Taxonomy of Nigeria’s Endemic Corruption

Matthew T. Page
Matthew T. Page

The Carnegie Carnegie Endowment for International Peace just published a report titled “A new taxonomy for corruption in Nigeria.” It’s author, Matthew Page, identifies more than 500 types of graft. As he puts it, corruption ranges “from the jaw-dropping, to the creative, to the mundane.”

It includes “the oil minister who diverted billions of petrodollars in just a few years. … the local official who claimed a snake slithered into her office and gobbled up $100,000 in cash. … the cop shaking down motorists for 25 cents apiece at makeshift checkpoints.”

Post-colonial era: national, continental and international corruption

Nigeria amplifies and magnifies corruption, taking it at a larger scale than perhaps anywhere on the continent. But it shares the plague with all the other countries. Since the so-called independence series of the 1960s, corruption has become widespread, embedded, endemic. It affects the public and private sectors in secret or open ways, at micro- and macro-levels. It involves the heads of state, senior and junior civil servants, business people, sworn-in officials in the legislative, judiciary and executive branches of government. It is externally induced and domestically perpetrated.

Pastoralists and agriculturalists of Nigeria, Unite!
Nigeria. Soldiers As Policymakers (1960s-1970s)

For corruption in Guinea, see for instance:

Conakry : plaque-tournante de l’Escroquerie internationale
Mahmoud Thiam. Seven Years in Prison
Guinea Mining. Exploiting a State on the Brink of Failure
Sales temps pour les amis d’Alpha Condé
France – Guinée : Bolloré et Condé

An uneven struggle

Run by knowledgeable and dedicated individuals, anti-corruption  institutions and programs are actively at work in Nigeria. However, they face an uphill battle and an uneven struggle; and the eradication of the practice, remains, indeed,  a herculean task.  This report underscores that:

«… corruption stymies Nigeria’s boundless potential, hamstringing the petroleum, trade, power and banking sectors and more. In the defense sector, it compounds security challenges in hotspots like the Lake Chad Basin, Middle Belt and Niger Delta. In the police, judiciary and anti-corruption agencies, it undermines the country’s already-anaemic accountability mechanisms, thereby fueling further corruption across the spectrum.
It also rears its head in politics through electoral manipulation and the kleptocratic capture of party structures. “Brown envelope journalism” undermines democratic norms and the media’s ability to hold leaders accountable. Meanwhile, it is Nigeria’s most vulnerable that are worst affected when graft, fraud and extortion permeate the educational, health and humanitarian sectors.
Corruption in Nigeria, and elsewhere, is highly complex. It can take a variety of different but inter-related forms. Its effects can span across several disparate sectors. Yet most existing frameworks for studying corruption share a common shortcoming: they conflate how corruption occurs (i.e. tactics and behaviors) with where it occurs (i.e. which sector). This can muddle our understanding of an already complicated issue and prevent policymakers, practitioners and analysts from thinking about Nigeria’s greatest challenge in more sophisticated and nuanced ways.»

Matthew T. Page is a consultant and co-author of Nigeria: What Everyone Needs to Know (Oxford University Press, 2018). His appointments include a  nonresident fellowship with the Centre for Democracy and Development in Abuja.
The 42-page PDF report is accessible below.

Caveat. The title of the report is, in part, a misnomer with respect to the use of the word taxonomy.  An SKOS standard-based approach would have yielded a vocabulary, i.e. a neat classification and a cogent hierarchy of broad(er)/narrow(er) terms. Overall,  though, the content of the paper is facts-based and well-referenced. Despite its shallow historical timeline, which begins at “independence” in 1960 and thus fails to include the continuity with, and the lasting impact of the colonial period.
My SemanticVocabAfrica website instantiates a real—continental and worldwide—taxonomy/vocabulary. It currently contains the Fulɓe, Languages, Outline of Cultural Materials, and Peoples vocabularies. The last two are drawn respectively from the HRAF project and from Murdock’s 1959 book. Both are updated and annotated with Wikipedia and Worldcat links and references, and other authoritative sources. In addition, I expand the book with MindNode mappings for data visualization. Last, I have added three main entries: African Jews, Caucasian Africans, Diaspora.

