
Vieillard Gilbert, 1940 – Notes sur les Peuls du Fouta-Djallon. Bulletin de l’IFAN, Dakar, tome II, n°1-2, p. 83-210
Vissac B. et Hentgen A., 1980 – Eléments pour une problématique de recherche sur les systèmes agraires et le développement. Paris, INRA (S.A.D.).
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1990 – Etude sur l’amélioration des sols à fonio des plaines de Timbis. Pita, Projet de développement agricole de Timbi-Madina, 53 p. + annexes.
1993 – Des paysans qui connaissent leur affaire. Lettre du réseau Recherche- Développement, 17 février, 2 p.

Notes
1.- Andre V., 2002 et Pestaña G. (thèse en cours de réalisation).
2.- «La forêt sèche couvrait autrefois l’ensemble du Fouta Djalon, mais elle a été presque complètement détruite par les incendies et par le pâturage, à l’exception de quelques petites superficies près de la Guinée-Bissau et du Sénégal.» B. Hasson, 1998, p.18.
3.- « Plus particulièrement on note : une forte densité de population dans le Fouta-Djallon, parfois jusqu’à 140 hab./km2; la pression foncière qui en résulte et la conséquente réduction du temps de jachère qui est à l’origine de l’appauvrissement des sols ; l’extension des terres cultivées, au détriment des surfaces forestières et pastorales. ». F.A.O., 1992, pp.7-8.
4.- « La forêt dense sèche ou ce qu’il en reste ne présente plus qu’une mosaïque de reliques dispersées. […]elle a subi une très forte pression et de ce fait elle est menacée d’une disparition rapide. » F.A.O., 1992, p. 29.
5.- « Incontestablement les feux de brousse supportent, à l’heure actuelle, la majeure part des responsabilités. La dénudation des pentes, aussi faibles soient-elles, laisse le sol nu, exposé aux averses. Le pâturage excessif ne permet pas la reconstitution d’une végétation qui s’appauvrit en quantité et en qualité. Les sentiers suivis par les troupeaux préparent les chemins que l’eau empruntera ; le pullulement des chèvres (l’autre grand ennemi des sols) est à l’origine de la mutilation des jeunes pousses… enfin, le surpeuplement humain exacerbe tous ces facteurs destructifs dont la virulence ne connaît plus de limites. » J. Pouquet, 1956, p.9.
6.- « En résumé, le massif du Fouta – Djalon, véritable château d’eau de la sous-région de l’Afrique de l’Ouest est, du fait de sa charge démographique et des pressions d’origines diverses sur un milieu naturel fragile, menacé par un processus de désertification… ». O.U.A., 1981, p.4.
7.- « Le grignotage des terres s’accuse de jour en jour.[…] Les bowals, stricto sensu, progressent vertigineusement ». J. Pouquet, 1956, p.244.
8.- « D’une manière générale, les systèmes (sous-systèmes) de culture et d’élevage sont assez similaires d’une région à l’autre du Fouta – Djalon.». Detraux M., 1992, pp. 23.
9.- Pour simplifier le propos, le terme de campagne sera préféré à celui de “souspréfecture” trop peu géographique, à celui “d’espace rural” trop vague, enfin à celui de “pays” à la signification précise et adaptée mais malheureusement trop peu usité pour être parlant.
10.- NDantari : sol ferrallitique limoneux ou sablo-limoneux, ocre ou beige, très lessivé, perméable et battant, très acide, localisé sur les faibles pentes et les surfaces subordonnants, chimiquement pauvre.
Hollaande : souvent associé au dantari, il se rencontre dans de légères dépressions (teinte grise) ; sol colluvial, limoneux ou argilo-limoneux, peu structuré et à hydromorphie temporaire, extrêmement acide.
11.- HansaNHere : sol caillouteux composé de matériaux hétérogènes résultant de l’altération de roches dures et du démantèlement des cuirasses. Localisé sur des versants à forte pente ( plus de 12%), ce sol ferrallitique rouge, souvent épais, meuble, bien structuré et filtrant offre une certaine fertilité chimique.
12.- « Du point de vue de l’altitude on peut le diviser en deux parties : les hauts plateaux, une région de plus de 10 000 km2 se trouvant pour la plupart au-dessus de 800 m, et comprenant les villes de Dalaba, Pita, Labé et Mali ; la région environnante se trouvant pour la plupart au-dessous de 800 m. ». I. Langdale-Brown, 1961-1962.

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Tierno S. Bah, Nuseum, Washington, DC. Dec. 13, 2016
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Tierno S. Bah, Nuseum, Washington, DC. Dec. 13, 2016
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Sékou Touré et Fodéba Kéita : un pacte imaginé

Fodeba Keita, Leopold Senghor, Sekou Toure et Lamine Gueye, recevant un diplomate, Conakry, 1961
Fodeba Keita, Leopold Senghor, Sekou Toure et Lamine Gueye, recevant un diplomate, Conakry, 1961

Ceci est le premier d’une série de quatre articles. Il découle d’un échange récent entre deux de mes correspondants sur Twitter. Voici la teneur de leur tweets :

— Question : @Axl7o “Avez-vous @tiernosbah entendu parler d’un “pacte de sang” entre Samory Touré & son griot Keita? (merci pour vos articles forts documentés).”
— Réponse : Autant pour moi @tiernosbah! Visiblement oui:  … (- “Fama! Je préfère mourir à la place de votre fils.”) @AlainBial.

« Samori Touré et son griot Keita ? »

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je relève l’expression erronée “Samory Touré et son griot Keita”. Samori eut de nombreux de griots. Mais il est probable qu’aucun deux ne porta le patronyme Keita, alias Mansaren.  L’organisation sociale traditionnelle du Mande comportait trois strates :

  • les nobles (horon) : les Keita (mansa du Mali), Bérété, Touré, Cissé, Diané, etc.
  • les personnes de castes (nyamakala) : Diabaté, Kouyaté, Condé, etc.
  • les serviteurs, esclaves (jon) :

Sur les castes mande lire, entre autres, (a) Samori. Une révolution dyula (b) L’Almami Samori Touré. Empereur. Récit historique

Les griots relevaient de la caste des nyamakala. Ibrahima Khalil Fofana indique qu’en leur sein les griots distinguaient entre les Jeli ou Jali (maîtres-griots) et les Fina (sous-griots). Cependant, au fil du temps, la classification tripartite ci-dessus s’est pliée et s’est adaptée aux besoins et aux circonstances. Ainsi, par exemple, Samori nomma des Jeli à la tête de certains gouvernements provinciaux de son empire. Toutefois, aucun d’eux ne s’appelait Keita… J’y reviendrai.

