Yacine Diallo, revue critique d’une biographie (suite-fin)

La tombe de Yacine Diallo au cimetière de Camayenne, Conakry
La tombe de Yacine Diallo au cimetière de Camayenne, Conakry 

Je continue et conclus ici ma revue critique du livre Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l’Honneur. Une fois de plus, pour lever l’équivoque de l’homonymie du député et de l’auteur,  je réserve le nom Yacine dans cet article au défunt. J’utilise les initiales BYD pour désigner l’auteur.

Comme auparavant indiqué, le présent article aborde les trois points suivants :

  • la mort de Diawadou Barry
  • la vie spirituelle de Yacine Diallo
  • la mort de Yacine

La mort de Diawadou Barry

Dans la note 20 de la page 107, BYD écrit :

« Né le 10 mai 1916 à Kolo (cercle de Dabola) député de 1954 à 1958 ; décédé en 1973 à Conakry. »

S’agit-il ici d’une erreur monumentale, ou bien d’une falsification délibérée ? J’ai déjà réagi sur Facebook contre cette fausse affirmation. Et je m’élève contre elle, parce qu’elle distord et brouille l’histoire de la Guinée, des quatre dernières années de la colonisation à ce jour.

BYD est tombé dans une tentation et un piège typiques des auteurs de biographie. Au lieu de se tenir à une distance objective par rapport à leur sujet, ils prennent fait et cause pour lui. Cela est évident ici dans la manière dont BYD traite les rapports entre trois politiciens des années 1945-1955 : Yacine Diallo, Fodé Mamoudou Touré et Diawadou Barry.

Son livre aurait dû être equidistant par rapport à la carrière des trois hommes. Hélas, non ! BYD affiche sa sympathie pour le duo Yacine-F. Mamoudou Touré. Et il dépeint de façon hostile les relations entre Yacine et Diawadou. La subjectivité émerge donc et s’impose finalement. Résultat :  l’auteur et le lecteur sont tous deux perdants. Le premier succombe à une démarche facile et contre-productive ; le second se retrouve avec un livre au contenu dévalué. BYD aurait dû épargner le public de l’étalage de son opinion. Celle-ci est positive sur F. Mamoudou, et négative sur Diawadou. Il aurait dû se concenter sur la présentation aussi rigoureuse que possible de faits vérifiables. Et non pas se hasarder dans des spéculations rétroactives.

En définitive, sa cette partialité pousse BYD à raturer l’histoire par deux fois dans la même phrase. Ainsi, il place la mort de Diawadou en 1973 !?

Primo, Diawadou disparut en 1969, non pas en 1973. Cela est irréfutable !
Secundo, Diawadou ne décéda pas naturellement, à l’hôpital ou dans sa chambre, entouré des siens ! Bien au contraire, il fut mitraillé à bout portant en 1969 au Mont Kakoulima. Un escadron militaire, de la terreur et de la mort, l’assassina en même temps que Fodéba Keita, Kaman Diaby, Karim Fofana, Mohamed Cheick Keita, Tierno Ibrahima Diallo, Sangban Kouyaté, Mamadou Diallo, etc. Ce peloton d’exécution fut, vraisemblablement, commandé par celui qui était à l’époque le lieutenant Lansana Conté.
A propos de l’arrestation et de l’exécution de Diawadou et de ses compagnons lire Kindo Touré. Unique Survivant du « Complot Kaman-Fodéba » et Lt.-colonel Kaba 41 Camara. Dans la Guinée de Sékou Touré, cela a bien eu lieu.

Le reste de ce blog concerne deux  aspects fondamentaux de la personnalité de Yacine. Ils sont à la fois personnels et privés, collectifs et publics, car il s’agit de la religion et de la mort du Premier député de Guinée.

Notice. — Avant de continuer, je voudrais souligner que je considère Yacine comme un père, non pas au sens biologique, mais plutôt au sens générationnel. Et cela pour les raisons suivantes :
– Né en 1897, il était le cadet d’un an de mon père, Tierno Saidou Kompanya (1896-1968)
– Enfants, mon père et lui étudièrent le Qur’an chez Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan. Ils passèrent donc ensemble une partie de leur jeunesse à la même école islamique (duɗal) à Labé.
– De là, leurs destins divergèrent pour converger partiellement plus tard à l’âge adulte.
– Yacine s’inscrivit, pour le meilleur et le pire, à l’école française.
– Cumulant sa fonction avec celle de chef du village de Kompanya, Tierno Saidou fut pendant seize ans le premier secrétaire d’arable de son maître au tribunal indigène de Labé. Après la mort du waliyyu, il épousa Kadidiatou, l’avant-dernière fille de Tierno Aliyyu. Elle me mit au monde en 1948. Elle était d’un an plus jeune que Tierno Abdourahmane (de son vivant Le Poète du Fuuta-Jalon), et d’un an plus âgée que sa soeur et amie, feue Hadja Aissatou Mamou. Séparées certes par leur mariage, et, de façon ultime, par la mort, les deux mères de famille, s’apellèrent respectivement dewi (chérie) toute leur vie durant.
– Ma soeur aînée, Hadja Mariama Kesso, se souvint de la visite officielle du député Yacine à Koubia. Il fut accueilli par le chef de canton, en l’occurrence, son ancien camarade d’école, Tierno Saidou Kompanya. Hadja Kesso témoigne que Yacine portait un costume européen et qu’il avait le Qur’an en bandoulière. Koubia célébra la présence du parlementaire. Et les retrouvailles entre les deux anciens camarades furent, dit-elle, on ne peut plus chaleureuses.

A gauche ma mère, Yaaye Kadidiatou Manda (ou Koubia), à droite sa soeur Yaaye Aissatou Mamou, au milieu leur nièce Hadja Kadidiatou Jiwo-Buuɓa, à l'occasion d'une ziyara au Mausolée de Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan, Labé, 1995. Les trois matriarches furent des témoins de la carrière publique de Yacine Diallo. Yaaye Aissatou était l'épouse de feu Elhadj Boubacar Barry, fils aîné d'Almaami Ibrahima Sori Daara II (Alfaya, Mamou). Nous verrons dans la quatrième partie de ce profil que Yacine Diallo fut le poulain de l'Almaami et des chefs de canton du Fuuta. Il siégea également avec l'Almaami au Grand Conseil de l'Afrique Occidentale Française à Dakar. (Photo: Lamine Baldé) — T.S. Bah BlogGuinée.
A gauche ma mère, Yaaye Kadidiatou Manda (ou Koubia), à droite sa soeur Yaaye Aissatou Mamou, au milieu leur nièce Hadja Kadidiatou Jiwo-Buuɓa, à l’occasion d’une ziyara au Mausolée de Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan, Labé, 1995. Les trois matriarches furent des témoins de la carrière publique de Yacine Diallo. Yaaye Aissatou était l’épouse de feu Elhadj Boubacar Barry, fils aîné d’Almaami Ibrahima Sori Daara II (Alfaya, Mamou). Nous verrons dans la quatrième partie de ce profil que Yacine Diallo fut le poulain de l’Almaami et des chefs de canton du Fuuta. Il siégea également avec l’Almaami au Grand Conseil de l’Afrique Occidentale Française à Dakar. (Photo: Lamine Baldé) — T.S. Bah BlogGuinée.

