Sékou Touré a-t-il dit la vérité ?

Le Portugal accusé d’agression

C'est à la faveur d'une cure dans la station thermale de Luso (Portugal) qu'Antonio Spinola et les responsables des services spéciaux de Lisbonne mirent au point les derniers détails de l'opération
C’est à la faveur d’une cure dans la station thermale de Luso (Portugal) qu’Antonio Spinola et les responsables des services spéciaux de Lisbonne mirent au point les derniers détails de l’opération

Le récit qui précède se passerait bien de commentaires s’il ne contredisait totalement la thèse des événements que M. Sékou Touré a réussi à imposer jusque-là en déclarant à Radio-Conakry et en criant au monde qu’il était victime d’une agression portugaise. Pour les Africains, en effet, cela ne fait aucun doute. Dès le 23 novembre, les délégués africains aux Nations unies, à l’exception des Malawites et des Sud-Africains, informaient le président du Conseil de sécurité, l’ambassadeur syrien M. Tomeh, que la Guinée devait faire face à une attaque colonialiste et impérialiste. Les pays socialistes unanimes, de Pékin à Moscou, reprenaient à leur compte les déclarations du président Sékou Touré et dénonçaient le Portugal. Certaines capitales occidentales, comme Paris et Washington, admettaient officiellement que l’attaque avait été menée par des « éléments venus de l’extérieur ». Officieusement, on laissait entendre qu’il était vraisemblable que des mercenaires portugais avaient participé à l’opération, avec ou sans la bénédiction du gouvernement de M. Caetano : de Sakiet Sidi Youssef (Tunisie) à la baie des Cochons (Cuba), l’histoire contemporaine ne fourmille- t-elle pas d’exemples où des Etats ont été amenés à « couvrir » tout en les démentant catégoriquement des initiatives de leurs services spéciaux décidées plus ou moins à leur insu !
Mais le fait est là. Lisbonne mis à part, le monde entier accrédite avec, il est vrai, quelques nuances la thèse défendue dès le premier jour par le président guinéen. Pourtant, celle-ci présente quelques faiblesses. Depuis le 21 novembre, les autorités guinéennes se livrent, sur les antennes de Radio-Conakry, à une véritable escalade verbale. Elles ont successivement dénoncé deux, puis trois, puis quatre débarquements, des attaques aériennes, la présence de plusieurs centaines de mercenaires portugais parmi les assaillants. Mais, jusqu’à présent, personne n’a pu vérifier l’exactitude de leurs déclarations. Sitôt informé de l’invasion, le ministre malien des Affaires étrangères, Charles Samba Sissoko, s’est rendu à Conakry pour se faire une idée de la situation. Il est rentré à Bamako en déclarant qu’il n’avait pu voir de mercenaires portugais morts ou vifs. Seules quelques photos lui avaient été présentées. Le 25 novembre, la mission de l’ONU débarquait pour se rendre compte dans les plus brefs délais de la situation. A New York, on estimait alors que les cinq délégués et les sept fonctionnaires internationaux qui formaient la mission pourraient être de retour dans « environ trois ou quatre jours ». Quarante-huit heures plus tard, le 27 novembre, le correspondant de Jeune Afrique aux Nations unies nous informait que, par suite de difficultés imprévues et du manque de collaboration des autorités guinéennes, on pensait dans l’entourage du président du Conseil de sécurité que la mission ne serait pas de retour avant huit, voire même douze jours !

Par ailleurs, fait absolument invraisemblable, aucun journaliste, aucun presse, aucun organe d’information ne fut admis en Guinée pendant toute la durée des troubles. Depuis l’annonce de l’invasion, tous les journalistes qui sont arrivés à l’aéroport de Conakry ont systématiquement été refoulés. Nos envoyés spéciaux, Mahjoub Faouzi et Guy Le Querrec, arrivés le 24 novembre à Conakry par le vol régulier de la compagnie est-allemande Interflug, ainsi qu’un confrère britannique, M. Power, du Manchester Guardian, et un correspondant de presse est-allemand. Peter Glaunsurger, ont été priés de quitter Conakry sur le champ. Lorsqu’on se déclare « victime d’une agression » et que l’on refuse la présence d’observateurs dont l’unique mission est d’informer, tous les doutes sont permis.
Nous nous trouvons donc en présence de deux relations de faits totalement discordantes. D’une part, le texte de notre informateur, le ton, les précisions, les détails qui y figurent en font un témoignage incontestable. Jeune Afrique, en tout cas, garantit de façon formelle son authenticité. Si, sur sa demande, nous acceptons de taire son identité, c’est que les raisons invoquées (sécurité des siens dont une partie vit encore en Guinée et l’autre au Sénégal) nous paraissent parfaitement justifiées.
D’autre part, la version officielle, qu’il est impossible de vérifier.
Peut-on trancher ? Certes non. Tout au plus peut-on tenter de cerner la vérité. Certains témoignages — rapports d’ambassades étrangères, récits de voyageurs européens ayant quitté depuis la capitale guinéenne — apportent tout de même quelques précisions.

Les véritables objectifs

Ainsi, le 21 novembre, aux environs de deux heures du matin, les occupants d’une ambassade étrangère située sur le front de mer ont assisté au débarquement. Les informations qu’ils ont fait parvenir à leur capitale ne sont pas dénuées d’intérêt : « Des hommes armés, en tenue de combat, arrivaient sur la plage dans des embarcations légères ; ils étaient plusieurs dizaines, mais, du fait de l’obscurité, on distinguait mal les visages. » Quelques instants plus tard, deux « volontaires de la paix », membres de la mission américaine de Conakry, se dirigeaient vers les assaillants.

Erreur. — Le Peace Corps avait été renvoyé de Guinée suite à l’arrestation de la délégation guinéenne à Abidjan en 1966. — T.S. Bah

L’un d’eux était immédiatement ceinturé et entouré par dix hommes dont, selon ses propres termes, « un seul parlait français ». Cela ne veut pas dire que les autres parlaient portugais. Mais. selon d’autres témoignages recueillis à bonne source, « les commandos d’assaillants, sitôt arrivés, se séparent en plusieurs groupes. Au sein de celui qui demeure auprès des embarcations, on distinguait nettement plusieurs Blancs».

La confusion subsiste, de la même façon, en ce qui concerne les véritables objectifs des assaillants. Notre interlocuteur dresse une liste de ces objectifs, de laquelle il ressort qu’ils consistaient purement et simplement dans le renversement du régime de Sékou Touré et la prise du pouvoir.

Pourtant, il semble que l’un des objectifs du 21 novembre ait été d’anéantir le siège du PAIGC (mouvement nationaliste de Guinée-Bissau) et de liquider certains responsables de l’organisation. Un de nos envoyés spéciaux, Guy Le Querrec, a interrogé le 26 novembre, dans l’avion de la compagnie est-allemande Interflug, qui le ramenait en Europe, un couple d’Européens blessés au cours de l’assaut contre le quartier résidentiel. Il s’agit du docteur yougoslave Dirmik Streten, en poste à l’hôpital central de Conakry, et de son épouse. Leur pavillon jouxtait le siège du PAIGC. Voici leur récit :

« Dès que nous avons ouvert nos fenêtres, vers 3 heures du matin, une pluie de projectiles s’est abattue sur nous, nous blessant à la tête, au visage et aux bras. Puis, nous avons entendu une sourde détonation. On tirait au mortier contre le siège du PAIGC. Celui-ci était occupé par quelques responsables politiques de l’organisation. En quelques secondes, ça n’était plus qu’un brasier en flammes, aucun des hommes présents n’a eu le temps de quitter les lieux. Quelques secondes plus tard, un obus pulvérisait la partie de notre pavillon dans laquelle se trouve la chambre de notre fille Sofia, âgée de onze ans. La pauvre enfant fut tuée sur le coup… Nous ramenons son corps en Yougoslavie. »

Ainsi, le siège des maquisards du PAIGC apparaît avoir été un des objectifs des assaillants. Certes, la villa « Bellevue », une des résidences du président Sékou Touré — qui se trouve à quelques centaines de mètres de là — a, elle aussi, été détruite. Mais il y a plusieurs pavillons entre les deux qui n’ont pas été touchés. A cette anomalie, il convient d’ajouter une coïncidence troublante. Quittant Alger le 18 novembre pour se rendre à Tripoli, Amilcar Cabral, le leader du PAJGC, avait fait part de son intention d’aller passer quarante-huit heures à Conakry après son séjour en Libye. L’information était tellement sérieuse que, le 22 novembre, plusieurs correspondants de presse présents à Alger, sitôt connue la nouvelle de l’invasion en Guinée, se précipitèrent au bureau du PAIGC dans la capitale algérienne : il leur fut confirmé qu’Amilcar Cabral était à Conakry. Ce n’est que trois jours plus tard (le 25 novembre) qu’on retrouvera la trace du chef nationaliste en Europe de l’Est, à Sofia (Bulgarie), où il fut interviewé par un confrère italien du quotidien communiste « l’Unita ». Au dernier moment, il s’était ravisé et avait renoncé à son voyage à Conakry. Il n’est donc pas interdit de penser qu’il aurait été tué si, comme tout le monde l’imaginait, il avait été présent dans la capitale guinéenne au moment de l’assaut contre le siège de son organisation.

Divergences et convergences

Autre thème de contradiction entre les témoignages : l’attitude de la population. Un diplomate en poste en Guinée et qui regagnait Conakry dans la matinée du 22 novembre câble à son ambassaâe : « L’ordre de mobilisation des milices populaires est partout suivi dans le plus grand calme. Çà et là, des groupes d’hommes armés se forment et se dirigent vers des points différents. Pas de panique ; c’est impressionnant. » Cette détermination contraste avec la résignation et la passivité de la population et de certains miliciens et militaires évoquées par notre interlocuteur.
Pourtant, sur de nombreux points le récit de notre informateur et les témoignages récoltés çà et là par nos correspondants s’accordent.
Ainsi, il semble établi qu’entre le moment où débarquent les assaillants (2 heures du matin) et l’apparition des miliciens et des gendarmes guinéens, vers 9 heures du matin, les forces guinéennes sont bel et bien restées à l’écart. Le docteur Dimirk Streten a précisé à notre envoyé spécial Guy Le Querrec :

« Nous avons attendu 5 heures avant de voir apparaître les forces guinéennes ; notre fille gisait morte à nos pieds, ma femme et moi, blessés, perdions dangereusement notre sang. »

De la même façon, il semble certain que, contrairement aux allégations de Radio-Conakry, il n’y a eu (du moins entre le 21 et le 27 novembre) qu’un seul débarquement et non pas trois ni quatre. Les rapports en provenance de plusieurs ambassades concordent et sont formels sur ce point. Il est sûr également que l’aviation guinéenne, riche d’une dizaine de Mig-17 de fabrication soviétique, n’est jamais intervenue. De source diplomatique occidentale, on avance l’explication suivante : « Les fournisseurs soviétiques n’ont jamais livré de munitions pour ces “Mig”. » D’où, selon ces mêmes sources, l’appel à la RAU et au Nigeria et l’arrivée, le 27 novembre à Conakry, de nombreuses caisses de munitions frappées de l’estampe soviétique …
Toutefois, un élément supplémentaire d’appréciation nous est parvenu, le 27 novembre au soir, du Liberia. Un soldat portugais, Francisco Gomez Nangue, ramassé en mer au large des côtes guinéennes par le navire hollandais « Sotriats of Bali » et débarqué à Monrovia, a affirmé que sa compagnie, forte d’une trentaine d’hommes, commandée par un lieutenant portugais — un certain Gavlan — a été embarquée à bord d’un bateau de guerre le 21 novembre et débarquée le 22 novembre au matin sur les plages de Conakry! Le gouvernement de Monrovia affirme, d’autre part, détenir les preuves de la participation portugaise à l’invasion de la Guinée.
Ce dernier élément, s’il était confirmé, renforcerait évidemment la thèse de la participation « officieuse » de militaires portugais à l’opération. Mais on souligne à Paris que les sympathies du président libérien pour M. Sékou Touré sont bien connues et qu’il pourrait s’agir de « faux » Portugais. A Addis-Abeba, siège de l’Organisation de l’Unité africaine, on affirme en tout cas posséder des preuves de la participation portugaise dont on se propose de faire état lors de la réunion du Conseil des ministres et de la commission de la défense de l’organisation, convoquée à Lagos le 9 décembre prochain.