Fermant la parenthèse sur le nom des griots Mande, je tiens à signaler que la documentation de cet article repose sur les contributions de quatre auteurs indispensables pour étudier le l’expérience samorienne. Ce sont :

  1. Etienne-Marie Péroz
    • L’Empire de l’Almamy-Emir Samory, ou Empire du Ouassoulou, aperçu géographique et historique. Besançon, Dodivers, 1888
    • Au Soudan français, souvenirs de guerre et de mission. Paris : Calman-Lévy, 1889
    • Au Niger; récits de campagnes 1891-1892. Paris : Calman-Lévy, 1895
  2. Eugène Gouraud. Souvenir d’un Africain au Soudan. Editions Pierre Tisné. Paris. 1939.
  3. Yves Person
  4. Ibrahima Khalil Fofana. L’Almami Samori Touré. Empereur. Récit historique. Présence Africaine. Paris, Dakar :  1998
Marie-Étienne Péroz (1857-1910)
Marie-Étienne Péroz (1857-1910)

Après avoir combattu Samori Capitaine Péroz  fut envoyé pour négocier et signer avec lui le traité de Bissandougou en 1887. Cet officier-diplomate était un baroudeur-négociateur. Avec une candeur toute militaire, il fait des observations qui gardent leur actualité.

Lire les chapitre 1, chapitre 3, chapitre 8 et chapitre 9 de l’ouvrage de Péroz sur Samori dans la section Documents de BlogGuinée. Le livre complet sera publié sur webMande.

Capitaine Henri Gouraud (1867-1946)
Capitaine Henri Gouraud (1867-1946)

Capitaine Gouraud commanda la colonne volante qui captura l’Empereur Samori par surprise en 1898 à Guélémou (Côte d’Ivoire). Gouraud avait sous son commandement le lieutenant Henri Gaden, futur gouverneur de la Mauritanie et  l’un des successeurs de Faidherbe dans la recherche sur la civilisation fulɓe/haalpular.

Yves Person (1925-1982)
Yves Person (1925-1982)

Ancien commandant colonial du cercle de Beyla (jusqu’en 1958), et par la suite professeur d’histoire de l’Afrique à La Sorbonne, Yves Person a consacré des recherches minutieuses,  détaillées (3 tomes, 2377 pages), fructueuses et encyclopédiques sur Samori Touré et la civilisation mande.

Dernière source, et non la moindre, Ibrahima Khalil Fofana — ancien instituteur à Kérouané, disciple de Tierno Chaikou Baldé, recteur de l’Université G.A. Nasser de Conakry — s’appuya sur le témoignage des derniers sofas et officiers de Samori pour la rédaction de son livre, succint mais de grande valeur.

En 1998, une des filles de Ibrahima Khalil Fofana répondit à ma requête en m’envoyant gracieusement une photo de son père. J’ai malheureusement égaré le cliché. Je demande donc à nouveau que la famille Konaté veuille bien réexpédier une copie du portrait du défunt auteur et doyen.

Feu Lt-colonel Kaba 41 Camara invoque donc un “pacte de sang entre Samori Touré et son griot”dans son livre intitulé Dans la Guinée de Sekou Touré cela a bien eu lieu. Mon propos ici est de récuser et de réfuter l’entente suggérée par l’auteur. Mieux, poursuivant la recherche et la réflexion, j’explore les implications de son allégation dans trois articles prochains, intitulés respectivement :

  • “Samori Touré et Morifidian Diabaté : destin partagé”
  • “Camp Boiro. Traumatisme carcéral, mémoire et écriture”
  • “Fanon et Fodéba : géants de la pensée et de l’art africains”

Comme indiqué plus haut, le passage visé dans cet article ainsi que le texte entier du livre de Kaba 41 Camara sont accessibles à la bibliothèque du Camp Boiro Memorial.

Voici donc mes réfutations du fameux “pacte”.

Réfutations

Première réfutation

Kaba 41 Camara écrit :

“Ce pacte même est né d’une trahison, celle des Français par Samory.

Cette assertion renverse le déroulement de l’histoire coloniale. Elle accuse l’Africain vaincu. Elle disculpe l’Européen vainqueur. Elle passe sous silence la Traite des Noirs, et elle omet l’agression, la conquête militaire et le découpage artificiel du continent africain par les puissances coloniales à la fin du 19è siècle. Indéniablement, Samori fut aussi cruel que les autres despotes de son rang. Toutefois, s’il s’agit trahison, on ne devrait pas le blâmer et innocenter ses ennemis de guerre. Après tout, c’était lui l’envahi, destabilisé par des envahisseurs étrangers, des conquérants plus puissants, déterminés à imposer l’hégémonie impérialiste européenne sur l’Afrique, l’Amérique, les Caraïbes, et l’Asie.

Deuxième réfutation

C’était à Bissandougou. Un groupe de soldats français était venu traiter avec Samory. Le groupe pénétra dans Bissandougou ayant comme seule arme le drapeau blanc. Il était composé de soldats blancs et de tirailleurs sénégalais. L’empereur le reçut apparemment bien puis traita.

Kaba 41 ne mentione que le lieu (Bissandougou) et ne nomme que l’une des parties (Samory) au traité envisagé. Certes il indique “un groupe de soldats français”, mais la désignation est plutôt anodine, vague, pour ne pas dire banale. Enfin, il omet la date de l’évènement.
De fait, nous sommes en 1887. Et le “groupe” en question était, en réalité, la “Mission du Ouassoulou”, composée d’une centaine d’hommes armés. Elle avait été conçue et ordonnée par Paris, au plus haut niveau, par le ministre des Colonies. Sur le terrain, Colonel Gallieni, commandant supérieur du Soudan avec résidence à Saint-Louis du Sénégal, avait veillé aux derniers préparatifs de départ pour Bissandougou via Kayes et Kankan. Gallieni était un vieux routier de la conquête territoriale et des pourparlers avec les souverains ouest-africains. En chef averti, il savait allier la carotte au bâton, alterner entre la guerre et la diplomatie. Après plus de cinq ans d’affrontements sanglants et meurtriers, les autorités françaises décidèrent d’utiliser la dialogue pour amadouer l’Empereur Samori et le soumettre à leur suzeraineté. Ainsi, en 1886, Diaoulen-Karamoko, le 3e fils de l’almamy avait été l’invité officiel de la France.