Pour les considérations ci-dessus, Yacine Diallo et mon père ne fut pas de simples promotionnaires. Les deux hommes furent des compagnons de route dans le Fuuta-Jalon colonial. Je dédie à leur mémoire respect filial et déférence posthume.

Yacine Diallo et la religion

 BYD écrit : « Yacine pour apprendre le latin, pour mieux maîtriser la langue française, se fit convertir au catholicisme (c’était une condition pour apprendre le latin) et se fit prénommer Louis Yacine » 5. Simple boutade sur l’itinéraire d’un érudit assoiffé de culture et qui ne s’embarrassait pas de préjugés.
Témoignage suspect qui ignore volontairement une grande tradition du Fouta. Qu’un fils de mandarin lettré cherche à satisfaire sa soif d’érudition, quoi de plus normal ! Que les missionnaires exigent un nom chrétien sur leur registre d’inscription au cours de Latin ? Qu’à cela ne tienne ! Mais, ne nous éloignons pas du sujet. L’essentiel ici est la soif d’érudition qui l’avait amené à fréquenter plus que de coutume le milieu fermé des missionnaires.
D’ailleurs, le français enseigné était à l’époque officiellement classique. Il fallait être patronné pour s’initier au latin et l’apprendre surtout pour un « Major de l’Ecole William Ponty ». (page 27)

La politique française de ségrégation et d’assimilation eut un impact négatif sur la mentalité des colonisés, notamment dans les villes. Les idéologues de la colonisation étalèrent leur zèle. Surmontant le ridicule, ils faisaient entonner à des écoliers — à la peau d’ébène et aux cheveux crépus — une chanson intitulée “Nos ancêtres les Gaulois” !!!  Graduellement, les us et coutumes de la Mère-France devinrent des modèles à imiter.  Comme le souligne Joseph-Roger de Benoist dans L’Afrique occidentale française de la Conférence de Brazzaville (1944) à l’indépendance (1960) :

« La scolarisation, même limitée, avait provoqué la constitution d’une classe couche (plutôt — T.S. Bah) nouvelle : les évolués africains, fonctionnaires et employés, collaborateurs de l’administration et du commerce. L’élite en était composée par les diplômés des écoles normales, particulièrement ceux de l’École Normale William Ponty — installée successivement à Saint-Louis, Gorée et Sébikotane (Sénégal) — qui étaient médecins, pharmaciens, instituteurs et commis de l’administration. »

Des jeunes Africains musulmans adoptèrent des surnoms européens. Même de nos jours. Quitte à les abandonner à l’âge adulte.
En fut-il ainsi pour Louis Yacine Diallo ?
BYD répond par l’affirmative. Mais Mahmoud Bah écrit :

« Yacine était un instituteur très volontaire. Voulant à tout prix apprendre le latin pour mieux maîtriser la langue française. Il se convertit au catholicisme (c’était une condition pour apprendre le latin) et se fit prénommer Louis Yacine. Il s’affirma comme un brillant interlocuteur dans le milieu « évolué » guinéen. En 1939, il devint le premier directeur d’école du corps enseignant indigène guinéen. »

Notons que l’Occident capitaliste n’a pas le monopole de l’hégémonie sur l’Afrique. Il fut précédé par la conquête et la domination arabe-musulmane. Et il fut suivi — avec moins de succès — par le Bloc soviétique. Ainsi, avec l’appui du Parti communiste français — alors d’obédience stalinienne — Gabriel d’Arboussier, métis Français-Pullo, rompit (provisoirement) avec Félix Houphouët-Boigny et chercha à verser le Rassemblement démocratique africain dans le camp du marxisme. Avant lui (1943-1946), les Groupes d’Etudes communistes évangélisaient des groupes de jeunes fonctionnaires dans les colonies françaises d’Afrique.

En réalité, il ressort du témoignage de ses contemporains que l’acculturation de Yacine fut plus marquée. Par exemple, ancien élève du député et témoin occulaire, feu Emile Tompapa, confie ce qui suit :

«  J’ai connu Monsieur Yacine Diallo entre 1939 et 1941 en compagnie de mon père dont il était un grand ami. Ils avaient tous deux la même inclination pour la musique en général et la musique classique en particulier. A partir de ma dixième année, j’ai grandi auprès de deux grands mélomanes.
Yacine était un grand violoniste, et mon père était pianiste.
La gent huppée, autrement dit l’élite de Conakry, se retrouvait les après-midi vaporeux pour écouter mon père et quelques musiciens, dont Yacine Diallo, interpréter des airs sud-américains en vogue à l’époque.
Je ne décrirai pas ici la tenue vestimentaire (trois pièces, canne, chapeau melon, bretelles, cravate, ceinture, lunettes ovales à monture argentée, chaîne accrochée à la montre à gousset, queue de pie ou redingote, etc), dont le port soigné était calqué sur les colons.
Bref, Monsieur Yacine Diallo me donnera de bon coeur des cours de solfège pour compléter les leçons de musique dispensées à la Mission Catholique que je fréquentais. C’est avec lui et sous son contrôle que je fis mes premières mains au piano, alors qu’il m’accompagnait tantôt avec son violoncelle, tantôt avec son violon ou sa flûte Boehm à la maison.
Avec mon père et d’autres musiciens, ils formaient un quatuor (flûte, piano, violon, accordéon) pour égayer les amis et parfois le Gouverneur de la Guinée Française ou le Maire de Conakry. »

Certains de ces détails semblent corroborer une apostasie de la part de Yacine.
Et une autre source, plus autorisée que Mahmoud Bah, m’a confirmé la conversion religieuse de Yacine au catholicisme.
En dernière analyse, toutefois, cet acte — murmuré plus qu’établi de manière définitive — ne diminue pas le rôle précurseur et la stature historique du premier député de la Guinée française. Il ne put être élu en 1945 qu’au deuxième collège, le premier collège était alors réservé aux Blancs. Paradoxalement, la France appliquait une politique raciste dans les colonies qui venaient de payer un lourd tribut pour sa libération des griffes d’Hitler. Et l’Afrique du Sud systématisera le système d’Apartheid en 1948.