Des casques bleus, pour quoi faire ?

Il reste qu’en utilisant l’invasion à des fins de propagande, en grossissant les faits, puis en inventant de toutes pièces des rebondissements, le président Sékou Touré n’a pas aidé à faire triompher de façon incontestable sa thèse — qui ne restera qu’une des versions possibles des faits.
Le 25 novembre, une heure avant l’arrivée à Conakry de la mission de l’ONU dirigée par l’ambassadeur du Népal, le major-général Bahadur Khatri, il déclarait sur les ondes que les bateaux s’enfuyaient, que l’ennemi battait en retraite. Dès l’arrivée des enquêteurs de l’organisation internationale, il vilipendait l’ONU, déclarant qu’il attendait des casques bleus, pas des enquêteurs ! Des casques bleus pour quoi faire, puisque (soi-disant) la résistance populaire avait taillé en pièces les agresseurs ?
En fait, s’il est une morale à tirer de cette affaire en ce qui concerne le chef de l’Etat guinéen, c’est bien que, selon la formule de Lénine, « seule la vérité est révolutionnaire ». Il ne suffit pas de s’intituler « chef suprême de la révolution » pour avoir le droit de prendre autant de liberté avec elle.

par Paul Bernetel
Jeune Afrique No. 518 — 8 Decembre 1970

Le rôle du Portugal

Rectifications à propos du Portugal

La semaine dernière, Jeune Afrique publiait le témoignage exclusif d’un « agresseur » d’origine guinéenne ayant participé personnellement au débarquement de Conakry dans la nuit du 21 au 22 novembre. La publication de ce récit a provoqué une certaine sensation. De nombreux journaux et publications, des chaînes de radio et de télévision ont repris l’information. Des lecteurs ont écrit, d’autres ont téléphoné. La plupart d’entre eux semblaient déplorer que  Jeune Afrique « accrédite la
thèse d’un témoin anonyme au détriment de celle défendue par le président Sékou Touré » !
Tout d’abord, nous nous félicitons que notre contribution à la recherche de la vérité sur les événements de Guinée ait suscité un tel mouvement d’intérêt. Face au refus systématique affiché par le gouvernement de Conakry de permettre aux représentants de la presse mondiale de rendre compte et d’informer sur ce qui s’est réellement passé, nous avons publié un témoignage dont nous garantissons l’authenticité, ce qui ne signifie nullement que nous le considérions comme étant le reflet exact de la vérité. Nous aurions aimé par respect pour la libre information de nos lecteurs pouvoir mettre ce témoignage en parallèle avec un reportage objectif effectué en terre guinéenne par un de nos envoyés spéciaux. La chose étant impossible, nous n’avons pu que dresser un tableau comparatif des deux seules versions que nous possédions : celle de notre interlocuteur anonyme et celle de Radio-Conakry en glissant ici et là des témoignages recueillis à diverses sources. Il est apparu à certains lecteurs que cette technique journalistique (la seule matériellement possible dans de telles traduisait de notre part un certain penchant les explications fournies par notre interlocuteur guinéen.
Un tel raisonnement est à la fois regrettable et inquiétant. démontre que, dans cette affaire, l’émotivité, la propagande, l’adhésion spontanée sans réflexion ni preuve ont joué un rôle prépondérant. En fait, si, pour certains, la présentation des éléments d’information en notre possession a pu paraître favoriser légèrement la thèse du « commando » guinéen, c’est que face à ce témoignage, certes personnel, et par là même contestable, mais néanmoins vivant, nous ne possédions que les élucubrations verbales de Radio-Conakry faisant état de quatre débarquements, d’attaques aériennes, de présence de sous-marins, etc. Autant d’éléments qui, effectivement, ne prêchaient guère en faveur des explications fournies par Radio-Conakry.
Au moment où le Conseil des ministres de l’Organisation de l’Unité africaine et la Commission de la Défense de cette organisation débattent à Lagos (Nigeria) de l’ « invasion », après la publication du rapport de la commission d’enquête déléguée par le Conseil de sécurité des Nations unies qui accrédite (du moins en partie) la thèse de Sékou Touré, nous sommes en mesure — grâce à une enquête approfondie menée par nos correspondants et envoyés spéciaux — de donner une explication complémentaire sur les « événements » de Guinée.
En vérité, ces éléments ne contredisent pas formellement la version des faits donnée par notre interlocuteur la semaine dernière. Pas plus qu’ils ne confirment la thèse défendue par Radio-Conakry. En dehors des formules de propagande, des oublis volontaires, des silences calculés de l’une et de l’autre versions, ils permettent de franchir une nouvelle étape sur le chemin de la vérité. Un chemin semé d’embûches.

Paradoxalement, l’origine du récent débarquement de Conakry remonte au mois de mars 1966. Après la chute du docteur Kwame Nkrumah au Ghana, une violente controverse éclate entre le président Houphouët-Boigny et Ahmed Sékou Touré, lequel vient d’accorder asile à l’ex-chef d’Etat ghanéen. Les exilés guinéens, qui sont plus de 500 000 répartis en Côte-d’Ivoire et au Sénégal, créent le Front de libération nationale de Guinée (FLNG). Une section est créée à Abidjan sous la direction des docteurs Dechambenoit et Diallo Moustapha, une autre à Dakar avec comme principal dirigeant un syndicaliste, M. David Soumah. En avril 1966, ces deux sections du FLNG entrent en contact avec le « Regroupement des Guinéens en Europe » dirigé par M. Ibrahima Baba Kaké et dont la majorité des membres vivent en France. Objectif de la rencontre : mettre en place un front commun contre Sékou Touré et son régime. Malgré quelques désaccords politiques (attitude à adopter vis-à-vis de Nkrumah), le FLNG et le Regroupement des Guinéens en Europe décident d’associer leurs efforts en vue de parvenir à la chute de Sékou Touré et de son régime. Toutefois, comme il arrive souvent en de telles circonstances, le clivage se fait entre ceux qui défendent une certaine philosophie politique et ceux pour qui les moyens à utiliser en vue de renverser Sékou Touré comptent beaucoup moins que le résultat. Lors d’une réunion houleuse à Paris, Porte-Dorée, l’un des partisans de cette dernière tendance n’hésite pas à lancer : « Je suis prêt à m’allier, même avec le diable, et à entrer avec lui en Guinée » ; mais il ajoute : « J’aurai deux fusils, l’un pour abattre Sékou Touré et l’autre pour ensuite me débarrasser du diable. » Le diable en question ne tarde d’ailleurs pas à paraître sous les traits des services secrets portugais qui, dès 1967, entrent en contact avec la faction extrémiste du FLNG. Les contacts ont lieu à Dakar et n’ont guère de résultats immédiats. Mais leur existence donne lieu à de nombreuses controverses au sein même du PLNG. Contestés par une fraction importante de ses éléments, les « ultras » rencontrent l’approbation du groupe des militaires. Il s’agit d’anciens officiers, sous-officiers, soldats de l’armée française qui, après avoir terminé leur temps dans l’armée française, ont voulu rentrer en Guinée mais se sont vus déclarés « persona non grata » par Sékou Touré. Voués à l’exil, ils s’installent au Sénégal, en Côte-d’Ivoire ou reviennent en France. Anciens soldats des guerres coloniales d’Indochine et d’Algérie, ils sont rapidement fatigués des discussions interminables des civils du FLNG et décident de s’organiser en formations paramilitaires.
Pendant cette même période, voué aux querelles intestines, noyauté par les agents de Sékou Touré, privé de ressources par l’amorce d’une normalisation entre Sékou Touré, le président Senghor et le président HouphouëtBoigny, le FLNG se désagrège et se transforme en une série de petites chapelles rivales et totalement inefficaces. Les militaires, seul groupe discipliné et réellement organisé, décident alors de prendre leur autonomie vis-à-vis de ces « palabreurs » totalement inefficaces ! Ils reprennent pour leur propre compte les contacts avec les services de sécurité portugais au Sénégal. Désormais, déçus par l’incapacité des civils, ils font cavalier seul. Des camps d’entraînement sont installés en Gambie et en Sierra Leone et leur principal responsable, le commandant X, prié de quitter le territoire sénégalais par les autorités locales, vient s’installer à Toulouse dans le deuxième trimestre de 1970. Il n’y reste pas très longtemps. Pas loin de là, dans la station thermale de Luso, le « Vichy portugais », un personnage pittoresque met à profit une cure théorique, pendant les mois d’août et de septembre, pour dresser son plan d’attaque. Il s’appelle Antonio Spinola, c’est le général en chef gouverneur de Guinée portugaise. Vieux « salazariste » hostile aux conservateurs « libéraux » de Lisbonne au pouvoir, il met au point, avec le concours des services spéciaux portugais, une opération contre la République de Guinée. Le président Caetano, mal informé de la situation réelle à Conakry, donne son feu vert non sans avoir exigé que le Portugal en tant que tel ne joue dans l’opération aucun rôle officiel.