Tierno S. Bah

Nigeria. Eleveurs contre cultivateurs : la politique du conflit

Mathieu Olivier, Jeune Afrique
Mathieu Olivier, Jeune Afrique

Jeune Afrique publie un commentaire sur le rapport d’International Crisis Group (ICG) sur le conflit meurtrier entre éleveurs et cultivateurs dans la région centrale du Nigeria. Mathieu Olivier signe le billet, de moins de 600 mots. C’est court et insuffisant pour saisir les causes, la dimension et les ramifications de contradictions armées, qui datent du 20è siècle.
Peu importe pour JA et ICG, qui simplement aisément un problème pourtant complexe. En l’occurrence, les deux organisations semblent obsédés par, et agitent le spectre de l’élection présidentielle prévue au Nigeria l’an prochain.

Etant donné leur politique éditoriale et leur palmarès en la matière, cela n’est peut-être surprenant, même pour un magazine sexagénaire et une ONG internationale. Néanmoins, je relève dans le rapport de ICG et dans l’article de JA les déficiences ci-après.

1. Généralisation abusive et hâtive

“Le conflit agro-pastoral, affirme-t-on, menace de « déstabiliser le pays.”

En réalité, il s’agit d’un conflit localisé au centre du pays. Quant au terrorisme pseudo-islamique de Boko Haram, il est situé dans le nord-est du Nigeria. Bien que concernés puisqu’ils appartiennent à la même Fédération, ni le nord (Hausa-Fulani, et autres), ni le sud-ouest (Yoruba et autres), ne sont qu’indirectement touchés par la violence qui secoue les deux régions mentionnées, auxquelles il faut ajouter le sud-est (Igbo et autres).

Localisation du conflit agro-pastoral nigerian
Localisation du conflit agro-pastoral nigérian

2. La loi “anti-grazing” du gouverneur Samuel Ioraer Ortom

JA et ICG ne se donnent pas la peine de s’informer et d’informer sur le gouverneur de l’Etat du Benue, Samuel Ioraer Ortom, ancien chauffeur de camion, self-made man, et promoteur de la loi “anti-grazing”. Cette législation interditla transhumance et le pâturage libre, visant à favoriser l’agriculture et à promouvoir la construction de fermes d’élevage clôturées”. J’ai déjà indiqué mon point de vue sur ce que je considère comme une mesure illégitime voire scélérate. Lire Nigeria. Pastoralists and agriculturalists, Unite!
Il se trouve que Samuel Ortom est lui-même un transhumant doublé d’un nomade politique. Il a changé de parti politique trois fois depuis 2015. Il fut ministre fédéral de l’Industrie, du Commerce et de l’Investissement de l’administration de Goodluck Johnatan, un régime dont la corruption continue de défrayer la chronique. En 2015 Samuel abandonna le People’s Democratic Party (PDP) de l’ancien président nigérian pour se rallier au All Progressives Congress (APC) de Muhammadu Buhari. Et voilà que la semaine dernière il a déserté celui-ci avec une cinquantaine d’autres politiciens en vue de l’élection présidentielle de 2019. Est-il surprenant dès lors qu’une figure aussi instable et volage soit à la base de la loi anti-gazing ? M. Ortom se soucie-t-il des conséquences de ses machinations politiciennes ? J’en doute. Et pourtant, souligne M. Olivier, “depuis son entrée en vigueur au mois de novembre, la mesure est au centre d’un bras de fer entre les autorités et les syndicats d’éleveurs qui continuent de revendiquer une vie nomade et exigent son retrait.”