Note. Au chapitre 1 de son livre Ibrahima Khalil Fofana  dresse la liste suivante des fils aînés de Samori:
– Managbè-Mamadi
– Massé-Mamadi
– Djaoulèn-Karamo
– Sarankén-Mori
– Massé-Mouctar
– Tiranké-Mori
– Ramata Touré
– Filassô-Mori

A Paris on l’avait choyé et exposé aux progrès de la technologie  française : industrie,  agriculture, transports, élevage, arts (martiaux et civils), etc. Les impressions que séjour créa sur le jeune prince furent  profondes. Au point qu’elles lui coûteront la vie. Capitaine Péroz fut l’un des hôtes et encadreurs de Diaoulen-Karamoko en France. Le chapitre 3 de Au Soudan. Souvenirs… fournit des détails abondants sur la composition de la mission et son périple en direction de Bissandougou. Je rapporte ici quelques aspects saillants.

Buts de la mission fixés par le ministre des Colonies
  • L’abandon à notre profit par l’almamy-émir Samory de la rive gauche du Niger jusqu’à Siguiri, et, à partir de ce point, de celle de son affluent le Bafing-Tankisso, jusqu’aux montagnes du Fouta-Djallon
  • La mise sous le protectorat de la France de tous les États de l’almamy émir Samory
  • Détourner les vues conquérantes de l’almamy du sultanat de Ségou de Ahmadou-Chaikou
  • Étendre nos relations commerciales dans son empire
  • L’amener à consentir à ce que nos cercles de l’Est puissent se ravitailler sur ses territoires en bestiaux et céréales
  • Enfin cette mission, qui prenait le nom de « Mission du Ouassoulou », devait s’appliquer à rapporter la plus grande quantité possible de renseignements scientifiques, géographiques et topographiques des régions entièrement inconnues qu’elle allait parcourir. »
Instructions supplémentaires du Colonel Gallieni au Capitaine Péroz

Au chapitre 3 Péroz écrit : « Le commandant supérieur, avant de me donner l’exeat (sic!) définitif, m’avait remis des instructions supplémentaires complétant les indications de la dépêche ministérielle relative à la mission du Ouassoulou. Ces instructions se terminent ainsi :

« En résumé, mon cher capitaine, vous ne perdrez pas de vue que du succès de votre mission dépend la sécurité de nos possessions dans le Haut-Niger et dans la vallée du Bakhoy.
Vous avez une influence personnelle considérable sur l’almamy émir Samory, sur son fils Karamoko et sur son entourage.
D’autre part, l’administration des colonies a mis à votre disposition des cadeaux et des moyens d’action importants. Je ne doute pas que vous ne répondiez à la confiance mise en vous et que vous ne rendiez à notre pays le nouveau service d’assurer d’une manière définitive et avantageuse nos relations avec l’almamy-émir. Je ne vous ai pas caché mes appréhensions au sujet de sa sincérité et des dangers, qu’à un moment donné, pourraient nous faire courir ses progrès vers le nord et l’ouest. C’est à vous à prévoir cette éventualité. Vous avez certainement une tâche délicate à remplir, surtout après les paroles imprudentes prononcées dans l’entrevue dernière devant le souverain du Ouassoulou. Mais, en agissant finement, sans brusquerie, j’estime que vous pourrez arriver progressivement à faire admettre à l’almamy Samory le nouvel ordre de choses.
En terminant, je vous répète, mon cher capitaine, que nous comptons absolument sur vous pour tout ce qui concerne nos relations avec l’almamy-émir. Je vous adresse mes vœux les plus sincères, ne doutant pas qu’avec la parfaite connaissance que vous avez des chefs indigènes, vous ne parveniez à vaincre les scrupules de Samory. Je vous ai, d’ailleurs, autorisé à emmener avec vous deux de nos meilleurs officiers du Soudan français. Vous aurez à utiliser leurs aptitudes. Enfin, vous aurez rendu un réel service à votre pays si vous remplissez la tâche multiple qui vous est confiée. »

Péroz précise :

“En raison même des relations amicales que j’avais entretenues avec Samory, après avoir été son ennemi acharné, j’avais appris à mesurer toute l’étendue de sa ténacité dans les questions touchant à son prestige et à son autorité. Déplus, je connaissais par expérience sa profonde habileté à éterniser, par des réponses dilatoires, les négociations ouvertes sur les bases les plus fermes, et la finesse de vues avec laquelle il savait envisager les conséquences des actes en apparence les moins importants.”

Péroz assigna aux deux Français de la mission (docteur Fras et lieutenant Plat) et à lui-même les fonctions et tâches suivantes :

Lieutenant Plat

« Le lieutenant Plat  était chargé de la topographie, delà direction de l’escorte et du convoi. Sa tâche était, à mon sens, la plus pénible. On se figure difficilement la lassitude effrayante qu’amène, sous ce climat de feu, ce travail de levés, chaque jour inéluctablement renouvelé, qui commence au départ et ne finit qu’au retour, sans qu’il soit possible de l’interrompre un seul iquenstant. Pendant la marche, au lieu de se laisser aller à l’admiration de la nature vierge qu’il traverse, sans pouvoir envoyer au passage une volée de plomb au gibier qui foisonne sous ses pas, ou être distrait par “quelque incident de la route, le topographiste doit chevaucher d’une allure absolument régulière, contrôler le pas de l’homme qui le précède, tenir constamment à la main son carnet dont la blancheur des pages l’aveugle sous la crudité du soleil, manier incessamment alidade, montre et boussole, et ne pas négliger une observation, sous peine de laisser dans son levé des lacunes regrettables.»

