Yacine Diallo, revue critique d’une biographie

Boubacar Yacine Diallo
Boubacar Yacine Diallo

La biographie s’intitule Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l’Honneur. Elle parut en 1996. Et Boubacar Yacine Diallo en est l’auteur. Je propose ici une lecture critique de cet ouvrage. Et tenant compte de l’ambigüité que l’homonymie des deux Diallo pourrait créer, je réserve le nom Yacine dans cet article au défunt député. J’utilise les initiales BYD pour désigner l’auteur, qui, lui, est bien vivant. De surcroît, me référant à un passage du bouquin, je crois pouvoir souligner que leur prénom commun reflète seulement des alliances familiales. En d’autres termes, il n’existe pas de lien de parenté biologique entre les deux Yacine.

Préambule

Le style de Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l’Honneur laisse à désirer. Le contenu accumule les insuffisances, les erreurs et les méprises historiques. Pire, l’auteur commet une falsification historique grave et incompréhensible.
Dans l’ensemble, le livre est passablement rédigé, hâtivement préfacé, et mal fabriqué par l’imprimeur. On a l’impression que l’auteur, le préfacier et l’éditeur se sont donnés la main pour publier un produit semi-fini. 
La responsabilité première revient à BYD. Il tente de décrypter le passé  colonial avec les oeillères et le langage — flatteur, triomphaliste  voire chauvin — de la Guinée officielle sous Lansana Conté, qui fut un agent d’exécution des basses et sales besognes de Sékou Touré au Camp Boiro. L’exercice de BYD est proprement raté.
A commencer par le choix du titre, dont le libellé  masquer et dissimule  l’ère coloniale. Or la vie de Yacine s’écoula entièrement dans le Fuuta-Jalon et la Guinée sous domination française. Yacine fut, d’abord, un sujet “indigène” sous la Troisième République (1870-1940). Il devint, ensuite, un évolué — bénéficiaire et victime — de la politique d’assimilation de la Quatrième république (1945-1958). En parlant de Yacine le Guinéen, tout court, BYD survole et escamote l’Histoire. Enfin, peut-on parler valablement de Patrie au sujet du pays d’un Africain colonisé ? A mon avis, non. Et pour s’en convaincre, il suffit de lire les essais profonds d’Albert Memmi : Portrait du Colonisateur et Portrait du Colonisé. Car du vivant de Yacine, l’expression Mère-Patrie désignait la France. La Guinée n’était qu’une possessions territoriale, peuplée d’indigènes.

Rapport sur la situation économique du Cercle de Labé en 1937

Il eût peut-être mieux indiqué de traiter le sujet sous le titre : Yacine Diallo l’Africain, éducateur et parlementaire colonial. 
Je reviendrai plus bas sur les généralisations et inexactitudes apportées par Jean-Pierre Ndiaye, journaliste sénégalais et préfacier du livre.
Enfin, la maison d’édition L’Harmattan laissa réellement tomber BYD. Elle imprima l’ouvrage au mépris des normes esthétiques et des codes techniques de l’industrie du livre. Par exemple, la table des matières est ce qu’il y a de plus bâclé. Ainsi, au lieu d’être organisés dans une liste hiérarchisée, les titres de chapitres et de sous-chapitres s’alignent uniformément sur la marge de gauche. Résultat : on a un bloc brute, non diférencié. Cherchant à démarquer les chapitres et les sous-chapitres, l’éditeur utilise les graisses des polices de caractères de la façon suivante : les caractères gras indiquent les têtes de chapitres, ceux réguliers s’appliquent aux sous-chapitres ! C’est plutôt simpliste et rudimentaire !

Pour ma part, ayant décidé de publier une version électronique du livre sur webGuinée, j’ai en amélioré la présentation d’ensemble. La mise en page HTML/CSS est conforme aux paramètres de publication en vigueur. Enrichie d’hyperliens idoines, elle passe les tests de validation du W3C aussi bien que la critères requis par les moteurs de recherche (Google, Bing, Yahoo, etc.).

Validation par le <a href="https://validator.w3.org/">service W3C</a> du format de la page d'accueil de l'édition webGuinée du livre <a href="https://www.webguinee.net/bibliotheque/droit_politique/boubacar-yacine-diallo/yacine-diallo-le-guineen/index.html">Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l’Honneur</a>.
Validation par le service W3C du format de la page d’accueil de l’édition webGuinée du livre Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l’Honneur.

Dans la table des matières une liste non-numérotée (unordered list) indique clairement la structure du livre. Le document en devient plus lisible.
Des lacunes importantes s’ajoutent aux défauts esthétiques de la version imprimée. Il s’agit précisément de l’absence de bibliographie, d’index thématique et de glossaire. Or ces composantes ne sont pas superflues. Elles sont fonctionnelles car elles offrent au lecteur des données complémentaires. Elles le guident à travers les pages et sections d’un livre, d’une encyclopédie, etc. Enfin, elles élargissent le champ du sujet traité et relient une oeuvre à ses publications similaires.

Yacine Dialo le Guinéen. Table-des-matieres. Editions L'Harmattan
Yacine Dialo le Guinéen. Table des matieres. Editions L’Harmattan

L’ouvrage de BYD parut en 1996, c’est-à-dire quelque 500 ans après la mort de Johannes Gutenberg, l’inventeur des caractères métalliques mobiles au Moyen Age. Le génie de Gutenberg donna naissance au livre. Et il orienta pour le mieux le cours de l’Histoire, en réduisant l’ignorance et l’obscurantisme, notamment en Europe et ailleurs. Mais toujours pas en Afrique, où l’analphabétisme prédomine encore! La pratique généralisée (sociale, économique, culturelle) de l’écriture est pourtant une condition sine qua non, c’est-à-dire un préalable indispensable et nécessaire au développement.…
Depuis Gutenberg, l’imprimerie s’est propagée universellement, et elle s’est systématiquement améliorée. De nos jours, l’industrie du livre est une composante centrale de la Révolution numérique et du Village planétaire qu’est devenu la Planète. Impulsant la bibliothéconomie, elle perfectionne sans cesse les techniques de fabrication et les réseaux électroniques de distribution du livre, dont le puissant service WorldCat.
Quant au préfacier, il suggère, d’une part, que le livre de BYD constitue une référence. C’est généreux de sa part, mais un peu exagéré. Car, d’autre part, il se plaint “des insuffisances que l’on peut facilement relever dans cet ouvrage” !

Yacine DIallo le Guinéen. Table des matieres, edition webGuinee/BlogGuinée
Yacine DIallo le Guinéen. Table des matieres, edition webGuinee/BlogGuinée

Paraissant à la fin du 20è siècle, je me demande alors pourquoi la publication de la biographie de Yacine n’a pas évité les écueils sus-mentionné ? Pourquoi n’a-t-on exploité les progrès réels et abordables de l’imprimerie ?
Pour ne pas allonger ma revue critique, je me concentre dans la présente livraison sur quelques erreurs spécifiques, relevées dans l’Introduction et dans le Premier chapitre. Elles sont induites par l’insuffisance des recherches pour un ouvrage, qui, lecture faite, reste ébauché et, pour ainsi dire, prématuré.
Dans un article suivant, je me pencherai sur trois points. Le premier est pour moi une source de  frustrations indicibles, pour dire le moins. Et les deux autres soulèvent de sérieuses objections de ma part.

Préface : généralisations et inexactitudes

Maître Yacine […] habitait Paris au 106 rue Cardinet, dans le 17ème arrondissement. … Cet appartement était comparable à un véritable cénacle fréquenté par des hommes tels que Amadou Hampâté Bâ
Jean-Pierre Ndiaye

Modeste fonctionnaire boursier de l’IFAN à l’UNESCO, Amadou Hampâté Bâ se rendit en France pour la première fois à l’âge de 40 ans. C’était durant la période coloniale, certes. Et Yacine et lui se connaissaient bien. Mais je ne peux pas établir si la date de ce voyage parisien. Etait-ce avant ou après la mort de Yacine en 1954 ? Car dans une interview accordée à Jeune Afrique en 1970, Bâ ne mentionne pas le nom de Yacine. Et il ne parle pas de fréquentation du domicile du député.

Maître Yacine, issu de la lignée des familles peules de Labé parmi les plus illustres — les Peuls du Livre, les savants, les connaisseurs, par opposition aux Peuls de la Lance : les guerriers

Sous la théocratie fuutanienne le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel furent assumés par la même personne : l’Almaami de Timbo, chef d’une des provinces (diiwal, sing./diiwe, plur.) Ces dirigeants remplissaient un double rôle ; ils étaient à la fois prêtres et guerriers, ils maniaient aussi bien le verbe du sermon que le sabre du jihad. Toutefois, une spécialisation graduelle se produisit au niveau de la superstructure. Elle aboutit à la formation de deux couches : celle du Sabre et de La Lance (Ɓe Kaafa Silaame e Labbooru), détentrice du pouvoir temporel et séculaire, et celle du Livre et de L’Encrier (Ɓe Deftere e Tindoore-ndaha), le clergé et l’intelligentsia. De par son père, Tierno Bakar Tulel-Nuuma, Yacine appartenait aux Kaliduyaaɓe, lignage régnant du Diiwal de Labe. Cependant, sa famille ne faisait pas partie des héritiers du pouvoir temporel de Karamoko Alfa, le fondateur de la province. Il n’en demeure pas moins que Tierno Bakar pouvait se réclamer des deux couches, puisqu’il était à la fois noble et érudit.

J-P. Ndiaye évoque ensuite, sans plus de précision, les “rites initiatiques” fulɓe transmis à Yacine. Il range celui-ci parmi les “Grands Initiés”. Et il ajoute :

« L’on sait que la civilisation peule multiséculaire, dont la trame remonte à la nuit des temps, qui a traversé plusieurs stades (nomade, pastoral, sédentaire), a toujours conservé le sens pyramidal de l’équilibre, de la cohésion par le moyen de l’initiation la plus rigoureuse. »

Les mots ‘initiés’, ‘civilisation’, ‘pyramide’, ‘initiation’, ‘équilibre‘ évoquent un dénominateur commun, que Ndiaye ne décline pas. S’agirait-il de Loges maçonniques ?

… Thierno Bacar, de son vrai nom Alpha Boubacar, plus que comblé, décide de faire appeler ce fils bien-aimé Mamadou Yacine. Et la nouvelle, comme une traînée de poudre, fit le tour de Toulelnouma (cercle de Labé) 2 et environs.

Erratum. Yacine naquit en 1897. A cette date le Diiwal de Labé existait dans toute sa superficie, qui recouvrait cinq préfectures actuelles : Lelouma, Koubia, Mali, Gaoual, Koundara, Labé, une partie de Boké. Il s´étendait jusqu’en Guinée-Bissau et en Gambie, distançant Timbi, la deuxième province et son voisin méridional. C’est en 1898, en collusion avec le résident français à Timbo, Ernest Noirot, qu’Alfa Yaya fit détacher Labé du Fuuta-Jalon. Il cessa donc de relever de l’autorité — de plus en plus symbolique d’ailleurs — de l’Almaami. Enfin, c’est deux ans après la naissance de Yacine que les autorités coloniales créèrent les cercles de Labé, Kadé, et Boussourah. Les trois entités furent regroupées dans une même Région en 1899. La collaboration d’Alfa Yaya avec le gouverneur français dura sept ans. Elle fut rompue par son arrestation et son exil au Dahomey, de 1905 à 1910. Il crut pouvoir gouverner en tandem et manipuler les Français à son avantage. Il se rendit compte trop tard de la véracité de ce proverbe africain : “Il n’y pas de place pour deux crocodiles dans le même marigot” !