3. Machinations économiques et politiques avec maquillage ethnique et religieux

3.1 Islamisation : slogan sans fondement

L’article de Mathieu Olivier poursuit : « Le conflit, essentiellement foncier, menace en outre de virer à l’affrontement interreligieux. »
Cette affirmation repose sur une déclaration de « plusieurs évêques des Etats de Benue et de Nassarawa » qui dénoncent un « programme clair d’islamisation de la ceinture centrale nigériane ». « Leur but est de frapper les chrétiens », a même déclaré Matthew Ishaya Audu, évêque du diocèse de Lafia. C’est un faux argument. Et JA aurait dû mener sa propre enquête afin de corroborer ou d’infirmer ces propos. Hélas, Mathieu Olivier se contente de la reprendre à la lettre comme si elle valait son pesant d’or. Ce dont je doute fort.

Les organisations engagées dans la spirale de la violence, de la destruction et de la mort sont les suivantes :

  • MAFO: Movement Against Fulani Occupation
  • Jafuyan : Jonde Jam Fulani Youth Association of Nigeria
  • Macban :  Mi-yetti Allah Cattle Breeders Association of Nigeria
  • Makh : Mi-yetti Allah Kawtal Hoore

3.2 Le faux spectre de l’ethnie Fulbe (Fulani)

Le même évêque accuse : « le gouvernement ne fait rien pour les arrêter, parce que le président Buhari est lui-même membre de la tribu [sic!] peul ». L’ignorance du prélat catholique est alarmante. Car les Fulbe constituent un peuple et une civilisation. En tant que tels,  et, comptant des dizaines de millions d’individus, ils incluent et transcendent la tribu.
Où sont les preuves confirmant cette accusation, qui est une diffamation de caractère du président fédéral du Nigeria ? Comment JA peut-il publier des paroles incendiaries sans offrir aux lecteurs des données et des faits probants ?
La hiérarchie catholique du Nigeria va plus loin que l’évêque Audu puisqu’elle affirme : « Il n’est plus possible de considérer comme une simple coïncidence le fait que les responsables de ces crimes odieux soient de la même religion que ceux qui contrôlent les services de sécurité, président compris. »

On sait que plus le mensonge est gros, plus il a de chances de se propager. Mais la déontologie professionnelle impose à JA de ne publier que des opinions appuyées par des faits vérifiables et des témoignages fiables. Il y va de la crédibilité du magazine.
A noter à ce sujet que JA a pris au moins la précaution de citer l’opinion adverse, celle du président Buhari. Celui-ci rejette les manigances et les actes de violence car, dit-il, ils sont l’oeuvre de ses opposants, déjà en lice pour la prochaine présidentielle.

Cela n’empêche pas Mathieu Olivier d’entonner à la suite de ICG l’insinuation suivante :

« … la gestion de Buhari dans ce conflit a renforcé l’adhésion de la communauté fulani [peul, NDLR] à sa personne. »

Là également, ICG et JA doivent fournir les preuves. S’ils n’en n’ont pas, qu’ils s’abstiennent de divaguer et de jeter de l’huile au feu qui embrase certains états du centre du Nigeria.

4. Prédiction futile et superflue

L’article s’achève sur la prédiction banale, futile et superflue que voici :

« Les positions radicalement opposées sur la présidence de Buhari pourrait nourrir les tensions interpartis, interrégionales et interconfessionnelles lors des élections de 2019 ».

En réalité, la sphère politique est mue par la dynamique des contrastes, divergences, contradictions, oppositions, et antagonismes. Si le conflit entre éleveurs et cultivateurs n’existait pas, d’autres sources de discorde et de division auraient émergé.

En guise de conclusion, le Nigeria est vaste et dispose de suffisamment de terres pour accommoder agriculteurs et pasteurs. Mais l’égoisme et la corruption des “élites”, en général, et celle des politiciens du gabarit du gouverneur, sèment la violence, la destruction et la mort. Et le Nigeria stagne au niveau d’Etat en faillite.

Tierno S. Bah

Pastoralists and agriculturalists of Nigeria, Unite!

The ongoing bloodletting between cattle herders and agriculturalists is the subject of an International Crisis Group report titled “Stopping Nigeria’s Spiraling Farmer-Herder Violence.”  The 44-page document is also accessible and downloadable below.

