Attaque de novembre 1970 : quarante-sept ans après

Général Antonio Spinola, gouverneur de Guinée-Bissau et Président Sékou Touré. 1970
Général Antonio Spinola, gouverneur de Guinée-Bissau, et Président Sékou Touré. 1970

La date d’aujourd’hui marque le quarante-septième anniversaire de l’attaque du 22 novembte 1970 par un commando militaire portugais et des opposants guinéens armés contre Conakry. L’opération visait deux objectifs :

  • La libération des dix-huit prisonniers de guerre Portugais — dont le fils du maire de Lisbonne — qui avaient été capturés par la guerilla du PAIGC dirigée par Amilcar Cabral
  • L’élimination du Président Sékou Touré et l’abolition de son régime
Prisonniers de guerre Portugais capturés au combat, transférés et détenus au camp du PAIGC, situé au quartier Bellevue de Conakry. Ils furent libérés et rapatriés par le commando du 22 novembre 1970.
Prisonniers de guerre Portugais capturés au combat, transférés et détenus au camp du PAIGC, situé au quartier Bellevue de Conakry. Ils furent libérés et rapatriés par le commando du 22 novembre 1970.

J’ai constitué le présent dossier pour rappeller à la mémoire ce bref épisode aux conséquences profondes et prolongées, draconniennes et inhumaines. Et qui continue de hanter la Guinée. Pour introduire cette sélection, j’ai choisi un extrait de l’analyse lucide de Sako Kondé, l’auteur de Guinée, le temps des fripouilles. Directeur général de la Douane jusqu’en 1965, cet intellectuel et critique implacable de la dictature guinéenne dresse, dans le chapitre IX du livre  “Pour l’honneur de la Guinée et de l’Afrique”, le réquisitoire du régime et celui des dirigeants de  l’opposition en exil. Il les met dans le même sac, et il rend  hommage aux Guinéens qui prirent les armes contre le régime. Sako Kondé écrit :

  « A l’aube du 22 novembre 1970, des Guinéens ont débarqué sur le sol natal, l’arme à la main, décidés à abattre la tyrannie ou à mourir. Si l’opération a tourné à la tragédie, ce ne fut pas, en tout cas, parce que le régime leur a opposé une quelconque résistance aux premières heures : il était virtuellement vaincu, le prétendu « attachement indéfectible » du peuple n’ayant à aucun moment joué. Ce fut à cause de la trahison des chefs politiques de l’affaire. Mais avant de mourir, les combattants ont fait revivre intensément une chose qu’on aurait cru désormais oubliée des Guinéens : le courage, l’audace. En accomplissant leur devoir comme ils l’ont fait, ils ont administré une terrible leçon à l’actuel personnel politique. Ils l’ont aussi donnée aux quelques Guinéens qui ont conduit l’affaire au niveau politique en la ramenant à la dimension d’une ténébreuse aventure, et prouvé qu’ils appartiennent au même type socio-politique que les dirigeants en place. Leur mort héroïque constitue le seul moment rassurant et encourageant de cette lamentable entreprise menée par de soi-disant opposants sous le signe de la médiocrité, de l’inconscience criminelle … Il nous fallait, avant de poursuivre, faire cette distinction essentielle et rendre hommage au courage de ces gars bien de chez nous. »

… La suite est accessible à la bibliothèque du Camp Boiro Mémorial.

La collection inclut aussi les documents suivants :

L’hebdomadaire annonça l’évènement avec en exclusivité le récit d’un des Guinéens de l’expédition. Mais l’informateur anonyme présente une version  erronée des faits. relevait de l’intoxation et de la propagande. Il prétend notamment que le coup avait été conçu, financé et exécuté entièrement par des Guinéens, sans l’appui ou la participation du Portugal. Ce qui était faux.…

Jeune Afrique corrige ici l’information erronée contenue dans le numéro 518 à propos d’une opération strictement organisée par l’opposition en exil.

Tierno S. Bah

Sékou Touré a-t-il dit la vérité ?

Le Portugal accusé d’agression

C'est à la faveur d'une cure dans la station thermale de Luso (Portugal) qu'Antonio Spinola et les responsables des services spéciaux de Lisbonne mirent au point les derniers détails de l'opération
C’est à la faveur d’une cure dans la station thermale de Luso (Portugal) qu’Antonio Spinola et les responsables des services spéciaux de Lisbonne mirent au point les derniers détails de l’opération

Le récit qui précède se passerait bien de commentaires s’il ne contredisait totalement la thèse des événements que M. Sékou Touré a réussi à imposer jusque-là en déclarant à Radio-Conakry et en criant au monde qu’il était victime d’une agression portugaise. Pour les Africains, en effet, cela ne fait aucun doute. Dès le 23 novembre, les délégués africains aux Nations unies, à l’exception des Malawites et des Sud-Africains, informaient le président du Conseil de sécurité, l’ambassadeur syrien M. Tomeh, que la Guinée devait faire face à une attaque colonialiste et impérialiste. Les pays socialistes unanimes, de Pékin à Moscou, reprenaient à leur compte les déclarations du président Sékou Touré et dénonçaient le Portugal. Certaines capitales occidentales, comme Paris et Washington, admettaient officiellement que l’attaque avait été menée par des « éléments venus de l’extérieur ». Officieusement, on laissait entendre qu’il était vraisemblable que des mercenaires portugais avaient participé à l’opération, avec ou sans la bénédiction du gouvernement de M. Caetano : de Sakiet Sidi Youssef (Tunisie) à la baie des Cochons (Cuba), l’histoire contemporaine ne fourmille- t-elle pas d’exemples où des Etats ont été amenés à « couvrir » tout en les démentant catégoriquement des initiatives de leurs services spéciaux décidées plus ou moins à leur insu !
Mais le fait est là. Lisbonne mis à part, le monde entier accrédite avec, il est vrai, quelques nuances la thèse défendue dès le premier jour par le président guinéen. Pourtant, celle-ci présente quelques faiblesses. Depuis le 21 novembre, les autorités guinéennes se livrent, sur les antennes de Radio-Conakry, à une véritable escalade verbale. Elles ont successivement dénoncé deux, puis trois, puis quatre débarquements, des attaques aériennes, la présence de plusieurs centaines de mercenaires portugais parmi les assaillants. Mais, jusqu’à présent, personne n’a pu vérifier l’exactitude de leurs déclarations. Sitôt informé de l’invasion, le ministre malien des Affaires étrangères, Charles Samba Sissoko, s’est rendu à Conakry pour se faire une idée de la situation. Il est rentré à Bamako en déclarant qu’il n’avait pu voir de mercenaires portugais morts ou vifs. Seules quelques photos lui avaient été présentées. Le 25 novembre, la mission de l’ONU débarquait pour se rendre compte dans les plus brefs délais de la situation. A New York, on estimait alors que les cinq délégués et les sept fonctionnaires internationaux qui formaient la mission pourraient être de retour dans « environ trois ou quatre jours ». Quarante-huit heures plus tard, le 27 novembre, le correspondant de Jeune Afrique aux Nations unies nous informait que, par suite de difficultés imprévues et du manque de collaboration des autorités guinéennes, on pensait dans l’entourage du président du Conseil de sécurité que la mission ne serait pas de retour avant huit, voire même douze jours !

