Sékou Touré : Révolution permanente et fascisme

Sékou Touré, Reponsable suprême de la révolution. Palais du Peuple, Conakry, 1972
Sékou Touré, Reponsable suprême de la révolution, haranguant la foule au Palais du Peuple, Conakry, 1972

Ceci est le 11è et dernier chapitre de l’ouvrage de Dr. Charles Diané Sékou Touré, l’homme et son régime. Lettre ouverte au Président Mitterand. Paris : Berger-Levrault, 1982. On peut également consulter la table des matières et les chapitres précédents.
Le ton et le contenu de l’ouvrage sont implacables et systématiques. A juste titre ! Dr. Diané fait écho au style et au rejet total de la dictature, formulés avec véhémence par Sako Kondé dans Guinée : le temps des fripouilles. Dr. Diané résume ici les frustrations et la réaction des Guinéens exilés à l’annonce de la visite du président Sékou Touré en France (Paris, Marseille, etc.) en 1982, à l’invitation de son homologue français, François Mitterand.
On sait peu de choses sur la vie privée de Dr. Charles Diané, notamment sur ses parents, sa famille, sa formation scolaire et universitaire. On ne trouve que des fragments sur son itinéraire professionnel dans la brochure Les Guinéens face à leur destin (Conakry : 1993, 67 pages).
Il rentre en Guinée en 1993.
En 1958, il fit partie des “jeunes médecins qui inaugurent l’hôpital Donka autour du Docteur Roger Najib Accar”. Celui-ci détenait aussi le portefeuille de ministre de la Santé dans le gouvernement semi-autonone de la Loi-cadre (1957-1958). A la veille du référendum gaulliste du 28 septembre 1958, le jeune médecin Diané battit “campagne pour le Non de Youkounkoun à Yomou.” Mais il s’exila tôt en France, en 1959.
“Après dix ans de pratique dans différents hôpitaux parisiens, il s’installe à Monrovia dans le cadre d’un contrat avec l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Il y ouvre le Service de Chirurgie du nouvel hôpital John F. Kennedy, qui sera détruit plus tard durant la guerre civile libérienne. Il crée également une clinique de 30 lits à Monrovia.
Condamné à mort par contumace par Sékou Touré en 1971, il obtient le statut de réfugié politique au Gabon en février 1972.
Dr. Diané milita dans les organisations estudiantines. Il fut le président-fondateur de l’Union Générale des Etudiants d’Afrique Occidentale (UGEAO), et le vice-président de la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France (FEANF).
En 1986, le gouvernement guinéen le présenta au concours d’Agrégation du Conseil Africain et Malgache de l’Enseignement Supérieur (C.A.M.E.S.). If fut admis et obtint par le fait un poste d’enseignement en Chirurgie générale à la Faculté de Médecine de Conakry (Arrêté n° 175/MEN du 13 mars 1987.
Tierno S. Bah

Dr. Prof. Charles Diané
Dr. Prof. Charles Diané

Révolution permanente et fascisme

« Mais reste l’ennemi qui toujours resurgit du plus profond de notre société, qui s’est appelé le nazisme, le fascisme. Quoi donc ?
L’esprit du pouvoir pour le pouvoir, l’impérialisme, la haine des autres et l’absence de respect d’autrui, l’esprit d’intolérance…
C’est cet ennemi-là qu’il faut continuer de désigner si l’on veut établir sur la surface de la terre une société plus juste. »
François Mitterrand, 25 juillet 1981
Mont-Mouchet (Haute-Loire)

Monsieur le Président, Sékou Touré a assommé notre peuple avec le mot révolution. Et malgré tous ses discours et toute sa piètre rhétorique abstraite le peuple ignore ce dont il veut parler exactement. Révolution, Démocratie et Socialisme sont des concepts fondamentaux dont se réclament tous les pays africains. Le mot Révolution a été utilisé par des marxistes et des non-marxistes, par des modernistes et des traditionnalistes, des monarchistes, des fascistes. C’est dire que chacun a défini sa Révolution et que ce mot recouvre des multitudes de situations.

Dans certains pays, la Révolution est un symbole permanent légitimant un régime ; dans d’autres pays, la révolution est un symbole adopté par un régime pour exprimer des intentions réformistes. Certains ont pu classer les débuts de Sékou Touré dans cette catégorie. C’est trop mal le connaître.

La révolution a même été adoptée par certains régimes militaires pour se justifier aux yeux de leurs peuples ; par d’autres comme symbole politique ou historique pour marquer leur lutte d’indépendance.
Qu’en est-il en fait de la Guinée de Sékou Touré?
Sa révolution est un instrument que lui seul a façonné pour mieux asservir notre peuple. Sa révolution permanente n’est qu’une tentative pour justifier une dictature qui n’a que trop duré. Elle est certes un symbole. Celui de son rêve de domination ; car pour lui ne compte ni peuple ni idéologie.

Hitler voulait conserver et améliorer sa race, qu’il croyait supérieure. ll ne recula devant rien pour parvenir à ses fins, y compris l’extermination et le génocide.

La révolution de Sékou Touré, que dis-je, sa soif du pouvoir n’est sous-entendue que par l’exhaltation d’une mini-race et sa prétention à créer un homme nouveau, inconditionnel, inculte, irresponsable, soumis parce qu’écrasé par sa machine d’oppression. Cet homme là, la Guinée n’en veut point. L’Afrique non plus. Car il n’est que le sous-produit de l’imagination démentielle du complexé qu’il est.

La révolution de l’État hitlérien faisait en sorte que seule naquît, grandît et procréat l’homme aryen sain obtenu par la sélection. La révolution de Sékou Touré qui s’y abreuve prône l’homme nouveau de Guinée, intellectuellement nivelé par la base et obéissant comme un automate à
ses ordres, ne connaissant de ce monde que ses récriminations stupides, ses slogans et son diktat.

Permettez-moi de rappeler ce portrait inoubliable :

« Il pouvait ainsi diriger sa propagande avec autant de sûreté que de cynisme et un mépris non déguisé pour les masses. A la violence et à la brutalité, il joignait une aptitude à la ruse, à l’hypocrisie, au mensonge, aiguisés par les rivalités et les discordes auxquelles son parti était sans cesse en proie. Il savait endormir son adversaire, jusqu’au moment où il pourrait s’en débarrasser…”

Qui ne reconnaît Sékou Touré en ce portrait ? C’est celui de Hitler par l’ambassadeur A. François-Poncet. Il ne s’agit, pour Sékou Touré, ni de révolution, ni d’éducation, ni d’idéologie, mais du hideux masque d’une technique de confiscation du pouvoir à son seul profit. Ses évocations hystériques d’un peuple uni, fier et invincible à jamais, s’attribuant ipso facto le “rôle d’avant-garde qui lui échoit en Afrique” et opposé à la plupart des gouvernements africains “qui n’ont pas un esprit responsable” ne sont que la version noire des idées chauvines que le monde entier a combattues.

Monsieur le Président, sa révolution, en se radicalisant, c’est-à-dire sa dictature, pour s’imbiber de violence, d’arbitraire et de destruction, cherche confusément une explication et une justification. En fait, il ne prône cette révolution permanente que pour maintenir l’agitation nécessaire au maintien de son pouvoir. Il ne parle de peuple uni que pour mieux le diviser et mieux asseoir sa dictature dans notre sang et notre misère. Son idéologie n’est que la force brutale et sa “méthode révolutionnaire” n’est que la violence. Car l’instrument, le support de ses ambitions, de sa piètre idéologie, son Parti-État, n’est qu’une machine de répression.

Des exégètes ont cherché à Sékou Touré dans toutes les directions des précédents ou des inspirateurs. Selon les opinions des auteurs il avait été présenté comme un authentique nationaliste africain, un révolutionnaire intransigeant, un réformateur idéaliste… On l’a placé dans le sillage de NKrumah ; on l’a comparé à Nasser ; on l’a dit inspiré par Marx avec une certaine dose de réligiosité ; on a vu en lui le Mao de l’Afrique, édulcoré toutefois par un certain manque d’envergure ; certains ont tenté une étude scientifique au travers de son abondante littérature conjoncturelle embrassant tous les sujets sans complexe, des mathématiques à la médecine en passant par l’histoire, la philosophie, la poésie et le droit.

C’est ainsi qu’on a pu trouver dans sa conception de l’État et ses objectifs sociaux un mélange du Leviathan de Thomas Hobbes, de L’Esprit des Lois de Montesquieu ; du Contrat social de Rousseau ; dans son idéologie, du Karl Marx ; dans sa technique organisationnelle, de Lénine et parfois du Trotsky.

Que n’a-t-on écrit au moment où le “non” du peuple de Guinée l’éclaboussait et honorait tous les peuples africains ?

Mais depuis 1964 et surtout 1971, il a été comparé à Trujillo pour ses techniques policières, à Bastista pour son recours au népotisme, à la corruption et à la torture ; à Hitler pour son racisme et sa propagande tendant au viol des consciences ; à Duvalier pour un certain mysticisme sacrificiel noir, son traditionnalisme rétrograde, son verbalisme pseudo-révolutionnaire, son mépris de la vie humaine et des façades juridiques comme fondement de la répression.

On voit bien qu’en définitive, il est inclassable, car, à bien y regarder, on ne trouve dans son action aucune continuité idéologique, aucune ligne directive donnée.

Monsieur le Président, Sékou Touré est, et a toujours été, un objet des circonstances et un esclave de son ambition, de son complexe de ne pouvoir faire état d’aucun diplôme et de son ressentiment contre tout ce qui est intellectuel. Il n’a cherché et ne recherche que le pouvoir ; pour lui et pour lui seul ; au mépris même du peuple qu’il invoque paradoxalement comme fondement et justification de sa politique.

Ce complexe l’amène aujourd’hui à sa vision délirante de tout posséder, de tout pouvoir faire et à sa prétention velléitaire à un leadership qu’il croit capable d’en remontrer aux meilleurs en Afrique et dans le monde.

Le Haïtien Leslie F. Manigat, essayant de définir Duvalier dans une plaquette parue en juin 1971, conclut qu’il fût comme dictateur une “espèce sui generis” [unique].

Il en est de même de Sékou Touré. Lui, qui, dans son obnubilation s’auto-intoxique en croyant avoir décroché la lune et s’être défmitivement fait une place dans la hiérarchie mondiale des idéologues. Non seulement il se déclare lui-même une “espèce sui generis”, mais il n’hésite pas à proclamer la prétendue notoriété mondiale acquise par cette espèce. Dès 1964, il dit en effet :

« La Guinée a réussi à dégager un ensemble de lois, de principes qui aujourd’hui, confèrent à son Parti une personnalité doctrinale reconnue par les différentes familles idéologiques et les divers régimes politiques qui existent de par le monde. »

C’est en fait cela sa hantise. Pour s’en convaincre et convaincre ses troupes de dévots il écrit n’importe quoi et parle de tout sans complexe. Il fera des alexandrins interminables sur son Parti ; il éditera un livre d’économie politique à sa manière pour usage dans les écoles guinéennes. Il redéfinira des formules algébriques pour agrémenter ses conférences. Il redéfinira pour “sa Jeunesse Africaine” aussi bien les équations intégrales que le cancer ou que les statistiques, un avocat, un diplomate sous forme de questions-réponses et de façon toujours succulente.

Tout cela, pour se laver de son complexe d’inculte et d’analphabète.

Pour asseoir son Parti et faisant fi de tout scrupule, nous l’avons vu passer d’une année à l’autre du concept de classe unique à celui de lutte de classe ; de la démocratie nationale intégrale au Parti sélectif et vice-versa.

Dans la tourmente de ses rêves successifs, nous l’avons vu aussi tour à tour insulter un chef d’Etat et le recevoir en grande pompe deux mois plus tard ; condamner un jour tel coup d’État et le montrer en exemple le lendemain ; immortaliser le nom de Ben Bella en lui dédiant tel institut et saluer Boumedienne en révolutionnaire après l’avoir insulté au cours d’un meeting à Kankan au cours duquel il l’avait accusé d’avoir assassiné Ben Bella ; intransigeant sur le principe de la non-intervention et envoyer massivement ses troupes en Sierra Léone ou au Libéria ou menacer d’intervenir militairement au Ghana ; proclamer un socialisme intégral et expulser l’ambassadeur d’U.R.S.S. ; porter le deuil du régime de Modibo Keita et envoyer un ministre résident auprès des militaires régnant au Mali ; proclamé la ligne de masse et entretenir les meilleures relations avec le Général Franco ; prôner la lutte anti-impérialiste et protéger les plus grands trusts internationaux… Que sais-je encore !

Nous pourrions multiplier les exemples à l’infini qui montrent combien peu il s’embarrasse de principes et de la parole donnée et par conséquent dans quel mépris il tient le peuple dont il se réclame.

