Banque centrale de la république de Guinée et Art

Banque centrale de la république de Guinée. Coupure de Cinq mille francs
Banque centrale de la république de Guinée. Coupure de Cinq mille francs

Parmi les coupures mises en circulation par la Banque centrale de la République de Guinée, on trouve ce billet —ancien ? — de 5 000 francs.
Mais il me semble que la présentation artistique du billet est inexacte, voire médiocre au point de friser la caricature. En effet cette coupure  groupe deux symboles culturels qui méritent chacun une place à part. Il s’agit du :

  1. Jubaadecoiffure en cimier des femmes Fulɓe du Fuuta-Jalon
  2. D’Mba (Nimba) des Baga de la Basse-Guinée du nord

La notoriété de ces icônes dépasse le cadre guinéen. Au point qu’elle participe de la dimension universelle de l’art africain. En conséquence, la BCRG aurait dû apporter plus de recherche et de soin dans l’impression et la reproduction de ces fameuses images.

Jubaade

Dans un article monographique intitulé “L’art des Peuls” Jacqueline Delage résume le jubaade ainsi :

 « Au Fouta-Djallon, le jubaade fait penser à un mobile d’Alexander Calder : les tresses et les coques sont prolongées en avant, parfois en arrière, par une sorte d’énorme papillon noir; les cheveux du dessus sont tressés en forme de cimier transparent tendu sur une lamelle de bambou arquée; des couronnes de fins anneaux et de pièces d’argent terminées par des pendants d’oreille torsadés ajoutent leur fragile éclat à cette étonnante architecture.»

Dans le billet de banque ci-dessus l’artiste a pris la liberté de cerner le front de la femme par des cauris (ceede). Mais n’est-ce pas là une violation de la tradition fuutanienne ? Car Delange ne mentionne pas l’utilisation de cauris dans le jubaade, au moins au niveau frontal. De plus, mon examen de plusieurs specimens photographiques révèle des piècettes (argent, cuivre), mais pas de cauris.

Note. Les mobiles de Calder sont des “assemblages de formes animées par les mouvements de l’air.” Cette désignation fut proposée par Marcel Duchamp lors de leur exposition à Paris en 1932. A l’opposé, les  stabiles sont les sculptures stationnaires monumentales de Calder.

A noter également que Duchamp et Calder furent associés, de près ou de loin, aux mouvements artistiques et littéraires de contestation qui rejettèrent la barbarie et les atrocités de la Première Guerre mondiale (1914-1918) : surréalisme, dadaïsme, etc. On sait que les conscrits africains firent preuve de valeur et d’héroisme dans ce conflit.
Le surréalisme et le dadaisme furent adoptés par les intellectuels et les artistes d’Europe et d’ailleurs. Leurs membres les plus célèbres furent le peintre Pablo Picasso, l’antropologue “africaniste” Michel Leiris, etc.

Le surréalisme eut une influence positive sur les fondateurs de la négritude : Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Léon-Gontran Damas, etc. Mais ces derniers furent surtout éperonnés par le Harlem Renaissance, à travers les oeuvres de Claude McKay et Langston Hughes.
Lire Champ de tension entre littérature africaine et surréalisme : d’Aimé Césaire à Dambudzo Marechera (à paraître sur BlogGuinée)

Michel Leiris fut un collègue de Germaine Dieterlen, la co-auteure, avec Amadou Hampâté Bâ, de  Kumen, texte initiatique des pasteurs Fulɓe et chef-d’oeuvre littéraire et spirituel.

D’mba

Prononcé couramment Nimba, D’mba est le masque le plus lourd du monde. Il incarne la déesse de la fécondité chez les Baga du nord de la Basse-Guinée (Dubréka, Boffa). Cette sculpture fut l’une des sources d’inspiration des artistes et écrivains surréalistes en Europe, dont Pablo Picasso,

Lire bientôt sur BlogGuinée (a) “The Nimba Headdess: Art, Ritual, and History of the Baga and Nalu Peoples of Guinea” par Marie Yvonne Curtis et Ramon Sarro, (b) Champ de tension entre littérature africaine et surréalisme : D’Aimé Césaire à Dambudzo Marechera, par Anis Ben Amor.

En attendant, on peut consulter la section de mon site webCôte consacrée à l’oeuvre du professeur F. Lamp, de Yale University.

En somme, la présentation esthétique du billet de 5000 FNG pâle en comparaison avec la finesse et la majesté du jubaade, ainsi qu’avec les formes, les couleurs et la splendeur de l’art sculptural baga.

Dommage. La BCRG aurait pu mieux faire.

Neene Mariama Djelo Barry, épouse de feu Almami Ibrahima Sori Daara II. (Alfaya, Mamou), publiée par sa fille Kesso, auteure du livre autobiographique “Princesse Peule”
Neene Mariama Djelo Barry, épouse de feu Almami Ibrahima Sori Daara II. (Alfaya, Mamou), publiée par sa fille Kesso, auteure de l’autobiographie “Princesse Peule”. La fille aînée de Neene Djelo est feue Hadiatou alias la Nefertiti du Fuuta-Jalon.
Président Sékou Turé et Gouverneur Nelson Rockefeller, admirent le masque Nimba au Musée des arts primitifs, New York City, 1959 (Source : John H. Morrow. First American Ambassador to Guinea, 1959-1961)
Président Sékou Touré et Gouverneur Nelson Rockefeller admirent le masque Nimba au Musée des arts primitifs, New York City, 1959 (Source : John H. Morrow. First American Ambassador to Guinea, 1959-1961)

Tierno S. Bah