Dr. Fras

« La tâche réservée au docteur Fras, médecin de deuxième classe de la marine, était plus multiple. Il devait, chemin faisant, étudier la faune, la flore, la minéralogie, l’anthropologie, la pathologie et la thérapeutique indigènes particulières à chaque région. Pour l’aider dans ces études complexes, je l’avais doublé d’un forgeron mandingue, botaniste et minéralogiste expert à la mode du pays, de plus médecin à ses heures. Dans le bassin du Niger aucune plante, aucun caillou ne lui était inconnu : il en connaissait toutes les propriétés; de même,il distinguait à première vue les diverses races soudaniennes, et contait volontiers mille particularités intéressantes de la vie et des mœurs des hommes et des animaux. Les vues photographiques étaient également du ressort du docteur, qui emportait à cet effet un outillage complet ; le mauvais état de conservation des plaques fut cause du petit nombre d’épreuves qu’il put rapporter.»

Capitaine Péroz

« Personnellement, je m’étais réservé toutes les questions touchant à la politique, le service d’espionnage, la correspondance, la coordination des travaux et documents, les levés topographiques dans le cas, qui se présenta plusieurs fois, où la mission se scinderait en deux fractions, les études géologiques et ethnographiques sur des données personnelles et celles que le docteur me fournirait en minéralogie et en anthropologie, et enfin la recherche de renseignements géographiques sur lesquels nous voulions établir une carte approximative du bassin du Haut-Niger et de l’empire de Samory. Je devais en outre faire de cet empire une étude qui permît d’en connaître les ressources, l’organisation et la force.
Pour mener à bien des études aussi complexes et aussi diverses, il nous fallait, depuis les débuts de la mission jusqu’à sa fin, fournir une somme de travail considérable. Notre installation au campement devait donc, de toute nécessité, offrir un confort relatif, indispensable pour nous permettre de nous adonner à nos travaux sans avoir à nous livrer aux préoccupations de la vie matérielle.
A cet effet nous avions chacun notre tente et un mobilier relativement perfectionné comprenant tables, chaises-pliants et lits de camp ; nos cantines étaient fort complètes comme service de table et matériel de cuisine, nos conserves abondantes, notre personnel domestique nombreux. Nous espérions ainsi ne pas trop souffrir de la longueur et des fatigues de la route; mais, en ces régions inconnues, il faut faire une large part à l’imprévu, et nous l’apprîmes souvent à nos dépens. »

Un griot-espion nommé Nassikha-Mahmadi

Pour mener à bien la collecte des renseignements et venir à bout de Samori dans les négociations, Péroz recruta un griot aux fins d’espionnage. Il écrit :

 « Pendant mon séjour à Khayes et à Diamou, j’avais retrouvé quelques-uns de mes Malinkés fidèles de Niagassola ; je les avais envoyés en avant de moi sous divers prétextes, dans le Ouassoulou, pour m’organiser un système d’espionnage grâce auquel je connaîtrais les diverses impressions que produiraient sur son esprit les récits de son fils, et l’énoncé des demandes que la mission allait lui adresser.
En outre, j’avais introduit, dans l’escorte même de Karamoko, un finanké (griot) de Niagassola, tout à ma dévotion, à la condition de le payer grassement, qui avait eu vite fait, avec son esprit insinuant et sa langue douce, de se mettre dans les bonnes grâces du jeune prince Diaoule-Karamoko. Celui-ci ne pouvait plus quitter Nassikha-Mahmadi, passé maître dans l’art de tirer même des plus habiles, les secrets les plus intimes. Un réseau très serré d’espionnage entourait donc Samory, et, par son fils même, je serais informé de ses conversations les plus secrètes. »

En somme, il ne s’agissait pas d’un simple “groupe de soldats français” mais plutôt d’une délégation importante et d’une mission cruciale au service de la France coloniale et au détriment d’un résistant armé africain.

Troisième réfutation

 Les envoyés français prirent congé de l’Almamy et c’est à cent mètres à peine de la case de Samory que les attendaient son fils et quelques sofas armés. Les Français tombèrent dans l’embuscade armés du seul petit drapeau blanc.

Ce passage contient une erreur capitale. Kaba 41 répète ici l’allégation selon laquelle les Français étaient “armés du  seul drapeau blanc”. Non ! Le convoi de la mission était bel et bien armé. Et il comprenait des sous-officiers Noirs aguerris, ainsi que plusieurs tirailleurs sénégalais d’élite dotés d’une bonne connaissance du terrain et d’une longue expérience de combat. Après tout, les pourparlers ne se déroulaient-ils pas entre deux camps naguère ennemis acharnés qui s’affrontaient à mort une ou deux années plus tôt ! La méfiance réciproque était donc de règle. Ainsi, durant leur séjour d’un mois à la cour de l’Empereu les Français dormaient d’un oeil certaines nuits.  Là-dessus Péroz est formel :

« Aucun des déboires qui attendent habituellement les négociateurs européens en pays soudanien ne nous fut épargné, et, pendant quelques jours, les négociations furent rompues. Je dus alors, à tout hasard, transformer notre campement en un véritable fort, où nous aurions au besoin chèrement vendu nos vies. »

Quatrième réfutation

Ils furent sauvagement massacrés jusqu’au dernier. Leurs tombes se trouvent encore intactes au bord de la route de Kankan-Kérouané, à gauche, à cent mètres de la case de Samory.

A commencer par Péroz, tous les membres de la Mission du Ouassoulou repartirent Bissandougou sains et saufs, munis du Traité de Bissandougou conjointement signé par l’Empereur Samori et Péroz, représentant du gouvernement français. Aucun d’eux ne subit la moindre attaque.

Des Missions distantes d’une décennie : 1887-1897

Kaba 41 confond des évènements que dix ans séparent. La mission du capitaine Péroz eut lieu en 1887. Elle se déroula sans incidents. Par contre, la mission du capitaine Braulot se déroula en 1897. Elle fut partiellement et traitreusement décimée par les membres du peloton chargé de l’escorter selon le protocole de l’époque.
Le livre parle à tort de la case de Samori. En fait, ce dernier menait un train de vie impérial au milieu de la grouillante agglomération de Bissandougou. La ville et la cour du souverain étaient protégées par des murs (tatas) épais.  La sécurité  était assurée par une garde prétorienne triée sur le volet. Elle pouvait compter, en cas de besoin, su le renfort de garnisons proches et lointaines bien étoffées.
Lire le chapitre 9 pour de plus amples informations sur  la capitale impériale de Samori.