Lire les chapitres 4, 5 et 6 des Notes sur l’Organisation Politique et Administrative du Labé : Avant et Depuis l’Occupation Française, la monographie publiée par l’administrateur colonial Antoine Demougeot

[Thierno Bacar] “celui-là même que le roi Alpha Yaya Diallo mandata, avec succès, auprès de l’Almamy Samory Touré, avec comme mission d’empêcher l’entrée des troupes de ce demier dans le territoire du Fouta Djallon.”

Erratum. BYD n’indique pas la date de cette mission… Il ne pouvait pas le faire pour la simple raison qu’elle n’eut jamais lieu. Cela, pour les considérations fondamentales suivantes :

  1. Le pacte entre l’empereur Samori Touré et le Fuuta-Jalon eut lieu en 1889. Il fut signé entre les Almaami Ibrahima Sori Daara (alfaya) et Almaami Umaru (soriya). C’est durant son alternance au pouvoir que ce duo fit appel à Samori pour vaincre la rébellion Hubbu.
  2. L’autorité centrale de Timbo contrôlait — légalement, légitimement et exclusivement — la fonctions et charges relevant de la diplomatie extérieure. Même les seigneurs des grands et puissants diiwe (Labé, Timbi, Koyin) respectaient l’esprit et la lettre de ces dispositions constitutionnelles. Du reste, au plan politique, Timbo consultait et associait les chefs des neuf provinces pour les décisions et missions importantes.
  3. A partir de 1894, le premier empire de Samori —celui qui exista sur le territoire guinéen — n’existait plus. La fortune militaire du conquérant chancelait. Lui barrant l’accès au Soudan (Mali), les forces françaises le contraignirent à s’établir en Côte d’Ivoire et en Haute-Volta (Burkina Faso). En 1896 le Fuuta avait donc perdu tout contact avec ou intérêt pour Samori. Thierno Bacar Tulel-Nuuma ne fut ainsi certainement pas un émissaire diplomatique d’Alfa Yaya auprès de Samori.

Consulter (a) Ibrahima Khalil Fofana. L’Almami Samori Touré. Empereur  ; (b) Yves Person.  Samori. Une révolution dyula

Quatre dignitaires — et l' l'inteprète, Amadou Bah, debout et sans turban, à droite— du Fuuta-Jalon en mission diplomatique à Paris, en 1882. Elle était conduite par Moodi Muhammadu Sy (assis au centre), conseiller de l'Almami Ibrahima Sori Doŋol Fella (soriya). Elle incluait deux représentants des branches alfaya et soriya de Timbo, du représentant du chef Diiwal de Labe. Son hôte à Paris était Dr. Jean Bayol, le futur sous-lieutenant de la Guinée française, et par Ernest Noirot, le Résident à Timbo après la bataille de Poredaka (1896). Lire A travers le Fouta-Diallon et le Bambouc. Lire <a href="https://www.webfuuta.net/bibliotheque/noirot/atfdb/tdm.html">A travers le Fouta-Diallon et le Bambouc</a>
Quatre dignitaires — et l’ l’inteprète, Amadou Bah, debout et sans turban, à droite— du Fuuta-Jalon en mission diplomatique à Paris, en 1882. Elle était conduite par Moodi Muhammadu Sy (assis au centre), conseiller de l’Almami Ibrahima Sori Doŋol Fella (soriya). Elle incluait deux représentants des branches alfaya et soriya de Timbo, du représentant du chef Diiwal de Labe. Son hôte à Paris était Dr. Jean Bayol, le futur sous-lieutenant de la Guinée française, et par Ernest Noirot, le Résident à Timbo après la bataille de Poredaka (1896). Lire A travers le Fouta-Diallon et le Bambouc. Lire A travers le Fouta-Diallon et le Bambouc

Les sources orales soutiennent que Thierno Bacar résida à Labé, avant d’aller fonder le village de Toulelnouma, après sa désignation comme Chef du canton de Koura-Mangui.

Il aurait fallu indiquer où et qui sont les “sources orales”. BYD n’a apparemment pas visité la région de naissance de Yacine. Raison pour laquelle il est vague. Labé était, une fois de plus, vaste. Il aurait dû préciser le(s) lieu(x) de résidence de Thierno Bacar dans le Grand Diiwal, pour reprendre la métaphore de Jacques Richard-Molard. La localité de Tulel-Nuuma était une dépendance de la misiide de Popodara, située sur la route de Koundara, à 18 km à l’ouest de la ville. Avant la colonisation elle dépendait directement du seigneur (lanɗo) du Diiwal de Labé. Les Français l’érigèrent en canton vers 1903. Popodara coiffait Tulel-Nuuma. Et même si Thierno Bacar fut chef du village Kouramangii, au nord de Popodara, il releva toujours de ce canton. Mais lui-même, il ne commanda pas de canton.
Soulignons que Kuramangii est le foyer originel des Ngeriyaaɓe — un des quatres lignages cadets des Kaliduyaaɓe. Alfa Bakar Lariya, père de Saifoulaye Diallo fut un Ngeriyaajo prééminent. Il dirigea le canton de Diari, au nord-ouest de Popodara pendant des décennies. Après Diari, la route conduit à Lelouma, fief des Seeleyaaɓe, le lignage de Tierno Saadu Dalen et Tierno Muhammadu Samba Mombeya.…

Mais cela ne l’empêchera pas d’aller aux champs, comme ses petits camarades du village.

Aujourd’hui l’environnement du Fuuta se dégrade, et le massif montagneux risque de se sahéliser. Mais il en était tout à fait autrement du temps de l’enfance de Yacine, et même de la mienne. La contrée natale du député regorgeait d’eau, notamment durant la saison de pluies..… Non loin de Tulel-Nuuma — à vol d’oiseau — la rivière Saala prend sa source près de Kompanya, mon village ancestral. Le cours d’eau naissant a donné à l’agglomération le surnom de Kompa-Gaɗa-Saala (Kompa-au-delà-de-Saala). La Saala marque la “frontière” naturelle entre Labé-centre et Popodara, d’une part, et entre Popodara et Diari, d’autre part.

Labé, 1954. Collectif des Chefs de canton du cercle administratif. De gauche à droite, Alfa Mamadou Daa'i Diallo (frère aîné de Saifoulaye Diallo, Diari), Tierno Saidou Kompanya (mon père, Koubia), Alfa Mamadou Oury Sow Tountouroun (Sannoun), Alfa Mamadou Yaya Diallo (Popodara), Alfa Mamadou Diallo (Lelouma), Alfa Yaya IV (Canton central). Ces personnalités, ainsi que leurs pairs des autres cercles (aujourd'hui préfectures) du Fuuta-Jalon, apportèrent leur soutien solide à Yacine Diallo
Labé, 1954. Collectif des Chefs de canton du cercle administratif. De gauche à droite, Alfa Mamadou Daa’i Diallo (frère aîné de Saifoulaye Diallo, Diari), Tierno Saidou Kompanya (mon père, Koubia), Alfa Mamadou Oury Sow Tountouroun (Sannoun), Alfa Mamadou Yaya Diallo (Popodara), Alfa Mamadou Diallo (Lelouma), Alfa Yaya IV (Canton central). Ces personnalités, ainsi que leurs pairs des autres cercles (aujourd’hui préfectures) du Fuuta-Jalon,  apportèrent leur soutien solide à Yacine Diallo

Cette partie occidentale de Labé abrite un réseau dense de vieilles agglomérations et de paroisses (misiddaji) célèbres : Labiko, Naɗel, Saatina — qui fut la résidence d’Elhadj Umar Taal — Gaɗa-Kanka, Kula-Mawnde, Kula-Tokosere, Zaawiya, Sagale, Tiangel-Boori, Manda-Fulɓe, Manda-Sarankulle, etc., etc. La rivière s’écoule et méandre dans la région. Tributaire de petits et moyens affluents, elle dégringole de cascades en chutes avant de se jeter dans le Konkouré, le plus grand des fleuves côtiers, et qui part de Mamou. Son embouchure sur l’Océan Atlantique crée la vaste baie de Sangaréa, au nord-est de Conakry et au sud de Dubréka. Le Konkouré alimente, depuis bientôt 60 ans, les projets, spéculations, discours et promesses hydroélectriques des régimes successifs de la Guinée “indépendante”.

Le village de Lellaa se trouve à une ou deux heures de marche de Tulel-Nuuma. J’y passai plusieurs vacances scolaires, entouré d’êtres chers et aujourd’hui disparus : ma grand-mère maternelle, Neene Lellaa, sa soeur cadette, Neenan Halimatou Tandeta, son fils unique, mon oncle, feu Elhadj Abdourahimi Lellaa Diallo. Celui-ci passa son enfance à Kompanya, chez Neenan Kadidiatou Manda, sa soeur aînée et ma mère. Il y étudia auprès de l’érudit Tierno Dardaye. Doué et appliqué, il était l’élève préféré du maître. Fin calligraphe, Kaawu Abdurahiimi excellait dans les genres oraux islamiques : noddinaadu, jaaroore, beyol. Des années plus tard chez lui, à Lellaa, durant les vacances scolaires je retrouvais  mes camarades de jeunesse (Mamadou Kowlii Njano, Mamadou Kowlii Tokooso, Mamadou Garanke, Soulaymana, Arrahiimi, Doura Meekoore, Ibrahima Hoggo-Dow, Ibrahima, etc, tous issus de la lignée des Diallo Kaliboori). La fréquentation et la grande camaraderie de ces gosses (ruraux, non-scolarisés) enrichit mon expérience du Fuuta et approfondit mon intimité culturelle et linguistique du terroir. Tout comme Yacine et ses promotionnaires, mes copains et moi faisions des randonnées quotidiennes dans la brousse environnante, en quête de fruits sauvages (poore koodudu, poore lamma, poore bete, meeko, nete, kura, ndologa, jaɓɓe, etc.), d’oiseaux à tirer avec les lance-pierres, de petit gibier, de baignades dans les mares. Sans oublier l’exécution de menues tâches et la participation aux travaux champêtres (kilee, collecte fleurs de jasmin à la Compagnie africaine des plantes à parfum (CAPP, par la suite SIPAR) toute proche. Il fallait cueillir les fleurs tôt avant que la rosée matinale ne sèche. La pesée avait ensuite lieu et les agents veillaient à ce que les fleurs ne soient pas aspergées d’eau pour les alourdir et ainsi augmenter la paie au cueilleur. Les modestes sommes perçues durant la courte saison complémentaient un revenu rural généralement faible. Une autre activité consistait dans l’extraction manuelle d’essence d’orange. Les fruits succulents étaient pelés avec une vieille cuillère limée. Recueilli dans des bouteilles, le liquide était exporté au Sénégal.…

Dans les années 1950 Popodara abrita un cours normal pour la formation d’instituteurs adjoints. Les étudiants des quatre régions de Guinée le fréquentèrent. Laye Camara relate brièvement dans Dramouss les souvenirs d’un de ses amis de Kouroussa qui étudiait à Popodara. Le député Yacine fut-il à l’origine de la création de cet établissement ?
Par ailleurs, accompagné de mon défunt ami, Mamadou Bailo (‘Ingénieur’), le sociologue américain William Derman fit des recherches de terrain à Popodara-centre et dans son ancien runde. Il a publié ses travaux dans Serfs, Peasants, and Socialists: A former Serf Village in the Republic of Guinea.
Ce sont les locaux de l’ex-cours normal de Popodara qu’Emile Cissé récupéra et transforma en Collège d’enseignement révolutionnaire (CER) en 1970. Il l’appela Kaledu, du nom de sa femme Kaliduyaaɓe, qui, à son tour, fut baptisée ainsi à sa naissance en hommage à Maama Kaali, l’ancêtre de la tribu dominante des Diallo du Labé…

A suivre.