Mort, funérailles et enterrement de Yacine Diallo

Oraison funèbre de Yacine Diallo avant son enterrement au cimetière de Camayenne, Conakry, le 27 mars 1954. Derrière et à gauche de l'orateur se tiennent <a href="https://www.webguinee.net/etat/colonial/parlement/mamba-sano/index.html">Mamba Sano</a>, <a href="https://www.campboiro.org/victimes/barry_diawadou.html">Diawadou Barry</a>, <a href="https://www.senat.fr/senateur-4eme-republique/toure_fode_mamadou0435r4.html">Fodé Mamoudou Touré</a>. Contrairement aux rumeurs, <a href="https://www.webguinee.net/">Sékou Touré</a> n'apparaît pas sur cette photo. Etait-il présent à la cérémonie ? (Source : <a href="https://www.webguinee.net/bibliotheque/droit_politique/boubacar-yacine-diallo/yacine-diallo-le-guineen/index.html">Boubacar Yacine Diallo</a>) — T.S. Bah. BlogGuinée.
Oraison funèbre de Yacine Diallo avant son enterrement au cimetière de Camayenne, Conakry, le 27 mars 1954. Derrière et à gauche de l’orateur se tiennent Mamba Sano, Diawadou Barry, Fodé Mamoudou Touré. Contrairement aux rumeurs, Sékou Touré n’apparaît pas sur cette photo. Etait-il présent à la cérémonie ? (Source : Boubacar Yacine Diallo) — T.S. Bah. BlogGuinée.

Emile Tompapa ajoute :

« Le 14 avril 1954, c’est l’effet inattendu d’une bombe qui ébranla les populations guinéennes à l’annonce de la mort subite et inexpliquée du Premier Représentant de la Guinée Française au Palais Bourbon le Député Yacine Diallo. Le Troisième Boulevard à Conakry inondé par la foule de Conakry en larmes fut aussitôt d’un accès impossible avec un service d’ordre débordé aux abords de la maison mortuaire. »

Et BYD souligne que Yacine jouissait “apparemment d’une parfaite santé’. Mais Yacine et Sékou Touré, élu à l’Assemblée territoriale en 1953, échangent des propos acerbes durant les débats de ce jour. André Lewin conclut sa narration de l’incident en ces termes :

« Dans la nuit du mardi 13 au mercredi 14 avril, à 4 heures du matin, le député de la Guinée meurt d’une foudroyante hémorragie cérébrale, en dépit des soins que lui apportent les docteurs Farah Touré (lui-même membre de l’Assemblée), Marx et Leroux. Certains en tous cas n’hésiteront pas à affirmer : “C’est Sékou qui l’a tué !” »

La rumeur persiste depuis lors. Et le livre BYD complique les choses puisqu’il identifie faussement Sékou Touré parmi les trois personnalités  sur la  photo ci-dessus. Il y prend Mamba Sano pour Sékou Touré ! Et malgré leurs divergences politiques, Fodé Mamoudou Touré participèrent aux funérailles de Yacine. Quant à la présence de Sékou Touré ce jour-là au cimetière de Camayenne, cela reste à prouver.

Je me pose quelques questions :

  1. De quelle maison mortuaire parle Emile Tompapa parle-t-il ? S’agit-il d’un édifice public de services funéraires, ou bien du domicile du défunt ?
  2. Quel itinéraire le cortège funèbre suivit-il après la levée du corps ?
  3. Se rendit-on à la mosquée pour le sermon religieux et la prière sur le corps comme l’exige le rite islamique ?
  4. Ou bien alla-t-on directement de la demeure familiale au cimetière sans satisfaire à l’obligation de la cérémonie à la mosquée ?

La scène de la photo me paraît insolite et paradoxale. Car, d’une part, on constate que le corps est enveloppé dans un linceul blanc. Mais, d’autre part, et en dérogation à la tradition islamique, une femme figure parmi les présents, à l’extrême droite. En face d’elle, un orateur faisant une oraison. Son apparence n’a rien d’un imam ou d’un karamoko, c’est-à-dire d’un musulman. En face de lui, on voit l’habit masculin et la coiffure (puuto) coutumière du Fuuta. L’habillement du maître de cérémonie ressemble davantage à celui d’un prêtre catholique. Il remplit une fonction qui aurait dû échoir à un imam, étant donné l’éducation familiale et de base de Yacine Diallo à Labé. Pourquoi ? Question anxieuse et légitime, mais sans réponse, hélas !

Il serait donc souhaitable que l’on dispose d’autres photos de la cérémonie funéraire. Elles pourraient nous indiquer par exemple si le corps de Yacine fut transporté dans une mosquée pour une prière finale. De même, elle pourrait montrer les croyants alignés derrière l’imam, identifier ce dernier, etc.
Que les personnes qui détiennent de telles photos les diffusent. Cela permettrait d’éclairer le public et les chercheurs sur les circonstances de la mort et de  l’enterrement de Yacine Diallo.

Tierno S. Bah

Yacine Diallo, un connu méconnu

Réception en l'honneur du député de la Guinée française, Yacine Diallo, au Fuuta-Jalon, vers 1948. (Source : Boubacar Yacine Diallo. Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l'Honneur. L'Harmattan. 1996) webGuinée/BlogGuinée
Retour du fils prodige : accueil de Yacine Diallo — premier député de la Guinée française — au Fuuta-Jalon au début des années 1950. (Source : Boubacar Yacine Diallo. Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l’Honneur. L’Harmattan. 1996) La photo originale n’indique ni le lieu, ni la date. Cependant, l’uniforme du soldat au premier plan suggère que la cérémonie se déroula à Dalaba, siège du camp des parachutistes de Guinée. Les exercices en sauts aériens de cette unité avaient lieu à l’aéroport de Labé, distant de 90 km au nord. Après le référendum du 28 septembre, la France rapatria ses soldats. Et le camp des paras de Dalaba fut transformé en lycée pendant deux ans.
En 1961, l’Egypte forma le premier contingent de paras-commandos guinéens. Commandé par le lieutenant Aly Coumbassa, il était basé conjointement à la petite garnison près de l’aéroport et au Camp Markala — rebaptisé Camp Elhadj Umar Taal — de Labé. En 1968, le faux Complot Kaman-Fodéba entraîna le démantèlement du commandement de la région militaire de Labé. Commandant Mohamed Cheick Keita, lieutenant Coumbassa, sous-lieutenants et adjudants (Namory Keita, Mamadou Mouctar Diallo, Boubacar MBengue Camara, etc.) furent fusillés. La companie des paras fut ramenée à Conakry.…

Yacine Diallo fut la figure politique la plus prééminente en Guinée dans l’après-guerre 1939-45. Il mourut le 26 mars 1954. Subitement, prématurément et, murmura-t-on, de façon suspecte.

