Abdullahi : destin et ascendance d’un Taal

Abdoullahi Tall (1879-1899), fils d'Ahmadou Shaykh (roi de Ségou et suzerain de Dinguiraye), petit-fils d'Al-Hajj Umar, surnommé l'Aiglon impérial.
L’Aiglon impérial, Abdullahi Taal (1879-1899) ; fils d’Ahmadu Shaykh (sultan de Ségou, suzerain de Dinguiraye, Lam-Julɓe, i.e. Commandeur des Croyants), petit-fils d’Al-Hajj Umar. Inhumé au Cimetière Montparnasse, Paris.

La brièveté du destin d’Abdullahi est, pour ainsi dire, inversement proportionnelle à la profondeur de son ascendance. Autant le premier fut court, autant la seconde est étendue.

Destin

Fils d’Ahmadu Shaykh, Lam-Julɓe (Commandeur des Croyants), petit-fils d’Alhajji Umar Taal, Abdullahi ne vécut que vingt ans (1879 à 1899). Il était l’un des cadets d’Ahmadu. Ses frères aînés, Ahmadou Makki, Mady et Modi, étaient des officiers actifs de l’armée de leur père.

Les dix dernières années de la vie d’Abdullahi sont évoquées dans le livre intitulé Histoire synthétique de l’Afrique résistante. Les réactions des peuples africains face aux influences extérieures.

Nazi Boni (1909-1978)
Nazi Boni (1909-1978)

Préfacé par Jean Suret-Canale, cet ouvrage est l’oeuvre de Nazi Boni (1909-1978), brillant instituteur, politicien, parlementaire, auteur et historien Burkinaɓe. Adversaire de Félix Houphouët-Boigny, il fut exilé à Dakar à la fin des années 1950. Il mit son éloignement du pays à profit pour faire des recherches à l’Institut Français d’Afrique Noire (IFAN). Ses efforts aboutirent à la  publication d’un roman Crépuscule des temps anciens; chronique du Bwamu. Roman (Editions Présence africaine, 1962) et du livre d’histoire sus-mentionné.
Au chapitre 4, et sous le titre “L’Aiglon meurt en France et l’Aigle au Sokoto”, Nazi Boni écrit :

« Lorsque le 6 avril 1894, les forces françaises attaquèrent par surprise Ségou et obligèrent Madani à une retraite précipitée, abandonnant à l’ennemi la famille et le trésor de son père, un enfant de dix à douze ans, Abdoulaye, fils du Lam-Dioulbé, refusa de suivre les fuyards. Malgré un bombardement intense, il retourna dans la dionfoutou (forteresse) où se trouvait sa mère. Après la chute de la ville, Abdoulaye se rendit aux Français. Colonel Louis Archinard le prit sous sa protection. Le prestige de son origine et sa noblesse naturelle en firent un objet de vénération de la part des Africains de la colonne. En route pour Kayes, à chaque heure de salam, les tirailleurs musulmans allaient spontanément prier derrière lui. Un tel rayonnement spontané inquiéta Archinard. Les autorités coloniales auraient fixé Saint-Louis comme résidence à l’auguste prisonnier si la présence de celui-ci dans cette ville islamisée n’eût été susceptible d’entraîner du remous.
Le Gouvernement français ordonna donc l’envoi d’Abdoulaye à Paris où l’on confia son éducation à une famille bourgeoise, les de l’Isle de Sales.
D’une brillante intelligence, le fils du « Commandeur des Croyants » ne mit pas, au lycée Janson de Sailly, plus de 7 à 8 ans pour préparer avec succès le concours d’entrée à l’Ecole militaire de Saint-Cyr. Le 19 mars 1899, il s’éteignait à Passy, vers l’âge de 20 ans, comme le Roi de Rome, au moment où il prenait pleinement conscience du drame de sa famille. Il repose au cimetière de Montparnasse. »

Facade du lycée Janson de Sailly, dans le 16è Arrondissement à Paris. Abdullahi Taal y étudia dans les années 1890.
Facade du lycée Janson de Sailly, dans le 16è Arrondissement à Paris. Abdullahi Taal y étudia dans les années 1890.

Nazi Boni tire ses sources de la volumineuse documentation publiée, en deux volumes totalisant 1140 pages, par Jacques Méniaud.
Je publierai en temps opportun les travaux de Méniaud, dont la Bibliothèque du Congrès possède une copie, ici à Washington, DC., y compris les détails sur le séjour et la fin inopinée d’Abdulaahi Taal à Paris.

Le surnom l’Aiglon est une analogie entre le sort  de Napolén II, fils de Napoléon Ier, empereur des Français et le petit-fils d’Alhajj Umar Taal. Les deux princes moururent respectivement à 21 ans et à 20 ans.

Ascendance

Au chapitre 5 “Le Macina, Théâtre de guerres, Caveau des rois. Comment Aguibou succéda à son frère Ahmadou”, Nazi Boni traite de l’ascendance d’Abdullahi Taal. Il commence par les conquêtes fulgurantes et le règne d’Alhajj Umar, le Caliphe et champion de la voie tijjaniyya en Afrique de l’Ouest. Après avoir fondé Dinguiraye, dans l’actuelle Guinée, en 1849, il triompha de Ségou après deux ans de campagne (1949-1861). Il y fit son entrée le 9 mars 1861.
Nazi Boni examine ensuite le conflit —théologique, religieux, politique et militaire — entre Alhajj Umar et la dynastie Bari de la Diina du Maasina.

Amadou Hampâté Bâ et Jacques Daget nous ont laissé un récit plus complet de ce pan d’histoire dans l’Empire peul du Macina (1818-1845).

Le chapitre 4 est accessible sur Semantic Africa, où le reste du livre de Nazi Boni sera publié.

Les péripéties de la fin d’Alhajj Umar sont présentées. Le caliphe échappa au siège d’Hamdallaye par Ba-Lobbo, du Maasina, et Bekkay Ntiéni, de Tombouctou. Il trouva un refuge temporaire à Jegembere, à Bandiagara, en pays dogon. Il disparut dans une grotte de ce village après l’explosion d’un baril de poudre. A propos du siège et de ses conséquences, Nazi Boni écrit (page 207) :

« Au huitième mois du drame, les assiégés se sentirent perdus sans un secours extérieur. Ahmadou Cheikhou, sultan de Ségou qui ne pouvait ignorer la gravité de la situation avait adopté une attitude étrange, sinon inqualifiable. Il ne lui était absolument pas impossible d’accourir avec des renforts. Cependant, il ne tenta pas le moindre effort dans ce sens. Confiant aux moyens occultes de son père, attendait-il un miracle ? Ou bien faut-il croire, selon les rapports officiels, qu’il voyait dans l’éventuelle disparition de son père l’occasion de se défaire d’une tutelle dont il ne voulait peut-être plus ? Chose peu probable. En tout cas, ses frères lui rendirent la monnaie de sa pièce plus tard, à ses heures les plus tragiques.
On peut affirmer sans risque de se tromper que le conquérant blanc exploita cette faute d’Ahmadou pour introduire de graves dissensions dans la famille d’El Hadj Omar. »

Viennent ensuite les portraits, le rôle, les conflits et la lutte fratricide des princes Taal, présenté dans l’ordre suivant :

  • Tidiani Taal (1864-1888)
  • Mounirou Taal (1888-1891)
  • Tapsirou Taal
  • Mohammed Aguibou Taal (1893-1908)
  • Aguibou Taal
  • …………………

Nazi Boni s’apesantit sur la vie d’Aguibou Taal. Sous pression militaire française, il quitta son trône sur le royaume de Dinguiraye pour prendre le commanement de Bandiagara (et donc du Maasina). Sous la tutelle de Colonel Archinard, l’ennemi et le vainqueur de son frère Ahmadu Shaykh.

En résumé, l’Empire toucouleur d’Alhajj Umar rayonna pendant trente ans environ. Mais il s’effondra graduellement à partir de 1865. Tidiani, le neveu et généralissime, reprit le flambeau après la tragédie de Jegembere. Vint ensuite la succession légitime par Ahmadu Shaykh, au nom du droit d’aînesse. Mais l’acharnement d’Archinard contre Ahmadu mit fin à la souveraineté des Taal. La France coloniale imposa la soumission et la collaboration aux héritiers et successeurs d’Alhajj Umar.
Adversaire farouche d’Ahmadu Shaykh, Archinard ne se limita pas à le déloger de Ségou. Il lui ravit aussi Abdullahi, son enfant… Il confisqua également l’oeuvre, l’image et le souvenir de celui-ci en transportant toute la documentation sur le royaume toucouleur de Ségou dans ses archives, consignées depuis aux Archives nationales d’outre-mer.

Tierno S. Bah

Samori et Morifindian : prélude

Présentation d'armes de l'Empereur Samori Touré, à Doumadou, Kérouané. 1967
Présentation d’armes de l’Empereur Samori Touré, à Doumadou, Kérouané. 1967. (Source : Guinée Album, publication officielle du gouvernement guinéen)

Je viens juste de boucler la publication sur webMande de la monographie de Yves Person intitulée “Les ancêtres de Samori”, parue dans Cahiers d’Etudes africaines en 1963. Le document sert de prélude au deuxième des quatre articles en préparation sur deux paires de figures historiques du Mande et de l’Afrique : Fodéba Keita et Sékou Touré (20ème siècle), d’une part, Samori Touré et Morifindian Diabaté (19ème siècle), d’autre part.

Les deux derniers sont le sujet donc de mon article annoncé : “Samori Touré et Morifindian Diabaté : un destin partagé.”

Bien documenté et abondamment annoté, le papier de Person est instructif à plusieurs égards, malgré quelques lacunes, normales eu égard à la bibliographie disponible à l’époque.

Cartes et organigrammes à l’appui, Person présente son étude selon le plan suivant :

Introduction

  1. Origine et diffusion du dyamu Tourè
    1. Répartition des Tourè
    2. Les Tourè et le Ghana
    3. Tourè et Marka
    4. Islam et Commerce
    5. Influences maghrébines
  2. Du Moyen au Haut-Niger
    1. Dyoula et Soõgyi
    2. Les Tourè sur le Moyen-Niger
    3. Sidiki Tourè et l’orpaillage
    4. Les Tourè sur le Haut-Niger
    5. Les Tourè dans le Konyan
    6. Présentation du Konyan
    7. Stabilisation des ancêtres de Samori
    8. Abandon de l’Islam

Yves Person fait ici une contribution de fond qui déblaya le chemin pour la réalisation de son oeuvre magistrale Samori : une révolution dyula. Rentré en France, l’ancien commandant de Cercle de Beyla (Guinée française) troqua le casque colonial contre la craie et le manteau de professeur à La Sorbonne. Publié cinq ans après le référendum du 28 Septembre et le départ d’Yves Person de la Guinée, le papier “Les ancêtres de Samori” plonge dans les racines généalogiques et décrit le vaste réseau régional du patronyme (dyamu) Touré.

Yves Person ignoré par Sékou Touré. Pourquoi ?

Pour terminer ce prélude je me dois de souligner l’attitude aberrante, paradoxale, injustifiée et inexpliquée de Sékou Touré et de son régime, qui ignorèrent ce chercheur universitaire qui avait si brillamment travaillé sur l’ancêtre —putatif— du premier président de la Guinée. Person disparut prématurément à l’âge de 57 ans.

A suivre.

