Une interview d’Amadou Hampâté Bâ

Le numéro 518 du 8 décembre 1970 de Jeune Afrique contient, aux pages 49-53, une interview d’Amadou Hampâté Bâ. A sa parution même le document a dû être accueilli avec intérêt. Quarante-huit ans plus tard, sa valeur s’est accrue. Au premier abord, l’entretien dégage des points centraux des  deux futurs volumes autobiographiques du  Maître du Pulaaku. Il s’agit d’Amkoullel. L’enfant peul. Mémoires (1991) et de Oui, mon commandant ! Mémoires (II) (1994). En effet, certains passages annoncent des chapitres entiers de ces livres. Il en est ainsi de sa double appartenance pullo maasinanke (fils de Hampâté Baa, petit-fils de Paate Pullo Jallo) et takruri (fils adoptif d’un Taal).…
Il y a ensuite son observation sur le legs de la colonisation, qu’il analyse comme “une chose blâmable, mais elle n’a pas été que cela.”
Il continue en déplorant le fossé qui sépare la masse africaine des dirigeants, qu’il qualifie, généreusement ou automatiquement, d’“intellectuels.” Il résume ses rappots avec Modibo Keita, Félix Houphouët-Boigny et Sékou Touré. Au sujet des deux premiers, Hampâté fournit  des anecdotes amusantes — mais, hélas, négativement prémonitoires (car il mourut en exil à Abidjan, loin de son Maasina natal). Ainsi, il déclare publiquement à un Modibo Keita en plein “révolution socialiste” : « Je ne suis pas votre camarade, je suis votre père. » Ensuite il cherche à colorer bienveillamment la politique répressive d’Houphouët, notamment contre les étudiants contestataires. Toutefois, l’incident cité fut en réalité un signe annonciateur de la fin agitée du régime du “Vieux”. Enfin, son opinion du président de la Guinée est lapidaire. “Sékou,” dit-il, “est très fougueux.”
D’autres sujets sérieux (parti unique, droits de l’homme, socialisme, capitalisme) font l’objet de réflexions concises, percutantes et toujours valables.…
Hampâté Bâ est pour moi un triple parent et père : d’abord patronymique (nous avons le même nom “clanique”), ensuite générationnel (il naquit trois ans seulement après Tierno Saidou Kompanya, mon propre père), enfin spirituel (il inspire et guide mes recherches sur la Civilisation Fulɓe-halpular). Il termine l’entretien en réaffirmant sa mission de promotion de la culture africaine. Sa contribution gigantesque poussa un admirateur, l’Ivoirien Were-were Liking, à lui décerner le titre de “pape de la tradition orale africaine.”

A jaarama Mawɗo Laawol Pulaaku! Yo Geno lollin Jaahu!
Repose en paix !

Tierno S. Bah

Jeune Afrique fait parler Amadou Hampâté Bâ

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Introduction
Interview

Introduction

Co-fondateur de la Société africaine de culture, ancien agent de l’IFAN (Institut français d’Afrique noire), ancien ambassadeur, ex-directeur de l’Institut des sciences humaines de Bamako, ancien conférencier de la Fraternité musulmane de Dakar, membre de l’Association des africanistes, chercheur infatigable, le Malien Hampâté Bâ a aussi été, pendant huit ans, membre du Conseil exécutif de l’Unesco, au sein duquel il a battu tous les records de durée. Et s’ il n’a pas été réélu par la XVIe conférence générale ( J.A. No 517), c’est que les statuts de l’Unesco ne le permettaient pas. Paul Bernetel a interviewé ce grand Africain qui, à soixante-dix ans, a décidé de se consacrer à la transcription des traditions orales recueillies et sauvées au cours de sa longue carrière.

Amadou Hampâté Bâ est un sage dans l’acception philosophique et antique du terme, c’est-à-dire l’homme ouvert à toutes les activités de l’esprit humain, maîtrisant le savoir relatif à l’histoire, la philosophie, la religion, la linguistique, l’ethnologie, la géomancie, la magie… bref, la connaissance de l’homme, de la nature et de leur interaction.

Témoin par filiation de la civilisation, de la culture africaines traditionnelles où toutes les connaissances s’interpénétraient pour constituer un fait total et global, Hampâté Bâ est, en tant que fils spirituel du maître Tierno Bokar, l’un des rares savants traditionalistes à pouvoir interpréter et évaluer tous les textes recueillis « sous la dictée d’autres auteurs traditionnels avant de les livrer, sous forme de publications, à l’attention et à l’appréciation de tous ceux qui — dans le monde — s’intéressent à la pensée, à l’histoire et à la civilisation des peuples nigéro-soudanais »*. Mieux qu’un témoin, il est aujourd’hui l’un des rares hommes qui détiennent les clés du sanctuaire de la société traditionnelle dans sa logique, son mécanisme et les multiples et complexes fonctions qu’elle attribue aux faits socio-religieux ou mythiques.
Imprégné de la tradition telle qu’elle est conservée dans les régions les p:us repliées, en marge de la colonisation, et à l’abri de l’acculturation, Hampaté Ba est une mémoire, un monument vivant du passé. Il est de ces traditionalistes dont la « connaissance consignée dans la mémoire » est indispensable pour l’interprétation des documents manuscrits. Parlant les langues des anciens empires, telles que l’arabe, le bambara, le peul, le moré (langue des Mossis), le sonraï (Mali-Niger), il a pu s’entretenir avec tous les auteurs traditionnels du continent. Ce qui lui a valu de constituer des archives dont la valeur est inestimable et que lui envieraient des musées… et même des Etats. La maîtrise d’une langue internationale, en l’occurrence le français, 1ui donne un rôle privilégié pour la transmission de ce patrimoine.

Hampâté Bâ est, avec Boubou Hama, Mamby Sidibé, Oumar Bâ, le véritable symbole de l’ancestralité africain. Il connaît dans leurs infimes détails les grandes oeuvres traditionnelles dans leur substance la plus drue, telle « l’initiation de la grande étoile rayonnante » de la société peule, les classiques de l’Afrique précoloniale, les épopées, les textes initiatiques, les légendes les plus fermées, les contes de cour préparant au pouvoir, les chroniques historiques, les institutions politiques, économiques et sociales …

A la fois monument par les périodes historiques dont il porte témoignage et document par la dimension de son érudition, Hampâté Bâ a su, en redonnant vie à l’oralité, réhabiliter aux yeux de la science moderne les civilisations à tradition orale.

Homme de culture dans le sens classique du terme, le principal souci de sa vie est non pas la sauvegarde, mais — comme il le dit lui-même — le « sauvetage » des traditions orales. Ce but, il le poursuivra avec une fidélité étonnante. Appuyé sur une canne, de boubou blanc vêtu, corps frêle protégé et conservé par les « dieux-terre » de la tradition, il va parcourir toutes les grandes cités du monde, exhortant les humanistes illustres et hommes de culture contemporains à apporter leur sollicitude aux valeurs en voie de disparition de l’ancien monde qui a enfanté le nouveau.

Tous ses auditoires internationaux, ceux de l’Unesco par exemple, seront fascinés par cette mince silhouette, qui semble être le passé lui-même resurgi dans le tumulte et la discordance du monde actuel. Dans la voix et le visage d’enfant de ce vieillard, que le temps ne paraît pas devoir toucher, perce l’ultime cri d’un monde qui s’effondre, condamné. Hampâté Bâ est une des dernières étincelles d’un monde qui s’anéantit ; ainsi qu’il le dit lui-même, « tout vieillard qui meurt est une bibliothèque qui se consume ».

Doit-on rester sur le sentiment d’angoisse de ce naufrage, sur ce cri d’alarme des vestiges de la tradition ? Le lien puissant qui cimentera et revivifiera une Afrique nouvelle se fera avec des hommes nouveaux pour qui le combat ne sera pas seulement culturel, mais politique et économique. C’est ici qu’il y a rupture entre le courant de pensée qu’il représente et la nouvelle génération africaine qui, tout en lui vouant tout le respect et l’admiration qu’elle lui doit pour ses travaux et ses connaissances, se dissocie de la primauté exclusive qu’il donne à la conservation de la culture.

Jean-Pierre N’Diaye

Interview

Jeune Afrique. Quel a été votre itinéraire philosophique et intellectuel ?
Hampâté Bâ. Je suis né en 1899 à Bandiagara (Mali), dans une famille musulmane. J’ai eu neuf frères et soeurs. Mon père, Hampâté, était l’intendant de l’empire des Toucouleurs du Maasina, dont Bandiagara était la capitale. Il a laissé une certaine fortune à sa mort, dont ma mère a hérité. Mon père biologique, Hampaté, est décédé quand je n’avais que trois ans. Ma mère, Kadija, s’est remariée. C’était une famille très traditionaliste. Mes parents ont joué un rôle de chef de province dans le pays. Cela m’a mis très tôt en contact avec des conteurs …

Jeune Afrique. Quel est votre premier souvenir des Européens?
Hampâté Bâ. Un jour, le commandant de cercle devait venir procéder à un recensement général. Baba avait dit : « Le chef blanc va compter les hommes et les bêtes. Il ne faudra pas que les enfants sortent. » On nous avait relégués dans l’arrière-cour. Mais moi, j’avais une servante (une « captive-mère », comme nous disons, car il est de tradition, lorsqu’un garçon naît, qu’on le confie à une servante. Elle l’élève et, quand l’enfant atteint sa majorité, il la libère). Ma mère servante s’appelait Nieylé. Elle était très bonne pour moi, elle me permettait tout. Ce jour-là, elle me dit pourtant : « Tu ne verras pas le Blanc. Baba a dit non. » Mais je lui ai dit : « Tu feras un grand paravent avec ton boubou. Je me ferai tout petit et je soulèverai un peu l’étoffe pour le voir. »
On nous avait dit que le Blanc était du feu, une braise, et je voulais vraiment voir comment un homme peut être une braise. Quand il est entré, ce qui m’a frappé, c’est son casque colonial et son crayon qu’il trempait dans sa bouche. Je me dis que ce devait être son encrier. J’étais sûr qu’il avait son encrier dàns sa bouche. Puis je me suis approché tout doucement et je l’ai touché, mais il ne m’a pas brûlé, et cela m’a beaucoup surpris. C’était en 1905-1906. A cette époque, je ne parlais pas le français. J’avais l’impression que les Blancs parlaient comme des oiseaux. Puis, vers 1912, on réquisitionnait les animaux pour alimenter l’armée et les fonctionnaires. On recrutait des travailleurs, des soldats et des écoliers.
L’école où nous étions contraints de nous rendre s’appelait l’ « école des otages ». On y mettait les enfants pour que les parents se tiennent tranquilles. Mais ce n’était pas un honneur d’aller dans cette école. C’était être renégat, cesser d’être africain ; alors, on s’arrangeait pour y envoyer les enfants de ses ennemis. C’est comme cela que j’y allai. C’est dans cette école que j’ai appris le français.

Jeune Afrique. Comment cette langue française, cette culture se sont-elles mêlées à la culture africaine, traditionnelle, familiale, tribale, qui était la vôtre?
Hampâté Bâ. Je ne peux pas en expliquer le mécanisme, mais les choses se sont superposées. J’ai appris le français comme j’ai appris le Coran, comme j’ai appris tous les rituels de l’Islam.

Jeune Afrique. Et maintenant, que représente le français pour vous ?
Hampâté Bâ. La langue française me permet de regarder à l’extérieur. C’est une langue de communication internationale, c’est tout. Je ne suis jamais arrivé à penser en français : je pense en peul et je traduis.

Jeune Afrique. Un événement vous a beaucoup rapproché de la culture française : votre rencontre avec le professeur Monod.
Hampâté Bâ. Quand je l’ai rencontré, j’avais déjà quarante-neuf ans, vers 1950. La même année, j’ai pu obtenir une bourse de l’Unesco.

Jeune Afrique. Quel a été votre premier voyage en dehors de votre pays ?
Hampâté Bâ. Paris. A cause de la bourse. J’étais l’ami de Théodore Monod et je lui dois beaucoup. J’étais considéré à cette époque comme anti-français. Fonctionnaire modèle, mais politiquement anti-français parce que je défendais toujours nos traditions. Monod a eu le courage de prendre ma défense à un moment où même les miens avaient peur. Il était à l’époque directeur de l’Institut français d’Afrique noire, et j’étais secrétaire d’administration. Pour obtenir cette bourse extraordinaire, attribuée à un homme de plus de quarante ans, il fallait avoir été élevé dans la tradition africaine, mais posséder parfaitement la langue française. Nous étions trois ou quatre à remplir ces conditions et Monod m’a choisi. L’administration, elle, n’était pas d’avis de me laisser partir. Tout ce qu’on a trouvé, c’est de dire que j’avais une dépression nerveuse. On a télégraphié à Monod pour lui dire que je ne pouvais pas venir. Fort heureusement, j’ai eu affaire à un psychiatre qui a certifié que, si tous les aliénés avaient ma constitution, les psychiatres seraient chômeurs. Et je suis parti. On m’a coupé ma solde coloniale en disant que j’avais déserté mon poste, et j’ai payé de ma poche le voyage Bamako-Dakar.
A Dakar. j’ai pris un avion pour Paris. Quand on nous a dit : « Vous êtes au-dessus de la France ». j’ai été étonné de voir ces îlots de feu un peu partout, mais, au-dessus de Paris, il m’a semblé que l’avion était renversé et que le ciel était en bas. Je n’avais jamais vu tant de lumières à la fois. Quand on a ouvert la porte de l’avion, j’ai reçu un coup de froid, comme un coup de lance. J’ai pensé qu’on m’avait jeté un mauvais sort. Puis je me suis demandé comment j’allais bien faire pour trouver l’Unesco, avenue Kléber. Je suis entré dans le hall et j’ai entendu : « Hampâté Bâ est prié de se présenter au troisième guichet. » C’était extraordinaire. Je me disais : comment, mais comment me connaissent-ils ? Je vais au troisième guichet, je trouve un chauffeur de taxi envoyé par le directeur de l’Unesco. On m’avait retenu une chambre à l’hôtel du Bois, rue Lauriston. Nous traversons tout Paris et j’arrive. Tout est prêt. Un garçon me met dans une chambre et il la ferme. Dès qu’il est parti, j’ouvre. Il revient et la referme. Je me dis : « Qu’est-ce qu’il a à me boucler ? » Il me dit qu’il ne faut pas que je laisse ma porte ouverte, qu’un malfaiteur peut venir … Je ne comprends pas, parce que, chez moi, un Européen est au-dessus de tout soupçon. Les coloniaux ne volent pas, ne mentent pas, ne sont même pas malades ! Mais je ne peux pas supporter la porte fermée. Chez nous, on ne ferme jamais les portes.

Jeune Afrique. Etes-vous resté longtemps à l’occasion de ce premier séjour?
Hampâté Bâ. Un an. Quand je suis allé à l’Unesco, j’ai pensé qu’on allait me donner un programme. Je me suis présenté au directeur qui m’a dit : « Vous êtes à Paris, faites ce que vous voulez. » On m’a laissé dans la nature, mais on me faisait suivre pour voir où j’entrais, où j’allais, ce que je faisais, ce qui m’intéressait. Cela a duré au moins six mois. Je suis allé à l’Ecole des langues orientales, à la Sorbonne, au musée de l’Homme, dans des bibliothèques. Je me suis occupé de questions culturelles.

Jeune Afrique. Parmi les chefs d’Etat africains actuellement au pouvoir, quels sont ceux que vous avez connus plus particulièrement?
Hampâté Bâ. A part ceux de l’Afrique équatoriale et de l’Afrique orientale, je les connais tous.

Jeune Afrique. Est-ce qu’il vous arrive de servir de « monsieur-bons-offices » dans des cas délicats ?
Hampâté Bâ. Chaque fois que je peux le faire. Mais je n’entreprends une mission que si je suis sûr d’aboutir. Ma dernière intervention a consisté à demander à tous les chefs d’Etat d’Afrique occidentale d’harmoniser la transcription phonétique des langues principales d’Afrique

Jeune Afrique. Quand il y a des différends entre pays — de grandes affaires comme le Nigeria —, estimez-vous pouvoir intervenir?
Hampâté Bâ. Je n’ai pas les relations nécessaires.

Jeune Afrique. Entre la Côte-d’Ivoire et la Guinée, par exemple …
Hampâté Bâ. Oui, oui. Mais Sékou est très fougueux

Jeune Afrique. Vous sentez-vous plutôt Malien ou plutôt africain ?
Hampâté Bâ. D’abord Malien. Intérieurement, vraiment, je ne me sens d’aucun pays.

