Sékou et Foccart : explications et promenade

De gauche à droite: Saifoulaye Diallo (président de l'Assemblée nationale, secrétaire politique du PDG), F. Houphouët-Boigny (président de Côte d'Ivoire et du PDCI-RDA), Sékou Touré (président de la Guinée, secrétaire général du PDG). Conakry, 1962
De gauche à droite: Saifoulaye Diallo (président de l’Assemblée nationale, secrétaire politique du PDG), F. Houphouët-Boigny (président de Côte d’Ivoire et du PDCI-RDA), Sékou Touré (président de la Guinée, secrétaire général du PDG). Conakry, 1962

L’échafaudage révolutionnaire de Sékou Touré s’effondra du vivant de son monteur. A deux ou trois ans de sa mort, le Responsable suprême de la Révolution avait effectué un virage de 180 degrés et s’était ravalé à son niveau de départ : celui d’un petit-bourgeois africain versatile, imitateur, et destructeur.
Le constat de la débâcle guinéenne fut dressé, entre autres, par l’intellectuel Sud-Africain Phineas Malinga. Son article “Ahmed Sékou Touré: An African Tragedy” traite du revirement politique de Sékou Touré. Paru en 1985, le papier dénonce la nature tribale du régime guinéen, l’ambivalence idéologique (marxiste et islamique), les assassinats politiques au Camp Boiro — dont celui de Telli Diallo, la mendicité financière et l’allégeance aux pétrodollars orientaux. Malinga conclut que durant la dernière année de sa vie Sékou Touré était devenu complètement emmailloté dans le filet du néo-colonialisme (“completely enmeshed in the net of neocolonialism.”) Deux faits étayent son argumentation : (a) la dette extérieure écrasante auprès des monopoles occidentaux et des banques arabes, (b) l’abandon du slogan “Prêt pour la révolution” pour l’incantation “Prêt pour la production”. Et, en l’occurrence, ironise Malinga, la production allait être désormais au service de l’investisseur étranger, et non au bénéfice des populations.
Au paragraphe suivant Malinga dresse un réquisitoire convaincant contre Sékou Touré. Il écrit (je traduis) :

«  Un autre évènement de 1983 fut moins important mais profondément symbolique. Un certain Jacques Foccart était dans l’entourage de de Gaulle durant la fameuse rencontre de Conakry le 25 août 1958, lorsque Sékou Touré se détourna de la France. Le même Foccart fut, dans les années 1960  le secrétaire d’Etat chargé des affaires africaines à Paris. Il fut le cerveau d’une politique implacable de revanche poursuivie par le gouvernement français durant cette période. En 1965, Sékou Touré le denonça à un meeting populaire à Conakry comme le comploteur caché dont la main était derrière chaque tentative de déstabilisation de la Guinée. En 1983, Foccart revint à Conakry, en tant qu’invité du Président. La rencontre fut présentée comme une “ reconciliation ”. Et elle le fut, mais au profit de Foccart.
Il est facile de concevoir la satisfaction que le bureaucrate Français a dû ressentir au constat d’un quart de siècle d’action de sa part. Il est douloureux de s’imaginer les sentiments éprouvés par Sékou Touré. »

En 2010, soit vingt-cinq ans après Phineas Malinga, André Lewin publie une biographie de Sékou Touré en huit volumes. Il consacre le chapitre 88 du volume 7 aux “Surprenantes retrouvailles de Jacques Foccart et de Sékou Touré”.

Datant de 1997, l’interview de J. Foccart par F. Gaillard se situe, à peu près, à mi-chemin des deux publications sus-nommées. Tout en confirmant l’analyse et le jugement de Malinga, l’entretien révèle deux causes fondamentales de l’échec guinéen. Ce sont : la mégalomanie et le sadisme de Sékou Touré.

Mégalomanie

Philippe Gaillard demande à Jacques Foccart : “Sur l’avenir, qu’avait-il à vous dire ?” Réponse :

“Il y est venu à la fin de la journée, sous une forme pour le moins inattendue. Vous savez, m’a-t-il dit, que je vais sans doute devenir président de l’OUA. J’ai besoin d’un conseiller qui connaisse bien les hommes et les choses de notre continent. Personne ne répond autant que vous à ce profil. Vous êtes disponible maintenant. Accepteriez-vous, je ne dis pas de vous installer à Conakry, mais de venir me voir périodiquement pour m’aider ?”

Sans minimiser les supplications de Sékou Touré appelant Foccart à l’aide, je retiens surtout la phrase “… je vais devenir président de l’OUA.” Cette déclaration emphatique procède de la mégalomanie maladive de Sékou Touré. Car il déforme le titre officiel “président en exercice”. Il le raccourcit  en président — tout court — de l’Organisation de l’Unité Africaine. Je doute qu’il s’agisse là d’un glissement de mot ou d’une erreur de langage (lapsus lingae). J’y lis plutôt un propos choisi doublé d’une visée néfaste. Car la présidence de l’OUA —tout comme celle de l’actuelle Union Africaine — est une fonction annuelle rotative, une charge temporaire alternante. Symbolique et protocolaire, elle n’est absolument pas fixe, permanente, pérenne. Mais en 1983 Sékou Touré et son entourage rêvaient tout haut. Selon eux, le chef de l’Etat guinéen devrait, à la fin du sommet de Conakry en 1984, occuper définitivement le fauteuil de la présidence de l’OUA ! Les implications de tant de spéculations et de naiveté sont évidentes : après avoir trahi et détruit la Guinée, Sékou Touré nourissait le désir de dominer toute l’Afrique !
Il ne saurait y avoir de preuve plus matérielle de mégalomanie, de déviation mentale et de folie du pouvoir.

Sadisme

Foccart témoigne :

« Sékou a pris le volant de sa voiture et nous a fait faire le tour de Conakry. Tout d’un coup, il s’est arrêté. Nous étions devant l’entrée du Camp Boiro.
— Voici cette fameuse prison, m’a-t-il dit. Si vous le souhaitez, je vais vous la faire visiter.
J’ai décliné l’invitation, non sans lui faire observer que, s’il me faisait cette proposition, c’était qu’il n’y avait plus rien à voir. »

L’épithète “fameuse” désigne normalement une qualité morale, intellectuelle, physique, esthétique. Elle dénote un trait positif chez une personne ou dans une oeuvre d’art, une invention scientifique, une réalisation technique, etc. Elle connote l’admiration, l’excellence, le mérite, la valeur, la brillance, la finesse, etc.

Le Camp Boiro ne remplit aucun des critère ci-dessus. Il ne mérite donc pas qu’on l’appelle FAMEUX. Surtout de la part de son inventeur. Il est plutôt INFAME. En l’occurrence, mû par le sadisme, Sékou Touré avait effacé de sa mémoire le souvenir des tortures et de la mort qu’il ordonna dans cette prison. Victimes et/ou martyrs, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants (Guinéens, Africains, Européens et Orientaux) succombèrent à son génie du mal et de la méchanceté. Le président guinéen  connaissait si bien les coins et les recoins du Camp Boiro qu’il aurait servi de guide expert à Foccart. En paradant son hôte devant la vieille caserne de la Garde républicaine, il piétinait la mémoire des vies détruites et des carrières brisées. Il crachait allégrément ainsi sur le sort des familles ruinées, des communautés désolées et d’un pays bouleversé.
Il lui était impossible de montrer à Foccart une université fonctionnelle, un hôpital moderne, une usine performante, une vaste plantation, une plaine agricole étendue, une riche ferme, un centre artisanal florissant. Il n’y en avait pas ! Le dictateur n’avait pour “réalisation” à exhiber — sans honte, ni remord — que son camp de larmes et de sang, de la désolation et de la mort. Ayant opté pour le reniement de soi, il était en bonne compagnie avec un maître de la sale guerre,   un ancien officier commando de choc, le stratège de la France-Afrique.

Huit mois plus tard, inopinée, la mort mit fin aux plans sinistres et au rêve présidentiel pan-africain de Sékou Touré.