Tierno S. Bah 

Yacine Diallo, un connu méconnu

Réception en l'honneur du député de la Guinée française, Yacine Diallo, au Fuuta-Jalon, vers 1948. (Source : Boubacar Yacine Diallo. Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l'Honneur. L'Harmattan. 1996) webGuinée/BlogGuinée
Retour du fils prodige : accueil de Yacine Diallo — premier député de la Guinée française — au Fuuta-Jalon au début des années 1950. (Source : Boubacar Yacine Diallo. Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l’Honneur. L’Harmattan. 1996) La photo originale n’indique ni le lieu, ni la date. Cependant, l’uniforme du soldat au premier plan suggère que la cérémonie se déroula à Dalaba, siège du camp des parachutistes de Guinée. Les exercices en sauts aériens de cette unité avaient lieu à l’aéroport de Labé, distant de 90 km au nord. Après le référendum du 28 septembre, la France rapatria ses soldats. Et le camp des paras de Dalaba fut transformé en lycée pendant deux ans.
En 1961, l’Egypte forma le premier contingent de paras-commandos guinéens. Commandé par le lieutenant Aly Coumbassa, il était basé conjointement à la petite garnison près de l’aéroport et au Camp Markala — rebaptisé Camp Elhadj Umar Taal — de Labé. En 1968, le faux Complot Kaman-Fodéba entraîna le démantèlement du commandement de la région militaire de Labé. Commandant Mohamed Cheick Keita, lieutenant Coumbassa, sous-lieutenants et adjudants (Namory Keita, Mamadou Mouctar Diallo, Boubacar MBengue Camara, etc.) furent fusillés. La companie des paras fut ramenée à Conakry.…

Yacine Diallo fut la figure politique la plus prééminente en Guinée dans l’après-guerre 1939-45. Il mourut le 26 mars 1954. Subitement, prématurément et, murmura-t-on, de façon suspecte.

Une vive rivalité s’engagea entre, notamment, les candidats Diawadou Barry et Sékou Touré pour remplacer le défunt. Diawadou l’emporta. Il devint ainsi — après Yacine et Mamba Sano — le 3è Guinéen à siéger à l’Assemblée nationale francaise.

Malheureusement, après sa mort, le nom de Yacine tomba graduellement dans l’oubli. De fait, il disparut complètement du discours public sous la dictature de Sékou Touré. Et pour aggraver les choses, le régime du PDG plongea le réseau et les services de bibliothèque, d’archives et de musée  inexorablement dans la désuétude. Parallèlement, le système d’éducation sombrait dans l’improvisation, le désordre et le culte de la personnalité. Dans un contexte aussi obscur, un silence tombal enveloppa le sort posthume de Yacine.

En Guinée, les dirigeants ont volontairement tu jusqu’à son nom Aucune rue, aucune place publique, aucune stèle, ni aucune promotion de l’Université Guinéenne ne porte ce nom pourtant illustre. Et Dieu seul sait qu’on est plutôt allé chercher des noms célèbres très loin de la patrie pour laquelle Yacine Diallo s’est battu sa vie durant.
Aujourd’hui, une seule école primaire privée porte son nom en souvenir de son oeuvre impérissable. (Yacine Diallo le Guinéen. Pour la patrie et dans l’honneur)

Dans l’ensemble, pour renforcer sa suprématie, le PDG chercha à faire table rase du passé. Il s’employa — et généralement réussit — à effacer l’oeuvre et le bilan des pionniers de l’émancipation et de l’auto-détermination : Yacine Diallo, Mamba Sano, Framoi Bérété, Saliou Popodara Diallo, Nabi Youla Fodé Mamoudou Touré, Diawadou Barry, etc.

Depuis 1984, les régimes successifs n’ont guère amélioré la situation. De sorte qu’une amnésie — sélective et collective — persiste. Elle est, tout à la fois, la cause et la conséquence du retard croissant du pays dans tous les domaines : économie, éducation, culture, infrastructures, depuis soixante ans.

Yacine : une personnalité connue

Cependant, malgré l’obscurantisme toujours dominant, le nom de Yacine Diallo reste gravé dans les annales du combat anti-colonial. Consignée et conservée dans la mémoire d’institutions telles que l’Assemblée nationale française, son activité parlementaire appartient au legs des parlementaires africains du 20ème siècle.
A l’appui de cette reconnaissance, les nombreux ouvrages sur la décolonisation soulignent sa conbribution historique. Il en est ainsi des auteurs suivants :

Tout ce qui précède est louable et significatif. Ces collections documentaires — dossiers, rapports, discours, lois — contrebalancent et atténuent  l’indifférence et le laisser-aller guinéens. Mais cela ne suffit pas  pour dissiper l’ignorance, la confusion et la superficialité, qui, dans l’ensemble, masquent l’identité et la personnalité de Yacine.  Il faudrait travailler à un projet visant à séparer la personnalité historique de Yacine de sa figure mythique ou mystifiante. Il faut oeuvrer à dépasser les clichés et les lieux communs, les platitudes et les rumeurs afin de s’engager dans l’étude et la découverte de la vie et de l’oeuvre de ce précurseur de la politique partisane en Guinée Française et en Afrique Occidentale Française.

Quelques initiatives ont été prises dans ce sens. Hélas, elles se révèlent insuffisantes, superficielles, inadéquates ou maladroites. De sorte que nous nous trouvons toujours à la case de départ pour la quête du vrai Yacine.

Yacine : un homme méconnu

Un livre et une interview vidéo matérialisent le casse-tête et la perplexité que Yacine Diallo pose à la postérité. Il s’agit de :

Je me propose, dans deux articles séparés, de passer en revue les documents ci-dessus. Et dans un dernier et quatrième article, je proposerai une synthèse — forcéement provisoire — biographique, historique, critique et analytique, de Yacine Diallo : un connu mal connu, largement méconnu.

A suivre.

Tierno S. Bah

Le résistible leadership d’Houphouët-Boigny

Cinquante-six années durant, de 1937 à 1993, Félix Houphouët-Boigny (1905-1993) excerça un leadership multiple : traditionnel, syndical, politique, parlementaire et gouvernemental. Je continue ici mon exploration de la longue et complexe carrière du “père-fondateur” de la république de Côte d’Ivoire. Dans une première partie je  réfute et clarifie quelques assertions du “Vieux” sur la Guinée. Dans la deuxième partie, je passe en revue  son  leadership, qui, en tant que philosophie et pratique, résista plus d’un demi-siècle. Et qui, bien que balloté, survit aujourd’hui en Côte d’Ivoire. Dans un état plus que jamais résistible.

Sources

Tour à tour description, commentaire et analyse, cet article s’inspire et exploite les sources suivantes :

Note. Je n’ai pas encore eu les ouvrages de Grah Mel sous la main. Je compte toutefois les présenter ici ou sur webAfriqa.

Première Partie
Réfutations et Clarifications

Sans perdre de vue, le rôle et la place d’Houphouët dans la Françafrique, je me concentre sur la dimension africaine du personnage et son influence déterminante sur l’évolution et l’implosion politiques de la Guinée. D’où la nécessité et l’utilité de réfuter et de clarifier un aspect des rapports initiaux entre  Sékou Touré et Félix Houphouët-Boigny.

Souvenir inexact

Houphouët-Boigny déclare :

« … un beau jour, on m’a appris qu’il y avait là-bas un jeune syndicaliste qui voulait rallumer le flambeau de la lutte du RDA. C’était Sékou Touré. Je me suis déplacé, je l’ai rencontré chez sa grand-tante qui me l’a recommandé…»

Date de rencontre erronée

Cette rencontre remonte vraisemblablement à 1951. Mais la remémoration est absolument inexacte. Car Houphouët-Boigny avait déjà fait la connaissance de Sékou Touré. Au Congrès constitutif du RDA en octobre 1946 à Bamako ! Sékou fit partie de la délégation guinéenne. Pierre Kipé, en témoigne dans le livre sus-mentionné.

Emergence de Sékou Touré

Ibrahima Baba Kaké écrit :

“Dès le départ Sékou Touré devient l’homme fort du RDA en Guinée.”

Erreur. L’arrivée de Sékou au devant de la scène publique fut différée de quatre ans : de 1947 à 1951. Des hommes plus âgés et de statut social plus élevé tinrent la barre du de la section guinéenne du RDA. Celle-ci fut créée en mai 1947 sous l’égide de Madeira Keita. Les principaux collaborateurs de celui-ci étaient:

Le jeune Sékou Touré venait au 5ème rang de la hiérarchie. Il était alors le secrétaire général adjoint du syndicat USCG. Au sein du comité directeur il partageait les responsabilités du poste des affaires économiques et sociales avec Nfa Mohamed Touré (commis des finances) et Fatoumata Ciré Bah (secrétaire du greffe et des parquets).
Houphouët-Boigny connaissait Sékou Touré depuis 1946 donc. D’où la fausseté du souvenir rappelé plus haut.

Houphouët-Boigny et les cousins Touré

Houphouët continue :

« Je l’ai (Sékou Touré) fait venir à Abidjan avec son cousin, Petit Touré, époux de ma propre nièce. Celui-là aussi n’est plus. »

Avant la montée au pouvoir de deux leaders du Rassemblement démocratique africain : l'Ivoirien Houphouët-Boigny (le parrain) et le Guinéen Sékou Touré (le poulain) modestement habillés et attablés, circa 1954.
Avant la montée au pouvoir de deux leaders du Rassemblement démocratique africain : l’Ivoirien Houphouët-Boigny (le parrain) et le Guinéen Sékou Touré (le poulain) modestement habillés et attablés, circa 1954.

Bailleur de fonds

Houphouët-Boigny ne se contenta pas seulement d’inviter Sékou Touré à Abidjan. Bien au contraire, il fut son bailleur de fonds. Il le soutint financièrement, lui prodiguant  conseils et lui apportant la solidarité du Rassemblement démocratique africain. Mieux, à partir de 1954, Bernard Cornut-Gentille, Gouverneur général de l’Afrique Occidentale Française,  se joignit à l’Ivoirien dans le parrainage de Sékou Touré. La bienveillante protection des deux hommes éperonna la montée en flèche de Sékou au pouvoir  Nous verrons plus loin que le poulain se retournera contre ses parrains.

Cynisme ou sénilité

Houphouët-Boigny parle laconiquement de Petit Touré et de sa mort. Mais il ne dit pas comment, où et quand ? A lire ce passage on pourrait conclure que Petit Touré fut emporté par la maladie ou un accident de circulation. Hélas, macabre et tragique, la réalité est toute autre. Car Sékou Touré fut la cause de la disparition de Petit Touré. C’est sur son ordre que ce dernier périt de faim et de soif (diète noire) au Camp Boiro en 1965. Et quel fut son “crime” ? Il avait déposé la demande d’agrément et les statuts d’un parti d’opposition au PDG : le Parti de l’Unité Nationale de Guinée. Aux yeux de Sékou Touré c’était là un forfait punissable de mort. Le Vieux aurait dû saisir l’occasion du Colloque d’Abidjan pour réhabiliter la mémoire de Petit Touré. Mais non, par cynisme et/ou sénilité, il  se borna à verser des larmes de crocodile et à propager une image retouchée et trompeuse du dictateur guinéen.