Tierno S. Bah

 

Etienne Péroz. Au Soudan français, chapitre 8

Marie-Étienne Péroz (1857-1910)
Marie-Étienne Péroz (1857-1910)
Au Soudan français, souvenirs de guerre et de mission
Au Soudan français, souvenirs de guerre et de mission. Paris : Calman-Lévy, 1889. 467 pages

 Etienne Péroz
Au Soudan français,
souvenirs de guerre et de mission

Chapitre VIII
De Niagassola à Bissandougou

  • Passage du Bafing-Tankisso
  • Entrée dans l’empire de Samory
  • La vallée du Niger
  • Passage du fleuve
  • Le roi Kamori
  • Riches cultures
  • Maisons mandingues
  • Le Milo
  • Légende de crocodile
  • Fruits divers
  • Le marché de Kankan
  • Une dette de René Caillié
  • Un tumulus commémoratif
  • Les cultures de Samory
  • Réception à Bissandougou
  • Description de la ville

Le 12 janvier, en quittant Niagassola, nous jetons un dernier regard sur le fort que nous ne devons plus revoir ; car notre itinéraire du retour nous fera passer bien au delà dans l’Ouest.

Le site que nous avons sous les yeux est charmant, surtout en cette saison. Le fort, juché en haut d’une colline rocheuse, crânement campé sur son sommet, permet de découvrir, de son observatoire, les moindres plis de terrain à deux lieues à la ronde. Des forêts, des prairies, des cultures en plein rapport, font autour de lui un riche tapis de verdure, que limitent à l’horizon les montagnes dentelées où le Bakhoy prend sa source.

Au sud-ouest, se déroulent à lin fini les immenses plaines du Niger coupées par un petit îlot d’argent ne paraissant pas, de ce point, plus large que le trait de burin qui marque le fleuve mystérieux sur les cartes d’Afrique. Çà et là, suivant des lignes régulières, des pics isolés surgissent du sol et émergent décharnés et gris, comme des jalons jetés par quelque géant sur la route du grand fleuve.

Nous campons au Kokoro, à l’endroit même où je fus reçu à coups de fusil il y a bientôt deux ans, par les sofas les plus braves de l’armée de Fabou, qui en défendaient le passage. Partout où nous nous sommes battus, l’herbe est maintenant drue et haute. Lorsque la superstition qui en éloigne les Malinkés aura disparu, ils y feront de belles récoltes.

A quelques kilomètres en aval de la rivière, on pouvait voir encore, avant ce dernier hivernage, un curieux barrage fait de lianes entrelacées, d’ossements humains et d’argile. La crue annuelle avait entraîné tous les cadavres jetés dans l’eau après le combat, et près du village de culture du vieux Mamby, à Gamata, des arbres tombés dans le lit du Kokoro avaient arrêté ces tristes épaves. Le limon de l’inondation les avait cimentés; et, lorsque les eaux baissèrent, les habitants virent avec stupéfaction cette muraille macabre en travers des berges, où les ossements des sofas dessinaient les plus étranges figures.

De Niagassola au Siéké, pendant quatre jours, nous ne traversons que ruines et friches, là où quelques années auparavant se trouvaient de riches villages et des cultures prospères. Cette grasse et fertile plaine n’est cependant pas condamnée à l’abandon ; çà et là, quelques champs ont été remués, et c’est de bon augure. La guerre en avait chassé les habitants ; bientôt, la paix profonde dans laquelle cette région se trouve rappelera tous les survivants qui reviendront construire leurs cases à l’endroit même où leurs pères avaient élevé les leurs. Ils n’attendent plus pour rentrer que le résultat de notre mission qui va prouver bien définitivement que les Français et l’almamy Samory vivront désormais en paix.

Le 16 janvier nous nous arrêtons à Niafadié, au milieu des ossements blanchis dont la dent de la hyène n’a pu avoir raison. Le docteur rassemble là une ample collection de crânes qu’il expédie à Niagassola, après les avoir soigneusement étiquetés. Il espère les retrouver à Khayes lors de son retour et en faire hommage au Muséum. Enfin, le 19, nous arrivons de rand matin sur le haut des falaises qui limitent à l’ouest la vallée du Niger. La vue y est magnifique. Au sud s’étendent au loin les vertes plaines du Ouassoulou; à nos pieds miroite le Niger sur la rive sablonneuse duquel est construit Danka. Ce village est entièrement brûlé et inhabité.

Nous nous établissons sous un figuier gigantesque, flanqué d’un côté par un énorme baobab, de l’autre par un largo tamarinier. L’ombre est épaisse et le lieu agréable, heureusement, car nulle port, aussi loin que s’étend la plaine, nous n’apercevons créature humaine; et je crains bien que nous n’ayons à y attendre longtemps le bon plaisir de l’almamy.

Mon premier soin est de lui envoyer un courrier muni d’une lettre; je l’avise officiellement de notre arrivée sur le Niger, et l’informe de notre désir d’aller à Bissandougou l’entretenir, au nom du chef des Français et de son représentant dans le Soudan. Grâce aux moyens rapides de transport échelonnés de village en village sur la route de sa capitale, et dont se servent les courriers royaux, j’espère que, s’il me répond de suite, nous pourrons passer le lleuve le 27 ou le 28.

Le lendemain, une caravane de dioulas se rendant sur la rive droite campe auprès de nous. Je profite de cet incident pour sortir tous nos cadeaux de leurs caisses. Ils doivent, du reste, avoir grand besoin d’air, depuis plus d’un mois qu’ils y sont enfermés. De cette façon, le bruit de nos richesses nous devancera chez Samory et le rendra plus impatient de les voir et surtout de les posséder ; car les dioulas sont de grands bavards, très portés à exagérer, avec une impudente candeur, l’importance de tout ce qui les frappe.

Il est d’usage, dans le Soudan, que lorsqu’un chef se présente sur les confins des possessions d’un autre prince, il adresse à celui-ci quelque cadeau de bienvenue. Pour me conformer à cette coutume, je mets à profit l’occasion que me présentent ces dioulas pour prier l’un d’eux de se détacher de la caravane et d’aller à Bissandougou ; il y fera hommage à l’almamy, de notre part, d’un fort joli fauteuil pliant couvert de dorures, à fond de soie brodée, que nous transportons comme une chasse depuis notre départ de Khayes.

Comme on le voit, nous n’avions rien négligé pour faire sous d’excellents auspices une prompte entrée dans les États du conquérant malinké. Néanmoins, nous attendîmes neuf longs jours une réponse de lui.

Pendant ce temps, j’essayai d’entrer en relation avec les gens de Reniera, qui ne lui avaient pas pardonné ses victoires de 1882 et lui étaient secrètement hostiles, ainsi que les anciens habitants de la rive gauche, émigrés de l’autre côté du fleuve. J’aurais voulu arriver à les faire rentrer par persuasion sur leurs terres, de façon que ce fût un fait accompli lorsque j’aurais discuté avec Samory la question de cessibilité de leur territoire. Mais la crainte de se compromettre faisait fuir à toutes jambes devant nous ceux qui venaient surveiller les  cultures qu’ils avaient toujours sur notre rive. Cependant, en abouchant avec eux Diaté, ancien chef de Kéniéra qui m’accompagnait, j’appris le grand désir qu’ils avaient de nous voir élever un fort à Siguiri, à quelques kilomètres de Danka. Cette mesure seule les décidera à revenir à nous, car ils craignent d’être livrés sans appui immédiat à la vengeance de l’amamy s’ils rapportent leurs pénates sur notre territoire avant d’être suffisemment protégés.

Le 25, nous reçûmes la visite d’Aminata-Diara, un de ses généraux, qui venait d’être investi du commandement du Manding de la rive droite. Il passait en pirogue, se rendant à Farba, sa résidence ; apprenant que nous étions campés à Danka, il m’avait fait demander la permission de venir saluer l’ami de son maître. Il arrivait directement de Bissandougou ; il m’affirma que l’almamy était excessivement impatient de nous voir et qu’il avait donné des ordres pour que, le long de notre parcours, nous fussions reçus avec les plus grands égards.

La route de Danka, depuis la famine qui sévit sur les régions qu’elle traverse, a presque entièrement cessé d’être fréquentée par les caravanes du Ouassoulou ; celle qui, du Bouré, aboutit à Siguiri et à Tiguibiri est, au contraire, constamment suivie par les gens du Bouré qui vont échanger à Kankan leur or contre des céréales, des bestiaux ou des marchandises de traite d’origine anglaise.

Aussi, pour être plus à même de recueillir quelques renseignements, dès le 27, nous transportions notre campement, à Tiguibiri, juste en face du passage du fleuve.

Enfin, le 29, l’ambassade envoyée à notre rencontre par Samory débarquait de ses pirogues auprès de notre campement et me remettait la lettre qui nous autorisait à passer le fleuve et à nous rendre auprès de lui.

Cette missive est intéressante à lire : elle donne idée du style fleuri, tout imprégné d’images tirées du Coran, qu’emploient les Malinkés érudits.

Voici en quels termes elle était conçue :

Louange à Dieu, qui nous a donné la faculté d’écrire au capitaine Péroz, qui est loin de nous !
Nous appelons les bénédictions de Dieu sur son prophète.
Cette lettre, c’est nous qui l’écrivons, almamy Kébir. Nous adressons mille saints au capitaine Péroz. Que ces salutations lui soient plus douces que le miel et le sucre ; qu’elles aillent à notre ami dont la vue réjouit nos yeux, dont la présence m’est douce au cœur comme le fruit du tamarinier et en chasse le chagrin. Que ces salutations s’étendent à Samba-Diawara et à tous ceux qui l’accompagnent. Ousman-Diali leur souhaite également le bonjour, ainsi que Modi-Fin, et Koki-Si, et Malinka-Mori, et le marabout Oumaret, tous les gens importants qui nous entourent, ainsi que nos femmes et nos fils. Et ces salutations, tous les donnent tout entières.
Nous faisons savoir à notre ami que Karamoko est arrivé auprès de nous, grâce à Dieu, avec tous ceux qui l’accompagnaient en bonne santé et avec les richesses qui lui ont été données.
Dia-Oulé-Karamoko, Oumar-Diali et Tacil-Manga et tous ceux qui étaient avec eux remercient le capitaine Péroz du bien qu’il leur a fait. Petits et grands, tous le remercient, à cause de son bon cœur, de l’amitié et de la droiture qu’il leur a témoignées pendant la route, et de celle dont il a faitpreuve envers nous !
Nous demandons à Dieu qu’il le récompense en le protégeant.
Nous sommes heureux, très heureux de son arrivée auprès de nous. Nous avons hâte de le voir. Que notre ami vienne vite. Qu”il vienne vite. Car, auprès de nous, tout lui viendra à bien.
Salut !

Parmi les personnages que l’almamy envoie à notre rencontre se trouve mon espion, Nassikha-Mahdi, qui a su prendre une grande autorité, comme je le prévoyais, et sur le fils de Samory, et sur Samory sur lui-même.

Il m’apporte des nouvelles fort intéressantes de la cour.

D’après ce qu’il me dit, Karamoko ne s’est pas départi auprès de son père de l’amitié fougueuse qu’il nous a vouée. Il lui a dit en plein palabre qu’il ne lui était plus possible de lutter dorénavant contre nous : car, réunirait-il à ses armées celles d’Ahmadou-Cheikou, d’Aguibou, de Thiéba et de l’almamy du Fouta-Djallon, il n’arriverait pas à en former une qui soit la dixième partie de la nôtre.

Un concert de louanges des plus flatteuses ne cesserait d’être chanté en mon honneur à Bissandougou, et Mahdi traduit cette idée en me disant :
— Tous les courtisans de l’émir, et l’émir lui-même sont devenus tes griots !
Le 30 janvier, nous traversons le Bafing-Tankisso, au passage habituel, dans cinq grandes pirogues.