Jeune Afrique. Que représente pour vous l’idée d’unité africaine ?
Hampâté Bâ. C’est une idée qui m’enchante, mais est-ce qu’il est possible d’envisager une unité pour ce continent aussi grand et aussi divers ? Je me demande si la nature elle-même n’a pas horreur de l’unité. Il faut qu’il y ait une unité dans la diversité. Il y a une foule de choses que nous avons en commun. Il y a même beaucoup d’unité entre l’Afrique du Nord et l’autre. On y retrouve le même sentiment de la famille, le même respect pour les personnes âgées …

Jeune Afrique. Vous avez beaucoup d’amis. Avez-vous des ennemis?
Hampâté Bâ. Je ne m’en connais pas. Je connais des gens qui me critiquent, mais ce ne sont pas des ennemis.

Jeune Afrique. Avez-vous trouvé quelque chose de valable dans la colonisation?
Hampâté Bâ. Formidable. J’ai vu des administrateurs extraordinaires, qui, d’ailleurs, ont compromis leur carrière à cause de cela. C’est pourquoi je dis aux jeunes gens : la colonisation a été une chose blâmable, mais elle n’a pas été que cela. Elle a eu un côté positif. Or, si vous réclamez la justice, il faut que vous soyez justes vous-mêmes, il ne faut pas confondre un ingénieur ou un médecin qui a lutté contre la lèpre, par exemple, avec un commandant qui a administré des punitions à tort et à travers.

Jeune Afrique. Que pensez-vous des tâtonnements de la période postcoloniale?
Hampâté Bâ. Je les attribue au fait que l’Afrique indépendante a eu, comme législateurs et dirigeants, des hommes formés par l’école européenne. Administrativement parlant, on ne peut pas rendre ce qu’on n’a pas ingurgité. Le pays a absorbé sans assimiler. Le fossé est toujours le même entre la masse africaine et la poignée d’intellectuels qui la dirige. Mais la masse est confiante. Ce qu’il faudrait, c’est que les hommes de ma génération acceptent les jeunes, qu’ils se souviennent qu’ils ont été jeunes, qu’ils sachent rester jeunes. Ce n’est pas facile.

Jeune Afrique. Ne pensez-vous pas que l’influence de la psychologie moderne, des nouvelles formes d’éducation ne peut manquer de remettre en cause certaines traditions?
Hampâté Bâ. Toutes les traditions ne sont pas à conserver. Il y a des choses qui doivent être dépassées, qui sont dépas· sées. Le droit, par exemple, pour un chef de famille. de disposer de ses femmes et de ses enfants comme il veut. Beaucoup de vieux ne comprennent pas cela, il ne faut pas les heurter, il faut avoir de la patience. Une chose qui est dans la tête d’un vieux est une chose appelée à mourir.

Jeune Afrique. Ne pensez-vous pas que la jeunesse secoue un peu trop le cocotier ?
Hampâté Bâ. Oui, un peu trop. Et même inconsciemment Les jeunes arrivent à se dépersonnaliser sans même s’en rendre compte. II faudrait conserver ce que les pays ont de spécifique, savoir ce que l’Afrique peut donner à l’Europe, puisqu’elle ne s’est pas trop détachée de l’homme. et ce que l’Europe peut donner à l’Afrique, puisqu’elle s’en est trop détachée.

Jeune Afrique. On constate qu’entre les jeunes, les étudiants et les chefs d’Etat africains un désaccord va en s’accentuant. Chacun va dans une voie : les uns sont réprimés, les autres répriment. On ne voit pas comment on peut, avec les chefs actuels et la jeunesse actuelle, faire une harmonie.
Hampâté Bâ. C’est très difficile parce que, d’un côté, le chef, quel qu’il soit, dès qu’il est assis sur le siège du commandement, n’a qu’une idée, c’est d’y rester le plus longtemps possible. Pour cela, tous les moyens lui semblent légaux. La jeunesse, etle, n’a pas toutes les données du problème. Je vais vous citer le cas d’un jeune Peul qui était un grand dirigeant syndicaliste, très virulent, qui a défendu ses idées avec route l’énergie et toute l’abnégation possibles. Le jour de l’indépendance, on en fait un ministre de la Fonction publique. Je dis : « On a eu tort. On aurait dû le nommer ministre du Travail. » Quelques mois plus tard, remaniement du cabinet. Le jeune homme est nommé ministre du Travail. Six mois après, je vais chez un mara·
bout. Le jeune homme aimait beaucoup écouter les marabouts Il avait un peu maigri. Je lui dis :
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
Il me répond :
— Les ouvriers exagèrent. Ils demandent l’impossible. Je ne dors plus.
— Tu vois, lui dis-je, quand on est à côté du chauffeur, on a tendance à croire qu’on connaît mieux la route.
C’était un honnête homme, il est parti.

Jeune Afrique. Pensez-vous que le système du parti unique soit un bon système ?
Hampâté Bâ. Oui et non. C’est un bon système tant qu’il empêche les partis de se neutraliser dans l’action. S’il y avait deux partis au Mali, l’un d’eux trouverait toujours l’autre incompétent. Mais quand le parti unique devient un instrument entre les mains d’une poignée d’hommes, il peut être terrible.

Jeune Afrique. C’est presque toujours comme cela.
Hampâté Bâ. Oui. Pourtant, si le chef était assez raisonnable … Mais il est difficile de demander à un chef d’être raisonnable parce que, s’il était raisonnable, il serait ailleurs. C’est un problème.

Jeune Afrique. Pensez-vous que la peine de mort soit une bonne chose pour punir certains délits ?
Hampâté Bâ. Oui et non. Non, si un homme n’a tué qu’une fois. On peut tenter de le soigner. Mais s’il tue deux, trois, quatre fois, si Cêla devient une habitude … Nous avons eu le cas en Côte-d’Ivoire : un bonhomme a tué huit personnes … La prison, oui, c’est une bonne chose. Elle donne au type le temps de réfléchir. Mais pas une prison comme celle dans laquelle mon père a été jeté : il ne pouvait se tenir qu’assis, couché ou accroupi. A la fin, il était ankylosé.

Jeune Afrique. En Afrique, il y a beaucoup de gens en prison.
Hampâté Bâ. Hélas ! On dit que les hommes sont libres, ils s’expriment et on les met en prison …

Jeune Afrique. Pensez-vous que les mots socialisme, capitalisme, néo-capitalisme signifient quelque chose?
Hampâté Bâ. En eux-mêmes rien du tout. Pour moi, tout cela, c’est un vocabulaire appris à l’école. Je me demande même ce qu’on met dans ces mots. Lorsque j’étais ambassadeur au Mali, on avait réuni un jour tous les dirigeants. Moi, j’étais le doyen des ambassadeurs, et presque le doyen de l’assemblée. N’importe qui montait à la tribune : le camarade Modibo a dit cela, le camarade Untel a fait cela … Modibo s’est levé :
— Camarades…
Il a parlé, parlé. Quand il eut fini, on m’a dit de parler. J’ai dit :
— Vous faites une bêtise. A vingt-cinq ans de différence d’âge, on n’utilise pas les mêmes expressions. Moi, j’essaie de comprendre les vôtres, mais si vous me demandez de parler, vous permettrez que je parle mon langage.
J’ai dit à Modibo :
– Tu dis à tout le monde : camarade … Modibo, tu n’es le camarade de personne ici. Comme on dit chez nous : on peut être le frère du roi, le fils de sa mère, on n’est pas son camarade. En tout cas, moi, je ne suis pas votre camarade, je suis votre père.

Jeune Afrique. Dans ces conditions, le système qui consiste à donner à chaque pays un chef d’Etat, une assemblée, des ministres, vous paraît-il une bonne formule pour l’Afrique?
Hampâté Bâ. C’est une formule copiée. Je ne sais pas si elle est bonne ou mauvaise. On verra cela à l’usage.

Jeune Afrique. Et le projet de francophonie ?
Hampâté Bâ. C’est une grande idée. Si l’on n’y met pas un contexte politique. Il ne faut pas mettre les anglophones d’un côté et les francophones de l’autre. Il y a un côté positif dans la langue française. Aucune langue africaine n’aurait pu la remplacer. Ainsi, Houphouët et moi, qui sommes amis depuis trente ans, nous exprimons en français … Houphouët est vraiment un paysan. II est dans les champs à partir de neuf heures du matin, marchant d’arbre en arbre, et il connaît sa brousse comme son bistouri. Un jour, dans sa plantation, nous arrivons devant un caféier en fleur. Je regarde le caféier et je dis :
— Celui qui secouerait ce caféier maintenant…
Houphouët achève :
— … n’aurait pas de récolte.
Je n’ai plus pensé à ces mots. Et puis, un jour, Houphouët a eu maille à partir avec ses étudiants. Il en a mis quelques-uns en prison. Les juges voulaient absolument les envoyer devant les tribunaux pour les condamner. Houphouët a dit :
— Laissez-les en prison.
II a interdit qu’on leur rase les cheveux. De temps à autre, il les faisait venir dans son bureau, les menait devant une glace :
— Regardez comme vous êtes jolis.
Les juges étaient excédés. Ils voulaient hâter les choses. Houphouët m’a dit :
— Il faudrait que le Seigneur me vienne en aide pour me défendre contre ces juges. Ils veulent que je condamne ces jeunes gens et, moi, je les ai mis là pour qu’ils puissent réfléchir. Tu te rappelles ce que tu m’as dit un jour devant le caféier : qui secoue les fleurs de son caféier n’aura pas de récolte. Ces jeunes gens, ce sont les fleurs de la récolte.
Houphouët a un côté sympathique. Je dis toujours : je regrette beaucoup que l’homme ne soit pas mieux connu.

Jeune Afrique. Quelle est votre activité actuelle au sein de l’Unesco ?
Hampâté Bâ. Membre du conseil exécutif. Nous nous réunissons tous les six mois pour discuter des projets. Nous rejetons les uns, nous retenons les autres. Entre parenthèses, nous les retenons tous.

Jeune Afrique. Etes-vous essentiellement parisien ?
Hampâté Bâ. Pas du tout. Je viens en France deux fois par an, deux mois chaque fois.

Jeune Afrique. En dehors de cette activité ?
Hampâté Bâ. Je suis en train d’écrire mes mémoires.

Jeune Afrique. Et votre travail de recueil de traditions ?
Hampâté Bâ. Cela, c’est ma vie. Je continue. J’ai déjà écrit beaucoup de contes, d’anecdotes…

Interview réalisée par Paul Bernetel

Le nouveau complot contre Sékou Touré

On lira ici les troisième et quatrième dossier de Jeune Afrique (Nos. 814-15, 13-20 août 1976 ; No. 816 – 27 août 1976) sur le « complot peul » de 1976. Les deux premières livraisons ont montré que Sékou Touré ourdit personnellement et souffla ensuite la tragédie sur le Fuuta-Jalon dans le but d’assassiner Telli Diallo et ses co-accusés au Camp Boiro. Impliquant ses victimes désignées ainsi que tous les Fulɓe, il voulut déclencher sinon une guerre civile, du moins un pogrom génocidaire contre les Fuutanke. Peine perdue et sermon dans le désert, car ni les membres du Bureau politique, ni les populations ne crurent à ses fausses accusations. S’il élimina physiquement Telli, Sékou Touré  parvint aussi à se suicider, au double plan politique et historique. Et malheureusement, son double échec compromit — peut-être irrévocablement — la notion même d’Etat-nation et d’unité nationale en Guinée. Les ravages de sa politique désastreuse s’étalent aujourd’hui en pleine vue, à travers la faillite du régime d’Alpha Condé, qui avoua en 2010 être un imitateur — anachronique — des méthodes du dictateur Sékou Touré.
Tierno S. Bah

Appel au meurtre
Le nouveau complot contre Sékou Touré
par Siradiou Diallo
Le gouvernement à nouveau décimé

Appel au meurtre

Un chef d’Etat lançant un appel au meurtre qui vise non pas des criminels ou des adversaires politiques, mais toute une communauté ethnique : on n’aurait pas cru cela possible au 20ème siècle. Cela s’est passé en Guinée !

De gauche à droite: Sékou Touré, Alassane Diop, Lansana Béavogui, N'Famara Keita, Telli Diallo. Nations Unies, New York, 1962
De gauche à droite: Sékou Touré, Alassane Diop, Lansana Béavogui, N’Famara Keita, Telli Diallo. Nations Unies, New York, 1962. A l’exception du président Sékou, les quatre autres personnalités connurent le cachot au Camp Boiro (Conakry) ou au Camp Kèmè Bourema (Kindia). Trois d’entre eux (Béavogui, N’Famara, Telli) y périrent. Alassane Diop fut libéré et retourna au Sénégal. (T.S. Bah)

Le nouveau complot contre Sékou Touré

Le chef de l’Etat guinéen a mis au point une machine de terreur. Jusqu’à présent, elle a fonctionné avec une efficacité redoutable. Elle pourrait se gripper.

En « grand stratège de la révolution », le président Sékou Touré vient d’administrer la preuve qu’il manie à merveille l’arme de la surprise. A défaut de coopérer avec eux, tout au moins s’attendait-on qu’il restaurerait progressivement l’esprit d’entente avec ses voisins. Et plus particulièrement avec ses homologues ivoirien et sénégalais. En renonçant définitivement à la politique de « chasse aux sorcières », à laquelle il avait coutume de recourir au moins une fois tous les deux ans.

L’analyse — et le souhait — des observateurs n’étaient pas sans fondement. Depuis quatre ans (c’est un record), la Guinée connaissait une trêve bénéfique dans le long cycle de complots inauguré en 1960. Certes, de temps à autre, un éditorial de la radio guinéenne empruntant le ton péremptoire du leader guinéen dénonçait les « manoeuvres de l’impérialisme » et mettait en garde les « agents de la cinquième colonne » camouflés dans les rangs de la révolution. Ce vocable n’effrayait cependant pu outre mesure car chacun sait qu’il fait partie des formules rituelles en honneur dans la patrie de M. Sékou Touré, au même titre que le « prêt pour la révolution », utilisé au début et à la fin des conversations, téléphonique ou autre.

Bénéficiant de la confiance du président Sékou Touré (à gauche), M. Diallo Telli (au centre) était, en 1962, représentant permanent de son pays aux Nations unies (Ici en compagnie de M. Andrei Gromyko, chef de la diplomatie soviétique). Il est aujourd'hui emprisonné dans le sinistre Camp Boiro. (Jeune Afrique)
Bénéficiant de la confiance du président Sékou Touré (à gauche), M. Diallo Telli (au centre) était, en 1962, représentant permanent de son pays aux Nations unies (Ici en compagnie de M. Andrei Gromyko, chef de la diplomatie soviétique). Il est aujourd’hui emprisonné dans le sinistre Camp Boiro. (Jeune Afrique)

En tout cas, depuis la fin de 1971, les dirigeants guinéens donnaient l’impression de vouloir améliorer leur image de marque. Et, en particulier, de s’ouvrir au monde extérieur. Ainsi avaient-ils commencé par renoncer à leur langage belliqueux. Spécialement à l’endroit de la France, du Sénégal et de la Côte d’Ivoire, leurs traditionnelles bêtes noires. Mieux, le président Sékou Touré en personne avait multiplié les déclarations annonçant sa « disponibilité » pour la normalisation avec ces pays et avec d’autres. De sorte qu’à la fin de 1974, Bonn et Conakry avaient renoué leurs relations diplomatiques rompues en janvier 1971.
De même, le 14 juillet 1975, « au nom de la grande Révolution française de 1789 », s’était écrié M. Sékou Touré, la Guinée acceptait de normaliser ses relations avec la France. Evénement d’autant plus notable qu’il intervenait après une rupture vieille de dix ans, marquée par une série de conflits nourris de rancoeur et de récrimination, sur l’invariable thème du « complot foccardien », du nom de l’ancien secrétaire général à la présidence de la République française, chargé des questions africaines.
Depuis un an, Paris et Conakry multipliaient chacun les gestes de bonne volonté à l’égard de l’autre. Le premier, en accréditant à Conakry M. André Lewin, principal artisan de la normalisation entre la capitale guinéenne d’une part, Bonn et Paris d’autre part, et devenu depuis l’ami personnel de M. Sékou Touré. De son côté, celui-ci désignait pour le représenter dans la capitale française l’unique diplomate guinéen à bénéficier encore de toute sa confiance : son propre beau-frère, M. Seydou Keita. Ayant le rang de colonel dans la toute-puissante milice populaire, celui-ci avait en même temps le titre d’ambassadeur pour toute l’Europe occidentale, avec résidence successivement à Bonn et à Rome.