Mais s’il apparaît sans principe, sans idéologie, il est et demeure profondément attaché à la conservation de son pouvoir ; cet objectif détermine toute son action et il y tend par tous les moyens et par chaque fibre de son âme.

S’il a depuis longtemps échoué dans son ambition maladive de jouer un rôle sur le plan international et surtout africain, il n’en continue pas moins à s’attribuer un rôle plus qu’historique et à mystifier les masses guinéennes avec des formules telles que :

« On ne dira jamais assez que si le P.D.G. n’avait pas, le 28 septembre 1958, pris la décision qu’il fallait, on n’eut pas parlé, aujourd’hui de l’O.C.A.M., ni enregistré l’existence de trente-sept États africains. »

Cest gros, mais c’est son genre.
Son image de marque, soigneusement entretenue par lui-même et par une propagande extérieure qu’il n’hésite pas à financer grassement, exige qu’il apparaisse solide et incontesté à l’intérieur.

Pour y parvenir, nous l’avons vu amener progressivement son Parti vers un absolutisme personnel grâce à un système bien rôdé au contact de la conjoncture intérieure, aujourd’hui consolidé et pour ainsi dire épanoui par le sang, la misère et la terreur généralisée.

De fait, il ne s’agit, depuis longtemps, ni plus ni moins que d’un Parti totalitaire manipulé par le dictateur pour qui ne compte plus que son pouvoir, et qui ne reculera devant aucun crime pour le conserver.
Monsieur le Président, vous avez vous-même défini en de nombreuses circonstances le phénomène totalitaire. Je préfère citer Raymond Aron, qui le caractérise ainsi :

  1. Le phénomène totalitaire intervient dans un régime qui accorde à un parti le monopole de l’activité politique.
  2. Le Parti monopoliste est ainsi animé ou armé d’une idéologie à laquelle il confire une autorité absolue et qui, par suite, devient la vérité officielle de l’Etat.
  3. Pour répandre cette vérité officielle, l’Etat se réserve à son tour un double monopole, le monopole des moyens de force et celui des moyens de persuasion. L’ensemble des moyens de communication (radio, télévision, presse) est dirigé, commandé par l’Etat et ceux qui le représentent.
  4. La plupart des activités économiques et professionnelles sont soumises à l’Etat et deviennent, d’une certaine façon, partie de l’Etat lui-même. Comme l’Etat est inséparable de son idéologie, la plupart des activités économiques et professionnelles son; colorées par la vérité officielle.
  5. Tout étant désormais activité d’Etat et toute activité étant soumise à l’idéologie, une faute commise dans une activité économique ou professionnelle est simultanément une faute idéologique. D’où, au point d’arrivée, une politisation, une transfiguration idéologique de toute les
    fautes possibles des individus et, en conclusion, une terreur à la fois policière et idéologique. JI va de soi que l’on peut considérer comme essentiel, dans la définition du totalitarisme, ou bien le monopole du Parti, ou bien l’étatisation de la vie économique, ou bien la terreur
    idéologique. Le phénomène est parfait lorsque tous ces éléments sont réunis et pleinement accomplis.

Monsieur le Président, le phénomène apparaît parfait dans le cas de Sékou Touré, même si nous contestons qu’il y ait derrière son action une quelconque idéologie. L’essentiel étant que lui en prescrive une aux masses ; et qu’il la leur impose.

Nous avons vu qu’au départ, il a opté pour une société homogène, avec une contradiction extrinsèque, le colonialisme. Après l’indépendance, l’hétérogénéité de cette collectivité fut une évidence. Alors, il a opté pour la lutte des classes. Non pas basée sur les dissociations sociales classiques, mais sur l’inconditionnalité à son Parti ; c’est-à-dire à lui-même. Ainsi, et sans demi-mesure, la classe dirigeante fut opposée aux autres.

Dès lors, cette classe de privilégiés substitua ses intérêts, dont le principal fut la conservation du pouvoir avec les avantages y afférents, à ceux des masses.

Il ne manque d’ailleurs pas une occasion de rappeler à ses agents qu’ils lui doivent tout. Au besoin en les humiliant. Des phrases comme celles-ci sont fréquentes et caractéristiques de son chantage :

« Nos cadres ne doivent pas oublier que c’est au régime guinéen qu’ils doivent leur promotion. »

Il indique ainsi de façon menaçante que ces cadres doivent surtout et avant tout être trempés des idées du Parti, les siennes, et s’inspirer à tout instant de ses principes et lui être fidèles :

« Le P.D.G. reconnait la lutte de classe comme la seule démarche dynamique et historiquement juste de la conquête et de l’exercice du pouvoir par le Peuple entier. »

Mais le pouvoir ne peut être à la fois aux mains d’une classe et aux mains du peuple entier.

Dans la confusion, la terreur policière, les liquidations physiques sommaires, les abus deviennent des actes commis au nom et dans l’intérêt du Peuple. L’Etat devient totalement irresponsable. Il est supplanté par le Parti qui, infaillible, cherche et trouve des boucs émissaires à tous les
malheurs du pays.

Ce Parti — en fait un clan — est mis à la place du peuple ; le Comité Central à la place du Parti ; le Bureau Politique National à la place du Comité Central ; le Secrétaire Général à la place du Bureau Politique National. L’on aboutit ainsi, au nom du peuple, au pouvoir absolu d’un seul. Cest le raisonnement classique maintes fois tenu par d’autres dictateurs.

Pour remplir sa mission, le Parti, donc son Secrétaire Général, utilise désormais trois moyens essentiels que le régime hitlérien a exploité à la perfection et qui achèvent de caractériser le P.D.G. comme un Parti totalitaire et Sékou Touré comme un fasciste : la propagande, un
verbalisme éducatif et prétendu révolutionnaire et la terreur camouflée sous le terme vague de vigilance.

Parler de la propagande de M. Sékou Touré, c’est en revenir à la description de la propagande fasciste telle qu’elle a été pratiquée pour étouffer les peuples. C’est parler d’une propagande qui ne s’embarrasse d’aucune bonne foi intellectuelle.

Une propagande qui tend à forger, dans la conscience de “l’homme masse” guinéen, des convictions inébranlables. Il s’agit de slogans élémentaires répétés à l’infini, diffusés par tout le réseau d’information, les mass-média sous contrôle strict du Parti, son Parti-État et donc lui-même.

Monsieur le Président, la foule, à force d’avoir été conditionnée, a acquis un automatisme bestial soigneusement entretenu par la terreur du quotidien. Aujourd’hui, dans le moindre village de Gumée, il suffit de
crier “gloire” pour que l’on vous réponde “au Peuple”. Il suffit de dire “le colonialisme” pour qu’une ménagère qui n’a jamais mis les pieds dans une école, ou bien un enfant qui n’a jamais vu un Blanc, ou bien encore un vieillard qui n’est jamai sorti de son village vous réponde “A bas”.

Cest d’autant plu grave que les affirmations mensongères répétées à longueur de journée, deviennent des versets chez des individus dont l’esprit est forcément moins ouvert aux données de politique guinéenne, africaine ou internationale. Cela est tellement vrai que les responsables de l’Etat et les individus dits cadres du Parti en ont fini par perdre complètement tout esprit critique et toute personnalité. Et en sont désormais à répéter à loisir la phraséologie creuse du “Guide”. Cela aussi est caractéristique d’un certain régime.

Après les déconfitures successives du régime et l’exil massif des populations qui ont ébranlé tous ses fondements, la reprise en mains des masses se fait à chaque fois plus énergique, plus impitoyable aussi ; la
propagande plus hargneuse avec cependant des slogans moins persuasifs. Dans cette phase de répression pure, la régression est générale et irréversible et bien peu de ces braves militants qui enfin s’interrogent, sont prêts à mourir pour lui et son régime.

Il n’en reste pas moins que pour lui, l’essentiel est que la masse marche sans connaître et sans comprendre, armée du verbe intolérant et vengeur du “guide suprême” qu’il s’est dit être.

Pour ce faire, le Parti entend agir en pofondeur sur les individus, forger et mettre à leur place des “personnalités”. D’où le nouveau slogan répété et affiché partout : la nécessité de former “l’homme Africain Nouveau” dont a besoin sa Révolution pour se pérenniser.

Monsieur le Président Mitterrand, aujourd’hui, la plupart de ses manifestations de rue sont précédées d’un groupe de tous jeunes enfants portant contre leur poitrine, comme un jouet, de tristes pancartes marquées : “P.D.G., ma foi.” Quant aux portraits du “Responsable Suprême” ils sont placardés aux carrefours à côté de ceux de Samory et autres, soulignés par des extraits grandiloquents et incompréhensibles de ses innombrables discours. Mais qu’importe. Les images frappent et marquent. En voici quelques-unes :

« La Révolution est une réalité sociale globale, multiforme, permanente et transcroissante. »
« La Révolution est le mouvement conscient et la conscience en mouvement. »
« Il faut cultiver l’esprit de respect du Peuple et de son Parti et le respect des prescriptions du Parti du Peuple. »
« La Révolution, c’est la morale suprême. »

Là comme ailleurs, il n’a rien inventé. Ses affiches rappellent d’autres affiches et d’autres tentatives de déshumanisation et de domestication de l’homme par l’homme. Sans jamais le succès escompté.

Dans ses tentatives de mouler la jeunesse guinéenne selon son modèle, il a transplanté des idées qui n’ont rien de commun avec l’esprit éclectique, tolérant et communautaire de notre peuple. Il a imposé ses pionniers, ses miliciens, ses agents, hommes et femmes, qui ont désorganisé notre société.

Pour la Jeunesse elle-même, dont il a réalisé dès ses débuts le rôle pour asseoir son pouvoir, rien ne sera négligé y compris des séries de conférences de séminaires san fin, d’activités orientées. Tout cela orchestré par le maitre-mot obscurantiste de Révolution. Tout cela imposé au besoin à coups de matraques. Sans succès.

Depui 1968, cet embrigadement qu’il appelle éducation est soustendu par cet “Homme Africain Nouveau” qu’il veut enraciner en Guinée, hypernationaliste, chauvin, traditionnaliste rétrograde ; coupé des réalités nationales et internationales, condamné à crier la Révolution et Sékou
Touré à propos de tout et de rien. Il parle aussi de dignité, de droiture et de fidélité au Peuple dont l’expression unique et sectaire est le Parti unique avec à sa tête lui-même, devenu par le fait l’idéal vers lequel tout doit tendre et pour lequel tout doit être sacrifié, y compris les vies humaines.

Cette morale se double de l’étranglement de toute liberté et de la liquidation de toute légalité.

Monsieur le Président, tout cela explique et justifie à ses yeux ce volet de notre dram national. La vigilance, c’est-à-dire, la terreur et la violence comme moyen de contrôle aux mains d’un Parti, d’un Gouvernement, d’un État réduit à un seul et même individu.

Dans le système diabolique de Sékou Touré, toutes les fractions du peuple dont se réclame pourtant son régime sont soupçonnées et font l’objet de sévices systématisés de la part de l’oligarchie tribo-familiale qui est en place. Je le cite :

« Vigilance à l’égard des “traitres, d’origine guinéenne installés en France et utilisés contre notre régime. »
« Vigilance à l’égard des étudiants envoyés dans les “pays amis, par le gouvernement guinéen lui-même. L’ambassadeur ou le chargé d’affaires sera le tuteur des étudiants et stagiaires résidant dans les pays où il représente la République de Guinée.
Cette tutelle se traduit par :
La tenue d’un fichier individuel des étudiants où figure avec les notes de l’école, tous les renseignements sur son comportement politique et sa vie sociale;
L’envoi trimestriel à la direction des Affaires sociales et culturelles de la Présidence, d’un rapport détaillé. » (Discours de Sékou Touré, prononcé à l’occasion de l’ouverture du Comité Central dans Horoya, du 21 novembre 1969)
« Vigilanc à l’égard des fonctionnaires :
“Pour la plupart leurs attitudes politiques ont toujours été incertaines et équivoques, donc jamais décisives ; nombre de ces fonctionnoires abouchés à des commerçants s’ingénièrent à développer leurs affaires au dépend de l’Etat populaire.” (Exposé de Keita Mamadi, Secrétaire permanent adjoint du BNP et Secrétaire d’État à l’Éducation Nationale. Horoya, du 17 octobre 1969)
« Vigilance à l’égard des cadres :
“Les seuls qu’on ait eu sous la main et dont nous avons vu l’attitude équivoque au moment de la lutte, cultivent une mentalité individualiste, bourgeoise et affichent publiquement leurs aspirations à la réussite et à la
richesse personnelles.” (Horoya, du 17 octobre 1969)
“Aujourd’hui riches grâce à l’indépendance, car leur tendance est l’installation d’une bourgeoisie nationale, l’abolition du commerce d’Etat et le retour au commerce privé ; car ils passent par tous les moyens pour contourner les lois et dispositions prises pour consolider le commerce d’Etat. Et les différents systèmes de trafic mis en place par eux de connivence en cela avec certains fonctionnaires de l’Etat ont pour objectif de conclure à l’échec du commerce d’Etat.” (Horoya, du 17 octobre 1969)
« Vigilance à l’égard des commerçants transporteurs :
“qui sont de véritables embryons de la petite-bourgeoisie ; ils sont méfiants et pour cause, à l’égard de la Révolution, ce sont des couards : la Révolution leur inspire une réelle crainte. Et c’est pour cette raison que pour briser dans l’oeuf toute leur velléité de réactionnaires à moitié rassasiés et à moitié affamés, il faut radicaliser la Révolution et les faire vivre en permanence dans cet état de terreur.” (Horoya, du 17 octobre 1969) »
« Vigilance à l’égard des planteurs : “cette couche qui utilise les travailleurs salariés, des ouvriers agricoles, rêve réellement de s’enrichir.” (Horoya, du 17 octobre 1969)
« Vigilance à l’égard de la paysannerie :
“une classe hétérogène où il y a à distinguer les propriétaires des moyens rudimentaires et archaïques de production (daba, houe, etc.), les éleveurs, les ouvriers agricoles ; les premiers vivent largement et même ont tendance à exproprier les autres des meilleures terres et à les exploiter en leur louant, à des prix exagérément élevés, les tracteurs qu’ils ont acquis grâce à l’effort du Parti. Celle catégorie de nouveaux riches, ne devant sa richesse qu’au Parti, devient de moins en moins réceptive aux idées, mais se voit contrainte de rejoindre les rangs de la Révolution.” (Horoya, du 17 octobre 1969)