Par ailleurs, fait absolument invraisemblable, aucun journaliste, aucun presse, aucun organe d’information ne fut admis en Guinée pendant toute la durée des troubles. Depuis l’annonce de l’invasion, tous les journalistes qui sont arrivés à l’aéroport de Conakry ont systématiquement été refoulés. Nos envoyés spéciaux, Mahjoub Faouzi et Guy Le Querrec, arrivés le 24 novembre à Conakry par le vol régulier de la compagnie est-allemande Interflug, ainsi qu’un confrère britannique, M. Power, du Manchester Guardian, et un correspondant de presse est-allemand. Peter Glaunsurger, ont été priés de quitter Conakry sur le champ. Lorsqu’on se déclare « victime d’une agression » et que l’on refuse la présence d’observateurs dont l’unique mission est d’informer, tous les doutes sont permis.
Nous nous trouvons donc en présence de deux relations de faits totalement discordantes. D’une part, le texte de notre informateur, le ton, les précisions, les détails qui y figurent en font un témoignage incontestable. Jeune Afrique, en tout cas, garantit de façon formelle son authenticité. Si, sur sa demande, nous acceptons de taire son identité, c’est que les raisons invoquées (sécurité des siens dont une partie vit encore en Guinée et l’autre au Sénégal) nous paraissent parfaitement justifiées.
D’autre part, la version officielle, qu’il est impossible de vérifier.
Peut-on trancher ? Certes non. Tout au plus peut-on tenter de cerner la vérité. Certains témoignages — rapports d’ambassades étrangères, récits de voyageurs européens ayant quitté depuis la capitale guinéenne — apportent tout de même quelques précisions.

Les véritables objectifs

Ainsi, le 21 novembre, aux environs de deux heures du matin, les occupants d’une ambassade étrangère située sur le front de mer ont assisté au débarquement. Les informations qu’ils ont fait parvenir à leur capitale ne sont pas dénuées d’intérêt : « Des hommes armés, en tenue de combat, arrivaient sur la plage dans des embarcations légères ; ils étaient plusieurs dizaines, mais, du fait de l’obscurité, on distinguait mal les visages. » Quelques instants plus tard, deux « volontaires de la paix », membres de la mission américaine de Conakry, se dirigeaient vers les assaillants.

Erreur. — Le Peace Corps avait été renvoyé de Guinée suite à l’arrestation de la délégation guinéenne à Abidjan en 1966. — T.S. Bah

L’un d’eux était immédiatement ceinturé et entouré par dix hommes dont, selon ses propres termes, « un seul parlait français ». Cela ne veut pas dire que les autres parlaient portugais. Mais. selon d’autres témoignages recueillis à bonne source, « les commandos d’assaillants, sitôt arrivés, se séparent en plusieurs groupes. Au sein de celui qui demeure auprès des embarcations, on distinguait nettement plusieurs Blancs».

La confusion subsiste, de la même façon, en ce qui concerne les véritables objectifs des assaillants. Notre interlocuteur dresse une liste de ces objectifs, de laquelle il ressort qu’ils consistaient purement et simplement dans le renversement du régime de Sékou Touré et la prise du pouvoir.

Pourtant, il semble que l’un des objectifs du 21 novembre ait été d’anéantir le siège du PAIGC (mouvement nationaliste de Guinée-Bissau) et de liquider certains responsables de l’organisation. Un de nos envoyés spéciaux, Guy Le Querrec, a interrogé le 26 novembre, dans l’avion de la compagnie est-allemande Interflug, qui le ramenait en Europe, un couple d’Européens blessés au cours de l’assaut contre le quartier résidentiel. Il s’agit du docteur yougoslave Dirmik Streten, en poste à l’hôpital central de Conakry, et de son épouse. Leur pavillon jouxtait le siège du PAIGC. Voici leur récit :

« Dès que nous avons ouvert nos fenêtres, vers 3 heures du matin, une pluie de projectiles s’est abattue sur nous, nous blessant à la tête, au visage et aux bras. Puis, nous avons entendu une sourde détonation. On tirait au mortier contre le siège du PAIGC. Celui-ci était occupé par quelques responsables politiques de l’organisation. En quelques secondes, ça n’était plus qu’un brasier en flammes, aucun des hommes présents n’a eu le temps de quitter les lieux. Quelques secondes plus tard, un obus pulvérisait la partie de notre pavillon dans laquelle se trouve la chambre de notre fille Sofia, âgée de onze ans. La pauvre enfant fut tuée sur le coup… Nous ramenons son corps en Yougoslavie. »

Ainsi, le siège des maquisards du PAIGC apparaît avoir été un des objectifs des assaillants. Certes, la villa « Bellevue », une des résidences du président Sékou Touré — qui se trouve à quelques centaines de mètres de là — a, elle aussi, été détruite. Mais il y a plusieurs pavillons entre les deux qui n’ont pas été touchés. A cette anomalie, il convient d’ajouter une coïncidence troublante. Quittant Alger le 18 novembre pour se rendre à Tripoli, Amilcar Cabral, le leader du PAJGC, avait fait part de son intention d’aller passer quarante-huit heures à Conakry après son séjour en Libye. L’information était tellement sérieuse que, le 22 novembre, plusieurs correspondants de presse présents à Alger, sitôt connue la nouvelle de l’invasion en Guinée, se précipitèrent au bureau du PAIGC dans la capitale algérienne : il leur fut confirmé qu’Amilcar Cabral était à Conakry. Ce n’est que trois jours plus tard (le 25 novembre) qu’on retrouvera la trace du chef nationaliste en Europe de l’Est, à Sofia (Bulgarie), où il fut interviewé par un confrère italien du quotidien communiste « l’Unita ». Au dernier moment, il s’était ravisé et avait renoncé à son voyage à Conakry. Il n’est donc pas interdit de penser qu’il aurait été tué si, comme tout le monde l’imaginait, il avait été présent dans la capitale guinéenne au moment de l’assaut contre le siège de son organisation.

Divergences et convergences

Autre thème de contradiction entre les témoignages : l’attitude de la population. Un diplomate en poste en Guinée et qui regagnait Conakry dans la matinée du 22 novembre câble à son ambassaâe : « L’ordre de mobilisation des milices populaires est partout suivi dans le plus grand calme. Çà et là, des groupes d’hommes armés se forment et se dirigent vers des points différents. Pas de panique ; c’est impressionnant. » Cette détermination contraste avec la résignation et la passivité de la population et de certains miliciens et militaires évoquées par notre interlocuteur.
Pourtant, sur de nombreux points le récit de notre informateur et les témoignages récoltés çà et là par nos correspondants s’accordent.
Ainsi, il semble établi qu’entre le moment où débarquent les assaillants (2 heures du matin) et l’apparition des miliciens et des gendarmes guinéens, vers 9 heures du matin, les forces guinéennes sont bel et bien restées à l’écart. Le docteur Dimirk Streten a précisé à notre envoyé spécial Guy Le Querrec :

« Nous avons attendu 5 heures avant de voir apparaître les forces guinéennes ; notre fille gisait morte à nos pieds, ma femme et moi, blessés, perdions dangereusement notre sang. »

