Yacine Diallo, revue critique d’une biographie (suite-fin)

La tombe de Yacine Diallo au cimetière de Camayenne, Conakry
La tombe de Yacine Diallo au cimetière de Camayenne, Conakry 

Je continue et conclus ici ma revue critique du livre Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l’Honneur. Une fois de plus, pour lever l’équivoque de l’homonymie du député et de l’auteur,  je réserve le nom Yacine dans cet article au défunt. J’utilise les initiales BYD pour désigner l’auteur.

Comme auparavant indiqué, le présent article aborde les trois points suivants :

  • la mort de Diawadou Barry
  • la vie spirituelle de Yacine Diallo
  • la mort de Yacine

La mort de Diawadou Barry

Dans la note 20 de la page 107, BYD écrit :

« Né le 10 mai 1916 à Kolo (cercle de Dabola) député de 1954 à 1958 ; décédé en 1973 à Conakry. »

S’agit-il ici d’une erreur monumentale, ou bien d’une falsification délibérée ? J’ai déjà réagi sur Facebook contre cette fausse affirmation. Et je m’élève contre elle, parce qu’elle distord et brouille l’histoire de la Guinée, des quatre dernières années de la colonisation à ce jour.

BYD est tombé dans une tentation et un piège typiques des auteurs de biographie. Au lieu de se tenir à une distance objective par rapport à leur sujet, ils prennent fait et cause pour lui. Cela est évident ici dans la manière dont BYD traite les rapports entre trois politiciens des années 1945-1955 : Yacine Diallo, Fodé Mamoudou Touré et Diawadou Barry.

Son livre aurait dû être equidistant par rapport à la carrière des trois hommes. Hélas, non ! BYD affiche sa sympathie pour le duo Yacine-F. Mamoudou Touré. Et il dépeint de façon hostile les relations entre Yacine et Diawadou. La subjectivité émerge donc et s’impose finalement. Résultat :  l’auteur et le lecteur sont tous deux perdants. Le premier succombe à une démarche facile et contre-productive ; le second se retrouve avec un livre au contenu dévalué. BYD aurait dû épargner le public de l’étalage de son opinion. Celle-ci est positive sur F. Mamoudou, et négative sur Diawadou. Il aurait dû se concenter sur la présentation aussi rigoureuse que possible de faits vérifiables. Et non pas se hasarder dans des spéculations rétroactives.

En définitive, sa cette partialité pousse BYD à raturer l’histoire par deux fois dans la même phrase. Ainsi, il place la mort de Diawadou en 1973 !?

Primo, Diawadou disparut en 1969, non pas en 1973. Cela est irréfutable !
Secundo, Diawadou ne décéda pas naturellement, à l’hôpital ou dans sa chambre, entouré des siens ! Bien au contraire, il fut mitraillé à bout portant en 1969 au Mont Kakoulima. Un escadron militaire, de la terreur et de la mort, l’assassina en même temps que Fodéba Keita, Kaman Diaby, Karim Fofana, Mohamed Cheick Keita, Tierno Ibrahima Diallo, Sangban Kouyaté, Mamadou Diallo, etc. Ce peloton d’exécution fut, vraisemblablement, commandé par celui qui était à l’époque le lieutenant Lansana Conté.
A propos de l’arrestation et de l’exécution de Diawadou et de ses compagnons lire Kindo Touré. Unique Survivant du « Complot Kaman-Fodéba » et Lt.-colonel Kaba 41 Camara. Dans la Guinée de Sékou Touré, cela a bien eu lieu.

Le reste de ce blog concerne deux  aspects fondamentaux de la personnalité de Yacine. Ils sont à la fois personnels et privés, collectifs et publics, car il s’agit de la religion et de la mort du Premier député de Guinée.