Que reste-t-il en Guinée pour mériter la confiance de Sékou Touré. La classe ouvrière. Or, nous dit encore l’idéologue principal de son parti, son beau-frère Keita Mamadi, à propos de la classe ouvrière : “cette classe est réduite du point de vue numérique et du point de vue de la sphère géographique ; du reste, ajoute-t-il, dire que la classe ouvrière est la plus révolutionnaire en soi que de la paysannerie, voilà une affirmation qui ne peut pàs acquérir notre adhésion.”

Ainsi donc, voilà un gouvernement, le sien, un Parti, le sien et un État, le sien qui, tout en répétant san arrêt qu’ils bénéficient de l’adhésion du peuple guinéen, confessent publiquement qu’ils ne peuvent compter sur aucune des couches constituant ce même peuple.

On peut ainsi dire de Sékou Touré, ce que Krouchtchev dit de Staline :

« L’interprétation que donnait Staline au mot vigilance avait transformé notre univers en un asile d’aliénés où chacun se voyait encouragé à la recherche des actes délictueux inexistants perpétrés par tous les autres. »
(Krouchtchev, Souvenirs, page 269.)

Cette méfiance et cette suspicion généralisées ont atteint plus d’une fois des sommets révoltants. Depuis le procès de janvier 1971, qui a vu les condamnations arbitraires à mort et les pendaisons, il a continué à sévir. Par des arrestations massives à travers tout le pays et dans tous les secteurs de la société, il a décapité son Parti, son État et son armée en accusant grossièrement tous ses collaborateurs d’hier qui devinrent ses victimes d’un jour, jetées en pâture à ses foules excitées par sa propagande haineuse.

Je l’ai dit et je le répète ici. Du 29 juillet 1971 au 3 octobre 1971, ont défilé quotidiennement, nuit et jour, dans tous les dialectes, pour accuser de tous les maux, près de vingt anciens ministres ou secrétaires d’État, plus de dix gouverneurs de région, plus de dix médecins et spécialistes, tout l’État-Major de l’armée guinéenne, des dizaines de hauts fonctionnaires, directeurs de banque, directeurs d’entreprises nationales, de cabinets ministériels ; des ingénieurs, des techniciens de tout gabarit, des agents de la Sécurité, de la police, de la gendarmerie, des bureaux entiers des sections du Parti comme Kankan et des centaines de citoyens innocents. Ce fut un monstrueux scandale et aussi un affreux drame à l’échelle de la Nation.

Après avoir transformé le Conseil National de son Parti en Tribunal Suprême en 1969, et tué trente Guinéens, aprè avoir transformé sa prétendue Assemblée Nationale en un autre Tribunal Suprême en janvier 1971, condamné à mort quatre-vingt douze citoyens et assassinés plus d’une soixantaine d’innocents, il a voulu transformer le peuple guinéen tout entier en complice de ses crimes dans une vaste mascarade radiophonique sans que, comme d’habitude, aucun des accusés n’ait comparu devant aucune instance autre que les tortionnaires à sa solde.

Le monde entier sait aujourd’hui qu’il s’est agi d’un montage grossier dans des salles de tortures et de déshumanisation dont les plans sont connus et les sites répertoriés à travers le pays.

Cette vaste opération n’avait pour unique but que l’élimination systématique de tous les cadre afin de le livrer à quelques jeunes déclassés, bandits notoires, hommes de main obscurs constituant désormai un nouvel appareil politico-policier d’encadrement entièrement et défmitivement à sa solde ; lui qui les a éduqués et modelés au sein de son Parti sans que jamais ils n’aient vu ni connu autre chose que son régime et vénéré
d’autre dieu que lui-même.

Le peuple, après les arrestations massives de juin-juillet 1971 et à la suite de ce procès nouveau genre, a été cent fois éprouvé dans sa chair et dans le sang de ses fils et filles. Le calvaire a continué, tous les jours plus grand.

Il a continué, depuis ce tournant caractéristique de ses crimes, à accuser notre peuple et à tenter de l’anéantir fraction par fraction. Il a continué aussi à canaliser ce qui lui restait d’énergie dans les mailles d’un parti unique, devenu Parti-Etat, toujours plus répressif, toujours plus
inhumain et toujours plus inéfficace, jusqu’à la faillite actuelle.

Sa “Révolution” menée dans les pleurs et les cris a depuis longtemps sombré dans le totalitarisme. Et les mots dont se gargarise son diktat pour perpétrer sa dictature ne trompent plus personne. Les Guinéens ont vu le bout du tunnel. Les revirements de Sékou Touré n’y feront rien.

Rien, y compris cette visite en France, ne peut désormais ni le réhabiliter ni le sauver.

Rien, pas même votre caution, ne lui conférera la moindre crédibilité.

Sékou Touré, François Mitterrand et le P.S.F.

Sékou Touré, Edgar Faure, Francois Mitterand, au 3e congrès du Rassemblement Démocratique Africain, Bamako, septembre 1957
Sékou Touré, Edgar Faure, Francois Mitterand, au 3e congrès du Rassemblement Démocratique Africain, Bamako, septembre 1957

Ce document contient le 9ème chapitre de l’ouvrage de feu Docteur-Professeur Charles Diané intitulé Sékou Touré, l’homme et son régime. Lettre ouverte au Président Mitterand. Paris : Editions Berger-Levrault. 1982, 106 pages.
Tierno S. Bah

“Mensonges et insolence au dehors Sékou Touré, François Mitterrand et le Parti Socialiste Français”

Dr. Prof. Charles Diané
Dr. Prof. Charles Diané

Du même auteur La FEANF et les grandes heures du mouvement syndical étudiant noir

Sections précédentes dans cette série :
Sékou Touré et son régime
• La loi-cadre de juin 1956. La Guinée et le référendum de septembre 1958
• Le non de la Guinée en 1958 et le dilemme de Sékou Touré
• Les espérances de l’indépendance de la Guinée et la trahison de Sékou Touré

Sékou Touré : Gouvernement par le Complot et le Crime
Constitution de façade, violation des Droits de l’Homme et perversion de la démocratie
Pseudo-socialisme et anti-impérialisme de façade, à l’ombre des trusts, dans un pays à la dérive
Mystification et mensonge en dedans

« Il est temps que la gauche française ouvre les yeux sur ce qui se passe à Conakry …
Traiter le plus grand parti de ce pays de “Parti de la Souillure Française” et François Mitterrand de “nouvel Hitler” est tout à fait dans le style du personnage qui écrase, sous sa poigne, plus de quatre millions de Guinéens. »
Jean Lacouture
Le Matin, 9 juillet 1977

Monsieur le Président,
Il existe de très nombreux exemples de l’agressivité de Sékou Touré et de son insolence dans les relations entre Etats. Depuis un quart de siècle, les humiliations subies, par notre peuple, ne se comptent plus, du fait de ses mensonges, de ses volte-face et de son opportunisme.

Je n’insisterai pas sur les relations franco-guinéennes. Cest le plus long conflit de décolonisation que la France a connu si ce n’est ni le plus coûteux ni le plus sanglant. Vous en connaissez les péripéties et le dénouement n’est pas pour demain, même si la réconciliation a été entrevue depuis 1975.

Elle est l’oeuvre de nombreux intermédiaires qui ont joué des rôles plus ou moins importants. Des syndicalistes français et en particulier des leaders de la C.G.T. et du Parti Communiste français, dont M. Séguy ont réussi à créer un climat favorable au dialogue. En septembre et en décembre 1974, il a obtenu de Sékou Touré la libération de trois détenus de nationalité française.

Vous même aviez montré, en novembre 1972, le chemin de ce dialogue particulier pour arracher, au plus fort de la tourmente, trois Français injustement détenus par Sékou Touré.

« Il m’est arrivé, comme à d’autres, d’user de l’amitié pour panser certaines plaies, corriger certains jugements, adoucir certaines sentences et il m’est arrivé d’être écouté. »

Cette phrase est écrite par vous-même 1.
Mais c’est un Français, André Lewin, camouflé en fonctionnaire international qui s’est révélé, après vous et quelques autres encore comme André Bettencourt, qui s’est occupé du dossier franco-guinéen dans son ensemble, et qui a mené à bien la reprise des relations en juillet 1975.
Il est évident que c’est grâce à la patience, au tact et aux concessions que la France a faites, que les choses sont ce qu’elles sont.
En aucun cas le peuple de Guinée n’a été concerné par ces relations en dents de scie qu’il n’a jamais voulu. La susceptibilité de Sékou Touré, ses accusations mensongères et son caractère irascible et violent ont été pour beaucoup dans la dégradation de relations que les Guinéens voulaient dès le départ excellentes.

Ainsi insolences et mensonges ont dominé des rapports qui auraient pu être des plus corrects dans l’intérêt de nos peuples. Il n’en fut rien et il n’en est rien. Au lieu d’insister sur le caractère insolent et mensonger du régime de Sékou Touré, à propos des relations franco-guinéennes, je préfère m’attarder sur vos rapports et ceux de votre Parti avec lui. Cest un chapitre auquel vos amis, moins tenus par les intérêts d’Etat, sont très sensibles depuis le comportement grotesque et proprement inqualifiable de Sékou Touré à votre égard et à leur égard, et son immixtion ouverte et inadmissible dans la campagne électorale aux côtés de votre adversaire d’alors.
Il faut reconnaitre que votre élection a été un véritable coup dur pour le Dictateur de Conakry.
Plus de deux semaines après votre élection, le 10 mai 1981, Sékou Touré, malgré les pressions de son entourage et celles de ses diplomates, n’avait envoyé aucun message à Paris. Une preuve s’il en faut, de la confusion qu’il fait entre l’État guinéen et sa propre personne.
On pensait que le Président guinéen, prompt en retournements, opportuniste à souhait, avait décidé d’aller jusqu’au bout de sa lutte contre le “Parti de la Souillure Française”? qu’il avait décidé de se ranger dans le camp des battus du 10 mai et de boire jusqu’à la lie les conséquences de la visite de son ministre des Affaires étrangères en pleine campagne électorale et ses prises de position inopportunes en France, d’assurer jusqu’au bout ses prises de position contre vous et votre Parti.