C'est à la faveur d'une cure dans la station thermale de Luso (Portugal) qu'Antonio Spinola et les responsables des services spéciaux de Lisbonne mirent au point les derniers détails de l'opération
C’est à la faveur d’une cure dans la station thermale de Luso (Portugal) qu’Antonio Spinola et les responsables des services spéciaux de Lisbonne mirent au point les derniers détails de l’opération

Des détails qui concordent

Dans cette optique, un groupe de mercenaires africains est entraîné dans le camp de Buba en Guinée-Bissau. Avec les groupes encadrés par les anciens soldats guinéens de l’armée française et entraînés en Gambie et en Sierra Leone, il constitue l’une des trois sections d’assaut qui, le 22 novembre, débarqueront sur la plage de Conakry. Dès lors, les précautions prises par les intéressés aidant, il est difficile de suivre les dernières journées des trois « groupes ». Les explications fournies par notre interlocuteur, la semaine dernière, expliquant notamment le départ du commandant X de Toulouse, son arrivée en Sierra Leone, les uniformes de son groupe, le brassard vert que ses hommes arboraient, coïncident totalement avec les témoignages recueillis par la mission du Conseil de sécurité de l’ONU auprès du prisonnier guinéen de nationalité portugaise, un certain Lopez, interrogé dans le camp Kémé Bourema de Kindia. La présence d’unités navales portugaises (identiques à celles utilisées par les Anglais lors de la Seconde Guerre mondiale) au large de Conakry mentionnée dans le rapport de la commission des Nations unies ne contredit pas non plus l’existence des bateaux affrétés à Monaco pour le compte du commandant X relatée par notre interlocuteur guinéen la semaine dernière. En fait, il est de nombreux détails (panique et inefficacité de certains guides venus de Conakry) qui concordent dans le récit publié par « Jeune Afrique » et dans le rapport de la commission des Nations unies.

Regroupement spectaculaire

Mais il y a une différence — de taille — en ce qui concerne le rôle joué par le Portugal. Notre interlocuteur dit que ses amis guinéens ont agi seuls. C’est peut-être exact en ce qui concerne le groupe auquel il appartenait. Mais il passe totalement sous silence la participation portugaise. Celle-ci, après la publication du rapport de la commission d’enquête de l’ONU, ne fait plus guère de doute. Toutefois, et c’est important, la version rocambolesque de Radio-Conakry — triple ou quadruple débarquement, présence de sous-marins et d’escadres aériennes — n’est pas retenue non plus.
Il reste que, avant même que les éléments d’information et d’appréciation recueillis çà et là (par la mission de l’ONU, l’audition des témoins, les récits de voyageurs) aient été connus, le monde entier et en tout premier lieu l’Afrique a accrédité spontanément la thèse des événements présentée par le président Sékou Touré. Une telle attitude a de quoi surprendre surtout lorsque l’on connaît l’état exact des relations entre la Guinée de Sékou Touré et certains pays africains. Une telle unanimité d’Abidjan à Dar es-Salaam, de Pékin à Washington (les messages de sympathie des gouvernements chinois et américain rivalisent curieusement de chaleur et d’affection) a de quoi surprendre dans un monde caractérisé par les contradictions fondamentales que nous connaissons.
Pourtant, il serait stupide de considérer un tel phénomène comme essentiellement caractéristique de l’hypocrisie profonde qui préside aux relations internationales. L’unité de l’Afrique que nous appelons de tous nos voeux et dont nous constatons, hélas, souvent la mythologie s’est spontanément formée le 22 novembre dernier. Et beaucoup plus que la personnalité du président Sékou Touré ou que le respect qu’inspire son régime chez ses pairs du continent, c’est l’ombre du Portugal colonialiste qui est à l’origine de ce regroupement spectaculaire.
L’Afrique, délaissant ses querelles, a resserré les rangs face aux oppresseurs du Mozambique, de l’Angola et de Guinée-Bissau. Même si le prétexte choisi n’est pas le meilleur possible, c’est une cause qui vaut, de toutes les façons. la peine d’être défendue.

Jeune Afrique N° 519 — 15 Decembre 1970

Le Portugal et l’OTAN

Le lundi 7 décembre, à son arrivée dans la capitale nigériane, le secrétaire général de l’OUA, M. Diallo Telli, déclarait que « l’invasion de la Guinée était inspirée par l’OTAN », ajoutant : « Le Portugal est trop sous-développé pour perpétrer seul une telle agression. » Le mardi 8 décembre à Alger, un représentant du PAIGC accusait à son tour l’OTAN ainsi que les puissances occidentales d’être « impliquées dans l’agression ».

Ismael Touré (1926-1985), demi-frère du président Sékou Touré, membre du Bureau politique, ministre, président de la Commission d'enquête du Camp Boiro.
Ismael Touré (1926-1985), demi-frère du président Sékou Touré, membre du Bureau politique, ministre, président de la Commission d’enquête du Camp Boiro.

Le mercredi 9 décembre, à Lagos, au cours de la première réunion du conseil des ministres de l’OUA, le chef de la délégation guinéenne, M. Ismaël Touré, déclarait de son côté que « le Portugal avait bénéficié de la complicité de la France, de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis », rappelant que « ces deux derniers pays sont membres de l’OTAN ».
Cette accusation portée contre l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord n’est pas née des derniers événements de Guinée. Le 15 octobre dernier, une mission de l’OUA, présidée par le chef d’Etat zambien Kenneth Kaunda, entreprenait une tournée des capitales occidentales afin de protester contre l’aide apportée au Portugal et à l’Afrique du Sud par les pays membres de l’OTAN. Au terme de cette mission, le secrétaire général de l’OUA déclarait que son organisation avait pris la décision d’adresser aux dix-neuf pays membres de l’OTAN un mémorandum précisant formellement les conditions dans lesquelles les armes fournies au Portugal dans le cadre de ce traité étaient utilisées contre les patriotes africains d’Angola, du Mozambique et de Guinée-Bissau. Quel que soit le rôle exact du Portugal dans l’agression dont Sékou Touré a été victime le 22 novembre, il ne fait de doute pour personne que l’OTAN trouve un intérêt stratégique très important au maintien du Portugal dans ses colonies africaines.
Le document que nous présentons ici en constitue une accablante démonstration. Il est l’oeuvre du « Comité Angola », créé aux Pays-Bas en 1961 pour acheminer l’aide matérielle, financière, morale et politique de la Hollande aux mouvements de libération des pays sous domination portugaise 1. Rédigé par MM. S. J. Bosgra et Ch. Van Krimpen, il représente une somme impressionnante d’informations, de chiffres et de statistiques, qui — et c’est important — sont tous tirés de documents fficiels, donc non contestables, et d’articles publiés, çà et là. dans la presse des pays concernés.
L’ensemble constitue un texte dont le ton un peu froid — voire rébarbatif — ne fait place qu’à l’essentiel : l’écrasante responsabilité de I’OTAN dans la guerre colonialiste menée en Afrique par le Portugal. Jeune Afrique a résumé ce rapport.

Soutien de l’OTAN à la guerre colonialiste du Portugal

Le Portugal n’a pu soutenir un effort de guerre aussi ruineux et aussi long dans ses « provinces d’outre-mer » que parce qu’il a constamment bénéficié d’une aide massive de la part de ses partenaires à l’OTAN 2. Naturellement, aucun de ces pays n’est prêt (à l’exception de la France) à reconnaître publiquement la réalité de cette aide, mais, tirant avantage de l’appartenance du Portugal à l’OTAN, ils lui fournissent une quantité considérable de matériel militaire, sous prétexte que ce pays en a besoin pour faire face à ses engagements vis-à-vis de l’organisation. En réalité, une très grande partie de cet armement est directement utilisée pour combattre les mouvements de libération en Afrique. De plus, c’est avec l’accord plus ou moins tacite de ses partenaires de l’OTAN que Lisbonne a pu retirer la plus grande partie de ses effectifs des unités de l’OTAN pour les envoyer dans ses colonies d’Afrique. Il convient de souligner que l’OTAN elle-même n’a, en tout cas. jamais tenté de se désolidariser de la politique poursuivie par le Portugal en Afrique. Pis encore : de nombreuses déclarations faites par des responsables de l’OTAN démontrent la compréhension coupable dont ils font preuve vis-à-vis de la politique africaine de Lisbonne.

Le danger communiste

Ce souci de ménager le gouvernement portugais s’explique aisément par l’importance que revêtent les bases des Açores, des îles du Cap Vert, de Guinée-Bissau et de l’Angola pour la défense de l’Atlantique. Dans un article intitulé “les Territoires stratégiques du Portugal”, la revue Foreign Affairs précisait en 1952 : « L’importance stratégique des Açores est incontestable. Les îles du Cap Vert, situées au large des côtes de l’Afrique occidentale française, sur la route aérienne de l’Amérique latine. dominent l’accès à l’Atlantique Sud. L’Angola et la Guinée, avec leurs 1 816 kilomètres de côtes, font partie intégrante des défenses de l’Atlantique … »
Le président Kennedy, ayant manifesté en 1961 un certain mécontentement au sujet de l’utilisation par Lisbonne du matériel de l’OTAN dans la poursuite de sa guerre coloniale en Angola, les Portugais menacèrent de se retirer de l’OTAN ! Le ministre portugais des Affaires étrangères, M. Franco Nogueira, déclara alors à la réunion des ministres de l’OTAN, à Oslo, le 8 mai 1961, que le Portugal avait le droit d’utiliser le matériel de l’OTAN en Angola, comme la France l’avait fait en Algérie. La revue portugaise Revista de Marinha résumait ainsi ce que le Portugal apportait à l’OTAN et que ce dernier risquait de perdre s’il décidait de s’en aller :

  • les relais qui assurent à la zone européenne les meilleures communications avec les Etats-Unis
  • l’utilisation des bases des Açores
  • les bases de ravitaillement de Madère et des Iles du Cap Vert
  • la garantie de disposer, en cas de guerre, d’un réseau de communications électroniques et météorologiques faute duquel le trafic maritime et la lutte anti-sous-marine seraient impossibles
  • la disposition de produits stratégiques, tels que l’uranium, le tungstène, ainsi que de produits en provenance des provinces africaines
  • la défense de l’embouchure du fleuve Congo …

Une technique parfaite

Dès le mois d’octobre 1961, le secrétaire général de l’OTAN, le général Dirk Stikker, se rendait à Lisbonne pour rassurer pleinement M. Salazar à qui il déclara avec chaleur : « Nous devons nous unir contre le danger communiste. »
Au cours d’une interview donnée au journaliste ouestallemand Werner Schulz, le commandant en chef de l’armée portugaise en Angola, le général Hermès de Araùjo Oliveira, déclarait le 4 août 1967 :

« Il est clair que les Américains sont déterminés aujourd’hui à maintenir les provinces portugaises d’Afrique comme une zone de paix. C’est à partir de ce changement d’attitude américaine que le Portugal s’est vu assuré d’un soutien moral important. L’état-major portugais a mis au point une technique de la guérilla moderne que les critiques militaires américains, français et britanniques considèrent comme parfaite. Nous avons profité de l’expérience en cette matière non seulement des Français en Indochine et en Afrique du Nord, mais aussi de l’Abwehr allemande contre les mouvements de résistance en France et en Russie. » (Rapporté par le Deutsche Tagespost.)