Installés au pouvoir et présidents à vie de la Côte d'Ivoire et de la Guinée, Houphouët-Boigny et Sékou Touré sont conduits en Cadillac décapotable à Conakry en 1962 (Photo: Information Côte d'Ivoire)
Installés au pouvoir et présidents à vie de la Côte d’Ivoire et de la Guinée, respectivement, Houphouët-Boigny et Sékou Touré sont conduits en Cadillac décapotable à Conakry en 1962 (Photo: Information Côte d’Ivoire)

Notice biographique

Le nom de baptême du futur leader est Oufoué Djaa. Plus tard, converti au catholicisme, diplômé de l’Ecole William Ponty et jouissant du statut d’“évolué”, il francisa son nom en Félix Houphouët-Boigny. Boigny désigne le bélier en langue baulé. Le site Archive suggère que l’âge est tronqué. Il aurait vu le jour huit ans avant 1905, qui est la date consignée sur son acte de naissance ou jugement supplétif. Il appartiendrait donc à la génération de 1897, l’année précédente de l’arrestation de l’empereur Samori Touré à Guélémou, dans le territoire de la future Côte d’Ivoire.
Houphouët-Boigny se maria deux fois. Comme indiqué dans Le “vide guinéen” selon Houphouët-Boigny, il épousa Khadija Racine Sow (1913-2006) en 1930 à Abengourou. Le couple divorça en 1952. Et Houphouët resta “célibataire” pendant 10 ans ans. En 1962 il se remaria avec Marie-Thérèse Brou, sa cadette de 25 ans. Ces secondes noces connurent des scandales. Car les époux menaient chacun une vie extra-maritale. Félix engendra une fillette hors-mariage. Pour sa part, volage et portée aux escapades, Thérèse s’absenta au moins une fois du foyer en 1957 pour une randonnée avec un Italien à Milan. Et elle compta Sékou Touré parmi ses amants. André Lewin signale que les deux amoureux eurent une intense et brève liaison.

A noter que le premier président guinéen récidiva dans les années 1970 en ajoutant Mme. William Tolbert à la liste de ses trophées féminins (Voir l’énumération —très partielle— des quelque 13 épouses et maîtresses). Sékou Touré mourut comme il avait vécu, emporté par une libido débridée et le tabagisme. Sur la table d’opération de la Clinique de Cleveland, les chirurgiens tentèrent en vain de le sauver de la syphilis cardiaque et de la sclérose des artères coronaire et pulmonaire. Lire Sékou Touré : la mort américaine.

Deuxième partie.
Un leadership résistible (1937-1993)

Ruth Morgenthau dessine autant que possible le cadre —social, économique, politique et culturel — qui engendra les partis politiques africains et leurs leaders à partir de 1946. La lecture de son livre montre que quatre forces se conjuguèrent pour produire Félix Houphouët-Boigny :

  • L’hégémonie française, coloniale et post-coloniale
  • La politique des partis et les contradictions des leaders
  • Les populations africaines
  • Le contexte mondial

Le livre Political Parties in French-Speaking West Africa est la  version améliorée de la thèse de doctorat (Ph.D.) de Ruth Morgenthau. De format compact l’ouvrage compte 439 pages. Mais une fabrication moins dense pourrait aisément attendre mille pages. Le corps du texte est enrichi de centaines de notes en bas de page, que j’ai regroupées en fin de chapitre. Publié en 1964, le travail fut généralement fut bien reçu à la fois pour contenu spécialisé en politologie, et pour sa dimension parfois inter-disciplinaire (histoire, anthropologie, ethnologie, économie). L’auteure effectua trois voyages de recherche sur le terrain, en 1951, 1960 et 1961. Sa préface contient une liste impressionnante d’informateurs : Ouezzin Coulibaly, Mamby Sidibé, Hampâté Bâ, Madany Mountaga Tall, Baidy Guèye, Sékou Touré, Seydou Diallo ,  N’Famara Keita, Telli Diallo, Karim Fofana, Idrissa Diarra Mahamane Alassane Haidara, Mamadou Aw, Seydou Badian Kouyaté, Abdoulaye Sangaré, Bernard Dadié, Urbain Nicoue, Issoufou Seydou Djermakoye, Senou Adande, Emile Derlin Zinsou, Doudou Guèye, Lamine Guèye, Mamadou Dia, Doudou Thiam, Assane et Ursula Seck, Abdoulaye Guèye, Abdoulaye Ly, etc.
Le livre examine la situation de quatre pays : Sénégal, Côte d’Ivoire, Mali, Guinée. Il s’ouvre par une solide introduction et trois chapitres généraux :

Un passage de l’introduction s’interroge avec pertinence : Comment doit-on comprendre l’usage de la référence Fama (roi en langue Maninka) pour désigner Sékou Touré en Guinée ? Ecouter, par exemple, le Bembeya Jazz national dans Regard sur le passé.

Après les quatre dossiers d’enquête, le livre propose une analyse d’ensemble et formule des opinions — parfois prémonitoires — dans les chapitres suivants :

Lacunes, erreurs, points faibles du livre

  • On relève des fautes de transcription des noms français. La confusion découle surtout des nuances du genre grammatical (masculin/féminin) du nom français.
  • L’auteur fait de Sékou Touré un descendant paternel de Samori Touré. En réalité, la parenté dérive de la mère de Sékou, une Camara. Bien qu’ayant le patronyme Touré, Alpha (le père de Sékou) n’était pas lié  à Samori.
  • L’eurocentrisme occidental apparaît çà et là à travers l’ouvrage ; ainsi al-Hajj Umar Tall et Samori sont traités de simples chefs guerriers. Aucun mot sur la production littéraire, l’impact théologique et le rayonnement spirituel du premier, ou  l’énergie organisationnelle et les aspirations unitaires du second.
  • La narration s’arrête à l’année 1961 alors que le livre fut publié en 1964. Une mise à jour avant la mise sous presse eût considérablement amélioré le contenu.
  • L’étiquette French-speaking est une généralisation excessive. Elle ne s’applique qu’à la minorité parlant la langue du colonisateur, qui reste,  pour l’écrasante majorité des Africains, un idiome étranger. Qui maintient des barrières linguistiques artificielles entre dirigeants europhones et administrés non-europhones.
  • Le livre est superficiel sur le rôle et la place de la religion en Côte d’Ivoire. Dommage, car le Christianisme était très actif. L’Eglise catholique, les syncrétismes religieux et les mouvements messianiques, par exemple, étaient impliqués dans le climat social de l’époque. Lire le Harrisme, Afrique: le harrisme et le déhima en Côte d’Ivoire coloniale, etc.
  • Ruth Morgenthau mentionne le Hamallisme ((1920-1950) en passant. Mais elle ne nomme pas le fondateur de ce courant Tijaniyya. Il s’agit bien sûr de Cheikh Hamahoullah ou Hamallah. Les travaux d’Alioune Traoré dégagent le portrait de ce sufi et saint anti-colonial. Tierno Bokar Salif Tall se plaça sous son allégeance spirituelle. Et mon grand-père, Tierno Aliou Buuɓa-Ndiyan, appuya l’enseignement et la voie du Cheikh. Que grâce  soit  rendue à tous les trois. Sous la ténébreuse Troisième République, son Empire Colonial et son régime de l’Indigénat, ces trois figures furent d’éminents porte-étendards de la tradition africaine et de l’orthodoxie sunni malékite.
  • Le livre rapporte un témoignage du sénateur Ouezzin Coulibaly au sujet de l’assassinat du sénateur Biaka Boda en janvier 1950. Mais la version donnée est, à mon avis, superficielle et inadmissible. Dans son roman satirique En attendant le vote des bêtes sauvages Ahmadou Kourouma campe mieux la vague de répression du RDA par les autorités coloniales entre 1949 et 1950. Elle liquida Biaka et faillit emporter Houphouët.

Les racines d’Houphouët-Boigny

Félix Houphouët-Boigny n’inventa pas la politique des partis en Afrique Française. Avant l’arrivée à maturité de la génération d’Houphouët, entre 1905 et 1918, diverses associations et personnalités (africaines et afro-américaines) avaient allumé le flambeau de la lutte. Du côté français, Maurice Delafosse — un maître à penser d’Houphouët — présageait dès 1915 l’éveil et le combat des colonisés pour leur émancipation.  Cela dit, Houphouët reste un doyen et une figure de proue de la politique et de la gouvernance en dans l’Afrique moderne.

Les quatre communes de plein exercie du Sénégal (Saint-Louis, Gorée, Dakar, Rufisque) jouèrent également un rôle précurseur. Et Houphouët fit l’expérience de cette organisation et discriminatoire, et fut fortement lié au Sénégal. C’est, en effet, le pays de son alma mater (Ecole normale William Ponty) et de son beau-père, Racine Sow. Malheureusement, Houphouët se départit de ces liens et adopta une attitude paradoxale axée sur deux points : (a) son rejet de ce qu’il percevait comme “l’élitisme” saintlouisien et dakarois, (b) son opposition irréductible aux thèses fédéralistes des dirigeants sénégalais. La concurrence trouva son expression la plus aigüe en 1957-58 dans le débat entre fédéralistes (Lamine Guèye, Senghor, Sékou Touré, etc.) et territorialistes (Houphouët). La question posée était de savoir s’il fallait accéder à l’indépendance en tant que bloc ouest-africain fédéré ou bien en tant que territoires distincts. Voulant  éviter l’éclatement, Senghor créa le néologisme balkanisation et mit ses pairs en garde contre les conséquences d’une marche en ordre dispersé vers la souveraineté…
Lire également (a) The Emergence of Black politics in Senegal. The Struggle for Power in the Four Communes, 1900-1920
(b) Assimilés ou patriotes africains ? Naissance du nationalisme culturel en Afrique française (1853-1931) (c) Sékou Touré : Le Héros et le Tyran, chapitre 4, “Le Triomphe (1958-1959)”

De gauche à droite, Léopold Sédar Senghor (Sénégal), Félix Houphouët-Boigny (Côte d'Ivoire), et l'abbé-président Fulbert Youlou (Congo-Brazzaville), avatar comique et accident tragique de la FrancAfrique. Le trio affiche une allure détendue. Pourtant, derrière le sourire persistaient des divergences profondes, une rivalité tenace, et, au bout du compte, l'affabilissement mutuel. Photo: Table-ronde d'Abidjan. 24 octobre 1960
De gauche à droite, Léopold Sédar Senghor (Sénégal), Félix Houphouët-Boigny (Côte d’Ivoire), et l’abbé-président Fulbert Youlou (Congo-Brazzaville), accident historique et avatar aberrant de la Françafrique. Le trio affiche une allure détendue. Pourtant, derrière le sourire persistaient des divergences profondes, une rivalité tenace, et, au bout du compte, l’affabilissement mutuel. Photo: Table-ronde d’Abidjan. 24 octobre 1960

Axe triangulaire

Morgenthau place les débuts d’Houphouët dans un axe triangulaire incluant :