Nous extrayons de la déclaration de Sékou Touré devant le Comité Central du Parti Démocratique de Guinée, le 10 juin 1977, le passage suivant (Horoya, n° 2279) :

« … Mitterrand fera financer par Houphouët ses prochaines élections en France. Tout cela est beau, mais nous avons à l’avance pitié du Peuple français s’il devait désigner un tel homme comme premier responsable de ses destinées. Il le regretlerait très tôt. »

Nous soulignons ces prophéties du dieu Sékou Touré.
Le 10 mai 1981, les Français vous ont élu à la présidence de la République française. Contrairement à votre prédécesseur, Valéry Giscard d’Estaing, qui, avant son avènement à la magistrature suprême en 1974 n’avait pas une grande expérience politique de l’Afrique, vous êtes, Monsieur le Président, dans le landerneau politique de votre pays, un des meilleurs connaisseurs de l’Afrique, de ses problèmes et de ses hommes.
Vous avez été en effet ministre de la France d’Outre-Mer de juillet 1950 à mars 1951 dans le cabinet de René Pleven.
Dans votre livre Ma part de vérité, vous écrivez, à propos de ces mois passés rue Oudinot :

« Mon passage au ministère de la France d’Outre-Mer a été l’expérience majeure de ma vie politique, dont elle a
commandé l’évolution. »

Je soulignerai comme élément essentiel de la vie politique africaine de l’époque, la rupture entre le groupe parlementaire du R.D.A. 2 et celui du P.C.F., due en partie à votre rencontre avec Houphouët ; les parlementaires R.D.A. allaient désormais siéger sur les mêmes bancs que votre formation de l’U.D.S.R. (Union Démocratique et Socialiste de la Résistance). Vous avez participé, en septembre 1957, à l’important congrès du R.D.A. tenu à Bamako où vous avez pu prendre le pouls du nationalisme africain. Vous avez dit après ce congrès :

« Il nous faut choisir désormais entre la politique de l’intégration, la politique de la fédération ou l’indépendance. »

Nous savons que ce fut un gouvernement socialiste, celui de Guy Mollet, qui fit approuver la fameuse Loi-Cadre du 23 juin 1956 ou Loi Defferre, du nom de votre actuel ministre d’Etat.
Monsieur le Président, vous êtes donc un “vieux routier” de la politique africaine et un bon connaisseur des hommes ; surtout les plus anciens : Léopold Senghor, avec qui vous siégez à l’Internationale Socialiste, Houphouët-Boigny, l’ancien président du R.D.A. et aussi Sékou Touré de Guinée, alors proche collaborateur de Houphouet.

L’examen des rapports entre le Parti Socialiste Français et le Parti Démocratique de Guinée, montre que ceux-ci peuvent être confondus avec les rapports entre Sékou Touré et vous-même.

Ces relations ont eu deux étapes :

  • L’étape de l’harmonie jusqu’en 1977
  • L’étape orageuse depuis 1977

Nous ne savons pas, bien sûr, ce que la raison d’Etat leur réservera par de-là les ressentiments réciproques qui paraissent s’estomper.
Après le référendum de 1958, les quelques rares “amis” de Sékou Touré en France se trouvaient dans les rangs de la gauche et des syndicats. Vous en étiez. Dans votre ouvrage “Le coup d’État permanent”, vous soulignez, au sujet de notre pays :

« De Gaulle ne tolère que les libertés qu’il octroie. Du coup, la Guinée fut chassée du paradis gaulliste ; on coupe ses crédits, on aveugla ses fenêtres sur l’Occident. »

Vous faites ainsi vôtre la thèse selon laquelle l’échec de la politique de Sékou Touré est dû en partie au racisme gaulliste et à celui de ses épigones africains. Vous, qui passiez, déjà à l’époque, pour le leader de l’opposition en France, vous alliez, durant cette période, faire deux ou trois visites dans notre pays, essayant à titre personnel de faire délivrer quelques prisonniers français et condamnant même, au cours d’un important meeting à Conakry, la tentative de renversement de Sékou Touré en novembre 1970 et le rôle que la France y aurait joué. En retour, nous
avons en mémoire la grave entorse à la courtoisie diplomatique doublée de la gaffe politique que constitua, en 1965, l’ingérence du dictateur guinéen dans les affaires intérieures françaises lors de votre duel avec le Général de Gaulle : entre les deux tours de l’élection présidentielle, il vous envoya un télégramme de soutien. Ce ne fut d’ailleurs pas une bonne chose pour vous. On peut dire que durant toute cette période, vous avez été un fervent partisan des thèses guinéennes, même si vous vous rendiez compte que le lamentable échec de Sékou Touré n’était pas dû seulement au barrage gaulliste, mais aussi et surtout à l’incurie du pouvoir guinéen, au “génocide” des cadres, au pillage et à l’arbitraire. Sans compter “l’exercice solitaire du pouvoir”, ce mal que vous n’avez jamais cessé de dénoncer chez De Gaulle, Pompidou et Giscard d’Estaing , ce mal qui a poussé Sékou Touré a devenir “responsable suprême” de tout.

A partir de 1976, les relations se dégradent entre vous et vos partis. Peut-on dire que cette brouille allait de pair avec le flirt officiel entre la Guinée et la France ? C’est difficile à affirmer, mais toujours est-il que les analystes ne se font pas défaut de relever le parallélisme entre les deux
événements. Cette évolution allait aboutir à une brouille éclatante.

A l’origine de cette brouille, deux éléments :

  1. L’adoption par le P.S.F., lors de la préparation du congrès de Nantes , en juin 1977, d’une proposition de résolution condamnant les atteintes aux droits de l’homme en Guinée (torture dans les prisons, absence des détenus lors des procès, exécutions sommaires, etc.).
  2. La violente campagne du P.D.G. contre le P.S.F. et votre personne qui s’en suivit.

Les attaques du P.S.F. contre les atteintes aux droits de l’homme en Guinée s’inscrivaient dans une politique de dénonciation de tous les régimes dictatoriaux, aussi bien en Afrique que dans les autres continents, l’Amérique Latine, en particulier. Il faut souligner que l’opinion française était déjà sensibilisée par les conditions de détention dans le goulag guinéen, grâce à la parution de Prison d’Afrique, l’ouvrage de Jean-Paul Alata, socialiste français, ayant choisi de vivre en Guinée. Alata, miraculé des prisons guinéennes, révélait au monde ce que nous, Guinéens, savions déjà, le traitement infra-humain infligé à des milliers d’innocents, hommes et femmes ; grâce aussi à un document objectif et précis sur les prisons guinéenn , publié par des patriotes en exil et comportant plus de trois cents noms et le détail des exactions de Sékou Touré.
Pour Sékou Touré, vous auriez dû interdire la condamnation de son Parti par le P.S.F. Il croyait que tous les partis étaient à l’image du P.D.G., une organisation au service d’un homme. Le fait donc que vous n’aviez pas levé toute critique contre lui équivalait à une trahison.

Et voici que Sékou Touré entre en transes et met en batterie tout son arsenal de la dénonciation, de la calomnie et des insultes contre vous-même qu’il vilipende et le P.S.F. qu’il n’appelera plus désormais que “Parti de la Souillure Française”.

Sékou Touré, en particulier dans une violente adresse aux Guinéens le 10 juin 1977, fait un étalage malheureux de son ignorance, prend toutes les libertés avec votre vie privée et étale son art morbide de la délation et de l’amalgame.

Il déclare entre autres : “L’ami intime de M. François Mitterrand est le Général Moshé Dayan d’Israël. C’est son ami intime.” Il confondait Moshé Dayan et l’ancien sénateur français Georges Dayan (décédé en 1979) effectivement votre ami intime et votre “confident des bons et des mauvais jours”. Dayan et vous, on le sait, vous êtes connus au régiment au début de 1940 et l’un des premiers actes de Mitterrand Président a été de se recueillir sur la tombe de Dayan. Sékou Touré fait également un amalgame mensonger entre le P.S.F. et les autres formations socialistes qui existaient avant lui. Il ignore que vous n’avez commencé à militer au P.S.F. que lors de sa fondation au congrès d’Epinay en 1971, et que vous n’avez jamais été membre de la S.F.I.O. (Section Française de l’Internationale Socialiste). Sékou Touré n’en a cure. Il prêche avec pertinence le faux pour discréditer l’adversaire. Il ment sans vergogne pour étayer sa thèse. Il affirme que vous cherchiez “à le renverser”.

  • En recrutant des mercenaires : “Voici ce moment arrivé. Ils sont en train de recruter des mercenaires. Pas plus tard que le mercredi, ils étaient en réunion à Paris. Ils veulent envoyer aux États- Unis même une délégation pour demander à des groupes capitalistes de financer certaines
    actions, avec l’idée que le Gouvernement guinéen serait renversé.” (Horoya, n° 2279.)
  • En mobilisant une prétendue loge maçonnique : “… l’histoire tournait autour de la loge maçonnique. Nous allons vous apprendre que c’est là une des raisons de l’offensive du P.S.F. contre la Guinée : Senghor est franc-maçon, Houphouët est franc-maçon, Mitterrand est franc-maçon. Ils appartiennent à la même loge, le Grand-Orient… Voilà que la Loge met en branle ces hommes contre la Guinée.” (Horoya, n° 2279.)
  • Ou bien en faisant des sacrifices humains contre lui : “L’on sait également qu’en Côte-d’Ivoire il y a la Mare aux Caïmans où les sacrifices humains s’effectuent régulièrement. Et qui sait si M. Mitterrand n’a pas assisté à ces cérémonies funèbres au bord de la mare.” (Horoya, n° 2279.)

Le simple honneur des gens nous dicte de ne pas ressortir la bordée d’injures et les insanités prononcées par le dictateur guinéen contre vous et votre parti. Mais comme l’a écrit Jean Lacouture, dans Le Matin du 9 juillet 1977 :

« Contre l’atroce oppression là-bas, contre la honteuse complicité ici, il est temps que la gauche française, celle en tout cas qui ose dire que l’esclavage des Africains est aussi odieux que celui imposé aux Tchèques ou au Chiliens, crie la vérité. »

Aujourd’hui, cette gauche a les moyens et l’appui du peuple français et celle des Guinéens pour que la vérité des atrocités du pouvoir de Sékou Touré et la vanité de sa politique éclatent aux yeux de tous. Si Sékou Touré a pu traiter le plus grand parti de France de “Parti de la Souillure Française”, et vous même, François Mitterrand de “nouvel Hitler”, c’est fort de la complicité et du soutien du pouvoir d’alors qui a tout fait pour livrer notre pays au grand capital français et multinational en jetant une épaisse chape de silence sur ses exactions, ses malversations ct ses mensonges.

Vous avez dit le jour de votre prise de pouvoir, que le grand
vainqueur du 10 mai 1981 était l’Espoir. Celui de millions de Français, mais aussi d’hommes pour qui la France devra jouer, surtout en Afrique, son rôle de défenseur de la liberté, de la justice et du progrès.

Je résiste à l’envie de rappeler quelques-unes des insolences que Sékou Touré a proférées contre vous, le Parti Socialiste Français et la France. Ce genre de rappel ne sied pas dans pareille lettre. Mais je sais que vous et tous vos amis avez en mémoire ces appels hystériques de Sékou Touré à la haine et cette mobilisation, déclenchée par le régime guinéen contr v us et votre Parti.

Cet épisode dramatique et plutôt triste des relations de notre peuple avec le peuple français est caractéristique de la folie mensongère et agressive qui a abouti à l’isolement de notre pays en Afrique et dans le monde.

Notes
1.  In “L’exemple que la France pourrait donner aux Africains”, France-Soir du 31 janvier-1er février 1971.
2.  R.D.A. : Rassemblement Démocratique Africain.

Sékou Touré : Mystification et mensonge en dedans…

Du même auteur La FEANF et les grandes heures du mouvement syndical étudiant noir

Sections précédentes dans cette série :
Sékou Touré et son régime
• La légende et la vérité
• La loi-cadre de juin 1956. La Guinée et le référendum de septembre 1958
• Le non de la Guinée en 1958 et le dilemme de Sékou Touré
• Les espérances de l’indépendance de la Guinée et la trahison de Sékou Touré

Sékou Touré : Gouvernement par le Complot et le Crime
Constitution de façade, violation des Droits de l’Homme et perversion de la démocratie
Pseudo-socialisme et anti-impérialisme de façade, à l’ombre des trusts, dans un pays à la dérive

Président Sékou Touré décerne une médaille au Président Houphouët-Boigny. Conakry, 1962
Président Sékou Touré décerne une médaille au Président Houphouët-Boigny. Conakry, 1962
Les Président Sékou Touré et Léopold Senghor à Conakry, 1960
Les Président Sékou Touré et Léopold Senghor à Conakry, 1960

Voici le 8ème chapitre de Sékou Touré, l’homme et son régime. Lettre ouverte au Président Mitterand. Paris : Editions Berger-Levrault. 1982, 106 pages, par feu Docteur-Professeur Charles Diané.
Tierno S. Bah

Dr. Prof. Charles Diané
Dr. Prof. Charles Diané

Mystification et mensonge en dedans…

« Ce qui nous paraît plus inquiétant pour la Guinée et pour l’Afrique c’est que Sékou Touré, dont l’imagination est fertile, invente et fabrique ce qu’il veut, quand il veut et contre qui il veut. »
Laurent Dona Fologo, Ministre Ivoirien de l’Information
Fraternité Matin, 29 septembre 1973

  Monsieur le Président, que Sékou Touré gouverne également par le mensonge n’a jamais fait de doute pour personne. Les exemples ne manquent point de l’assurance avec laquelle il a menti au peuple de Guinée. Il n’est que de voir son immense roman feuilleton plein de dollars, de S.S. Nazis, de “Cinquièmes colonistes” et de crimes. Des
hommes à sa dévotion, devenus ses bêtes noires ; il n’est que d’entendre les présentateurs hystériques de sa radio dérouler les bandes magnétiques extorquées à des malheureux pour savoir qu’il s’agit de documents préfabriqués pour les besoins de leurs procès. Ses amis d’hier, parias d’aujourd’hui, il les a tous faits par le mensonge. Il leur fait porter par le mensonge, le lourd fardeau de sa propre faillite.