Tierno S. Bah

Claude Rivière : hautement contestable (suite)

Guinée, 1960. Education et enseignement. Un instituteur dispense un cours de géographie.
Guinée, 1962. Education et enseignement. Un instituteur dispense un cours de géographie. (Source : Bernard Charles. Guinée)

Comme indiqué dans une livraison précédente, le contenu de l’article de Claude Rivière “Investissements éducatifs en Guinée”, invite, de bout en bout, à la contestation et à la réfutation. C’est ici précisément mon propos, faits à l’appui.
Je m’interroge d’abord sur  le(s) mobile(s) personnel(s) et/ou secret(s), ainsi que la motivation, discernable, de l’ancien doyen de la Faculté des Lettres et Sciences sociale de l’Institut Polytechnique —avant la dénomination Gamal Abdel Nasser en 1967. Qu’est-ce qui l’a poussé à rédiger ce papier, qui est, à mon avis, en flagrante contradiction avec l’histoire post-coloniale du pays ?
Le papier fut publié en 1965. Fut-il rédigé la même année ou bien en recul deux ou trois ans plus tôt. La question se pose sérieusement. Car la lecture de la Chronologie de Guinée par André Lewin dépeint un climat politique tendu, que Claude Rivière décide d’ignorer et d’occulter dans son écrit. Passant ainsi outre la réalité il se borne à un compte-rendu tiré par les cheveux sur les “investissements éducatifs”.
Par exemple, il ne mentionne que le nom de six personnes : Sékou Touré (3 fois), Louis Béhanzin (3 fois), Fodéba Keita, Camara Laye, Kandia Kouyaté (chacun 1 fois).

En réalité le nom Béhanzin ne paraît qu’une fois. Toutefois ses fonctions d’Inspecteur général sont soulignées deux fois. Et Rivière couvre le titulaire d’éloges. Il le défend face aux critiques des réformes improvisées du système d’éducation. Il minimise ce qu’il appelle “un échec relatif de la réforme de l’enseignement”. Il balaie de telles accusations comme inconsidérées. Au contraire, il avance que “des modifications” ont “été apportées pour revaloriser l’enseignement”. Et il déclare sommairement que “les perspectives sont plutôt encourageantes”. Enfin il enfonce le clou flatteur :

« Les étrangers le reconnaissent d’ailleurs. Un expert de l’O.N.U. m’avouait que le ministère de l’Education Nationale était celui qui fonctionnait le mieux en Guinée. Déjà structuré avant l’indépendance, il avait continué de recevoir des crédits et des professeurs. Il concentrait aussi une bonne partie des élites intellectuelles du pays. Ajoutons à cela que son essor est dû aux personnalités qui le dirigent. »

De quelle partie des élites intellectuelles de Guinée Claude Rivière veut-il parler ainsi en 1965?

L’auteur fait preuve ici d’un cynisme repoussant. Du coup, il devient un allié et un complice objectif de la dictature de Sékou Touré, dont Louis Sénainon Béhanzin fut l’une des éminences grises et âmes damnées. Car Rivière condamne  de facto et sacrifie délibérément ses collègues enseignants accusés de complot, arrêtés, jugés arbitrairement et condamnés à de lourdes peines de prison. Depuis 1961 ceux-croupissaient en prison au Camp Camayenne (rebaptisé Camp Boiro en 1968) et dans différents régions du pays. Il s’agit de :

  • Koumandian Keita
  • Djibril Tamsir Niane
  • Mamadou Traore dit Ray Autra
  • Mountaga Balde
  • Hassimiou Balde
  • Ibrahima Kaba Bah
  • Niang Seyni
  • Ibrahima Fofana
  • Sidi Diarra
  • Mamadou Gangue
  • Moumini Sow
  • Mamadou Kolon Diallo
  • Bahi Seck
  • Kenda Diallo, etc.

Claude Rivière vante les mérites de la politique de Sékou Touré et du PDG en matière d’éducation. Et pourtant en 1961 déjà les prétendus comploteurs sus-nommés avaient averti le régime sur la nécessité de donner la priorité absolue à la formation de la jeunesse. Leur Mémorandum historique épluche point par point les aspects humains, techniques, pédagogiques, financiers de l’art et du métier d’enseignant.

Guinée, 1960, un élève en examen (Source : Bernard Charles. Guinée)
Guinée, 1962, un élève en examen (Source : Bernard Charles. Guinée)

1961 : école, enseignants et faux complot

Rédigé par les membres du Bureau directeur du Syndicat national des enseignants de Guinée — membre de la Confédération nationale des travailleurs de Guinée —, le Mémoire sur le statut des enseignants de Guinée de 1961 n’a rient de politique. Il n’est pas banal aussi. Du reste, Sékou Touré avait exprimé des points de vue similaires dans sdans un discours tenu aux enseignants à l’Assemblée nationale le 31 mars 1961 et reproduit le journal Horoya, numéro du 13 juillet 1961. Le président guinéen y disait :

« Nous pouvons, dès maintenant, dire, comme vous l’avez souligné au cours de votre congrès, que la revalorisation du corps enseignant est l’une des conditions indispensables à la rénovation de l’enseignement guinéen. Nous sommes entièrement d’accord avec vous sur ce point et s’il vous était donné de connaître les nombreuses délibérations de la direction du parti sur ce problème, vous seriez convaincus de l’intérêt qu’il porte et verriez qu’il est décidé, plus que jamais, à une reconversion dans la hiérarchie des valeurs relatives aux conditions matérielles et morales faites aux différents corps de métiers, en accordant à l’enseignement la place de choix qui lui revient. Comme nous voulons satisfaire entièrement notre désir de faire évoluer le plus rapidement possible notre pays, le problème général de la revalorisation de la fonction enseignante sera résolu, je crois, avant la rentrée prochaine : les nouveaux statuts particuliers paraîtront prochainement avec les grilles indiciaires correspondantes ».

Toutefois, e 13 octobre 1961, les enseignants lui répondent, poliment et avec déférence, clairement avec fermeté. A notre sens, écrivent-ils :

« … Le statut particulier des enseignants avait pour but fondamental de servir efficacement la révolution populaire guinéenne. De fait, pourtant, poursuivons-nous, il s’agit de l’utilisation extensive de l’école pour l’avènement d’une société nouvelle que le peuple guinéen est en train de construire sous l’égide de son parti ».
« … C’est donc dire qu’il s’agit bien d’un problème national débordant singulièrement le cadre étroit de revendications corporatives ».

Et l’argumentation du Mémoire continue :

« Ainsi le problème posé est loin d’être, pour nous, une question d’algèbre se soldant par des équations positives ou négatives. Nos luttes passées, présentes et futures se placent dans les perspectives bien plus élevées d’un idéal. Et cet idéal que nous voulons révolutionnaire et qui anime tous les enseignants progressistes du monde, idéal de liberté, de justice, de progrès, de démocratie et de bien-être pour tous, nous pensons qu’il ne saurait s’épanouir que dans une humanité expurgée des fléaux que constituent l’ignorance et l’obscurantisme.
Personne ne peut nier que la diffusion rapide de la culture scientifique moderne ne soit une condition nécessaire pour que les peuples, maintenus jusqu’ici dans un état de sous-développement, puissent rattraper ce retard historique. Personne ne peut nier que l’épanouissement de la démocratie exige que l’instruction soit accessible à l’ensemble du peuple. C’est ce que José Marti, héros de l’indépendance cubaine, exprimait magnifiquement en ces termes :
« C’est dans le peuple même que se situe la grande révolution : savoir lire, c’est savoir marcher. Savoir écrire, c’est savoir s’élever. Les humbles livres de l’école donnent à l’homme des pieds, des bras et des ailes ».
Il est donc inutile d’insister sur l’importance nationale du développement de l’éducation dans la phase actuelle de notre histoire. Tout le monde est d’accord là-dessus.
Mais cet accord de principe implique des conséquences que l’on n’a pas le droit d’éluder. Car si l’on admet que l’enseignement est un des besoins prioritaires dans le cadre de la révolution guinéenne, le corollaire est qu’il soit fait aux enseignants une situation qui les mette à même d’accomplir avec le maximum d’efficacité leur tâche. En d’autres termes, c’est dire que la nation ayant besoin des enseignants et de leur travail, il en résulte qu’il faut donner à ces mêmes enseignants des moyens matériels adéquats pour un rendement qualitatif. Que le gouvernement et le parti aient le souci de s’opposer à des gonflements abusifs de salaires qui assureraient à certains des possibilités d’embourgeoisement, les coupant des masses, c’est là un objectif avec lequel nous sommes pleinement d’accord. La discussion ne saurait porter sur le principe lui-même, mais seulement sur ses modalités d’application. Il convient en effet que les salaires, tout en restant modérés et en harmonie avec les moyens du pays, soient suffisants pour permettre à l’enseignant de se consacrer tout entier à sa tâche. Précisons ici ce que nous entendons concrètement par l’expression : tout entier. »

Hélas, le mal rongeait depuis la proclamation de la souveraineté en 1958. Et le feu couvait sous la cendre depuis 1960 sous la forme d’embourgeoisement des ministres et haut-cadres. Au détriment de l’encadrement des élèves, étudiants et enseignants. Ce processus alarmant avait inspiré à Djibril Tamsir Niane un poème satirique, qui mit à nu l’ambiguité de la soit-disant révolution guinéenne.