Le massacre de la mission Braulot

Péroz ne fut évidemment pas tué à sa sortie de Bissandougou. Il remplit sa mission, rentra en France, et mourut en 1910. Le temps de rédiger ses mémoires et sa vie d’officier de la conquête. coloniale. Braulot, un autre envoyé auprès de Samori, n’eut pas cette chance. Fofana et Person relatent, séparément, la tragédite de la mission Braulot, survenue, une fois de plus, en 1897, soit dix ans après le passage de Péroz.

Ibrahima Khalil Fofana écrit :

« Au mois de mai 1897, une mission en provenance de la boucle du Niger et conduite par le capitaine Braulot tenta d’entrer en contact avec l’Almami pour de nouvelles négociations dans le but de l’empêcher de tomber sous l’influence britannique, alors que les sofas occupaient Bouna depuis décembre 1896.
Braulot fut le premier à entrer en contact avec l’Almami. Celui-ci, en homme d’Etat averti, ne perdait aucune occasion de profiter des contradictions entre ses adversaires. Il accepta de céder Bouna aux Français.

La tragédie de la mission Braulot
Ordre fut donné à Sarankén-Mori de faire évacuer la place par les sofas de Souleymane. Ce kèlètigui ne s’étant pas exécuté, Braulot s’en plaignit à Sanrankén-Mori qui s’offrit, aussitôt à l’accompagner. C’était en août 1897, la colonne française marchait donc en compagnie des sofas de Sarankén-Mori.
Chemin faisant, soumis à une forte pression de la part de son mentor, l’influent Niamakamé Amara Diabaté, le fils de l’Almami prit une décision aux conséquences extrêmement graves.
Partisan de la lutte à outrance, Amara Diabaté ne pouvait se résigner à céder volontairement aux Français une place conquise par les armes. Avec le concours de Keysséri Konè, le « Gbèlèta-Konè », Amara Diabaté avait finalement réussi à obtenir du prince la décision de faire assassiner tous les officiers de la colonne Braulot.
Le convoi avançait donc sous le crachin du mois d’août; puis il s’arrêta aux abords de l’agglomération de Bouna, dans un champ de fonio, précise Makoni Kaba Kamara.
Au cours de la halte, un son de trompette retentit soudain, les sofas se jetèrent sur les Français, les tuèrent, tandis que les tirailleurs hébétés étaient désarmés. Certains d’entre eux réussirent cependant à s’enfuir. C’était le 20 août 1897.
Sarankén-Mori n’osa point se présenter à son père pour le compte rendu. Il délégua Amara Diabaté pour remettre les têtes des victimes.
Celui-ci déploya tout son art de griot-flatteur afin d’atténuer le courroux de l’Almami qui entra, en effet, dans un accès de colère, particulièrement violent. Cet acte insensé ruinait en tout cas sa stratégie de l’heure, à savoir gagner du temps en opposant Français et Anglais.
La démarche menée par Braulot lui avait donné quelque espoir de répit. Tout le calcul s’est trouvé faussé avec leur assassinat.
Sarankén-Mori fut déchu de son rang de prince héritier (pour un certain temps du moins) en faveur de Mouctar son cadet. L’empereur envisagea avec lucidité les conséquences de la situation créée ; il ne se faisait plus d’illusion sur une quelconque possibilité de compromis. Il décida de construire la forteresse de Bori-bana (la course est finie) à l’image de celle de Sikasso. »

Yves Person rapporte les détails suivants :

« … Malheureusement, avec la pacifique mission Braulot, c’est la perte de l’almami qui s’amorce.
Tout commence dans un climat de paix. Pour les Français, la marche jusqu’à Bouna tient de la promenade. Les samoriens, bien que surveillant le parcours, ne bougent pas. La bonne foi des propositions faites par l’almami est évidente.
Le 15 août 1897 au matin, Braulot, à la tête de 97 tirailleurs, parvient aux portes de la ville. Une déception : le chef de la garnison responsables des biens et des familles des sofas n’a reçu aucun ordre. Il ravitaille les Français aussi bien qu’il peut mais, discipline oblige, ne les accueille pas. Braulot s’inquiète, mais très peu. Il envoie un message à Samori. Il s’éloigne, attendant la réponse, il fait chercher des vivres qu’il réquisitionne chez les paysans.
Le 18 août, le malentendu paraît tout près de se résoudre: Sarankényi-Mori, le fils bien-aimé et successeur de l’almami, se porte à la rencontre des Français. La réception est chaleureuse. Sarankényi insiste pour que les armées se mêlent, que sofas et tirailleurs marchent côte à côte jusqu’à Bouna. Les deux troupes bivouaquent, fraternelles. Le lendemain, elles partent ensemble vers la ville.
Sarankényi-Mori chevauche à côté de Braulot. Derrière les chefs, avancent, dans un certain désordre, les tirailleurs mêlés à 8 000 sofas. On s’arrête le soir à moins de 20 kilomètres du but fixé. On fraternise encore. Les militaires français admirent sans contrainte la beauté des épouses de leurs compagnons. Puis vient le petit jour. Sarankényi propose à Braulot de pousser avec lui une reconnaissance. Qu’il emmène seulement son interprète et son clairon : celui-ci annoncera l’arrivée des Français. Braulot accepte. Trois tirailleurs forment l’escorte.
Il est environ dix heures du matin, ce 20 août. Les deux armées, après leurs ablutions, se sont mises en marche de façon paresseuse. Ne s’agit-il pas de quitter un bivouac pour un autre ? Aucune urgence ne les attend. Soudain, assez loin devant la troupe, des coups de feu éclatent. Des trompes de guerre leur succèdent. sofas et tirailleurs s’arrêtent, se dévisagent. Les mains se crispent sur les fusils… Que s’est-il passé ?
D’après les témoignages des Français, Braulot aurait été abattu par traîtrise… Au signe convenu, les sofas se seraient jetés sur les tirailleurs sans défense dont 53 devaient survivre. Il est vrai que 53 regagnèrent leur poste après six jours de marche pendant lesquels ils n’avaient pas mangé. »

Cinquième réfutation

C’est après ce crime odieux qu’Archinard prit la décision ferme d’en finir avec le tyran. Harcelé, trahi à son tour, épuisé après le long siège de Sikasso qui dura seize mois, Samory, capturé en Côte d’Ivoire à Guélémou, fut promené partout où il avait fait carnage.