Tous ces officiers supérieurs, tous ces ministres, tous ces gouverneurs, tous ces cadres inconditionnels de son parti auraient donc été au courant de tous les “complots, y auraient participé’ ; manipulés les uns et les autres par des puissances avec lesquelles il entretient parfois les meilleures relations ; qui le nourrissaient et polissaient son image à l’extérieur. Allons donc ! si tous ces gens étaient au courant de tous ces prétendus complots, c’est tout simplement que lui-même avait pensé, organisé et fait exécuter ces “complots”. S’il est vrai qu’ils ont reçu un seul sou, ce serait celui de la corruption ; l’argent du peuple qu’il a seul dilapidé et qu’il continue de gaspiller pour que ses machinations apparaissent plus vraisemblables. S’ils ne furent que ses complices d’un jour, ils furent ses victimes de toujours car il en avait fait, dès le début, les agents serviles de sa personne.

Cependant, Monsieur le Président, ses mensonges ne passent qu’à travers le rideau de frayeur et de terreur qu’il nous a imposé. Mais ce pouvoir charismatique qu’il veut incarner est maintenant trop ruisselant du sang de nos frères. Il est démasqué par les mensonges mêmes dont il veut en faire le support. Je ne peux résister à l’envie d’en évoquer quelques-uns.

Je laisse de côté les très nombreuses histoires mensongères et grotesques qu’il raconte en de longs discours et dont il a gavé notre peuple pour enraciner l’idée qu’il détient un pouvoir surnaturel et que sa prétendue révolution est l’incarnation de ce pouvoir.

L’Afrique elle-même, trop souvent réceptive à ses thèses a toujours été trompée par la forme qu’à voulu donner aux faits l’imagination diabolique de Sékou Touré. Ainsi a-t-elle souvent choisi de voler au secours de son pouvoir contre nos intérêts, même lorsque son mensonge, répété avec persévérance et entêtement n’apparaissait jamais que comme un mensonge. Ainsi en fut-il de la solidarité qu’il obtient en novembre 1970 et de bien d’autres complots qu’il a montés contre notre peuple.
Mais la technique éprouvée du mensonge et des affirmations gratuites de Sékou Touré, ses mises en scènes théâtrales, son maniement vicieux de l’affabulation, de la dissimulation, de la substitution et de l’amalgame ne trompe plus que ceux qui veulent bien se voiler la face.
Le 26 septembre 1973, les Présidents Félix Houphouët-Boigny et Léopold Sédar Senghor recevaient un télégramme de Sékou Touré dans lequel celui-affirmait une fois de plus avoir constitué un “dossier concernant de nouvelles agressions contre la République de Guinée avec la complicité des colonialismes portugais, français, israélien, de l’Afrique du Sud et de la République Fédérale Allemande, ainsi qu’avec la participation irréfutable des Présidents  Senghor et  Houphouet-Boigny — Stop. Dénonciations Présidents Léopold Sédar Senghor et Félix Houphouët-Boigny absolument fondées. Stop”.

L’accusation était très claire et Sékou Touré avait pris soin d’envoyer pour information le même télégramme aux présidents du Niger, du Togo, du Gabon, du Dahomey [Bénin], de la Haute-Volta, de la Mauritanie et du Mali.

Ainsi fut déclenché un autre épisode des relations dramatiques créées entre notre peuple et ses voisins par Sékou Touré. En fait, tout cela n’était que mensonge.

Pour tout comprendre, vous me permettrez de citer longuement le Ministre de l’Information de la Côte-d’Ivoire le 29 septembre 1973, dans le quotidien  Fraternité-Matin.

« La nouvelle crise de rage de M. Sékou Touré serait provoquée, selon lui, par la préparation d’un autre “complot” visant à renverser son régime et à éliminer sa personne. Ce nouveau “complot” qu’il aurait découvert à la suite de la saisie du procès-verbal d’une fameuse réunion tenue le 12 mai 1973 à Genève par les responsables de l’opposition guinéenne à l’étranger, serait encouragé et financé par les Présidents Senghor (150.000 dollars) et Houphouët-Boigny (80.000 dollars). M. Sékou Touré aurait saisi nos deux Présidents de ce fameux procès-verbal de réunion dont personne n’aura jamais vu ni l’original ni même la photocopie. Et c’est le silence observé par Dakar et Abidjan devant sa démarche qui aurait provoqué sa nouvelle folie dans laquelle il associe Allemands, Portugais, Français, Israéliens et Sud-Africains rassemblés pour le renverser. Avouons que le tyran de Conakry doit être bien fort pour que sa chute mérite un tel déploiement de force !
Quoiqu’il en soit, l’accusation de M. Sékou Touré ne résiste à aucune analyse sérieuse. Ce qui nous paraît plus inquiétant, pour la Guinée et pour l’Afrique, c’est que, ou bien M. Sékou Touré, dont l’imagination est fertile invente et fabrique ce qu’il veut, quand il veut et contre qui il veut ; ou bien, connaissant ses faiblesses, ses informateurs le mènent en bateau, prenant plaisir à assister à ses crises de delirium où le ridicule se mêle à la bassesse la plus crasseuse.
C’est qu’en réalité, les vraies causes de l’affolement de Sékou Touré se trouvent ailleurs. Le potentat de Conakry ne pouvait donc attendre la fin de notre enquête, puisque son calcul était fait, son plan diabolique arrêté, le fameux procès-verbal de la soi-disant réunion de Genève n’étant qu’une pure machination, une création de son imagination criminelle pour semer, une nouvelle fois, la confusion et la discorde dans notre Afrique qui cherche, au contraire, à s’organiser sur des bases solides pour hâter son développement.
Comme on le voit, ces personnes si dispersées, à la date indiquée, ne pouvaient tenir ensemble aucune réunion à Genève. Et c’est à partir du faux document de cette rencontre imaginaire que le dictateur de Conakry a déclenché son opération satanique, rassemblant, dans le même élan de folie furieuse, accusations et calomnies des plus ridicules et des plus inimaginables.
Ainsi que l’ont noté tous les observateurs au “Sommet” d’Alger, il fallait au despote de Conakry, incapable de quitter un seul jour son trône où le tiennent ses crimes et le sang des martyrs guinéens, justifier aux yeux de ses amis “révolutionnaires” et du monde entier, son absence du seul forum international où il aurait pu se fendre le gosier à loisir … Même l’insistance de son ami Castro, dépêché à Conakry, n’y fit rien.… Alors, il fallait des cibles : les honorables présidents du Sénégal et de la Côte d’Ivoire, qui ont aggravé leur cas en renforçant depuis un an les relations entre Dakar et Abidjan, étaient tout trouvés d’où cette curieuse affaire de nouveau “complot” et de soutien aux Guinéens en exil.
Sékou Touré n’échappera pas au verdict de l’Histoire, ni à celui de Dieu.
Le flot de sang innocent qu’il ne cesse de répandre sur le sol guinéen au nom de je ne sais quelle “révolution” ne cessera de le troubler. Qu’il songe à la fin terrible de Néron ! »

Ces quelques passages sont significatifs. Ils caractérisent Sékou Touré comme en témoigne la mise en scène grotesque qu’il a faite contre vous Monsieur le Président à l’occasion de la publication d’un document sur les camps de concentration guinéens et votre parti qu’il a traité de “Parti de la Souillure Française” et de “Parti de la Pourriture Française”.

Chapitre précédent :   Pseudo-socialisme et anti-impérialisme de façade à l’ombre des Trusts dans un pays à la dérive

A suivre

Sékou Touré : pseudo-socialisme, faux anti-impérialisme

Président Sékou Touré et le Gouverneur de l'Etat de New York, Nelson Rockefeller, admirent le masque Nimba des Baga de la Basse-Guinée au Musée des Arts primitifs, New York City, octobre 1959 (Source : John H. Morrow. First American Ambassador to Guinea, 1959-1961)
Président Sékou Touré et le Gouverneur de l’Etat de New York, Nelson Rockefeller, admirent le masque Nimba des Baga de la Basse-Guinée au Musée des Arts primitifs, New York City, octobre 1959 (Source : John H. Morrow. First American Ambassador to Guinea, 1959-1961)

Du même auteur La FEANF et les grandes heures du mouvement syndical étudiant noir

Sections précédentes dans cette série :
Sékou Touré et son régime
Sékou Touré : Gouvernement par le Complot et le Crime
Constitution de façade, violation des Droits de l’Homme et perversion de la démocratie

Ceci est le 7ème chapitre de Sékou Touré, l’homme et son régime. Lettre ouverte au Président Mitterand. Paris : Editions Berger-Levrault. 1982, 106 pages, par feu Docteur-Professeur Charles Diané. L’auteur y exprime  l’opinion de la communauté guinéenne et d’une partie de l’opinion publique française, opposées au rapprochement franco-guinéen. Lancé par Valéry Giscard d’Estaing, ce processus fut poursuivi par François Mitterand.
Tierno S. Bah

Dr. Prof. Charles Diané
Dr. Prof. Charles Diané

Pseudo-socialisme et anti-impérialisme de façade à l’ombre des Trusts dans un pays à la dérive

« Nous avons besoin des investissements occidentaux en général et des Etats-Unis en particulier.
Sékou Touré, New York, 29 juin 1982

 Est-il besoin, Monsieur le Président, de démasquer une fois encore l’imposture de Sékou Touré, quand il parle de Socialisme ?

Pour beaucoup de dirigeants en Afrique, le socialisme est présenté au moins comme un programme de développement, que ce Socialisme soit doctrinaire, éclectique et basé sur la paysannerie communautaire, réformiste ou militaire. Qu’il exprime le refus du colonialisme, la politisation des masses ou l’intégration nationale.
Tous ces socialismes (il y en a d’autres) s’accommodent mal de la médiocrité et ne fleurissent pas sur la paupérisation qui caractérise le régime guinéen. Ils expriment des exigences morales dont il n’a jamais fait preuve. Le socialisme de Sékou Touré postule la régression générale par la liquidation des cadres ; la promotion de ses nervis ignares dans les différents rouages de l’Etat pour mettre et maintenir le pays à sa botte.

Nous en voyons bien le résultat. Lorsque Sékou Touré exprime ses espérances, ce ne sont que celles des trusts capitalistes qui constituent des Etats dans l’Etat. Car dans sa folie anti-impérialiste, il ne lui est jamais arrivé de toucher le moindre cheveu de ces gens-là.

Nous avons déjà dit et vu qu’il ne découvre à travers la Guinée que des agents des impérialistes français, américains, allemands et même africains ; qu’il a déterré panout des mercenaires, des S.S. Nazis, des individus qui s’accusent tous d’avoir fauté et d’avoir servi “l’impérialisme”. Nous attendons encore qu’il traduise devant le Peuple les agents des grandes compagnies exploitatrices de nos richesses. Nous saurions au moins à quelles conditions et quelles ristournes Sékou Touré empoche.

Car nous n’avons entendu jusqu’à présent que ses agents à lui, ses ministres, ses gouverneurs, ses hauts fonctionnaires, ses chefs militaires, etc. Tous, des hommes qu’il a hissé à la tête de son Parti et de son État. Si donc ils furent agents d’un impérialisme, cet impérialisme ne peut être que le sien. L’autre impérialisme, celui qu’il prétend clouer au piloris avant de l’enterrer, est aujourd’hui son seul recours car ses “complots”, ses procès et ses récriminations n’ont pas empêché un seul minéralier d’emporter son chargement de bauxite de la Guinée vers l’Amérique ou l’Europe.

Les accents guerriers de Sékou Touré constituent paradoxalement la meilleure garantie et la meileure sécurité pour ces capitalistes. Son souci majeur est leur protection car ils sont aujourd’hui, avec l’arbitraire et la terreur, les seuls supports de son régime.

Monsieur le Président,
Vous savez qu’après avoir reçu David Rockfeller à Conakry comme un chef d’État en février 1982, Sékou Touré s’est rendu en personne à un séminaire organisé par ce dernier en juin à New York, à l’intention des investisseurs éventuels en Guinée.