Certes, M. Keita n’a toujours pas de bureau à Paris, puisque les locaux de l’ambassade de Guinée, un petit hôtel particulier situé rue de la Faisanderie dans le seizième arrondissement, demeurent occupés par le consulat de Cuba en France. Le diplomate guinéen aurait d’ailleurs reçu l’ordre de ne pas bousculer les représentants de M. Fidel Castro. En attendant la récupération de cette chancellerie, c’est l’appartement parisien de l’ambassadeur, boulevard de Courcelles, qui sert de bureaux. Au quai d’Orsay, on considère avec un regret mêlé d’amertume les absences fréquentes et prolongées de M. Keita de Paris et, lorsqu’il y séjourne, son refus distant de coopérer ou même d’assister aux diverses manifestations diplomatiques.
L’essentiel, estime-t-on néanmoins, est que le fil a été renoué. Pour la suite, on se montre patient et pas du tout pessimiste, au contraire. On encourage même les sociétés françaises implantées en Guinée à développer leurs activités : c’est le cas des entreprises de travaux publics Lefebvre et Spie-Batignolles (cette même société qui, aux côtés de Framatome et, d’Alsthom, vient de remporter le fameux contrat de construction d’une centrale nucléaire à Koeberg, près du Cap, en Afrique du Sud). D’autres sociétés françaises sont également sur les rangs pour le développement du réseau radio, l’équipement d’une télévision, la réfection du chemin de fer Conakry-Kankan, etc.

Président Sékou Touré, Lansana Béavogui, général Lansana Diané, Mamouna Touré. Amilcar Cabral leader du PAIGC, apparaît au second plan en blan et lunettes. Conakry, Palais du Peuple, 1971
Président Sékou Touré, Lansana Béavogui, général Lansana Diané, Mamouna Touré. Amilcar Cabral leader du PAIGC, apparaît au second plan en blan et lunettes. Conakry, Palais du Peuple, 1971

Autre témoignage de bonne volonté, des délégués de M. Sékou Touré assistaient début juin, à Paris, à une réunion portant sur l’indemnisation des Français dont les biens furent nationalisés, naguère, en Guinée. Enfin, le 14 juillet, jour anniversaire de la normalisation des relations franco-guinéennes, l’ambassadeur de France à Conakry était décoré par M. Sékou Touré.

Quelques signes encourageants amenaient certains augures à pronostiquer une normalisation prochaine des relations entre Conakry d’une part, Abidjan et Dakar d’autre part. M. André Lewin n’a-t-il pas été reçu dernièrement en audience à Dakar par le président Senghor ? Alors qu’à la même période, le président Houphouët-Boigny, en visite officielle à Paris, tenait des propos apaisants à l’endroit de M. Sékou Touré.
Et puis, contrairement à une habitude vieille de dix ans, le leader guinéen n’avait-il pas franchi spectaculairement la frontière de son pays en juillet 1975 ? Même si ce n’était que pour raccompagner dans leurs capitales respectives les chefs d’Etat de Haute-Volta (Burkina Faso) et du Mali, l’exploit prenait valeur de symbole. Celui de la volonté de la Guinée de sortir de son isolement pour se mêler utilement aux questions intéressant la sous-région. Du reste, en réconciliant les présidents Sangoulé Lamizana et Moussa Traoré, M. Sékou Touré remportait un succès diplomatique de taille. Succès qu’il devait renouveler cette année en rapprochant les deux frères ennemis qu’étaient le général Gnassingbé Eyadema du Togo et le colonel Matthieu Kérékou du Bénin. Autant de signes qui ne trompent pas. Pour les observateurs, c’était la preuve irréfutable que M. Sékou Touré a « désormais compris ». Et, plus, qu’il s’est totalement reconverti à l’idée de vivre en bonne intelligence avec ses voisins. Aussi, à toutes fins utiles, certains avaient-ils commencé à dépoussiérer les vieux projets de coopération avec la Guinée rangés depuis de longues années dans leurs tiroirs.

Lettre de Telli Diallo à Sékou Touré 1

Lettre de Telli Diallo à Sékou Touré
Lettre du secrétaire général de l’OUA, Telli Diallo, au président Sékou Touré, Addis-Abeba, 10 juillet 1969. Dans Guinée, le temps des fripouilles, un Sako Kondé écoeuré rejette, en termes cinglants, la forme et la substance de ce document. Il le condamne ainsi : « … le ton en est serf, l’encre visqueuse, le souffle déprimant… » Au seuil d’une mort atroce et solitaire dans la cellule no. 57 du Camp Boiro, Telli Diallo se rendit compte, lui-aussi, qu’il avait partiellement manqué son rendez-vous avec l’Histoire. Il fit donc un mea culpa lucide et sincère, et formula un repentir poignant et tardif. Il écrivit : « Ce grand arbre qu’aux yeux de certain j’ai été, ne leur a donné ni ombrage ni fruits. Qu’il soit abattu et donne du bois à leurs foyers. » (T.S. Bah)

Illusion car voilà que le leader guinéen fausse les paris, confond et déroute tous ceux qui avaient misé un peu trop vite sur son assagissement. Une fois de plus, il fait état d’un « complot impérialiste » tendant à l’assassiner. Si les auteurs et les circonstances changent, le scénario n’a pas varié depuis seize ans : des comparses sont arrêtés, leurs aveux, assortis d’accusations contre des personnalités de tout premier plan, sont diffusés sur les antennes de la radio nationale, les grands accusés sont arrêtés à leur tour. Le ton du leader guinéen monte de plusieurs degrés. La foule des militants chauffés à blanc au cours de meetings monstres réclame des châtiments exemplaires pour les coupables. Mais, précise le chef d’orchestre, ceux-ci n’étaient que de vils exécutants, les véritables tireurs de ficelles étant les présidents Houphouët-Boigny et Senghor qui eux-mêmes n’agissent que suivant les ordres émanant de Paris, de Bonn, quand ce n’est pas de Pretoria ou de Tel-Aviv…
Aussi, pour la énième fois, le stade du 28 Septembre, à Conakry, a-t-il résonné des rituels macabres qu’exhalent 25 000 poitrines réclamant la peine de mort, non seulement pour les « agents de la cinquième colonne », mais encore pour les chefs d’Etat ivoirien et sénégalais.

« Grâce aux renseignements tenus directement de Dieu ». M. Sékou Touré affirme que des centaines de mercenaires s’entrainent depuis plusieurs mois au parc du Niokolo-Koba, près de la frontière sénégalo-guinéenne. Encadrés d’officiers allemands et français, ils y disposeraient d’un aéroport avec une piste de 3 500 mètres aménagée pour recevoir les gros bombardiers. Du côté de la Côte d’Ivoire, des officiers israéliens et sud-africains seraient à pied d’oeuvre dans la ville de Daloa, au nord-ouest d’Abidjan, qui, à en croire le chef d’Etat guinéen, serait transformée en un véritable camp fortifié. D’un ton calme et mesuré, tranchant avec le cri de mise à mort en provenance de Conakry, le président Houphouët-Boigny, rompant avec son silence habituel, devait réfuter ses accusations. Alors qu’à Dakar on se contente de les enregistrer avec mépris.

En plus de ces accusations dont il est facile de vérifier la véracité ou la fausseté (comme le suggèrent d’ailleurs les dirigeants ivoiriens et sénégalais), l’opinion semble avoir été surtout frappée par la reprise du cycle infernal de violences ponctuées de menaces et d’arrestations. D’ores et déjà, on sait que des hauts fonctionnaires, des diplomates, des officiers et des ministres font partie de la nouvelle charrette. Et, parmi ces derniers, M. Di allo Telli.
L’ancien secrétaire général de l’Organisation de l’unité africaine est sans doute le seul à avoir été surpris par ce qui lui arrive. Tout le monde, en Guinée comme à l’extérieur, s’y attendait plus ou moins. Son nom n’était-il pas prononcé à l’occasion de chaque complot ? Il avait beau réfuter les accusations portées contre lui pour se solidariser avec le président Sékou Touré (voir sa lettre en encadré), tout laissait penser qu’il figurait sur la liste noire et que, tôt ou tard, il serait arrêté.
Indice révélateur du soupçon qui pesait sur lui : déjà peu après son retour en Guinée, le ministre de la Justice qu’il était devenu, avait pris des libertés avec les usages locaux. Sans y prêter attention, il avait franchi le cordon de police établi à l’aéroport de Gbessia, à Conakry, pour reconduire jusqu’à son avion un ami étranger de passage à Conakry. Pour ce motif, M. Telli avait été incarcéré quelques jours, après avoir reçu un sévère avertissement de la part du président Sékou Touré. Bien que frappé d’interdiction de sortie de Guinée (il ne fut même pas autorisé à se rendre à Addis Abeba en 1973 pour recevoir la médaille commémorant le dixième anniversaire de l’OUA), l’ancien secrétaire général de l’organisation panafricaine ne semblait pas réaliser la gravité des menaces qui pesaient sur lui. Accueillant en 1975 un ami étranger à l’aéroport de Conakry, il n’hésita pas à s’écrier :

« Tu vois, contrairement à ce que laissent entendre les impérialistes et leurs agents, je ne suis pas arrêté ! » Son interlocuteur eut de la peine à le calmer …

Comme tant d’autres avant lui, M. Diallo Telli était convaincu que sa fidélité à toute épreuve lui épargnerait les rigueurs du Camp Boiro, ce sinistre domaine entouré de hautes murailles surmontées de barbelés et sur lequel veillent près de deux cents gendarmes, soldats et policiers appuyés par deux chars d’assaut et une mitrailleuse lourde pointant leurs canons vers la mer. A quelques mètres de la plage, des blocs de béton érigés sur un terrain marécageux, infesté de moustiques, renferment des prisonniers politiques des deux sexes et de toutes conditions. Le Camp Boiro n’est pas le seul du genre : on peut citer le camp Alpha Yaya, non loin de l’aéroport de Conakry, le camp Kémé Bouraïma (à 150 kilomètres de la capitale), le camp El-Hadj Omar de Labé (au nord), le camp militaire de Kankan (en Haute-Guinée). Sans parler du camp ultra-secret de Dalaba utilisé autrefois par les parachutistes français. Tous regorgent de prisonniers politiques.

Ce n’est toutefois pas un hasard si le plus connu reste le Camp Boiro. C’est de là en effet que le capitaine Siaka Touré, neveu du président Sékou, exerçait jusqu’à récemment un pouvoir très étendu sur le pays, aidé des adjudants Fofana, Soumah Soriba et Léno. De la rue séparant ce camp de l’hôpital Donko, les passants peuvent apercevoir les bureaux de commandement situés à l’entrée. Un peu plus loin, sur la gauche, se trouve le petit bâtiment où se déroulent les premiers interrogatoires. La « cabine technique » dont la seule évocation fait trembler le prisonnier, est à deux pas. Montée avec le concours de spécialistes tchèques et allemands de l’Est, à l’initiative de M. Keita Fodéba alors ministre de la Défense et de la Sécurité, cette chambre comporte une riche gamme d’instruments de torture : depuis le « téléphone », appareil électrique que l’on applique aux oreilles de l’accusé, jusqu’aux électrodes destinées à être branchées sur le sexe, en passant par les menottes en fer et les crochets destinés aux pendaisons par la clavicule.
Généralement tiré de son lit vers 2 heures du matin, l’accusé est dépouillé de ses habits, sitôt arrivé au Camp, avant d’être jeté dans une cellule exiguë sans autre ouverture qu’un minuscule trou en haut du mur. Il y séjourne généralement huit jours, sans boire ni manger, sans disposer des commodités les plus élémentaires. Certains ont droit à une petite tenue bleue, composée d’une culotte courte et d’une chemisette. D’autres sont laissés complètement nus.

Exténués, sales et puants, les prisonniers comparaissent devant une commission d’enquête, composée pratiquement des mêmes personnages depuis des années. Ismael Touré, frère du président et ministre de l’Economie et des Finances, dirige les opérations. Les autres membres sont : Moussa Diakité, ministre de l’Intérieur et de la Sécurité, Mamadi Keita, ministre de l’Education, et Seydou Keita, l’actuel ambassadeur à Paris, tous trois beaux-frères du chef de l’Etat. Parfois, y assistent également le général Diané Lansana, qui vient de remplacer M. Diallo Telli au poste de ministre de la Justice, et d’autres personnages de moindre importance comme les commissaires Guy Guichard et Traoré.

L’interrogatoire n’en est pas un à proprement parler, dans la mesure où il s’agit moins d’entendre l’accusé que de l’obliger à lire, devant un magnétophone, un texte préparé à l’avance à son intention. Grâce à une fiche personnelle parfaitement à jour, les juges peuvent suivre les diverses étapes de la vie du détenu pour fabriquer des accusations à leur gré. L’objectif est toujours le même : démontrer que l’accusé a trahi la révolution en prenant contact avec des services de renseignements étrangers et avec des opposants résidant à l’extérieur et que pour cela il a été grassement rétribué. Il arrive que des accusés clamant leur innocence s’y refusent. C’est alors qu’ils sont soumis à une torture plus brutale.

Les séances peuvent se prolonger et même se répéter suivant la capacité de résistance du sujet C’est à l’occasion d’une de ces séances que l’ambassadeur Seydou Keita, excédé par l’obstination d’un des détenus français, éteignit sa cigarette sur le corps d’un malheureux. Aussi, les plus têtus finissent-ils soit par avouer, soit par succomber. Leurs cadavres sont alors enterrés nuitamment à Kaporo ou au pied du mont Kakoulima. Toutefois, certains accusés, prévenus d’avance, préfèrent le réalisme à l’héroïsme inutile. Et ils collaborent d’emblée avec la commission, déclarant tout ce qu’elle veut qu’ils déclarent.
Le fonctionnement de ce système combiné du « complot » et de l’interrogatoire a fini par faire le vide autour du président Sékou Touré. Sur les dix-sept membres qui composaient le bureau politique du Parti démocratique de Guinée (PDG) au lendemain de l’indépendance, six seulement jouent encore un rôle politique : Ismael Touré, Lansana Béavogui, Moussa Diakité, Lansana Diané, Camara Damantang et N’Famara Keita. Les autres ont tous été limogés, sinon emprisonnés, quand ils ne sont pas morts de mort naturelle ou liquidés physiquement comme Camara Bengali ou Mme Loffo.
Le gouvernement constitué également au lendemain de l’indépendance devait par la suite voir dix de ses membres arrêtés et emprisonnés ; cinq d’entre eux au moins ont déjà péri, tandis que les autres ne donnent plus de leurs nouvelles. En 1971, seize membres du gouvernement sur vingt-quatre furent arrêtés.

Du côté des ambassades, la répression a été encore plus dévastatrice. Sur les trois ambassadeurs qui se succédèrent à Paris avant M. Seydou Keita, le seul à avoir échappé à la prison est M. Nabi Youla, condamné à mort par contumace. Il en est de même pour Moscou où sur cinq personnalités accréditées, l’une a été fusillée en 1965, deux se trouvent au Camp Boiro et deux autres sont en fuite ; le dernier après avoir abandonné et son poste et sa famille. Sur les cinq ambassadeurs affectés à Washington, un seul a jusqu’à présent réussi à s’en sortir, c’est El-Hadj Mory Keita qui vient d’être nommé à Rome en remplacement de M. Seydou Keita. Il en est presque de même pour les chancelleries de Pékin, d’Alger, de Bonn et de Berlin-Est.

Le corps des officiers a lui aussi été pratiquement décimé. En 1971, le président Sékou Touré déclarait aux membres d’une commission d’enquête de l’Organisation des Nations unies venus à Conakry que tous les commandants de garnison et 90% des membres de l’état-major de l’armée étaient des comploteurs.
Du côté des gouverneurs (préfets), sur les trente qu’ils étaient en 1971, plus de la moitié ont été arrêtés. Un écrivain officiel, Emile Cissé, auteur de Et la nuit s’illumine, pièce primée au festival panafricain d’Alger (1969), est mort d’inanition dans une cellule du Camp Boiro en 1971. L’ancien secrétaire d’Etat aux affaires étrangères Kassory Bangoura a succombé dans des conditions semblables.
Des artistes, des footballeurs, des miliciens, des médecins, des ingénieurs, des commerçants croupissent en cellule depuis des années ; à côté de militants de la première heure comme El-Hadj Fofana, Jean Faragué ou Emile Condé ; et d’espoirs du parti, tel l’ancien secrétaire général de la Panafricaine des jeunes, M. Idrissa Traoré.
Les femmes n’ont pas été épargnées par ces purges de type stalinien ; elles furent arrêtées par dizaines en 1970 et 1971. Parmi elles, de grandes pasionarias de la révolution, dont la voix était familière à toutes les tribunes internationales : Mmes Soumah Tiguidanké, Fatou Touré, Diédoua Diabaté, etc. Elles sont encore nombreuses au Camp Boiro.