Général Louis Archinard quitta définitivement le Soudan pour retourner en France en 1893. Le massacre de la mission Braulot eut lieu en 1897. Mis à la retraite, Général Archinard  il était devenu impossible de s’occuper de cette affaire.La responsabilité revint à son succession, Général Louis Edgar de Trentinian, lieutenant-gouverneur du Soudan. Lire le récit du capitaine Gouraud.

Sixième réfutation

C’est à Beyla que son jugement eut lieu.

Erreur ! Le dossier de Samori fut examiné à Kayes (république du Mali). Et la sentence d’exil de Samori (ou cour martiale) y fut prononcée. Lire respectivement Gouraud et Fofana.

Septième réfutation

On demanda à Samory d’expliquer les raisons et les conditions dans lesquelles furent massacrés, à Bissandougou, les envoyés de paix de la France. Il nia en disant que ce n’était pas lui. On trouva vite le coupable. C’était un fils de Samory sur lequel l’Almamy comptait et qui lui a donné la descendance qu’on lui connaît aujourd’hui. Le fils en question fut condamné à être fusillé sur place.

Les témoignages de Gouraud, Fofana et Person annulent le contenu de ce passage. Se référer aux liens fournis plus haut.

huitième réfutation

Samory ne savait que faire. Ainsi il n’aurait même pas de descendance ? Il était effondré. C’est alors qu’un homme, l’un des rares fidèles à le suivre dans son pèlerinage de honte, se leva :
—  Fama (le roi) ! Je préfère mourir à la place de votre fils.
—  Tu feras cela pour moi, Condé ? demanda Samory.
—  Je le ferai pour vous, dit son griot et chef guerrier originaire de Siguiri. Samory n’en croyait pas ses oreilles. Il était ému jusqu’au bord des larmes. Sans tarder, il réunit ses enfants et ses plus proches et leur dit :
—  A partir de ce jour, mon sang et celui de cet homme sont mêlés à jamais. Il vient d’offrir le sien pour que survive le mien. Ne l’oubliez jamais. Vous et les siens êtes désormais du même sang. Ne le versez jamais, ce sang.
Le fils de Samory placé au poteau, le peloton d’exécution prêt, Condé intervint auprès de l’officier français :
—  Vous n’allez pas exécuter cet enfant, capitaine, mais moi.
—  Comment cela, vous ? demanda l’officier français.
—  Parce que c’est moi qui lui ai donné l’ordre et non son père.
Je suis capitaine aussi et c’est moi qui l’ai instruit. Chez vous comme chez nous, c’est le supérieur qui donne l’ordre qui en est responsable, non ?
—  En effet !
—  Alors je suis prêt.
—  Feu ! commanda l’officier français, touché par le courage sublime de ce Noir.

Gouraud, Fofana et Person identifient Niamakamé  Amara Diabaté comme le griot qui incita Sarankenyi-Mori à commettre l’assassinat des officiers de la mission Braulot et et de dizaines de tirailleurs sénégalais sous leurs ordres.
Kaba 41 Camara parle d’un certain Condé (prétendument le le père de la mère de Keita Fodéba !). Mais il ne donne même pas le prénom de cet homme. Il s’agit là, à mon avis, et jusqu’à preuve irréfutable du conraire, d’un acte d’imagination et de fiction historiques. A écarter !

Neuvième réfutation

L’Almamy, même au fond de son exil au Gabon, n’oublia jamais ce sacrifice énorme, inattendu, surprenant. Il ne cessa de recommander à ses enfants et à ses plus proches, la sauvegarde de ce pacte de sang qui ne fut jamais violé jusqu’à Sékou. L’homme qui se sacrifia n’était autre que le père de la mère de Keita Fodéba. Fodéba connaissait ce pacte.

Le chapitre 10, volume 1 de la biographie de Sékou Touré par André Lewin, s’intitule “26 novembre 1949. Le concert de Keita Fodéba”. En plus de cette section, Lewin donne de nombreux détails sur la vie de Fodéba. On y apprend, par exemple, que Sékou Touré logeait “très souvent à Paris dans l’appartement que possède Fodéba rue de la Verrerie près de l’Hôtel-de-Ville” à partir de 1956. Lewin ajoute que c’est “grâce à l’intervention du père de l’artiste, le “Vieux Mory”, il (Sékou Touré) réussit à le persuader de revenir en Guinée et de s’engager politiquement à ses côtés.”… Soit ! Mais Lewin ne s’arrête pas à ces détails intéressants. Il atténue la portée de son travail en rapportant des éléments faux sur l’évolution de Sékou Touré et de Fodéba Keita. Exemples : (a) il parle de la présence de Sékou Touré parmi les spectateurs d’une représentation des Ballets africains à Paris en 1949 ! Cette affirmation est fantaisiste ; la première visite de Sékou Touré en France se situe au milieu des années 1950. (b)S ans se donner la peine citer ses sources et de les vérifier, il écrit : « Il (Fodéba) reste ainsi fidèle à la tradition familiale : il appartient à la caste des griots ; son grand-père était le griot assermenté de l’almamy Samory Touré, auquel il était donc lié par serment et qu’il suivit par conséquent en exil. » Lewin laisse les lecteurs dans le noir quant au nom du grand-père de Fodéba ou bien quant au lieu et à la date de la prestation de ce fameux serment.

Dixième réfutation

 Tous ceux qui ont été victimes de Sékou, l’ont été par la force on ne peut plus dynamique de la trahison de cet homme, qui est trahison comme il est mensonge. Si Fodéba s’est laissé prendre, s’il n’a pas fait un coup d’Etat alors qu’il était ministre de l’Intérieur et de la Sécurité et ministre des Forces armées en même temps que président de la Commission nationale d’organisation, c’est qu’il y avait un pacte de sang entre lui et Sékou, pacte que Fodéba a respecté et que Sékou a violé.