David Rockefeller
David Rockefeller

Après avoir exprimé sa ”profonde gratitude aux honorables représentants des Centres économiques et financiers des Etats-Unis, d’Europe, du Japon et du Canada”, il a défini sa contribution dans la “coopération avantageuse” qu’il a proposée à ses partenaires : “Nos ressources minmales, agricoles et énergétiques, la pleine garantie donnée aux investissements étrangers, la stabilité politique nécessaire au plein succès de tels investissements et les disposittons souples offertes par nos autorités et enftn les grands bénéfices qui peuvent être réalisés dans notre pays.” Il a ensuite affirmé que la “Guinée a, actuellement, la plus grande part des investissements américains par habitant en Afrique à l’exception des pays exportateurs de pétrole” et a conclu par ce cri du coeur :

“Nous avons besoin des investissements occidentaux en général et des Etats-Unis en particulier.”

Peut-on être plus clair ? Est-il besoin d’ajouter quelque chose à cette confession et à cette porte ouverte à l’impérialisme ?

On pourrait croire qu’il ne s’agit là que de l’évolution récente d’un régime contraint au “changement”, d’un régime acculé et qui n’a pas d’autre choix.

Il n’en est rien, Monsieur le Président. Aussi loin que l’on remonte dans le pouvoir de Sékou Touré, on retrouve cette constante : il prêche pour la solution (socialiste) la plus dure tout en se gavant du capitalisme le plus sectaire, le plus pilleur et le moins social.

Ainsi, le 17 juin 1971, pendant que les agents de son impérialisme faisaient la chasse à ceux qu’il voulait éliminer sous le prétexte de servir l’autre impérialisme, voici ce que déclarait son godillot Keita NFamara, ministre et membre de son Bureau Politique National depuis un quart de siècle, à l’ambassadeur “d’un pays ami” :

« Le peuple de Guinie apprécie hautement la compréhension qu’il a toujours trouvée auprès de votre pays et se félicite du concours qu’il lui prête corutammmt. »

L’unique journal du pays, Horoya, qui rapporte la cérémonie, précise que Keita N’Famara a chargé le diplomate d’être “l’interprète des sentiments de reconnaissance de notre part à son peuple et de la volonté du peuple guinénn et de son Gouvernement de préserver et d’accroître les bons rapports entre eux et nous”.

De qui et de quel pays s’agissait-il ? Chacun l’a deviné. Il s’agissait de S.E. Albert W. Sherer Jr., ambassadeur des U.S.A. en Guinée qui venait de signer un accord d’assistance des U.S.A. à la Guinée comprenant :

« L’importation dans notre pays de la farine de blé, du riz, du coton, de l’huile de soja et de l’huile de coton pour une valeur de un milliard cent soixante-six millions de francs guinéens pour l’année 1971. »

Depuis 1971 et bien avant, les rapports du socialisme de Sékou Touré et de l’impérialisme américain ont toujours été de ce genre ; très bons.

Voilà le vrai sens de sa révolution socialiste, quel que soit par ailleurs l’habit que lui fait son verbe acerbe.
Aujourd’hui encore, il vit des cadeaux et des livraisons de produits alimentaires par l’agence américaine “Food for Peace”. Je ne vous imposerai pas de chiffres. Vous les connaissez.
Quelques semaines après cette cérémonie que nous avons rappelée, il arrêtait l’ambassadeur Bangoura Karim, qui avait négocié ce cadeau auprès de “ses amis” américains, sous prétexte qu’il était leur agent et qu’ils lui avaient donné, à lui et à ses acolytes, plus de six millions de dollars pour renverser le régime guinéen. Nous avons déjà dit ce qu’il en était.

Les Etats-Unis et leurs alliés connaissent bien les cris et les récriminations anti-impérialistes de Sékou Touré. Us savent que tout cela ne les concerne pas car ils sont de ceux qui continuent à financer, mieux à alimenter son régime. Ils savent qu’avec lui, leurs intérêts, les intérêts de l’impérialisme, sont en d’excellentes mains, celles de “son socialisme”. Tout au moins jusqu’au moment où ses sévices et ses crimes n’avaient pas encore crevé le mur de silence et d’indifférence des Nations car, pour eux comme pour tous, le vase est plein. S’il se voilent les yeux, c’est pour continuer à exploiter en silence notre minerai et maintenir une présence dont Sékou Touré est le meilleur garant.

Celui-ci l’a montré en novembre 1977 lors du voyage de Robert MacNamara en Guinée. Pendant deux heures trente, il a crié son allégeance au capitalisme international tout en inondant son auditoire de formules confuses sur la dignité. Et en tendant ses deux mains pour recueillir le fruit de sa soumission.

Le socialisme de Sékou Touré n’est qu’un néo-stalinisme qui sert d’écran à la plus grande concentration capitaliste que notre pays ait connue 1. Ce socialisme là ne se préoccupe ni de développer le pays, ni de résoudre aucun des problèmes des populations guinéennnes.

Bien au contraire ; à la dérive depuis un quart de siècle, jamais notre pays n’a été aussi près de la catastrophe. Sékou Touré n’a rien réalisé en vingt-cinq ans de pouvoir qui soit digne des potentialités de notre pays et du dynamisme de notre peuple.

La capitale Conakry est, à l’image du pays, en ruines, sans eau, sans électricité, noyée d’immondices; un tas de vieilles batisses pré-coloniales le long de rues défoncées. Depuis 1958, Sékou Touré n’a construit aucun hôpital, aucun centre administratif, aucune école, aucun établissement, aucun ensemble urbain qui soit digne de nos sacrifices à son pouvoir.

Pire, le legs de la colonialisation est totalement tombé en ruines. Tous les observateurs sont d’accord pour attribuer la responsabilité de l’échec guinéen au seul régime qui a toujours donné la priorité au politique sur l’économique, aux fausses promesses sur les possibilités réelles, au verbiage et aux discours interminables, aux rassemblements exaspérants sur l’effort réel de renouveau, sur le travail productif.

La solution des problèmes les plus élémentaires de la vie quotidienne tourne au cauchemar pour tous les Guinéens. Tous les ans, Sékou Touré prêche l’autosuffisance. Tous les ans, la Guinée importe plus de produits alimentaires que l’année précédente. Chacun sait que les possibilités du sol guinéen sont considérables et à même de combler tout déficit en céréales.
Chacun sait aussi que la Guinée est l’un des rares pays africains dont le réseau hydrogaphique offre de réelles possibilités d’affranchissement de toute dépendance énergétique.

J.-C. Pomonti 2, dans une série récente de deux articles cite une “grande banque étrangère” qui résume ainsi la situation de la Guinée :

« La Guinée reste l’un des pays les plus pauvres d’Afrique. Les productions agricoles n’ont pas toujours retrouvé le niveau de 1958. La collectivisation et le maintien des prix aux producteurs à un faible niveau favorisent la contre-bande. »

De retour de Conakry, un autre journaliste français 3 a écrit à la même époque :

« Le Système d’encadrement et d’organisation de la production, qu’il est convenu d’appeler socialiste, n’a réussi nulle part en Guinée. Dans la brousse, les paysans pratiquent une économie de subsistance et les fermes agropastorales où vont travailler 10.000 étudiants sont un fiasco.
Faute de devises et d’entretien, les usines, rares, manquent de pièces détachées. Quant aux fonctionnaires mal payés qui affichent un zèle de façade en se proclamant “prêts pour la révolution”, la plupart d’entre eux ont perdu l’habitude du travail. »

Monsieur le Président, ce que voient et disent les observateurs est en-dessous de la vérité et de la réalité vécue par les Guinéens. Depuis 1960, l’agriculture, pour ne prendre qu’un exemple, est à l’origine de toutes les réunions et de tous les congrès du Parti-Etat de Guinée. Elle occupe la plus grande place dans tous les plans de développement lancés à la face de notre peuple par le régime de Sékou Touré. Ainsi, le dernier plan en date, le plan quinquénal 1981-1985 adopté en décembre 1980,mprétend consacrer le tiers de son budget au secteur agropastoral, soit 2,120 milliards de francs français sur un total de 6.400 milliards.
Ces chiffres laissent évidemment rêveur.

Mais à Conakry, on sait qu’il ne s’agit que de chiffres et on ne se fait aucune illusion sur les résultats qui ne différeront en rien de ceux des autres plans dans lesquels l’agriculture représentait “la priorité des priorités”.

Concernant l’industrie, en dehors des trusts de la bauxite dont nous avons parlés, il n’existe pratiquement plus rien dans un secteur pour lequel les lignes directrices de la politique de Sékou Touré ont été les suivantes avec une constance désarmante, malgré les échecs répétées des innombrables replâtrages :

  • des promesses et des intentions érigées en programme national
  • la mystique du verbe et du faste aux dépens du travail
  • l’irrationalité dans la conception des unités de production et la précipitation dans leur réalisation
  • la dimension extravagante et publicitaire de nombreuses entreprises
  • l’incapacité d’élaboration de solutions fiables
  • l’évolution dans un ghetto économique et l’inexistence de toute perspective d’exportation.

Monsieur le Président,
Comme le montre bien la citation que nous faisons en tête de ce chapitre, Sékou Touré est parfois le meilleur censeur de ses propres errements et de la société désarticulée qu’il tente d’ériger depuis un quart de siècle dans un siècle dans notre pays.
Cest cela aussi, le facisme. Tout en monopolisant le pouvoir aux mains d’un individu, il s’arroge le droit, sans vergogne et sans honte aucune, de trouver un bouc émissaire aux malheurs du peuple qu’il écrase de son carcan et de son incapacité.

L’histoire récente de notre pays est remplie d’exemples de ministres, de hauts fonctionnaires, de grands cadres techniques et d’officiers supérieurs, adulés la veille et donnés en holocauste à des foules abusées et chauffées à blanc pour cacher la responsabilité du “guide”, sauvegarder son “infaillibilité” et maintenir son charisme ; déshonorés puis immolés à la vindicte, à l’indignation et à la révolte des populations que le dictateur mystifie par des discours haineux et moralisateurs répétés jusqu’à l’extase.

Je ne vous prendrai qu’un exemple parmi beaucoup d’autres mais qui montre comment Sékou Touré, responsable unique de la gestion du pays depuis un quart de siècle trouve périodiquement d’autres coupables à la faillite de cette gestion.

Au terme du plan triennal en 1964, la misère était totale en Guinée, la nourriture introuvable. Le peuple, mobilisé, inventorié, sectorialisé et quadrillé depuis six ans se retrouvait face à une administration déjà déliquescente sinon totalement inexistante, des agents omnipotents du Parti et de l’Etat, qui avaient institutionnalisé le trafic et le népotisme.
Devant la grogne populaire, Sékou Touré désigna d’autres responsables, renforça le secteur étatique au détriment de toute initiative privée et édicta sa fameuse loi-cadre du 8 novembre 1964 qui marque l’une des étapes les plus noires de la descente aux enfers de notre pays. Une loi dont les douze points devaient être “le bréviaire du parfait militant” et avaient pour but de mettre définitivement en selle un régime en péril. Sékou Touré profita du désarroi des populations pour démasquer un ennemi imaginaire : “L’opportunisme, le racisme, l’exploitation et l’oppression deviennent les caractéristiques des rapports entre certains dirigeants indignes et nos masses laborieuses.”
Pour lui, les responsables de la catastrophe nationale étaient “certains éléments féodaux, les réactionnaires non reconvertis à la morale révolutionnaire qui se recrutent parmi les commerçants et les responsables politiques et administratifs… hauts fonctionnaires, directeurs et employés des sociétés et des entreprises d’état, les membres dirigeants des Comités, des sections, des fédérations qui se livraient au trafic”.

L’occasion lui était ainsi donnée de dénoncer un autre complot fabriqué de toutes pièces, d’immoler à ses foules quelques hauts cadres du Parti et de l’Etat et d’arrêter une masse innombrable de pauvres citoyens.

« En se rénovant, dira-t-il, notre Parti entend redevenir le Parti des incorruptibles. »

Dix-sept ans après, en novembre 1981, Sékou Touré est au pouvoir depuis près d’un quart de siècle. Le “Parti des incorruptibles” est devenu Parti-Etat. Sékou Touré est devenu “le stratège suprême”, le “guide”, “l’infaillible soleil de nos destinées”. Il garde une main de fer souillée de sang sur le pays. Il a informé, formé et réformé à loisir. Il a arrêté, torturé et assassiné à souhait. Il emprisonne à volonté, légifère sans partage ; fait et défait les fortunes de chacun et de tous à travers un parti et un Etat tout à sa dévotion.

Il a liquidé, dans le sang et dans les larmes “l’ennemi intérieur”, des hommes fidèles parmi les fidèles. Il contrôle le pays, du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest. L’ennemi extérieur, “l’impérialisme et ses agents”, les “apatrides guinéens et leurs maîtres”, sont cloués au pilori par une propagande haineuse et une diplomatie aussi mesquine qu’incapable.