Une vive rivalité s’engagea entre, notamment, les candidats Diawadou Barry et Sékou Touré pour remplacer le défunt. Diawadou l’emporta. Il devint ainsi — après Yacine et Mamba Sano — le 3è Guinéen à siéger à l’Assemblée nationale francaise.

Malheureusement, après sa mort, le nom de Yacine tomba graduellement dans l’oubli. De fait, il disparut complètement du discours public sous la dictature de Sékou Touré. Et pour aggraver les choses, le régime du PDG plongea le réseau et les services de bibliothèque, d’archives et de musée  inexorablement dans la désuétude. Parallèlement, le système d’éducation sombrait dans l’improvisation, le désordre et le culte de la personnalité. Dans un contexte aussi obscur, un silence tombal enveloppa le sort posthume de Yacine.

En Guinée, les dirigeants ont volontairement tu jusqu’à son nom Aucune rue, aucune place publique, aucune stèle, ni aucune promotion de l’Université Guinéenne ne porte ce nom pourtant illustre. Et Dieu seul sait qu’on est plutôt allé chercher des noms célèbres très loin de la patrie pour laquelle Yacine Diallo s’est battu sa vie durant.
Aujourd’hui, une seule école primaire privée porte son nom en souvenir de son oeuvre impérissable. (Yacine Diallo le Guinéen. Pour la patrie et dans l’honneur)

Dans l’ensemble, pour renforcer sa suprématie, le PDG chercha à faire table rase du passé. Il s’employa — et généralement réussit — à effacer l’oeuvre et le bilan des pionniers de l’émancipation et de l’auto-détermination : Yacine Diallo, Mamba Sano, Framoi Bérété, Saliou Popodara Diallo, Nabi Youla Fodé Mamoudou Touré, Diawadou Barry, etc.

Depuis 1984, les régimes successifs n’ont guère amélioré la situation. De sorte qu’une amnésie — sélective et collective — persiste. Elle est, tout à la fois, la cause et la conséquence du retard croissant du pays dans tous les domaines : économie, éducation, culture, infrastructures, depuis soixante ans.

Yacine : une personnalité connue

Cependant, malgré l’obscurantisme toujours dominant, le nom de Yacine Diallo reste gravé dans les annales du combat anti-colonial. Consignée et conservée dans la mémoire d’institutions telles que l’Assemblée nationale française, son activité parlementaire appartient au legs des parlementaires africains du 20ème siècle.
A l’appui de cette reconnaissance, les nombreux ouvrages sur la décolonisation soulignent sa conbribution historique. Il en est ainsi des auteurs suivants :

Tout ce qui précède est louable et significatif. Ces collections documentaires — dossiers, rapports, discours, lois — contrebalancent et atténuent  l’indifférence et le laisser-aller guinéens. Mais cela ne suffit pas  pour dissiper l’ignorance, la confusion et la superficialité, qui, dans l’ensemble, masquent l’identité et la personnalité de Yacine.  Il faudrait travailler à un projet visant à séparer la personnalité historique de Yacine de sa figure mythique ou mystifiante. Il faut oeuvrer à dépasser les clichés et les lieux communs, les platitudes et les rumeurs afin de s’engager dans l’étude et la découverte de la vie et de l’oeuvre de ce précurseur de la politique partisane en Guinée Française et en Afrique Occidentale Française.

Quelques initiatives ont été prises dans ce sens. Hélas, elles se révèlent insuffisantes, superficielles, inadéquates ou maladroites. De sorte que nous nous trouvons toujours à la case de départ pour la quête du vrai Yacine.

Yacine : un homme méconnu

Un livre et une interview vidéo matérialisent le casse-tête et la perplexité que Yacine Diallo pose à la postérité. Il s’agit de :

Je me propose, dans deux articles séparés, de passer en revue les documents ci-dessus. Et dans un dernier et quatrième article, je proposerai une synthèse — forcéement provisoire — biographique, historique, critique et analytique, de Yacine Diallo : un connu mal connu, largement méconnu.

A suivre.

Tierno S. Bah

Bauxite. Alpha Condé accélère le bradage

Obsédé par un troisième — illégal et illégitime — mandat, Président Alpha Condé accélère le bradage de la bauxite du pays. Il s’est résigné de la perte du fer des monts Simandou, qu’il ne pourra pas transformer en une poule aux œufs d’or ou en vache à lait. Il mise désormais sur les réserves de bauxite du littoral nord-ouest de la Basse-Guinée et du plateau central du Fuuta-Jalon.

Tokyo, 5 décembre 2017. Signature de contrat de transport de bauxite guinéenne valable pour cinq ans. A gauche, Bernard Pryor, CEO d'Alufer Mining Limited, à droite, Toshiaki Tanaka, directeur du Cargo Sec de Mitsui O.S.K. Lines Ltd. L'accord porte sur la mine de bauxite de Bel-Air, dans la préfecture de Boffa, (Guinée). Il ne s'est pas trouvé un demi-ministre ou un quart de haut-fonctionnaire venu de Conakry pour prendre part à la cérémonie. Les partenaires étrangère doivent se féliciter de tant de laisser-faire qui leur confère autant d'autonomie.
Tokyo, 5 décembre 2017. Signature de contrat de transport de bauxite guinéenne valable pour cinq ans. A gauche, Bernard Pryor, CEO d’Alufer Mining Lyimited, à droite, Toshiaki Tanaka, directeur du Cargo Sec de Mitsui O.S.K. Lines Ltd. L’accord porte sur la mine de bauxite de Bel-Air, dans la préfecture de Boffa, (Guinée). Il ne s’est pas trouvé un demi-ministre ou un quart de haut-fonctionnaire venu de Conakry pour prendre part à la cérémonie. Les partenaires étrangers  doivent se féliciter de  ce laisser-faire qui leur confère autant d’autonomie.