La question qui vient souvent aux lèvres, lorsqu’on évoque cette immense tragédie, est de savoir comment toutes ces victimes se sont laissées hypnotiser avant de se faire prendre, tels des insectes, par la flamme de leur chef, et de s’y brûler. Leur drame est d’avoir cru pendant longtemps qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Et que derrière chaque accusation se profilait quelque vérité. En d’autres termes, que les accusés, comme dans les romans de Kafka, sont plus ou moins coupables. Dans ces conditions, chacun se disait sans doute que, du moment qu’il était, lui, innocent, il n’avait rien à craindre. Comment supposer que M. Diallo Telli n’a pas tenu un raisonnement analogue ? Autrement, il n’aurait pas regagné son pays au lendemain de son remplacement, en 1972, au secrétariat général de l’OUA.
Il en est de même pour nombre d’anciens hommes forts du régime qui ont été surpris par leur arrestation. A défaut de pouvoir abattre leur maître (les Kaman Diabi et Fodéba Keita par exemple en avaient parfaitement les moyens), ils auraient pu s’enfuir du pays ou profiter d’une mission à l’étranger pour s’y réfugier.
En 1971, on racontait à Conakry la mésaventure de ce dignitaire qui s’attendait tellement peu à son malheur qu’il ne put s’empêcher de crier à l’adresse des miliciens venus l’arrêter : « Vous faites erreur, ne s’agit-il pas de mon voisin ? Conduisez-moi auprès du président » …

En réalité, le «complot » est l’arme favorite de M. Sékou Touré. Il lui permet d’entretenir une tension politique telle que nul ne peut songer à faire autre chose. Alliée à la rareté des produits alimentaires qui, elle aussi, préoccupe les pères de famille à longueur de journée, cette technique a l’avantage, tout à la fois, de sortir les gens de leur routine, de leur faire oublier leurs misères quotidiennes, tout en éliminant les concurrents réels ou imaginaires du chef de l’Etat. Technique éprouvée, le « complot » s’avère ainsi être en fin de compte l’arme miracle entre les mains du leader guinéen.
Une technique de gouvernement particulièrement efficace, dans la mesure où elle lui a permis de rester au pouvoir depuis près de vingt ans. C’est du reste son unique objectif puisque, comme le dit le Pr Yves Benot, dans son livre les Idéologies des indépendances africaines, le régime de Sékou Touré, c’est « le stalinisme moins le Magnitogorsk », entendant par là que la répression ne s’accompagne pas de développement économique.

La seule préoccupation du chef d’Etat guinéen est de prendre de vitesse ses ennemis. Y réussira-t-il indéfiniment ? C’est la question qui se pose à présent. Surtout que le dernier carré des fidèles se sent désormais menacé.
Malgré ses démentis, le président Sékou Touré avait effectivement ordonné, le 6 juin, à son neveu Siaka Touré, d’arrêter le Premier ministre Lansana Béavogui et le ministre du domaine des Echanges, M. N’Famara Keita. Pour une fois, le capitaine Siaka Touré a osé désobéir à son puissant oncle. Au lieu de s’exécuter, il aurait cherché à le raisonner, quitte à appeler en renfort M. Ismaïl Touré.
A Conakry, nombreux sont ceux qui, aujourd’hui, estiment que ces quatre dignitaires peuvent dorénavant se considérer comme sur la pente conduisant vers l’inexorable trappe où en ont déjà disparu bien d’autres. Si cela se produisait, ce serait la première fois que M. Sékou Touré aurait frappé des membres de sa propre famille. Mais lui laisseront-ils le temps de tirer ? Ce qui est certain en tout cas, c’est le limogeage du capitaine Siaka Touré. Aux dernières nouvelles, il aurait été remplacé à la tête du camp Boiro pour devenir gouverneur de la région de Conakry.
Siradiou Diallo

Le gouvernement à nouveau décimé

Interrogé par les journalistes à l’aéroport de Niamey où il faisait escale, en route pour Colombo, le Premier ministre guinéen, M. Lansana Béavogui, devait répondre : « Ceux qui s’émeuvent à propos de l’arrestation d’un citoyen guinéen n’ont qu’à continuer à s’émouvoir. Peut-être qu’ils accompagneront leur acolyte dans sa tombe. » M. Béavogui faisait ainsi allusion à l’émotion suscitée en Afrique par l’arrestation de l’ancien secrétaire général de l’Organisation de l’unité africaine, M. Diallo Telli (JA n° 814-815).

Dans ses « aveux » radiodiffusés par la Voix de la Révolution, M. Telli « reconnaît » avoir trempé dans tous les complots visant à renverser le président Sékou Touré. Et, en particulier, dans la tentative d’assassinat du leader guinéen attribuée, en mai, à un jeune milicien de quatorze ans. Pour sa part, le chef de l’Etat guinéen cherche visiblement à élargir la base du complot.
Comme à l’accoutumée, la France, l’Allemagne fédérale et même les Etats-Unis sont accusés de collaboration avec les mercenaires. Et ce, en coopération étroite avec le Sénégal et la Côte d’Ivoire. Cependant la nouveauté, c’est qu’à l’intérieur même du pays le chef de l’Etat guinéen désigne nommément une ethnie à la vindicte populaire en parlant d’un « complot peul ». A en croire M. Sékou Touré, l’ancien secrétaire général de l’OUA devait, en cas de victoire de son entreprise, constituer un gouvernement « exclusivement peul ».
Curieusement, tout en donnant un caractère tribal à l’affaire, quitte à souffler sur la cendre en affirmant que les Peul ont jadis spolié les terres des Diallonké (allusion aux migrations remontant à plusieurs siècles), M. Sékou Touré n’hésite pas à recevoir, avec les honneurs dus à son rang, l’ancien chef traditionnel du Fouta-Djalon, l’almamy Ibrahima Sory Dara.
Bien qu’âgé de près de quatre-vingt-dix soixante-dix-neuf ans, celui-ci, arrivé à Conakry au milieu de la bourrasque politique, en tant qu’invité du responsable de la Révolution, a été logé à la villa Sily, résidence habituelle des chefs d’Etat étrangers de passage dans la capitale guinéenne. Officiellement, cette visite doit permettre à M. Sékou Touré d’expliquer à l’ancien chef coutumier les mécanismes du complot fomenté par ses anciens sujets. En fait, si M. Sékou Touré témoigne soudain des égards particuliers pour le vieil almamy (dont l’un des fils est d’ailleurs détenu depuis cinq ans), c’est, pense-t-on à Conakry, pour tâcher de calmer les esprits ; car l’orientation anti-peul de ses déclarations avait suscité une forte émotion dans le pays. Et pas seulement chez les Peul.

Deux fils et une fille de l’almaami Ibrahima Sory Dara II furent emprisonnés au Camp Boiro. Il s’agit de Mody Oury, Ibrahima Kandia, et Hadiatou. Mody Oury fut fusillé en octobre 1971. Les deux autres furent libérés et moururent en 2005 et en 2014, respectivement. (T.S. Bah)

Toujours est-il que M. Diallo Telli n’est pas le seul membre de l’actuelle équipe gouvernementale guinéenne à avoir été arrêté. Trois autres ministres, au moins, ont éga lement été impliqués. Il s’agit de M. Dramé Alioune, ministre du Plan et de la Statistique, M. Barry Alpha Bacar, ministre de l’Economie rurale, et M. Camara Sické, ministre de l’Enseignement supérieur. Un cinquième, M. Barry Alpha Oumar, ministre du Domaine des échanges et membre du bureau politique national du PDG (Parti démocratique de Guinée, unique), a été également compromis. Frappé d’hémiplégie à l’annonce des accusations portées contre lui, M. Oumar serait actuellement hospitalisé à Donka, situé en face du Camp Boiro.
La liste des personnalités compromises dans le complot n’est cependant pas définitive. En effet le président Sékou Touré a précisé que d’autres membres du gouvernement figuraient dans l’ « équipe subversive » constituée par M. Diallo Telli. Et que des révélations seraient faites ultérieurement. Ce qui est sûr, c’est que le cercle des amis politiques de M. Ismaël Touré, ministre , de l’Economie et des Finances et frère du président guinéen, se rétrécit de manière étrange. Dans la nouvelle charrette pour le Camp Boiro figurent nombre de ceux qui, jusqu’à une date récente, gravitaient autour de lui.
Parmi eux, le capitaine Lamine Kouyaté, commandant de la garnison de Kindia. Connu entre autres pour avoir procédé, en 1971, à l’arrestation du commandant Zoumanigui, il était, dans la longue liste des officiers d’ordonnance du président Sékou Touré, le seul qui fût encore en liberté. Cependant, ses « confessions » n’ont pas encore été radiodiffusées.

En attendant, il convient de remarquer qu’une fois de plus les accusés, usant d’un style désormais classique, reconnaissent tous être à l’origine de l’échec économique dont souffre la Guinée. Des justifications qui ne trompent personne, mais qui n’en constituent pas moins des aveux révélateurs quand on sait qui les « suggère ».
Jeune Afrique – No. 816 – 27 août 1976

La sale guerre de Sékou Touré contre les Peuls

Siradiou Diallo (1939-2003), rédacteur-en-chef, Jeune Afrique
Siradiou Diallo (1939-2003), rédacteur-en-chef, Jeune Afrique

Ce dossier est le premier d’une série publiée en 1976 par Jeune Afrique sur le complot monté et les accusations mensongères propagées par Sékou Touré, président de la république de Guinée, contre les Fulɓe ou Peuls, ethnie pluralitaire du pays. Je re-publie ces documents quarante-un après la tragédie qui emporta Telli Diallo et ses compagnons, tous faussement inculpés de complot contre l’Etat.  La rédaction de l’hebdomadaire — dirigée à l’époque par feu mon neveu Siradiou Diallo —passe au peigne fin et réfute les allégations du leader guinéen. A l’appui de son argumentation Jeune Afrique reproduit de larges extraits des propos incendiaires de Sékou Touré. J’invite les lecteurs à appliquer leur esprit critique sur ces passages. En particulier sa caricature de l’histoire du Fuuta-Jalon, et ses racontars sur la bataille de Poredaka et la fin de l’Almaami Bokar Biro en 1896. Car il s’agit là d’affabulations grossières et de calomnies indignes d’un chef d’Etat. Je compte apporter plus tard des corrections aux élucubrations du président. J’attire pour le moment l’attention sur son interprétation moralisatrice et péjorative de l’Histoire, concernant (a) la rivalité entre les cousins Sori Yillili et Bokar Biro et (b) les résultats du référendum de 1958. La lutte pour le pouvoir est une question d’intérêts et de rapports de forces. Ainsi, lorsqu’il se sentit en position de faiblesse, Daye Kaba, noble de Kankan, fit appel au lieutenant-colonel Archinard contre Samory en 1891. Ce fut le début de la fin pour l’Empereur du Mande … En rétrospective, Sori Yillili et Daye Kaba eurent tort  de pactiser avec les troupes de conquête françaises… Dans son délire anti-fuutanien Sékou Touré n’eut pas  l’honnêteté de rappeler la faillite identique des deux hommes.…  Et il eut l’arrogance de faire des remontrances et des reproches aux dirigeants et familles du Fuuta ! Alors que depuis 1954, il avait déjà fait empoisonner, fusiller, pendre, égorger, enterrer vivants et mourir de faim des dizaines de milliers de Guinéens. Alors que depuis 1958, sa politique ruineuse avait forcé plus deux millions de citoyens à s’exiler. En août 1976 il avait décidé d’assassiner Telli Diallo, qui — avec ses co-accusés, Dr. Alpha Oumar Barry, Alioune Dramé, lieutenant Alhassane Diallo, capitaine Lamine Kouyaté, etc. — mourra atrocement de privation totale d’eau et de nourriture (diète noire) au Camp Boiro au premier trimestre de 1977. Sékou détruisit physiquement Telli (voir photo plus bas). Mais le martyre du premier secrétaire général de l’OUA a gravé son nom et son palmarès au fronton lumineux de l’histoire de l’Afrique. Professeur-docteur Charles Diané témoigne que Sékou Touré  “guettait depuis toujours (un Telli), qui l’écrasait de sa culture, de son rayonnement et de son port : Telli Diallo, baptisé bien sûr éminence grise de ce nouveau complot. Celui dont l’arrestation avait motivé toute la mise en scène.”
En 2010 le candidat Alpha Condé ne manquait pas d’éloges pour Sékou Touré. Il alla jusqu’à dire qu’il reprendrait la Guinée là où le tyran l’avait laissée. D’une pierre deux coups. D’un côté, il snobbait ainsi le règne de Lansana Conté. De l’autre, il courtisait et flattait un électorat malinké pris — comme celui des trois autres régions naturelles — dans les filets du piège ethnique politicien. La ruse consista alors à se faire passer pour un héritier politique de Sékou Touré ! Je paraphraserai un proverbe bien connu : « Dis-moi qui tu imites, je te dirai qui tu es ! » Par démagogie électoraliste, M. Condé avait “oublié” ou “pardonné” sa condamnation à mort par contumace en 1971. Toutefois, après sa réélection en 2015, il jetta bas le masque. Tout en évitant de nommer ses cibles, Alpha Condé s’attaqua vicieusement “à certains” cadres de la Haute-Guinée. Dans un discours inflammatoire — à l’image de Sékou, son “idole” —, il dénonça leur duplicité et leur opportunisme. C’est exactement ainsi — en fait pire — que le “Responsable suprême de la révolution” renia, et souvent élimina, ceux qui l’avaient aidé à monter au pouvoir.…
Le texte complet des discours  de Sékou Touré est accessible à la bibliothèque de webGuinée.
Tierno Siradiou Bah

 Sékou Touré : “Je déclare la guerre aux Peuls”
Jeune Afrique, no. 827 du 12 novembre 1976, pp.30-35

Président Sékou Touré, 22 août 1976
Président Sékou Touré, Conakry, 22 août 1976

Table des matières

Le marxisme-tribalisme
Toute l’ethnie peule est coupable
De violents brassages de populations
Peuls : victimes et non agents du colonialisme
L’exil des Peuls
Discours anti-peuls prononcés par Sékou Touré : extraits

Le marxisme-tribalisme

Ce n’est pas la première fois que le président Sékou Touré part en guerre contre les Peuls en Guinée. En mai 1958 notamment, le secrétaire général du PDG (Parti démocratique de Guinée) n’avait pas hésité à dresser les chômeurs de Conakry, soutenus par des renforts du même genre recrutés à Freetown (Sierra Leone), contre ceux qu’il désignait alors du terme de saboteurs. Officiellement, il visait tous les militants du parti adverse, ceux du BAG (Bloc africain de Guinée). En fait, les commandos de tueurs, dirigés par le célèbre Momo Jo Soumah, s’en prenaient essentiellement aux Peuls. Motif ? Le leader du BAG, M. Barry Diawadou, appartenait à leur ethnie.
Le parti de M. Sékou Touré, solidement implanté en Basse-Guinée, n’avait jusqu’alors rencontré qu’un succès mitigé au Fouta-Djalon. L’origine sociale du leader du PDG, son style plébéien et ses méthodes directes avaient été à l’origine de sa popularité à Conakry et ailleurs ; ils constituaient autant de handicaps dans la société aristocratique, hiérarchisée, aux normes et aux manières feutrées, du Fouta-Djalon, du Moria (en Basse-Guinée) ou de Kankan (chef-lieu de la Haute-Guinée).