Guinée 1962. Eudiante prenant notes (Source : Bernard Charles. Guinée)
Guinée 1962. Eudiante prenant notes (Source : Bernard Charles. Guinée)

Paru en octobre 1961 dans la rubrique Divertissements de Aramè. Bulletin bi-mensuel d’information et d’éducation. Section PDG-RDA de Conakry II, le billet subtilement moqueur et dénonciateur de Djibril T. Niane disait :

« Camarade, je ne comprend pas.
Moi, j’ai dit non.
Toi aussi.
Et le méchant colon est parti.
Liberté est venue à sa place
Escortée par Démocratie.
Responsabilité suivait d’un pas grave.
Moi, j’ai dit non.
Toi aussi.
Richesse est venue en cachette
Et dans ta gibecière s’est logée.
Près de moi resta Pauvreté.
S’accordant sur Dignité.
Et pourtant j’avais bien dit NON.
Toi aussi d’ailleurs. »

Sékou Touré se sentit visé. Depuis son élection à la mairie de Conakry (1956), sa désignation comme vice-président du Conseil de Gouvernement de la Loi-cadre (1957-58), lui et ses proches collaborateurs avaient déjà accumulé des fortunes personnelles (notamment foncières et immobilières)

Lire  Dictature et domaines fonciers

Et au lieu de dialoguer avec ses frères —qui ne voulaient que le bien du pays sous sa direction —, Sékou Touré réagit avec fureur et impulsivité. Il accusa le coup. Autocrate vindicatif, il frappa en maître absolu des lieux. Après les victimes tragiques du faux Complot Ibrahima Diallo en 1960, le PDG et son leader jettèrent l’élite de l’éducation dans le système carcéral naissant — mais qui s’élargira et causera la ruine de la Guinée.

Claude Rivière reçut-il une congratulation ou un récompense pour cet article aberrant et absurde ? Difficile, tardif et inutile à savoir. Dans l’article suivant je releverai d’autres passages aussi flagorneurs qu’inadéquats
A suivre.

Tierno S. Bah

Claude Rivière : un article hautement contestable

 

Pr. Claude Rivière. Ancien Doyen de la Faculté des Lettres, Conakry.
Pr. Claude Rivière. Ancien Doyen de la Faculté des Lettres, Conakry.

Investissements éducatifs en Guinée

PProfesseur de sociologie, Claude Rivière fut, dans les années 1960, doyen de la Faculté des Lettres de l’Institut Polytechnique, devenu Université de Conakry. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et articles sur la Guinée. Mentionnons quelques titres :

En 1965, Claude Rivière était à mi-chemin de sa carrière sur le terrain en Guinée. C’est l’année de  publication de son papier intitulé “Les investissements éducatifs en République de Guinée” dans Cahiers d’études africaines. 1965(5): 20  pp. 618-634. Le texte complet est accessible sur Semantic Africa.

Lecture et réflexion faites, je trouve ce document hautement contestable. En conséquence, je prends ici le contrepied de certains passages. Et je réfute l’adéquation et la validité de l’article de Claude Rivière. Ma démarche s’articule sur deux plans : les considérations et objections générales, d’une part,  et les remarques sur des points spécifiques, d’autre part.

Considérations et objections générales

Rivière introduit l’article en ces termes :

Pour le Guinéen, la date la plus mémorable reste celle de son indépendance effective. Le 28 septembre 1958 marque en effet le tournant le plus décisif dans les destinées de sa nation qui a comme le sentiment de se relever d’un opprobre de soixante ans, puisque le 28 septembre 1898 s’effondrait l’empire Wassoulou soutenu par la résistance de l’Almamy Samory Touré, ancêtre du leader bien connu du pays : Sékou Touré.

Je reste perplexe devant le passage ci-dessus pour la raison suivante : l’auteur projette sur la Guinée de 1964-65 l’image et les sentiments que les citoyens nourissaient au lendemain du référendum du 28 septembre 1958. Mais cinq à six ans se sont écoulés entre la proclamation de la souveraineté guinéenne le 2 octobre 1958 et l’année de rédaction de cet article. Entretemps, comme on dit, beaucoup d’eau a coulé sous le pont. Et Rivière aurait réffléter une telle évolution. Hélas, au lieu de faire état de l’évolution compliquée du jeune, il se limite à évoquer l’euphorie des premières années de la république de Guinée.
Dans cette première partie, je me contenterai de rappeler le tournant crucial que l’année 1965 imprima à l’histoire politique de la Guinée. On lira donc ci-dessous quelques repères extraits de “Chronologie de la Guinée”, la section finale du Volume 8 de la biographie de Sékou Touré par André Lewin.