Pendant quinze ans le responsable suprême a analysé, restructuré, supprimé ou radicalisé comme il le voulait. En un mot, dix-sept ans après l’échec, puis les décisions de 1964, le pays, plus que jamais à la botte du tyran, est encore au bord de l’abîme.
Que dit-il pour expliquer une fois de plus nos malheurs ?  Quelle catégorie désigne-t-il à la vindicte des populations ?
“Des anti-guinéens agissant tant à partir d’un certain pays européen (sous-entendez la France) que certains pays l africains (la Côte-d’Ivoire et le Sénégal).” Il en appelle une fois encore à la lutte pour “la vraie indépendance du peuple guinéen contre le colonialisme et le néocolonialisme” et à “la liquidation systématique des fléaux sociaux que constituent l’alcoolisme, la drogue, la dépravation, la corruption”.

Après un quart de siècle de pouvoir, si Sékou Touré n’a réussi à régler aucun des problèmes guinéens, il a fini, de son propre aveu, par plonger notre pays dans la drogue, la corruption et à faire des Guinéens un peuple de dépravés.

Aux mêmes causes, les mêmes effets. La Guinée, en 1981, dérivait toujours. Après la débacle de notre agriculture, littéralement laissée en jachère, la main-mise sans partage des trusts et des multinationales sur nos ressources minières, la dixième Conférence Economique Nationale venait de décider la mise à mort de l’O.C.O.F.I. (Office de Coordination Financière de l’Industrie), monstre créé tambour battant sur les cendres d’autres monstres bureaucratiques, et qui avait été présenté comme la suprême trouvaille pour sortir le pays du marasme.

L’économie guinéenne a été cotée à 262 dollars par habitant avec un taux d’accroissement négatif à la conférence des Pays les Moins Avancés (PMA) à Paris.

Ramenés au nombre d’habitants et au potentiel de notre pays, ces chiffres plaçaient la Guinée parmi les sept pays les moins développés du monde.

Devant ce gâchis général dans lequel se débattait notre pays, l’indifférence et le discrédit qu’il suscitait partout, son absence de toutes les concertations africaines et internationales, Sékou Touré n’a pas trouvé mieux que de dénoncer “les cadres véreux du Parti-Etat”, sa société de délinquants et la crise de moralité qui sont le fruit exclusif de son régime et de déclencher une nouvelle chasse à l’homme pour mieux se faire plébisciter pour un quatrième septennat, après avoir rempli une fois de plus ses geôles de citoyens innocents.

Monsieur le Président,
Il apparaît tous les jours, depuis toujours que l’anti-impérialisme de Sékou Touré n’est qu’un bluff. Il ne continue à l’évoquer que comme un évangile destiné à maintenir son charisme et une image fanée d’homme de gauche, qu’un fascisme camoufflé sous un pseudo-socialisme, a depuis longtemps estompée puis effacée.

Il est grand temps que l’on se rende compte de ce que Sékou Touré représente.
Il est temps que l’empire de désolation et de misère qu’il couve depuis un quart de siècle soit exorcisé. Il est temps que son pseudo-socialisme fait de haine, de démagogie et d’insolence soit dénoncé comme le cancer qu’il représente désormais au coeur de cette Afrique de l’Ouest qui n’aspire qu’à vivre en paix.

Nous craignons aussi que les générations qui ont grandi entre ses griffes n’aient été définitivement étouffées par sa politique obscurantiste. Nous craignons qu’elles ne sachent plus ce que sont la démocratie, la dignité et la liberté.
Nous craignons que cette jeunesse ne grandisse comme le sous-produit de son régime autarcique, sectaire et totalitaire et n’ignore à jamais les notions élémentaires d’humanisme et d’universalisme, qui caractérisent le vrai socialisme.
Nous craignons que la haine et les oeillères mises à leur éducation ne leur permettent plus l’ouverture aux valeurs réelles de la science et de la technologie.

Nous craignons enfin que Sékou Touré n’atteigne son objectif inavoué de perpétuer la balkanisation linguistique et la perversion des moeurs dans notre pays, et fasse des Guinéens des débiles intellectuels et des irresponsables à la remorque du reste de l’Afrique.

Nous craignons que tout cela n’arrive derrière la fumée d’un socialisme et d’un anti-impérialisme qui ne sont que les masques d’un régime de dictature caractérisée dans un pays ruiné.

Notes
1. Il s’agit en particulier des complexes miniers de la bauxite, dont :

  • la bauxite de Fria, depuis 1957, usine d’Alumine de Kimbo, Compagnie internationale pour la production d’Alumine. Association de f Élat guinéen (49 %)avec un consortium de
    sociétés occidentales Frialco (51%), dont les membres sont ; Noranda Aluminium (Canada), Aluminium Pechiney (France), British Aluminium, Alusuisseet V. Aluminium Werke (R.F.A.)
  • une voie ferrée de 145 km sur Conakry
  • La Compagnie des Bauxites de Guinée (CBG), depuis 1973 associant l’OFAB (Etat guinéen avec 49 %) et le Consortium des sociétés occidentales Halco (51 %) comprenant Alcam (Canada), Alcoa, Martin Marietta (Etats-Unis), PUK (France), V. Aluminium Werke (R.F.A.) et Alumetal (Italie)
  • 138 km de voie ferrée jusqu’à Kamsar
  • 8.000.000 de tonnes de bauxite par an
  • L’Office de Bauxites de Kindia (Débélé) Société de  droit guinéen. En fait financé par l’U.R.S.S. 98 km de voie ferrée jusqu’à Conakry. Commencée en 1974, production de 250.000 tonnes par an de bauxite. 90% de cette production va en U.R.S.S. pour amortir la dette guinéenne envers ce pays.
    2. Jean-Claude Pomonti, “La Guinée assagie” et “Dictateur au nom du peuple”. Le Monde,  7 et 8 juillet 1982.
    3. Yves Béheret, envoyé spécial à Conakry. Le Figaro, 25 juin 1982.

Chapitre précédent :  Constitution de façade, violation des Droits de l’Homme et perversion de la démocratie

A suivre

Sékou Touré : Droits violés, démocratie pervertie

Scène de torture au Camp Boiro, années 1970-72. Source: Association AVRE (Aide aux Victimes de la Répression en Exil)
Scène de torture au Camp Boiro, années 1970-72. Source: Association AVRE (Aide aux Victimes de la Répression en Exil)

Du même auteur La FEANF et les grandes heures du mouvement syndical étudiant noir

Sections précédentes dans cette série :
Sékou Touré et son régime
Sékou Touré : Gouvernement par le Complot et le Crime

Cette livraison contient le 6e chapitre de Sékou Touré, l’homme et son régime. Lettre ouverte au Président Mitterand. Paris : Editions Berger-Levrault. 1982, 106 pages, par feu Docteur-Professeur Charles Diané. La publication réfletait l’opinion de la communauté guinéenne et d’une partie de l’opinion publique française, opposées au rapprochement franco-guinéen. Lancé par Valéry Giscard d’Estaing, ce processus fut poursuivi par François Mitterand.

Alpha Condé, le candidat du R.P.G. à l’élection présidentielle de 2010 avait proclamé son intention de prendre la Guinée là où Sékou Touré l’avait laissée, c’est-à-dire un pays de jungle qui gémit sous la loi de la force, et qui ignore la force de la loi. Après un  second tour truqué, abitrairement et illégalement différé, il s’est fait  “démocratiquement élire” président. Depuis lors, il a tenu parole. Et le bilan, passé et présent, de sa gouvernance est éloquent. Il se réduit à une tentative délibérée — mais vaine — de replonger le pays dans “la dictature caractérisée” (L.S. Senghor) de Sékou Touré. Qu’on en juge : la violence verbale, physique et létale, l’attaque planifiée par lui-même contre sa résidence en 2011, le déni de justice et le procès téléguidé du Général Nouhou Thiam et de ses co-accusés — sans oublier ceux qui sont morts de torture —, l’autocratie, le culte de la personne, l’obsession minière, la négligence de l’agriculture, de la santé et de l’éducation, le népotisme, la coterie para- ou pseudo-conjugale, la médiocrité, l’incompétence, la mendicité étatisée, la corruption, la criminalité, l’insécurité, les rançonnements routiers, l’impunité, etc.
Plus de cent citoyens ont violemment péri dans des manifestations publiques pacifiques. Banalisés, les attentats et les assassinats sont monnaie courante. En voici une liste partielle :

  1. Aissatou Boiro, Directrice nationale du Trésor, assassinée en novembre 2012 à Conakry
  2. Amadou Oury Diallo, chef du protocole motorisé de l’UFDG, assassiné le 19 septembre 2014 à Conakry
  3. Thierno Aliou Diaouné, ministre dans la Transition de 1010, assassiné en février 2015 à Conakry
  4. Mohamed Ghussein, cadre des finances
  5. Chérif Diallo, journaliste, disparu depuis juillet 2105
  6. Elhadj Mohamed Diallo, journaliste, tué en février 2016

Note. A l’exception de M. Ghussein — dont le père ou l’oncle fut fusillé au Camp Boiro en 1971 — les cinq autres victimes sont Fulɓe-Halpular. Ce n’est pas là un fait du hasard.

En toute impunité ! Face à un système judiciaire inféodé à la volonté cynique du chef de l’Etat. Rédigé en 1982, le titre de ce chapitre va comme un gant, et son contenu s’applique à la lettre, au régime du “Professeur” Condé.
Tierno S. Bah

Dr. Prof. Charles Diané
Dr. Prof. Charles Diané

Constitution de façade, violation des Droits de l’Homme et perversion de la démocratie

« Si on veut avoir une politique efficace, il faut s’en tenir aux droits élémentaires de l’homme :droits de ne pas être assassiné, de ne pas être torturé, de ne pas être soumis à la question, de ne pas disparaître, d’avoir la liberté d’aller et venir…
Pour la Guinée, entre autres, il est certain que la violation permanente des Droits de l’Homme, entrave la reprise des relations. »
Jean-Pierre Cot, Ministre de la Coopération et du Développement. Jeune Afrique, n° 1126 du 4-08-1982.

Vous savez, Monsieur le Président, que depuis le 2 octobre 1958, date d’accession à l’indépendance de notre pays, près de trois millions de Guinéens ont tout abandonné, famille, titres, meubles, immeubles, biens divers et souvenirs pour fuir le camp d’oppression et de tyrannie qu’est devenue la Guinée. Ils ont tout abandonné sauf l’espoir de leur retour sur la terre natale. Car Sékou Touré a fini par transformer le pays en un vaste champ clos pour ses crimes, en un camp de concentration où la plus élémentaire des libertés humaines est abolie et où la violation flagrante de la constitution est quotidienne.

Aisaatou Boiro, directrice nationale du Trésor, assassinée le 9 septembre 2012 à Conakry
Aisaatou Boiro, directrice nationale du Trésor, assassinée le 9 septembre 2012 à Conakry

Le 10 novembre 1958, a été promulguée une constitution qui a été révisée en octobre 1961. Sans être un modèle du genre, elle reconnaissait aux citoyens toutes les libertés fondamentales.
Après son élection pour un quatrième septennat le 9 mai 1982, Sékou Touré a fait adopter une deuxième constitution qui n’est rien d’autre que les statuts du Parti Démocratique de Guinée, parti unique au pouvoir.
Après l’accession de notre pays à l’indépendance, Sékou Touré n’a eu qu’une hâte, anéantir les prérogatives de l’État pour l’abatre au profit d’un Parti tout puissant. Cette tendance au pouvoir absolu remonte aux débuts de son action politique.
En 1957, lorsqu’il n’avait qu’une infime parcelle de son pouvoir d’aujourd’hui, voici ce que lui écrivaient les responsables de la section de Mamou 1 de son parti unique, sous la signature de ses compagnons Pleah Koniba et Sékou Camara, disparu depuis dans sa trappe mortelle :

« L’élément principal de notre victoire (aux élections à l’Assemblée Territoriale) a été et reste notre foi inébranlable. La flamme de cette foi de l’amour du pays doit être maintenue en n’instituant pas une dictature au sommet, par la participation des organismes du parti aux décisions de celui-ci. » 2

La section de Mamou vola en éclats. Ses membres furent menacés et dispersés à travers le pays, après que Sékou Touré les eut remplacés par des hommes à sa botte. Ses amis l’avaient déjà classé comme un “dictateur au sommet”. Cétait mal le connaître que de lui dire certaines vérités malgré ses professions de foi réitérées.

Lire R.W. Johnson. “The Parti Démocratique de Guinée and the Mamou ‘deviation’”
— T.S. Bah

Un autre de ses compagnons fera la triste expérience de “la critique ouverte” plus de dix ans après ; le malheureux Magassouba Moriba, qui sera assassiné honteusement en janvier 1971 .

Tierno Aliou Diaouné, ancien ministre, assassiné le 6 février 2015 à Conakry.
Tierno Aliou Diaouné, ancien ministre, assassiné le 6 février 2015 à Conakry.