  • La politique coloniale d’intéressement de planteurs Français
  • L’incorporation de la main-d’oeuvre forcée extra-territoriale
  • L’adoption  de la nouvelle économie de plantation par les Ivoriens et les immigrés

Politique d’intéressement

Ruth écrit (je traduis) : « A partir de 1930 les autorités coloniales de Côte d’Ivoire décidèrent d’intéresser des Français à venir s’installer comme planteurs des cultures d’exportation (cacao, café). Les premières actions se développèrent dans la ceinture forestière, à peu près au sud du 8° parallèle. Les plantations des Européens se situaient :

  1. A l’ouest de la rivère Bandama, près de Gagnoa, Daloa, et Man
  2. Le long de la côte méridionale, près de Grand Bassam, Abidjan, Grand Lahou, et Sassandra
  3. Le long de l’axe ferroviaire Agboville-Dimbokro-Bouaké, en forêt
  4. A Katiola et Korhogo dans la savanne septentrionnale.

une main-d’oeuvre forcée importée

Imposant le travail forcé, le régime de l’Indigénat importa une main-d’oeuvre abondante et bon marché. Ces recrutements obligatoires permirent la mise en valeur les plantations des Européens. Ainsi, le décret du 25 octobre 1925 organisa le mouvement des contingents des régions pauvres du nord vers le sud fertile. Le texte règlementa aussi la répartition du personnel importé  entre l’administration et les planteurs Européens. Devant la faible densité démographique  (9 habitants au km2) du sud, les colonisateurs contraignirent des travailleurs du nord de la Côte d’Ivoire, de la Guinée, et, surtout, de la Haute-Volta (Burkina Faso). Les statistiques officielles établissent qu’entre 1920 et 1930, plus de 190.000 Voltaïques furent incorporés dans les brigades de travail en Côte d’Ivoire.

Adoption  de la nouvelle économie de plantation par les Ivoriens

L’auteur souligne l’intérêt et la participation effective des Africains à l’économie de plantation. « Peu après l’installation des coloniaux, les Africains créèrent eux aussi des plantations. Plus petits que les domaines des Européens, leurs lots étaient éparpillés à travers la forêt. Dans l’entre-deux guerres (1918-1939), leurs plantations s’étendirent à l’est de la Bandama parmi les peuples Baulé et Agni. (Baule and Agni sont apparentés ; eux et les Ashanti du Ghana appartiennent à l’aire ethnique Akan).
La particularité de la colonie de Côte d’Ivoire découle du fait que des citadins et des “évolués” (diplômés de l’école française) s’intéressèrent et s’investirent dans l’économie de plantation. Ce faisant, ils se dégageaient de la dépendance salariale de la bureaucratie coloniale. Contrairement à la plupart des autres territoires — où les fonctionnaires dépendaient de l’administration — les colonisés pouvaient s’installer et vivre à leur compte. Mas la fièvre de plantation ne s’arrêta pas aux fonctionnaires. Elle gagna aussi les villageois illétrés, y compris les femmes. Chacun trouva dans la plantation un moyen d’améliorer son status économique et social. Les chefs traditionnels bénéficièrent de l’émergence de cette couche de planteurs de plus en plus prospères. Et la rivalité entre élites traditionelles et modernes s’atténua. L’économie de plantation et l’accès à l’argent rapprocha les chefs traditionnels — précoloniaux —et les chefs modernes. En conséquence, les chefs traditionnel acceptèrent un “évolué” et chef de statut secondaire, en l’occurrence,  Felix Houphouët-Boigny, comme leur porte-parole.
Toutefois, ces développements engendrèrent des clivages et des frictions. Ce fut notamment avec la distinction entre autochtones et “étrangers” ou “dioula”, c’est-à-dire les travailleurs immigrés — forcés et volontaires —  du Nord de la Côte d’Ivoire et de territoires voisins. Les graines de l’“ivoirité” venaient d’être semées. Avec elles, la dualité fondamentale, déconcertante et débilitante de la Côte d’Ivoire : terre d’inclusion et  d’exclusion, hospitalière et xénophobe. Cette contradiction débouchera en 2002 sur la crise politico-militaire, la guerre civile et la partition du pays entre le Nord et le Sud.

Carte ethnique de la Côte d'Ivoire. Source : Ruth S. Morgenthau. Political Parties in French-Speaking West Africa. 1964
Carte ethnique de la Côte d’Ivoire. Source : Ruth S. Morgenthau. Political Parties in French-Speaking West Africa. 1964
Carte politique de la Côte d'Ivoire. Source : Ruth S. Morgenthau. Political Parties in French-Speaking West Africa. 1964
Source : Ruth S. Morgenthau. Political Parties in French-Speaking West Africa. 1964

Dans une prochaine livraion j’examine la carrière politique d’Houphouët-Boigny en quatre phases et périodes :

  • La phase organisationnelle et fondatrice
  • Dans l’opposition (RDA) et face à la répression coloniale
  • Récupération, collaboration et cooptation
  • “L’indépendance” et la présidence à vie

(A suivre)

Tierno S. Bah

Le “vide guinéen” selon Houphouët-Boigny

Félix Houphouët-Boigny, descendant de chefs animistes Akouè par sa mère, Kimou N’Dri, en costume traditionnel. Selon IvoireInfos N’Doli Houphouët, le père de Félix, était “officiellement originaire de la tribu N’Zipri de Didiévi”. Il mourut peu de temps après la naissance d'Augustin, le frère benjamin de Félix. Repoussant la question de ses racines paternelles, Félix Houphouët-Boigny aurait interrogé : “Que voulez-vous donc savoir de l’étranger ?”, en allusion à la rumeur selon laquelle le père d'Houphouët était un certain Cissé, musulman soudanais. Il faut compléter la classification tribale fournie par IvoireInfos en précisant qu'en tant que Baoulé, Houphouët-Boigny appartenait à l'aire culturelle Twi et à la grappe ethnique Akan. A ce titre, il était apparenté à Kwame Nkrumah, également Akan, mais de l'ethnie Fanti. Les Akan incluent, entre autres, les Anyi, les Ashanti, les Guang, etc.
Félix Houphouët-Boigny (1905-1993), descendant de chefs animistes Akouè par sa mère, Kimou N’Dri, en costume traditionnel. Selon IvoireInfos N’Doli Houphouët, le père de Félix, était “officiellement originaire de la tribu N’Zipri de Didiévi”. Il mourut peu de temps après la naissance d’Augustin, le frère benjamin de Félix. Repoussant la question de ses racines paternelles, Félix Houphouët-Boigny aurait interrogé : “Que voulez-vous donc savoir de l’étranger ?”, en allusion à la rumeur selon laquelle le père d’Houphouët était un certain Cissé, musulman soudanais. Il faut compléter la classification tribale fournie par IvoireInfos en précisant qu’en tant que Baoulé, Houphouët-Boigny appartenait à l’aire culturelle Twi, à la grappe ethnique Akan et à la sous-famille linguistique Kwa. A ce titre, il était apparenté à Kwame Nkrumah, également Akan, mais de l’ethnie Fanti. Les Akan incluent, entre autres, les Anyi, les Ashanti, les Guang, etc. — T.S. Bah

Je continue ici mon analyse du livret Contribution du Président Houphouët-Boigny à la vérité historique sur le RDA. A la page 80 l’auteur insiste sur ce qu’il appelle “le vide guinéen”.
Ainsi dans trois paragraphes consécutifs on lit :

 « Et il y eut un vide qu’heureusement ont ensuite comblé deux braves parmi les plus braves militants du RDA : Madeira Kéita au Mali, et Ray Autra en Guinée. »
« Comment combler le vide guinéen ? »
« Mais ce grand pays restait vide. »

Il s’agit là d’une exaggération et d’une contre-vérités Ce néant n’existe que dans l’imagination de Félix Houphouët-Boigny. Il traduit aussi le paternalisme, le narcissisme et la mégalomanie du premier président ivoirien. Au lieu de contribuer à la vérité historique, Houphouët-Boigny la déforme. Au lieu de peindre le passé, il cherche à l’effacee. La notion d’un “vide guinéen” est absurde. Je me situe aux antipodes de ces propos politiciens et je tente de les réfuter en quatre points :

  1. Guinée : vivier politique et ruche parlementaire
  2. Le duo parrain de Sékou Touré : Cornut-Gentille et Houphouët-Boigny
  3. Le leadership d’Houphouët-Boigny
  4. Le legs d’Houphouët-Boigny

Les sources écrites contradictoires de l’allégation de Houphouët-Boigny sont nombreuses. Elles démentissent sa tentative de réécriture de l’Histoire. Pour éviter la dispersion, je m’appuie (a) sur le chapitre “Trade Unionists and Chiefs in Guinea” du livre Political parties in French-speaking West Africa publié en 1964 par Ruth Satcher Morgenthau, (b) la biographie de Sékou Touré par André Lewin. Paru dans la cinquième année  de l’“indépendance”, l’ouvrage de Morgenthau fournit des détails précieux sur l’environnement politique de la Guinée coloniale. Le livre accuse toutefois des lacunes concernant rôle du personnel colonial métropolitain en Guinée française: gouverneur, commandants de cercle, fonctionnaires territoriaux, secteur privé, etc. Les volumes d’André Lewin permettent de corriger les omission de Morgenthau.

Félix Houphouët-Boigny, ministre de la brève IVè République française (1946-1948), avec chapeau haut-de-forme et redingote queue-de-pie. Paris, 1956. L'image typique de l'Africain assimilé, ou Peau noire, masque blanc, selon le diagnostic de Dr. <a href="http://webafriqa.net/library/fanon/index.html">Frantz Fanon</a>, psychiatre.
Félix Houphouët-Boigny, ministre de la brève IVè République française (1946-1948), avec chapeau haut-de-forme et redingote queue-de-pie. Paris, 1956. L’image typique de l’Africain assimilé, ou “Peau noire, masque blanc”, selon le diagnostic de Dr. Frantz Fanon, psychiatre, également l’auteur des “Damnés de la terre”. — T.S. Bah

La constante  de la paire Houphouët-Boigny/Sékou Touré est celle du maître et de l’apprenti. Cela explique la “faiblesse” d’Houphouët-Boigny envers Sékou Touré. L’Ivoirien regardait le Guinéen à travers le prisme du protecteur et du protégé.

N’en déplaise toutefois à Houphouët-Boigny, la Guinée ne fut jamais un vide. Au contraire,  au début de la politique partisane, la petite élite francophone et les autorités coloniales en firent un vivier politique et une ruche parlementaire. A Conakry et à l’intérieur, on s’adaptait rapidement au climat créé par la Constitution de 1946 autorisant les “indigènes” à créér des formations politiques plus ou moins indépendantes de celles de la Métropole.