  • Du 7 au 13 janvier : Visite simultanée en Guinée du président du Sénégal, Léopold Sédar Senghor, et de Che Guevara, Guerillero Heroico et ministre cubain de l’économie et du commerce et d’une délégation de l’Union soviétique. Après Conakry, président Sékou Touré leur fait visiter successivement Labé, Pita et Dalaba.
  • 19 janvier : président Sékou Touré à Bamako pour présenter ses condoléances au président Modibo Keita, qui venait de perdre son père
  • 15 janvier : Doudou Thiam, ministre sénégalais des affaires étrangères, obtient à Conakry l’expulsion de Guinée des militants du Parti Africain de l’Indépendance (P.A.I.)
  • 21 janvier : une rencontre Senghor-Houphouët-Sékou Touré prévue ce jour-là est annulée, essentiellement en raison des attaques de la Guinée contre le projet de création de l’Organisation de la Communauté Africaine et Malgache (OCAM)
  • 30 janvier : Sékou Touré, Houphouët et Modibo Keita se rencontrent à Nzérékoré
  • 14-15 mars : Sékou Touré, Nkrumah, Ben Bella et Modibo Keita se retrouvent en réunion secrète à Bamako, pour parler des suites à donner à la création de l’OCAM
  • 14-22 mai : réunion de la commission mixte franco-guinéenne (créée par les accords de mai 1963). Signature d’un arrangement sur le contentieux financier franco-guinéen, dont Nabi Youla est l’un des principaux artisans.
  • 24-30 mai : Le ministre d’Etat Saïfoulaye Diallo conduit une délégation ministérielle à Brazzaville
  • 3 juin : remaniement du gouvernement
  • 5 juin : Sékou Touré fait un discours à Labé fustigeant l’OCAM, qu’il qualifie d’Organisation Commune Africaine des Menteurs, mais il loue le général de Gaulle.
  • 19 juin : à Alger, Ben Bella est renversé par le colonel Houari Boumedienne, qui forme un nouveau gouvernement le 5 juillet
  • 20 juin : le Bureau politique national exprime sa profonde consternation.
  • 21 juin : Sékou Touré envoie Keita Fodéba à Alger (via Paris)
  • 4 juillet : nomination du premier général guinéen, Noumandian Keita, chef d’état major; son adjoint Kaman Diaby est nommé colonel
  • 10 août : Sékou Touré séjourne au Caire comme invité personnel de Gamal Abdel Nasser pour assister le 10 août au mariage de sa fille.
  • 30 juillet : Keita Fodéba préside une réunion sur les menées anti-guinéennes au Sénégal. Carvalho, l’ambassadeur du Sénégal, y assiste.
  • 11-13 août : le ministre algérien des affaires étrangères, Abdelaziz Bouteflika, en visite à Conakry
  • 3 septembre : Conakry fait connaître son accord sur le rapatriement des militaires guinéens restés dans l’armée française.
  • 2 octobre : le général de Gaulle envoie un message à l’occasion de la fête de l’indépendance. Plusieurs personnalités françaises assistent à la réception donnée par l’ambassadeur de Guinée à Paris.
  • 6-8 octobre : Mennen Williams, secrétaire d’État américain adjoint pour l’Afrique, en Guinée. Le 7, il se rend avec Sékou Touré à Labé. A Conakry, il inaugure cinq génératrices thermiques fournies par l’aide américaine à la centrale électrique de la capitale.
  • 9 octobre : Mamadou Touré dit “Petit Touré”, directeur du Centre Guinéen du Commerce Intérieur, dépose les statuts d’un nouveau parti politique, le PUNG (Parti de l’Unité Nationale de Guinée), ainsi que Sékou Touré en avait encouragé le principe.
  • 11-12 octobre : arrestation de “Petit Touré”. Il sera accusé de complot en même temps que Bengaly Camara et Tounkara Jean Faraguet. Il décèdera le 31 octobre 1965 au Camp Camayenne (futur Camp Boiro). Sa veuve, Alamdia Keita, expulsée en 1970 vers son Niger natal, est décédée à Paris en 2009.
  • 29 octobre : à Paris, enlèvement de l’opposant marocain Mehdi Ben Barka. Il ne sera jamais retrouvé.
  • 1-5 novembre : le président égyptien Nasser en visite en Guinée. Il se rend à Kissidougou, Nzérékoré, Kankan et Labé.
  • 9 novembre : Radio Conakry annonce la découverte d’un complot autour de “Petit Touré”. La France, le Niger, la Haute-Volta et la Côte-d’Ivoire sont impliqués. A Paris, la France dément toute implication.
  • 12-13 novembre : Sékou Touré en Mauritanie pour le Sommet de Nouakchott des États riverains du fleuve Sénégal  — OERS : Sénégal, Mauritanie, Mali, Guinée.
  • 15 novembre: à Conakry, session du Conseil National de la Révolution. Léon Maka accuse de complot deux ministres français et l’ambassadeur de France, et met en cause Houphouët-Boigny.
  • 16 novembre: arrestation de l’ivoirien François Kamano; la Guinée dépose plainte contre la Côte d’Ivoire à l’OUA
  • 17 novembre : la Guinée demande à l’OUA d’enquêter sur les activités subversives financées par Houphouët. Le Conseil national de la Révolution établit un comité révolutionnaire permanent.
    Paris rappelle l’ambassadeur Koenig, qui a refusé sur instructions d’assister à une réunion du corps diplomatique au ministère des affaires étrangères, et notifie à l’ambassadeur de Guinée l’obligation de quitter la France. Le rappel coïncide avec la décision des autorités guinéennes d’expulser l’ambassadeur. Koenig quitte Conakry par avion dans l’après-midi.
    Le président  Maurice Yaméogo, depuis Paris, estime que les accusations guinéennes mettent en cause l’OUA et affirme que Sékou Touré veut démolir le Conseil de l’Entente. Le même jour, à Abidjan, Houphouët-Boigny dit qu’il y a une collusion entre Sékou Touré et Nkrumah pour masquer leur faillite politique, économique et humaine.
    Sur instructions personnelles du général de Gaulle à Jacques Foccart, les transferts de francs servant à rembourser le Trésor guinéen des pensions versées en monnaie nationale aux anciens combattants et pensionnés guinéens sont suspendues.
  • 18 novembre : Radio Conakry mentionne trois récentes tentatives d’assassinat contre Sékou Touré.
  • 19 novembre : remaniement ministériel. Keita Fodéba quitte le ministère de la Défense nationale et de l’Intérieur et devient ministre de l’Économie rurale et de l’Artisanat, Lansana Diané le remplace aux armées, Magassouba Moriba à l’intérieur et à la sécurité. Nabi Youla, secrétaire d’état à l’information, est nommé ambassadeur à Bonn pour la deuxième fois. Nenekhali Condetto devient secrétaire général de la Présidence. Commandant Zoumanigui, chef du cabinet militaire de Sékou Touré, devient commandant de la Gendarmerie.
  • 20 novembre : Conakry exige le départ de tous les membres de l’ambassade de France, qui quittent Conakry entre le 24 et le 26, à l’exception du chargé d’affaires Rey-Coquais.
  • 21 novembre : Senghor donne son accord pour que le Sénégal représente à Conakry les intérêts de la France. II préfère renoncer à cette mission le 25 novembre.
  • 26 novembre : le ministre de l’éducation reçoit Jean Cellier, président de l’Amicale des enseignants français en Guinée. Nombre de ces derniers veulent rester en Guinée. Sékou Touré s’adresse à eux le 29 novembre à l’Institut polytechnique.
  • 29 novembre : l’Italie donne son accord pour représenter les intérêts français en Guinée.
  • 6 décembre : Sékou Touré envoie à François Mitterrand un message de soutien pour l’élection à la présidence de la République.
  • 7 décembre : à New York, le représentant permanent de la Guinée, Achkar Marof, déclare devant le comité politique de l’Assemblée générale que la Guinée a été victime d’un complot permanent depuis 1958. Le délégué français réfute ces “calomnies incroyables”. A Conakry, Sékou Touré met en cause Jacques Foccart.
  • 8 décembre : à Rome, pendant le Concile Vatican II, Mgr Tchidimbo est reçu en audience privée par le Pape Paul VI, à qui il fait part de son souhait de quitter son poste en 1975 après le Centenaire de l’église catholique en Guinée, pour laisser son poste à un “Guinéen authentique”.
  • 19 décembre : au 2ème tour, le général de Gaulle est réélu président de la République française contre François Mitterrand (que Sékou Touré avait soutenu).
  • 31 décembre: par décret, la Guinée étend à 200 milles marins la limite de ses eaux territoriales

A suivre.

Tierno S. Bah

Guinée : Occidentaux, Asiatiques, Maroc

Réunion du Groupe de Casablanca, rival du Groupe de Monrovia. De g. à dr.: prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), Gamal Abdel Nasser, Kwame Nkrumah, Ferhat Abbass, Sékou Touré, Modibo Keita, roi Mohamed V. Casablanca, janvier 1961.
Réunion du Groupe de Casablanca, rival du Groupe de Monrovia. De g. à dr.: prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), Gamal Abdel Nasser, Kwame Nkrumah, Ferhat Abbass, Sékou Touré, Modibo Keita, roi Mohamed V. Casablanca, janvier 1961.

La question d’un éventuel trosième mandat du président Alpha Condé revient fréquemment sur le Web. C’est là une autre manière de  noyer le poisson dans l’eau. La présidence d’Alpha Condé se déroule  à son avantage, certes. Mais elle s’exerce au détriment de  la Guinée, où la pauvreté s’aggrave. L’embêtant pour M. Condé, c’est qu’après Sékou Touré (26 ans) et Lansana Conté (24 ans), le pays ne peut supporter un autre quart de siècle avec le même dictateur. Sur le site Africaguinee on lit le passage suivant :

« A l’occasion d’une session des assises sur l’eau au Maroc, le dirigeant guinéen a parlé de « continuité » citant en exemple le royaume chérifien, les pays asiatiques et occidentaux. »

Et Guinee7 renchérit :

« Pourquoi les pays occidentaux n’ont jamais demandé aux pays asiatiques de limiter les mandats », s’interroge Alpha Condé au Maroc.

La question est ridicule et hors-sujet. Car il ne s’agit ni des pays cccidentaux, ni de ceux asiatiques. Eux, ils se  conforment à leur Constitution et ils appliquent  leurs lois. Ainsi:

  • François Hollande n’aura exercé qu’un seul mandat. Une ultra-nationaliste comme Marine Le Pen pourrait bien lui succéder.
  • Les USA viennent de remplacer Barack Obama par Donald Trump.
  • La Corée du Sud vient de destituer une présidente, la fille d’un ancien président-dictateur, pour arrogance et corruption.

Monsieur Condé ne se rend pas compte combien il est naif de comparer la Guinée à des pays fonctionnels et prospères, d’Europe et d’Asie. Il devrait se concentrer sur l’Afrique, ne serait-ce qu’en sa qualité de président en exercice de l’Union Africaine pour 2017-18.
En attendant, son admiration pour la stabilité ou la « continuité » marocaine indique son inculture historique et politique. Car l’histoire de cette dynasite est marquée tour à tour par la continuité, la dépendance et les conflits internes.