A ce point, cette rivière, est à la distance d’environ un demi-kilomètre de son confluent avec le Niger. Profonde en moyenne de 3 à 4 mètres, elle forme une nappe d’eau tranquille, large de 230 mètres, dans laquelle se reflète la ligne de palétuviers et d’arbres élancés qui bordent ses rives. Elle n’est, paraît-il, guéable qu’à une distance de plusieurs jours de marche et beaucoup plus à l’Ouest du point où nous sommes.

Sur la rive droite, Bandioli, frère de Kamori, roi du Diouma, accompagné du fils de ce roi et d’une suite nombreuse nous saluent de sa part, ils nous souhaitent la bienvenue lorsque, en débarquant, nous mettons le pied sur son royaume.

A dix heures, nous arrivons à Togui; il est trop tard pour pousser jusqu’à Kéniéba-Koura : au reste, les marabouts de Togui, dont je suis une ancienne connaissance, déclarent qu’ils ne nous permettront pas d’aller camper plus loin. De mémoire d’homme, ajoutent-ils, on n’a pu  dire qu’ils ont laissé passer un ami dans leur village sans qu’ils lui aient offert l’hospitalité. Nous campons à l’ombre des nombreux karités qui forment un petit bois au sud-ouest du village; nous sommes aidés par nos amis de Togui dans les mille travaux d’installation du bivouac.

Puis les chefs et les notables des deux villages (Togui rive droite et Togui rive gauche) viennent chanter à l’envi mes louanges et terminent leurs discours en m’offrant du riz, du miel et un œuf.

Ils paraissent au fond vraiment reconnaissants de la paix amenée par les premières négociations entre moi et l’almamy. Non seulement dans leur discours de cérémonie ils me le disent vingt fois : « C’est grâce à Dieu et grâce à toi que nous pouvons enfin manger et reposer tranquilles ! » mais ils me le prouvent encore par les visites qu’ils me font tour à tour dans la soirée, et dans lesquelles ils n’oublient jamais de laisser devant ma tente quelque offrande à laquelle ils ne sont nullement tenus.
Or ceci est la vraie pierre de touche de la reconnaissance des Mandingues.

L’émir El-Mouménin a dû donner des ordres sévères et précis, car les honneurs qui me sont rendus officiellement sont en tous points ceux que j’ai vu lui rendre l’an passé. Tous les gens importants viennent à la fin du palabre me toucher la main, un genou ployé, comme il est de coutume à l’égard des rois soudaniens.

Le 31 janvier, nous campons dans les cases de l’almamy, sur l’éminence légère où est construit Kéniéba-Koura. Je dresse ma tente dans la grande mosquée où tant de fois, lannée dernière, nous avons discuté avec l’émir, le capitaine Tournier et moi, les clauses de ce maudit traité annexe dit de Kéniéba-Koura. La vue y est splendide ; et, si elle n’était pas couverte d’un toit très habilement construit en forme de cône aplati, cette mosquée serait ouverte à tous les vents.

Au sud, à une centaine de mètres, se dresse le tata du village ; à l’est, d’immenses rizières conduisent au Niger, qui coule large et majestueux dans son lit de sable blanc. Partout ailleurs, les cultures se développent à perte de vue dans une vaste plaine unie, égayée çà et là par des bouquets de karités du plus beau vert.

Plat s’installe dans la petite mosquée, à vingt mètres de celle que j’occupe. Le docteur, légèrement souffrant, vient de prendre médecine dans une case bien close d’où il sortira rétabli, je l’espère.

Ce matin, à notre départ de Togui, au moment où les braves gens de ce village nous souhaitent un bon voyage, le chef nous a amené son fils, jeune homme de vingt ans, atteint de la lèpre; cette affreuse maladie est assez commune ici. Nous l’avons confié aux soins du docteur qui va lui préparer une potion à l’iodure de potassium ; elle lui procurera, dit-il, quelque soulagement.

Dès que nous sommes campés, les gens de haute marque de Kéniéba-Koura, conduits par leurs chefs, viennent nous souhaiter la bienvenue, aussi amicalement et respectueusement que ceux de Togui. Ils se souviennent fort bien de moi. J’ai été leur hôte, pendant vingt-cinq jours, il y a un an à peine. Pour me saluer ils fléchissent le genou et, des deux mains, me palpent gravement le bras jusqu’au coude : c’est un des modes de salutation en usage au Ouassoulou. Ce contact de la chair est pour eux une grande preuve de respect et d’admiration, et, en agissant ainsi, ils croient pouvoir s’inoculer certaines des qualités que possède celui qu’ils saluent.

A Diouma-Abanta, où nous nous arrêtons le lendemain, nous recevons une quantité de vivres des plus variés. Nous donnons aux pauvres ce que nous ne pouvons consommer ; nous y joignons un franc pour chacun d’eux.

Le village est entouré de grandes plaines inondées durant l’hivernage et qui produisent un riz très renommé. A peine y cultive-t-on le vingtième des terres, et cependant Diuma-Abanta vend chaque année de grandes quantités de céréales. Il renferme environ six cents habitants qui me semblent se donner beaucoup de peine pour paraître musulmans ; mais, en réalité, ils sont fort peu convaincus.

Au sortir des plaines d’alluvions de Diuma-Abanta, nous traversons un plateau ferrugineux de 3 à 4 kilomètres de largeur venant heurter un canal naturel de dérivation du fleuve que longe la route. Sa hauteur est de 4 ou 5 mètres au-dessus de la plaine ; il est semé de quartz fragmenté et couvert de bois. Sur son flanc sud se trouve le village de Farinkamaya, bâti dans une belle plaine très riche en cultures de toute sorte; les habitants n’ont probablement pas été prévenus de notre passage ; ils s’enfuient dès qu’ils aperçoivent les vestes rouges de nos spahis. A 5 kilomètres plus loin, nous laissons à notre gauche le village de Dialila dont l’importance, à en juger par ses ruines, devait être considérable ; il n’y reste plus que quelques cases de pêcheurs enfouies sous des palmiers. Les habitants refusaient, paraît-il, d’obéir à l’almamy et surtout de lui fournir un contingent. Sommés de se prononcer nettement, ils fermèrent les portes de leur tata à son envoyé, et le défièrent. Un mois après Dialila était en ruine, son chef tué et ses habitants transportés aux environs de Bissandougou, sous la surveillance directe de la garde de l’almamy.

C’est à côté de ce village que se trouve le gué du Niger. Eu ce lieu le fleuve, large de 800 à 1000 mètres, voit son cours obstrué par des bancs de sable. La profondeur moyenne du gué est d’un mètre environ : le courant y est assez fort.

La route qui prolonge ce gué conduit au village de Konama, peuplé d’un millier d’habitants.

Pendant que nous campons, un homme, poussé sans doute par la curiosité, soulève le double rideau de ma tente et me dévisage sans me saluer. J’ai à peine le temps de me plaindre de son inconvenance qu’il est appréhendé et que le chef du village donne l’ordre de le conduire à l’almamy. Son procès ne sera pas long, me dit-on ; aussitôt arrivé, il subira le supplice de la décollation, bien qu’il ait la réputation d’être un guerrier renommé. Cependant on me demande sa grâce. Il l’implore lui-même, couché devant moi, le front dans la poussière. Comme je trouve que le châtiment annoncé est hors de proportion avec sa faute, je la lui accorde volontiers. Tout le village en est heureux et me remercie. Néanmoins la reconnaissance de ses habitants ne va pas jusqu’à la générosité, car ils se font énormément prier pour me fournir les vivres que Samory m’a autorisé à exiger deux.

Les terres qui s’étendent de Konama à Sansando sont excessivement fertiles et parfaitement cultivées. Riz, mil, maïs, ignames, patates, manioc, oignons, haricots, tout y vient à profusion. Nos hommes, enhardis par l’exemple de nos guides, ne se gênent pas pour glaner chemin faisant. Après la rivière Niamina, que nous traversons sur un pont construit pendant la nuit à notre intention, nous faisons une halte ; le personnel de la mission en profite pour se parer de ses plus beaux vêtements afin de se présenter dans tout l’éclat de sa gloire à Kamori, roi du Diouma.

A deux kilomètres de Sansando les deux fils du roi Kamori viennent à cheval à notre rencontre, et nous conduisent au campement de l’almamy ; on y a ajouté, trois hauts gourbis en seccos* pour abriter nos tentes. Kamori, à la tête d’un millier de personnes, nous fait un chaleureux accueil. Après les premières salutations, il nous supplie de lui faire l’honneur de rester deux jours entiers chez lui. J’accepte d’autant plus volontiers cette offre aimable qu’il est douteux que, même en deux jours, nous arrivions à consommer l’amoncellement de victuailles qu’il nous offre.

Je le prie d’accepter en souvenir de nous un joli couteau de chasse ainsi qu’une énorme embrasse de rideau en soie rouge destinée à servir de baudrier à cette arme. Je lui offre, de plus, 3 mètres de drap noir satiné d’une réelle valeur. Ce cadeau coupe le fil du discours du souverain noir. Kamori, si beau parleur et si amusant que le seul jeu de sa physionomie à la Gambrinus nous avait à tous trois donné un fou rire malgré la gravité voulue de ces sortes de cérémonies, ne trouve plus un seul mot à nous adresser et finit par nous avouer qu’il  désire rentrer chez lui. Il a hâte de faire admirer à ses femmes le splendide sabre et la précieuse étoffe que nous venons de lui offrir. Mais il ne se retire toutefois que lorsque le chef de ses griots est allé montrer à toute la population amassée devant nos tentes ces deux objets devant lesquels tous restent bouche bée, remplis d’admiration.

En nous quittant, son contentement se manifeste par un léger pas de danse qu’il esquisse tout le long du chemin. Plat en a fait de mémoire un croquis très réussi.

Le soir je rends sa visite à Kamori. Le village est très grand et très riche. La demeure du roi nous semble une véritable fourmilière de femmes et d’enfants. Il me demande ma protection auprès de l’almamy ; je lui affirme qu’elle lui est acquise. Son accueil est aussi chaleureux que celui du matin.

Le lendemain, il vient lui-même de bonne heure s’enquérir de la façon dont nous avons passe la nuit ; afin que notre réveil soit plus  agréable, il s’est fait précéder d’un bœuf qu’il nous offre. Pendant cette réception toute familière, nos tentes sont l’objet de son admiration sincère ; il les examine fort minutieusement, en vrai commissaire-priseur. Les adieux qu’il nous fait, dans la soirée, sont presque touchants ; pour un peu, le brave et gai bonhomme nous aimerait réellement. Il avait rencontré dans la journée Plat et le docteur qui se promenaient dans le village et il leur avait adressé mille compliments aimables.

Au départ, il nous confie son fils, Sakhoba-Keita, qui nous guidera jusqu’à Bissandougou; malgré l’heure matinale et le froid, l’excellent homme nous attend à la sortie du village, pour nous serrer une dernière fois la main.

Nous descendons droit au Sud et passons le Milo entre Sansando et Kéniéro. Cette rivière a environ 300 mètres de largeur à ce point et une profondeur moyenne de 80 centimètres, car nous sommes à l’époque des plus basses eaux; son cours est obstrué par de nombreux bancs de sable ; ses rives, magnifiquement boisées, sont hautes de 4 à 5 mètres, et, pendant dix mois de l’année, elles suffisent à peine à contenir les eaux du Milo.