De la même façon, il semble certain que, contrairement aux allégations de Radio-Conakry, il n’y a eu (du moins entre le 21 et le 27 novembre) qu’un seul débarquement et non pas trois ni quatre. Les rapports en provenance de plusieurs ambassades concordent et sont formels sur ce point. Il est sûr également que l’aviation guinéenne, riche d’une dizaine de Mig-17 de fabrication soviétique, n’est jamais intervenue. De source diplomatique occidentale, on avance l’explication suivante : « Les fournisseurs soviétiques n’ont jamais livré de munitions pour ces “Mig”. » D’où, selon ces mêmes sources, l’appel à la RAU et au Nigeria et l’arrivée, le 27 novembre à Conakry, de nombreuses caisses de munitions frappées de l’estampe soviétique …
Toutefois, un élément supplémentaire d’appréciation nous est parvenu, le 27 novembre au soir, du Liberia. Un soldat portugais, Francisco Gomez Nangue, ramassé en mer au large des côtes guinéennes par le navire hollandais « Sotriats of Bali » et débarqué à Monrovia, a affirmé que sa compagnie, forte d’une trentaine d’hommes, commandée par un lieutenant portugais — un certain Gavlan — a été embarquée à bord d’un bateau de guerre le 21 novembre et débarquée le 22 novembre au matin sur les plages de Conakry! Le gouvernement de Monrovia affirme, d’autre part, détenir les preuves de la participation portugaise à l’invasion de la Guinée.
Ce dernier élément, s’il était confirmé, renforcerait évidemment la thèse de la participation « officieuse » de militaires portugais à l’opération. Mais on souligne à Paris que les sympathies du président libérien pour M. Sékou Touré sont bien connues et qu’il pourrait s’agir de « faux » Portugais. A Addis-Abeba, siège de l’Organisation de l’Unité africaine, on affirme en tout cas posséder des preuves de la participation portugaise dont on se propose de faire état lors de la réunion du Conseil des ministres et de la commission de la défense de l’organisation, convoquée à Lagos le 9 décembre prochain.

Des casques bleus, pour quoi faire ?

Il reste qu’en utilisant l’invasion à des fins de propagande, en grossissant les faits, puis en inventant de toutes pièces des rebondissements, le président Sékou Touré n’a pas aidé à faire triompher de façon incontestable sa thèse — qui ne restera qu’une des versions possibles des faits.
Le 25 novembre, une heure avant l’arrivée à Conakry de la mission de l’ONU dirigée par l’ambassadeur du Népal, le major-général Bahadur Khatri, il déclarait sur les ondes que les bateaux s’enfuyaient, que l’ennemi battait en retraite. Dès l’arrivée des enquêteurs de l’organisation internationale, il vilipendait l’ONU, déclarant qu’il attendait des casques bleus, pas des enquêteurs ! Des casques bleus pour quoi faire, puisque (soi-disant) la résistance populaire avait taillé en pièces les agresseurs ?
En fait, s’il est une morale à tirer de cette affaire en ce qui concerne le chef de l’Etat guinéen, c’est bien que, selon la formule de Lénine, « seule la vérité est révolutionnaire ». Il ne suffit pas de s’intituler « chef suprême de la révolution » pour avoir le droit de prendre autant de liberté avec elle.

par Paul Bernetel
Jeune Afrique No. 518 — 8 Decembre 1970

Le rôle du Portugal

Rectifications à propos du Portugal

La semaine dernière, Jeune Afrique publiait le témoignage exclusif d’un « agresseur » d’origine guinéenne ayant participé personnellement au débarquement de Conakry dans la nuit du 21 au 22 novembre. La publication de ce récit a provoqué une certaine sensation. De nombreux journaux et publications, des chaînes de radio et de télévision ont repris l’information. Des lecteurs ont écrit, d’autres ont téléphoné. La plupart d’entre eux semblaient déplorer que  Jeune Afrique « accrédite la
thèse d’un témoin anonyme au détriment de celle défendue par le président Sékou Touré » !
Tout d’abord, nous nous félicitons que notre contribution à la recherche de la vérité sur les événements de Guinée ait suscité un tel mouvement d’intérêt. Face au refus systématique affiché par le gouvernement de Conakry de permettre aux représentants de la presse mondiale de rendre compte et d’informer sur ce qui s’est réellement passé, nous avons publié un témoignage dont nous garantissons l’authenticité, ce qui ne signifie nullement que nous le considérions comme étant le reflet exact de la vérité. Nous aurions aimé par respect pour la libre information de nos lecteurs pouvoir mettre ce témoignage en parallèle avec un reportage objectif effectué en terre guinéenne par un de nos envoyés spéciaux. La chose étant impossible, nous n’avons pu que dresser un tableau comparatif des deux seules versions que nous possédions : celle de notre interlocuteur anonyme et celle de Radio-Conakry en glissant ici et là des témoignages recueillis à diverses sources. Il est apparu à certains lecteurs que cette technique journalistique (la seule matériellement possible dans de telles traduisait de notre part un certain penchant les explications fournies par notre interlocuteur guinéen.
Un tel raisonnement est à la fois regrettable et inquiétant. démontre que, dans cette affaire, l’émotivité, la propagande, l’adhésion spontanée sans réflexion ni preuve ont joué un rôle prépondérant. En fait, si, pour certains, la présentation des éléments d’information en notre possession a pu paraître favoriser légèrement la thèse du « commando » guinéen, c’est que face à ce témoignage, certes personnel, et par là même contestable, mais néanmoins vivant, nous ne possédions que les élucubrations verbales de Radio-Conakry faisant état de quatre débarquements, d’attaques aériennes, de présence de sous-marins, etc. Autant d’éléments qui, effectivement, ne prêchaient guère en faveur des explications fournies par Radio-Conakry.
Au moment où le Conseil des ministres de l’Organisation de l’Unité africaine et la Commission de la Défense de cette organisation débattent à Lagos (Nigeria) de l’ « invasion », après la publication du rapport de la commission d’enquête déléguée par le Conseil de sécurité des Nations unies qui accrédite (du moins en partie) la thèse de Sékou Touré, nous sommes en mesure — grâce à une enquête approfondie menée par nos correspondants et envoyés spéciaux — de donner une explication complémentaire sur les « événements » de Guinée.
En vérité, ces éléments ne contredisent pas formellement la version des faits donnée par notre interlocuteur la semaine dernière. Pas plus qu’ils ne confirment la thèse défendue par Radio-Conakry. En dehors des formules de propagande, des oublis volontaires, des silences calculés de l’une et de l’autre versions, ils permettent de franchir une nouvelle étape sur le chemin de la vérité. Un chemin semé d’embûches.