Anciennete et continuité de la monarchie chérifienne alaouite

Selon Wikipédia la dynastie alaouite :

« règne sur le Maroc depuis la seconde moitié du xviie siècle. Venus du Hejaz2, ils s’installent au Tafilalet, les Alaouites deviennent sultans du Maroc à la suite d’une période d’instabilité ayant suivi le décès du dernier sultan de la dynastie des Saadiens en 1659 et durant laquelle le pays est morcelé en plusieurs États indépendants, l’autorité centrale échouant aux mains des Dilaïtes. Moulay Rachid, troisième prince alaouite du Tafilalet, réunifie le pays entre 1664 et 1669 et réinstaure un pouvoir central, marquant ainsi le début de la dynastie alaouite du Maroc, qui est toujours à la tête du royaume de nos jours. »

Impérialisme français et Protectorat français

« Mis en place par le traité franco-marocain conclu à Fès, le 30 mars 1912, entre la Troisième République française et Moulay Abd El Hafid2, éphémère sultan marocain, il était officiellement nommé Protectorat français dans l’Empire chérifien dans le traité de Fès, publié quelques mois après dans le premier bulletin officiel du pays, qui avait pour en-tête : « Empire chérifien : Protectorat de la République française au Maroc ». La fin de ce protectorat, dont l’arrivée fut annoncée au Maroc par le sultan Sidi Mohammed ben Youssef — futur roi Mohammed V — lors de son discours du trône du 18 novembre 19553 (date retenue pour la Fête nationale de l’indépendance), fut actée avec la Quatrième République française le 2 mars 19563.
Parallèlement, fut instauré un protectorat espagnol au MarocN 2 à compter du 27 novembre 1912, sur la base d’une convention franco-espagnole, et le retour à la souveraineté du Maroc fut officiellement reconnu par l’Espagne près d’un mois après la France, le 7 avril 1956. »

Conflits internes

C’est donc seulement en 1956 que le royaume du Maroc redevint souverain. Sous le règne des deux premier monarques — Mohamed V et Hassan II — un agent de la France, le général Mohamed Oufkir, joua un rôle de premier plan. Consultons Wikipédia :

« En 1950, (Oufkir) est “détaché au cabinet du général commandant supérieur des troupes du Maroc”, le général Duval au côté duquel il devient un spécialiste des services de renseignement français. »
« En 1955, les autorités françaises l’imposent comme aide de camp du roi Mohammed V dès son intronisation au lendemain de l’indépendance du Maroc. Son rôle est de réduire l’influence de l’armée de libération nationale marocaine (ALN), d’atténuer le plébiscite autour de la légitimité des partis nationalistes, notamment l’Istiqlal et l’UNFP, et de construire les structures policières et de surveillance officielles (notamment les FAR Forces Armées Royales) et parallèles. »

Général Oufkir dirige ainsi la répression contre “le soulèvement du Rif entre 1957 et 1959 (cette répression exécutée avec zèle lui vaut le surnom de ‘Boucher du Rif’, le ‘complot de juillet’ que le régime attribue en 1963 à la gauche marocaine et les émeutes de Casablanca du 23 mars 1965 où, à bord d’un hélicoptère, il tire à la mitraillette sur la foule.”

En 1965, Oufkir et le roi Hassan II sont impliqués dans la disparition de Mehdi ben Barka, enlevé et assassiné en France. “La justice française  condamne Oufkir par contumace … aux travaux forcés à perpétuité.”

Peu importe. A Rabat Oufkir continue de monte en flèche. Il devient commandant en chef des Forces armées royales et ministre de la défense en 1971. C’est fort de cette position qu’il tente successivement de liquider le roi Hassan. Son premier coup d’Etat date de 1971. Il échoue. Pareil pour celui de 1972. L’échec de cette deuxième tentative entraîne sa mort : suicide,  exécution ?

Alpha Condé et la Guinée

L’interrogation plus haut est ainsi superflue. La vraie question est  plutôt la suivante:

Pourquoi ne pas respecter  la Constitution guinéenne, qui limite le nombre de mandats présidentiels consécutifs à deux ?

La réponse est claire. L’autocratie et son corollaire, le narcissisme, ainsi que la cupidité et sa compagne, la corruption, conduisent monsieur le président-commis voyageur à mépriser son pays au point de laisser circuler des spéculations sur un troisième mandat. Alors que sa politique inarticulée, brouillonne a — en 10 ans bientôt — ruiné  l’économie et enfoncé le pays davantage dans la pauvreté.

Qu’il n’oublie pas cependant que la république et la monarchie sont des systèmes différents. Et que la république de Guinée n’est pas le royaume du Maroc. S’il existe de vagues ressemblances, il n’y a, par contre, pas de correspondance entre les deux pays.

Deux mandats consécutifs sont suffisants pour un président intègre, rassembleur et travailleur. Dix mandats sont insuffisants pour un dictateur assoiffé de pouvoir pour soi. En conséquence, la Guinée doit fermement appliquer le principe de l’alternance, qui est nécessaire et indispensable à l’exercice de la démocratie, même électoraliste.
Elle doit le faire par-delà les plans machiavéliques et les manoeuvres sournoises du président Alpha Condé. Qui voudrait s’accrocher indéfiniment et futilement au fauteil.

Tierno S. Bah

Bâ Mamadou. Qui est Sékou Touré ?

Les dés en sont jetés. En collusion avec l’Assemblée nationale, le pouvoir exécutif et le “coalition” politique d’Alpha Condé vont légiférer la justice pour lui mettre des bâtons dans les roues. Dans quelques jours ou semaines ils vont proclamer une loi instaurant une commission Vérité, Justice et Réconciliation. Et pourtant un brin d’honnêteté et de réflexion aurait pu les conduire à omettre le mot JUSTICE. Car celle-ci relève de l’autorité de la troisième banche de l’Etat : le pouvoir judiciaire. Hélas ! Toutefois, que les autorités de Conakry sachent qu’elles perdent leur temps. Ils ne feront que frapper des coups d’épée dans l’eau.…
Entretemps, la majorité et l’opposition devraient lire et relire le texte de feu Bâ Mamadou, que je publie ci-bas. L’histoire est plus têtue et plus imprévisible que les hommes. Au bout du compte, la fuite en avant et les magouilles politiciennes devront cesser. “L’élite” guinéenne sera alors confrontée à la réalité. Celle-ci dicte qu’aussi longtemps que les magistrats assermentés et leurs collègues de tous ordres du cadre judiciaire n’auront pas le champ libre pour enquêter, juger, acquitter ou condamner conformément aux lois en vigueur — et en toute indépendance — la Guinée continuera de s’embourber dans la corruption, la violence et  l’impunité. Est-il besoin de rappeler qu’un tel contexte est peu incitateur aux investissments. Et qu’il ne peut que faire sombrer le pays davantage dans la pauvreté et la médiocrité.

Tierno S. Bah


Bâ Mamadou (1930-2009)
Bâ Mamadou (1930-2009)

Qui est Sékou Touré par El-Hadj Mamadou Bâ, président d’honneur de l’UFDG ?

Sékou Touré le Héros devenu Tyran Sanguinaire et Dictatorial

I. Qui est Sékou Touré ? Les jeunes doivent connaître la vérité

Il n’y a pas eu beaucoup d’écrits sur Sékou Touré, sur sa vie, ses activités, son œuvre. Il est vrai qu’il était le seul à écrire ses fameux tomes (une quinzaine) et il ne laissait personne parler et exprimer librement ce qu’il pensait et souhaitait. La presse n’existait pratiquement pas.
Personnellement (et avec Momory Camara), nous avons écrit des articles sur les finances et la monnaie qu’il a purement et simplement signé en son nom.
Il ne se sentait pas à l’aise dans les problèmes économiques et financiers et il sollicitait des « Nègres » pour rédiger des articles qu’il publiait dans ses tomes en son nom.
A mon avis, il est temps d’écrire maintenant sur la vie de Sékou Touré et ne pas continuer à faire simplement le griot. Comme l’a dit le Professeur Djibril Tamsir Niane :

« Il y a surtout qu’aussi bien en Guinée qu’hors de la Guinée, les études, les recherches sur le temps de Sékou Touré, n’ont pas avancé ».