Au delà de la rivière, les cultures sont d’un remarquable entretien et d’un fructueux rapport ; elles appartiennent au village de Dialibakoro, que nous avons laissé sur notre droite.

Kéniéro, où nous campons, est un très joli village de deux cents cases environ. L’accueil que nous y recevons est très sympathique. Le chef de ce village et celui de Dalaba, situé non loin de là, ne se lassent pas de nous palper les mains, à demi inclinés, et de se frotter ensuite la figure et le front pour se mieux pénétrer du précieux fluide qui doit s’échapper de nos personnes.

Aussitôt après leur départ, les vivres qu’ils nous ont préparés nous parviennent ; il y a une telle abondance de toutes choses que je renonce à tout distribuer. Les gens de Niagassola, mes anciens administrés, souffrent de la disette ; j’obtiens de Kamori l’autorisation de leur faire adresser tout ce qui excède nos besoins. Trente porteurs, très chargés, suffisent à peine à enlever ce surcroît.

A Soïla, dans le Balimakana, où nous arrivons le 7 février, après avoir traversé de nombreux et riches villages, nous traversons de vastes plantations d’orangers. Les fruits en sont excellents et nombreux; ils n’ont presque aucune valeur sur le marché. A quelques kilomètres se trouve le village de Bakonkokouta, remarquable par sa mosquée.

Cette construction est de forme rectangulaire, fort élevée, flanquée de deux minarets hauts de 12 à 15 mètres. La façade de l’édifice, traversée par d’immenses gargouilles en bois, très rapprochées, lui donnent un aspect extrêmement rébarbatif. Deux portes basses et fermant à clef permettent l’accès dans l’intérieur. Le tout est élevé sur un socle en briques sèches, haut d’un mètre, interrompu seulement devant les portes; des œufs d’autruche couronnent les minarets, et le sommet des murs est garni de termitières qui forment une sorte de toit les abritant des infiltrations des eaux.

Nafadié, où nous campons le lendemain, est en quelque sorte la ville sainte du Mandingue musulman. On y voit encore les ruines d’une gigantesque mosquée construite il y a une cinquantaine d’années par le roi Kankan-Mahmadou, qui venait chaque année y faire ses dévotions pendant le ramadan. Elle avait été très soigneusement et très solidement édifiée à la mode arabe ; les matériaux se composaient de briques énormes et de bois. Elle a été incendiée, en 1873, par Nassikha-Mahdi, frère de Samory, pendant le siège qu’il fit de cette ville.

Les maisons, dans cette région, sont beaucoup plus confortables que dans le Haut-Sénégal et le Soudan français. Elles se composent, comme sur la rive gauche du Niger, d’une muraille circulaire en pisé couverte d’un chapeau en chaume conique ; mais elles sont beaucoup plus spacieuses. Nombre d’entre elles ont un étage séparé du rez-de-chaussée par un plancher en bambous très bien ajustés et couvert d’argile durcie ; c’est habituellement le magasin de la maison. Les murailles ont de 4 m,50 à 6 mètres de hauteur. L’ensemble est à peu près celui de nos pigeonniers. D’autres maisons sont moins hautes, mais de dimensions considérables ; beaucoup ont environ 10 mètres de diamètre. Leur toit est un véritable ouvrage d’art formé d’un cône de 30 à 40 mètres de circonférence à la base, qui dépasse la muraille en forme de véranda sur tout le pourtour extérieur. Un grand nombre de solides bambous, placés dans le sens des génératrices du cône, donnent à ce toit la rigidité nécessaire et sont reliés à son sommet par un ornement en forme de croissant.

A l’intérieur, une cloison à hauteur d’homme sépare la chambre en deux compartiments ; le maître de la maison couche dans le plus reculé, par conséquent le plus sombre, car c’est par la porte seule que pénètrent l’air et la lumière. Son lit est généralement fait d’un large socle en argile durcie, faisant corps avec le sol et renflé, en forme de traversin, à la partie supérieure ; on étend sur cette sorte d’estrade des nattes et des couvertures, et le lit est fait. De grandes urnes en terre et quelques coffres massifs couverts de naïves peintures, un fauteuil à bras aussi bas qu’un tabouret et un ou deux petits escabeaux complètent le mobilier. Au centre de la case, un bourrelet d’argile circulaire indique la place du foyer et retient les cendres et les charbons. Quelques armes et quelques grigris pendus à la muraille en sont les seuls ornements. Cependant on rencontre parfois des maisons d’une construction plus soignée, dont les murs intérieurs sont ornés de dessins blancs ou noirs, ou même de quelques figures géométriques boiteuses aux couleurs variées.

Chaque chef de famille (lou-tigui) possède un certain nombre de ces cases pour lui, chacune de ses femmes, chacun de ses enfants mâles et ses captifs. De plus, une ou deux autres servent de cuisine ; enfin d’autres encore, d’un très faible diamètre, mais plus hautes et élevées sur pilotis ou sur une assise de pierre, pour les préserver du contact du sol, servent de greniers ; elles ont pour ouverture une petite fenêtre fermée par un volet à serrure en bois très ingénieuse; on y accède par une branche d’arbre fourchue taillée en forme d’échelle.

Beaucoup de ces magasins sont très habilement construits et divisés à l’intérieur en plusieurs compartiments par des cloisons allant du centre à la circonférence, séparant ainsi les diverses espèces de céréales. Quelques-uns sont carrés et couverts d’une argamasse d’argile battue au lieu d’un toit de chaume, ce qui les met à l’abri de l’incendie.

Les cases d’une même famille sont bâties sur le périmètre de l’enclos ; elles sont réunies l’une à l’autre par un mur en terre de 2 à 3 mètres de hauteur, qui met ainsi les habitants complètement cliez eux. Une case très haute et très spacieuse ouverte de deux hautes portes donne accès dans la cour; elle ferme à clef; un captif y veille constamment. C’est dans cette sorte de vestibule, appelé boulou, que le maître de la maison reçoit les étrangers ou qu’il leur donne abri pour la nuit.

Les bestiaux et les moutons sont attachés la nuit à des piquets fichés au pourtour de la cour, on les lâche dans la plaine dès que le jour paraît et on ne les fait rentrer qu’au crépuscule. Les poules s’installent entre les pilotis ou les pierres qui supportent les magasins de céréales. Elles sont, comme tous les animaux domestiques dans ce pays, excessivement petites et pondent des œufs minuscules.

Lorsque le lou-tigui possède un cheval ou plusieurs chevaux, ce qui dénote un grand luxe, il les attache au milieu de la cour à un piquet planté au centre d’un terre-plein soigneusement battu et uni avec une pente très légère du centre à la circonférence. Ils sont abrités par un toit de case porté sur des pieux élevés de 2 mètres environ. Leur nourriture se compose d’un peu de mil et d’une sorte d’herbe grasse produite par les marais et dont ils paraissent très friands. Chaque matin, au lever du jour, ils sont menés à poil, à fond de train, à la rivière voisine, où, malgré le froid, leurs palefreniers les baignent complètement. Ce régime doit être bon, quoique nous ne le suivions pas, car les chevaux que nous rencontrons sont excessivement sains et très vigoureux. Ils sont presque tous originaires du Bélédougou ou du Kaarta ; quelques-uns, mais alors de grande taille, viennent du Macina ; on fait peu d’élevage dans la région.

Les vaches donnent peu de lait : les meilleures laitières en produisent à peine deux litres par jour. Cela tient à la petitesse de leur taille, au veau qu’on fait téter très longtemps, et enfin à la grande sécheresse des pâturages.

Les Mandingues ont, comme nous, l’habitude de castrer les veaux ; ils ne conservent que quelques taureaux de belle taille. Ils savent également faire les chapons, et j’en ai vu de très bien venus.

De Nafadié à Diangana, la route traverse un long plateau ferrugineux où poussent quelques bouquets d’arbres rabougris en tout semblables à ceux du Haut-Sénégal ; mais il est à noter que les terrains de cette nature, assez communs sur la rive gauche du Niger, sont l’exception dans l’empire de Samory.

Ce plateau s’élève sur une longueur de 5 ou 6 kilomètres et tombe ensuite brusquemment par une falaise haute de 30 mètres, sur une délicieuse vallée qui s’enfonce profondément vers l’Ouest, dessinant au milieu des hauteurs arides une charmante bande de fraîcheur et de frondaison. De son sommet on aperçoit toute la plaine du Milo, qui y serpente en nombreux méandres et vient briser son cours contre la base de la falaise qu’il a profondément entaillée.

Le lit du Milo est, sur tout son parcours, jusqu’à Kankan au moins, parfaitement établi ; aux hautes eaux la navigation doit y être facile, car sa faible pente dénote en toute saison un courant très modéré. Actuellement il est embarrassé par des bancs de sable, et à peine navigable pour les pirogues. Ses berges ont une hauteur moyenne de 3 mètres ; elles sont bordées par une lisière de bois de haute futaie souvent épaisse de 100 à 200 mètres; sa largeur, entre Diangana et Kankan, est de 80 mètres.

Les indigènes ont jeté sur le Bangalanko, — que nous avons à franchir avant d’atteindre Bangalan puis Diangana où nous camperons, — un pont qui est une véritable merveille dans son genre. A ce point la rivière, large de 50 mètres, coupe, à une profondeur de 5 mètres, dans des berges taillées à pic, le tuf ferrugineux du sous-sol. De grands arbres ont poussé au milieu de son lit, qui demeure presque à sec une partie de l’été; d’autres ont cramponné puissamment leurs racines dans les fissures des parois verticales des berges. C’est sur leurs maîtresses branches que les habitants de Bangalan ont installé leur pont.

A l’aide d’un enchevêtrement inextricable de bois de toutes longueurs et de toutes grosseurs, ils ont établi une sorte de tablier sur lequel un lit de fascines a été placé ; puis des menus branchages ; enfin sur le tout trois couches alternatives d’argile durcie et de paille.

Avec ces éléments rudimentaires ils sont parvenus à faire un passage large d’un mètre, très branlant il est vrai, mais praticable, malgré l’émotion naturelle que procure aux gens comme aux bêtes celle promenade sur la cime des arbres. Nos spahis l’ont cependant passé à cheval sans broncher. Nous avons jugé plus prudent de mettre pied à terre. Le cheval du docteur et. un mulet se sont apeurés au beau milieu de ce pont, et c’est miracle si ce dernier, qui était chargé, n’est pas tombé, car il a eu pendant un moment un pied dans le vide. Neuf bourriquets passèrent ensuite sans appréhension. Quant au dixième, arrivé à la moitié du tablier du pont, il s’arrête, paraît mûrement réfléchir, examine les abords, les tàtc du pied, mais, voyant qu’il lui est impossible de se retourner faute de place, il se met à marcher gravement à reculons, assurant niéthodiqucment ses pieds l’un après l’autre. Il revint ainsi à la berge d’où il était parti sans qu’il fût possible de le faire de nouveau s’approcher du pont, Nous avons dû le faire descendre dans la rivière et le hisser sur la rive opposée.