Bauxite et désenchantement

Nombre d’alliés politiques du candidat Alpha Condé (en 2010 et en 2015) ont  déchanté et se mordent aujourd’hui les doigts. Trop tard ! Ils se font fait rouler dans la farine comme des enfants de choeur, et ils se retrouvent dans le désenchantement. Parmi ces laissés-pour-compte malmenés par Alpha le boulanger — c’est son sobriquet  sur Facebook — on compte Elhadj Mamadou Sylla, dirigeant du parti UDIBAG. Dans une interview récente, il a révélé qu’Alpha, un natif de Boké comme lui, considère les investissements miniers dans cette préfecture comme relevant de son domaine exclusif, et comme étant  “sa chose privée” et sa chasse gardée ! Il aurait lancé un “Bas les pattes” menaçant à un petit groupe de visiteurs, parmi lesquels M. Sylla, qui fut le  partenaire privilégié en affaires de Lansana Conté.

Inauguration du chantier de la mine de bauxite de Bel-Air par Alufer. Boffa, janvier 2017
Inauguration du chantier de la mine de bauxite de Bel-Air par Alufer. Boffa, janvier 2017

Mines guinéennes : une malédiction  ?

Il y a belle lurette qu’un soi-disant professeur s’est recyclé dans l’entreprenariat en intermédiation (services divers, alimentation, import). M. Condé a, depuis, mordu à l’appât du gain et à l’enrichissement personnel. Arrivé à la tête de l’Etat faible et fébrile de Guinée, il s’est transformé en corrupteur actif. Il s’est engagé notamment à amasser et à engrenger les maigres derniers de l’Etat. Dans un unique but :  acheter la prochaine élection présidentielle. Il sait que les mains se tendront fiévreusement  dans ce pays dont il a accentué la misère. Un pays qui subit, depuis un demi-siècle, la loi implacable des conséquences inattendues. En l’occurrence, une loi qui inverse les termes de la  formule — retentissante, rhétorique, illogique et fatidique — du 25 août 1958 :

Nous préférons la liberté dans la pauvreté à l’opulence dans l’esclavage. (Sékou Touré, 25 août 1958)

Cette loi démontre au quotidien, à la Guinée, à l’Afrique et au  monde, qu’il n’y pas de dignité dans la pauvreté, et que seule l’oppulence s’accomode de la liberté. Il est difficile aujourd’hui de ne pas se poser la question de savoir si les mines de Guinée ne sont pas sous le coup de la malédiction.…

La passion minière du professeur-président

En réalité, Alpha Condé, ci-devant professeur-président, étend son champ d’activité minière hors du Kakandé (Boké) — terre des Landuma, Nalu, Tyapi, Jakanke. selon le site d’Alufer, depuis 2011, il a planté ses drapeaux d’occupant-exploitant minier (a) à Boffa, c’est-à-dire au coeur du Bagatay ou pays des Baga, et (b) à Labé, la capitale du Fuuta-Jalon. Alufer, qui dit adhérer au Code miner JORC, fournit l’information suivante :

Alufer Mining Limited is an independent mineral exploration and development company with significant bauxite interests in the Republic of Guinea.
The Company is currently focused on the development of the Bel Air project, with production expected to commence in 2018.
Significant capital has been invested in exploration since January 2011 and substantial work programs have identified a JORC compliant resource in excess of 3 billion tonnes of high quality bauxite at Bel Air and Labé.
Alufer places a great deal of importance on sustainability and is committed to ensure that it operates in line with the highest social and environmental standards.
The Company’s Board and management team have an in-depth knowledge of Guinea and the bauxite markets and have extensive experience in managing and operating exploration, development and production stage mining assets.

Exportation de la bauxite de Bel-Air en 2018

Aluminium News Today a annoncé aujourd’hui l’obtention des permis gouvernementaux requis pour la construction d’une mine d’extraction et de transport maritime de la bauxite à Bel-Air (Boffa). Non loin de l’une des plus belles plages de la Basse-Côte. Le communiqué est muet sur l’impact des investissements sur l’écosystème terrestre et marin. Peu importe, bien sûr! L’essentiel pour M. Condé est de s’offrir une autre source de revenus qui viendra alimenter ses coffre-forts  et son budget de guerre pour un 3e mandat. Toutes les fibres de son être sont tendues vers ce plan et cette visée. Tout comme son ami Blaise Compaoré, il utilisera tous les moyens nécessaires et (in)imaginables, toutes les recettes pour s’agripper au fauteuil, s’incruster à la présidence et satisfaire sa boulimie du pouvoir.

Travaux de forage de la mine de bauxite de Bel-Air, dans Boffa.
Travaux de forage de la mine de bauxite de Bel-Air, dans Boffa.

L’auteur de l’article d’Aluminium International Today, Nadine Bloxsome, indique que les travaux de construction de la mine ont débuté en janvier dernier.

La mine de Bel-Air se trouve à 15km de la mer, près du Cap Verga, à 120km au nord de Conakry. La qualité du minerai, précise-t-on, est basée sur sa faible teneur en silica réactif.

Futur port de chargement de la bauxite de Bel-Air (Boffa)
Futur port de chargement de la bauxite de Bel-Air (Boffa)
Des ouvriers au travail sur le site de la mine de bauxite de Bel-Air (Boffa)
Des ouvriers au travail sur le site de la mine de bauxite de Bel-Air (Boffa)

Une fois les   travaux de construction terminés, Alufer gérera les nouvelles installations d’exportation du Cap Verga. Celles-ci permetront le chargement de navires miniers ancrés au large, à 32km de la côte.
Le communiqué précise que la production de bauxite brute débutera au troisième trimestre 2018 et qu’elle atteindra 5.5 million tonnes par an. L’administration du projet sera assurée par Mitsui O.S.K .Lines Ltd. spécialisès dans le fret océanique.

Fiche signalétique de la mine de bauxite de Bel-Air (Boffa)
Fiche signalétique de la mine de bauxite de Bel-Air (Boffa)
Carte d'emplacement des sites de mines de bauxite de Boffa et de Labé (source Alufer)
Carte d’emplacement des sites de mines de bauxite de Boffa et de Labé (source Alufer)

Sur le financement d’Alufer visiter le site de Resources Capital Funds

Industrie extractive et pollution

L’industrie extractive est de nature polluante. Le contrat inclut-il des mesures préventives et correctives de protection de la santé des riverains de l’usine. A-t-on établi un plan de défense des espèces animales et végétales face à la menace posée par l’extraction de la bauxite ?