Paradoxalement, l’origine du récent débarquement de Conakry remonte au mois de mars 1966. Après la chute du docteur Kwame Nkrumah au Ghana, une violente controverse éclate entre le président Houphouët-Boigny et Ahmed Sékou Touré, lequel vient d’accorder asile à l’ex-chef d’Etat ghanéen. Les exilés guinéens, qui sont plus de 500 000 répartis en Côte-d’Ivoire et au Sénégal, créent le Front de libération nationale de Guinée (FLNG). Une section est créée à Abidjan sous la direction des docteurs Dechambenoit et Diallo Moustapha, une autre à Dakar avec comme principal dirigeant un syndicaliste, M. David Soumah. En avril 1966, ces deux sections du FLNG entrent en contact avec le « Regroupement des Guinéens en Europe » dirigé par M. Ibrahima Baba Kaké et dont la majorité des membres vivent en France. Objectif de la rencontre : mettre en place un front commun contre Sékou Touré et son régime. Malgré quelques désaccords politiques (attitude à adopter vis-à-vis de Nkrumah), le FLNG et le Regroupement des Guinéens en Europe décident d’associer leurs efforts en vue de parvenir à la chute de Sékou Touré et de son régime. Toutefois, comme il arrive souvent en de telles circonstances, le clivage se fait entre ceux qui défendent une certaine philosophie politique et ceux pour qui les moyens à utiliser en vue de renverser Sékou Touré comptent beaucoup moins que le résultat. Lors d’une réunion houleuse à Paris, Porte-Dorée, l’un des partisans de cette dernière tendance n’hésite pas à lancer : « Je suis prêt à m’allier, même avec le diable, et à entrer avec lui en Guinée » ; mais il ajoute : « J’aurai deux fusils, l’un pour abattre Sékou Touré et l’autre pour ensuite me débarrasser du diable. » Le diable en question ne tarde d’ailleurs pas à paraître sous les traits des services secrets portugais qui, dès 1967, entrent en contact avec la faction extrémiste du FLNG. Les contacts ont lieu à Dakar et n’ont guère de résultats immédiats. Mais leur existence donne lieu à de nombreuses controverses au sein même du PLNG. Contestés par une fraction importante de ses éléments, les « ultras » rencontrent l’approbation du groupe des militaires. Il s’agit d’anciens officiers, sous-officiers, soldats de l’armée française qui, après avoir terminé leur temps dans l’armée française, ont voulu rentrer en Guinée mais se sont vus déclarés « persona non grata » par Sékou Touré. Voués à l’exil, ils s’installent au Sénégal, en Côte-d’Ivoire ou reviennent en France. Anciens soldats des guerres coloniales d’Indochine et d’Algérie, ils sont rapidement fatigués des discussions interminables des civils du FLNG et décident de s’organiser en formations paramilitaires.
Pendant cette même période, voué aux querelles intestines, noyauté par les agents de Sékou Touré, privé de ressources par l’amorce d’une normalisation entre Sékou Touré, le président Senghor et le président HouphouëtBoigny, le FLNG se désagrège et se transforme en une série de petites chapelles rivales et totalement inefficaces. Les militaires, seul groupe discipliné et réellement organisé, décident alors de prendre leur autonomie vis-à-vis de ces « palabreurs » totalement inefficaces ! Ils reprennent pour leur propre compte les contacts avec les services de sécurité portugais au Sénégal. Désormais, déçus par l’incapacité des civils, ils font cavalier seul. Des camps d’entraînement sont installés en Gambie et en Sierra Leone et leur principal responsable, le commandant X, prié de quitter le territoire sénégalais par les autorités locales, vient s’installer à Toulouse dans le deuxième trimestre de 1970. Il n’y reste pas très longtemps. Pas loin de là, dans la station thermale de Luso, le « Vichy portugais », un personnage pittoresque met à profit une cure théorique, pendant les mois d’août et de septembre, pour dresser son plan d’attaque. Il s’appelle Antonio Spinola, c’est le général en chef gouverneur de Guinée portugaise. Vieux « salazariste » hostile aux conservateurs « libéraux » de Lisbonne au pouvoir, il met au point, avec le concours des services spéciaux portugais, une opération contre la République de Guinée. Le président Caetano, mal informé de la situation réelle à Conakry, donne son feu vert non sans avoir exigé que le Portugal en tant que tel ne joue dans l’opération aucun rôle officiel.

C'est à la faveur d'une cure dans la station thermale de Luso (Portugal) qu'Antonio Spinola et les responsables des services spéciaux de Lisbonne mirent au point les derniers détails de l'opération
C’est à la faveur d’une cure dans la station thermale de Luso (Portugal) qu’Antonio Spinola et les responsables des services spéciaux de Lisbonne mirent au point les derniers détails de l’opération

Des détails qui concordent

Dans cette optique, un groupe de mercenaires africains est entraîné dans le camp de Buba en Guinée-Bissau. Avec les groupes encadrés par les anciens soldats guinéens de l’armée française et entraînés en Gambie et en Sierra Leone, il constitue l’une des trois sections d’assaut qui, le 22 novembre, débarqueront sur la plage de Conakry. Dès lors, les précautions prises par les intéressés aidant, il est difficile de suivre les dernières journées des trois « groupes ». Les explications fournies par notre interlocuteur, la semaine dernière, expliquant notamment le départ du commandant X de Toulouse, son arrivée en Sierra Leone, les uniformes de son groupe, le brassard vert que ses hommes arboraient, coïncident totalement avec les témoignages recueillis par la mission du Conseil de sécurité de l’ONU auprès du prisonnier guinéen de nationalité portugaise, un certain Lopez, interrogé dans le camp Kémé Bourema de Kindia. La présence d’unités navales portugaises (identiques à celles utilisées par les Anglais lors de la Seconde Guerre mondiale) au large de Conakry mentionnée dans le rapport de la commission des Nations unies ne contredit pas non plus l’existence des bateaux affrétés à Monaco pour le compte du commandant X relatée par notre interlocuteur guinéen la semaine dernière. En fait, il est de nombreux détails (panique et inefficacité de certains guides venus de Conakry) qui concordent dans le récit publié par « Jeune Afrique » et dans le rapport de la commission des Nations unies.

Regroupement spectaculaire

Mais il y a une différence — de taille — en ce qui concerne le rôle joué par le Portugal. Notre interlocuteur dit que ses amis guinéens ont agi seuls. C’est peut-être exact en ce qui concerne le groupe auquel il appartenait. Mais il passe totalement sous silence la participation portugaise. Celle-ci, après la publication du rapport de la commission d’enquête de l’ONU, ne fait plus guère de doute. Toutefois, et c’est important, la version rocambolesque de Radio-Conakry — triple ou quadruple débarquement, présence de sous-marins et d’escadres aériennes — n’est pas retenue non plus.
Il reste que, avant même que les éléments d’information et d’appréciation recueillis çà et là (par la mission de l’ONU, l’audition des témoins, les récits de voyageurs) aient été connus, le monde entier et en tout premier lieu l’Afrique a accrédité spontanément la thèse des événements présentée par le président Sékou Touré. Une telle attitude a de quoi surprendre surtout lorsque l’on connaît l’état exact des relations entre la Guinée de Sékou Touré et certains pays africains. Une telle unanimité d’Abidjan à Dar es-Salaam, de Pékin à Washington (les messages de sympathie des gouvernements chinois et américain rivalisent curieusement de chaleur et d’affection) a de quoi surprendre dans un monde caractérisé par les contradictions fondamentales que nous connaissons.
Pourtant, il serait stupide de considérer un tel phénomène comme essentiellement caractéristique de l’hypocrisie profonde qui préside aux relations internationales. L’unité de l’Afrique que nous appelons de tous nos voeux et dont nous constatons, hélas, souvent la mythologie s’est spontanément formée le 22 novembre dernier. Et beaucoup plus que la personnalité du président Sékou Touré ou que le respect qu’inspire son régime chez ses pairs du continent, c’est l’ombre du Portugal colonialiste qui est à l’origine de ce regroupement spectaculaire.
L’Afrique, délaissant ses querelles, a resserré les rangs face aux oppresseurs du Mozambique, de l’Angola et de Guinée-Bissau. Même si le prétexte choisi n’est pas le meilleur possible, c’est une cause qui vaut, de toutes les façons. la peine d’être défendue.