Conakry, 1968, de gauche à droite, Saifoulaye Diallo, ministre d'Etat, président Sékou Touré, Hadja Mafory Bangoura, ministre. La légende de la photo par Jeune Afrique dit : Pour le Malinké Sékou Touré, le portefeuille des Affaires sociales que détient le Peul Saifoulaye Diallo : une caution sans intérêt. (La Soussou Mafory Bangoura est à droite - T.S. Bah)
Conakry, 1968, de gauche à droite, Saifoulaye Diallo, ministre d’Etat, président Sékou Touré, Hadja Mafory Bangoura, ministre. La légende de la photo par Jeune Afrique dit : Pour le Malinké Sékou Touré, le portefeuille des Affaires sociales que détient le Peul Saifoulaye Diallo : une caution sans intérêt. (La Soussou Mafory Bangoura est à droite – T.S. Bah)

Note. — Le processus de  marginalisation de Saifoulaye (mon cousin maternel) par Sékou Touré fut graduel et inversement proportionnel au rôle politique pionnier et à l’importance centrale de celui-ci dans l’évolution du PDG.
François Mitterand (1962) évoque “La forte et intéressante personnalité de M. Saifoulaye Diallo, dont le rôle en Guinée est considérable…”
Sur place à Conakry, Pr. Bernard Charles (1963) s’interroge et se rend compte de l’autorité et du prestige du président Diallo. « Il prend rarement la parole, accorde peu d’interviews. Mais il est toujours présent. »
Ameillon (1964) souligne que “Le rôle principal dans (la) réforme (du parti) revint à Diallo Saifoulaye, grand Foula dégingandé, supérieurement intelligent, esprit froid et systématique. C’est lui qui avait le mieux assimilé l’enseignement politique, qu’ils avaient tous trois reçu dans la cellule” des Groupes d’études communistes, “créée à Conakry dans les années 1945-1946, par quelques instituteurs européens communistes,” dont Jean Suret-Canale.
De 1947 à 1951 Saifoulaye partagea les commandes du parti successivement avec Madeira Keita et Amara Soumah. Durant cette période Sékou Touré venait au quatrième rang dans la hiérarchie du leadership. En 1951, il usurpa le secrétariat général suite à la démission de Soumah et à l’affectation de Keita et Diallo au Dahomey (Bénin) et en Haute-Volta (Burkina Faso), respectivement. Saifoulaye retourna à Conakry en 1953.  Affaibli par la tuberculose, il continua néanmoins ses activités et réoccupa sa fonction antérieure de secrétaire politique du PDG. Mais, entretemps, les ambitions de Sékou avaient pris de l’envol, surtout grâce au financement  d’Houphouët-Boigny, président du RDA, et à l’appui de Bernard-Cornut Gentille, gouverneur général de l’Afrique occidentale française, basé à Dakar. Il n’empêche. L’ascendant de Saifoulaye sur les cadres du parti demeura intact.
R. W. Johnson (1970) note : « Throughout the PDG Saifoulaye Diallo was widely regarded as a more “intellectual” leader than Touré and of greater moral stature. Indeed, there were persistent rumours of a putsch to replace Touré with Saifoulaye Diallo at the head of the PDG, rumours which never came to anything because Saifoulaye Diallo was apparently unwilling to involve himself in such a move. »…
Saifoulaye cumula les fonctions de secrétaire politique et de président de l’Assemblée, territoriale d’abord, de 1957 à 1958, puis nationale, de 1958 à 1963. Le bicéphalisme battit son plein à la tête de l’Etat durant les premières années de l’indépendance. Les portraits des deux hommes décoraient les bureaux et les lieux publics. Et la presse domestique et nationale couvrait les présidents Touré et Diallo. Toutefois, Ibrahima Baba Kaké (1987) souligne qu’au séminaire des cadres tenu à Foulaya, Kindia, en  1962, une majorité simple se prononça en faveur de l’élection de Saifoulaye comme secrétaire général. On demanda à Sékou Touré de se consacrer seulement à la présidence de la république. Mais Saifoulaye déclina et se désista en faveur de Sékou Touré. Cet incident dramatique au plus haut échelon du parti raviva la rivalité qui avait toujours existé entre les deux hommes. La réaction de Sékou fut prompte. Dès janvier 1963 il parvint à supprimer le poste de secrétaire politique, qui faisait de Saifoulaye le numéro 2 officiel du parti. Et il l’enleva de l’Assemblée nationale en le nommant ministre d’Etat. Le parlement était, certes, une simple chambre à échos des décisions du Bureau politique national — dont Saifoulaye était la cheville ouvrière. Mais, en raison de sa stature historique et de son influence réelle, la présence de ‘Saifon’ à la tête de la branche législative constituait en même temps, de jure et de facto, un contrepoids au pouvoir exécutif, exercé par Sékou Touré.…
Si en 1976 le complot peul visait Telli Diallo au premier chef, Sékou Touré n’avait en rien oublié Saifoulaye, son camarade, alter ego et adversaire de toujours. Il avait commencé à persécuter et à humilier cet arrière-petit fils du grand Shayku Umaru Rafiyu Daara-Labe Barry. Déjà en 1971, Sékou avait décapité et décimé les rangs de la famille de Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan, grand-oncle maternel de Saifoulaye.  D’abord formé par son père, Tierno Mamadou, Tierno Aliyyu eut ensuite pour maîtres Tierno Abdourahmane Sombili Diallo et Shayku Umaru Rafiyu. Ils lui transmirent tour à tour le wird tijaniyya.
En 1976 la haine de Sékou Touré décupla. Il enferma au Camp Boiro de nombreux parents et alliés de Saifoulaye : Hadja Kadidiatou Bobo Diallo, soeur cadette, Elhadj Amadou Lariya, oncle, Abdou Bangoura, chauffeur de longue date, etc.… Saifoulaye avait conclu à la faillite irrémédiable du régime qu’il avait tant contribué à ériger.
Le 28 août 1977, au lendemain de la marche des femmes révoltées, il fit ce constat en privé dans son bureau. C’était devant des parents visiteurs, deux professeurs à la Faculté des sciences sociales de l’Institut Polytechnique de Conakry, en l’occurrence Bailo Teliwel Diallo (économiste) et moi-même (linguiste). Amer et impuissant, il admit : « Le pouvoir avait été culbuté par la rue hier. Il était devenu vacant.… Ce n’est pas ce que le PDG avait promis au peuple ! »

Lire André Lewin “La marche des femmes du marché rappelle à Sékou Touré les dures réalités de la vie quotidienne des Guinéens.” – T.S. Bah

“Toute l’ethnie est coupable”

Les actions violentes organisées par le PDG et qui devaient se traduire par plusieurs centaines de morts froidement abattus dans les rues de Conakry visaient un double but : d’une part, intimider les dirigeants du BAG et saper le moral de leurs troupes ; d’autre part, donner un pouvoir sans partage à M. Sékou Touré. En mettant fin aux rivalités politiques de l’ère coloniale, le référendum du 28 septembre 1958 scellait du même coup l’unité nationale autour du president guinéen. Depuis, avec le creuset du parti unique où se fondaient tous les particularismes sociaux et régionaux, les relents tribalistes semblaient s’estomper au profit de l’impératif unitaire.
Aux yeux des Guinéens, l’arrestation et la liquidation physique de tous les anciens leaders peuls ainsi que d’un grand nombre d’intellectuels de la même ethnie ne pouvaient être considérées comme une entreprise d’essence tribale. D’autant que chaque vague d’arrestations emportait des ressortissants d’autres ethnies: soussous, malinkés, tomas, guerzés, etc. Tout au plus pouvait-on noter une forte proportion de Peuls dans chacune des charrettes empruntant le chemin du camp Boiro. Mais cette ethnie représentant à elle seule plus des deux cinquièmes des habitants du pays, avec un rapport encore plus élevé parmi les intellectuels, n’était-il pas logique que la fraction la plus nombreuse de la population soit également la plus représentée en prison ? En outre, comment soupçonner le président guinéen, auréolé du fameux non de septembre 1958 et qui affiche un progressisme militant, de menées tribalistes ? A l’intérieur et, à plus forte raison, à l’extérieur de la Guinée, il présentait, au contraire, le visage charismatique d’un leader entièrement tendu vers la réalisation d’objectifs supranationaux, pour ne pas dire universels. Bref, l’opinion semblait dominée par un syllogisme qui s’articule ainsi : Sékou Touré est révolutionnaire et anti-impérialiste ; la révolution et l’antiimpérialisme sont incompatibles avec le tribalisme ; donc, Sékou Touré ne peut pas être accusé de tribalisme.
Seulement voilà ; aujourd’hui, le président ne s’en prend plus à tel ou tel « agent du colonialisme » et à la « cinquième colonne » comme il en avait coutume. Il déclare ouvertement la guerre à une communauté considérée globalement. A supposer que M. Diallo Telli soit coupable des crimes qui lui sont reprochés, pourquoi étendre sa culpabilité à l’ensemble de son ethnie ? Comment concilier en tout cas le concept de responsabilité collective avec les principes révolutionnaires et généreux dont se réclame le président ? Comment le marxisme-léninisme peut-il s’accommoder de la guerre ethnique ? Car, cette fois, il s’agit bel et bien d’une guerre dirigée contre les Peuls. Entreprise dangereuse s’il en fut puisqu’elle met en cause l’un des piliers de l’Etat : l’unité nationale.
Les dirigeants africains sont généralement si conscients de ce danger qu’ils ne se hasardent pas sur ce terrain marécageux.
L’attitude du président Sékou Touré paraît sans précédent. Alors que tous ses homologues s’efforcent de rassembler les diverses ethnies composant leurs pays respectifs et, par là même, de consolider les bases de leurs nouveaux Etats, comment a-t-il été amené à donner dans le tribalisme, au risque de ruiner l’essentiel de l’oeuvre unificatrice de son parti et de s’aliéner bien des sympathies à l’étranger ? Toujours est-il que sa déclaration de guerre aux Peuls se fonde sur trois arguments. Ils sont :

  • des étrangers
  • des suppôts du colonialisme
  • ils déshonorent leur pays en choisissant le chemin de l’exil.

Pour ce qui est du premier point. les Peuls de Guinée sont arrivés au Fouta-Djalon par petits groupes à partir du 10è siècle, sinon avant. Les vagues les plus importantes se sont échelonnées entre le XVe et le XVIe siècle. A l’issue d’une courte guerre avec les autochtones, en l’occurreoce les Dialounkés, les nouveaux venus conquirent le pays, réduisant ceux-ci en esclavage.

Mme Kadidiatou et M. Telli Diallo, secrétaire général de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA), devenue l'Union Africaine, au siège de l'organisation. Addis-Abeba, 1966
Mme Kadidiatou et M. Telli Diallo, secrétaire général de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), devenue l’Union Africaine, au siège de l’organisation. Addis-Abeba, 1966

De violents brassages de populations

L’histoire universelle fourmille d’exemples analogues. En Afrique, rares sont les peuples qui n’ont jamais été impliqués dans un courant migratoire. En Guinée, qu’il s’agisse des Malinkés ou des Soussous et même de certains peuples de la région forestière, tous ont dû en bousculer d’autres, à un moment de leur histoire, pour s’installer. Dialounkés, Bagas, Landoumas, Tomas, Guerzés et quelques autres sont peut-être les seuls « vrais » autochtones. Et encore.
Au demeurant, le président Sékou Touré est fui-même issu d’une famille venue à une date relativement récente du Mali. Seul son père, Alpha Touré, est né en Guinée ; son grand-père était un Dioula natif de Kayes (Mali), fixé par la suite à Siguiri, puis à Faranah, au gré des vicissitudes de son petit commerce. Les Guinéem ne l’on cependant jamais considéré comme un étranger, même lorsqu’il était l’objet, à l’époque coloniale, des campagnes les plus violentes.
Du reste, sous l’effet conjugué des courants migratoires et des guerres précoloniales, les brassages de populations sont tels, en Afrique de l’Ouest. notamment dans la zone soudano-sahélienne, qu’il faudrait beaucoup de prétention — ou d’ignorance — pour affirmer qu’un peuple occupe encore sa terre d’origine et qu’il n’en a pas bougé.
S’agissant du comportement des Peuls — ou plus exactement de leurs chefs — sous le colonialisme, en Guinée comme ailleurs, l’administration s’est toujours accommodée de la féodalité ou l’a utilisée à ses propres fins. Ce qui est curieux, c’est que le président Sékou Touré, qui gouverne le pays en maître absolu depuis bientôt vingt ans, ne s’en aperçoive qu’aujourd’hui. Et, surtout, qu’il mette ce fait historique à profit pour engager une guerre tribale.

L'aveu de Telli Diallo sous la torture
L’aveu de Telli Diallo sous la torture

Peuls, victimes et non agents du colonialisme

Si des chefs féodaux se sont autrefois compromis, on ne voit aucune raison de s’en prendre aujourd’hui à leurs anciens sujets. Dans la logique de M. Sékou Touré, ces derniers n’étaient-ils pas, dans leur écrasante majorité, des victimes et non des agents du système féodal d’abord, du colonialisme ensuite ? Alors, en dernière analyse, ne sont-ils pas des alliés objectifs des révolutionnaires ? Mais non, le président guinéen rend les Peuls collectivement responsables de tous les maux passés et présents du pays et entend les exterminer en tant que “classe”. Il semble bien qu’on ait affaire à une variété tribale du marxisme !
A entendre le chef de l’Etat guinéen, l’observateur non averti serait tenté de croire qu’au référendum du 28 septembre 1958 le Fouta-Djalon a voté d’un bloc en faveur du oui. La réalité est tout autre. Sur les vingt-six cercles administratifs (préfectures) que comptait la Guinée de l’époque, aucun n’avait donné une majorité de oui. Que ce soit au Fouta-Djalon ou dans les autres régions. C’est à Labé qu’il y eut le plus de votes positifs (27 000 oui sur 113 349 inscrits). Par contre, avec 455 bulletins, Mamou, deuxième ville du Fouta-Djalon, fournit moins de oui que Conakry (991), Kankan (693)et N’Zérékoré (2 158), situées respectivement en Basse-Guinée, en Haute-Guinée et en Guinée forestière.
Si, à l’étranger, les résultats de ce scrutin historique furent considérés comme une preuve de maturité politique des Guinéens, dans le pays nul ne put s’y tromper : le triomphe du non découlait plus de la volonté des dirigeants du PDG et des partis d’opposition, appuyés par les jeunes, les syndicats et les étudiants, que d’une détermination claire des masses paysannes et urbaines en faveur de l’indépendance. En réalité, les électeurs ne purent exprimer leurs suffrages que dans de très rares bureaux de vote. En général, on se contenta de remplir les procès-verbaux sans prendre la peine d’ouvrir les bureaux. Ces vérités sont connues des Guinéens. Et si l’on évite de les rappeler à Conakry, c’est parce qu’elles risquent de ternir la légende tissée autour du non.

L’exil des Peuls

Nous en venons au troisième grief invoqué par le président guinéen contre les Peuls. Considérer l’exil volontaire comme déshonorant pourrait se défendre. Encore faut-il préciser que les émigrants se recrutent dans toutes les ethnies et couches sociales. Chez les Malinkés, les Peuls, les Soussous, les Tomas, les Guerzés, etc., chacun choisit le pays étranger le plus proche de sa région. Les Peuls, plus nombreux dans le pays comme à l’extérieur, vont au Sénégal, en Sierra Leone et en Guinée-Bissau ; les Malinkés au Mali et en Côte d’Ivoire, etc. Traditionnellement, il s’agissait de courts séjours (le « navétanat » ). Après avoir travaillé au Sénégal le temps nécessaire à la constitution d’un modeste pécule, les Peuls ne manquaient pas de rentrer chez eux pour se marier et se fixer dans leur village. Ayant ordonné à l’armée et à la milice de tirer à vue sur ceux qui franchissent, dans les deux sens, la frontière sénégalo-guinéenne, le président Sékou Touré ne peut s’étonner que les Peuls soient restés si nombreux dans les pays voisins.
La présence d’émigrés chaque jour plus nombreux à l’étranger témoigne d’un échec gênant pour le président. Faute de développer l’économie guinéenne, de créer des emplois et de garantir la sécurité des citoyens, il est évident qu’aucune mesure administrative ne saura mette un terme à la fuite des bras et des cerveaux.
Voici donc le président Sékou Touré engageant la guerre non plus contre une « cinquième colonne » plus ou moins diffuse, mais contre les Peuls en chair et en os. Les extraits que nous publions du discours à peine croyable qu’il a prononcé au mois d’août 1976 ne laissent aucun doute à ce sujet. Ils contiennent des appels au meurtre répétés. Heureusement, il ne semble pas que, plus de deux mois après, ces appels aient été entendus par les autres ethnies.