Responsabilité partagée

Qu’est-ce l’Assemblée nationale sait de tout cela ? Que fait-elle ? Comment réagit-elle ? Mmes. et Messieurs les honorables député(e)s ne devraient pas se contenter de leurs modestes allocations et privilèges, et fermer les yeux, se taire face à la mauvaise gouvernance et aux micmacs de la branche exécutive de l’Etat. Elles/ils sont co-responsables, redevables —voire justiciables — de la gabegie publique et de la dérive du pays.

Entretemps, les enseignants réclament des salaires décents, ajustés au taux d’inflation. Les routes du pays continuent de se dégrader. Et le monde rural —majoritaire — devient de plus en plus marginal face à l’appétit minier du régime du président Alpha Condé.

Tierno S. Bah

Sidya : Sékouba frauda pour Alpha

Sidya Touré, candidat de l'UFR
Sidya Touré, candidat de l’UFR

Décidemment, les élections présidentielles n’ont pas fini de livrer leur secret. Dans une interview accordée à nos confrères ivoiriens, le président de l’UFR est revenu sur les sujets brûlants de l’actualité politique Guinéenne. Intégralité de cette interview

Fraternité Matin: Le Premier ministre, comment va la Guinée ?

Plutôt mal, dans la mesure où nous sommes dans une situation difficile, à tout point de vue. D’abord au niveau politique. Comme vous le savez, nous n’arrivons pas à tenir d’élections législatives pratiquement deux ans après la présidentielle. Deuxièmement, sur le plan économique. Nous avons eu une opportunité avec ces élections, et je crois que les financements qui se sont orientés vers la Guinée, qui étaient d’une ampleur sans précédent depuis l’indépendance du pays, sont en train d’être perdus, complètement. Sur le plan de l’état de la nation, il y a une déchirure profonde entre les communautés et les groupes ethniques dans le pays, résultat de la politique menée par le régime actuel. Prenons point par point.

Fraternité Matin : Sur le plan économique, comment cela se fait-il qu’avec toutes ces potentialités et opportunités dont vous venez de parler, avec le nouveau pouvoir démocratiquement élu, la Guinée n’arrive pas à décoller ?

D’abord, à cause de la précarité institutionnelle qui prévaut dans le pays. Il n’y a pas d’Assemblée Nationale. La perception que les gens ont aujourd’hui de la Guinée, est celle d’un pays qui n’a pas encore fini sa transition, et donc qui est encore capable de soubresauts. La deuxième raison, ce sont les politiques mises en place au plan économique par ce gouvernement, qui sont basées sur l’allégeance des responsables aux centres de décision, au lieu de la compétence.

Général Sekouba Konaté, vice-président du CNDD, ministre de la défense
Général Sekouba Konaté, vice-président du CNDD, ministre de la défense

Les résultats sont totalement désastreux, et je peux vous donner des exemples précis. Aujourd’hui, en Guinée, la Société nationale des télécommunications a fait faillite, la Caisse nationale de sécurité sociale est en voie d’être dans la même situation. L’unique société de transformation [Fria — T.S.Bah] présente dans le secteur minier a arrêté ses activités depuis huit mois pour cause de grève et le gouvernement est incapable de résoudre ce genre de questions. Le taux de croissance dans un pays qui ne part de presque rien, dans la mesure où la Guinée a connu des situations assez calamiteuses par le passé, traîne aux alentours de 3,5 ou 4%.

Dans un pays où les miniers s’étaient engagés à investir 10 milliards de dollars dans les cinq années à venir. Mais ils ont tous reculé, en raison des incohérences des politiques mises en place par le gouvernement ainsi que des changements permanents de décisions qui font que ni le code minier ni les conventions ne sont respectés.

Fraternité Matin : Vous avez parlé du tissu social et du pays qui est divisé entre différentes communautés.

C’est un problème sérieux en Guinée et on s’en est servi, lors des élections, pour diviser les populations, les dresser les unes contre les autres. J’estime que quand vous avez un pays comme la Guinée, qui revient de si loin, et que vous avez des réformes structurelles profondes à faire et une volonté réelle de dynamiser les choses, il vous faut obtenir un consensus national. Or, ce consensus, on ne le recherche pas. Au contraire, on continue d’exacerber les tensions tous les jours, je me demande pour quelles raisons. En tout cas, mon parti, l’Union des forces républicaines, ne s’inscrit pas dans cette voie. Nous estimons que, pour que la Guinée progresse rapidement, il faut qu’elle s’unisse, que l’on se tende la main, que l’on discute, que le consensus soit obtenu, et que toutes les communautés guinéennes se sentent concernées par le développement économique et social qui doit être boosté par les investissements tant privés que publics. Nous pensons qu’il faut aller de l’avant dans ce sens. Ma campagne électorale a été basée sur cette façon de voir notre pays. Voilà pourquoi l’un de mes slogans était « Sidya Touré, symbole de l’unité nationale ».

Fraternité Matin : Vous avez évoqué l’Assemblée nationale qui n’est toujours pas élue. D’où vient le blocage ?