Paris 1957. De gauche à droite, les ministres Félix Houphouët-Boigny et Gaston Deferre. Le second rédigea le projet de la Loi-cadre de 1956. Après sa promulguation elle fut aussi appelée Loi Deferre. La législationi accorda l'autonomie aux territoires d'Afrique Occidentale Française (AOF) et d'Afrique Equatoriale Française (AEF). Son application en 1957 se traduisit par la montée du Rassemblement démocratique africain (RDA) au pouvoir en Côte d'Ivoire (Houphouët), en Guinée (Sékou Touré), au Soudan, actuel Mali (Modibo Keita), etc.
Paris 1957. De gauche à droite, les ministres Félix Houphouët-Boigny et Gaston Deferre. Le second rédigea le projet de la Loi-cadre de 1956, alias Loi Deferre. La législationi accorda l’autonomie aux territoires d’Afrique Occidentale Française (AOF) et d’Afrique Equatoriale Française (AEF). Son application en 1957 se traduisit par la montée du Rassemblement démocratique africain (RDA) au pouvoir en Côte d’Ivoire (Houphouët), en Guinée (Sékou Touré), au Soudan, actuel Mali (Modibo Keita), etc. — T.S. Bah

Un vivier politique et une ruche parlementaire

Vivier politique (1946-1953)

Au lendemain de la Deuxième guerre mondiale (1939-1945) l’activité “parlementaire” en Afrique française s’opérait à travers le double collège. Le premier Collège concernait les citoyens:  Français et Noirs assimilés. Le deuxième Collège représentait les non-citoyens: les Africains. En 1945 en Guinée le premier Collège comptait 1.944 inscrits, tandis que le deuxième collège regroupait 16.233 votants. De la sorte,   la France accordait la citoyenneté aux étrangers venus de l’Hexagone. Mais elle niait ce  droit aux Africains dans la terre de leurs ancêtres !
Le double Collège dura de 1945 à 1946. Maurice Chevance et Jean-Baptiste Ferracci y siégèrent successivement. Yacine Diallo occupa le deuxième collègue. Le Collège unique remplaça le double collège en 1946. A partir de cette date, les députés de la Guinée à l’Assemblée nationale française furent, successivement et dans l’ordre suivant, Yacine Diallo, Mamba Sano, Albert Liurette, Diawadou Barry, Sékou Touré et Saifoulaye Diallo.

Sidiki Kobélé Keita fournit les listes des candidatures pour le Collège unique à l’élection législative du 10 Novembre 1946.

  • Union Socialiste et Progressiste de Guinée
    • Yacine Diallo
    • Fodé Mamoudou Touré
  • Parti Socialiste de Guinée
  • Union Démocratique Africaine
    • Lamine Kaba
    • Amara Sissoko
  • Rassemblement de Gauche Guinéen
    • Fara Millimono
    • Ousmane Bakèlè Sankhon

L’amnésie collective guinéenne consiste, entre autres, dans le fait que la plupart des pionniers sus-nommés sont tombés dans l’oubli.
On note par ailleurs que le nom de Sékou Touré ne figure sur la liste d’aucun des partis en lice ci-dessus. Il est vrai qu’André Lewin dit vaguement que “les amis de Sékou songent même à le présenter, pour le deuxième collège” en 1945. Si cela était vrai, on se demande alors pourquoi M. Sékou Touré ne fut pas candidat en 1946. En l’occurrence les données reprises par Kobélé prévalent sur les spécculations de Lewin. Et somme, pour l’ambitieux et impatient Sékou Touré, il fallut attendre 1953 — soit 7 ans — pour sa première victoire comme conseiller de Beyla, et 1956 — soit dix ans — pour son premier mandat de député pour le Palais Bourbon à Paris.

Houphouët-Boigny affirme:

Au départ, un de mes anciens collègues de promotion à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Gorée, Mamba Sano, nous avait représentés…

Précision :  fils de Kissidougou, instituteur du cadre commun supérieur de l’AOF, directeur d’école — comme son collègue Yacine Diallo — dès 1931, orateur hors-pair, Mamba Sano fut un membre-pionnier du Parti Progressiste Africain de Guinée. Il fut également membre de l’Union Forestière, conseiller général de Beyla, et député socialiste français de 1946 à 1952.
De juillet 1947 à novembre 1948, Mamba Sano fit partie de la direction du PDG, la section naissante du RDA en Guinée. En sa qualité de directeur politique, il supervisa la parution du premier numéro de Phare de Guinée, le bi-hebdomadaire du nouveau parti.
En 1951, Mamba Sano battit Sékou Touré à plate-couture à Beyla. Et le jeune Sékou fut mal avisé d’y défier son aîné. Il prit sa revanche en août 1953, en l’emportant face à trois adversaires, dont Mamba Sano. Bernard Cornut-Gentaille, gouverneur-général de l’Afrique Occidentale Française et Félix Houphouët-Boigny, président du PDCI-RDA, battirent campagne à Beyla pour Sékou Touré.

La chapitre 6 du livre de Morgenthau sur la Guinée comporte 35 sous-chapitres. Le nom de Sékou Touré n’y apparait qu’au 6è sous-chapitre. Les précédents sous-chapitres traitent seulement des  devanciers du futur dictateur guinéen.
Par malheur, devenu président de la république à partir de 1958, Sékou Touré décida de “se venger.” Il accorda la vie sauve à certains de ses anciens adversaires. Mais ce fut au prix de leur effacement absolu de la vie publique. Ils devinrent ainsi jusqu’à leur mort des fantômes de leur vibrant passé actif. Il s’agit notamment de Mamba Sano et de Framoi Bérété. Quant aux autres —et c’est la majorité — ils furent moins chanceux. Inventant des complots cycliques Sekou Touré condamna certains à de lourdes peines de prison (Koumandian Keita). Poussant la cruauté au plus bas, il fit fusiller ou pendre — summum d’ignominie — les autres. La liste est longue. Mais, aveuglé par la haine, le tyran mit dans le même sac ses compagnons et protecteurs d’hier, d’une part, et ses opposants et rivaux de jadis. On y retrouve Yacine Diallo (empoisonné par Sékou Touré et Mme. Mafory Bangoura en 1954, selon la rumeur), Bangaly Camara, Diawadou Barry, Ibrahima Barry III, Alpha Amadou Diallo, Karim Bangoura, Moriba Magassouba, Tibou Tounkara, Moricandian Savané, Mamadi Sagno, Kassory Bangoura, Fodéba Keita, Jean-Paul Alata, etc., etc. Visiter le Memorial du Camp Boiro !

Malgré cette évolution tragique, on comprend que l’activité politique et le militantisme n’attendirent pas la montée du PDG-RDA et de Sékou Touré pour prendre de l’essor en Guinée française. Il n’y eut donc pas de “vide guinéen” durant la période 1946-1953 évoquée par Houphouët-Boigny. C’est la décapitation de l’élite —suivie par le dépeuplement consécutif à l’émigration massive vers les pays voisins — qui vidèrent le pays.

Ruche parlementaire (1953-1958)

La Guinée connut douze ans de pluralisme politique, de 1946 à 1958. A partir de 1958 elle tomba sous la coupe totale du PDG et devint victime de l’intolérance criminelle de Sékou Touré. Il fallut attendre 1991 pour que le pays renoue avec le multipartisme. Cela, en dépit de l’opposition du Général Lansana Conté, le soldat et successeur de Sékou Touré, et tombeur du PDG.
La Guinée française fut une ruche parlementaire bourdonnante, où politiciens Blancs et Noirs collaboraient et se confrontaient selon les intérêts et les idéologies. Ils élaboraient, soumettaient, débattaient et votaient le budget et les projets de lois. Comme tout autre pays démocratique.
Le Conseil consultatif (1946-1956) ouvrit la marche. L’Assemblée territoriale (1956-1958) lui succéda.
Selon Lewin, Colonel Eric Allégret fut le premier président du Conseil consultatif, à partir de 1947. C’était un colonel de la Résistance, un officier des Forces Françaises Libres qui combattirent l’occupation nazie. Par dessus tout, il figurait, note André Lewin, comme un “important planteur de bananes.” Il dirigeait parallèlement “la Coopérative bananière de Guinée (COBAG) et la Fédération bananière et fruitière de la Guinée Française.

Eric était un frère des célèbres cinéastes Marc Allégret et  Yves Allegret.  Le second épousa la grande Simone Signoret. Le premier vécut et travailla avec André Gide, l’auteur de Voyage au Congo. Wikipedia souligne qu’il “découvrit” ou lança de nombreuses vedettes : Fernandel, Raimu, Jean-Louis Barrault, Joséphine Baker, Michèle Morgan, Louis Jourdan, Danièle Delorme, Gérard Philipe, Daniel Gélin, Brigitte Bardot, Jean-Paul Belmondo, Alain Delon, Johnny Hallyday. Et Lewin note qu’Eric connaissait bien le général de Gaulle, car il possédait une propriété nommee La Sapinière, proche de La Boisserie à Colombey-les-Deux-Églises.”Eric créa à Conakry une association pour le soutien de l’action du général de Gaulle

A partir de 1950, Jacques Foccart fit trois déplacements en Guinée. Son contact avec Sékou Touré remonte à cette période. Il prépara ainsi  la première visite du Général de Gaulle à  Conakry, le 9 mars 1953.

Framoi Bérété remplaça Allégret au perchoir en 1954. Le Conseil consultatif s’était érigé en Assemblée Territoriale.

Et à partir de 1956, Saifoulaye Diallo prit les rênes du parlement. L’Assemblée territoriale se mua en Assemblée nationale après la proclamation de la république en 1958. Saifoulaye cumula sa fonction législative avec celle de secrétaire politique du PDG jusqu’en 1963.

Partisan du principe stalinien du “centralisme démocratique” et de la suprématie du parti sur l’état — et de plein accord avec Sékou Touré — Saifoulaye transforma l’Assemblée nationale en une chambre à écho des décisions du Bureau politique national du PDG. En conséquence, les débats animés et contradictoires des premiers députés dans l’hémicycle stoppèrent. L’uniformité idéologique et l’unanimité —forcée— de pensée s’enracinèrent. Au nom de la “pseudo-révolution” du Parti-état nivelleur par le bas.

Depuis son arrivée controversée au pouvoir, Alpha Condé imite cette caporalisation anti-démocratique du parlement. En collusion avec le président du Législatif, M. Kory Kondiano, qui fut mon collègue à l’Institut Polytechnique G.A. Nasser dans les années 1980.

Amadou Hampaté-Bâ (2e à gauche), Elhadj Seydou Nourou Tall, khalife tijaniyya, Félix Houphouet-Boigny et d'autres dignitaires sénégalais. Dakar, circa 1954. On remarque les médailles décorant l'apparat de quelques uns. Toujours à l'honneur aujourd'hui, ces insignes de la Métropole coloniale furent royalement rejettés par Cheikh Hamallah durant son fameux bras de fer avec Pierre Boisson, représentant du régime fantoche de Vichy durant la Deuxième guerre mondiale (1939-1945).
Amadou Hampaté-Bâ (2e à gauche), Elhadj Seydou Nourou Tall, khalife tijaniyya, Félix Houphouet-Boigny et d’autres dignitaires sénégalais. Dakar, circa 1954. On remarque les médailles décorant l’apparat de quelques uns. Toujours à l’honneur aujourd’hui, ces insignes de la Métropole coloniale furent royalement rejettés par Cheikh Hamallah durant son fameux échange avec Pierre Boisson, représentant du régime fantoche de Vichy durant la Deuxième guerre mondiale (1939-1945). — T.S. Bah

Le duo parrain de Sékou Touré : Cornut-Gentille et Houphouët-Boigny

Paraphrasant et inversant le dicton selon lequel l’Egype est un don du Nil, on peut dire que Sékou Touré est un cadeau empoisonné  de Bernard Cornut-Gentille et Félix Houphouët-Boigny à la Guinée. Ici  Houphouët-Boigny voudrait maquiller et cacher cet acte. Mais il s’y prend mal. De surcroît, il est mal servi par l’éditeur du discours présidentiel avec la confusion ridicule au sujet de la rue Oudinot. Houphouët déclare faussement :

« Lorsque, à la suite d’une vacance dans la région de Beyla, nous avons décidé d’y présenter Sékou Touré, je m’y suis rendu en compagnie du Gouverneur-Général Cornut-Gentille.
Je ne demandais pas l’appui du gouvernement, des pouvoirs locaux, mais simplement la neutralité. Elle m’avait été promise; je me suis rendu dans la nuit, avec le Gouvemeur-Général, dans les campements administratifs du Mont Nimba. Mais nous n’avons pas été logés sous le même toit. Tout semblait arrangé. Comut-Gentille avait convoqué les administrateurs et donné des instructions pour que la neutralité soit absolument respetée. Le lendemain, à Man, j’apprenais le contraire, Je suis retoumé pour lui demander ce qui s’était passé dans la nuit ? Il m’a dit:
— J’ai donné des instructions, mais ils ne m’ont pas obéi. Ils n’obéissent qu’à Roudino
La fraude a donc fait que nous n’avions toujours personne en Guinée. Il nous a fallu attendre jusqu’à 1956 pour obtenir, sur l’ensemble du territoire africain français, la neutralité de l’administration. Et le résultat ne s’est pas fait attendre: nous avons enlevé deux sièges en Guinée, deux au Mali, deux au Niger. Entre-temps, la Haute-Volta avait été reconstituée, et ses élus sont devenus RDA.».