Dans sa perplexité, Alsény Réné Gomez jetait un coup d’œil sur ce passé récent, pose le problème de bilan de la 1ère République. Il ajoute encore :

« Cinquante ans n’ont pas cicatrisé la plaie ; le devoir de mémoire qu’il pose devient incontournable ; il semble bien que les non-dits et autres silences sur les prisons de la 1ère République, constituent un blocage psychologique sur les Guinéens ».

II. Le préalable de la réconciliation nationale

« Il faudra bien crever l’abcès un jour. La réconciliation nationale l’exige. L’invite de Alsény Réné Gomez sera-elle entendue ? »

Citons encore Djibril Tamsir Niane :

« Quand un pays a été ébranlé par un drame aussi poignant, il est établi que « sans une réconciliation », sans un pardon, rien ne peut marcher. Nous avons vu le cas de l’Afrique du Sud ; Nelson Mandela a réussi à réconcilier, à rapprocher les composantes d’une société déchirée par un demi siècle d’Apartheid. Nous connaissons le cas de l’Espagne ; malgré « un pacte d’oubli » soixante dix ans après la guerre civile, le passé rattrape les hommes et la plaie s’ouvre à nouveau. En Afrique, les conférences nationales dans les années 1990 ont aidé à évacuer le « temps du kaki couronné »

La Guinée n’a pas encore trouvé l’opportunité de crever l’abcès des non-dits d’antan. Pourtant le développement est à ce prix. Si l’on n’ouvre pas le débat sur le drame de la 1ère République, si l’on n’exorcise pas le passé, il sera difficile d’entretenir une paix sociale.

1. Une conférence de réconciliation nationale

Une conférence de réconciliation nationale est indispensable et son objectif sera de :

  • Faire le bilan de toutes les violences commises par et sur les Guinéens de 1954 à 2008 sur les plans politiques, économiques et culturels.
  • Permettre à ceux qui ont participé directement ou indirectement à une violence, à ceux qui en ont été témoins, à ceux qui en ont été les victimes ou qui ont perdu des êtres chers, de s’expliquer et de comprendre ce qui s’est passé.
  • Restitution de tous les charniers sur toute l’étendue du territoire pour y ériger des monuments à la mémoire des disparus
  • Obtenir des excuses publiques et le repentir de ceux qui ont été coupables ou complices et aussi des réparations pour les victimes ainsi que leurs pardons.
  • Sceller la réconciliation par la mise en place d’un cadre permanent de concertation, d’échanges et de prévention des conflits.

Il faut peut être profiter du cinquantenaire pour ouvrir les débats et savoir si Sékou Touré est un héros ou un simple tyran sanguinaire et dictatorial.

La Deuxième République a systématiquement refusé de faire la lumière sur les années sombres de la Première République.

Comme le dit Niane Tamsir « sournoisement, les gens de l’ancien régime ont détruit le Camp Boiro jusque dans ses fondements, sous les yeux des dirigeants de la 2ème République. »

Le fameux Livre blanc préparé par le Colonel Faciné Touré qui avait réussi à récupérer les archives de l’Etat n’est jamais sorti.

[Erratum. — Une commission de préparation du Livre blanc fut désignée. A supposer qu’elle siégea, il n’en reste pas moins qu’elle ne s’attela pas à la tâche. Des décennies plus tard, il est douteux que les membres encore en vie de cette commission puissent déclarer l’existence d’une ébauche ou d’un brouillon de ce document. Bâ Mamadou omet de dire la Deuxième république fut dirigée par certains des principaux tortionnaires et hommes de  main de Sékou Touré : les colonels Lansana Conté et Diarra Traoré. Les deux officiers étaient compères et complices. Ils durent leur rapide avancement en grade à leur zèle dans la purge violente de leurs supérieurs formés dans l’armée de Keita Fodéba. Ils participèrent physiquement à la pendaison des Suppliciés du Pont du 8 novembre le 25 janvier 1971. Diarra et Conté étaient respectivement capitaine et lieutenant en fin 1970. Moins de dix ans plus tard, chacun d’eux avait reçu le grade de Colonel et obtenu un siège au Comité central du Parti. Comparez cette évolution à la stagnation de la carrière du Commandant Ousmane Sow, qui intégra l’armée à ce rang et le demeura pendant les 26 ans de règne de Sékou Touré !  Lire (a) “La pendaison” par Lieutenant-colonel Kaba 41 Camara (b)  “Armée guinéenne : écuries d’Augias” (c) La déplorable interview du Général Ousmane SowTierno S. Bah]

III. Célébration du cinquantenaire ou glorification de la 1ère République

Aujourd’hui, nous avons le malheur d’avoir un Premier Ministre (Lansana Kouyaté) qui, au lieu de s’occuper de sa lettre de mission, préfère réhabiliter la 1ère République qu’il considère comme une période de gloire pour la Guinée et son leader doit être honoré et glorifié pour son œuvre exceptionnelle… Il semble vouloir oublier ce qui est arrivé à tous les compagnons de Sékou Touré qui ont été assassinés, emprisonnés, exilés ou poussés au suicide comme Saïfoulaye Diallo qui s’est laissé mourir.

Sékou Touré a liquidé tous ses compagnons sauf ses parents et ceux de sa femme.

Malheureusement pour lui, la 2ème république a terminé la tâche pour lui en sacrifiant ceux qu’il a voulu protéger. (Dieu sait venger les innocents).

Vouloir profiter du cinquantenaire pour mettre les bourreaux et leurs victimes dans le même sac et les honorer ensemble, est d’une malhonnêteté qu’on ne pourra jamais pardonner au Premier Ministre.

Il faut qu’il sache que ce n’est pas la position qui aurait été choisie par son beau-père qui, à cette époque, a été écoeuré par ce qui s’est passé sous la 1ère République. (Il me l’a dit à plusieurs reprises même en présence de Sékou Touré). Il fait partie de ceux qui ne lui pardonneraient jamais cette forfaiture.

[Note. — Le beau-père en question était Lamine Condé, ancien gouverneur de la Banque centrale. — Tierno S. Bah]

On parle de réhabiliter Sékou Touré alors qu’il n’a jamais été ni jugé, ni condamné.

Cependant, si l’on veut le célébrer et l’honorer, il est bon de faire son bilan afin qu’on sache ce qu’il a fait ou, comme l’a dit le Professeur Ibrahima Baba Kaké, s’il est un héros ou un tyran.

On peut commémorer un événement : (le vote du 28 Septembre, la proclamation de l’indépendance, la mort d’un Président, etc.)

Cependant, si à cette occasion on veut glorifier et honorer les artisans de cet événement, il faut le faire avec discernement après avoir fait un bilan pesant les avantages et les inconvénients qui s’y rattachent.

Le Premier Ministre a déclaré qu’il faudra donner des noms de rues à des personnalités, les décorer (je ne sais comment justifier cette décoration).

Décorer quelqu’un qui a été condamné par un tribunal (même révolutionnaire) n’est pas une réhabilitation mais une véritable imposture, surtout à titre posthume.

Avant que les historiens n’entreprennent ce que l’avenir retiendra de lui, ceux qui ont vécu avec lui ont le devoir d’apporter leur témoignage pour éclairer le débat.

Il est vraiment regrettable que ses compagnons n’aient pas laissé d’écrits. Des personnes comme El Hadj Mamadou Fofana, Keita Fodéba, Dr. Accar Roger, etc. auraient pu faire connaître le personnage sous tous ses angles. Malheureusement, ils ont préféré se taire malgré tout ce qu’ils savaient.

[Note. — Fodéba n’en a pas eu le temps matériel. Il en savait énormément des secrets et des faits. Mais il fut fusillé à l’âge de 48 ans. Elhadj Fofana, quant à lui, s’emmura dans un silence obstiné. En 2001 je demandai à Bakary Keita, frère cadet de Fodéba Keita et voisin d’Elhadj Fofana à Landréah (Conakry), de faciliter un rendez-vous pour moi avec l’ancien collaborateur, soutien financier de Sékou Touré et survivant du Camp Boiro. Il me répondit que cela ne valait pas la peine, car Elhadj ne dirait rien. Quant à Dr. Accar, il aurait dû prendre la plume à retour d’exil. Hélas ! Il confia tout de même des bribes à André Lewin, auquel il  révéla comment il échappa de justesse au tueur à gages que Sékou Touré dépêcha pour l’éliminer en France. — Tierno S. Bah]

IV. La stratégie de violence chez Sékou Touré

Ceux qui ont vécu avec Sékou Touré, l’ont toujours décrit comme un homme violent, brutal, rancunier et méchant. C’est le cas, par exemple, de Sangaré Toumany ou de Camara Damantang.
Déjà à l’école primaire il s’est singularisé en organisant des groupes qui s’attaquaient aux maîtres jusqu’à ce qu’il soit licencié.
Il a été récupéré de justesse par M. Fodé Maréga, son parent Sarakollé, qui lui a permis au moins d’aller à l’Ecole d’apprentissage de Georges Poiret. (Section Menuiserie).