La revue américaine US News & World Report rapportait le 14 avril 1969 : « Pendant des années, les Portugais se sont plaints que les Etats-Unis, qui sont leurs .alliés en Europe, leur étaient opposés en Afrique. La situation a changé dans ce domaine, et les Portugais espèrent que leurs relations avec les Etats-Unis iront en s’améliorant avec l’arrivée au pouvoir de M. Nixon. » Enfin, le journal ouest-allemand Süddeutsche Zeitung constatait le 22 avril 1969 : « On assiste à une compréhension de plus en plus grande pour la politique du Portugal en Afrique de la part de ses alliés de l’OTAN, en particulier des Etats-Unis. »
Les relations entre les Etats-Unis et le Portugal sont restées très cordiales jusqu’en 1961. En mai 1960, au cours d’une visite à Lisbonne, le général Eisenhower avait fait un éloge chaleureux du régime de M. Salazar. Fin 1961, les Américains devaient s’abstenir lors d’un vote aux Nations unies sur la nécessité d’enquêter sur la situation dans les colonies portugaises. Mais, dès l’année suivante, avec le remplacement d’Eisenhower par Kennedy à la présidence des Etats-Unis, les relations commencèrent à se refroidir. En mars, puis en avril et juin 1961, le délégué américain à l’ONU soutenait une résolution hostile à la politique africaine de Lisbonne. L’aide militaire de Washington au Portugal fut réduite de 25 à 3 millions de dollars et un embargo mis sur les ventes d’armes au Portugal.

Une épée de Damoclès

Lisbonne ne devait pas tarder à faire comprendre à Washington que le maintien d’une telle attitude était de nature à compromettre non seulement l’avenir de la station américaine de radio « Europe libre » émettant de Lisbonne, mais aussi celui des bases militaires américaines aux Açores. Le traité américano-portugais cédant ces bases aux Américains pour cinq ans devait être renouvelé en novembre 1962. L’attitude américaine s’adoucit considérablement tout au long des négociations entreprises pour le renouvellement de ce contrat, dès le début de 1962.
En janvier 1963, on apprenait que les Etats-Unis s’engageaient à fournir aux Portugais trente chasseurs « T-37 C ». L’accord conclu en janvier 1963 pour le renouvellement de la cession des bases des Açores comportait une nouvelle clause qui constitue toujours, pour les Américains, une véritable épée de Damoclès : elle prévoit en effet que, désormais, le Portugal peut mettre fin au bail sur simple préavis de six mois. Cette clause permettra au Portugal d’exercer sur les Etats-Unis une pression constante et fort efficace. L’aide au Portugal devait continuer à s’accroître. Et, même quand le Congrès américain décida en octobre 1963 de cesser toute aide militaire à l’Europe occidentale, une exception fut faite en faveur du Portugal (et de l’Espagne).
Parallèlement, le comportement des Américains à l’ONU changea du tout au tout. Alors qu’en janvier 1962 les Etats-Unis avaient voté une résolution proclamant le droit de l’Angola à l’indépendance, en décembre de la même année ils votaient contre une résolution condamnant la politique portugaise et préconisant un embargo sur les ventes d’armes à ce pays. A partir de ce moment, l’administration Kennedy rejoignait les rangs des fidèles supporters du Portugal à l’OTAN.
Le secrétaire d’Etat américain chargé des Affaires africaines, M. Mennen Williams, déclarait à une conférence de presse, au début de 1963, que ses déclarations antérieures faisant état d’un soutien inconditionnel aux mouvements nationalistes angolais avaient été mal interprétées, et il ajoutait qu’à son avis le Portugal faisait ce qu’il pouvait pour améliorer la situation. Six mois plus tard. lors d’une réunion, il déclarait ouvertement à Chicago :

« Il n’est de notre intérêt ni de voir les Portugais quitter l’Afrique ni de réduire leur influence dans ce continent. »

Le rapprochement entre les deux pays n’a cessé depuis de s’accentuer.
Quand le chemin de fer de Benguela a été saboté en décembre 1966 par les nationalistes angolais, les responsables portugais à Luanda et à Lisbonne manifestèrent beaucoup de souci à l’idée que les retards dans l’acheminement du cuivre pouvaient compromettre l’industrie de guerre américaine et, éventuellement, l’effort de guerre américain au Viêt-nam.
Quand Caetano vint au pouvoir en 1968, des négociations furent entreprises pour étendre l’accord sur les bases américaines des Açores où une base de sous-marins Polaris devait être construite. En échange, le Portugal devait obtenir pour 200 millions de dollars de fournitures armes étalées sur cinq ans. (Informations rapportées par un document du Congrès américain, et par l’hebdomadaire Newsweek, le Christian Science Monitor, Die Welt, le Financial Times et Le Monde.)
Des témoins étrangers ont vu des avions portugais bombarder des villages africains en Angola. Ils ont visité les restes calcinés des villages de M’Banza, M’Pangu et MPangala et d’autres, et ont relevé sur les débris de bombes au napalm de 750 livres l’inscription “Propriété de l’US Air Force”. » (Rapporté par le professeur John Marcum dans son livre La Révolution angolaise, 1969, MIT Press.)
« Des bombes au napalm et au phosphore marquées “made in USA” sont tombées sur des villages africains tout près d’ici … Ces villages se trouvent dans des territoires de Guinée portugaise qui sont actuellement sous le contrôle des forces nationalistes. » (Rapporté par le Christian Science Monitor le 12 janvier 1968.)
Voilà pour les Etats-Unis. Mais, en Europe aussi, le Portugal bénéficie d’alliés puissants. Et d’abord la République fédérale d’Allemagne.

L’aide allemande

Depuis que le gouvernement portugais a fait mettre en berne le drapeau national à l’occasion de la mort d’Adolf Hitler le 3 mai 1945, les relations entre les deux pays ont toujours été excellentes. Les Portugais rappellent avec fierté que c’est leur ministre de la Défense, M. Santos Costa, qui a, le premier, soutenu à l’OTAN qu’il fallait admettre l’Allemagne fédérale dans cette organisation — sans aucune condition ni restriction. Une série de traités furent signés entre les deux pays, en 1959, 1960, 1961, 1963, 1965, 1966 et 1968, assurant une étroite coopération militaire et culturelle. Dans le cadre du traité militaire d’octobre 1963 — qui n’a jamais été rendu public —, le Portugal cédait à l’Allemagne fédérale la base militaire de Beja. En contrepartie, l’Allemagne fédérale s’engageait à soutenir par tous les moyens l’effort de guerre portugais. Aujourd’hui, l’intérêt de Bonn pour les installations militaires de Beja faiblit, mais la coopération entre les deux pays ne s’est pas relâchée pour autant. Le Comité de la défense du Bundestag a établi que l’Allemagne fédérale a fourni au Portugal 200 avions de combat ainsi que d’autres fournitures militaires, mais que, « en raison de la destination finale de ces fournitures, le ministère des Affaires étrangères avait élevé certaines objections concernant ces transactions ». (Extraits d’un document secret publiés par le journal militaire Wehrdienst le 9 décembre 1968. Alors que le gouvernement ouest-allemand a déclaré à maintes reprises qu’il ne fournirait pas d’armes aux « zones de tension » (c’est ainsi qu’il refusait de fournir des avions au Malawi, pays voisin du Mozambique), aucune restriction n’a été apportée à l’assistance militaire aux forces armées portugaises (dont les avions sont, bien entendu, utilisés au Mozambique même).
En dehors de la fourniture directe de matériel militaire (avions, bateaux de guerre, camions, roquettes et canons), il convient de mentionner également l’aide financière considérable que la RFA apporte à Lisbonne, à qui un prêt de 40 millions de dollars a été consenti en 1961, un autre de 35 millions de dollars en 1962, un autre encore de 15 millions en 1963, etc.

L’aide française

La France est, avec les Etats-Unis et l’Allemagne fédérale, le principal fournisseur d’armes du Portugal. Hélicoptères, camions blindés, bateaux de guerre, canons et munitions sont abondamment fournis et directement acheminés en Afrique pour alimenter les guerres coloniales. Les hélicoptères « Alouette-3 »> sont équipés de fusées air-sol fournies par Nord-Aviation. La firme française Barbier, Benard et Turenne SA fournit l’équipement électronique des aéroports dans les colonies portugaises. Les transactions sont couvertes par des crédits français à long terme (sur vingt ans) à 6 % d’intérêt et garantis par l’Etat français, qui participe à l’élaboration des contrats. (Rapporté par Le Monde et l’Agence France-Presse.) La France assure aussi l’entraînement des Portugais au maniement de ce matériel.
Ce soutien n’est pas sans avoir un rapport direct avec l’existence d’une base militaire française dans les Açores où, depuis 1963, d’importantes installations ont été mises sur pied pour la force de frappe nucléaire initiée par le général de Gaulle 3.
L’alliance militaire entre le Portugal et la Grande-Bretagne remonte à 1373. Ce traité fut confirmé au début de la Seconde Guerre mondiale, et le gouvernement britannique s’y est référé quand il demanda et obtint, en 1943, le droit d’installer une base militaire dans les Açores. Le Portugal reçut, en contrepartie et à diverses reprises, d’importantes fournitures militaires.
La coopération entre les deux pays portait notamment sur la marine de guerre. Avant la guerre déjà, la Grande-Bretagne avait créé des écoles navales modernes au Portugal et avait fourni un certain nombre de bateaux. Après la guerre, la livraison des bateaux reprenait de plus belle et de nombreux officiers de la marine portugaise étaient formés dans les rangs de la Royal Navy. (Rapporté par le Times du 25 octobre 1955.) Quand éclate la guerre en Angola, le gouvernement britannique doit, sous la pression du parlement, décider l’arrêt des fournitures d’armes au Portugal (le Times du 14 juin 1961). Mais les envois d’armes, dans le cadre de l’OTAN, continuent. Deux bateaux de guerre ont été fournis par ce biais et immédiatement envoyés en Afrique. De 1961 à 1964, l’Angleterre fournit 150 avions légers de type Auster. Les appareils, assemblés au Portugal, sont envoyés en Afrique. En 1963, l’armée de l’air portugaise commande des pièces détachées pour ces avions. Le paiement est enregistré au budget sous la rubrique : « Dépenses spéciales pour les unités outre-mer ».
En 1965, l’Angleterre fournit 200 jeeps « Austin » à l’armée portugaise. En 1966, la marine portugaise reçoit la frégate « Dalrymple ».
Voici, pour conclure, quelques citations édifiantes sur le rôle de l’OTAN dans les guerres coloniales de Lisbonne :

« Nos forces armées ne peuvent fournir que peu d’unités à l’OTAN parce qu’elles sont tenues de combattre par la force des armes ·contre des gens armés par l’ennemi qui cherche à s’implanter en Afrique. » (Déclaration du ministre portugais de la Défense à l’occasion du vingtième anniversaire de l’OTAN. Publiée par Noticias de Portugal, le 5 mai 1969.) »

« Notre contribution est relativement faible en raison du gros effort que nous devons faire dans nos territoires d’outre-mer : elle consiste essentiellement en unités navales. La contribution du Portugal en effectifs pour les divers secteurs de l’OTAN est très limitée. Cela est dO à la nécessité d’envoyer officiers et sous-officiers au service outremer. C’est pour cette raison que nous ne pouvons pas faire face à nos obligations dans le cadre de l’OTAN. » (Déclaration du général Costa dos Santos Paiva au journal Revista Militar en mai 1969.)