La légende suivante court ici sur ce passage :

« Il y a longtemps, le diable, ennemi de Bangalan (le village est à portée de fusil), avait pris la forme d’un caïman et élu domicile dans la rivière. Tous les jours, pour rester en paix avec lui, les habitants devaient lui donner en présent un homme qu’il dévorait à belles dents. Lorsque parfois, habillé en homme et en prenant les traits, il se rendait au marché, si d’aventure il demandait à quelqu’un une noix de kola et qu’elle lui fût refusée, le coupable était certain d’être mangé à peu de temps de là. Le nombre des habitants du village allait par suite diminuant chaque jour, et il allait être bientôt complètement dépeuplé. Mais Dieu les prit alors en pitié; il rendit le torrent tellement impétueux qu’il arracha les rochers et les arbres bordent ses rives, les transformant en un bélier gigantesque qui, poussé par les eaux, brisa le caïman en mille pièces et entraîna ses débris sanglants bien loin dans le Milo. — C’est l’impétuosité de ce choc qui creusa le lit à pic au milieu des rochers où la rivière coule paisiblement aujourd’hui. »

Depuis plusieurs jours, les villages que nous traversons possèdent une mosquée bâtie en pisé et sont entourés de très riches cultures. Dans plusieurs d’entre eux, les places publiques sont de véritables vergers où poussent en abondance les papayers, les dattiers, les orangers. Parfois l’enceinte est remplacée, comme à Diangana et à Kankan, par des haies de cactus gigantesques, absolument infranchissables et d’où émergent coquettement les toits de chaume des maisons et le minaret de la mosquée.

Le 10 février, nous arrivons sur le sommet du plateau, d’où l’on découvre la large plaine au milieu de laquelle est construite ville de Kankan, sur les bords du Milo.

Karamoko nous a fait avertir qu’il était venu à notre rencontre jusque dans cette ville ; aussi nous faisons halte sur la hauteur après l’avoir envoyé prévenir que nous l’attendons, pour faire de concert notre entrée à Kankan.

Pendant que nous nous formons en belle ordonnance à droite du chemin pour le recevoir, de toute part à Médina et dans l’immense village qui s’étend devant nous, le tam-tam résonne et appelle les habitants auprès de leur chef pour recevoir ses ordres au sujet de notre réception.

Enfin, nous voyons dans le lointain accourir au milieu d’un tourbillon de poussière un escadron de cavaliers que de nombreux fantassins suivent de toute la vitesse de leurs jambes. En un clin d’œil Karamoko a franchi le mamelon sur lequel nous nous trouvons et met pied à terre pour venir à nous. L’entrevue est très cordial ; je lui présente le docteur et Plat, puis, après avoir passé une sorte de revue de nos escortes, nous montons à cheval et nous nous dirigeons au pas sur Kankan, au milieu de la pétarade des coups de feu de réjouissance que tirent les hommes de « mon jeune frère noir ».

Tout le long de la route, des groupes d’habitants sont massés et font la haie jusqu’aux portes de Kankan. Nous nous arrêtons devant chacun de ces groupes et nous échangeons des salutations réciproques.

Dans les rues, une foule énorme s’écrase sur notre passage, et les sofas de Karamoko l’ouvrent à grands coups de fouet. Après un nombre considérable de tours et de détours, à travers un labyrinthe inextricable formé de maisons habitées ou en ruine, nous débouchons enfin sur la place de la Mosquée. Là, assis à l’ombre de deux énormes figuiers, entouré d’un grand nombre de vieillards vénérables coiffés de bonnets rouges, est assis le chef religieux et politique du pays, Batourbalaye. Une aire circulaire, en terre battue, d’une vingtaine de mètres de diamètre, lui sert d’estrade.

A l’arrivée, au lieu d’aller à lui et de le saluer, Karamoko, sans doute pour bien faire admirer la richesse des costumes de ses amis blancs et de leurs gens, nous fait faire avec lui une cavalcade circulaire autour de cette estrade, un bon quart d’heure durant. Telle est la mode du pays, mode désagréable certainement, car cette promenade d’une cohue de chevaux qui se pressent et sont effrayés par les cris de la foule et le bruit des tambours et des balaphons, n’est pas sans danger pour les piétons et les cavaliers.

Mon domestique Sakhobâ-Mahmadi est jeté à terre par une ruade de mon cheval, qui cherche ainsi à se dégager du peloton de sofas qui nous étouffent. La monture de Plat, échauffée par tout ce tintamarre, est splendide, et son cavalier en tire très bon parti. Tous deux font l’admiration des gens de Kankan.

Batourbalaye nous adresse de bonnes paroles, sur un ton paternel qui n’a plus rien de commun avec les discours humbles et soumis des chefs des villages précédemment traversés. La nuance est très sensible. Il nous dit, somme toute, qu’il est heureux de nous voir chez lui, parce qu’il nous y voit sous le patronage du fils de son maître. Tout à Kankan appartient à l’almamy, donc à ses enfants ; du moment où il me voit me tenant par la main avec un d’eux, tout ce qui s’y trouve m’y appartient conséquemment. Mais le torrent des louanges si familières aux noirs est à l’adresse du fils de son maître, qu’il regarde comme un des personnages les plus écoutés du royaume, surtout depuis son voyage en France.

Nous nous dirigeons ensuite, accompagné de la même affluence de peuple vers le campement de l’almamy, installé au sud et à 400 mètres de la ville, sur l’emplacement des cases construites pour abriter Samory lorsqu’il honore Kankan de sa présence, à l’endroit même où il campa il y a dix ans, lorsqu’il assiégea et prit ce grand marché.

De même que dans tous ses autres campements, l’installation est très supportable grâce aux dimensions considérables de chacune des cases ; nous préférons cependant placer nos tentes sous d’excellents gourbis bien aérés élevés à notre intention. Mal nous en prend, car pendant la nuit, il éclate, un orage épouvantable accompagné d’une pluie diluvienne qui inonde nos bagages.

Karamoko et Batourbalaye prennent avec tout leur monde congé de nous, à notre extrême satisfaction, car nous commençons à avoir grand besoin de repos.

Pendant la journée, de tous les villages voisins, et ils sont nombreux, il nous arrive des dons de tout genre qui dénotent la grande richesse du pays en céréales, en légumes diverses et en troupeaux.

Un des bœufs qui nous fut ainsi offert, magnifique taureau noir, vraie bête de sacrifice, était d’une nature tellement sauvage qu’il faillit mettre à mal plusieurs hommes de mon camp. Pour éviter quelque malheur, nous dûmes lui faire la chasse à coups de carabine. J’eus la bonne fortune de l’étendre raide mort d’une balle dans la tète : je le tirais à une distance de 100 mètres. Les indigènes, témoins de cet heureux coup de feu, n’en croyaient pas leurs yeux : leurs plus habiles chasseurs ne tirent jamais la grosse bête à plus de trente pas, avec quelque chance de succès. Ils allèrent tous, à la queue leu-leu, examiner la blessure et lorsqu’ils enrent constaté que l’animal avait la tête percée d’un seul trou à peine visible, leur étonnement s’accrut encore. Ils nous déclarèrent  que les peuples africains qui se mesureraient avec des hommes armés de tels fusils et maniés aussi habilement seraient des peuples insensés.

Karamoko, piqué au vif par ces compliments, voulut montrer qu’il ne nous le cédait en rien en adresse. Saisissant la carabine de cavalerie que portait un de ses sofas, et qu’il avait achetée à Bordeaux, il ajusta une vache qui paissait tranquillement à cinquante pas du campement et lit feu. La balle dut passer fort loin du but, car la douce bête ne fit pas le moindre mouvement d’effroi et continua paisiblement son repas.

Avant de quitter Kankan, je jouai devant Batourbalaye, devant Karamoko et devant tous les notables de la ville, la comédie suivante, destinée à donner aux gens du pays une haute opinion de la façon dont les Français tiennent leur parole.

Et, à ce sujet, il n’est pas indifférent de noter que, dans tout le Soudan occidental, nous avons, à ce point de vue, une réputation détestable, qui ne le cède en rien à celle que nous attribuons à l’almamy Samory.  Il est cependant à constater, au contraire, que ses plus mortels ennemis eux-mêmes sont unanimes à reconnaître qu’il n’a jamais violé la parole donnée.

En 1828, René Caillié, le premier Européen qui ait jusqu’alors traversé cette partie de l’Afrique, logea pendant un mois à Kankan dans la case de Lamfia ; parfaitement reçu au début, à la fin de son séjour il fut quelque peu pillé par lui ; il s’en plaignit au chef d’alors, Mahmadi-Sanouci, qui lui fit rendre tous les objets détournés et punit sévèrement Lamfia. René Caillié et Lamfia se quittèrent néanmoins très bons amis.

Un certain nombre de vieillards de Kankan se rappelaient qu’au temps de leur enfance, un blanc, se disant Arabe, avait séjourné quelque temps parmi eux ; mais aucun ne se remémorait un incident quelconque de son passage.

Je mis à profit cette ignorance pour forger l’histoire suivante, destinée à faire revenir les Mandingues sur la mauvaise opinion qu’ils ont de notre loyauté.

« En quittant Kankan, leur dis-je, Caillié aurait voulu offrir à son hôte un cadeau digne de lui pour le remercier de sa longue et bonne hospitalité; il demanda donc à Lamfia ce qu’il désirait. Celui-ci le pria de lui donner un peu d’ambre pour orner la coiffure de sa femme favorite. Caillié, malheureusement, n’en possédait plus dans sa pacotille ; il lui fut donc impossible de satisfaire le désir de son hôte, mais il lui promit que dès son arrivée en France, il mentionnerait, dans la relation de son voyage, la dette qu’il contractait vis-à-vis de lui. De cette façon, elle ne tomberait jamais dans l’oubli, et, dès qu’un Européen, à quelque époque que ce fût, viendrait à Kankan, le gouvernement lui donnerait le moyen de l’acquitter. C’est ainsi, ajoutai-je, que moi, premier Européen traversant votre ville après Caillié, je suis chargé de remettre au petit-fils de Lamfia, l’ambre promis à son aïeul par mon compatriote. »

Et je tirai d’une caisse un magnifique collier d’une valeur considérable pour le pays, que je remis au descendant de Lamfia, à la stupéfaction générale de l’auditoire choisi qui m’entourait.

Puis je complétai ce récit inventif de la façon suivante :

« Dans toutes les villes, même les plus policées, il y a des voleurs. A Kankan, Caillié fut victime d’un vol ; il est rare que l’étranger, perdu dans une contrée lointaine et ignorée des siens, trouve prompte et bonne justice d’un tort qui lui est fait. Cependant votre chef, il y a soixante ans, non seulement fit rendre à mon prédécesseur tous les objets qui lui avaient été volés, mais encore il punit sévèrement le coupable. Notre gouvernement, qui a lu ce trait d’honnêteté veut que le descendant de Mahmadi-Sanouci soit récompensé; et, ce faisant, il rend hommage à l’esprit de loyale hospitalité qui animait vos pères et que vous avez conservé. Les Français n’oublient rien ; et quiconque les sert ou les aide est tôt ou tard payé largement de ses peines. »

Là-dessus, je fis donner au fils de Mahmadi, vieillard de soixante-dix ans tombé dans un extrême dénuement, deux vaches bonnes laitières et des vêtements.

Tout ceci paraissait d’une honnêteté tellement surprenante aux notables du pays que tout d’abord ils ne comprenaient pas ; mais bientôt, lorsque le jour se fit dans leur esprit, ils se levèrent et vinrent s’incliner devant nous comme devant la personnification de la justice, avec des marques d’un profond respect. Puis ce fut un concert de louanges qui, le soir dans la ville, se traduisit par des réjouissances qui durèrent jusqu’au lendemain.

Nous apprîmes que, le jour même, un courrier avait été envoyé à l’almamy pour l’informer de cet acte insolite dans les annales de la probité mandingne, et que d’autres courriers étaient partis dans toutes les directions pour le faire connaître également à tous les villages voisins.

Je suis persuadé que cette petite comédie morale a plus servi notre cause que la majeure partie des discours que je tins à l’almamy et à ses conseillers.