Extraits des discours anti-peuls prononcés par Sékou Touré en août 1976

« Nous parlons de Révolution et nous faisons la Révolution. Mais il faut admettre et comprendre que tous les hommes et toutes les femmes habitant un pays ne constituent pas forcément le peuple de ce pays (…).
A la naissance du Parti démocratique de Guinée (PDG), le Fouta était menacé tragiquement, menacé de nombreux travers sociaux. Nous avions visité cette province guinéenne de long en large et nous nous étions aperçu que l’alcoolisme menaçait réellement la population du Fouta, y compris les marabouts qui remplissaient leurs bouilloires de bière ou de vin. Ne parlons pas des jeunes et encore moins des intellectuels : consommer l’alcool était devenu, alors, le critère de l’évolution.
C’est le Parti démocratique de Guinée qui a mis fin à ce mal, qui l’a dénoncé sans pitié.
C’est également le Parti démocratique de Guinée qui, sans arriver à la détruire, a beaucoup atténué la débauche dans le Fouta.
C’est le Parti démocratique de Guinée qui a dénoncé le vol, devenu alors chose courante. A Conakry, à cette époque, lorsque dix voleurs se trouvaient devant un commissaire ou devant un tribunal, l’on comptait au moins huit ressortissants de la Moyenne-Guinée. C’est un fait vécu et vous pouvez consulter la statistique des condamnés pour vol. (…) »

Le navétanat

« Le navétanat, cette forme d’exode rural, a toujours été combattu par le Parti démocratique de Guinée ; mais sur ce point, il faut l’avouer, le Parti démocratique de Guinée a échoué. En effet, la première tentative de mettre définitivement fin au navétanat avait consisté, dès les premières heures de l’indépendance, à débloquer une somme de 100 millions de francs pour installer alors, dans la zone de Youkounkoun, Saréboïdo et Koundara, 10 000 travailleurs peuls. Nous avions alors mis à leur disposition des vêtements, des outils de travail, des denrées alimentaires et les semences pour toute la période agricole en leur disant : “Au lieu d’aller au Sénégal humilier la nation, voilà ce que le peuple de Guinée met gratuitement à votre disposition pour valoriser votre sol.”
Malgré cela, le navétanat n’a pas cessé pour autant et d’aucuns, bien au contraire, disaient : “Laissez ces gens, ce sont des maudits !” Nous avions alors répondu : “ Non ! On ne naît pas maudit. Aucun homme n’est maudit à sa naissance. Il faut continuer la lutte, connaître les causes déterminantes d’une telle attitude illogique et amener l’homme à un réflexe correspondant à sa dignité, à son progrès et au bonheur de son peuple. Cette lutte, le Parti démocratique de Guinée entend la mener jusqu’à la victoire totale. Il faut sauver le voleur, la prostituée, l’alcoolique, le navétane peuls, c’est un devoir qui sera assumé ! »

Sékou Touré accuse le Fouta de tous les maux

« La situation particulière du Fouta pose donc des devoirs à la Révolution. Et ces devoirs, nous devons en être conscients. Mais qu’est-ce qui a desservi la prise de conscience générale des populations de la Moyenne-Guinée ? C’est l’attitude opportuniste de la plupart de ses cadres intellectuels ! (…)
Du temps de la colonisation, ils avaient démissionné du camp de la lutte ; car ils se comptaient au bout des doigts, les Peuls, jeunes ou vieux intellectuels, qui militaient ardemment dans les rangs du Parti démocratique de Guinée. Et, très souvent, ceux qui venaient au parti étaient bannis de leur famille, isolés de leurs collègues originaires du Fouta, parce que considérés comme étant à la remorque des “étrangers”. L’étranger, c’était le Soussou, le Malinké, le Forestier, les camarades des autres régions de la Guinée, tandis que l’on faisait très bon ménage avec le colonisateur. L’on s’acoquinait avec le colon blanc et l’on se prostituait avec lui.
L’on a inculqué au Peul l’idée qu’il n’est pas noir et certains vont jusqu’à la recherche de leur origine en Somalie, en Ethiopie ou ailleurs et refusent de vivre leur temps, leur espace et de comprendre leur peuple. Cet esprit raciste a eu une influence néfaste sur beaucoup d’intellectuels. Mais quelle en était la réalité ? C’est que, intellectuels qu’ils étaient, ils n’étaient pas avec les masses populaires, lesquelles étaient abandonnées à elles-mêmes. Ils cherchaient plutôt, de manière opportuniste, à vivre en bons termes avec les chefs de village et de canton, avec le régime colonial et certains d’entre eux n’ont obtenu de grands diplômes qu’au prix de leur obséquiosité.
Pour nous, le nom ne fait pas l’homme. Et nous affirmons qu’est bien petit d’esprit celui qui veut que les valeurs de son père, de son grand-père lui soient reconnues. L’homme intelligent est celui qui sait qu’il n’y a de valeur, de réelle valeur, que celle engendrée par le mérite de l’homme. (…)
Quand un homme, comme le faisait le raciste intellectuel peul, se vante d’être intelligent, c’est qu’il est tout simplement bête. Quand un homme se vante d’être un cadre, c’est qu’il n’a jamais été un véritable cadre. Quand un homme se vante du grand nombre de sa famille ou de son ethnie, c’est qu’il manque alors la vraie qualité à ce groupe-là. Car, en effet, le nombre, pour avoir quelque valeur, doit être à la dimension de la valeur sociale. (…)
Nous disons donc que toutes les régions de la Moyenne-Guinée doivent vivre désormais l’atmosphère de la Révolution populaire et démocratique. En plus de la force de nos arguments que partagent les intellectuels militants honnêtes de la Moyenne-Guinée, nous utiliserons la force brutale contre ceux qui ont des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre. Ils sauront qu’on n’a jamais eu peur d’eux, qu’on les respectait, mais que, comme ils n’aiment pas le respect, nous leur présenterons ce qu’ils aiment, ta force brutale ! »

“Un esprit raciste très néfaste”

Puisque c’est le racisme qui est utilisé pour mettre le pays à la disposition de l’impérialisme néo-colonialiste, nous devons tout faire pour le déraciner. Nous ne prions plus personne, nous nous imposons ; cela est clair ! Ceux qui croient que les responsables du PDG ont peur n’ont rien compris à l’histoire. La peur réelle qui nous étreint, la peur que nous avons partout, c’est la peur d’avoir peur ! Et c’est pourquoi l’adversité des racistes, nous la recherchons désormais. Nous voulons, partout. croiser le fer avec eux ! (…)
Aujourd’hui, au lieu de les prévenir que demain leur donnera tort, nous leur indiquons qu’aujourd’hui même ils ont tort ! (…)
Le peuple suit l’attitude raciste de certains cadres qui, une fois à la tête d’une société, d’une entreprise, d’un service, ne recrutent que les seuls Peuls.
S’agit-il d’avancement ou de mutation, c’est la même couleur raciste qui détermine les attitudes. Quand il s’agit de mettre à la retraite, il suffit d’observer ; on trie sérieusement pour que ceux considérés comme parents puissent encore rester en service ; alors, on alignera le nom des autres qui doivent être mis à la retraite.
Et quand les cadres peuls sont nombreux dans un service, c’est tout de suite la paralysie totale. Nous le disons en vous donnant un exemple que vous connaissez bien parce que vous le vivez.
Si nous nous vantons d’avoir formé beaucoup d’ingénieurs des travaux publics, prenez la liste et vous verrez que ce sont nos frères Peuls qui sont les plus nombreux. Mais regardez, à Conakry même, quel est l’état des routes. Les choses sont claires !
Une tactique était adoptée par la plupart d’entre eux : sur le plan verbal, il faut être révolutionnaire au maximum, il faut faire les plus longs rapports, faire usage des propos les plus flatteurs, mais, dans l’action concrète, l’on reste assis et l’on sabote tout (…)
Certains professeurs Peuls, à l’heure de la Révolution culturelle socialiste, regardent le nom de l’élève avant de donner la note que mérite sa race. Nous nous excusons auprès des Peuls honnêtes qui pourraient penser à une exagération. Mais tout ce que nous disons, nous en avons les preuves. Et si vous les voulez, nous vous les fournirons à tout moment. Nous ne nous livrerons jamais à la démagogie, au mensonge, car si l’homme ne peut pas payer, Dieu, lui, paiera si nous ne disons pas la vérité ! Certains notent en fonction de la race ; et même les cours sont sabotés. Pendant ce temps, l’on dit à ses parents peuls : “Venez à la maison !” Et là on leur donne un complément de formation. Certains professeurs vont jusqu’à refuser à des étudiants non-peuls le prêt de livres précieux pour les réserver aux seuls étudiants de leur race.
Ces pratiques sont connues et ont cours même à l’Institut polytechnique ; des étudiants sont venus nous en donner des preuves irréfutables. (…) »

“Plus de bourses à l’étranger pour les étudiants Peuls”

« Comme nous l’avons dit, de longues années durant, la Guinée a subi la dictature raciste peule dans l’attribution de bourses d’enseignement supérieur à l’extérieur. Nous trouvions cela normal, pensant que c’étaient, malgré tout, des jeunes du pays qui, fussent-ils de la même famille, à l’heure de la Révolution auraient servi Je peuple avec dévouement. Mais nous constatons aujourd’hui le contraire. Notre regret est d’avoir tant laissé faire.
Et nous savons aussi que 360 anciens étudiants guinéens devenus médecins, pharmaciens, professeurs, comptables, électroniciens, administrateurs, ingénieurs, économistes, pilotes, etc., ont refusé de rejoindre la patrie. Ils sont en France, aux Etats-Unis, en Allemagne fédérale, en Suisse, au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Gabon, au Zaïre et ne ces-sent de baver à longueur de journée sur le peuple de Guinée qui a financé leurs études. Ils entourent le régime de haine et méprisent le peuple de Guinée. Ils le calomnient à longueur de journée.
Et quand bien même le Français, l’Américain, l’Allemand, l’Ivoirien, le Zaïrois, le Sénégalais ou des citoyens d’autres pays essaient de dire la vérité sur la Guinée, ils les traitent de propagandistes de M. Sékou Touré, alléguant qu’eux seuls disent la vérité et ceux-là sont dans l’erreur. Lisez dans le journal Jeune Afrique les articles sous leur plume et vous verrez que, tous les jours, des mensonges ignominieux sont diffusés.
Aussi, nous vous posons la question : puisque, dans plusieurs familles peules, le pays a attribué des bourses à un, deux, trois, voire quatre de leurs enfants qui, au terme de leurs études, ont trahi la nation pour se réfugier ailleurs et combattre le régime guinéen, devons-nous continuer à leur accorder des bourses ?

Réponse unanime de l’assistance : non !

Cependant, pour l’extérieur, il ne sera plus attribué de bourses aux Peuls aussi longtemps que ceux restés à l’extérieur n’auront pas rejoint la patrie.

(Applaudissements enthousiastes et prolongés de rassistance.)

Alors, nous proclamons sans détour : racisme = racisme. Et pour l’illustrer, nous vous rappelons ce proverbe africain qui dit : “Lorsque vous dansez avec un aveugle, de temps en temps piétinez-le pour qu’il sache qu’il n’est pas seul !”
Ainsi nous réaffirmons notre position qu’en Guinée, et jusqu’à la fin de l’Université, tous les camarades sont à égalité : peuls, soussous, malinkés, guerzés, kissiens, tomas, bassaris, koniaguis, etc. (…)

“Un roi trahi par les Peuls du Fouta”

Ce sont ces traîtres qui induisent toujours en erreur les autres peuples, les peuples d’Afrique, les peuples européens, les peuples américains, quand il s’agit d’apprécier la situation guinéenne. Ils font plus de mal à la Guinée que l’impérialisme et le colonialisme, parce que, se réclamant de la Guinée, ils donnent un semblant d’authenticité à leurs mensonges flagrants. (…)
Or, intellectuels Peuls, relisez la conférence d’octobre 1975 à Labé ! D’entrée de jeu, nous avons déclaré que la trahison ne paie pas et avons ajouté : “Prenons en témoignage les vieilles générations de Labé et du Fouta. Tous ceux qui connaissent véritablement l’histoire de notre ville de Labé se rappelleront aussitôt la fin tragique qui a été celle d’Alpha Gassimou Diallo, cet homme honnête, instruit, d’attitude noble, honteusement trahi.”
Nous avons ·encore pris Labé en témoignage pour inviter ses habitants à faire l’inventaire des familles, de toutes les vieilles familles de Labé qui avaient trempé dans cette trahison. Ils constateront qu’elles sont toutes en train de s’éteindre, car Dieu paie toujours les traîtres avec ce qu’ils méritent. (…)
Et maintenant, nous posons la question : qui était le grand résistant dont on n’a jamais assez parlé, qui appartenait à la famille la plus représentative du patriotisme guinéen et peul, l’incarnation de la farouche volonté de liberté, de dignité et de progrès ?· Eb bien, c’était l’almamy Bokar Biro Barry de Timbo (Mamou) qui fut roi du Fouta. Les famille Sorya et Alphaya alternaient tous les deux ans au trône du Fouta. Le roi Bokar Biro Barry appartenait au clan Sorya et résidait à Timbo, capitale de la fédération du Fouta.
Ce fut lors de la grande bataille, désormais historique, de Porédaka (village natal de Diallo Telli) que l’almamy Bokar Biro fut victime de la défection traîtresse de la province de Labé, d’une part, et de l’action désorganisatrice d’une cinquième colonne intérieure constituée par des rivaux d’autre part. Ce fut cette cinquième colonne intérieure qui organisa la destruction de la poudrière de Porédaka. C’était un frère ennemi du clan Sorya, du nom de Sory Yillili, qui fut l’âme de cette trahison. Ainsi, l’almamy Bokar Biro Barry avait été trahi, ignoblement trahi. Et trahi encore au Fouta, par les Peuls, alors que ses alliances avec les Soussous, les Malinkés, les Djallonkés avaient été respectées par ces ethnies. Les familles peules avaient trahi l’almamy du Fouta et l’avaient livré ·à l’ennemi commun de l’Afrique, le colonialisme français.

“Les fils aussi félons que leurs pères”

La trahison, encore une fois, ne paie pas. Et ceux qui avaient trahi Alpha Yaya, Gassimou Diallo, ceux qui avaient trahi Bokar Biro Barry ne peuvent pas avoir des enfants ayant une conduite de dignité si ceux-ci ne se confient pas au PDG, l’organisation révolutionnaire capable d’extirper de leur être, jusqu’à la racine, la félonie de leurs pères, car il y a une continuité historique qui marque d’une tare et d’un sceau indélébilos la personne et la. vie des individus. (…) Ceux qui avaient trahi Bokar Biro Barry ont aussi trahi Alpha Yaya, et par trois fois ; vous le savez vous-mêmes. Le roi du Wassoulou, le roi de Boké, le roi de Macenta, eux, n’ont pas été trahis par les leurs. Pour les vaincre, eux, il y a eu seulement la supériorité des armes ile destruction utilisées par les colons. Mais, au Fouta, toutes les défaites de l’empire du Fouta relevèrent de la. trahison des Peuls à l’endroit de leur propre Etat. C’est pourquoi, aujourd’hui, nous aurions été à l’aise si nous nous appelions Amadou Sékou Barry ou Amadou Sékou Diallo pour dire toute la vérité et nous faire comprendre par nos frères peuls. Mais disons-nous la vérité. Il faut que la trahison soit extirpée et bannie définitivement du comportement du Peul. (…)
Si, aujourd’hui, la Guinée ne peut s’entendre ni avec la Côte d’Ivoire ni avec le Sénégal, la responsabilité principale en incombe vraiment à qui ? A eux seuls, cadres Peuls ! Mais soyez sûrs que lorsque le peuple ivoirien, le peuple sénégalais accéderont à la liberté, ils écraseront et conduiront à leurs tombeaux tous les cadres racistes Peuls qui habitent Abidjan ou Dakar.

“Peuls, racistes forcenés sans patrie”

Ce sont eux également qui induisent toujours en erreur les gouvernements français, américain, allemand. Tous ces gouvernements désireux de traiter avec la Guinée sont intoxiqués par leurs informations mensongères, débitées à longueur de journée à la seule fin de décourager ces pays dans leurs intentions louables vis-à-vis du peuple guinéen.
Ils sont sans patrie, ces racistes Peuls forcenés, parce qu’ils se disent ne pas être des noirs. Ils sont encore et toujours à la recherche de leur patrie. Ils ne peuvent plus avoir de patrie parce qu’ils n’ont pas une ligne de conduite exigeant l’accomplissement de devoirs sacrés. Aliénés qu’ils sont, ils ne pensent qu’à l’argent, et pour eux. (…)
Que ceux qui sont restés toujours fidèles au régime veuillent nous excuser, mais puisqu’il s’agit de parler d’une collectivité, nous déplorons que, pour le cas précis, l’élément dominant soit constitué de racistes.
Aussi faut·il souligner qu’au référendum du 28 septembre 1958, quand toute la Guinée brandissait le bulletin non pour l’indépendance et la dignité, c’était encore le Fouta qui brandissait le oui pour signifier honteusement : “Nous voulons rester soumis au colonialisme !” Ils ne voulaient pas de l’indépendance, ces Peuls, et ils ont humilié notre peuple avec un vote massif de oui. Au lieu d’en avoir honte, ils veulent encore détruire notre indépendence. Cela ne se fera plus jamais. Et s’il faut que toute la Guinée se mette encore debout, couteaux, marteaux et fusils en main pour les supprimer, les amener au tombeau et les ensevelir, la Guinée assumera ses responsabilités. C’est la déclaration de guerre. Ils veulent d’une guerre raciale ? Eh bien ! nous, nous sommes prêts ; quant à nous, nous sommes d’accord et nous les anéantirons immédiatement non par une guerre raciale, mais par une guerre révolutionnaire radicale.