Notice. — Avant de continuer, je voudrais souligner que je considère Yacine comme un père, non pas au sens biologique, mais plutôt au sens générationnel. Et cela pour les raisons suivantes :
– Né en 1897, il était le cadet d’un an de mon père, Tierno Saidou Kompanya (1896-1968)
– Enfants, mon père et lui étudièrent le Qur’an chez Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan. Ils passèrent donc ensemble une partie de leur jeunesse à la même école islamique (duɗal) à Labé.
– De là, leurs destins divergèrent pour converger partiellement plus tard à l’âge adulte.
– Yacine s’inscrivit, pour le meilleur et le pire, à l’école française.
– Cumulant sa fonction avec celle de chef du village de Kompanya, Tierno Saidou fut pendant seize ans le premier secrétaire d’arable de son maître au tribunal indigène de Labé. Après la mort du waliyyu, il épousa Kadidiatou, l’avant-dernière fille de Tierno Aliyyu. Elle me mit au monde en 1948. Elle était d’un an plus jeune que Tierno Abdourahmane (de son vivant Le Poète du Fuuta-Jalon), et d’un an plus âgée que sa soeur et amie, feue Hadja Aissatou Mamou. Séparées certes par leur mariage, et, de façon ultime, par la mort, les deux mères de famille, s’apellèrent respectivement dewi (chérie) toute leur vie durant.
– Ma soeur aînée, Hadja Mariama Kesso, se souvint de la visite officielle du député Yacine à Koubia. Il fut accueilli par le chef de canton, en l’occurrence, son ancien camarade d’école, Tierno Saidou Kompanya. Hadja Kesso témoigne que Yacine portait un costume européen et qu’il avait le Qur’an en bandoulière. Koubia célébra la présence du parlementaire. Et les retrouvailles entre les deux anciens camarades furent, dit-elle, on ne peut plus chaleureuses.

A gauche ma mère, Yaaye Kadidiatou Manda (ou Koubia), à droite sa soeur Yaaye Aissatou Mamou, au milieu leur nièce Hadja Kadidiatou Jiwo-Buuɓa, à l'occasion d'une ziyara au Mausolée de Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan, Labé, 1995. Les trois matriarches furent des témoins de la carrière publique de Yacine Diallo. Yaaye Aissatou était l'épouse de feu Elhadj Boubacar Barry, fils aîné d'Almaami Ibrahima Sori Daara II (Alfaya, Mamou). Nous verrons dans la quatrième partie de ce profil que Yacine Diallo fut le poulain de l'Almaami et des chefs de canton du Fuuta. Il siégea également avec l'Almaami au Grand Conseil de l'Afrique Occidentale Française à Dakar. (Photo: Lamine Baldé) — T.S. Bah BlogGuinée.
A gauche ma mère, Yaaye Kadidiatou Manda (ou Koubia), à droite sa soeur Yaaye Aissatou Mamou, au milieu leur nièce Hadja Kadidiatou Jiwo-Buuɓa, à l’occasion d’une ziyara au Mausolée de Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan, Labé, 1995. Les trois matriarches furent des témoins de la carrière publique de Yacine Diallo. Yaaye Aissatou était l’épouse de feu Elhadj Boubacar Barry, fils aîné d’Almaami Ibrahima Sori Daara II (Alfaya, Mamou). Nous verrons dans la quatrième partie de ce profil que Yacine Diallo fut le poulain de l’Almaami et des chefs de canton du Fuuta. Il siégea également avec l’Almaami au Grand Conseil de l’Afrique Occidentale Française à Dakar. (Photo: Lamine Baldé) — T.S. Bah BlogGuinée.

Pour les considérations ci-dessus, Yacine Diallo et mon père ne fut pas de simples promotionnaires. Les deux hommes furent des compagnons de route dans le Fuuta-Jalon colonial. Je dédie à leur mémoire respect filial et déférence posthume.

Yacine Diallo et la religion

 BYD écrit : « Yacine pour apprendre le latin, pour mieux maîtriser la langue française, se fit convertir au catholicisme (c’était une condition pour apprendre le latin) et se fit prénommer Louis Yacine » 5. Simple boutade sur l’itinéraire d’un érudit assoiffé de culture et qui ne s’embarrassait pas de préjugés.
Témoignage suspect qui ignore volontairement une grande tradition du Fouta. Qu’un fils de mandarin lettré cherche à satisfaire sa soif d’érudition, quoi de plus normal ! Que les missionnaires exigent un nom chrétien sur leur registre d’inscription au cours de Latin ? Qu’à cela ne tienne ! Mais, ne nous éloignons pas du sujet. L’essentiel ici est la soif d’érudition qui l’avait amené à fréquenter plus que de coutume le milieu fermé des missionnaires.
D’ailleurs, le français enseigné était à l’époque officiellement classique. Il fallait être patronné pour s’initier au latin et l’apprendre surtout pour un « Major de l’Ecole William Ponty ». (page 27)

La politique française de ségrégation et d’assimilation eut un impact négatif sur la mentalité des colonisés, notamment dans les villes. Les idéologues de la colonisation étalèrent leur zèle. Surmontant le ridicule, ils faisaient entonner à des écoliers — à la peau d’ébène et aux cheveux crépus — une chanson intitulée “Nos ancêtres les Gaulois” !!!  Graduellement, les us et coutumes de la Mère-France devinrent des modèles à imiter.  Comme le souligne Joseph-Roger de Benoist dans L’Afrique occidentale française de la Conférence de Brazzaville (1944) à l’indépendance (1960) :