Le 12 février, nous traversâmes le Milo, qui sert de frontière entre le Bâté et le Toron. L’aspect du pays change complètement ; au lieu des grandes plaines du Bâté, du Balimakhama et du Diouma, la région est un chaos de collines ferrugineuses séparées les unes des autres par de petites rivières aux rives très boisées, à lit de gravier sur lequel coule une eau parfaitement limpide.

Le sol, quoique fortement mélangé de cailloutis et de scories ferrugineuses, est d’une grande fertilité ; l’humus y est en proportion considérable. Partout, à peu près, la campagne est soigneusement cultivée et son aspect rappelle vaguement celui de la Comté. Le climat change également ; à Kankan nous avons eu de fortes averses. L’air est saturé d’humidité; le ciel, même pendant les plus beaux jours, est semé de quelques nuages blancs et n’a plus cette sérénité presque éternelle, qui est son propre dans le Haut-Sénégal. La végétation se ressent de ces conditions atmosphériques favorables, et une certaine espèce de riz se cultive jusque sur tes pentes des collines.

Entre Kankan et Tinti-Oulé, où nous allons camper, à peu près à mi-chemin de Kankan à Bissandougou, la route longe une sorte de monument historique fait d’une énorme trémie de cailloux nommée par les habitants « montagne de Diéri ».

Ce Diéri, roi bambarra très lié avec le diable, et dont je conterai plus loin l’histoire, était venu assiéger autrefois Kankan avec une armée formidable. L’intervention céleste sauva la ville, dit la légende; fort heureusement, car, sans cela, il est probable qu’elle eût été submergée sous le flot de l’invasion bambarra. Cette montagne de cailloux donne du reste une idée approximative du nombre des guerriers que Diéri traînait à sa suite.

Voulant faire le dénombrement de son armée, il ordonna que chaque chef de clan défilât devant lui et, au passage, déposât un caillou à ses pieds. Le massif est haut de 2 mètres; il a 4 mètres d’épaisseur et 10 mètres de longueur; il représente environ 80 mètres cubes de cailloux dont les plus gros ne dépassent pas le volume de la tète.

Tinti-Oulé se compose de trois forts villages, dont le plus important sert de résidence à l’ancien roi du Toron, Bitiké-Souaré, sous les ordres duquel Samory servit autrefois comme chef d’armée. Bitiké a gardé l’autorité nominale du Toron et est entouré d’une cour fastueuse entretenue par les largesses de l’almamy. Ainsi tombe la légende qui court dans le Haut-Sénégal, d’après laquelle Samory aurait assassiné son maître afin de s’emparer de son trône.

Nous sommes parfaitement reçus à Tinti-Oulé; tous les musiciens et les bayadères du Toron y ont été réunis pour nous divertir.

Le 13 février nous couchons à Sana; et enfin, le lendemain, à peine en marche, nous entrons dans les cultures particulières de l’almamy-émir. Elles s’étendent sans discontinuité jusqu’à 15 kilomètres au delà de Bissandougou, couvrant une superficie de 200 kilomètres carrés, entièrement cultivés. Une population de plusieurs dizaines de mille habitants est employée à ces cultures, et elle les entretient d’une façon vraiment remarquable. De distance en distance, à côté de bouquets de bois respectés à dessein, on a construit d’innombrables greniers. A l’ombre des arbres, des cases proprettes et de vastes gourbis sont aménagés pour abriter l’almamy lorsqu’il vient visiter ses propriétés.

A dix heures, nous arrivons dans un de ces refuges qui nous a été assigné comme dernier campement, avant de faire notre entrée solennelle à Bissandougou.

Les cases et les vérandas ont des proportions gigantesques et sont construites avec un soin extrême ; le sol est partout recouvert d’un fin cailloutis très doux sous le pied et qui le préserve de tout contact avec la terre. Ce campement est abrité du soleil par l’épais feuillage de hauts ficus, qui y entretiennent une fraîcheur délicieuse. Tout alentour et à perte de vue s’étend un immense champ cultivé avec un soin presque inconnu en France, à l’exception de celui apporté communément au jardinage proprement dit. Pas un brin d’herbe ne pointe entre les pousses de riz, mil, maïs, patates, kous, oignons, niambis, diabrés, haricols, coton, indigo ou autres plantes ; chaque espèce particulière est séparée des autres par de larges chemins bien entretenus et, dans chaque carré, le terrain est préparé d’une façon différente, appropriée à l’espèce qui y est plantée.

A peine sommes-nous installés qu’une dizaine de cavaliers arrivent à fond de train sur nous. Ils sont vêtus de rouge et précédés du chef des griots de l’almamy, armé d’un splendide arc d’apparat orné de bandes d’argent ciselé et de peau de fauve. Il est coiffé d’un bonnet de fourrure en forme de mitre, terminé par derrière par une longue bavette qui descend jusqu’à sa ceinture ; son vêtement de cuir souple, curieusement ouvragé de mille mosaïques aux couleurs vives, son pantalon en drap pourpre rayé de bandes de peau de panthère lui font un costume aussi bizarre que lui seyant bien ; ses mains, ses bras et ses jambes sont littéralement couverts de bijoux qui bruissent avec un cliquetis argentin à chacun des gestes dont il scande ses paroles.

En passant devant nous, il saute à terre sans arrêter son cheval, et, après s être prosterné, le front touchant le sol, il se relève et nous parle au nom de son maître dont il est le héraut, tandis que ses cavaliers, qui ont arrêté net leurs chevaux dans leur galop furieux, gardent derrière lui une immobilité de statue.

L’almamy émir El-Mouménin nous souhaite la bienvenue; mais il a pensé que cette bienvenue devait nous être souhaitée par des personnages lui tenant de plus près qu’un héraut ; pour nous montrer tout le bonheur qu’il éprouve de notre heureuse arrivée, il a ordonné à ses frères et à ses fils, ainsi qu’à ses conseillers de se rendre eux-mêmes à notre campement pour être les interprètes de sa joie.

Le chef de ses griots termine en me demandant, pour la maison de l’almamy, l’autorisation de se présenter à nous.

Après avoir obtenu notre adhésion, lui et ses cavaliers disparaissent dans un tourbillon de poussière, et bientôt nous entendons les sons rauques des trompes d’ivoire qui nous annoncent l’arrivée des frères et des fils de l’almamy entourés d’une brillante escorte.

En tête marchent les trompettes et les fifres, puis un escadron de deux cents cavaliers, que suit une phalange épaisse de cinq cents fantassins. Derrière eux, sur un rang, les conseillers de l’almamy, enfin ses fils et ses trois frères. Nous disparaissons au milieu de ce flot de personnages splendidement attifés, qui se pressent autour de nous pour nous saluer.

Au milieu du chatoyant coup d’œil offert par cette foule bariolée, la note la plus curieuse est donnée par le peloton de trente-quatre des fils légitimes de l’almamy, déjà en âge d’être juchés sur un cheval, mais non encore circoncis. Ils sont revêtus de longues robes de soie flottantes et montent des chevaux ardents qu’ils manient avec une audace inconcevable.

Pendant deux heures nous devons subir de longs et éloquents discours dont nous goûterions bien mieux le charme si nous étions moins accablés de faim et de fatigue. A une heure, cependant, la cérémonie est terminée et cette brillante ambassade se retire faisant place à une procession interminable de jolies captives chargées de luisants bassins de cuivre renfermant des victuailles de toute espèce. Pendant que tout notre monde fait fête aux porteuses et à leurs fardeaux, Plat, le docteur et moi, après avoir très sommairement déjeuné, nous pouvons enfin gagner nos lits de camp, gardant dans les yeux une vive impression de tableau d’opéra parfaitement monté.

Dans la soirée, chacun de nous sort de ses ballots ses plus riches vêtements. Spahis, tirailleurs, âniers même, ont à cœur de ne pas se laisser éblouir par le faste de la maison de l’almamy; aussi, demain, à notre tour, lorsque nous serons présentés au monarque noir, ne laisserons-nous pas que de frapper très favorablement l’esprit de ses conseillers par le luxe que nous déploierons.

Le lendemain matin, dès l’aube, nous montions à cheval; à sept heures nous franchissions le petit ruisseau d’eau vive qui limite une sorte de grand terrain de manœuvres prolongeant la place de la Mosquée.

La réception fut très brillante. La quantité de personnages importants qui y avaient été convoqués, les richesses et le grand apparat déployés en cette circonstance, indiquaient toute l’importance qu’y attachait l’almamy.

Nous fûmes nous-mêmes très frappés par l’habileté de la mise en scène dont le cadre original de la mosquée, du donjon, des hautes cases et des remparts du palais était bien fait pour en rehausser l’éclat. Nous nous avançons lentement, guidés par Karamoko, vers la large marquise qui abrite l’almamy et sa cour.

L’almamy est à demi couché sur un tara élevé où s’entassent des couvertures aux dessins éclatants. Il est fort simplement vêtu : des bottes mauresques, un turban noir, un cafetan de couleur foncée sous lequel se devine un boubou blanc. Sa coiffure, sorte de diadème en or finement ciselé et un collier de même métal délicieusement ouvragé sont les seuls insignes décelant son rang. Son entourage, au contraire, assis sur des fauteuils très bas, fait ressortir la sévérité de ce costume au moyen des vêtements aux couleurs voyantes dont sont revêtus les personnages de la suite : cette bigarrure de couleurs donne un ton chaud à tout ce tableau.

A sa gauche, accroupi par terre et contre son tara, Ansoumana, son griot familier, sans qui rien ne se décide : il est vêtu d’un boubou bleu, et d’un sarrau noir. Puis, du même côté, Kissi, le chef du trésor, dont la robe verte, constellée de grigris, jette la première note gaie.

Samory ne se lève pas lorsque nous descendons de cheval. Nous nous arrêtons devant lui après l’avoir salué et il nous tend la main d’une manière très affable. De toutes parts éclatent les rauques accents des trompes se mêlant en mesure au ronflement des tam-tams et aux grondements du tambour de guerre de l’almamy.

Celui-ci paraît avoir une quarantaine d’années. Sa figure est intelligente et fine, ses mouvements sont aisés et gracieux. Une barbe clairsemée et quelque peu allongée sous le menton donne à sa figure un ovale distingué qui, ajouté à l’étrangeté d’un enduit argenté formant cercle autour de ses yeux, fait de l’ensemble un visage frappant et qui se grave dès l’abord dans la mémoire.

Le vacarme épouvantable des instruments de toute sorte saluant notre arrivée empêche au début toute conversation, et couvre les paroles de bienvenue qu’il nous adresse sur un ton voilé ; aussi profitons-nous de ce répit pour admirer en toute sincérité le spectacle saisissant que nous avons sous les yeux. Ce qui frappe à première vue, c’est la forme qu’il affecte en son ensemble : le croissant. De même que l’entourage de Samory est disposé d’une façon qui peut paraître l’effet du hasard, mais qui, en réalité, est fort habilement calculée au point de vue d’une heureuse harmonie des couleurs et des formes, de même les escortes des différents chefs qui l’accompagnent, décrivent en avant de son estrade un demi-ovale parfait, qui laisse entre lui et elles un vaste emplacement couvert de sable blanc apporté du fleuve.

En arrière de l’almamy, deux hommes entièrement vêtus de rouge, un peu à la mode des bourreaux de l’ancien temps, se tiennent debout et immobiles. Ils portent la hache et la masse d’argent, insignes de la royauté. Leur visage est couvert d’un masque élevé, garni de poils de fauve, rouge également.