Nous allons donc passer à l’offensive et utiliser l’anne de la fermeté révolutionnaire et nous sommes convaincus que les cadres Peuls révolutionnaires, les cadres Peuls militants sincères, assumeront, au sein. du parti, leurs responsabilités pour détruire tous les peuls racistes afin que la Guinée vive enfin dans la paix. C’est pourquoi chaque cadre doit se définir, non pas par rapport à tous les militants, mais par rapport à la collectivité peule qui a été induite en erreur, ou alors se démettre et démissionner du parti-Etat. Chaque cadre du parti-Etat doit s’engager à détruire le racisme ou alors qu’il se dévoile comme un parfait raciste, ennemi du progrès guinéen. (…)

Nous répétons que si le Fouta n’a pas été libéré le 28 septembre 1958, désormais il sera libéré par la Révolution. Pour ceux qui sont à l’extérieur, nous n’avions pas voulu jusqu’ici les liquider, mais nous allons le faire désormais pour que notre peuple vive en paix et poursuive sa Révolution.

“Pour que continue la Révolution”

Camarades, il faut donc être vjgilants : au niveau des pouvoirs révolutionnaires locaux (PRL), surveillez tous les comportements. Dons les services, sociétés, entreprises, restez attentifs. Tout le pouvoir est au peuple.
Quiconque violera désormais les consignes de l’honnêteté sociale, de la justice sociale en se livrant à des manifestations racistes, vous avez le pouvoir, camarades militants, de l’égorger sur place et nous en assumons la responsabilité devant le peuple de Guinée.
Dans les PRL, c’est souvent à l’occasion des baptêmes, des mariages, des cérémonies coutumières qu’ils se regroupent pour se passer les mots d’ordre de destruction de la Révolution. Désormais, aucune manifestation de ce genre ne doit se faire, dans un PRL, que sous la présidence du maire ou d’un membre du bureau du PRL.
Un autre fait que vous avez dû observer et qui est à l’honneur de la femme Peule, c’est qu’elle épousera volontiers le Soussou, le Malinké, le Forestier, mais par contre rarement l’homme Peul épousera une Soussou, une Malinké, une Forestière ! Est-ce vrai ou faux ?

(Réponse unanime de l’assistance : c’est vrai !)

Cette attitude constitue-t-elle du racisme oui ou non ?

(Réponse unanime : oui, c’est du racisme !)

— Alors, camarades, faites confiance à la Révolution qui écrasera tous les racistes ! (…)
Nous ajoutons que vendredi prochain (27 août), dans Jes mosquées de chaque PRL, la Fatiha sera récitée collectivement pour maudire les racistes et les conduire à l’échec retentissant, pour maudire ceux qui les soutiennent en Côte d’Ivoire, au Sénégal et dans le monde afin qu’ils aient toujours honte et que la Révolution guinéenne, au sein de la communauté progressiste, ne connaisse que le triomphe et la victoire.

Justice : interminable délai, insupportable déni

FIDH/OGDH. Guinee, justice en attente-justiceSous le titre “En attente de justice” un nouveau site web marque le 7è anniversaire du massacre du 28 septembre 2009. Il est conjointement publié par la Fédération internationale des Droits de l’Homme (FIDH) et l’Organisation guinéenne des Droits de l’Homme (OGDH). Toutefois, le titre me paraît inadéquat dans la mesure où il suggère l’éventualité et la possibilité de la tenue en Guinée d’un (ou plusieurs) procès pour juger les violations et crimes endémiques des droits de l’homme dans le pays. J’aurais choisi plutôt l’appellation suivante :  « Justice en Guinée : délai interminable, déni insupportable » Car il ne s’agit pas seulement d’une attente passive de la part des victimes. Non, la Guinée est confrontée à un délai imposé et à un déni criminel de justice, depuis le 28 septembre 1958. Une date célèbre, certes, mais ternie et salie désormais par les évènements de 2009.

Financé par la Délégation de l’Union européenne en République de Guinée, le contenu du site présente :

  • Une trentaine de témoignages et photos de victimes de la répression politique en Guinée, de 1970 à 2009
  • La présentation du site
  • Des déclarations de la part de l’OGDH et de la procureure de la  Cour pénale internationale (CPI), Fatou Bensouda
  • Une “interview croisée” de Souhayr Belhassen, présidente d’honneur de la FIDH et Asmaou Diallo, présidente de l’Association des victimes, parents et amis du 28 septembre 2009 (AVIPA).

Ce acte relève de la mission et des objectifs du bailleur européen et des  organisations guinéennes bénéficiaires du financement, à savoir la quête de la justice. On sait que celle-ci est le terreau de la démocratie, qui, à son tour, sert de ferment et d’éperon du développement. Malheureusement, pour louable que soit le but visé, les lacunes et la confusion affectent la dimension et la qualité du projet.

Couverture insuffisante

L’album photographique ne comporte que trente photos, dont une anonyme. Or des centaines de personnes périrent aux mains de la soldatesque du capitaine Moussa Dadis Camara et du soi-disant Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD). Davantage d’efforts de recherche et de contacts auraient dû être déployés pour couvrir au moins les 157 morts officiellement reconnues par le CNDD et la communauté internationale.

Confusion d’époques et de “complots”

Les trente témoignages mettent dans le même sac  des périodes différentes et actes distants de répression et de tueries. Ainsi, le rapport fait un mélange entre les victimes des dictatures successives de Sékou Touré (1958-1984), Lansana Conté (1984-2008)et Moussa Dadis Camara (2008-2009). L’album photo inclut en effet :

Compilation sans analyse

Comme indiqué plus haut, la compilation de trente témoignages est non seulement très incomplète, mais elle souffre aussi d’inexactitudes (manque de présentation de l’échantillon statistique) de manque d’analyse démographique et ethnolinguistique. La liste ne fait pas de distinction entre les victimes, d’une part, et les survivants de celles-ci (épouse, fille, fils).
Enfin, le recensement ne dégage ni l’âge, ni le sexe (même si les photos distinguent les femmes des hommes), l’occupation, l’ethnie et la langue maternelle des personnes indiquées. Or les noms de famille sont généralement —mais pas toujours — des indicateurs fiables de l’appartenance ethnique. A son toure, celle-ci est aussi bien une donnée anthropologique que judiciaire importante, en l’occurrence. Aussi bien pour le procureur que pour la défense. La modeste enquête de FDHI/OGDH aurait dû en tenir compte. Pour ma part, je donne ici un traitement sommaire des noms et l’ethnie des personnes interrogées :

Nom de famillePrénomEthnie
BahMariama ThioutoPullo
BaldéIdiatouPullo 
BaldéOusmane Pullo
BarryAissata Pullo
BarryAissatou Lamarana Pullo
BarryAmadou Diouldé Pullo
BarryOumou Pullo
CamaraMamaissata Soso
DialloAbdoulaye Pullo
DialloHadja Rabi (épouse Baldé Ousmane) Pullo
DialloIbrahima Pullo
DialloMamadou Saliou Pullo
DialloMamadou Taslima Pullo
DialloThierno Ousmane Pullo
DraméHawa (fille Alioune Dramé) Sarakole
GuisséMamadou Bilal Tekrur/Fulɓe
 Haba Moriba Kpèlè
KabaOumouManinka
KantéRouguiatouMande
KeitaMohamed LamineManinka
KeitaCapitaine OussouManinka
MaraMoussaMande
SoumahDembaBaga/Soso
SowMohammed LaminePullo
SowOumarPullo
SowThierno HamidouPullo
SowThierno MaadjouPullo
TounkaraAhmadou (fils Tibou Tounkara)Sarakole
TouréAmaraMande

On constate la prédominance des noms Fulɓe (Bah, Barry, Diallo, Sow) ; lire à ce propos “La politique du problème Peul”. Cette ethnie représente nettement plus de la moitié (62 %) du corpus étudié. Les Mande (désignation générique) / Maninka (appellation spécifique) suivent avec 20,6 %, les Soso et les Sarakole, 6,8 % chacun, etc.
Aux commandes du pays depuis 1958, la petite-bourgeoisie cherche à tromper la Guinée en prétendant se situer en dehors ou au-dessus de l’ethnie. Ce piège idéologique est si grossier qu’il crève les yeux. D’une part, les dirigeants guinéens proclament bruyamment leur rejet de l’ethnie. Sékou Touré alla plus loin, en proclamant son intention de créer un Homme nouveau. Mais, d’autre part, le comportement de “l’élite” contredit ses déclarations de foi. Ainsi, non content de procéder à purges cycliques et à des séjours sans retour au Camp Boiro, Sékou Touré érigea sa famille en véritable gouvernement et propagea le slogan nombriliste et trompeur “An gbansan le
Lire Mohamed Selhami, “Un seul gouvernement : la famille

A la tête du Comité militaire de redressement national, Lansana Conté déclara en 1984 que les Guinéens seraient traités désormais  sans distinction d’ethnie, de région ou de religion. Cela ne l’empêcha pas de lancer en 1985 un pogrom anti-Maninka pour assouvir sa vengeance contre son rival vaincu, Diarra Traoré. Il transforma l’Etat en une chasse gardée pour les cadres de la  Basse-Guinée (Soso, Baga, Nalu, Landuma, Jalonka, etc.) Les  nominations régionalistes devinrent scandaleuses. A tel point qu’un observateur attentif rappela Conté à la réalité dans des articles bien documentés. Lire Mamadou Kaly Bah. Regard Rétrospectif sur l’Armée Guinéenne

Sur les 17 postes clefs de la hiéarachie supérieure de l’armée, le décompte ethnique sous  Sékou Touré est le suivant :

Ethnie
Officiers supérieurs
Malinké (ethnie du Président Touré)
13
Soussou
4
Peulh
0
Forestier
0
Minorités
0

La projection graphique tableau précédent donne :

Hierarchie superieure de l'armee sous la présidence de Sékou Touré (1958-1984)
Hierarchie superieure de l’armee sous la présidence de Sékou Touré (1958-1984)

Sous la présidence de Lansana Conté la nomination aux 29 postes-clés est la suivante :

Ethnie
Officiers supérieurs
Soussou (ethnie du Président Conté)
20
Malinke
8
Peulh
1
Forestier
0
Minorités
0
Hierarchie superieure de l'armee sous la présidence de Lansana Conté (1984-2008)
Hierarchie superieure de l’armee sous la présidence de Lansana Conté (1984-2008)
Capitaine Ousmane Conté
Capitaine Ousmane Conté

Aux dernières années de son lugubre règne, il proposa à la hiérarchie militaire d’accepter qu’Ousmane, son fils aîné, devienne son successeur. On lui opposa une fin de non-recevoir. Alors, pour se venger — et adoptant la tactique du “Après moi, le déluge” —, il monta un de ses hommes de paille en épingle pour semer la pagaille. Son choix tomba, en l’occurrence, sur un obscur sous-officier, capitaine Moussa Dadis Camara, chargé du carburant de l’armée. On connait la suite… Ce fut, entre autres, le massacre du 28 septembre 2009.

Lire également Trafic de drogue. Président Obama désigne Ousmane Conté

Lieutenant Pivi Togba, un des instigateurs du coup d'Etat du 24 décembre 2008. On le voit ici au Camp Alfa Yaya, affublé de grigris et autres objets fétiches protecteurs. L'un d'eux évoque le “<a href="http://www.webguinee.net/bibliotheque/ethnographie/loma/pdgaisseau/03.html">diabolique trident de sorcier</a>”, décrit par Pierre-Dominique Gaisseau dans <a href="http://www.webguinee.net/bibliotheque/ethnographie/loma/pdgaisseau/tdm.html">Forêt sacrée : magie et rites secrets des Toma</a>. Cet ouvrage inspira <a href="http://www.campboiro.org/victimes/keita_fodeba.html">Fodéba Keita </a>dans la mise en scène du ballet <a href="http://www.webguinee.net/culture/danse/ballets_africains.html">Forêt sacrée</a>. L'humble lieutenant Pivi “Coplan” a continué son irrésistible et criminelle ascension. Il est aujourd'hui général de brigade et ministre sans portefeuille dans le gouvernement du président Alpha Condé. — BlogGuinée. Tierno S. Bah
Lieutenant Pivi Togba, un des instigateurs du coup d’Etat du 24 décembre 2008. On le voit ici au Camp Alfa Yaya, affublé de grigris et autres objets fétiches protecteurs. L’un d’eux évoque le “diabolique trident de sorcier”, décrit par Pierre-Dominique Gaisseau dans Forêt sacrée : magie et rites secrets des Toma. Cet ouvrage inspira Fodéba Keita dans la mise en scène du ballet Forêt sacrée. L’humble lieutenant Pivi “Coplan” a continué son irrésistible et criminelle ascension. Il est aujourd’hui général de brigade et ministre sans portefeuille dans le gouvernement du président Alpha Condé. — BlogGuinée. Tierno S. Bah

S’étant emparés du pouvoir avec la bénédiction de Conté,   Moussa Dadis Camara et ses compagnons firent d’abord la même confession nationaliste. Mais en même temps, empêtrés dans des contradictions et des complexes sans nom, ils étalèrent la coloration ethnique de leur équipe en se promenant avec des grigris et fétiches — décontextualisés et mystificateurs — de la Forêt sacrée. Et ce fut la ruée et la priorité des cadres Forestiers —militaires et civils— vers les portefeuilles gouvernementaux, les ambassades, et autres postes juteux.…

Réconciliation sans Justice ? Non !

Si la plupart des témoins réclament — en vain — la justice pour châtier les crimes commis, une minorité se singularise en mettant l’accent sur une certaine “réconciliation nationale”.

La présidente de l’AVIPA, Mme. Asmaou Diallo, se range résolument dans ce groupe. Dans l’interview sus-citée, elle déclare en effet :

« En plus de l’assistance judiciaire, nous avons mis en place, notamment au sein de l’AVIPA, différents projets d’accompagnement social des victimes. Les victimes de violences sexuelles, en particulier, ont souvent connu des situations d’exclusion après le 28 septembre 2009. En proposant des activités génératrices de revenus, nous avons tenté, modestement, de faire face aux difficultés rencontrées par ces victimes. Mais aujourd’hui, à l’approche du procès et d’un possible processus de réconciliation nationale, nous attendons davantage de l’État guinéen quant à la reconnaissance des victimes et l’accompagnement des plus démunies d’entre elles. »

La confusion consiste ici à rechercher simultanémentl’approche du procès” et la perspective “d’un possible processus de réconciliation nationale.” Pourquoi ne pas se consacrer entièrement au procès ? Sans se soucier de réconciliation, qui sert généralement de déguisement et de couverture à l’IMPUNITE en Guinée ? Car une fois la justice obtenue, on sera toujours libre d’entreprendre toutes sortes de salamalecs, de bénédictions et autres réconciliations…

Lire (a) L’AVIPA s’embourbe dans la présidentielle (b) Guinée : Le temps de la justice ?

Tierno S. Bah

Guinée. Perpétuation du Mensonge sékou-touréen

Président Sékou Touré reçoit à l'ambassade de Guinée à Paris, 17 septembre 1982. Assis et au milieu du divan, il a à sa droite, Mamadi Keita, membre du Bureau politique, ministre, et à sa gauche, Aboubacar Somparé, l'ambassadeur en France. André Lewin, ancien ambassadeur de France en Guinée siège en face. Au second plan, Mme Mariama Sow, membre du Comité central et de l'organisation des femmes du PDG. Les journalistes Aboubacar Sylla et Modi Sori Barry sont au fond. (Source : collection André Lewin) — BlogGuinée. Tierno S. Bah
Président Sékou Touré reçoit à l’ambassade de Guinée à Paris, 17 septembre 1982. Assis et au milieu du divan, il a à sa droite, Mamadi Keita, membre du Bureau politique, ministre, et à sa gauche, Aboubacar Somparé, l’ambassadeur en France. André Lewin, ancien ambassadeur de France en Guinée siège en face. Au second plan, Mme Mariama Sow, membre du Comité central et de l’organisation des femmes du PDG. Les journalistes Aboubacar Sylla et Modi Sori Barry sont au fond. (Source : collection André Lewin) — BlogGuinée. Tierno S. Bah

En plus d’Andrée Touré — veuve Ahmed Sékou Touré —, Aboubacar Somparé figure parmi les membres actifs du club de perpétuation du mensonge sékou-touréen. Dire pourtant que les deux personnalités ont effectué le pèlerinage à La Mecque et portent légitimement le titre de Hadja ou Hadj !…

Sous la plume de Pivi Bilivogui le site guineeconakry.info rend compte d’une interview de l’ancien secrétaire général du PUP de Lansana Conté. Il était l’invité de l’émission TV locale “Grand Débat”. L’article de Pivi pèche par : (a) sa brièveté déficiente et déficitaire en détails  (b) la répétition passive de gros mensonges et de lacunes factuelles (c) une neutralité indue par laquelle l’auteur s’abstient de la moindre opinion.