Nigeria. Pullo (Fulani) pastoralist and his cattle and sheep herds.
Nigeria. Pullo (Fulani) pastoralist and his cattle and sheep herds. (Photo: Pius Utomi Ekpei)

Nigeria survived the 1967-70 Biafra secession and ensuing Civil War. Today it still faces deep-seated and violent major crises: Boko Haram terrorism in the Northeast, a resurgent Igbo separatism in the Southeast, and a rebellion led by the Movement for the Emancipation of the Niger Delta. During that period the giant federation experienced decades of coups and ruthless military regimes.

Since the dawn of this century, armed pastoral and agricultural groups are engaged in an open guerilla warfare against each other.

Earlier this month, someone asked on my Facebook page the following question:

« Do you think the Fula herders could make sacrifice of the current species of cows they breed for the ones suitable for ranching? »

I replied as follows:

  1. The views expressed by the Mi-yettii Allah association in the Vanguard article are logical. They tell us mainly that, as citizens, they are keenly aware and don’t want to be fooled by the demagoguery going around. They pay every day the consequences of the failed policies and poor economic record of the Nigerian leadership since independence.
  2. Mi-yetti Allah knows that previous ranching experiments failed. So, why would Fulbe cattle owners submit now to laws that are biased and detrimental to their economic activity?
  3. In particular, how and why Fulɓe herders would abandon their familiar bovine species in exchange for breeds unknown to them? It would not be simply a mere sacrifice. No, it would be an economic and cultural suicide!
  4. For we should not forget that cattle has more than an economic value in Fulbe communities. Indeed, it is embedded in their ethnic identity and it reflects their cultural heritage.
  5. That said, ranching is a technical and industrial economic system. As such, it requires modern infrastructures as well as a trained and skilled workforce. It depends on a steady, abundant and affordable supply of clean electricity. It runs on efficient transportation and communication networks.
  6. Unfortunately, such prerequisites and commodities are rare, expensive and sub-standard in Nigeria and throughout Africa. Greed and corruption of the political and economic elite stand in the way of genuine development policies and programs.
  7. The fact is that agriculture and farming are both indispensable to Nigeria and Africa. Therefore, they deserve equal support, not to be pitted against each other.

Domestication of cattle: two or three events?
Cattle Before Crops: The Beginnings of Food Production in Africa
Taxonomy of Nigeria’s Endemic Corruption

Environmental Corruption
Environmental remediation programs have long been a lucrative corruption mechanism. A recent audit of the Ecological Fund—a voluminous federal fund for undertaking preventative and remedial environmental projects—was the first since it was established in 1981.55 It and other investigations have revealed how politicians, civil servants, and contractors have connived to embezzle a significant share of the ₦432 billion (over $2.5 billion in 2015 dollars) allocated to the fund from 2007 to 2015.56
Nigeria is already grappling with many of the most devastating consequences of global climate change. Desertification, coastal inundation, and shifting weather patterns all seriously threaten the country’s long-term stability and socioeconomic development. Weak and corrupt governance—key drivers of deforestation, gas flaring, and other environmentally destructive practices— will magnify the impact global climate change has on Nigeria. In Taraba State, for example, corrupt officials have helped illegal loggers deforest much of Gashaka-Gumti National Park, Nigeria’s largest and most ecologically diverse forest preserve. They also exact bribes from these illegal loggers and logging truck drivers in exchange for turning a blind eye to their activities. (A New Taxonomy for Corruption in Nigeria)