[Note. — Lire à ce sujet le témoignage de Hadja Maimouna Bâ, soeur cadette de Bâ Mamadou et veuve de Dr. Bocar Maréga. — T. S. Bah]

Aux PTT où il fut affecté, il n’a cessé de pousser les ouvriers contre les patrons et de prôner des grèves et des bagarres sauvages quand les syndicats n’étaient pas encore organisés.
Quand il a pu rentrer au chemin de fer par le syndicat, il n’a cessé de fomenter des révoltes jusqu’à ce qu’il réussisse à organiser la fameuse grève de 1947.
A partir de ce moment, il a été remarqué par la CGT qui l’a pris en main, ayant découvert en lui un manipulateur des foules.
La CGT lui a assuré un minimum de formation et en a fait un syndicaliste professionnel, ce qui correspondait parfaitement à ses souhaits et le fera connaître dans toute l’AOF. Son caractère de syndicaliste professionnel ne l’a jamais quitté même quand il a eu le pouvoir. ; il n’a jamais eu pour objectif de construire le pays et ne s’intéressait nullement au développement et à la pauvreté des citoyens.

Une seule chose l’intéressait ; son pouvoir absolu sans partage.

[Note. — Lire Dr. Charles Diané, Sékou Touré et son régime. — T.S. Bah]

Il ne fait pas partie des fondateurs du PDG/RDA et ne s’intéressait en premier temps qu’au syndicat USTG (Union des Syndicats des Travailleurs de Guinée)

[Note. — Sékou Touré ne fit pas partie du goupe initial chargé de rédiger le Mémorandum préparatoire du Congrès de Bamaka, qui créa, en octobre 1946, le Rassemblement démocratique africain. Mais Sékou Touré participa effectivement aux assises de Bamako en tant que membre de la délégation de l’Union du Manding. Le Fuuta-Jalon fut representé par les membres de l’Amicale Gilbert Vieillard. Par la suite Sékou Touré occupa un rang secondaire dans la direction du PDG, la section guinéenne du RDA. Il se plaçait derrière les cadres moyens diplômés de l’Ecole normale William Ponty (Sénégal) ; spécifiquement le triumvirat Madeira Keita-Amara Soumah-Saifoulaye Diallo. Sékou Touré n’avait que le certificat d’études primaires. Il dut manoeuvrer pour émerger comme le leader du parti à partir de 1951.
Voir la composition du Comité directeur du PDG-RDA en 1947 et en 1948. — Tierno S. Bah]

Quand le RDA rompit son alliance avec le Parti communiste, on lui demanda de créer un syndicat africain pour rompre avec la CGT. Il créa avec d’autres syndicalistes, la CGTA.

Quand il prit le Secrétariat Général du PDG en 1951, après le départ des premiers dirigeants affectés par le pouvoir colonial, il commencera tout de suite à former des loubards qu’il contrôlait comme une milice.
Pendant cette période (1954-1956), tous les moyens étaient bons (bastonnades, incendies de cases et de maisons, provocations, intimidations, bagarres, grèves du lit par les épouses, etc.) pour se débarrasser de ceux qui essayaient de lui résister ou limiter son pouvoir. La violence a toujours été au cœur de la stratégie de conquête du pouvoir par Sékou Touré.
Cela aboutit aux émeutes de 1953, 1954 où, grâce à ses hommes de main dirigés par Momo Joe, Momo Koulikandji et des jeunes dévoués, pendant lesquelles il put liquider des centaines de Guinéens qui ne voulaient pas adhérer au PDG.

Des hommes comme David Soumah, Sadou Bobo etc… durent s’exiler à Dakar.

L’administration coloniale, pour le calmer et le contrôler le fit élire (par un trucage honteux, contre un autre Guinéen très populaire) Conseiller territorial de Beyla (1951).
A partir de ce moment, il prit de l’assurance et s’attaqua à tous ceux qui lui résistaient à Conakry jusqu’à ce qu’il devienne Maire de Conakry (1955).
C’est à ce moment que le Haut Commissaire de l’AOF décide de le prendre en main pour en faire un Député à l’Assemblée Nationale Française.
Lorsqu’il fut nommé Vice Président du Conseil du Territoire de la Guinée française (1956), son premier objectif fut de liquider la chefferie coutumière de cantons afin de n’avoir aucune structure pouvant s’opposer à son pouvoir. En effet, pendant son ascension, les chefs de cantons l’avaient méprisé, lui mettaient les bâtons dans les roues et ne lui permettaient pas de réunir les foules pour les haranguer.

Le gouverneur Ramadier lui facilita la tâche et lui permit de supprimer la chefferie de cantons.

Libéré de ceux-là, il entreprit alors de faire du nettoyage ethnique à Conakry en 1956,1957 et 1958 pour chasser les Peuls de Conakry et effrayer les Malinkés en prenant appui sur les Soussous qu’il avait réussi à embrigader totalement.

Voici comment en 1958 il avait un contrôle total sur le Parti et les populations du pays malgré l’existence d’autres Partis : BAG de Barry Diawadou et PSG de Barry III regroupés au sein du PRA.

A maintes reprises, le Procureur Général a menacé de le traduire en justice mais il était Député et avait l’immunité parlementaire qui le protégeait.

En réalité la stratégie de Sékou Touré pour la conquête du pouvoir a toujours été de recourir à la violence par l’intermédiaire de loubards préparés et encadrés pour régler les comptes de ceux qui s’opposaient à lui.

Cependant, cette stratégie n’était pas approuvée par la Direction générale du RDA.
La portée politique de ce qui se jouait en Guinée n’avait pas échappé non plus aux dirigeants du RDA à l’échelle de l’Afrique.
Le responsable politique du Comité de coordination, Ouezzin Coulibaly, se rendit en Guinée. Sa venue et les instructions en sept points qu’il adressa le 12-2-55 aux responsables du PDG, constituèrent un véritable cran d’arrêt…provisoire. Citation :

« Le RDA a un organisme directeur…auquel tous les adhérents doivent obéissance. Le RDA est un parti de gouvernement…Il tient donc avant tout au respect de la légalité républicaine et à l’ordre…Ses responsables doivent enseigner… que la possession d’une carte RDA ne confère à personne le droit de se soustraire à la légalité…Le RDA est loin d’être un parti d’agitation… Le RDA interdit toutes les manifestations à caractère fasciste, telle la création de groupes de choc des dénommés commissaires et gendarmes avec port de brassards et galons sur la voie publique…Il doit enseigner le respect de la liberté aux citoyens…Personne n’a le droit de se rendre justice… »

Sékou Touré dût, de plus ou moins bon gré, s’incliner et répercuter ces instructions dans un communiqué du bureau exécutif du PDG. Il y était affirmé « avec vigueur que le programme du RDA ne peut comporter rien de subversif et que ses activités ne peuvent tendre à provoquer du désordre ou des incidents. Ce ne fut qu’un court répit avant de reprendre sa stratégie de violence.

V. Sékou Touré le raciste, xénophobe et génocidaire

Une autre facette de la personnalité de Sékou Touré ne doit pas être négligée. En effet, on peut facilement condamner Sékou Touré pour :

  • Propos et attitudes racistes contre les Peuls
  • Xénophobie dans ses discours
  • Incitation au génocide et à la haine raciale notamment contre les Peuls.

On peut se référer à ses discours des 9 août et 28 août 1976 qui ont été publiés dans Horoya le quotidien du PDG.
De plus, il y a de nombreux cadres peulhs qui ont dû écrire pour « regretter leur foulanité» et se mettre à la disposition du Responsable Suprême de la révolution ;
D’autre part, les étudiants peulhs à qui on a officiellement refusé des bourses à l’extérieur peuvent aussi témoigner. On peut donc constituer un bon dossier d’instruction judiciaire.
Quand un Président déclare que 40 % de ses citoyens sont des traîtres et des étrangers, il doit être dénoncé comme un criminel qui est contre l’unité nationale.
Quand le même Président se permet de dire officiellement qu’il supprime les bourses de ses citoyens, il doit être sanctionné.
Quand il condamne les enfants et les veuves de ceux qu’il a exécutés, cela est impardonnable et inacceptable.