A droite et à gauche, les dix-neuf femmes préférées de Samory, littéralement affaissées sous le poids des ornements d’or massif qui leur chargent la tête, la poitrine et les bras, sont rangées dans différentes postures gracieuses. Quelques-unes sont belles d’une façon absolue; trois ou quatre ont un regard d’une intensité étrange, tantôt doux, tantôt cruel, comme celui des panthères.

En arrière encore, une rangée de servantes, les cheveux constellés de verroterie, de corail et d’ambre. Enfin, formant un vaste hémicycle, épais de 20 mètres, la garde du palais composée d’enfants de dix à quinze ans, accroupis à la turque, les jambes croisées, le fusil dans les jambes croisées, le fusil dans les jambes; ils sont échelonnés fort symétriquement du plus petit au plus grand.

Après la lecture de la lettre du ministre de la marine et de celle du colonel Gallieni, qui m’accréditent auprès de lui, l’almamy-émir nous fait asseoir à ses côtés, sur son divan ; après quelques compliments gracieux, il donne ensuite le signal de la fantasia montée à notre intention.

D’abord les cavaliers entrent dans l’arène dans un galop vertigineux arrêté court par moments, par une vigoureuse saccade sur le terrible mors dont la bride arabe est munie. Les fusils sont jetés en l’air et retombent en main en faisant feu. Après un chassé-croisé assez court, ils disparaissent en faisant place à Malinkamory, un des principaux chefs militaires et frère du roi. Il s’avance lentement, entouré de trois cents à quatre cents guerriers pressés autour de lui en une épaisse phalange. Dans cet ordre, qui est pour eux une formation de manœuvre ou de rassemblement pareille à notre colonne double, les fantassins exécutent différents mouvements de parade dans lesquels une mimique d’ensemble joue le plus grand rôle.
Après le frère de l’almamy, cinq ou six chefs de différentes régions font également évoluer leurs hommes. Puis nous assistons à un intermède de bouffons extrêmement curieux. Leurs chants et dialogues sont fort amusant et les femmes de Samory et lui-même daignent en rire.
De tous les assistants, les deux masques costumés de rouge, qui m’avaient frappé à mon arrivée et que je prenais pour des bourreaux, sont les plus réussis. L’extravagance de leur marche, une sorte de boiterie cadencée, leur façon de faire sonner les grelots qui les couvrent, les changements incroyables de physionomie pendant le débit de l’hymne de louanges qu’ils adressent à Samory, en font des Triboulets achevés.
La cérémonie, se termine par des discours d’apparat fort laudatifs pour tous les personnages principaux, Français et Malinkés. Le débit de ces discours est réglé de singulière façon. L’orateur chante ses paroles sur un rythme monotone régulièrement scandé; à ses côtés un griot répète, dans un hurlement puissant, les dernières phrases prononcées.

Campement de la mission

Il est onze heures : chacun, blanc ou Malinké, a hâte de regagner sa demeure. L’almamy se lève, et, après nous avoir souhaité un bon repos, rentre dans son palais où s’engouffrent avec lui une partie de sa garde, tandis que l’autre nous conduit au campement construit à notre intention.
C’est une grossière image des constructions de ce pays, telle qu’on peut la faire en quelques jours, car les travaux n’en ont été commencés que lors de notre passage du Niger. Elle est située à l’extrémité d’une croupe qui se détache du mouvement de terrain sur lequel Bissandougou est bâti. A portée de pistolet, elle s’affaisse sur un vallon ombreux que traverse un ruisseau d’eau limpide coulant sur un lit de fin gravois.
Le plan général de notre campement est un ovale flanqué sur trois faces par des bastions qui renferment nos habitations particulières. Au milieu, une grande cour couverte par un toit de nattes, bordée sur tout son pourtour par les cases en pisé de nos tirailleurs, de l’interprète et des domestiques.
C’est dans cette cour que se tiendront nos réunions lorsque l’almamy ou un certain nombre de personnages de marque viendront nous rendre visite. Une enceinte en palissade garnie de seccos dérobe notre intérieur à la curiosité insatiable des Malinkés.

Cadeau de bienvenue de Samory

Enfin, à trente pas de notre demeure, s’élèvent les écuries, et à côté se trouve le parc qui ne renferme pas moins de cent bœufs et cinquante moutons. C’est le cadeau de bienvenue de Samory qui, sachant combien les Européens apprécient les poulets, les œufs et le lait, y a joint plus de deux cents poules ou coqs, plusieurs milliers d’œufs et d’innombrables calebasses de lait, sans compter le beurre, les bananes et les oranges dont nous ne savons que faire.

C’est trop, beaucoup trop pour les premiers jours, car le lait, le beurre, les œufs, les fruits, tout cela se gâtera vite, et nous devrons le distribuer en aumônes sans en jouir. Plus tard, lorsque ces mêmes denrées nous feront défaut, nous ne saurons à qui nous adresser pour nous les procurer.

Sarangué-Kégni

Et il est de fait que, par la suite, je ne pus obtenir quoi que ce soit des choses nécessaires à notre subsistance, qu’en comblant de cadeaux Sarangué-Kégni (Sarah la blanche et la belle), la sultane valide. Cette excellente femme, outre qu’elle contribua très largement à notre bien-être par les cadeaux envoyés de sa ferme, sut, à mon instigation, faire consentir son maître et seigneur à accepter de moi des rendez-vous secrets, la nuit, dans son palais, entrevues pendant lesquelles nous reprenions sans témoins toutes les questions discutées officiellement dans la journée. Par ce moyen j’arrivais à décider l’almamy à satisfaire à nos demandes, plus sûrement que par un séjour de plusieurs mois durant lequel je ne l’aurais vu qu’entouré de ses conseillers.
Il est donc indiscutable que la femme aimée, au moins dans le Ouassoulou, a une influence occulte des plus sérieuses ; le maître s’en défend ouvertement comme d’une honte, mais cette influence n’est pas moins très réelle. Aussi conseillerai-je volontiers à nos envoyés politiques dans le Soudan de ne pas s’en rapporter aux apparences et aux dires, mais de considérer, dans cette contrée, les femmes comme des influences presque indispensables à utiliser.

Bissandougou

Situé par 11° 15′ de longitude Ouest et 9° 48′ de latitude Nord, à 410 mètres d’altitude, Bissandougou forme deux villes bien distinctes : la résidence de l’almamy-émir et la vieille ville. Cette dernière ne mérite aucune mention spéciale; une muraille à demi ruinée que les maisons escaladent ; quelques beaux arbres à l’intérieur frappent seuls à première vue.

A l’intérieur, rien ne la différencie des villes de la région, à l’exception, peut-être, d’une plus grande somme de soins apportés à la construction des maisons, de plus de propreté dans les rues et, conséquemment, d’un air de bien-être plus apparent. Elle est séparée de la résidence par une plaine basse, large de 500 à 600 mètres, dans laquelle sont tracées des avenues qui vont de la place de la grande mosquée de l’almamy-émir aux deux extrémités de ses murailles. Ces avenues sont bordées d’arbres récemment plantés et protégés par des cages de bambous.

Résidence de Samory

Quant à la résidence de Samory, créée de toutes pièces il y a quelques années et assise sur une croupe gréso-ferrugineuse bordée d’eau courante, elle décèle, même en dehors du palais proprement dit, une grande recherche d’un confort relatif et une propreté exquise.
La demeure de l’almamy-émir en occupe le centre et est dégagée de toutes parts par de larges rues ou de belles places soigneusement sablées. Elle se compose d’une double ceinture de tours basses énormes; une muraille dentelée formant enceinte les réunit les unes aux autres en forme de crémaillère régulière. Au sud, au nord et au couchant, deux corps de garde qui se commandent et où veillent quelques sofas donnent accès dans l’intérieur; du côté du levant, un donjon carré, crénelé, armé de quatre coulevrines, haut d’environ 46 mètres, large de 2o mètres, domine le palais et tous les alentours.
A l’intérieur, une première cour circulaire de grandes dimensions dont le sol est couvert d’un fin caiiloutis, donne accès dans le logement même de l’almamy-émir. Au centre de cette cour, une large marquise recouverte de nattes finement tressées l’abrite en partie des ardeurs du soleil soudanien. Tout au fond se dresse le bâtiment dans lequel se trouve la salle d’honneur.
C’est une tour gigantesque de forme circulaire, d’un diamètre de 33 mètres environ. La muraille, haute de 3 mètres et épaisse d’un mètre, est surmontée d’un toit de chaume conique lamelle à l’intérieur de branches de palmiers d’eau, jointives et passées au feu, ce qui leur donne l’aspect du vieil acajou. Ce toit déborde à l’extérieur de plusieurs mètres et est soutenu par deux rangées de piliers sculptés en forme de colonnes torses ; il dessine ainsi tout autour du bâtiment une large galerie circulaire dans laquelle s’ouvrent trois portes basses fermées par des battants en bois précieux ornés de curieuses ferrures.
Au dedans, le sol est fait d’argile battue et durcie au feu; tout à l’entour règne une large banquette de laquelle se détache une estrade couverte de tapis, sur laquelle se tient l’almamy. Aucun ornement sur les murailles, couvertes d’une teinture uni forme gris perle, si ce n’est une moulure festonnée en forme de corniche.
Le sommet du cône aplati qui porte le plafond est à plus de 13 mètres au-dessus du sol.
En traversant cette salle, on arrive dans une deuxième cour également circulaire formée par les logements particuliers de l’almamy-émir. Elle est circonscrite par des tours basses juxtaposées et bordées d’une galerie qui permet d’aller extérieurement de l’une à l’autre sans s’exposer au soleil.
Enfin, au fond de cette dernière cour s’ouvre le donjon. La salle basse est soutenue par des piliers en briques surmontés d’un chapiteau carré, sur lequel repose le plancher de l’étage, plancher fait de madriers jointifs recouverts de briques. Un escalier coudé, muni d’une rampe, tiré d’un seul bloc d’argile durcie, conduit aux appartements supérieurs ornés d’étoffes, d’armes et d’objets d’art de fabrication européenne. A chaque angle, une coulevrine en batterie protège les abords du palais.
Au dehors, des rues très larges et bien entretenues séparent les demeures des femmes de l’almamy-émir et de leurs gens de celles des principaux personnages de la cour. Elles sont construites sur le plan de la demeure de Samory, mais toutes les proportions en sont fort réduites. Enfin, en dehors de la résidence, l’entourant d’un épais fouillis de cases mal construites et mal entretenues, sont groupés les logements des sofas; la façon irrégulière dont elles sont réparties et leur malpropreté extérieure déparent fort les abords de la ville et lui font perdre en partie son cachet d’originalité.
L’idée qui a présidé à la construction de la résidence de Bissandougou a été de faire grand et confortable, tout en conservant les caractères particuliers des habitations mandingues.