C’est un problème assez simple et en même temps assez compliqué. Nous avons eu une élection présidentielle en 2010. Après, nous devrions aller aux législatives. Vous ne pouvez pas imaginer un pays où, quand on a fini la présidentielle, c’est le parti qui est censé l’avoir gagné qui réclame qu’on change, et la Ceni (Commission électorale nationale indépendante) et le fichier électoral. Voilà d’où vient le blocage. Une société sud-africaine a été envoyée en Guinée pour refaire le recensement, contrairement à la loi qui prévoit, dans ce cas-là, une révision. Cette société n’a été choisie ni par appel d’offres ni par consensus avec les partis politiques. La Commission électorale a été, de son côté, complètement restructurée, surtout dans ses démembrements, là où se trouvent 95% des électeurs, sans que nous en ayons été informés. Nous avons donc dit que cela ne pouvait pas se faire et qu’il fallait s’asseoir autour d’une table pour discuter de la mise en place, s’il le faut, d’une Ceni restructurée, mais qui soit paritaire conformément à la loi. Nous avons également demandé que la société sud-africaine Way Mark, qui est venue en catimini pour faire le recensement, soit mise de côté et qu’on se base sur le fichier électoral à partir duquel a été organisée l’élection présidentielle que le Rpg du président Alpha Condé, est censé avoir gagnée. Nous n’arrivons pas à nous mettre d’accord, depuis deux ans, sur ce qui a été changé. Si l’on n’avait touché ni à la Ceni ni au fichier électoral, on aurait pu faire les élections. Ceux qui ont posé ces actes ne veulent pas que les élections aient lieu. Après, c’est facile de crier dehors : l’opposition ne veut pas aller aux législatives ! La réalité est que le pouvoir en place n’est pas prêt pour ces élections, dans la mesure où la coalition même au pouvoir qui était minoritaire au second tour, mais qui a gagné dit-on, la élection présidentielle, a volé en éclats. Le parti gouvernemental est donc tout seul, avec ses 18% de voix du premier tour de ce scrutin, face à l’ensemble des partis politiques qui sont pratiquement tous passés dans l’opposition. C’est une situation ingérable pour le pouvoir, mais qu’on essaie de couvrir par des discours.

Fraternité Matin : Le ministre Alhassane Condé de l’Administration du territoire accuse l’opposition de bloquer le processus, puisqu’elle n’arriverait pas à s’accorder sur les dix membres à envoyer à la Commission. Qu’en est-il ?

J’ai entendu cela et j’en ai souri. Dans la mesure où le parti au pouvoir n’est pas chargé de définir l’opposition. L’opposition se définit par elle-même, c’est celle qui manifeste, qui s’est battue pour avoir une commission nationale indépendante paritaire comme prévu par la loi, pour que le fichier électoral soit révisé, au lieu de procéder à un nouveau recensement. Ce collectif des partis pour la finalisation de la transition avec l’Adp, s’est réuni et a donné les dix noms qu’il fallait pour aller à la Ceni. Le gouvernement, entre temps, comme cela se fait toujours avec les socialo-communistes, a créé une centaine de partis politiques qu’on a affectés un peu partout en désignant ceux-ci comme étant du centre, ceux-là comme étant de l’opposition. Nous avons dit que ces partis, nous ne les connaissons pas, nous voulons que les dix sièges réservés à l’opposition soient partagés entre nous et ces partis que le pouvoir a créés. C’est assez simple. En 2007, on était face à un tel problème et c’est à ce moment qu’on a créé la Ceni, avec le général Conté. Quand ce problème s’est posé, il a dit qu’il ne se mêlait pas des difficultés de l’opposition, parce que cela ne le concernait pas. Et nous avons déposé, avec Alpha Condé à l’époque, la liste de l’opposition, nonobstant les partis qui réclamaient des sièges mais qui n’étaient pas représentatifs dans le pays. En réalité, c’est le rêve d’Alpha Condé, de faire en sorte que nous nous retirions de la Ceni parce que nous n’arriverions pas à un accord, et que, pourquoi pas, nous refusions d’aller aux législatives. Cela lui permettrait de mettre en place une Assemblée aux ordres et, en ce moment-là, il serait l’homme le plus heureux. Seulement, nous ne lui offrirons pas ce plaisir, parce que nous préparons les élections, nous irons aux élections et la Ceni sera revue comme nous l’avons souhaité.

Fraternité Matin : Et si le pouvoir refuse ?

Cela fait deux ans qu’il refuse et deux ans que nous manifestons. Et plus on avance, plus les manifestations prennent de l’ampleur, parce qu’à cela s’ajoute la situation des populations qui sont dans les pires difficultés dans notre pays. On n’a pas beaucoup parlé du volet économique, mais la Guinée est dans une situation désastreuse. Vous savez, c’est un pays qui n’exporte plus de produits agricoles, la seule société de transformation minière a arrêté ses activités depuis des mois. C’est un pays qui servait de base commerciale à la sous-région, mais tout ceci a disparu avec une réorganisation du port dont on ne comprend pas très bien les objectifs. Aujourd’hui, l’activité à Conakry est inexistante. Les infrastructures de base comme l’eau et l’électricité, choses sur lesquelles je m’étais penché quand j’étais Premier ministre en 1996 — en 6 mois, on avait réglé ces questions [à Conakry, T.S. Bah] —, deux ans après l’avènement de l’actuel pouvoir, nous en sommes au même niveau. Là où cela fonctionne le mieux, dans les quartiers les plus huppés de la ville, vous avez six heures d’électricité par jour ! Ces difficultés font qu’aujourd’hui, ces législatives vont être des élections à mi-mandat, puisque les gens ont eu le temps de se faire une idée, entre les promesses et la réalité quotidienne de la gestion d’un parti prônant l’idéologie socialo-communiste. Plus on avance, moins les gens vont aller dans ce sens. Cette question électorale est devenue un réel problème pour le Président.

Fraternité Matin : Peut-on soutenir, aujourd’hui, que l’armée est totalement sortie de la scène politique guinéenne ?

Non. Parce que le gouvernement actuel cherche à l’impliquer un peu plus. Il y a eu une mise à la retraite de près de 4000 militaires qui avaient un certain âge, ce qui est normal, à mon sens. Mais, en contrepartie, ce sur quoi nous insistons, c’est que de jeunes gens sont recrutés uniquement dans une certaine communauté, sont envoyés en Angola pour être formés, et tous les six mois, vous avez des contingents de 300 à 400 jeunes qui vont et viennent et qui sont intégrés dans l’armée. On veut remplacer les militaires partis à la retraite par de nouveaux militaires qui sont, en réalité, des militants. De plus en plus, on essaie de caporaliser l’armée.

Fraternité Matin : Que devient Dadis Camara ? A-t-il encore une place sur la scène politique en Guinée ?

Je crois qu’il est à la retraite à Ouagadougou. Je ne sais pas s’il est encore dans la vie politique, je ne le crois pas. Il est certain que chacun de nous a, au moins, un village. Peut-être qu’il y a des gens qui ont encore des idées de ce genre, mais pour le moment, il est vraiment à l’écart de la vie publique.

Fraternité Matin : Et le général Sékouba Konaté ?

Je ne sais pas. Je crois que lui aussi, il est dans la nature. Je ne sais pas où il est d’ailleurs. Quand on sait le rôle qu’il a joué dans ces élections, au premier tour et au second, on se demande pourquoi il n’est pas là.

Fraternité Matin : Que rôle a-t-il joué ?