Le court compte-rendu de Pivi Bilivogui accepte sans objection la tentative de Somparé visant à minimiser le rôle de Sékou Touré dans l’oppression, la répression et le meurtre de milliers de victimes politiques (Guinéens, Africains, étrangers) au Camp Boiro, de 1960 à 1984.

Passons en revue les mensonges et les fausses allégations d’Elhadj Aboubacar Somparé.

“Quand on condamnait quelqu’un, les gens en profitaient pour régler les comptes à d’autres. Il n’avait rien à voir dans tout ça”

L’absurdité du passage ci-dessus n’incombe pas à Somparé seul. Il la partage avec les journalistes (TV et Internet) , qui auraient dû en relever la superficialité et les contradictions. Ils auraient pu, par exemple, lui poser la question suivante :
— Qu’entendez-vous par “Quand ON condamanait…” ?

Réponse : il s’agit, entre autres, de M. Somparé lui-même. A double titre : en sa double qualité de membre du Comité central du Parti démocratique de Guinée et du Comité révolutionnaire du Camp Boiro. Il faisait donc partie des bras droits du dictateurs et des bourreaux, qu’il désigne par ON — pronom imbécile mis pour personne. Il participa avec zèle — et au comble de la mise en scène et du déni de justice — aux faux procès et à la rédaction des sentences de mort des prisonniers politiques.

“On l’accuse d’avoir tué Diallo Telli, ce n’est pas lui qui l’a fait”, affirme-t-il. “On a tué Telli, puis on l’a informé. Je l’affirme clairement. Le président Sékou Touré m’a dit ‘ils ont tué Diallo Telli, Karim Bangoura’ et sont venus l’informer.”

Ici, Somparé escamote et passe sous silence le Complot Peul (1976-1977), inventé par Sékou Touré par assassiner Telli Diallo. Mais la mort du premier secrétaire général de l’OUA (devenue l’Union Africaine) ne fut pas isolée. Au contraire, elle entraîna la disparition d’autres membres du Bureau politique national et du gouvernement (Dr. Alpha Oumar Barry, Alioune Dramé) — tous deux de Mamou comme Telli —, d’officiers (Capitaine Lamine Kouyaté, Lieutenant Alhassane Diallo), de miliciens, de paysans-éleveurs, etc.

Pivi Bilivogui et l’émission “Grand Débat” auraient pu mieux remplir leur fonction journalistique s’ils s’étaient donné la peine de consulter la bibliothèque du Camp Boiro Mémorial. Ils auraient dû lire, entre autres, (a) Diallo Telli. Le destin tragique d’un grand Africain (b) La mort de Teli Diallo, premier secrétaire général de l’OUA (c) Comité Telli-Diallo. “J’ai vu : on tue des innocents en Guinée-Conakry

Aboubacar Somparé “affirme clairement” des contre-vérités. Mais il ne peut pas les étayer par des faits. Pis, il mentionne l’assassinat de  Telli Diallo et de Karim Bangoura dans le même passage. En réalité, le premier mourut en 1977, soit six ans après la disparition du second, en 1971 !

« Il leur a dit : “Vous avez commis des bêtises”. Moi, je porterai la responsabilité devant les hommes et l’histoire. Mais devant Dieu, chacun répondra sur comment ils sont morts ».

Il ne s’agit pas de banales “bêtises”. Mais plutôt de violations des droits de l’homme, de crimes de sang, et de crimes contre l’humanité. Délibérément ou pas, M. Aboubacar Somparé commet une erreur de langage en décrivant ces tueries comme de simples “bêtises”.

Mais l’assassinat de ces deux hommes d’Etat —et celui de milliers d’autres victimes— scelle à jamais la criminalité primordiale de Sékou Touré devant l’humanité, l’histoire et Dieu.

De gauche à droite : Mme Kadidiatou et M. Telli Diallo (cumulativement ambassadeur de Guinée aux USA et à l'ONU), Marof Achkar (conseiller culturel, Ambassade de Guinée à Washington), Lansana Béavogui, membre du BPN et duu gouvernement,(de passage). Washington, DC, 1960. (Photo tirée di film Allah Tantou de feu David Achkar. — BlogGuinée, Tierno S. Bah)
De gauche à droite : Mme Kadidiatou et M. Telli Diallo (cumulativement ambassadeur de Guinée aux USA et à l’ONU), Marof Achkar (conseiller culturel, Ambassade de Guinée à Washington), Lansana Béavogui, membre du BPN et du gouvernement,(de passage). Washington, DC, 1960. (Photo tirée du film Allah Tantou de feu David Achkar. — BlogGuinée. Tierno S. Bah)

Ancien co-leader du Bloc Africain de Guinée — avec Barry Diawadou — et ex-rival de Sékou Touré, Karim Bangoura se rallia honnêtement au régime de celui-ci. Avant d’être nommé secrétaire d’Etat aux Transports, il servit comme ambassadeur de la Guinée à Washington, DC, où il fut consacré meilleur diplomate africain.

De gauche à droite : Marof Achkar, représentant permanent de la Guinée à l'ONU, (tué au Camp Boiro en 1971), James Loeb, ambassadeur des USA à Conakry, Harry Bellafonte, artiste-acteur et militant des droits civiques, Karim Bangoura, ambassadeur de la Guinée à Washington, DC, (tué au Camp Boiro en 1971), et Rev. Martin Luther King, Jr.. Photo prise à New York en 1968. BlogGuinée — Tierno S. Bah
De gauche à droite : Marof Achkar, représentant permanent de la Guinée à l’ONU, (tué au Camp Boiro en 1971), James Loeb, ambassadeur des USA à Conakry, Harry Bellafonte, artiste-acteur et militant des droits civiques, Karim Bangoura, ambassadeur de la Guinée à Washington, DC, (tué au Camp Boiro en 1971), et Rev. Martin Luther King, Jr. Photo prise à New York en 1968. BlogGuinée — Tierno S. Bah

Quant à Telli Diallo, André Lewin le présente ainsi dans Le destin tragique d’un grand Africain :

« Un jeune Peul remarqué par ses maîtres (dont Léopold Sédar Senghor) et qui, après de brillantes études, atteint au début des années cinquante le sommet de la carrière administrative en Afrique coloniale francophone. Un magistrat guinéen qui, devenu déjà notable à Dakar, ayant beaucoup à y perdre, se met pourtant immédiatement au service de son pays après le fameux « non » de Conakry à la France en 1958. Un diplomate en herbe qui force la porte des Nations unies au bénéfice de la Guinée malgré l’opposition farouche du Général de Gaulle et qui y mène, comme ambassadeur de son pays, des combats essentiels contre le colonialisme et l’apartheid à une époque où le Tiers Monde émergeait à peine comme interlocuteur de poids sur la scène internationale. Un haut fonctionnaire encore jeune qui participe à toutes les étapes de la construction de l’Organisation de l’unité africaine et qui en marque l’histoire en devenant son premier secrétaire général avant de retourner à Conakry où il sera l’un des principaux ministres de Sékou Touré. Cela seul aurait suffi à assurer le prestige de Diallo Telli et à présenter comme un modèle son itinéraire exceptionnel, celui d’un grand intellectuel africain qui occupa les postes les plus éminents dans son pays et au sein de la communauté internationale. Mais en décidant, contre toute vraisemblance, de le désigner comme le responsable d’un « complot peul » imaginaire et de le sacrifier sur l’autel de sa révolution totalitaire, Sékou Touré, au contraire de ce qu’il souhaitait, a fait de Diallo Telli un Africain à jamais célèbre, un nom qui a valeur d’exemple. On lira donc ici la biographie de la plus illustre victime de Sékou Touré mais aussi d’un des hommes les plus respectés du continent, véritable symbole des années d’espoir de l’Afrique indépendante. »

Les bribes d’interview et les propos falsificateurs de Hadja Andrée Touré, Elhadj Aboubacar Somparé, Elhadj (?) Sidiki Kobélé Keita sont impuissants, vains. Ils ne pourront en rien altérer la vérité historique sur la dictature de Sékou Touré et sur le sort des victimes de la mégalomanie, de la cruauté et de la folie meurtrière du premier président guinéen.

Torture de Karim Bangoura

Dans Prison d’Afrique Jean-Paul Alata rapporte  la scène de torture Karim Bangoura au Camp Boiro.

« Des cris aigus interrompirent le silence nocturne. Atroces ! De véritables cris d’égorgé. Le ministre Ismaël Touré n’avait pas cessé de sourire. Il répondit à notre regard interrogateur.
— Big Croc (Karim Bangoura). Le gros boeuf ne se trouve bien que suspendu comme un régime de bananes dans une mûrisserie. Ne le plaignez pas !
Je glissai :
— Pourquoi ne pas le raisonner aussi ?
Le visage d’Ismaël durcit. Colère et mépris se disputaient clairement son expression quand il regarda vers la porte et appela:
— Kourouma !
Un adjudant parut sur-le-champ.
— File en personne à la cabine. Ce gros porc joue la comédie pour les apitoyer. Qu’on le chauffe sérieusement. Je saurai reconnaître à sa voix si c’est suffisant.
Nous regardant ensuite, pendant que l’homme partait au pas de course, il poursuivit :
Raisonner Big Croc ? Pour quoi faire ? Je ne veux pas le sauver.
Kourouma revint quelques minutes plus tard.
— Il ne comprend rien, monsieur le Ministre. Il dit qu’il est prêt à tout avouer mais on l’a attaché avant même de lui poser aucune question.
Ismaël coupa sèchement :
— C’est l’ordre que je leur ai donné là-bas. Le chauffer à blanc avant de lui poser la moindre question. Peu m’importe son accord. Quand il sera à point, je lui ferai remettre un questionnaire.
Korka (en réalité Alpha Abdoulaye Portos Diallo) et moi, nous nous regardâmes furtivement. La haine d’Ismaël pour Karim Bangoura, qu’il appelait « Big Croc », était célèbre et remontait au temps où le second était parlementaire français, apparenté au BAG. Malgré son ralliement spectaculaire au régime, les très hautes fonctions qui lui avaient été confiées, Ismaël n’avait pas renoncé. Il y avait eu, à cette époque, de sérieux accrochages privés entre le gros parlementaire arrogant, sûr de lui et de ses relations et l’étudiant famélique, considéré par ses propres camarades comme un raté, à peine intelligent.
On apprenait maintenant, sous le manteau, que la grande faveur dont Big Croc jouissait auprès des autorités de Washington avait encore décuplé cette hargne, Ismaël tenant à être le seul pion valable du jeu américain.
La mesure de la haine était bien prise. Korka devait aussi comprendre qu’Ismaël disait vrai en prétendant avoir voulu l’épargner, lui. Mais alors pourquoi l’avoir fait arrêter ? »

Note. — Après son supplice au Camp Boiro, Karim Bangoura fut ligoté pieds et poings, et largué vivant à bord d’un hélicoptère dans le fleuve Fatala (Rio Pongo) de son Boffa natal.…

Pourquoi Sékou Touré a-t-il tué Telli Diallo ?

Dans  Sékou Touré, l’homme et son régime. Lettre ouverte au Président Mitterand, Dr. Charles Diané souligne la jalousie et la haine que  Sékou Touré — imité par son demi-frère Ismael Touré — nourissait contre Telli Diallo. Catégorique, il affirme que Telli était « celui qu’il [Sékou] guettait depuis toujours ; celui qui l’écrasait de sa culture, de son rayonnement et de son port : Telli Diallo, baptisé bien sûr éminence grise de ce nouveau complot. Celui dont l’arrestation avait motivé toute la mise en scène. »

Telli Diallo et ses compagnons : morts de la Diète Noire

Quant à la fin atroce de Telli Diallo et de ses co-accusés, il faut lire (a) le chapitre “L’assassinat” dans La mort de Telli Diallo, par Amadou Diallo (b) “Les derniers jours de Diallo Telli”, Le destin tragique d’un grand Africain, par André Lewin, qui écrit :

« Un mois après cette dernière lettre, le 12 février 1977, en milieu d’après-midi, agissant évidemment sur instructions venues de très haut, l’adjudant-chef Mamadou Fofana ordonne l’arrêt de tout mouvement de toute circulation dans le camp Boiro et fait fermer toutes les cellules. Celles qui sont occupées par le Dr. Alpha Oumar Barry, Sy Savané Souleymane, Diallo Telli, le capitaine Lamine Kouyaté et le lieutenant Alassane Diallo, et qui portent respectivement les numéros 49, 53, 54, 60 et 62, sont vidées de tout leur modeste contenu, objets personnels, plats, etc. La lettre “D”, signifiant “diète noire”, est tracée sur la porte.
Le 16 février intervient un changement. Sy Savané, qui échappera ainsi à l’atroce fin de ses compagnons, est remplacé par Alioune Dramé.

Quant à Telli Diallo, il est transféré de la cellule 54 à la 52, sans doute parce qua la porte de la première était partiellement rongée par la rouille ; cela aurait pu permettre de laisser passer trop d’air, peut-êtême de la nourriture, ou un peu d’eau versée par des âmes charitables sur le sol devant les cellules, ou encore de murmurer quelques paroles de sympathie à l’intention du mourant ! Par une température éprouvante —elle atteint près 45° en cette saison —, la privation totale de nourriture et d’eau ne tarde pas à faire son oeuvre. Les symptômes sont inéluctables et terribles, surtout pour des organismes déjà affaiblis par les mauvais traitements et pour des hommes qui ont perdu tout espoir de clémence ou de pitié de la part de leurs bourreaux : le pouls ne tarde pas à se ralentir, la pression sanguine diminue, les yeux s’injectent de sang, la peau devient sèche, rèche et froide, les mains et les pieds sont sujets à des démangeaisons, des fourmillements et enfin d’atroces brûlures, la bouche s’assèche et devient douloureuse, la salivation s’accroît — lorsque la fin approche, les codétenus entendent derrière les portes closes des bruits de déglutition intense.
Le 26 février meurt le Dr. Alpha Oumar Barry ; le 28, c’est au tour des deux militaires ; enfin, le 1er mars, le matin, peu avant 9 heures, Diallo Telli rend le dernier soupir, cependant qu’Alioune Dramé mourra quelques minutes plus tard. Siaka Touré qui, au cours de sa ronde quotidienne, ne manquait jamais de se rendre devant les cellules de ces détenus, en est informé immédiatement et il rend compte de l’évènement sans tarder à Sékou Touré lui-même.
D’après le témoignage de Porthos Diallo, des prélèvements symboliques sont alors effectués sur le corps de Telli 19 ; ils serviront à des séances rituelles. Selon Amadou Diallo, après une toilette sommaire, les dépouilles enveloppées dans trois mètres de percale sont emmenéens dans une ambulance militaire jusqu’au cimetière de Kaporo, dans la banlieue de Conakry, où elles sont ensevelies, sans qu’ait lieu aucune cérémonie religieuse. Les effets personnels de Diallo Telli, ou ce qui en reste, sont, avec ceux qui appartiennent à ses quatres compagnons, entassés dans un sac. Quelques jours plus tard, ils seront brûlés, à l’exception de ce qui apparut encore utilisable.
Après la mort de Sékou Touré, l’une des premières décisions prise sous la Deuxième République de Guiné par le colonel Lansana Conté, après l’ouverture des camps et la libération des détenus encore vivants, sera de réhabiliter les victimes et d’ordonner la restitution de leurs biens. Diallo Telli restera le plus illustre de ces martyrs. Son souvenir demeure vivace en Guinée, en Afrique et dans le monde. Sékou Touré n’avait évidemment pas lu Friedrich Nietzsche, qui écrivait : “Que celui qui veut tuer son adversaire se demande si ce n’est pas la meilleure façon de l’éterniser en lui-même.” »

Tierno S. Bah