« Bien que le Portugal ne contribue pas beaucoup à l’effort de l’OTAN. en raison de notre combat dans nos territoires d’outre-mer, nos alliés ont toujours manifesté beaucoup de compréhension pour notre situation. » (Déclaration du ministre portugais de la Défense à son retour de Ia conférence de l’OTAN à Bruxelles le 1er juin 1969.)

« En 1963, enfin, le général Lemnitzer, ancien commandant en chef des forces de l’OTAN, faisait état de sa profonde admiration pour le comportement des troupes portugaises dans les « territoires d’outre-mer » où, selon lui, ces troupes se battaient non seulement pour la défense de principes, mais aussi pour celle de matières premières et de bases indispensables à la défense de l’Europe et de l’Occident tout entier.

Notes
1. Comité Angola : Klarenburg 253 (Amsterdam).
2. Les statistiques publiées par l’ONU indiquent que le Portugal
dépensait en 1967 51,5 % de son revenu national pour la défense ! Si l’on ajoute à ce montant le coût de la construction et de la réfection des aéroports, des routes et des pistes, entreprises pour des raisons stratégiques dans ses colonies d’Afrique, le pourcentage atteint 59 % (chiffres cités par le Deutsche Verkehrs-Zeitung, le 30 janvier 1969).
3. Il convient, de rappeler cependant que la France a quitté I’OTAN en 1966 (ndlr).

Jeune Afrique N° 520 — 22 décembre 1970

“J’ai participé au débarquement de Conakry”

Les ennemis de Sékou Touré
Un “agresseur”parle

Dès le 21  Jeune Afrique  a tout mis en oeuvre pour informer complètement ses lecteurs sur les événements de Guinée. Les rédacteurs de notre servicepolitique ont passé des jours (et des nuits) à contrôler, recouper, analyser les nouvelles en provenance de Conakry. Nos correspondants à New York, Alger, Monrovia, Addis-Abeba, Dakar, Bamako, Abidjan ont été alertés.
Exclusif !
Nos envoyés spéciaux ont tenté de pénétrer en Guinée. Ces efforts exceptionnels ont été couronnés de succès puisque, seuls de toute la presse mondiale, nous sommes aujourd’hui en mesure de présenter le récit exclusif d’un Guinéen qui, le 22 novembre à 2 heures du matin, a débarqué à Conakry. A la demande de l’intéressé, nous taisons le cheminement par lequel nous sommes parvenus à entrer en contact avec lui de même que le lieu où nous l’avons rencontré.
Voici « in extremis » le récit, recueilli quelques heures avant que nous mettions sous presse, de sa participation à l’ « invasion » de la Guinée.

« L’opération était prévue de longue date : depuis six mois, nous nous y préparions. On nous avait répartis en deux ou trois camps d’entraînement, situés dans des pays différents, de telle sorte que nous ne soyons pas complètement démantelés en cas d’intervention des autorités d’un de ces pays. Comme ce fut d’ailleurs le cas en Gambie, où se trouvait l’une de nos bases. Heureusement, seule une partie de nos camarades ont été arrêtés, les autres ont pu rejoindre le camp de ralliement : un petit port de pêche de Sierra Leone, situé en bordure de la Guinée. C’est de là que toutes les opérations sont parties. En fait, ce débarquement ne devait pas avoir lieu avant deux semaines, voire un mois. La date en a été subitement avancée. C’est vrai. Pas du tout, comme on l’a dit, parce que nous redoutions que le rapprochement entre Sékou et Houphouët devienne gênant pour nous (nous n’avons pas de camp d’entraînement en Côte-d’Ivoire), mais pour une banale histoire de bateaux.

Voici, en effet, comment les choses se sont passées :

« Le 18 novembre, dans sa résidence de Toulouse, en France, le responsable de l’opération — sur le plan militaire du moins — est appelé d’urgence à Monaco. Celui qui commandera nos troupes de débarquement est un Guinéen d’une cinquantaine d’années. Il a longtemps servi dans l’armée française. qu’il a quittée avec le grade de commandant. Appelons-le le commandant X. Il se rend donc à Monaco, où l’attend la personne qui avait été chargée de trouver les quatre navires nécessaires à notre opération. C’est un Libano-Syrien, qui a vécu en Guinée avant l’indépendance. Il est arrivé la veille de Freetown où il s’occupe — entre autres choses — de courtage maritime. Il annonce d’emblée au commandant X qu’il a loué quatre bateaux à un armateur monégasque et que ces bateaux sont déjà en Sierra Leone depuis deux jours. Des batteries anti-aériennes ont été montées sur deux d’entre eux. “Il faut partir tout de suite“, dit-il.

Il s’agit de Commandant Thierno Ibrahima Diallo
(1922-1990). Une de ses filles est l’auteure de Guinée, 22 novembre 1970 : opération Mar verde. — T.S. Bah

Le commandant X gagne alors Genève, où il prend un avion pour Monrovia. Il est accompagné du négociateur libano-syrien qui, en homme prévoyant, a fait établir les (faux) passeports nécessaires pour passer la frontière entre le Liberia et la Sierra Leone. Les deux hommes roulent toute la journée et, le 20 novembre, arrivent enfin au petit port sierra-léonais qui est notre point de ralliement.

Commandant Thierno Diallo, 2è à gauche, avec des officiers portugais durant les préparatifs d'Operation Mar verde
Commandant Thierno Ibrahima Diallo (1922-1990), 2è à gauche, avec des officiers portugais durant les préparatifs d’Operation Mar verde

Deux cents hommes, tous d’origine guinéenne, y sont rassemblés. Ils sont tous bien armés de fusils mitrailleurs et de pistolets de marque soviétique. Ils sont vêtus de treillis kaki, un brassard vert au bras. Toute la nuit du 20 novembre et la journée du 21 novembre seront consacrées à l’examen de cartes et de plans de Conakry, à l’étude des objectifs à prendre ainsi qu’à la simulation du débarquement. Le 21, en début de soirée, les hommes sont répartis en huit équipes correspondant aux objectifs que nous nous proposons de prendre à Conakry et qui sont les suivants : la villa de “Bellevue”, où l’on croyait pouvoir localiser Sékou Touré ; la présidence de la République et la gendarmerie voisine ; le camp Samory; la centrale électrique; la radio; le pont de Tumbo; le camp Alpha Yaya et l’aéroport de Gbessia; enfin, le camp de la Garde républicaine de Camayenne.

Les différentes équipes sont réparties dans les quatre bateaux qui lèvent l’ancre. Direction : Conakry, qui sera atteint sans encombre vers 2 heures du matin. Les seuls Blancs qui aient participé à l’opération restent à bord : il s’agit des équipages – quatre à cinq hommes par bateau – “loués” avec leur bâtiment. Ce sont, si je me fie à leur accent, des Français de Marseille ou de Corse. Les deux groupes affectés à la prise de la présidence et de la radio furent les ·premiers à débarquer. Mal guidés, ils perdirent beaucoup de temps à longer les plages de Boutbinet. Et, au moment où ils allaient retrouver leur chemin, le groupe qui devait prendre la centrale électrique, parvenu entre temps à destination. coupait l’électricité plongeant la ville dans l’obscurité totale !

Débarquement : déroulement des opérations

Le groupe chargé d’investir la radio, composé d’une quinzaine de membres pourtant bien armés et bien entraînés, échouera lamentablement, entraînant l’échec de l’ensemble de l’opération. De son côté, le groupe ayant pour objectif le camp Alpha Yaya se rendait maître, sans difficulté, de l’aéroport Gbessia. Il passait alors deux heures à la recherche des fameux « Mig » de l’armée de l’air guinéenne, dont nous avions tous peur au départ. Sans résultat.

Le camp Samory, situé en plein centre de la ville, siège de l’état-major et du ministère de la Défense nationale, constituait aussi un objettif de tout premier plan. Vers 5 heures du matin, le camp sera totalement encerclé et les sentinelles désarmées, non sans mal puisque nous perdons deux hommes devant la porte principale du camp donnant sur la route du Niger, tandis que quelques officiers de l’armée régulière sont tués. Dans ce camp, nous faisons une cinquantaine de prisonniers, mais nous ne trouvons ni le ministre de la Défense nationale ni le chef d’état-major.

A ce moment commence une certaine période de flottement, due au fait que les “talkie-walkie” qui devaient permettre aux différents groupes de communiquer entre eux ne fonctionnent pas. Nous commençons à nous sentir un peu perd us dans la ville.

L’équipe du Camp Samory décide alors de partir à la recherche
des autres groupes qui opèrent dans divers quartiers de la ville. Au passage, elle prend le Palais du peuple où se sont retranchés quelques miliciens et quelques militaires qui n’opposent aucune résistance. Continuant sa progression, l’équipe du camp Samory opérera sa jonction avec le groupe ayant .pris la centrale électrique. Les deux groupes, n’ayant plus le contact avec les autres, perdront un temps précieux à attendre. Finalement, ils décideront de regagner les bateaux pour s’informer du résultat des autres opérations. Il est 9 heures du matin.

Quant au groupe chargé de prendre la présidence et la gendarmerie voisine, il s’acquittera bien de sa tâche et sans coup férir. Malheureusement, le président est introuvable. Sa femme est là, mais nul ne songe à la prendre en otage.

C’est le groupe qui visait Je camp de la Garde républicaine de Camayenne qui a le mieux réalisé ses objectifs. Fort de vingt hommes, il s’est rendu maître du camp le plus impopulaire de toute la Guinée : celui des prisonniers politiques . et des salles de torture. En l’espace d’un quart d’heure, la résistance des gardes (qui ont perdu dix hommes) était brisée. Une fois les portes électriques de la prison ouvertes, un spectacle hallucinant s’offrait aux yeux : 450 prisonniers, nus comme des vers et tous en plus mauvais état physique les uns que les autres. Certains prisonniers qui étaient restés enfermés pendant une longue période dans des cages de 60 cm de hauteur étaient recroqueviUés et avaient perdu la vue ainsi que l’usage de ·leurs jambes. On devait abandonner ceux-là dans la cour. Les plus valides prenaient les armes à nos côtés.

Deux faits ont marqué la prise du camp : venu s’informer de ce qui se passait, l’ancien ministre de la Défense nationale, le général Diane Lansana, reconnu par des prisonniers, a été passé par les armes. Le commandant du camp de Mafanco, venu ·Jui aussi aux nouvelles, a subi le même sort. Un Européen circulant en voiture devait également être tué devant le camp pour avoir refusé de répondre aux sommations.