5. Sékou Touré et la violence officielle après l’indépendance

Ayant obtenu le pouvoir total (Président de la République, président du Parti) devenu omnipotent et omniprésent, Sékou Touré a réussi à neutraliser tous ceux qui peuvent s’opposer à lui ; il s’organise pour constituer un Etat totalitaire (Parti Etat) sur le modèle des pays de l’est à qui il demande une assistance technique (notamment la Tchécoslovaquie où le ministre de l’Intérieur et de la Sécurité était un ami de Kéita Fodéba pendant qu’ils étaient en France). Commence alors la période de complots :

Une quinzaine de complots ont été recensés, dénoncés de 1958 à 1984 avec toujours le même scénario.

  1. On prend prétexte d’un événement que Sékou Touré monte en épingle dans ses discours fleuves.
  2. On procède à des arrestations massives de nuit avec un grand déploiement de militaires
  3. On fait avouer les coupables sous les tortures qui s’accusent de tous les maux et se déclare agent Français, Américains et Allemands en même temps.
  4. On condamne par le tribunal révolutionnaire et on exécute les sentences.

VI – Sékou Touré le « Héros de l’indépendance »

Aboubacar Somparé, le Président de l’Assemblée Nationale a déclaré en 2007 :

« Quelle que soit la volonté affichée d’occulter le rôle éminent joué par les compagnons de notre indépendance, on ne saurait par exemple, sans une forte dose de mauvaise foi, parler de l’OUA sans mentionner feu le Président Ahmed Sékou Touré et le rôle qu’il a joué dans la libération de la Guinée et dans l’émancipation des peuples africains. »

Il ne faut pas oublier qu’il était Ambassadeur de Sékou Touré à Paris. Comme l’a dit Djibril Tamsir Niane :

« Sékou Touré a conduit la Guinée à l’indépendance, il a réhabilité l’homme noir et la culture africaine, a donné une audience internationale à un pays dont ni la superficie ni la population ne sont significatives. Mais ce bénéfice extraordinaire justifie-t-il l’existence du Camp Boiro et d’autres prisons antichambres de la mort ? »

  • Peut-on parler de l’OUA et de l’audience internationale de la Guinée sans parler de Diallo Telli, Premier Ambassadeur de la Guinée aux Nations Unies et aux USA, Premier Secrétaire Général de l’OUA ?
  • Peut-on parler de la réhabilitation de la culture africaine sans mentionner Kéita Fodéba ?
  • Peut-on parler du vote du 28 Septembre 1958 sans mentionner le rôle de Barry Diawadou, Barry III, Kéita Koumandian et bien d’autres ?
  • Peut-on parler de l’indépendance de la Guinée sans chercher à savoir ce que sont devenus les responsables politiques de cette indépendance ?
  • Peut-on ignorer le fait que tous les compagnons de l’indépendance ont été exécutés par Sékou Touré sauf ses parents et ceux de sa femme ?
  • Va-t-on tourner la page de tous les crimes commis sans lire cette page ?

Jusqu’au Congrès tenu au cinéma Vox le 14 Septembre 1958, Sékou Touré hésitait entre indépendance et communauté franco-africaine chère à Houphouet. Il a fallu une énorme pression interne et externe pour qu’il optât pour le NON au référendum.

Certains ont essayé de nous faire croire que Sékou Touré n’était pas au courant de ce qui se passait au Camp Boiro et qu’il s’agissait d’une opération montée par Ismaël Touré et ses compagnons.
Heureusement, Alsény Réné Gomez et l’Ambassadeur André Lewin ont montré que Sékou Touré était bien au courant et que c’est lui qui organisait toutes les opérations et on lui rendait compte régulièrement.
Sékou Touré s’adressait par téléphone ou par note à des détenus en interrogation pour leur demander d’aider la révolution en avouant leur complot.

Les Maliens qui sont les organisateurs du fameux symposium sur la vie et les œuvres du Président Sékou Touré se gardent bien de parler du Camp Boiro, de Madeira Kéita et autres prédécesseurs de Sékou Touré.

Ils oublient de parler de Modibo Kéita qui est le père de l’indépendance du Mali et qui a lâchement été assassiné par Moussa Traoré à qui ils ne semblent rien reprocher.

[Note. — Modibo Keita fut le premier à commettre le crime de sang en 1964. Il fit assassiner Fily Dabo Sissoko et Hammadoun Dicko à la Prison de Kidal. C’est là qu’il finit ses jours. Les autorités maliennes l’ont désormais réhabilité. Mais elles piétinent la mémoire des martyres et des victimes du premier président du Mali. Lire “In Memoriam Fily Dabo Cissoko (1900-1964)” et “Le bâton et le caïman, ou Fily Dabo Sissoko et la France.”— Tierno S. Bah]

S’ils se présentent en Guinée, ce sera une provocation que les victimes du Camp Boiro ne laisseront pas passer sans réagir.
Il faut être de mauvaise foi pour refuser de voir la réalité en face et ne pas interroger les Samba Lamine, Koniba Pleah, Madeira Kéita, etc. sur leur vie en Guinée au sein du PDG.

VII – La responsabilité de Sékou Touré dans les tueries

Sékou Touré s’est fait appelé Responsable Suprême de la Révolution par une résolution du 8ème Congrès en 1968 lue par Mamady Kéita. De ce fait, il doit endosser la responsabilité des crimes, des tortures, des massacres et des assassinats commis en son nom par ceux qu’il a nommé au Comité révolutionnaire et au tribunal révolutionnaire.

A notre avis, ce problème ne mérite aucune contestation et il nous semble inutile de discuter sur les causes de dérapages (marabouts, fétichistes, mégalomanes).

Certains ont essayé de faire croire qu’il était malade et rongé par la syphilis ou traqué par Foccart et les espions français de la DST.

[Note. — Lire  André Lewin, “Sékou Touré : la mort américaine.” — Tierno S. Bah]

Tout cela ne peut expliquer ce qu’il a fait , les crimes qu’il a commis, le retard du pays et la disparition de l’élite guinéenne.
D’autre part, ce n’est pas parce que quelqu’un a été le Père de l’indépendance qu’il peut se permettre d’avoir droit de vie et de mort sur les citoyens.
Le système colonial avait certainement des côtés positifs mais cela ne nous a pas empêché de voter Non le 28 Septembre 1958, tout en choisissant la pauvreté.
L’Apartheid a transformé l’Afrique du Sud en un Etat développé, prospère (par/pour les blancs) avec des infrastructures modernes et des entreprises puissantes, etc. Ce n’est pas une raison pour que les Noirs fassent son apologie et considèrent le raciste Vorster comme un Héros national qu’il faut glorifier.
Ce n’est pas parce que Hitler a modernisé, unifié et bâti un réseau routier extraordinaire pour l’époque, créé des entreprises et des industries puissantes (complexe économico-militaire) qu’il faut éviter de le condamner avec le Nazisme qui a fait trop de mal.
Ce n’est pas parce que Pétain, le héros de la grande guerre 1914/18, bien qu’ayant été élevé à la dignité de Maréchal, sacré comme un Héros, que cela l’a empêché d’être jugé et condamné comme un traître en 1945.
Les exemples sont nombreux qui montrent qu’un homme d’Etat doit être jugé dans tous ses actes et s’il commet des fautes et des crimes, il doit être sanctionné sans aucune circonstance atténuante, malgré son passé glorieux.

VIII. — Conclusion

Nous invitons les responsables du cinquantenaire à revoir leur programme pour ne pas créer des problèmes qui vont diviser le pays. Ils doivent plutôt veiller à rechercher la réconciliation nationale à travers le processus, vérité, pardon, réconciliation, réhabilitation, condamnation et réparation des préjudices subis.

Dans ces conditions, on pourra tourner la page et se consacrer enfin au développement politique, économique et social du pays dans l’unité, la paix, la justice et la solidarité.

El Hadj Bâ Mamadou
Conakry, le 26 mars 2008