Une correction s’impose ici. Il n’y pas de Roudino dans l’histoire coloniale de la France. Par contre il existe la Rue Oudinot, siège parisien du ministère des Colonies.

L’étude et l’analyse des relations de ce trio sont importantes pour comprendre l’histoire politique de la Guinée durant la décennie 1950. Il s’agit notamment de jetter la lumière sur la montée en flèche de Sékou Touré entre 1954 et 1956. Ainsi,  par exemple, Lewin révèle les liens sentimentaux et/ou physiques entre Cornut-Gentille et le jeune Sékou Touré. Par erreur, insistance et redondance, Lewin publie reprend textuellement la même information dans deux chapitres consécutifs (chapitre 15 et chapitre 16) dans sa série biographique. Cela dit, le titre officiel du dirigeant français était alors Haut-commissaire et non pas Gouverneur-général de l’AOF.

Houphouët ne pouvait pas deviner qu’un ancien ambassadeur français en Guinée, le contredirait un quart-de-siècle plus tard, avec noms et faits à l’appui. En effet, au chapitre 16, volume 1, de sa biographie de Sékou Touré André Lewin donne les précisions suivantes :

« La tentative suivante, lors d’une élection partielle tenue le 2 août 1953 à Beyla à la suite du décès survenu le 11 mai 1953 du conseiller territorial Paul Tétau 357, sera la bonne. Située à la limite de la Guinée forestière et donc éloignée des bases traditionnelles du Parti, la circonscription de Beyla est un test : Sékou y remporte sa première élection. Il s’en faut de peu cependant, car il obtient 729 voix contre 703 et 198 respectivement à ses adversaires, l’infirmier Camara Dougoutigui, soutenu par l’administration et les chefs de canton, et le député Mamba Sano 358. C’est dans la petite localité de Foumbadougou qu’il recueille le plus de voix, ce qui fait pencher la balance en sa faveur à la dernière minute.
Certains prétendront que le nouveau conseiller territorial (ou conseiller général comme on le dit de plus en plus) doit l’idée et le siège à son nouvel ami, Bernard Cornut-Gentille, dit “BCG”, haut-commissaire à Dakar depuisquelques mois.
De son côté, depuis la Côte-d’Ivoire proche de la Guinée forestière, Houphouët-Boigny a envoyé pour aider à la campagne de Sékou un véhicule et quatre militants chevronnés. Les marges des résultats sont si étroites qu’il faudra plusieurs mois avant que l’élection soit validée. Mais dès le soir du scrutin, l’enthousiasme des partisans de Sékou déferle sur toute la Guinée, et comme le notent certains observateurs, “après Beyla, le PDG prend d’assaut le pays”.
Les militants en liesse amènent Sékou près d’une grosse pierre fichée dans la terre en pleine bourgade, et lui font jurer solennellement qu’il respectera sa promesse de toujours s’occuper du sort du peuple guinéen ; sinon, selon les traditions locales, il n’arrivera jamais à rien dans sa vie. »

Félix Houphouet-Boigny et et sa première épouse, Khadija Racine Sow (1913-2006). Mariés en 1930 à Abengourou, ils divorcèrent en 1956. Surnomée Kady, Mme Houphouët-Boigny était la fille d'Ali Racine Sow, commerçant musulman sénégalais, et d'une mère Baoulé d'origine princière.
Félix Houphouet-Boigny et et sa première épouse, Khadija Racine Sow (1913-2006). Mariés en 1930 à Abengourou, ils divorcèrent en 1956. Surnomée Kady, Mme Houphouët-Boigny était la fille d’Ali Racine Sow, commerçant Pullo musulman du Sénégal, et d’une mère Baoulé d’origine princière.

A partir de 1953 donc, les autorités territoriales et fédérales épaulent le PDG et le laissent faire. Ainsi commence une campagne de terreur, d’humiliations, de coups et blessures et de mort, qui, en rétrospective, annonçait le futur Camp Boiro.

Lire l’enquête et l’analyse de Bernard Charles, professeur à l’Université de Montréal, intitulée Le rôle de la violence dans la mise en place des pouvoirs en Guinée (1954-58)

Lewin écrit :  “Des heurts violents ont lieu à Conakry et dans diverses villes de l’intérieur le 29 septembre 1955, puis les 2 et 3 octobre (sept morts, dont six Peuls et un Soussou, tous membres du BAG 408).”
Membre — avec Diawadou Barry et Koumandian Keita — du trio dirigeant du Bloc Africain de Guinée (BAG), Karim Bangoura envoie, le 5 octobre 1955, le télégramme suivant au haut-commissaire Cornut-Gentille :

“Gravité des incidents de Coyah marque faillite politique de complaisance avec le RDA que vous avez instaurée. Le chauffeur de mon père tué, la maison de mon oncle saccagée et ses filles violées, soulignent étendue de vos responsabilités.
Ma douleur immense m’encourage à vous dénoncer auprès des hautes autorités de la Métropole comme soutien officiel et déclaré des extrémistes africains fauteurs de troubles.
Les agissements du PDG-RDA restent votre oeuvre. La carence de l’autorité locale en découle.
La mise à feu et à sang de ce pays jadis paisible continuera à peser sur votre conscience, car vos rapports officiels n’ont pas traduit la vérité sur le caractère du RDA.
Je reste fidèle à la France et à la Guinée, et vous pouvez compter sur ma détermination farouche contre votre politique néfaste pour la présence française.”

Seize ans plus tard, en 1971, Sékou Touré fit payer à Karim Bangoura le prix de leur rivalité d’antan, en le faisant mourir, soit par la diète noire au Camp Boiro (version de l’ambassadeur William Attwood), soit par noyade après avoir été ligoté et largué du bord d’un hélicoptère dans le fleuve Fatala, ou Rio Pongo, à Boffa (version d’Alsény René Gomez).

A suivre.

Tierno S. Bah

La Guinée et le Burkina Faso

De 1960 à nos jours, quatre phases et huit hommes ont marqué les relations entre la Guinée et le Burkina Faso (ancienne Haute-Volta) :

  • 1960-1966 : Sékou Touré, F. Houphouët-Boigny, Maurice Yaméogo
  • 1983-1984 : Sékou Touré et Thomas Sankara
  • 1984-2008 : Lansana Conté
  • 2008-2010 : Moussa Dadis Camara – CNDD et Blaise Compaoré
  • 2010-2014 : Alpha Condé et Blaise Compaoré

Sékou Touré – Félix Houphouët-Boigny – Maurice Yaméogo (1960-1966). La complotite de Sékou Touré et le boomerang de  l’insulte

Les présidents Sékou Touré et Félix Houphouët-Boigny eurent des rapports contradictoires et instables, mêlant attraction et répulsion, et évoluant en dents de scie. Les rapprochements spectaculaires et les visites officielles “grandioses” furent suivis de ruptures fracassantes et de confrontations verbales, et même de menaces d’invasion militaire (après la chute de Kwamé Nkrumah).

Maurice Yaméogo (1921-1993), premier président de la Haute-Volta (1960-1966)
Maurice Yaméogo (1921-1993), premier président de la Haute-Volta (1960-1966)

Le creux de la crise se produisit  le 18 juin 1965. Dans un article intitulé “Avec Houphouët et Senghor, un difficile ménage à trois”, le journaliste Sennen Andriamirado dépeint la dégradation — déshonorable  pour tous les acteurs — des liens entre trois anciens dirigeants du RDA : Félix Houphouët-Boigny, Sékou Touré et Maurice Yaméogo.

Le 20 avril 1960, Sékou Touré dénonce un « monstrueux complot » dans lequel, accuse-t-il, la Côte d’Ivoire, la France et le Sénégal ont trempé. En particulier, ses deux voisins auraient ouvert des camps militaires à des comploteurs de part et d’autre du territoire guinéen. A Dakar, et à Bamako, les dirigeants de l’éphémère fédération du Mali (Sénégal et Soudan occidental) protestent. Le chef du gouvernement fédéral, Mamadou Dia, n’en ordonne pas moins l’ouverture d’une enquête. On découvre de fait — fût-ce a posteriori — l’étrange passage à Tambacounda (Sénégal oriental) d’un officier parachutiste français. Dans le cercle de Kédougou, trois dépôts d’armes sont découverts dans des villages frontaliers : Dinnde Fello, Bakaouka. Côté ivoirien, un collaborateur d’Yves Guéna, alors haut-commissaire à Abidjan, est suspecté d’avoir organisé une opération : réputé aventurier, Jacques Achard est chargé des renseignements généraux auprès de Guéna, qui le disculpera par la suite. Les enquêtes ordonnées par Houphouët font néanmoins état de fréquents séjours d’officiers et de sous-officiers français (des « paras »), ainsi que de la présence d’armes dans certains villages frontaliers de la Guinée.
Fin 1962, le chef de l’Etat ivoirien est invité en Guinée par son ancien lieutenant. Lequel, pour sa part, se rend au Sénégal.
C’est l’époque de deux complots contre Félix Houphouët-Boigny (1962-1963). Les relations s’étaient détériorées entre la Côte d’Ivoire et le Ghana. Plus tard, Houphouët déclarera solennellement : « Je crois en mon âme et conscience à une collusion entre MM. Sékou Touré et Kwame Nkrumah, dans leur tentative de masquer au regard des masses de leurs pays respectifs et du monde extérieur leur retentissante faillite dans le triple domaine politique, économique et humain. » Les pays de l’OCAM (Organisation commune africaine et malgache) — en tête desquels la Côte d’Ivoire — font alors campagne pour le boycottage du sommet de l’OUA (Organisation de l’unité africaine, née en mai 1963) que devrait accueillir le Ghana. Les invectives vont céder la place aux insultes sur les antennes des radios nationales de la région.
Sékou Touré qualifie de « commis voyageurs de la division » les chefs d’Etat et ministres qui parcourent l’Afrique pour expliquer l’objet de l’OCAM et dénoncer les activités subversives du Ghana. Personnellement pris à partie, Félix Houphouët-Boigny ne bronche pas : il ne peut pas « croire que son jeune frère Sékou Touré ait pu tenir de tels propos ».
Mais le chef d’Etat voltaïque, Maurice Yaméogo,  répond le 2 juin 1965 :
« Un homme comme Houphouët, lorsqu’il est insulté, n’a pas le droit de répondre. Son audience constitue la meilleure réponse aux âneries de ceux qui veulent pourtant être comme lui… Ayez un peu plus de pudeur, car les Africains sont polis. »
La pudeur et la politesse ne sont hélas plus de rigueur. Sékou accuse nommément Houphouët d’utiliser « les armes du mal, le venin et le cynisme » pour entretenir « l’incompréhension entre la France et la Guinée ». Puis sont venues les calomnies, les basses allusions à la vie privée des uns et des autres. C’est encore Maurice Yaméogo qui, depuis Ouagadougou, réplique le 18 juin 1965. La vulgarité de cette réponse, de la part d’un chef d’Etat, mérite malheureusement que l’histoire la retienne. En voici des extraits :
« Mais qui est donc ce Sékou, alias Touré, qui désire tant qu’on parle de lui ? Un homme orgueilleux, menteur, jaloux, envieux, cruel, hypocrite, ingrat, intellectuellement malhonnête… Tu es le prototype de l’immoralité la plus intolérable… [NDLR : censure pour vulgarité.]
Tu n’es qu’un bâtard parmi les bâtards qui peuplent le monde. Voilà ce que tu es, Sékou, un bâtard des bâtards. Tu as honte de porter le nom de ton père. Certes, ta grand-mère maternelle est une fille de Samory Touré. Mais le père de ta mère n’était pas un Touré, mais un Fadiga… Par orgueil, tu te fais passer pour un Touré. Tu ne veux pas reconnaître ton vrai père. Tu es donc un bâtard.
A la prochaine, petit bâtard de Sékou, alias Touré. »
Même l’opposition guinéenne est essouflée d’avoir entendu un chef d’Etat africain parler de la sorte. Houphouët, lui, se tait toujours.