Général Lansana Diané

Faux. Général Diané sortit indemne du Camp Boiro. Il ne fut fusillé que quinze ans plus tard en juillet 1985. Il figure parmi les victimes des réprésailles menées par le Comité militaire de redressement national (Cmrn) en réaction contre la tentative de coup d’Etat du colonel Diarra Traoré, ex-premier ministre, chef du gouvernement, d’avril à décembre 1984, sous la présidence du colonel Lansana Conté, chef de l’Etat. — T.S. Bah

Sékou Touré n’était pas là

Les prisonniers ont raconté qu’ils n’avaient droit qu’à une petite assiette de riz tous les trois jours. Ils ont dénoncé ceux qui dirigeaient les interrogatoires pénibles auxquels ils étaient soumis : le général Diané Lansana, le lieutenant Touré Siaka, neveu de Sékou Touré, un certain Chérif Nabaniou et Bama Mathos. Le préposé aux tortures était le lieutenant Oularé. Un prisonnier libéré n’a pas été reconnu par son frère, tant les souffrances l’avaient transformé. Ce camp était le symbole de la répression. C’est pourquoi sa prise a créé un choc psychologique très important en Guinée …

Le groupe chargé de prendre Sékou dans sa villa “Bellevue” se heurtera, quant à lui, à la seule opposition sérieuse rencontrée au cours de l’opération : des militants du PAIGC installés près de là, croyant que c’est à eux que nous en voulons, nous harcèlent. Nous sommes obligés de contreattaquer. L’affrontement sera meurtrier. Pour pas grandchose, puisque Sékou n’était pas là non plus. A 10 heures, en tout cas, tout est terminé.

Nous avons été vraiment frappés par l’apathie — pour ne pas dire l’absence — de l’armée, le manque de conviction de la milice et l’indifférence de la population. Les uns regardaient sans aucune réaction le va-et-vient des vedettes entre la côte et nos navires qui mouillaient au large. Nous avons pu dynamiter des vedettes dans le port aprè avoir fait reculer la foule qui assistait au spectacle. Les douaniers n’ont pas bougé.

Si le débarquement avait été mieux préparé, mieux coordonné et si l’équipe qui devait prendre la radio était parvenue à ses fins (elle n’a échoué que parce que son guide était terrorisé au point de ne plus pouvoir marcher), nous aurions renversé le régime de Sékou Touré. Nous sommes cependant revenus plus optimistes que jamais. Nous repartirons à l’assaut du régime. Cinquante combattants ont rembarqué dès 10 heures le dimanche 22 novembre, ramenant en Sierra Leone divers “trophées”. Les cent autres sont restés sur le territoire guinéen, se dirigeant vers la région de Kindia.

Depuis des années

Le commandant X. qui fut légèrement blessé à l’épaule au cours des combats de Conakry, est à la tête de ce groupe, dont les rangs ont été grossis par quelques prisonniers encore valides du camp de Camayenne.
Nous nous préparions à cette opération depuis de longs mois. Nous y songions depuis des années. Depuis 1966, exactement. Cette année-là, mes camarades et moi-même venions de terminer notre temps de service dans l’armée française, dans laquelle nous étions enrôlés du temps de la colonisation. Au moment de l’indépendance, certains d’entre nous avaient déjà voulu rentrer en Guinée. Les autorités nous en avaient dissuadés, nous conseillant de finir notre temps et de rentrer plus tard. Ce que nous fîmes. Le bateau, hélas, qui nous ramenait au pays ne put accoster : Sékou Touré ne voulait pas de nous. Nous dûmes nous réfugier au Sénégal, en France, en Côte-d’Ivoire. Nous sommes venus grossir les rangs des 500 000 réfugiés guinéens qui attendent de pouvoir rentrer chez eux. Notre opposition à Sékou Touré date de cette époque. Puisqu’il ne voulait pas nous accueillir de gré, il Je fera de force. Rien ne nous fera renoncer.

Sékou Touré croit pouvoir ruiner notre cause auprès de l’opinion en nous accusant d’avoir demandé le soutien des colonialistes portugais. Le procédé est grossier. Le Portugal nous a proposé — par Sénégalais interposés — de nous aider, c’est exact. Il y a de cela deux ans. Et, bien que chez certains d’entre nous l’exaspération fût telle qu’une alliance avec le “diable” ne les effrayait point, une majorité hostile à ce genre de compromis s’est dégagée d’emblée.

Nous avons agi seuls. Entre militaires. Nous n’avons même pas voulu associer à notre opération du 21 novembre les politiciens du FLNG, exilés à Dakar, Abidjan ou Paris. Si nous avions réussi, nous aurions peut-être fait appel à eux. Mais, dans un premier temps, la Guinée aurait été gouvernée par un directoire militaire peu enclin au jeu politique. Les Guinéens sont, depuis douze ans, victimes des mots. Nous ne voulons pas renverser Sékou Touré pour continuer à abreuver le peuple de discours.

Jeune Afrique No. 518 — 8 Decembre 1970

Bâ Mamadou. Qui est Sékou Touré ?

Les dés en sont jetés. En collusion avec l’Assemblée nationale, le pouvoir exécutif et le “coalition” politique d’Alpha Condé vont légiférer la justice pour lui mettre des bâtons dans les roues. Dans quelques jours ou semaines ils vont proclamer une loi instaurant une commission Vérité, Justice et Réconciliation. Et pourtant un brin d’honnêteté et de réflexion aurait pu les conduire à omettre le mot JUSTICE. Car celle-ci relève de l’autorité de la troisième banche de l’Etat : le pouvoir judiciaire. Hélas ! Toutefois, que les autorités de Conakry sachent qu’elles perdent leur temps. Ils ne feront que frapper des coups d’épée dans l’eau.…
Entretemps, la majorité et l’opposition devraient lire et relire le texte de feu Bâ Mamadou, que je publie ci-bas. L’histoire est plus têtue et plus imprévisible que les hommes. Au bout du compte, la fuite en avant et les magouilles politiciennes devront cesser. “L’élite” guinéenne sera alors confrontée à la réalité. Celle-ci dicte qu’aussi longtemps que les magistrats assermentés et leurs collègues de tous ordres du cadre judiciaire n’auront pas le champ libre pour enquêter, juger, acquitter ou condamner conformément aux lois en vigueur — et en toute indépendance — la Guinée continuera de s’embourber dans la corruption, la violence et  l’impunité. Est-il besoin de rappeler qu’un tel contexte est peu incitateur aux investissments. Et qu’il ne peut que faire sombrer le pays davantage dans la pauvreté et la médiocrité.

Tierno S. Bah


Bâ Mamadou (1930-2009)
Bâ Mamadou (1930-2009)

Qui est Sékou Touré par El-Hadj Mamadou Bâ, président d’honneur de l’UFDG ?

Sékou Touré le Héros devenu Tyran Sanguinaire et Dictatorial

I. Qui est Sékou Touré ? Les jeunes doivent connaître la vérité

Il n’y a pas eu beaucoup d’écrits sur Sékou Touré, sur sa vie, ses activités, son œuvre. Il est vrai qu’il était le seul à écrire ses fameux tomes (une quinzaine) et il ne laissait personne parler et exprimer librement ce qu’il pensait et souhaitait. La presse n’existait pratiquement pas.
Personnellement (et avec Momory Camara), nous avons écrit des articles sur les finances et la monnaie qu’il a purement et simplement signé en son nom.
Il ne se sentait pas à l’aise dans les problèmes économiques et financiers et il sollicitait des « Nègres » pour rédiger des articles qu’il publiait dans ses tomes en son nom.
A mon avis, il est temps d’écrire maintenant sur la vie de Sékou Touré et ne pas continuer à faire simplement le griot. Comme l’a dit le Professeur Djibril Tamsir Niane :

« Il y a surtout qu’aussi bien en Guinée qu’hors de la Guinée, les études, les recherches sur le temps de Sékou Touré, n’ont pas avancé ».

Dans sa perplexité, Alsény Réné Gomez jetait un coup d’œil sur ce passé récent, pose le problème de bilan de la 1ère République. Il ajoute encore :

« Cinquante ans n’ont pas cicatrisé la plaie ; le devoir de mémoire qu’il pose devient incontournable ; il semble bien que les non-dits et autres silences sur les prisons de la 1ère République, constituent un blocage psychologique sur les Guinéens ».

II. Le préalable de la réconciliation nationale

« Il faudra bien crever l’abcès un jour. La réconciliation nationale l’exige. L’invite de Alsény Réné Gomez sera-elle entendue ? »

Citons encore Djibril Tamsir Niane :

« Quand un pays a été ébranlé par un drame aussi poignant, il est établi que « sans une réconciliation », sans un pardon, rien ne peut marcher. Nous avons vu le cas de l’Afrique du Sud ; Nelson Mandela a réussi à réconcilier, à rapprocher les composantes d’une société déchirée par un demi siècle d’Apartheid. Nous connaissons le cas de l’Espagne ; malgré « un pacte d’oubli » soixante dix ans après la guerre civile, le passé rattrape les hommes et la plaie s’ouvre à nouveau. En Afrique, les conférences nationales dans les années 1990 ont aidé à évacuer le « temps du kaki couronné »

La Guinée n’a pas encore trouvé l’opportunité de crever l’abcès des non-dits d’antan. Pourtant le développement est à ce prix. Si l’on n’ouvre pas le débat sur le drame de la 1ère République, si l’on n’exorcise pas le passé, il sera difficile d’entretenir une paix sociale.

1. Une conférence de réconciliation nationale

Une conférence de réconciliation nationale est indispensable et son objectif sera de :

  • Faire le bilan de toutes les violences commises par et sur les Guinéens de 1954 à 2008 sur les plans politiques, économiques et culturels.
  • Permettre à ceux qui ont participé directement ou indirectement à une violence, à ceux qui en ont été témoins, à ceux qui en ont été les victimes ou qui ont perdu des êtres chers, de s’expliquer et de comprendre ce qui s’est passé.
  • Restitution de tous les charniers sur toute l’étendue du territoire pour y ériger des monuments à la mémoire des disparus
  • Obtenir des excuses publiques et le repentir de ceux qui ont été coupables ou complices et aussi des réparations pour les victimes ainsi que leurs pardons.
  • Sceller la réconciliation par la mise en place d’un cadre permanent de concertation, d’échanges et de prévention des conflits.

Il faut peut être profiter du cinquantenaire pour ouvrir les débats et savoir si Sékou Touré est un héros ou un simple tyran sanguinaire et dictatorial.

La Deuxième République a systématiquement refusé de faire la lumière sur les années sombres de la Première République.

Comme le dit Niane Tamsir « sournoisement, les gens de l’ancien régime ont détruit le Camp Boiro jusque dans ses fondements, sous les yeux des dirigeants de la 2ème République. »

Le fameux Livre blanc préparé par le Colonel Faciné Touré qui avait réussi à récupérer les archives de l’Etat n’est jamais sorti.