« La scolarisation, même limitée, avait provoqué la constitution d’une classe couche (plutôt — T.S. Bah) nouvelle : les évolués africains, fonctionnaires et employés, collaborateurs de l’administration et du commerce. L’élite en était composée par les diplômés des écoles normales, particulièrement ceux de l’École Normale William Ponty — installée successivement à Saint-Louis, Gorée et Sébikotane (Sénégal) — qui étaient médecins, pharmaciens, instituteurs et commis de l’administration. »

Des jeunes Africains musulmans adoptèrent des surnoms européens. Même de nos jours. Quitte à les abandonner à l’âge adulte.
En fut-il ainsi pour Louis Yacine Diallo ?
BYD répond par l’affirmative. Mais Mahmoud Bah écrit :

« Yacine était un instituteur très volontaire. Voulant à tout prix apprendre le latin pour mieux maîtriser la langue française. Il se convertit au catholicisme (c’était une condition pour apprendre le latin) et se fit prénommer Louis Yacine. Il s’affirma comme un brillant interlocuteur dans le milieu « évolué » guinéen. En 1939, il devint le premier directeur d’école du corps enseignant indigène guinéen. »

Notons que l’Occident capitaliste n’a pas le monopole de l’hégémonie sur l’Afrique. Il fut précédé par la conquête et la domination arabe-musulmane. Et il fut suivi — avec moins de succès — par le Bloc soviétique. Ainsi, avec l’appui du Parti communiste français — alors d’obédience stalinienne — Gabriel d’Arboussier, métis Français-Pullo, rompit (provisoirement) avec Félix Houphouët-Boigny et chercha à verser le Rassemblement démocratique africain dans le camp du marxisme. Avant lui (1943-1946), les Groupes d’Etudes communistes évangélisaient des groupes de jeunes fonctionnaires dans les colonies françaises d’Afrique.

En réalité, il ressort du témoignage de ses contemporains que l’acculturation de Yacine fut plus marquée. Par exemple, ancien élève du député et témoin occulaire, feu Emile Tompapa, confie ce qui suit :

«  J’ai connu Monsieur Yacine Diallo entre 1939 et 1941 en compagnie de mon père dont il était un grand ami. Ils avaient tous deux la même inclination pour la musique en général et la musique classique en particulier. A partir de ma dixième année, j’ai grandi auprès de deux grands mélomanes.
Yacine était un grand violoniste, et mon père était pianiste.
La gent huppée, autrement dit l’élite de Conakry, se retrouvait les après-midi vaporeux pour écouter mon père et quelques musiciens, dont Yacine Diallo, interpréter des airs sud-américains en vogue à l’époque.
Je ne décrirai pas ici la tenue vestimentaire (trois pièces, canne, chapeau melon, bretelles, cravate, ceinture, lunettes ovales à monture argentée, chaîne accrochée à la montre à gousset, queue de pie ou redingote, etc), dont le port soigné était calqué sur les colons.
Bref, Monsieur Yacine Diallo me donnera de bon coeur des cours de solfège pour compléter les leçons de musique dispensées à la Mission Catholique que je fréquentais. C’est avec lui et sous son contrôle que je fis mes premières mains au piano, alors qu’il m’accompagnait tantôt avec son violoncelle, tantôt avec son violon ou sa flûte Boehm à la maison.
Avec mon père et d’autres musiciens, ils formaient un quatuor (flûte, piano, violon, accordéon) pour égayer les amis et parfois le Gouverneur de la Guinée Française ou le Maire de Conakry. »

Certains de ces détails semblent corroborer une apostasie de la part de Yacine.
Et une autre source, plus autorisée que Mahmoud Bah, m’a confirmé la conversion religieuse de Yacine au catholicisme.
En dernière analyse, toutefois, cet acte — murmuré plus qu’établi de manière définitive — ne diminue pas le rôle précurseur et la stature historique du premier député de la Guinée française. Il ne put être élu en 1945 qu’au deuxième collège, le premier collège était alors réservé aux Blancs. Paradoxalement, la France appliquait une politique raciste dans les colonies qui venaient de payer un lourd tribut pour sa libération des griffes d’Hitler. Et l’Afrique du Sud systématisera le système d’Apartheid en 1948.