Kaba 41 Camara se fait ici l’apologiste et le défenseur de Fodéba. L’exercice me paraît futile, car nonobstant le prestige personnel et la stature historique de Saifoulaye Diallo, Fodéba Keita fut, de 1957 à 1965, le numéro deux de facto du régime du PDG. Même si, en Guinée même, le gouvernement de la Loi-cadre porte la responsabilité  collective de la décision d’abolir la chefferie traditionnelle. (Une mesure qui, du reste, saluée à l’étranger, entre autres intellectuels par Jacques Jacques Rabemananjara dans l’avant-propos de Guinée. Prélude à l’indépendance. Conférence des Commandants de Cercle (Conakry. 25-27 juillet 1957).) Mais c’est Fodéba, ministre de l’Intérieur, qui signa l’arrêté abolissant. En rétrospective, je me pose la question de savoir pourquoi Sékou Touré, vice-président du Conseil de gouvernement, ne prit pas sur lui de promulger cet acte. D’autant plus que la Guinée  prit ainsi le premier pas  vers l’institutionalistation du populisme, c’est-à-dire la pagaille et la débâcle ?
Lire également le compte-rendu des sessions du 25 juillet 1957 , du 26 juillet 1957 et du 27 juillet 1957, et la déclaration de Fodéba Keita sur la suppresion de la chefferie, rapportée par André Lewin.

Onzième réfutation

Pour servir Sékou, il s’est fait assassin, lui l’apôtre de l’art africain, de la musique africaine. Fodéba, homme fort du régime en son temps, obéissait à Sékou sans protester. Il l’appelait « grand frère ».

Primo, Fodéba Keita et Sékou Touré étaient à un ou deux après des camarades d’âge (nés au début des années 1920) et de vieux compagnons de route. L’un ne pouvait ni ni devait appeller l’autre “grand-frère”. Nabi Youla ne révèle-t-il pas que parmi leur génération seul Fodéba Keita et lui-même battaient Sékou Touré  en sape et en élégance occidentale ?
Secundo, Kaba 41 dénonce les crimes de Fodéba Keita alors qu’il était le tout-puissant et super-ministre de Sékou Touré. ll admet ainsi le rôle indéniable de Fodéba dans l’imposition de l’état-policier. Ce faisant, il rejoint d’autres auteurs :  Kindo Touré, Almamy Fodé Sylla, Ibrahima Baba Kaké, etc. André Lewin a davantage documenté les débuts, la puissance et la chute de Fodéba Keita. Lire :

En guise de conclusion

Par endroits, Kaba 41 Camara s’éloigne des son témoignage de survivant du Camp Boiro pour digresser et divaguer sur l’histoire, la psychologie, la politique, etc. Le passage sur le “pacte” illustre ces déviations. La longueur de cet article procède de mon souci de rectifier le tir. Mes remarques et critiques n’ôtent rien à la portée générale de Dans la Guinée de Sekou Touré cela a bien eu lieu. Personnellement, je comprends la volonté de Kaba 41 de chercher à régler son compte avec Sékou Touré. Bénéficiant du recul et de la rétrospective du temps, il est plus facile de corriger les erreurs des devanciers. Après dix années passées dans les geôles de la révolution, lieutenant-colonel n’a pas dû avoir accès aux ressources indispensables en la matière (bibliothèques, archives, musées). Il donc  exploité sa mémoire. D’où le manichéisme et les simplifications de ses affirmations. Mais nous savons que l’histoire ne se dépeint pas aisément et qu’elle ne se plie pas aux contrastes et schémas réducteurs.
La lutte des souverains et chefs qui résistèrent à la ruée de l’Europe sur l’Afrique en fin du 19e était beaucoup plus complexe et compliquée. Elle aurait pu réussir… s’ils s’étaient unis au lieu de s’entre-déchirer et de s’affaiblir réciproquement face aux envahisseurs. Mais, comme le rappelle la boutade, “avec si on peut mettre Paris dans une bouteille.” Ou restaurer la souveraineté perdue, la personnalité atténuée, la prospérité compromise.
C’est cette amère et implacable vérité que capitaine Etienne Péroz souligne dans le premier chapitre de Au Soudan français… :

« Au point de vue politique, écrit-il, trois chefs redoutables (l’almamy Samory, Ahmadou-Cheïkou, l’almamy du Fouta-Djallon) par l’étendue de leurs territoires aussi bien que par le nombre de leurs guerriers, englobaient le Soudan français au nord, à l’est, au sud et au sud-ouest ; seuls ils pouvaient, par leur hostilité, battre longtemps en brèche et peut-être arrêter notre établissement naissant, et, en tout cas, lui interdire tout commerce extérieur ; réunis ils l’eussent fait sombrer dans un désastre tel que jamais peut-être nous n’eussions plus tenté de porter l’influence et le commerce français dans ces parages.
Un de ces rois puissants, l’almamy Samory, émir du Ouassoulou, après nous avoir tenus cinq ans en échec sur les bords du Niger, s’est lié à nous par un traité de protectorat qui étend notre action suzeraine, à travers ses Etats, jusqu’à 500 kilomètres à l’est du Niger, jusqu’à la République de Libéria-Monrovia, jusqu’à Sierra-Leone et Benty.
Ahmadou-Cheïkou, sultan de Ségou, dont l’hostilité contre nous était à peine masquée, a imité son puissant voisin et se reconnaît notre vassal.
Enfin, l’almamy du Fouta-Djallon vient de consentir à la révision du traité boiteux que lui avait fait signer autrefois le docteur Bayol, pour accepter purement et simplement notre suprématie sur ses Etats. »

Hélas ! Le temps perdu ne se rattrape pas. Et l’histoire se réarrange point.

Article suivant : Samori Touré et Morifindian Diabaté : destin partagé

Tierno S. Bah

 

5 Things about Guinea’s peaceful election

Guinea’s National Independent Electoral Commission has released the provisional results of the first round of the presidential election held October 11. See Le “Coup KO” n’est pas OK.
I reprint this blog post from the Washington Post because it provides an overview of the voting process. Also, the 5-point ordered list may be just the length of text and type of content that casual readers may need. However, the author proposes a historical review of Guinea’s electoral politics that falls way short for the following reasons:

  1. Tyson Roberts jumps to a hasty conclusion and uses  “peaceful” inappropriately. In reality, and according to an Amnesty International report, “Unarmed people shot in back and beaten to death by security forces in Conakry.” The human rights group  condemns the “clear evidence that members of Guinea’s security forces were responsible for the death and injury of unarmed civilians. There could be no justification for firing at these unarmed people, and no excuse for failing to hold those suspected of criminal responsibility to account.
  2. The author over-simplifies his picture of the situation by reducing the contest to a rivalry between Alpha Condé and Cellou Dalein Diallo. In fact, Guinea’s political landscape extends beyond these two leaders, notwithstanding the fact they —mainly but exclusively — represent  the main communities: Fulbe and Maninka
  3. As a result, the name and role of a solid contender such as Sidya Touré appears nowhere
  4. The successive dictatorships of Sékou Touré (1958-1984) and Lansana Conté (1984-2008) are merely and leniently described as rules. Yet, the author points out that Alpha Condé was sentenced to death in absentia. With such a hint, he should have logically concluded that Guinea was run by a tyrant. Furthermore, M. Condé was not the only person to receive a death penalty. Twenty other Guineans exiles suffered the same fate. Read the verdict of the Tribunal révolutionnaire suprême on the Camp Boiro Memorial.
  5. The author is silent on the rigged results of the second round of the 2010 presidential. Soundly beaten on the first round, Alpha Condé was dubiously proclaimed the victor in the second round. Most serious observers remain puzzled by the reversal of fortune of the two candidates. Ever since, details have emerged linking Waymark Infotech, the company that tallied the ballots, to South African intelligence circles.
    Read High Noon at the Guinea Corral
    Tierno S. Bah

Which Guinea, you ask? There are 4 countries whose name includes “Guinea” (named for the Guinea region in West Africa), including Equatorial Guinea (formerly Spanish Guinea), Guinea-Bissau (formerly Portuguese Guinea), and Papua New Guinea (in Oceania rather than Africa – a Spanish explorer apparently thought the natives resembled people he had seen on the Guinea coast of Africa).

Supporters of candidate Alpha Conde gather in a street in Conakry on Saturday to celebrate after it was announced that he had won the elections. (Youssouf Bah/AP)
Supporters of candidate Alpha Conde gather in a street in Conakry on Saturday to celebrate after it was announced that he had won the elections. (Youssouf Bah/AP)

The country that had the election a week and a half ago was just plain “Guinea,” officially “the Republic of Guinea,” formerly known as “French Guinea,” and sometimes referred to as “Guinea-Conakry” (Conakry is the capital) to differentiate it from the other Guineas.

What is special about Sunday’s election?

  1. Incumbent Alpha Condé was the first president in Guinea to come to power (in 2010) through a democratic election.
    At independence from France in 1958, Guinea was led by Ahmed Sékou Touré, who went on to “win” uncontested presidential elections from 1961 to 1982. Days after Sékou Touré died in 1984, Lansana Conté took power in a military coup and won three multiparty elections in what observers described as a “facade” of democracy.
    Days after Conté died in 2008, Capt. Moussa Dadis Camara took power in a military coup. Following a massacre of opposition members in a meeting in 2009, one of Camara’s aides shot him in the head. Camara survived and went into exile. Condé won the multiparty presidential election that followed in 2010.
  2. Sunday’s election was the fourth presidential contest Condé has competed in, but the first time he has run as an incumbent.
    Condé, 77, has been in politics for a long time, but the presidential term he is finishing is the first political office he has ever held. As an opposition activist during Sékou Touré’s rule, he was sentenced to death in absentia. He placed second and third in presidential elections that Conté was accused of stealing in 1993 and 1998. Conté’s government threw Condé into jail in 2000 for “undermining the authority of the state”; after his release in 2001 he boycotted the election of 2003. In his third presidential contest in 2010, Condé placed second in the first round with 18 percent (behind Cellou Dalein Diallo with 44 percent), and then won the presidency in the second round with 53 percent.
  3. In Guinea’s highly fractionalized political system, success relies on making (sometimes surprising) alliances.
    In the 2010 presidential election, 24 candidates from 24 different parties competed. Although he won a mere 18 percent in the first round, Condé was able to win in the second round by gaining endorsements from at least twelve of the other competing parties.
    In the campaign for this most recent election on Oct. 11, Diallo formed an alliance with the party led by former junta leader Camara, currently in exile and indicted in absentia for the 2009 massacre of the opposition, including members of Diallo’s party. Notwithstanding that surprising alliance, Condé was predicted by observers to win last week’s election because of the ethnic and personal rivalries that divide his opposition (as well as some accomplishments such as completion of a Chinese-built hydroelectric dam). Eight candidates (considerably fewer than in 2010) competed in the first (and only) round of this year’s presidential election.
  4. The election’s main contestants come from two of the larger ethnic groups in the country, but neither group is large enough to deliver electoral victory alone.
    The largest ethnic group in Guinea is the Fulani, with more than 40 percent of the population; followed by the Malinké, with 30 percent; and the Sossou, with 20 percent. The remaining 10 percent comes from more than 20 smaller ethnic groups.
    In the first round of the 2010 presidential election, Diallo, a Fulani, won 44 percent of the vote vs. 18 percent for the Malinké candidate, Condé.
    Some observers believe that Condé successfully united most of the other parties against Diallo by uniting the non-Fulani ethnic groups against the Fulani.  Diallo, however, argued that Condé rigged the 2010 result. Despite being the largest and economically dominant ethnic group, no Fulani has been president of Guinea.
  5. Although Guinea has a history of troubled elections, and Diallo has rejected this year’s result, election observers described the election as valid (if disorganized).
    Guinea’s first three multiparty elections, under Lansana Conté, were described by observers as fraudulent. In response to major candidates being ruled ineligible to run, most opposition parties boycotted the 2003 election (including Condé’s party), which was also considered fraudulent.
    The first round of the 2010 election was open, transparent and peaceful, but before the runoff election in 2010, violent clashes between supporters of Condé and Diallo led the election to be postponed three times. Diallo accused Condé of fraud but conceded when the Supreme Court ruled against him.
    In the run-up to this October’s election, Diallo complained about the Independent Electoral Commission over a number of issues, including disorganized distribution of voter cards, and he demanded a five-day delay for the election, which was not granted. Nonetheless, Diallo chose not to follow through on his threat to boycott the election.
    This election was peaceful. Observers say the vote was transparent and valid, despite such logistical problems as insufficient materials. In response to early returns that indicate another victory for Condé, Diallo’s supporters accused the president of fraud and called for the election to be repeated. Last Wednesday, Diallo withdrew from the election, alleging fraud, and said he would not recognize the results.
    On Saturday, the Independent Electoral Commission declared Condé the winner with 58 percent of the vote, which makes a run-off election unnecessary (pending confirmation by the Constitutional Court). Diallo, with 31 percent of the vote, still refuses to recognize the result, but said he would not appeal.

Tyson Roberts
Reprinted from The Washington Post