  1. Fulɓe are called the “Master cattle herders” of West Africa for at least two reasons: (a) their deep knowledge of cattle (b) their contribution to the domestication of the bovine thousands of years ago.
    In the trade and scientific literature, there are dozens of bovine sub-species that bear technical names such as Fulani, Bororo, Ndama, Adamawa, etc. Those labels underscore the acknowledgement of the pioneering and steadfast role of Fulɓe in animal husbandry (cattle, sheep, goats). For centuries they have roamed three of Africa’s five regions, seeking greener pastures for their animals.
    Since 1980, however, Fulɓe pastoralists have faced relentless natural and man-made disasters. Now many of them must cope with hostile, state-sponsored policies across the Sahel and the Savanna. But Fulɓe should not give up their rights to carry on their traditional activity. As they say, when the going gets tough, the tough gets going!
  2. Real ranchers, environmentalists, international organizations, scientists, etc. from around the world would be appalled and would eagerly join Fulɓe to oppose vigorously any policy aimed at the destruction of the indigenous cattle of Nigeria. Because those breeds contribute to the diversity of the bovine population, which, again, was tamed tens of thousands years ago. It is highly likely that Proto-Fulɓe participated in the domestication of cattle. In turn, that watershed event/process is broadly credited for spurring humans into civilization.
Fighters of the Movement for the Emancipation of the People of the Niger Delta
Fighters of the Movement for the Emancipation of the People of the Niger Delta

Las, in Central Nigeria pastoralists and agriculturalists are playing the game of provocateurs — such as the author of the article “Genocide, hegemony and power in Nigeria”— troublemakers, shady politicians and arms merchants. By going at others’ throats they have everything to loose. In the end there will be no winners because they will have self-destructed. In waging deadly attacks against each other they only contribute to weakening the already failed Nigeria State.
Pastoralists and agriculturalists, beware! You are all on the same —barely afloat— boat. You  should step back, negotiate, and resolve your contradictions and conflicts peacefully. Don’t fight! Unite! Against poverty, illiteracy, ignorance, corruption, intolerance!
Challenge your local, state and federal leaders, and chiefly President Muhammadu Buhari and his administration. Hold their feet to the fire and make them accountable for their lethargy and inadequate response to the crises devastating the lives of millions of citizens.
Since the mid-1960s Nigeria’s civilian and military “elites” have wreaked havoc and brought the country teetering to the brink of collapse. There is plenty of land to accommodate agriculture and animal husbandry. The Federal Government must spend the oil revenue on the majority of the population: the rural communities.

Tierno S. Bah 

Une peinture terne et simpliste de l’Afrique

Béchir Ben Yahmed
Béchir Ben Yahmed

L’éditorial de Béchir Ben Yahmed (BBY) intitulé “Sombre tableau du continent” offre une peinture terne et simpliste de la situation du continent. La substance de l’article prête ainsi le flanc à la critique et à l’objection sur trois points :

  • Les clichés et la dichotomie artificielle
  • Les statistiques de routine
  • L’approche décontextualisée

Clichés et dichotomie

D’entrée de jeu, Béchir Ben Yahmed évoque le cliché de l’afro-optimisme, dont le revers est, on le sait, “l’afro-pessismisme”.  Ces expressions équivalent certes à l’euro-pessimisme et à l’euro-optimisme. Mais la comparaison est déplacée et l’on doit admettre que l’application de ces mots à l’Afrique est plus significative. Pourquoi ? Parce que les pays européens ont, indéniablement, des économies, des infrastructures sociale et des institutions culturelle plus solides. Alors que l’Afrique, elle, ne parvient pas à se dégager de la tutelle et de l’hégémonie occidentales. Les fluctuations boursières, les contradictions politiques, etc. fondent l’optmisme des uns et le pessimisme des autres sur le “Vieux Continent”, certes. Mais les populations et les élites n’en bénéficient pas moins de niveaux de vie élevés.
Cela n’est pas le cas en Afrique, où tous les pays sont des entités à deux niveaux ; à la base se trouvent des masses paupérisées depuis des décennies, au sommet trônent des élites politiques récentes, qui, en général, sont à la remorque de l’Europe. Les sociétés africaines vivent en permanence dans cette disjonction entre dirigeants et dirigés. Un  exemple majeur concrétise ce fossé ; d’un côté les populations ont “leur langue maternelle ; c’est-à-dire une langue ni écrite ni lue, qui ne permet que l’incertaine et pauvre culture orale” ; de l’autre, les dirigeants “n’entendent et n’utilisent” que les langues europénnes. Je cite ici Portrait du Colonisé par Albert Memmi, compatriote Tunisien de Béchir Ben Yahmed. En un mot, afro-optimisme et afro-optimisme sont des concepts et des expressions de l’élite africaine (francophone, anglophone, lusophone). Ces mots n’appartiennent pas au répertoire lexical et ne relèvent pas du comportement linguistique des populations. Autant dire que la distinction entre Africains optimistes et pessimistes constitute plutôt une dichotomie artificielle et superficielle.