Mort, funérailles et enterrement de Yacine Diallo

Oraison funèbre de Yacine Diallo avant son enterrement au cimetière de Camayenne, Conakry, le 27 mars 1954. Derrière et à gauche de l'orateur se tiennent <a href="https://www.webguinee.net/etat/colonial/parlement/mamba-sano/index.html">Mamba Sano</a>, <a href="https://www.campboiro.org/victimes/barry_diawadou.html">Diawadou Barry</a>, <a href="https://www.senat.fr/senateur-4eme-republique/toure_fode_mamadou0435r4.html">Fodé Mamoudou Touré</a>. Contrairement aux rumeurs, <a href="https://www.webguinee.net/">Sékou Touré</a> n'apparaît pas sur cette photo. Etait-il présent à la cérémonie ? (Source : <a href="https://www.webguinee.net/bibliotheque/droit_politique/boubacar-yacine-diallo/yacine-diallo-le-guineen/index.html">Boubacar Yacine Diallo</a>) — T.S. Bah. BlogGuinée.
Oraison funèbre de Yacine Diallo avant son enterrement au cimetière de Camayenne, Conakry, le 27 mars 1954. Derrière et à gauche de l’orateur se tiennent Mamba Sano, Diawadou Barry, Fodé Mamoudou Touré. Contrairement aux rumeurs, Sékou Touré n’apparaît pas sur cette photo. Etait-il présent à la cérémonie ? (Source : Boubacar Yacine Diallo) — T.S. Bah. BlogGuinée.

Emile Tompapa ajoute :

« Le 14 avril 1954, c’est l’effet inattendu d’une bombe qui ébranla les populations guinéennes à l’annonce de la mort subite et inexpliquée du Premier Représentant de la Guinée Française au Palais Bourbon le Député Yacine Diallo. Le Troisième Boulevard à Conakry inondé par la foule de Conakry en larmes fut aussitôt d’un accès impossible avec un service d’ordre débordé aux abords de la maison mortuaire. »

Et BYD souligne que Yacine jouissait “apparemment d’une parfaite santé’. Mais Yacine et Sékou Touré, élu à l’Assemblée territoriale en 1953, échangent des propos acerbes durant les débats de ce jour. André Lewin conclut sa narration de l’incident en ces termes :

« Dans la nuit du mardi 13 au mercredi 14 avril, à 4 heures du matin, le député de la Guinée meurt d’une foudroyante hémorragie cérébrale, en dépit des soins que lui apportent les docteurs Farah Touré (lui-même membre de l’Assemblée), Marx et Leroux. Certains en tous cas n’hésiteront pas à affirmer : “C’est Sékou qui l’a tué !” »

La rumeur persiste depuis lors. Et le livre BYD complique les choses puisqu’il identifie faussement Sékou Touré parmi les trois personnalités  sur la  photo ci-dessus. Il y prend Mamba Sano pour Sékou Touré ! Et malgré leurs divergences politiques, Fodé Mamoudou Touré participèrent aux funérailles de Yacine. Quant à la présence de Sékou Touré ce jour-là au cimetière de Camayenne, cela reste à prouver.

Je me pose quelques questions :

  1. De quelle maison mortuaire parle Emile Tompapa parle-t-il ? S’agit-il d’un édifice public de services funéraires, ou bien du domicile du défunt ?
  2. Quel itinéraire le cortège funèbre suivit-il après la levée du corps ?
  3. Se rendit-on à la mosquée pour le sermon religieux et la prière sur le corps comme l’exige le rite islamique ?
  4. Ou bien alla-t-on directement de la demeure familiale au cimetière sans satisfaire à l’obligation de la cérémonie à la mosquée ?

La scène de la photo me paraît insolite et paradoxale. Car, d’une part, on constate que le corps est enveloppé dans un linceul blanc. Mais, d’autre part, et en dérogation à la tradition islamique, une femme figure parmi les présents, à l’extrême droite. En face d’elle, un orateur faisant une oraison. Son apparence n’a rien d’un imam ou d’un karamoko, c’est-à-dire d’un musulman. En face de lui, on voit l’habit masculin et la coiffure (puuto) coutumière du Fuuta. L’habillement du maître de cérémonie ressemble davantage à celui d’un prêtre catholique. Il remplit une fonction qui aurait dû échoir à un imam, étant donné l’éducation familiale et de base de Yacine Diallo à Labé. Pourquoi ? Question anxieuse et légitime, mais sans réponse, hélas !

Il serait donc souhaitable que l’on dispose d’autres photos de la cérémonie funéraire. Elles pourraient nous indiquer par exemple si le corps de Yacine fut transporté dans une mosquée pour une prière finale. De même, elle pourrait montrer les croyants alignés derrière l’imam, identifier ce dernier, etc.
Que les personnes qui détiennent de telles photos les diffusent. Cela permettrait d’éclairer le public et les chercheurs sur les circonstances de la mort et de  l’enterrement de Yacine Diallo.

Tierno S. Bah