Il a aidé au changement des résultats de l’élection. Au premier tour, on a pris en compte des résultats du Rpg qui n’étaient pas ceux de la Ceni, puisque ce sont des documents qui n’ont été visés ni par les partis politiques ni par la représentation de la Cour suprême. C’est ce qui nous a valu de nous retrouver en troisième position, tandis que d’autres [Alpha Condé] ont été propulsés à la deuxième place. Au second tour, les problèmes ont été identiques. On a mis quatre mois entre les deux tours, le temps pour le Rpg de mettre en place les structures nécessaires pour gagner les élections.

Fraternité Matin : Qu’avez-vous fait contre cela ?

Nous avons manifesté, à l’époque, mais nous sortions d’une crise très difficile, la communauté internationale a beaucoup pesé sur cette décision. J’ai saisi la Cour suprême, une première fois, mais nous avons été sous pression. La communauté internationale voulait que ces élections se terminent et qu’on se rattrape aux législatives.

Fraternité Matin : Quels sont vos rapports, aujourd’hui, avec Cellou Dalein Diallo que vous avez soutenu au second tour de la présidentielle de 2010 ?

Nous avons de bons rapports. D’abord nous sommes des libéraux. Ensuite, nous avons constitué en Guinée avec lui, le Premier ministre Kouyaté, Abé Sylla et d’autres partis, le collectif de finalisation de la transition, avec pour objectif d’obtenir des élections législatives libres, transparentes et crédibles. C’est ce mouvement qui organise des manifestations pour exiger des législatives crédibles. Nous travaillons tous ensemble dans ce cadre, et nous étions tous ensemble ici, à Abidjan, au congrès de l’Internationale libérale.

Fraternité Matin : Parlons de ce congrès auquel vous avez pris part. Qu’est-ce que le libéralisme peut apporter à l’Afrique ?

Il n’y a que le libéralisme qui puisse apporter quelque chose à l’Afrique. Qu’est-ce que le libéralisme ? C’est la capacité qui est donnée à chacun d’entre nous de s’exprimer et d’entreprendre. Pour créer de la richesse, il faut qu’il y ait ces capacités dans nos pays ; les entreprises privées représentent l’essentiel de la création des richesses partout, pas uniquement dans nos pays. Si vous prenez un cas typique comme celui de la Côte d’Ivoire, j’écoutais votre projet de développement économique à moyen terme, avec des investissements colossaux. Mais, au mieux, l’Etat va y prendre 40%, ce qui est un taux extrêmement élevé. Sinon, dans des pays comme les nôtres, ce devrait être 25 à 30% le reste est financé par le secteur privé. Dans des pays comme la Chine, l’Inde, ce sont les Ide (investissements directs étrangers) qui font l’essentiel des investissements, parce que c’est là que la richesse se crée. Et cela, il n’y a que le libéralisme qui puisse le faire. La socialisation des biens de production, on en connaît les résultats. En 1989, quand l’Union soviétique est tombée, personne ne l’a poussée, elle est tombée toute seule, parce qu’il n’y avait pas cette création de richesses, cette croissance économique, cette capacité des gens à aller de l’avant que vous retrouvez dans le système libéral. La liberté qu’on offre aux gens d’entreprendre n’a pas d’équivalent dans le système socialo-communiste.

L’Afrique a donc tout intérêt à s’inspirer de cela. Mais quand on dit entreprises privées, chez nous, les gens ont toujours en tête de grandes entreprises qui s’intéressent au pétrole ou aux mines. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Dans certains pays, comme Taïwan, 70-80% des entreprises sont des Pme. Ce sont de petites entreprises que chacun de nous peut créer. Je crois qu’un pays comme le Ghana est sur cette voie. Il faut qu’on le comprenne bien : c’est tout cela qui fait qu’on peut créer de la richesse. Sans création de richesse, il n’y a rien du tout. On veut s’orienter tous vers le social.

Mais comment voulez-vous faire du social, si vous n’avez pas d’argent ?

Je me souviens que le Président Houphouët, disait : « Nous ne sommes pas un Etat socialiste, mais nous comptons faire le social le plus hardi », parce qu’il y avait des revenus pour cela. Et les revenus, c’est le privé, les planteurs, les entreprises, les Pme agricoles qui peuvent devenir des Pme de transformation, des coopératives… Quelqu’un comme Zadi Kessy a entrepris de faire cela dans son village. On produit le cacao, on le transforme sur place…

Fraternité Matin : Le libéralisme poussé à l’extrême ne crée-t-il pas des injustices ?

C’est clair, le libéralisme poussé à l’extrême n’est plus le libéralisme mais le capitalisme. Un système sans idéologie. Le libéralisme a une idéologie qui veut qu’on crée de la richesse et qu’on fasse de telle sorte que tous ceux qui partagent cet espace ne soient pas mis dans une situation difficile qui les empêche d’accéder au minimum vital. Le libéralisme est une idéologie très éloignée du capitalisme qui en est une déformation. Pourquoi ? Parce qu’on se sert tous du marché, mais le marché n’est qu’un mécanisme pour gagner des bénéfices ou favoriser la croissance. L’utilisation de ce qu’on gagne est définie dans le libéralisme de manière différente du capitalisme.

Fraternité Matin : La crise financière mondiale récente a remis en cause le libéralisme, avec les interventions massives des Etats pour sauver les banques en déphasage avec les thèses sacrées de cette idéologie.

Non, rien n’est sacré. Nous disons qu’il faut donner la primauté aux investissements privés. Les crises économiques sont cycliques. Même les pères de la macroéconomie, entre autres, John Maynard Keynes, ont recommandé que l’Etat intervienne quand le marché est perturbé. Et nous l’avons vu aux Etats-Unis pendant la grande crise, les grands travaux qui ont été effectués l’ont été sur des fonds publics. Quand Barack Obama reprend le secteur automobile, y met de l’ordre et, trois ans après, se retire, c’est juste du pragmatisme, il ne s’agit pas d’une nationalisation qui est un transfert de propriété à l’Etat. Là, il s’agit de participation en vue de rééquilibrer un certain nombre de choses, après les distorsions qu’on a constatées. Ceci n’a jamais été interdit. L’Etat a forcément son rôle à jouer quand il y a des distorsions. L’économie ne peut pas être en croissance permanente. Il peut arriver des crises et la souplesse de ce régime veut que des mesures correctives soient prises, même si c’est par l’État, de manière provisoire.

Fraternité Matin
24 octobre 2012