Les statistiques habituelles

M. Yahmed continue avec une sélection de statistiques qui confirment sa son opinion présente, mais pas son parcours de combattant et sa vision originelle de l’Afrique. On relève les passages suivants :

  • Le produit intérieur brut du Nigeria et de l’Afrique du Sud, respectivement de 415 milliards et de 280 milliards de dollars par an.
  • La position économique de ces deux pays
    • 46,7% de la production totale de l’Afrique subsaharienne
    • 31,9% de la production africaine en général
  • Le poids démographique de quatre pays :
    • Nigéria, 184 millions d’habitants
    • Ethiopie : 91 millions
    • Egypte : 91 millions
    • RDC, 85 millions

Béchir Ben Yahmed évoque ensuite, sans pause ni transition, des faits d’actualité dominants au Nigéria et en Afrique du Sud. Ainsi, parlant du Nigéria, il écrit que le président Muhammadu Buhari est “malade et … ne dit rien — ni à son peuple ni aux Africains — du mal qui l’a maintenu éloigné de son pays pendant deux longs mois et l’empêche de reprendre son travail à un rythme normal”. Mais BBY aurait dû rappeler l’acte de transfert provisoire du pouvoir au vice-président Yemi Osinbajo, signé par Buhari et approuvé par la branche judiciaire (Sénat et Assemblée fédérale). De la sorte, l’équipe Buhari n’a pas totalement répété l’indécision du gouvernement de Umaru Yar’adua en 2008.

Quant à l’Afrique du Sud, l’éditorial dénonce le comportement du président Jacob Zuma “notoirement corrompu et dont l’obsession est de voir son ex-femme lui succéder au terme de son deuxième et dernier mandat. Pour se protéger d’éventuelles poursuites judiciaires”. L’article met ici en exergue un mal plus étendu, à savoir, la mal-gouvernance des héritiers de Nelson Mandela. Car avant les scandales financiers de Zuma, le pays de l’Arc-en-ciel a connu l’incompétence et l’affairisme de Thabo Mbeki. Négociateur dans le conflit ivoirien dans les années 2004-2005, il essuya la contestation de son rôle par les opposants du président Gbagbo, qui se plaignirent de son zèle à placer plutôt les produits d’exportation de son pays, et de sa partialité.

Cela dit, les économies du Nigéria et de l’Afrique du Sud sont —à l’image du reste du continent — exocentrées et dépendent de l’exploitation pétrolière et de l’extraction minière, respectivement. Pire, les deux sont loin de panser les plaies profondes de leur passé et de corriger les handicaps de leur présent. Pour le Nigeria, ce sont la guerre civile du Biafra, (1966-1970), la confiscation du pouvoir par l’armée pendant trois décennies environ, la corruption, les insurrections armées du  MEND dans le Delta du Sud-est, les ravages encore plus criminels de Boko Haram dans le Nord-est. En Afrique du Sud,  la libération et l’élection du président Mandela marquèrent la fin de l’Apartheid, certes, et le changement de régime politique. Mais, les rênes du pouvoir économique n’ont pas changé de main. Par exemple, citons le massacre en 2012 de 34 mineurs grévistes de la mine de platine de Marikana. Les forces de l’ordre au service du gouvernement de l’ANC commirent une tragédie qui rappelle la boucherie de Sharpeville en 1960. L’ex-couple Jacob et Nkosazana Dhlamini Zuma réussira-t-il là où le duo Bill et Hillary Clinton a échoué ? Leur plan tient-il en compte la crise endémique de la société africaine, dont certaines couches affichent une xénophobie d’autant plus regrettable que la lutte contre l’Apartheid fut soutenue par la plupart des pays africains ?