Monsieur le Président, je vous ai montré la valeur que Sékou Touré accorde à l’individu dans son système de gouvernement par le complot.

Ce sont ses propres amis américains, qui, révoltés par ses méthodes, ont démystifié son régime devant la Ligue Internationale des Droits de l’Homme et l’O.N.U. Voici ce que disent en particulier quatre anciens ambassadeurs des U.S.A., en Guinée sur ce régime qu’ils connaissent bien :

« … Parmi les droits de la Déclaration universelle des droits de l’homme qui ont été et sont encore violés d’une manière abusive en Guinée, et sur lesquels des preuves ont été réunies, nous avons :

  • Le droit à toute personne d’être libre et en sécurité et de ne pas être arrêtée, détenue ou exilée arbitrairement …
  • Le droit d’être considéré comme un être humain devant la loi, droit à un procès juste et public par un tribunal indépendant et impartial, pour déterminer ses droits et ses obligations et toutes accusations criminelles portées contre lui.
  • Le droit, quand il est accusé d’un délit criminel, d’être présumé innocent jusqu’à ce qu’on le prouve coupable selon la loi prescrite dans un procès public pour lequel il a obtenu routes les garanties nécessaires à sa défense.
  • Le droit à un effectif dédommagement des actes visant les droits fondamentaux qui lui ont été accordés par la constitution et par la loi …
  • Le droit de ne pas être soumis à un traitement ou châtiment cruel, inhumain ou dégradant…
  • Le droit de ne pas subir la discrimination raciale et la discrimination fondée sur l’origine nationale…
  • Le droit de protéger sa vie privée, sa famille, son foyer et sa correspondance contre toute ingérence arbitraire et contre toute atteinte à son honneur et à sa réputation…
  • Le droit d’entrer et de sortir du territoire, le droit à jouir de sa nationalité et le droit de ne pas en être privé…
  • Le droit de ne pas être dépossédé de ses biens…
  • La mère et l’enfant ont droit à une assistance et à des soins particuliers…

En conclusion, le tribut de la souffrance humaine dû au meurtre, à la torture, à la famine, au racisme et à la séparation des familles est inestimable, les organes des Nations Unies sur les Droits de l’Homme, sont l’unique recours pour arrêter les crimes perpétrés contre les Guinéens dans les prisons des Camps Boiro, Kindia et autres à travers la Guinée. C’est leur dernier espoir de croire qu’ils n’ont pas été abandonnés par l’humanité et que leur appel à la justice ne sera pas étouffé par la règle de la terreur instaurée par Sékou Touré. »

Lire le Mémorandum des quatre premiers ambassadeurs Américains en Guinée au Secrétaire général de l’ONU.
— T.S. Bah

Chérif Diallo, journaliste-reporter d'Espace TV, porté disparu à Conakry depuis le 23 juillet 2015
Chérif Diallo, journaliste-reporter d’Espace TV, porté disparu à Conakry depuis le 23 juillet 2015

Quand on sait que les auteurs de ce rapport sont des Américains qui ont été au service de Sékou Touré et de leur pays, on comprend le poids de telles accusations. C’était en juin 1977.
En octobre et décembre 1971, puis en janvier 1972, la Commission Internationale de juristes a dénoncé ce qu’elle a appelé en termes très mesurés “l’effondrement de la légalité en Guinée”, à propos de la suppression de la profession d’avocat en Guinée.

A la suite de la condamnation de son régime par la Ligue Internationale des Droits de l’Homme et de la transmission par cette même ligue au Secrétaire Général des Nations Unies, le 8 juin 1977, du dossier des violations flagrantes des Droits de l’Homme et des libertés humaines fondamentales en Guinée, quelles contre-preuves, quelles explications, ou quels démentis Sékou Touré a-t-il apportés jusqu’à ce jour, en dehors des déclarations récriminatoires de ses émissaires, l’insolence et l’hystérie caractérisées de ses propres réactions.

Elhadj Mohamed Diallo, journaliste
Elhadj Mohamed Diallo, journaliste

Des preuves ont été réunies, tant par les Guinéens eux-mêmes que par la Ligue Internationale des Droits de l’Homme et Amnesty International, pour dire quels droits sont violés par Sékou Touré.

Vous le savez bien, Monsieur le Président, puisque c’est au cours de la préparation du Congrès de votre Parti en juin 1977 à Nantes que le dossier des Guinéens sur les violations des Droit de l’Homme dans leur pays vous a été remis.

Craignant la condamnation qui allait s’en suivre par vous et vos amis, Sékou Touré, très opportuniste comme toujours, a déclenché une vaste campagne de mensonges et de calomnies pour proprement noyer le poisson. Cet épisode récent de vos relations que brièvement par ailleurs fini par vous convaincre, si cela était encore nécessaire, du caractère véritable de ce régime.

Sékou Touré vient de faire une fois de plus la preuve de son
indifférence à l’égard de notre peuple et de l’opinion internationale en institutionnalisant son pouvoir personnel dans une constitution nouvelle qui est abusive et scandaleuse.

Si la première constitution de notre pays, malgré la hâte apportée à la faire et les lacunes qu’elle comportait, accordait en principe les libertés civiles, politiques et syndicales ou encore les droits économiques et sociaux aux citoyens, la deuxième constitution entérine et légalise tous les abus du pouvoir personnel. Elle impose le statut du Parti de Sékou comme constitution à notre peuple ; elle officialise l’abrogation de la démocratie et des libertés, étrangle notre peuple dans Je carcan du Parti de Sékou Touré et l’étouffe dans le labyrinthe bureaucratique de son Etat.

Sékou Touré s’est ainsi fabriqué une constitution sur mesure en intégrant définitivement l’Etat guinéen à son Parti privant ainsi le citoyen guinéen de toute initiative. Ce faisant, il a érigé en institution une réalité que l’opinion nationale et internationale ne cesse de dénoncer depuis deux décennies.

C’est dire sa désinvolture devant les critiques et les récriminations contre son régime.

C’est dire aussi le manque de sérieux d’un homme qui n’a jamais respecté ses engagements et qui se ne préoccupe que de la consolidation de son pouvoir personnel, au moment même où tout laissait croire à un assouplissement du régime, et où vos propres efforts tendaient au rétablissement de relations normales entre la France et la Guinée.

Monsieur le Président, notre dénonciation de Sékou Touré sur le plan des droits de l’homme ne peut laisser personne indifférent. Surtout pas l’opinion française, dont le nouveau pouvoir s’est exprimé sans détour par la voix de votre Premier Ministre Pierre Mauroy, le 8 juillet 1981, devant l’Assemblee Nationale :

« Dictatures, oppressions restent la règle dans de vastes contrées du globe. La France ne restera pas sourde aux cris des hommes baillonnés. Elle luttera pour que tombent les chaînes. »

A la veille de votre récent voyage en Afrique, votre Ministre Jean-Pierre Cot a précisé :

« En matière de droit de l’homme, il y a le respect des droits fondamentaux : de vivre, d’aller et de venir, de ne pas être soumis à la torture… Là-dessus nous sommes intransigeant. »

Au mois d’août, il a précisé votre point de vue sur la Guinée dans une interview que je rapporte par ailleurs.

Nous connaissons votre sensibilité, celle de vos amis politiques et celle des Français sur ces droits dont la conquête et la sauvegarde ont fait l’objet des batailles et des plus grands sacrifices des Français, et dont les hauts faits remplissent toutes les pages de l’Histoire de votre pays.

La France du Général de Gaulle a traité la Guinée de Sékou Touré avec hauteur et mépris. Celle de Pompidou a réalisé ce qu’elle représentait comme danger, mais n’a pu agir. La France de Giscard d’Estaing a, par orgueil, remis Sékou Touré en selle contre l’opinion guinéenne. Elle en a été pour ses frais au moment où elle allait commettre la suprême insulte à notre peuple : pavoiser Paris aux couleurs du Dictateur guinéen.

La France socialiste d’aujourd’hui, la vôtre, Monsieur le Président Mitterrand, après tout ce qu’elle a dit qu’elle fera pour que triomphent la liberté, la justice et la démocratie en France et dans le monde ne peut, nous en sommes sûrs, cautionner aujourd’hui ce qu’elle condamnait et abhorrait hier.

Pour cette opinion là et pour l’opinion européenne dont le Parlement “a demandé au gouvernement guinéen de respecter sa promesse de libérer tous les détenus politiques”, des preuves irréfutables de la “violation permanente des droits de l’Homme en Guinée” existent et suffisent à condamner ce régime.

Pour ne prendre que cet exemple, à la France et aux Français, nous avons dit clairement que nos frères, époux de Françaises, avaient été tués par Sékou Touré. On ne nous a pas cru. On a préféré se réfugier derrière les mensonges de Sékou Touré. Il est ainsi apparu en janvier 1982 que Sékou Touré avait menti à Giscard d’Estaing en promettant de les libérer, qu’il a menti à Guy Penne, votre émissaire à Conakry, qu’il a menti aux Français et à la France. Il a surtout montré le peu de cas qu’il faisait de la vie humaine et de la morale qui régissent les rapports entre nations et la vie internationale.

Il vous appartient, Monsieur le Président, de demander des explications sur ces faits et sur tant d’autres. Au nom de tous les principes qui vous sont chers et au nom de notre peuple, nous savons que vous le ferez afin que les nouvelles relations que vous souhaitez avec notre peuple soient établies dans la clarté et en conformité avec toute votre action en faveur de l’Homme, de sa liberté et de la justice. Pour tout cela, nous affirmons que Sékou Touré ne peut être votre partenaire, ni le partenaire loyal de la France.

Quant à la démocratie qui caractériserait le régime guinéen, elle met son chef au-dessus de la mêlée ; le peuple est souverain à travers lui. Il décide pour lui et de lui. Le droit à la parole est devenu le devoir d’applaudir ; car ses succès à lui, il ne les mesure qu’à l’ampleur des applaudissements. Sa perversion a ravalé la démocratie au niveau des marches folkloriques et des innombrables meetings où les gens sont amenés par la force ; et où la claque est orchestrée par les mises en scène de ses interminables discours.

La justice qu’il a instituée au niveau des organismes de son parti n’est elle-même qu’une épouvantable caricature. Il est en effet trop facile de rassembler des individus, d’en faire des juges, de les haranguer, de les menacer et de les amener à s’associer à tous les crimes. Tous ces gens-là ne représentent rien à ses yeux. Il ne s’est encombré ni de formalités, ni de constitution pour arrêter, en juillet 1971 une grande partie de ces députés godillots qu’il fait et défait à loisir après les avoir accusés de tous les maux d’un pays pourtant à sa seule botte.

Monsieur le Président, Sékou Touré a cru consolider son pouvoir pour diriger indéfiniment le peuple de Guinée en anéantissant les élites traditionnelles de notre pays, les dirigeants militaires, religieux, intellectuels, sociaux et économiques.

Il a cru, Monsieur, qu’en employant la force brutale pour faire ployer le peuple et se débarrasser des cadres, il serait plus puissant. Il croit qu’en transformant les statuts de son parti en constitution de l’État, il immortalise son pouvoir. Mais il se trompe.

Prince de la terreur, de la délation et de la violence, il se donne l’impression d’être vénéré, d’être honoré alors qu’il est haï par notre peuple et universellement déconsidéré. Il est sur la voie de garage où l’ont mené ses pratiques inhumaines et sa barbarie à peine camouflée sous le masque ignoble d’un pouvoir totalitaire qu’il ose appeler démocratie ; et ses récriminations perpétuelles contre tous et tout.

Monsieur le Président Mitterrand, d’autres chefs, à travers le monde avaient habillé leur racisme, leur haine et leurs instincts sanguinaires du terme de démocratie et de socialisme national Vous savez ce qu’il en fut et comment ils finirent. Ils furent écrasés par la puissance irrésistible des forces démocratiques du monde entier. Car la soif de liberté et de justice des peuples ne peut être longtemps étouffée.

Le germe raciste et haineux que Sékou Touré a essayé de semer en Guinée ne poussera jamais. L’Afrique et le monde savent désormais ce que cachent ses cris, ses sermons décousus et ses allégeances fallacieuses à une prétendue démocratie.

Ne croyez pas un mot de ce qu’il vous dira. Il essayera de vous tromper vous qui l’avez vu naître à la politique. Il ne peut être votre partenaire, même si les intérêts de quelques Français vous le dictent ! Après avoir détruit notre pays, muselé notre peuple et dénaturé la démocratie à son seul profit, il veut se servir de vous et de la France comme nouveau tremplin à son pouvoir ; au mépris des intérêts de notre peuple et de ceux de la France.

Notes
1. Mamou : ville du centre de la Guinée.
2.  Lettre n° 126, RDA, sous-section Mamou, en date du 2 août 1957.

Chapitre précédent : Sékou Touré : le “complot” et le crime comme moyens de gouvernement

A suivre