Houphouët-Boigny (le parrain) et Sékou Touré (le poulain) au sein du Rassemblement démocratique africain, en 1955
Houphouët-Boigny (le parrain, 1905-1993) et Sékou Touré (le poulain, 1922-1984) au sein du Rassemblement démocratique africain, vers 1953.

Puis, le 8 novembre 1965, Conakry annonce la découverte d’un nouveau complot. Le 15, sur Radio Conakry, Sékou Touré accuse le chef d’Etat ivoirien d’avoir financé le complot en « achetant une femme en Guinée pour des millions de francs ». Le 17, Félix Houphouët-Boigny, invité à s’exprimer, répond enfin lors d’une conférence de presse à Abidjan :
« Non, M. Sékou Touré, le peuple de Guinée n’a besoin ni de notre soutien moral, ni de notre soutien financier — car nous sommes pauvres malgré tout ce que l’on avance à notre endroit — pour crier son mécontentement…
Vous êtes un frère, un mauvais frère, mais un frère quand même… En votre âme et conscience, qu’est-ce que la révolution toute verbale dont vous vous gargarisez à longueur de journée et que vous prétendez avoir faite, a pu apporter à votre pays ? …
Depuis l’indépendance, combien d’hommes n’avez-vous pas fait assassiner ?… Pourriez-vous l’avouer sans baisser la tête, si tant est qu’il vous reste encore une conscience ?
M. Sékou Touré, la haine née de la jalousie vous égare, altère votre raison. Elle risque de vous pousser au crime. Ressaisissez- vous ! Ce sont les conseils d’un homme qui se souvient que vous avez été à ses côtés dans la lutte émancipatrice. Avec votre nationalisme intransigeant, tempéré d’un peu de tolérance et d’humanisme, vous pouvez encore servir la cause de l’unité africaine. »

Lire le dossier complet Sékou Touré. Ce qu’il fut. Ce qu’il a fait. Ce qu’il faut défaire sur webGuinée.

 L’accrochage Sékou Touré – Thomas Sankara

Sékou Touré accueillit avec sympathie la prise du pouvoir par les jeunes officiers de la Haute-Volta, dont ils changèrent le nom en Burkina Faso. Mais Thomas Sankara, le leader de la junte, avait une opinion moins favorable de Sékou Touré. Tout comme, du reste, les autres chefs d’Etat de gauche du continent —tous des militaires—, à savoir: Colonel Mathieu Kérékou (Bénin), Commandant Didier Ratsikraka (Madagascar), Mengistu Hailé Mariam.

Thomas Sankara (1949-1987), premier président du Burkina Faso (1983-1987)
Capitaine Thomas Sankara (1949-1987), premier président du Burkina Faso (1983-1987)

Peu après son arrivée au pouvoir, Thomas Sankara participe au Sommet franco-africain de Vittel, en 1983.

Témoin occulaire, l’ambassadeur André Lewin relate l’accrochage verbal, avant le début du sommet, entre Sékou Touré et Sankara ces termes :

Sankara était arrivé dans leur hôtel parisien en tenue de combat, bardé d’armes et de munitions ; Sékou l’avait critiqué en lui disant qu’il ne comprenait pas pourquoi le président du Burkina Faso se sentait tellement menacé à Paris et avait besoin d’un tel arsenal, en mettant cette attitude provocante sur le compte de la jeunesse et de l’inexpérience.
Sankara répliqua vertement, en disant à Sékou Touré :
— Au moins, moi,  je ne serais jamais un révolutionnaire galvaudant peu à peu son idéal en vieillissant et en composant avec les réactionnaires.

Lansana Conté et le Burkina, 1984-2008, relations distantes et molles

Tenant compte du dialogue précédent, Thomas Sankara et ses proches ont dû réagir sans trop d’émotion à l’annonce de la mort de Sékou Touré, l’année suivante.
Colonel puis Général, Lansana Conté limita ses contacts avec les dirigeants du Burkina Faso. Il était peu enclin à  fréquenter un Sankara qui s’en prenait ouvertement à ceux — comme Conté — qu’il considérait comme incompétents et/ou malhonnêtes.
La diplomatie bilatérale Guinée-Burkina Faso ne s’améliora pas non plus après l’assassinant de Thomas et l’accession du Capitaine Blaise Compaoré au pouvoir en 1987. Conté savait que Compaoré appartenait au giron d’Houphouët-Boigny. Or, remonant  au 5 juillet 1985, un conflit personnel minait les rapports entre les présidents guinéen et ivoirien .

En effet, croyant prématurément en la victoire du Colonel Diarra Traoré au sommet de l’OUA à Lomé, Houphouët-Boigny exprima son appui à celui-ci. Il eut aussi des mots désobligeants à l’égard de Conté. Mais on sait que la tentative de coup d’Etat de l’ancien premier ministre échoua en quelques heures. Dans l’avion qui les ramenait du Togo, Conté ne se retint pas. Usant du langage le plus cru, it traita Houphouët-Boigny de tous les noms : vieux grigou, caïman, hypocrite, fourbe, menteur, sournois, etc. Ce dernier ne répondit pas à l’assaut peu diplomatique du Guinéen. Mais l’inimitié entre les deux hommes persista jusqu’à la mort d’Houphouët en 1993.

Capitaine Moussa Dadis Camara et Blaise Compaoré

En 2008, à la tête du Conseil national pour la démocratie et le développement, Capitaine Moussa Dadis Camara lance une campagne diplomatique tous azimuts : Côte d’Ivoire, Gabon, Sénégal, etc. Il n’hésitait pas à appeler le président du Sénégal,  Abdoulaye Wade, révérencieusement “Père”.

Blaise Compaoré et Capitaine Moussa Dadis Camara. Conakry, 2009
Blaise Compaoré et Capitaine Moussa Dadis Camara. Conakry, 2009

Faisant un virage de 180°, il sollicite et obtient notamment le rapprochement avec Président Blaise Compaoré. Il le reçoit à Conakry avec grand plaisir. Intéressée ou non, sa déférence vis-à-vis du chef d’Etat du Burkina Faso est indéniable. Jusqu’à l’attentat qui faillit lui coûter la vie. Ironie du sort, Ouagadougou est choisie comme son lieu d’exil. Compaoré ne fut même pas invité ou associé à la décision de mettre Général Sékouba Konaté à la tête de la transition guinéenne, durant l’année 2010. Ignorant tout des décisions le concernant, Dadis atterit et est bloqué à Ouaga contre son gré après son hospitalisation à Rabat. Il y séjourne toujours. Mais, désormais, avec la chute de son ancien pair et hôte, il doit se poser des questions sur son sort.

Opposition, Société civile et Transition guinéennes au Burkina Faso

Piloté par l’ancien numéro 3 du CNDD, le régime de la Transition s’étendit de février à novembre 2010. Durant ces mois, l’opposition, la société civile et Général Konaté portent leur choix sur Blaise Compaoré pour préparer l’élection présidentielle. Les va-et-vient officiels guinéens sont très fréquents entre les deux pays. Lire  mes blogs :

Confuse, désorganisée et guidée par l’appétit du pouvoir personnel, l’opposition est dorlotée et roulée par un “Médiateur” baisé et plein de parti-pris en la personne du président Blaise Compaoré.

Alpha Condé et Blaise Compaoré

Le second tour de l’élection présidentielle de 2010 fut précédé de violences électorales. Tenu de cinq mois après le premier, il fut entaché de tricheries et sanctionné par des complicités de toutes sortes.

Présidents Blaise Compaoré (Burkina Faso) et Alpha Condé (Guinée) à Conakry, 18 juillet 2014
Présidents Blaise Compaoré (Burkina Faso) et Alpha Condé (Guinée) à Conakry, 18 juillet 2014

Alpha Condé fut soutenu par Général Sékouba Konaté et le premier ministre Jean-Marie Doré, à l’intérieur, et par la France, la franc-maçonnerie et Blaise Comparé, à l’extérieur.

Le plan d’imposition d’Alpha Condé à la présidence bénéficia de la complicité de la Commission nationale électorale indépendante (CENI) dirigée par le général malien Toumany Siaka Sangaré. Peu après son forfait, Toumany Siaka Sangaré rejoignit le Mali, où il vit depuis lors du salaire de sa trahison. (Lire “Un général propose, un général dispose”)
Faisant preuve de démission collective la Cour suprême enfonça le clou en proclamant des résultats truqués en faveur du candidat du RPG.
Au cours de la campagne, Alpha Condé tissa outrancièrement la division ethnique, affirmant avoir le soutien de trois régions de la Guinée sur quatre. Le Fuuta-Jalon était l’exception. A supposer un instant que son déclaration était bien fondée, ses supporters constatent aujourd’hui l’incompétence de son régime et l’incapacité de M. Condé d’exercer une présidence qu’il a convoitée toute sa vie. Il se révèle inapte à en assumer la charge et les devoirs. Mais il ne manque pas, bien sûr, de profiter des avantages et des privilèges de la fonction.
Lors de son investiture il blâma Blaise Comparé, — son entraîneur et formateur —  pour ses maladresses et sa gaucherie.
Depuis lors, il a rompu son alliance avec Sékouba Konaté, Lansana Kouyaté, Jean-Marie Doré, etc.
Le voilà désormais privé de l’appui de son compatriote burkinaɓe.
Que va-t-il faire ?

Tierno S. Bah