[Erratum. — Une commission de préparation du Livre blanc fut désignée. A supposer qu’elle siégea, il n’en reste pas moins qu’elle ne s’attela pas à la tâche. Des décennies plus tard, il est douteux que les membres encore en vie de cette commission puissent déclarer l’existence d’une ébauche ou d’un brouillon de ce document. Bâ Mamadou omet de dire la Deuxième république fut dirigée par certains des principaux tortionnaires et hommes de  main de Sékou Touré : les colonels Lansana Conté et Diarra Traoré. Les deux officiers étaient compères et complices. Ils durent leur rapide avancement en grade à leur zèle dans la purge violente de leurs supérieurs formés dans l’armée de Keita Fodéba. Ils participèrent physiquement à la pendaison des Suppliciés du Pont du 8 novembre le 25 janvier 1971. Diarra et Conté étaient respectivement capitaine et lieutenant en fin 1970. Moins de dix ans plus tard, chacun d’eux avait reçu le grade de Colonel et obtenu un siège au Comité central du Parti. Comparez cette évolution à la stagnation de la carrière du Commandant Ousmane Sow, qui intégra l’armée à ce rang et le demeura pendant les 26 ans de règne de Sékou Touré !  Lire (a) “La pendaison” par Lieutenant-colonel Kaba 41 Camara (b)  “Armée guinéenne : écuries d’Augias” (c) La déplorable interview du Général Ousmane SowTierno S. Bah]

III. Célébration du cinquantenaire ou glorification de la 1ère République

Aujourd’hui, nous avons le malheur d’avoir un Premier Ministre (Lansana Kouyaté) qui, au lieu de s’occuper de sa lettre de mission, préfère réhabiliter la 1ère République qu’il considère comme une période de gloire pour la Guinée et son leader doit être honoré et glorifié pour son œuvre exceptionnelle… Il semble vouloir oublier ce qui est arrivé à tous les compagnons de Sékou Touré qui ont été assassinés, emprisonnés, exilés ou poussés au suicide comme Saïfoulaye Diallo qui s’est laissé mourir.

Sékou Touré a liquidé tous ses compagnons sauf ses parents et ceux de sa femme.

Malheureusement pour lui, la 2ème république a terminé la tâche pour lui en sacrifiant ceux qu’il a voulu protéger. (Dieu sait venger les innocents).

Vouloir profiter du cinquantenaire pour mettre les bourreaux et leurs victimes dans le même sac et les honorer ensemble, est d’une malhonnêteté qu’on ne pourra jamais pardonner au Premier Ministre.

Il faut qu’il sache que ce n’est pas la position qui aurait été choisie par son beau-père qui, à cette époque, a été écoeuré par ce qui s’est passé sous la 1ère République. (Il me l’a dit à plusieurs reprises même en présence de Sékou Touré). Il fait partie de ceux qui ne lui pardonneraient jamais cette forfaiture.

[Note. — Le beau-père en question était Lamine Condé, ancien gouverneur de la Banque centrale. — Tierno S. Bah]

On parle de réhabiliter Sékou Touré alors qu’il n’a jamais été ni jugé, ni condamné.

Cependant, si l’on veut le célébrer et l’honorer, il est bon de faire son bilan afin qu’on sache ce qu’il a fait ou, comme l’a dit le Professeur Ibrahima Baba Kaké, s’il est un héros ou un tyran.

On peut commémorer un événement : (le vote du 28 Septembre, la proclamation de l’indépendance, la mort d’un Président, etc.)

Cependant, si à cette occasion on veut glorifier et honorer les artisans de cet événement, il faut le faire avec discernement après avoir fait un bilan pesant les avantages et les inconvénients qui s’y rattachent.

Le Premier Ministre a déclaré qu’il faudra donner des noms de rues à des personnalités, les décorer (je ne sais comment justifier cette décoration).

Décorer quelqu’un qui a été condamné par un tribunal (même révolutionnaire) n’est pas une réhabilitation mais une véritable imposture, surtout à titre posthume.

Avant que les historiens n’entreprennent ce que l’avenir retiendra de lui, ceux qui ont vécu avec lui ont le devoir d’apporter leur témoignage pour éclairer le débat.

Il est vraiment regrettable que ses compagnons n’aient pas laissé d’écrits. Des personnes comme El Hadj Mamadou Fofana, Keita Fodéba, Dr. Accar Roger, etc. auraient pu faire connaître le personnage sous tous ses angles. Malheureusement, ils ont préféré se taire malgré tout ce qu’ils savaient.

[Note. — Fodéba n’en a pas eu le temps matériel. Il en savait énormément des secrets et des faits. Mais il fut fusillé à l’âge de 48 ans. Elhadj Fofana, quant à lui, s’emmura dans un silence obstiné. En 2001 je demandai à Bakary Keita, frère cadet de Fodéba Keita et voisin d’Elhadj Fofana à Landréah (Conakry), de faciliter un rendez-vous pour moi avec l’ancien collaborateur, soutien financier de Sékou Touré et survivant du Camp Boiro. Il me répondit que cela ne valait pas la peine, car Elhadj ne dirait rien. Quant à Dr. Accar, il aurait dû prendre la plume à retour d’exil. Hélas ! Il confia tout de même des bribes à André Lewin, auquel il  révéla comment il échappa de justesse au tueur à gages que Sékou Touré dépêcha pour l’éliminer en France. — Tierno S. Bah]

IV. La stratégie de violence chez Sékou Touré

Ceux qui ont vécu avec Sékou Touré, l’ont toujours décrit comme un homme violent, brutal, rancunier et méchant. C’est le cas, par exemple, de Sangaré Toumany ou de Camara Damantang.
Déjà à l’école primaire il s’est singularisé en organisant des groupes qui s’attaquaient aux maîtres jusqu’à ce qu’il soit licencié.
Il a été récupéré de justesse par M. Fodé Maréga, son parent Sarakollé, qui lui a permis au moins d’aller à l’Ecole d’apprentissage de Georges Poiret. (Section Menuiserie).

[Note. — Lire à ce sujet le témoignage de Hadja Maimouna Bâ, soeur cadette de Bâ Mamadou et veuve de Dr. Bocar Maréga. — T. S. Bah]

Aux PTT où il fut affecté, il n’a cessé de pousser les ouvriers contre les patrons et de prôner des grèves et des bagarres sauvages quand les syndicats n’étaient pas encore organisés.
Quand il a pu rentrer au chemin de fer par le syndicat, il n’a cessé de fomenter des révoltes jusqu’à ce qu’il réussisse à organiser la fameuse grève de 1947.
A partir de ce moment, il a été remarqué par la CGT qui l’a pris en main, ayant découvert en lui un manipulateur des foules.
La CGT lui a assuré un minimum de formation et en a fait un syndicaliste professionnel, ce qui correspondait parfaitement à ses souhaits et le fera connaître dans toute l’AOF. Son caractère de syndicaliste professionnel ne l’a jamais quitté même quand il a eu le pouvoir. ; il n’a jamais eu pour objectif de construire le pays et ne s’intéressait nullement au développement et à la pauvreté des citoyens.

Une seule chose l’intéressait ; son pouvoir absolu sans partage.

[Note. — Lire Dr. Charles Diané, Sékou Touré et son régime. — T.S. Bah]

Il ne fait pas partie des fondateurs du PDG/RDA et ne s’intéressait en premier temps qu’au syndicat USTG (Union des Syndicats des Travailleurs de Guinée)

[Note. — Sékou Touré ne fit pas partie du goupe initial chargé de rédiger le Mémorandum préparatoire du Congrès de Bamaka, qui créa, en octobre 1946, le Rassemblement démocratique africain. Mais Sékou Touré participa effectivement aux assises de Bamako en tant que membre de la délégation de l’Union du Manding. Le Fuuta-Jalon fut representé par les membres de l’Amicale Gilbert Vieillard. Par la suite Sékou Touré occupa un rang secondaire dans la direction du PDG, la section guinéenne du RDA. Il se plaçait derrière les cadres moyens diplômés de l’Ecole normale William Ponty (Sénégal) ; spécifiquement le triumvirat Madeira Keita-Amara Soumah-Saifoulaye Diallo. Sékou Touré n’avait que le certificat d’études primaires. Il dut manoeuvrer pour émerger comme le leader du parti à partir de 1951.
Voir la composition du Comité directeur du PDG-RDA en 1947 et en 1948. — Tierno S. Bah]

Quand le RDA rompit son alliance avec le Parti communiste, on lui demanda de créer un syndicat africain pour rompre avec la CGT. Il créa avec d’autres syndicalistes, la CGTA.

Quand il prit le Secrétariat Général du PDG en 1951, après le départ des premiers dirigeants affectés par le pouvoir colonial, il commencera tout de suite à former des loubards qu’il contrôlait comme une milice.
Pendant cette période (1954-1956), tous les moyens étaient bons (bastonnades, incendies de cases et de maisons, provocations, intimidations, bagarres, grèves du lit par les épouses, etc.) pour se débarrasser de ceux qui essayaient de lui résister ou limiter son pouvoir. La violence a toujours été au cœur de la stratégie de conquête du pouvoir par Sékou Touré.
Cela aboutit aux émeutes de 1953, 1954 où, grâce à ses hommes de main dirigés par Momo Joe, Momo Koulikandji et des jeunes dévoués, pendant lesquelles il put liquider des centaines de Guinéens qui ne voulaient pas adhérer au PDG.

Des hommes comme David Soumah, Sadou Bobo etc… durent s’exiler à Dakar.

L’administration coloniale, pour le calmer et le contrôler le fit élire (par un trucage honteux, contre un autre Guinéen très populaire) Conseiller territorial de Beyla (1951).
A partir de ce moment, il prit de l’assurance et s’attaqua à tous ceux qui lui résistaient à Conakry jusqu’à ce qu’il devienne Maire de Conakry (1955).
C’est à ce moment que le Haut Commissaire de l’AOF décide de le prendre en main pour en faire un Député à l’Assemblée Nationale Française.
Lorsqu’il fut nommé Vice Président du Conseil du Territoire de la Guinée française (1956), son premier objectif fut de liquider la chefferie coutumière de cantons afin de n’avoir aucune structure pouvant s’opposer à son pouvoir. En effet, pendant son ascension, les chefs de cantons l’avaient méprisé, lui mettaient les bâtons dans les roues et ne lui permettaient pas de réunir les foules pour les haranguer.

Le gouverneur Ramadier lui facilita la tâche et lui permit de supprimer la chefferie de cantons.

Libéré de ceux-là, il entreprit alors de faire du nettoyage ethnique à Conakry en 1956,1957 et 1958 pour chasser les Peuls de Conakry et effrayer les Malinkés en prenant appui sur les Soussous qu’il avait réussi à embrigader totalement.

Voici comment en 1958 il avait un contrôle total sur le Parti et les populations du pays malgré l’existence d’autres Partis : BAG de Barry Diawadou et PSG de Barry III regroupés au sein du PRA.