Jeune Afrique N° 519 — 15 Decembre 1970

Le Portugal et l’OTAN

Le lundi 7 décembre, à son arrivée dans la capitale nigériane, le secrétaire général de l’OUA, M. Diallo Telli, déclarait que « l’invasion de la Guinée était inspirée par l’OTAN », ajoutant : « Le Portugal est trop sous-développé pour perpétrer seul une telle agression. » Le mardi 8 décembre à Alger, un représentant du PAIGC accusait à son tour l’OTAN ainsi que les puissances occidentales d’être « impliquées dans l’agression ».

Ismael Touré (1926-1985), demi-frère du président Sékou Touré, membre du Bureau politique, ministre, président de la Commission d'enquête du Camp Boiro.
Ismael Touré (1926-1985), demi-frère du président Sékou Touré, membre du Bureau politique, ministre, président de la Commission d’enquête du Camp Boiro.

Le mercredi 9 décembre, à Lagos, au cours de la première réunion du conseil des ministres de l’OUA, le chef de la délégation guinéenne, M. Ismaël Touré, déclarait de son côté que « le Portugal avait bénéficié de la complicité de la France, de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis », rappelant que « ces deux derniers pays sont membres de l’OTAN ».
Cette accusation portée contre l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord n’est pas née des derniers événements de Guinée. Le 15 octobre dernier, une mission de l’OUA, présidée par le chef d’Etat zambien Kenneth Kaunda, entreprenait une tournée des capitales occidentales afin de protester contre l’aide apportée au Portugal et à l’Afrique du Sud par les pays membres de l’OTAN. Au terme de cette mission, le secrétaire général de l’OUA déclarait que son organisation avait pris la décision d’adresser aux dix-neuf pays membres de l’OTAN un mémorandum précisant formellement les conditions dans lesquelles les armes fournies au Portugal dans le cadre de ce traité étaient utilisées contre les patriotes africains d’Angola, du Mozambique et de Guinée-Bissau. Quel que soit le rôle exact du Portugal dans l’agression dont Sékou Touré a été victime le 22 novembre, il ne fait de doute pour personne que l’OTAN trouve un intérêt stratégique très important au maintien du Portugal dans ses colonies africaines.
Le document que nous présentons ici en constitue une accablante démonstration. Il est l’oeuvre du « Comité Angola », créé aux Pays-Bas en 1961 pour acheminer l’aide matérielle, financière, morale et politique de la Hollande aux mouvements de libération des pays sous domination portugaise 1. Rédigé par MM. S. J. Bosgra et Ch. Van Krimpen, il représente une somme impressionnante d’informations, de chiffres et de statistiques, qui — et c’est important — sont tous tirés de documents fficiels, donc non contestables, et d’articles publiés, çà et là. dans la presse des pays concernés.
L’ensemble constitue un texte dont le ton un peu froid — voire rébarbatif — ne fait place qu’à l’essentiel : l’écrasante responsabilité de I’OTAN dans la guerre colonialiste menée en Afrique par le Portugal. Jeune Afrique a résumé ce rapport.

Soutien de l’OTAN à la guerre colonialiste du Portugal

Le Portugal n’a pu soutenir un effort de guerre aussi ruineux et aussi long dans ses « provinces d’outre-mer » que parce qu’il a constamment bénéficié d’une aide massive de la part de ses partenaires à l’OTAN 2. Naturellement, aucun de ces pays n’est prêt (à l’exception de la France) à reconnaître publiquement la réalité de cette aide, mais, tirant avantage de l’appartenance du Portugal à l’OTAN, ils lui fournissent une quantité considérable de matériel militaire, sous prétexte que ce pays en a besoin pour faire face à ses engagements vis-à-vis de l’organisation. En réalité, une très grande partie de cet armement est directement utilisée pour combattre les mouvements de libération en Afrique. De plus, c’est avec l’accord plus ou moins tacite de ses partenaires de l’OTAN que Lisbonne a pu retirer la plus grande partie de ses effectifs des unités de l’OTAN pour les envoyer dans ses colonies d’Afrique. Il convient de souligner que l’OTAN elle-même n’a, en tout cas. jamais tenté de se désolidariser de la politique poursuivie par le Portugal en Afrique. Pis encore : de nombreuses déclarations faites par des responsables de l’OTAN démontrent la compréhension coupable dont ils font preuve vis-à-vis de la politique africaine de Lisbonne.

Le danger communiste

Ce souci de ménager le gouvernement portugais s’explique aisément par l’importance que revêtent les bases des Açores, des îles du Cap Vert, de Guinée-Bissau et de l’Angola pour la défense de l’Atlantique. Dans un article intitulé “les Territoires stratégiques du Portugal”, la revue Foreign Affairs précisait en 1952 : « L’importance stratégique des Açores est incontestable. Les îles du Cap Vert, situées au large des côtes de l’Afrique occidentale française, sur la route aérienne de l’Amérique latine. dominent l’accès à l’Atlantique Sud. L’Angola et la Guinée, avec leurs 1 816 kilomètres de côtes, font partie intégrante des défenses de l’Atlantique … »
Le président Kennedy, ayant manifesté en 1961 un certain mécontentement au sujet de l’utilisation par Lisbonne du matériel de l’OTAN dans la poursuite de sa guerre coloniale en Angola, les Portugais menacèrent de se retirer de l’OTAN ! Le ministre portugais des Affaires étrangères, M. Franco Nogueira, déclara alors à la réunion des ministres de l’OTAN, à Oslo, le 8 mai 1961, que le Portugal avait le droit d’utiliser le matériel de l’OTAN en Angola, comme la France l’avait fait en Algérie. La revue portugaise Revista de Marinha résumait ainsi ce que le Portugal apportait à l’OTAN et que ce dernier risquait de perdre s’il décidait de s’en aller :

  • les relais qui assurent à la zone européenne les meilleures communications avec les Etats-Unis
  • l’utilisation des bases des Açores
  • les bases de ravitaillement de Madère et des Iles du Cap Vert
  • la garantie de disposer, en cas de guerre, d’un réseau de communications électroniques et météorologiques faute duquel le trafic maritime et la lutte anti-sous-marine seraient impossibles
  • la disposition de produits stratégiques, tels que l’uranium, le tungstène, ainsi que de produits en provenance des provinces africaines
  • la défense de l’embouchure du fleuve Congo …

Une technique parfaite

Dès le mois d’octobre 1961, le secrétaire général de l’OTAN, le général Dirk Stikker, se rendait à Lisbonne pour rassurer pleinement M. Salazar à qui il déclara avec chaleur : « Nous devons nous unir contre le danger communiste. »
Au cours d’une interview donnée au journaliste ouestallemand Werner Schulz, le commandant en chef de l’armée portugaise en Angola, le général Hermès de Araùjo Oliveira, déclarait le 4 août 1967 :

« Il est clair que les Américains sont déterminés aujourd’hui à maintenir les provinces portugaises d’Afrique comme une zone de paix. C’est à partir de ce changement d’attitude américaine que le Portugal s’est vu assuré d’un soutien moral important. L’état-major portugais a mis au point une technique de la guérilla moderne que les critiques militaires américains, français et britanniques considèrent comme parfaite. Nous avons profité de l’expérience en cette matière non seulement des Français en Indochine et en Afrique du Nord, mais aussi de l’Abwehr allemande contre les mouvements de résistance en France et en Russie. » (Rapporté par le Deutsche Tagespost.)