Un éditorial qui décontextualise l’Afrique

L’éditorial de BBY contient seulement le nom de l’Afrique. Il ne désigne nommément ni l’Asie, ni l’Amérique, ni l’Europe. Et pourtant l’auteur sait à quel point les autres parties du monde sont redevables à l’Afrique en  matières premières. Que font-ils, au nom de la solidarité humaine, pour prévenir les dérives récurrentes ou pour aider à punir les auteurs de crimes de sang et de guerre ? L’Afrique est le seul continent à ne pas siéger en permanence au Conseil de sécurité de l’ONU. A-t-elle une chance d’en être membre un jou ? Voire.
En attendant, la pendule de l’Histoire marche sans arrêt. Elle balance entre la paix et la guerre, la prospérité et la misère, la droiture et la corruption. La stagnation et les revers de l’Afrique sont évidents. Mais en même temps l’on note des efforts de correction et de prévention. Ainsi, des magistrats du continent siégeant dans les Chambres africaines extraordinaires, (CAE), et en vertu d’un accord entre l’Union africaine (UA) et le Sénégal, ont jugé, reconnu coupable et condamné l’ex-dictateur tchadien Hissène Habré, le 9 janvier dernier. De même, sous la menace d’une intervention militaire coordonnée et d’une arrestation par les forces de la CEDEAO, Yahya Jammeh a dû céder le pouvoir à Adama Barrow, son successeur démocratiquement élu.
Il y a donc une dynamique positive que l’éditorial de Béchir Ben Yahmed ne mentionne pas. L’article réflète une vision en tunnel qui ne sied guère au fondateur de l’hebdomadaire Jeune Afrique et président du Groupe éponyme. Pis, aucune ébauche de solution n’est indiquée. Et Le ton  pessimiste persiste du début à la fin. Il ne sert à rien d’énumérer les faillites du continent, si l’on ne le replace dans le contexte de son passé historique négatif, c’est-à-dire l’esclavage, la colonisation, la néo-colonisation et la perpétuation des hégémonies étrangères nonobstant les indépendances nominales, juridiques et politiques. De même, l’Afrique souffre le plus, certes. Mais les autres contients ne s’en tirent pas non plus à bon compte. Du Brésil aux USA, en passant par la Chine, l’Inde, la Russie, l’Union Européenne, le ras-le-bol des laissés-pour compter et la réprobration contre les politiciens et les élites économiques se manifestent, ouvertement, ou en sourdine.Et la mondialisation en porte la responsabilité. L’environnement global du 21è siècle est un géant aux pieds d’argiles. Sa tête (les économies avancées) est dans les nuages post-industriels et cybernétiques. Mais une grande partie de son corps (les damnés de la terre, Fanon) vit 20e siècle, voire au 19e. En particulier, l’Afrique gémit entre le marteau des hégémonies extérieures et l’enclume d’élites nationales défaillantes et dans certains criminelles. Toutefois, l’épidemie Ebola (2013-2014) a montré à quel point la fragilité de l’être humain et la nécessité de la solidarité planétaire.

Pour terminer, il est étonnant de la part de Béchir Ben Yahmed, auteur du livre Les années d’espoir : 1960-1979, d’appliquer à l’Afrique des oeillères réductrices, simplificatrices et simplistes. Engagé dans les tranchées depuis son départ du gouvernement de Habib Bourguiba en 1957, il continue de jouer un rôle prééminent dans la presse francophone. Pour ma part, je réitère ici mes remerciements à Jeune Afrique pour sa dénonciation infatigable de la dictature de Sékou Touré, président de la Guinée (1958-1984). Je compte republier sur mon site Camp Boiro Mémorial le dossier élaboré que BBY et son équipe exposèrent au public durant le « Complot Peul », qui aboutit à la liquidation atroce de Telli Diallo, premier secrétaire général de l’Organisation de l’Unité Africaine, devenue l’Union Africaine.

Ce qui manque à l’éditorial “Sombre tableau du continent”, c’est la longue expérience, la sagacité et la largesse de vue d’un acteur avéré et d’un témoin émérite de l’Afrique contemporaine.

Tierno S. Bah