A maintes reprises, le Procureur Général a menacé de le traduire en justice mais il était Député et avait l’immunité parlementaire qui le protégeait.

En réalité la stratégie de Sékou Touré pour la conquête du pouvoir a toujours été de recourir à la violence par l’intermédiaire de loubards préparés et encadrés pour régler les comptes de ceux qui s’opposaient à lui.

Cependant, cette stratégie n’était pas approuvée par la Direction générale du RDA.
La portée politique de ce qui se jouait en Guinée n’avait pas échappé non plus aux dirigeants du RDA à l’échelle de l’Afrique.
Le responsable politique du Comité de coordination, Ouezzin Coulibaly, se rendit en Guinée. Sa venue et les instructions en sept points qu’il adressa le 12-2-55 aux responsables du PDG, constituèrent un véritable cran d’arrêt…provisoire. Citation :

« Le RDA a un organisme directeur…auquel tous les adhérents doivent obéissance. Le RDA est un parti de gouvernement…Il tient donc avant tout au respect de la légalité républicaine et à l’ordre…Ses responsables doivent enseigner… que la possession d’une carte RDA ne confère à personne le droit de se soustraire à la légalité…Le RDA est loin d’être un parti d’agitation… Le RDA interdit toutes les manifestations à caractère fasciste, telle la création de groupes de choc des dénommés commissaires et gendarmes avec port de brassards et galons sur la voie publique…Il doit enseigner le respect de la liberté aux citoyens…Personne n’a le droit de se rendre justice… »

Sékou Touré dût, de plus ou moins bon gré, s’incliner et répercuter ces instructions dans un communiqué du bureau exécutif du PDG. Il y était affirmé « avec vigueur que le programme du RDA ne peut comporter rien de subversif et que ses activités ne peuvent tendre à provoquer du désordre ou des incidents. Ce ne fut qu’un court répit avant de reprendre sa stratégie de violence.

V. Sékou Touré le raciste, xénophobe et génocidaire

Une autre facette de la personnalité de Sékou Touré ne doit pas être négligée. En effet, on peut facilement condamner Sékou Touré pour :

  • Propos et attitudes racistes contre les Peuls
  • Xénophobie dans ses discours
  • Incitation au génocide et à la haine raciale notamment contre les Peuls.

On peut se référer à ses discours des 9 août et 28 août 1976 qui ont été publiés dans Horoya le quotidien du PDG.
De plus, il y a de nombreux cadres peulhs qui ont dû écrire pour « regretter leur foulanité» et se mettre à la disposition du Responsable Suprême de la révolution ;
D’autre part, les étudiants peulhs à qui on a officiellement refusé des bourses à l’extérieur peuvent aussi témoigner. On peut donc constituer un bon dossier d’instruction judiciaire.
Quand un Président déclare que 40 % de ses citoyens sont des traîtres et des étrangers, il doit être dénoncé comme un criminel qui est contre l’unité nationale.
Quand le même Président se permet de dire officiellement qu’il supprime les bourses de ses citoyens, il doit être sanctionné.
Quand il condamne les enfants et les veuves de ceux qu’il a exécutés, cela est impardonnable et inacceptable.

5. Sékou Touré et la violence officielle après l’indépendance

Ayant obtenu le pouvoir total (Président de la République, président du Parti) devenu omnipotent et omniprésent, Sékou Touré a réussi à neutraliser tous ceux qui peuvent s’opposer à lui ; il s’organise pour constituer un Etat totalitaire (Parti Etat) sur le modèle des pays de l’est à qui il demande une assistance technique (notamment la Tchécoslovaquie où le ministre de l’Intérieur et de la Sécurité était un ami de Kéita Fodéba pendant qu’ils étaient en France). Commence alors la période de complots :

Une quinzaine de complots ont été recensés, dénoncés de 1958 à 1984 avec toujours le même scénario.

  1. On prend prétexte d’un événement que Sékou Touré monte en épingle dans ses discours fleuves.
  2. On procède à des arrestations massives de nuit avec un grand déploiement de militaires
  3. On fait avouer les coupables sous les tortures qui s’accusent de tous les maux et se déclare agent Français, Américains et Allemands en même temps.
  4. On condamne par le tribunal révolutionnaire et on exécute les sentences.

VI – Sékou Touré le « Héros de l’indépendance »

Aboubacar Somparé, le Président de l’Assemblée Nationale a déclaré en 2007 :

« Quelle que soit la volonté affichée d’occulter le rôle éminent joué par les compagnons de notre indépendance, on ne saurait par exemple, sans une forte dose de mauvaise foi, parler de l’OUA sans mentionner feu le Président Ahmed Sékou Touré et le rôle qu’il a joué dans la libération de la Guinée et dans l’émancipation des peuples africains. »

Il ne faut pas oublier qu’il était Ambassadeur de Sékou Touré à Paris. Comme l’a dit Djibril Tamsir Niane :

« Sékou Touré a conduit la Guinée à l’indépendance, il a réhabilité l’homme noir et la culture africaine, a donné une audience internationale à un pays dont ni la superficie ni la population ne sont significatives. Mais ce bénéfice extraordinaire justifie-t-il l’existence du Camp Boiro et d’autres prisons antichambres de la mort ? »

  • Peut-on parler de l’OUA et de l’audience internationale de la Guinée sans parler de Diallo Telli, Premier Ambassadeur de la Guinée aux Nations Unies et aux USA, Premier Secrétaire Général de l’OUA ?
  • Peut-on parler de la réhabilitation de la culture africaine sans mentionner Kéita Fodéba ?
  • Peut-on parler du vote du 28 Septembre 1958 sans mentionner le rôle de Barry Diawadou, Barry III, Kéita Koumandian et bien d’autres ?
  • Peut-on parler de l’indépendance de la Guinée sans chercher à savoir ce que sont devenus les responsables politiques de cette indépendance ?
  • Peut-on ignorer le fait que tous les compagnons de l’indépendance ont été exécutés par Sékou Touré sauf ses parents et ceux de sa femme ?
  • Va-t-on tourner la page de tous les crimes commis sans lire cette page ?

Jusqu’au Congrès tenu au cinéma Vox le 14 Septembre 1958, Sékou Touré hésitait entre indépendance et communauté franco-africaine chère à Houphouet. Il a fallu une énorme pression interne et externe pour qu’il optât pour le NON au référendum.

Certains ont essayé de nous faire croire que Sékou Touré n’était pas au courant de ce qui se passait au Camp Boiro et qu’il s’agissait d’une opération montée par Ismaël Touré et ses compagnons.
Heureusement, Alsény Réné Gomez et l’Ambassadeur André Lewin ont montré que Sékou Touré était bien au courant et que c’est lui qui organisait toutes les opérations et on lui rendait compte régulièrement.
Sékou Touré s’adressait par téléphone ou par note à des détenus en interrogation pour leur demander d’aider la révolution en avouant leur complot.

Les Maliens qui sont les organisateurs du fameux symposium sur la vie et les œuvres du Président Sékou Touré se gardent bien de parler du Camp Boiro, de Madeira Kéita et autres prédécesseurs de Sékou Touré.

Ils oublient de parler de Modibo Kéita qui est le père de l’indépendance du Mali et qui a lâchement été assassiné par Moussa Traoré à qui ils ne semblent rien reprocher.

[Note. — Modibo Keita fut le premier à commettre le crime de sang en 1964. Il fit assassiner Fily Dabo Sissoko et Hammadoun Dicko à la Prison de Kidal. C’est là qu’il finit ses jours. Les autorités maliennes l’ont désormais réhabilité. Mais elles piétinent la mémoire des martyres et des victimes du premier président du Mali. Lire “In Memoriam Fily Dabo Cissoko (1900-1964)” et “Le bâton et le caïman, ou Fily Dabo Sissoko et la France.”— Tierno S. Bah]

S’ils se présentent en Guinée, ce sera une provocation que les victimes du Camp Boiro ne laisseront pas passer sans réagir.
Il faut être de mauvaise foi pour refuser de voir la réalité en face et ne pas interroger les Samba Lamine, Koniba Pleah, Madeira Kéita, etc. sur leur vie en Guinée au sein du PDG.

VII – La responsabilité de Sékou Touré dans les tueries

Sékou Touré s’est fait appelé Responsable Suprême de la Révolution par une résolution du 8ème Congrès en 1968 lue par Mamady Kéita. De ce fait, il doit endosser la responsabilité des crimes, des tortures, des massacres et des assassinats commis en son nom par ceux qu’il a nommé au Comité révolutionnaire et au tribunal révolutionnaire.

A notre avis, ce problème ne mérite aucune contestation et il nous semble inutile de discuter sur les causes de dérapages (marabouts, fétichistes, mégalomanes).

Certains ont essayé de faire croire qu’il était malade et rongé par la syphilis ou traqué par Foccart et les espions français de la DST.

[Note. — Lire  André Lewin, “Sékou Touré : la mort américaine.” — Tierno S. Bah]

Tout cela ne peut expliquer ce qu’il a fait , les crimes qu’il a commis, le retard du pays et la disparition de l’élite guinéenne.
D’autre part, ce n’est pas parce que quelqu’un a été le Père de l’indépendance qu’il peut se permettre d’avoir droit de vie et de mort sur les citoyens.
Le système colonial avait certainement des côtés positifs mais cela ne nous a pas empêché de voter Non le 28 Septembre 1958, tout en choisissant la pauvreté.
L’Apartheid a transformé l’Afrique du Sud en un Etat développé, prospère (par/pour les blancs) avec des infrastructures modernes et des entreprises puissantes, etc. Ce n’est pas une raison pour que les Noirs fassent son apologie et considèrent le raciste Vorster comme un Héros national qu’il faut glorifier.
Ce n’est pas parce que Hitler a modernisé, unifié et bâti un réseau routier extraordinaire pour l’époque, créé des entreprises et des industries puissantes (complexe économico-militaire) qu’il faut éviter de le condamner avec le Nazisme qui a fait trop de mal.
Ce n’est pas parce que Pétain, le héros de la grande guerre 1914/18, bien qu’ayant été élevé à la dignité de Maréchal, sacré comme un Héros, que cela l’a empêché d’être jugé et condamné comme un traître en 1945.
Les exemples sont nombreux qui montrent qu’un homme d’Etat doit être jugé dans tous ses actes et s’il commet des fautes et des crimes, il doit être sanctionné sans aucune circonstance atténuante, malgré son passé glorieux.

VIII. — Conclusion

Nous invitons les responsables du cinquantenaire à revoir leur programme pour ne pas créer des problèmes qui vont diviser le pays. Ils doivent plutôt veiller à rechercher la réconciliation nationale à travers le processus, vérité, pardon, réconciliation, réhabilitation, condamnation et réparation des préjudices subis.

Dans ces conditions, on pourra tourner la page et se consacrer enfin au développement politique, économique et social du pays dans l’unité, la paix, la justice et la solidarité.

El Hadj Bâ Mamadou
Conakry, le 26 mars 2008