La revue américaine US News & World Report rapportait le 14 avril 1969 : « Pendant des années, les Portugais se sont plaints que les Etats-Unis, qui sont leurs .alliés en Europe, leur étaient opposés en Afrique. La situation a changé dans ce domaine, et les Portugais espèrent que leurs relations avec les Etats-Unis iront en s’améliorant avec l’arrivée au pouvoir de M. Nixon. » Enfin, le journal ouest-allemand Süddeutsche Zeitung constatait le 22 avril 1969 : « On assiste à une compréhension de plus en plus grande pour la politique du Portugal en Afrique de la part de ses alliés de l’OTAN, en particulier des Etats-Unis. »
Les relations entre les Etats-Unis et le Portugal sont restées très cordiales jusqu’en 1961. En mai 1960, au cours d’une visite à Lisbonne, le général Eisenhower avait fait un éloge chaleureux du régime de M. Salazar. Fin 1961, les Américains devaient s’abstenir lors d’un vote aux Nations unies sur la nécessité d’enquêter sur la situation dans les colonies portugaises. Mais, dès l’année suivante, avec le remplacement d’Eisenhower par Kennedy à la présidence des Etats-Unis, les relations commencèrent à se refroidir. En mars, puis en avril et juin 1961, le délégué américain à l’ONU soutenait une résolution hostile à la politique africaine de Lisbonne. L’aide militaire de Washington au Portugal fut réduite de 25 à 3 millions de dollars et un embargo mis sur les ventes d’armes au Portugal.

Une épée de Damoclès

Lisbonne ne devait pas tarder à faire comprendre à Washington que le maintien d’une telle attitude était de nature à compromettre non seulement l’avenir de la station américaine de radio « Europe libre » émettant de Lisbonne, mais aussi celui des bases militaires américaines aux Açores. Le traité américano-portugais cédant ces bases aux Américains pour cinq ans devait être renouvelé en novembre 1962. L’attitude américaine s’adoucit considérablement tout au long des négociations entreprises pour le renouvellement de ce contrat, dès le début de 1962.
En janvier 1963, on apprenait que les Etats-Unis s’engageaient à fournir aux Portugais trente chasseurs « T-37 C ». L’accord conclu en janvier 1963 pour le renouvellement de la cession des bases des Açores comportait une nouvelle clause qui constitue toujours, pour les Américains, une véritable épée de Damoclès : elle prévoit en effet que, désormais, le Portugal peut mettre fin au bail sur simple préavis de six mois. Cette clause permettra au Portugal d’exercer sur les Etats-Unis une pression constante et fort efficace. L’aide au Portugal devait continuer à s’accroître. Et, même quand le Congrès américain décida en octobre 1963 de cesser toute aide militaire à l’Europe occidentale, une exception fut faite en faveur du Portugal (et de l’Espagne).
Parallèlement, le comportement des Américains à l’ONU changea du tout au tout. Alors qu’en janvier 1962 les Etats-Unis avaient voté une résolution proclamant le droit de l’Angola à l’indépendance, en décembre de la même année ils votaient contre une résolution condamnant la politique portugaise et préconisant un embargo sur les ventes d’armes à ce pays. A partir de ce moment, l’administration Kennedy rejoignait les rangs des fidèles supporters du Portugal à l’OTAN.
Le secrétaire d’Etat américain chargé des Affaires africaines, M. Mennen Williams, déclarait à une conférence de presse, au début de 1963, que ses déclarations antérieures faisant état d’un soutien inconditionnel aux mouvements nationalistes angolais avaient été mal interprétées, et il ajoutait qu’à son avis le Portugal faisait ce qu’il pouvait pour améliorer la situation. Six mois plus tard. lors d’une réunion, il déclarait ouvertement à Chicago :

« Il n’est de notre intérêt ni de voir les Portugais quitter l’Afrique ni de réduire leur influence dans ce continent. »

Le rapprochement entre les deux pays n’a cessé depuis de s’accentuer.
Quand le chemin de fer de Benguela a été saboté en décembre 1966 par les nationalistes angolais, les responsables portugais à Luanda et à Lisbonne manifestèrent beaucoup de souci à l’idée que les retards dans l’acheminement du cuivre pouvaient compromettre l’industrie de guerre américaine et, éventuellement, l’effort de guerre américain au Viêt-nam.
Quand Caetano vint au pouvoir en 1968, des négociations furent entreprises pour étendre l’accord sur les bases américaines des Açores où une base de sous-marins Polaris devait être construite. En échange, le Portugal devait obtenir pour 200 millions de dollars de fournitures armes étalées sur cinq ans. (Informations rapportées par un document du Congrès américain, et par l’hebdomadaire Newsweek, le Christian Science Monitor, Die Welt, le Financial Times et Le Monde.)
Des témoins étrangers ont vu des avions portugais bombarder des villages africains en Angola. Ils ont visité les restes calcinés des villages de M’Banza, M’Pangu et MPangala et d’autres, et ont relevé sur les débris de bombes au napalm de 750 livres l’inscription “Propriété de l’US Air Force”. » (Rapporté par le professeur John Marcum dans son livre La Révolution angolaise, 1969, MIT Press.)
« Des bombes au napalm et au phosphore marquées “made in USA” sont tombées sur des villages africains tout près d’ici … Ces villages se trouvent dans des territoires de Guinée portugaise qui sont actuellement sous le contrôle des forces nationalistes. » (Rapporté par le Christian Science Monitor le 12 janvier 1968.)
Voilà pour les Etats-Unis. Mais, en Europe aussi, le Portugal bénéficie d’alliés puissants. Et d’abord la République fédérale d’Allemagne.

L’aide allemande

Depuis que le gouvernement portugais a fait mettre en berne le drapeau national à l’occasion de la mort d’Adolf Hitler le 3 mai 1945, les relations entre les deux pays ont toujours été excellentes. Les Portugais rappellent avec fierté que c’est leur ministre de la Défense, M. Santos Costa, qui a, le premier, soutenu à l’OTAN qu’il fallait admettre l’Allemagne fédérale dans cette organisation — sans aucune condition ni restriction. Une série de traités furent signés entre les deux pays, en 1959, 1960, 1961, 1963, 1965, 1966 et 1968, assurant une étroite coopération militaire et culturelle. Dans le cadre du traité militaire d’octobre 1963 — qui n’a jamais été rendu public —, le Portugal cédait à l’Allemagne fédérale la base militaire de Beja. En contrepartie, l’Allemagne fédérale s’engageait à soutenir par tous les moyens l’effort de guerre portugais. Aujourd’hui, l’intérêt de Bonn pour les installations militaires de Beja faiblit, mais la coopération entre les deux pays ne s’est pas relâchée pour autant. Le Comité de la défense du Bundestag a établi que l’Allemagne fédérale a fourni au Portugal 200 avions de combat ainsi que d’autres fournitures militaires, mais que, « en raison de la destination finale de ces fournitures, le ministère des Affaires étrangères avait élevé certaines objections concernant ces transactions ». (Extraits d’un document secret publiés par le journal militaire Wehrdienst le 9 décembre 1968. Alors que le gouvernement ouest-allemand a déclaré à maintes reprises qu’il ne fournirait pas d’armes aux « zones de tension » (c’est ainsi qu’il refusait de fournir des avions au Malawi, pays voisin du Mozambique), aucune restriction n’a été apportée à l’assistance militaire aux forces armées portugaises (dont les avions sont, bien entendu, utilisés au Mozambique même).
En dehors de la fourniture directe de matériel militaire (avions, bateaux de guerre, camions, roquettes et canons), il convient de mentionner également l’aide financière considérable que la RFA apporte à Lisbonne, à qui un prêt de 40 millions de dollars a été consenti en 1961, un autre de 35 millions de dollars en 1962, un autre encore de 15 millions en 1963, etc.

L’aide française

La France est, avec les Etats-Unis et l’Allemagne fédérale, le principal fournisseur d’armes du Portugal. Hélicoptères, camions blindés, bateaux de guerre, canons et munitions sont abondamment fournis et directement acheminés en Afrique pour alimenter les guerres coloniales. Les hélicoptères « Alouette-3 »> sont équipés de fusées air-sol fournies par Nord-Aviation. La firme française Barbier, Benard et Turenne SA fournit l’équipement électronique des aéroports dans les colonies portugaises. Les transactions sont couvertes par des crédits français à long terme (sur vingt ans) à 6 % d’intérêt et garantis par l’Etat français, qui participe à l’élaboration des contrats. (Rapporté par Le Monde et l’Agence France-Presse.) La France assure aussi l’entraînement des Portugais au maniement de ce matériel.
Ce soutien n’est pas sans avoir un rapport direct avec l’existence d’une base militaire française dans les Açores où, depuis 1963, d’importantes installations ont été mises sur pied pour la force de frappe nucléaire initiée par le général de Gaulle 3.
L’alliance militaire entre le Portugal et la Grande-Bretagne remonte à 1373. Ce traité fut confirmé au début de la Seconde Guerre mondiale, et le gouvernement britannique s’y est référé quand il demanda et obtint, en 1943, le droit d’installer une base militaire dans les Açores. Le Portugal reçut, en contrepartie et à diverses reprises, d’importantes fournitures militaires.
La coopération entre les deux pays portait notamment sur la marine de guerre. Avant la guerre déjà, la Grande-Bretagne avait créé des écoles navales modernes au Portugal et avait fourni un certain nombre de bateaux. Après la guerre, la livraison des bateaux reprenait de plus belle et de nombreux officiers de la marine portugaise étaient formés dans les rangs de la Royal Navy. (Rapporté par le Times du 25 octobre 1955.) Quand éclate la guerre en Angola, le gouvernement britannique doit, sous la pression du parlement, décider l’arrêt des fournitures d’armes au Portugal (le Times du 14 juin 1961). Mais les envois d’armes, dans le cadre de l’OTAN, continuent. Deux bateaux de guerre ont été fournis par ce biais et immédiatement envoyés en Afrique. De 1961 à 1964, l’Angleterre fournit 150 avions légers de type Auster. Les appareils, assemblés au Portugal, sont envoyés en Afrique. En 1963, l’armée de l’air portugaise commande des pièces détachées pour ces avions. Le paiement est enregistré au budget sous la rubrique : « Dépenses spéciales pour les unités outre-mer ».
En 1965, l’Angleterre fournit 200 jeeps « Austin » à l’armée portugaise. En 1966, la marine portugaise reçoit la frégate « Dalrymple ».
Voici, pour conclure, quelques citations édifiantes sur le rôle de l’OTAN dans les guerres coloniales de Lisbonne :

« Nos forces armées ne peuvent fournir que peu d’unités à l’OTAN parce qu’elles sont tenues de combattre par la force des armes ·contre des gens armés par l’ennemi qui cherche à s’implanter en Afrique. » (Déclaration du ministre portugais de la Défense à l’occasion du vingtième anniversaire de l’OTAN. Publiée par Noticias de Portugal, le 5 mai 1969.) »

« Notre contribution est relativement faible en raison du gros effort que nous devons faire dans nos territoires d’outre-mer : elle consiste essentiellement en unités navales. La contribution du Portugal en effectifs pour les divers secteurs de l’OTAN est très limitée. Cela est dO à la nécessité d’envoyer officiers et sous-officiers au service outremer. C’est pour cette raison que nous ne pouvons pas faire face à nos obligations dans le cadre de l’OTAN. » (Déclaration du général Costa dos Santos Paiva au journal Revista Militar en mai 1969.)

« Bien que le Portugal ne contribue pas beaucoup à l’effort de l’OTAN. en raison de notre combat dans nos territoires d’outre-mer, nos alliés ont toujours manifesté beaucoup de compréhension pour notre situation. » (Déclaration du ministre portugais de la Défense à son retour de Ia conférence de l’OTAN à Bruxelles le 1er juin 1969.)

« En 1963, enfin, le général Lemnitzer, ancien commandant en chef des forces de l’OTAN, faisait état de sa profonde admiration pour le comportement des troupes portugaises dans les « territoires d’outre-mer » où, selon lui, ces troupes se battaient non seulement pour la défense de principes, mais aussi pour celle de matières premières et de bases indispensables à la défense de l’Europe et de l’Occident tout entier.

Notes
1. Comité Angola : Klarenburg 253 (Amsterdam).
2. Les statistiques publiées par l’ONU indiquent que le Portugal
dépensait en 1967 51,5 % de son revenu national pour la défense ! Si l’on ajoute à ce montant le coût de la construction et de la réfection des aéroports, des routes et des pistes, entreprises pour des raisons stratégiques dans ses colonies d’Afrique, le pourcentage atteint 59 % (chiffres cités par le Deutsche Verkehrs-Zeitung, le 30 janvier 1969).
3. Il convient, de rappeler cependant que la France a quitté I’OTAN en 1966 (ndlr).

Jeune Afrique N° 520 — 22 décembre 1970

Le Portugal et l’OUA

Réunion extraordinaire de l’OUA à Lagos

Il y avait grande foule, cet après-midi du 9 décembre, au National Hall de Lagos, autrefois réservé aux sessions du parlement, en « vacances » depuis 1966, pour la séance inaugurale du septième conseil extraordinaire des ministres des Affaires étrangères de l’OUA, consacrée à l’agression portugaise contre la Guinée. Les quarante et un Etats membres de l’organisation avaient tous répondu à la convocation — ce qui, dans les annales de l’OUA, ne s’était jamais vu.
« Nous sommes venus ici pour que la Guinée nous fournisse toutes les preuves de l’agression et qu’elle nous indique comment nous pouvons lui venir en aide », dit un délégué. C’était en effet, en gros, le but de la conférence qui a suscité un très vif intérêt dans la capitale du Nigeria.
Depuis la fin de la guerre, ce pays, doté d’une armée forte de 250 000 hommes, a pris conscience de sa gigantesque puissance et ne manque plus une occasion de la réaffirmer. Le jour même de la séance inaugurale, deux éminents professeurs de l’université d’Ibadan réclamaient dans le Daily Sketch de Lagos la constitution immédiate d’une force d’intervention africaine de 50 000 hommes, dont 10 000 seraient répartis en permanence en Guinée, au Sénégal, en Zambie et en Tanzanie, pays voisins des colonies portugaises.
Dans son discours d’ouverture, le général Gowon s’est fait l’écho de ces préoccupations.
Prévue pour 17 heures, l’intervention du chef du gouvernement militaire fédéral ne put avoir lieu qu’une heure et demie plus tard, en raison d’un incident ayant opposé les délégations arabes et l’ambassadeur d’Israël à Lagos. Les délégations de la République arabe unie, de la Tunisie. de la Libye et du Soudan menaçaient en effet de quitter la salle si le représentant de l’Etat hébreu (invité comme tous ses collègues résidant à Lagos) n’était pas mis à la porte. Après de longs palabres, les pays arabes obtinrent gain de cause.
La séance put enfin commencer, dans une salle au milieu de laquelle étaient disposées sur deux tables des armes saisies sur les envahisseurs (fusils, mitrailleuses et pistolets), ainsi que des photos de victimes guinéennes et de merceaires (tous noirs) tués durant les combats.

Trois objectifs

Le chef de l’Etat nigérian fixa, dans son discours, trois objectifs à la réunion :

  1. déterminer les moyens de venir au secours de la Guinée et de l’aider à sauvegarder sa souveraineté et son intégrité
  2. rechercher les moyens à mettre en oeuvre pour protéger les Etats africains de toute nouvelle agression étrangère
  3. poursuivre résolument les tâches de la libération des territoires encore sous dominaton étrangère.

« Je crois en l’action, en l’action sans délai », dit avec force le général Gowon, qui, au passage, adressait des critiques fort pertinentes à l’OUA :

« L’invasion manquée de la Guinée est déjà vieille de deux semaines et notre réunion, en raison de la procédure trop compliquée de notre organisation, n’a lieu qu’aujourd’hui. Sans la résistance du peuple guinéen, les Portugais auraient eu largement le temps de renverser le gouvernement. Il saute aux yeux qu’une profonde révision s’impose. »

Parmi d’autres interventions — toutes, d’ailleurs, plus ou moins semblables —, celle de M. Ismaël Touré, ministre des Finances et membre du bureau politique du PDG, chef de la délégation guinéenne (forte de 17 membres), était naturellement très attendue. Pour cette fois cependant, le demi-frère du président Sékou Touré devait s’en tenir aux généralités. Martelant ses mots, il appela les Africains à serrer les rangs face à l’agression croissante des colonialistes.
La seconde journée de la réunion, le 10 décembre, fut marquée par la présentation de deux rapports clés : celui du secrétaire général administratif de l’OUA, M. Diallo Telli, et celui de la délégation guinéenne. Rapprochant l’invasion de la Guinée du débarquement à Lumumbashi des troupes aéroportées belgo-américaines et de l’invasion, en 1967, d’une grande partie de la République démocratique du Congo par des mercenaires de treize nationalités venus de l’Angola, le secrétaire général insista sur ce fait :

« Si la dernière agression portugaise exige des responsables réunis ici une attention spéciale, c’est en raison de la témérité des agresseurs, de l’envergure de l’agression, des moyens modernes mis en oeuvre, de la minutie des préparatifs et de la coordination de l’exécution, qui confèrent à la tentative d’invasion de la Guinée le caractère manifeste d’une nouvelle stratégie de reconquête coloniale ! »

Rappelant les diverses mesures préconisées par l’OUA contre le Portugal depuis 1963, M. Telli, comme l’avait fait avant lui le général Gowon, appela l’Afrique à l’ « action immédiate» et aux « mesures concrètes ».
« S’il nous a été facile de voter souvent des résolutions, remarqua-t-il, leur application a fait l’objet d’hésitation et était cause de division dans les rangs africains … C’est dire que, pour l’OUA, ce qui reste à faire c’est moins de voter de nouvelles résolutions que de mettre résolument en application ces décisions. »
De son côté, M. Ismaël Touré donna la version officielle des événements de Guinée. Selon lui, les envahisseurs auraient lancé deux attaques : l’une, le 22 novembre, sur Conakry ; l’autre, le 26, sur Koundara, à la frontière de la Guinée-Bissau, très meurtrière. Il a notamment révélé que huit officiers supérieurs de l’armée guinéenne « avaient trouvé la mort au cours des combats ». Le but des envahisseurs, selon lui, était double : renverser le gouvernement légal et balkaniser le pays .
La conférence entendit ensuite l’enregistrement de l’interrogatoire par la commission d’enquête des Nations unies d’un prisonnier originaire de Guinée-Bissau. Puis les discussions s’engagèrent autour des trois thèmes définis par Gowon dans son discours d’ouverture. En ce qui concerne l’aide militaire à la Guinée, deux thèses se sont affrontées : l’aide doit-elle être bilatérale ou multilatérale ? Pour faire face aux menaces d’agression étrangère, l’idée de la création d’un haut commandement militaire africain commun a été suggérée. Certains Etats y sont franchement hostiles (Gabon, Côte-d’Ivoire, Lesotho), d’autres considèrent que c’est une question qui mérite d’être plus soigneusement étudiée.

Alliance avec le Portugal. Même Ojukwu

Quant au renforcement de l’aide aux mouvements de libération, l’intervention portugaise en Guinée a eu pour résultat d’en rendre la nécessité évidente à nombre d’Etats de l’OUA restés jusque-là timorés. Il est donc raisonnable de penser que, en la matière, des efforts concrets seront consentis.
Ce qui m’a le plus frappé au cours de ces journées de travaux, c’est que, à aucun moment, il n’a été question de la participation au débarquement d’opposants guinéens. de connivence avec les Portugais, en tant que force orga· nisée : tout au plus fait-on état dans tel discours de « Guinéens à la solde de l’impérialisme portugais ». Pour l’Afrique réunie à Lagos, c’est le Portugal qui a délibérément organisé, et dans un but évident d’intimidation, l’expédition contre la Guinée. Les opposants guinéens, dans ce contexte, ne lui auraient servi que de forces d’appoint. C’est ce qui explique cette véritable « union sacrée » qui s’est créée autour du régime guinéen. Le résultat le plus clair de l’invasion manquée de la Guinée sera ainsi de donner un second souffle à un régime qui, en Afrique même, ne manquait pas d’ennemis ; de renforcer l’hostilité de l’Afrique à l’égard du Portugal ; et de donner peut-être une dimension nouvelle aux luttes de libération nationale. Quant à l’opposition guinéenne, elle aura du mal à se remettre de cette affaire et de l’accusation de s’être « alliée avec le diable » :
« Pensez donc, me faisait remarquer un Nigérian, même Ojukwu n’ose pas aller vivre à Lisbonne. »

Jeune Afrique No. 520 — 22 décembre 1970

Note. — João Bernardo “Nino” Vieira fut l’un des héros de la guerre contre le Portugal. Paradoxalement, en juin 1999, il se réfugia à l’ambassade du Portugal à Bissau et s’exila à Lisbonne jusqu’en 2005 pour échapper à Ansumane Mané, son ancien compagnon devenu son ennemi mortel. — T.S. Bah