Grande mosquée

Cette même idée se retrouve dans la grande mosquée. Il eût été cependant facile à l’almamy-émir d’élever un bâtiment d’une architecture semblable à celle des mosquées du Bâté, qui sont de mauvaises copies de l’architecture arabe, introduite dans le pays, il y a une cinquantaine d’années, par Mahmadou, roi de Kankan. Il avait vu et avait dû admirer, alors qu’il n’était qu’un guerrier heureux, le palais du roi Mamby de Kangaba, qui passait pour une merveille et  qui, chose à noter, rappelle dans son ensemble les grandes lignes de l’art égyptien. Mais, avec cette finesse de jugement qui lui est propre, il a pensé faire mieux en donnant à ses ouvriers la tâche de se perfectionner en ce qu’ils savaient faire plutôt qu’en exigeant d’eux un travail qui révélerait leur inexpérience, en édifiant un bâtiment bâtard et sans proportions dont riraient les chérifs maures du Macina qui viendraient à sa cour.
C’est ainsi que la mosquée fut construite, comme son palais, à la mode du pays, mais dans des proportions telles que nulle part elle n’a son égale.
Elle occupe une superficie de 1600 mètres carrés enceints par une muraille artistement ornée de moulures de formes géométriques. Une galerie, soutenue par des piliers ouvragés, l’enveloppe sur ses quatre faces. A l’intérieur, deux rangées de colonnes la partagent en trois nefs raccordées à l’est par un vaste hémicycle où se tient le marabout. Le toit, en forme de pyramide quadrangulaire, couvre le tout ; il est soutenu par un inextricable fouillis de poutres énormes qui prennent appui sur la muraille et les piliers. Une forêt entière a dû être employée à la construction de cette charpente, haute de haute de 20 mètres. A l’extérieur, les angles dièdres du toit sont ornés d’une série d’arêtes allant de la base au sommet ; le couronnement est formé d’un large croissant.
Une grande place carrée, plantée d’arbres régulièrement alignés, la dégage de toute part, tandis que trois vérandas solidement construites permettent aux fidèles et aux désœuvrés de converser commodément à l’ombre en attendant l’heure du salam.
C’est sur cette place que, tous les vendredis, en sortant de la mosquée, l’almamy-émir vient entendre les réclamations ou les doléances de ses sujets venus quelquefois des parties les plus éloignées de son empire, pendant que ses fils, à cheval, en grand équipage et suivis de leur gens, font la fantasia et apprennent à faire manœuvrer leurs troupes.

Une grande place carrée, plantée d’arbres régulièrement alignés, la dégage de toute part, tandis que trois vérandas solidement construites permettent aux fidèles et aux désœuvrés de converser commodément à l’ombre en attendant l’heure du salam.

C’est sur cette place que, tous les vendredis, en sortant de la mosquée, l’almamy-émir vient entendre les réclamations ou les doléances de ses sujets venus quelquefois des parties les plus éloignées de son empire, pendant que ses fils, à cheval, en grand équipage et suivis de leur gens, font la fantasia et apprennent à faire manœuvrer leurs troupes.

Bissandougou, ville et palais, est entoure de tous côtés par une ceinture de collines dont les flancs sont couverts de riches cultures. Les maisonnettes des captifs qui les entretiennent émergent çà et là des bouquets de bois qui les couronnent. Entre cette verdoyante ceinture et les pentes douces qui descendent de la ville, coulent deux ruisseaux qui cachent, sous une épaisse frondaison, des eaux vives et limpides.

En un mot, vu à quelque distance, Bissandougou a plutôt l’aspect frais et riant du chef-lieu d’une vaste colonie agricole que de la résidence du chef redouté d’un vaste empire.

Etienne Péroz. Au Soudan français, chapitre 3

Marie-Étienne Péroz (1857-1910)
Marie-Étienne Péroz (1857-1910)
Au Soudan français, souvenirs de guerre et de mission
Au Soudan français, souvenirs de guerre et de mission. Paris : Calman-Lévy, 1889. 467 pages

 Etienne Péroz
Au Soudan français,
souvenirs de guerre et de mission

Chapitre III
Le chemin de fer du Soudan

  • Khayes
  • La période d’acclimatement
  • Personnel de la mission
  • Son organisation
  • Diamou
  • Les colonnes du Haut-Fleuve
  • Travaux incombant à la mission

A notre arrivée à Khayes, ce chef-lieu du Soudan français se ressent encore très vivement des émotions par lesquelles il a passé pendant l’insurrection de Lamine. Menacé à chaque instant d’une attaque subite du marabout, sans moyens de défense, sans troupes et sans un seul ouvrage pouvant garantir nos magasins, le commandant Houry, commandant supérieur adjoint, avait cependant réussi à mettre à peu près la place à l’abri d’un coup de main. Des rails et des traverses de chemin de fer avaient servi à construire des retranchements et des blockhaus provisoires armés d’artillerie; les traitants, les ouvriers, les employés divers et les manœuvres avaient été formés en milice ; chaque groupe avait reçu l’affectation d’un poste de combat sous le commandement d’un Européen. Enfin la construction d’une muraille d’enceinte crénelée, flanquée de bastions et enfermant les établissements de l’Etat, était menée avec une activité fébrile. Heureusement Lamine ne l’avait pas attaquée ; si cependant il l’avait osé, bien qu’il soit hors de doute que le commandant Houry se fût maintenu dans ses retranchements saires pour fortifier solidement ce point important, base du ravitaillement et centre de l’administration de notre nouvelle colonie.

Khayes était, en 1880, un petit village khassonké de deux à trois cents habitants, absolument ignoré, sauf peut-être du commandant de Médine. Les travaux hydrographiques, entrepris à l’époque où se posa la question de l’occupation du Haut-Sénégal, le donnèrent comme point terminus le plus important de la navigation du fleuve. C’est ainsi qu’il fut choisi comme tête de ligne de la route Sénégal-Niger.

Actuellement, l’expérience a démontré que Tambokané, à 20 kilomètres en aval, répond beaucoup mieux au but que l’on se proposait, c’est-à-dire, choisir la base d’opération en un point que les bateaux à vapeur de faible tirant d’eau puissent atteindre pendant au moins six mois de l’année. En effet, les roches qui coupent le fleuve entre Tambokané et Diakantapé arrêtent la navigation sur Khayes un mois et demi plus tôt qua ce premier village.

Au début de l’occupation, l’établissement d’une voie ferrée reliant le Sénégal au Niger était l’objectif principal. Aussi un matériel considérable fut-il débarqué à Khayes, malheureusement trop tard pour être mis en œuvre l’année même ; rien n’était préparé pour le recevoir, et il fut déposé sur la berge, où il passa l’hivernage. A la campagne suivante, on s’aperçut que, pendant la saison des pluies, il s’était en partie détérioré au point de ne plus pouvoir servir ; de plus, acheté à la hâte à des industriels peu scrupuleux peut-être, il n’aurait jamais été en état d’être avantageusement utilisé. En réalité il ne valait guère plus que de la ferraille. Les rails et les traverses faisaient exception, mais les bateaux qui les apportaient avaient été surpris par la baisse des eaux et les avaient débarqués au point extrême où ils avaient pu remonter : de telle sorte que tout le long de la rive gauche, de Saldé à Matam, on pouvait voir encore en 1884 d’immenses tas de ces matériaux envahis par une haute et épaisse végétation.

Pendant ce temps, le service de l’artillerie 1 construisait à Khayes, le long du fleuve, d’immenses bâtiments en « fermes Moisan ». Un d’eux, destiné à servir d’hôpital, ne mesurait pas moins de 102 mètres de longueur; le deuxième, long de 80 mètres, devait être distribué en logements pour les fonctionnaires. Les règles les plus élémentaires de l’hygiène coloniale auraient dû défendre d’une façon absolue ces immenses bâtisses où l’air se vicie d’autant plus vite que le rez-de-chaussée sert à emmagasiner . des denrées de toutes sortes, et où la contamination prend des proportions effroyables. En outre, en cas d’incendie, dans une région où les moyens de combattre le feu manquent presque entièrement, et où la sécheresse rend les bois inflammables au dernier point, le moindre accident devait les livrer en entier en proie aux flammes et détruire en un clin d’œil les ressources amoncelées en un seul point.

Les résultats d’une pareille conception ne se firent pas attendre. Peu après leur mise en service, on était dans l’obligation de les évacuer et de les désinfecter de fond en comble. Dans le bâtiment hôpital, il mourait dix à quinze hommes par jour sur les quinze cents Marocains engagés comme terrassiers pour le service du chemin de fer. Puis, le 22 mai 1884, un violent incendie l’anéantissait complètement; tandis que, le 2 mars 1885, le deuxième bâtiment flambait à son tour.

Les pertes occasionnées par ces deux incendies étaient presque irrémédiables. Tout le matériel de construction, d’outillage, d’études; tous les approvisionnements en vivres, en deniers et en matières d’échange amassés à grands coups de millions dans ces deux bâtiments étaient anéantis en un jour. Depuis, le Parlement s’est toujours refusé à les remplacer.

Aussi, pour ne donner qu’un exemple des résultats de ce refus obstiné, un magnifique appontement en fer, haut de 10 mètres au-dessus des basses eaux, long de 30 mètres et large de 40 mètres, dont toutes les parties  étaient combinées d’après les modèles les plus ingénieux, avec grues à vapeur, trucs, wagonnets, reste inachevé depuis 1884; une partie des dernières pièces qui devaient le compléter ont été faussées et mises hors d’usage par l’incendie. Il est presque entièrement terminé; la dépense d’une dizaine de mille francs permettrait de le livrer à l’exploitation, et les bateaux à vapeur chargeraient ou déchargeraient rapidement bord à quai avec une grande économie de temps et de main-d’œuvre. Mais il est appelé, faute de l’affectation d’un crédit, en somme minime, à crouler un beau jour, à s’engloutir dans le fleuve, et avec lui les centaines de mille francs qu’il a coûtées.

Pour les travaux du chemin de fer, M. le colonel Boilève, alors chef de bataillon, avait été chargé de raccoler des Chinois dans tous les ports du Céleste-Empire. Les engagements furent conclus à des conditions relativement onéreuses ; mais, à cette époque, les millions abondaient. Dès l’année suivante les réductions opérées sur le budget du Haut-Fleuve nécessitèrent le licenciement de cette armée de coolies qui furent remplacés, pour la campagne 1883-1884, par des Marocains engagés également par le même officier supérieur.

Les Chinois coûtaient cher, il est vrai, toutefois ils abattaient énormément de besogne. Forts, ingénieux et adroits comme ils le sont, ils faisaient vite et bien. Le travail des Marocains, à ne compter que le salaire des journées, était, il est vrai, à plus bas prix ; par contre, profondément paresseux ou toujours malades, ils coûtèrent en somme le double des Chinois et ne firent que de détestable besogne.

Aujourd’hui, pour l’avancement de la voie ferrée, on fait ce par quoi on eût dû commencer : on se sert d’un personnel noir qui, suffisamment trié, donne un rendement de travail satisfaisant et coûte fort peu.

Quoi qu’il en soit, en 1884, le chef de bataillon Combes, alors commandant supérieur, faisait pousser les travaux jusqu’au kilomètre 62, et le ravitaillement de la colonne avait lieu par voie ferrée jusqu’à Diamou, soit au kilomètre 54. La dualité existant auparavant entre le service du chemin de fer et le commandant, avait jusqu’alors considérablement nui à la réussite de cette difficile entreprise. Le directeur, ingénieur en chef des travaux, prétendait ne relever en aucune façon du commandant supérieur, et, en réalité, non seulement il ne le consultait pas pour le recrutement de ses manœuvres ou leur surveillance, mais encore il usurpait les pouvoirs des commandants territoriaux en accaparant par réquisition les ressources des villages; certains de ses agents y rendirent même la justice.

De plus, le contrat passé entre l’État et ces chefs de service portait que chaque année ils auraient droit, outre leurs appointements fixes, à une prime proportionnelle, d’abord au nombre de kilomètres de plate-forme établie, puis au nombre de kilomètres de voie posée. Atteindre les cotes kilométriques les plus élevées, et, par conséquent, l’indemnité la plus haute, était leur unique but. A chaque nouvelle campagne, ils établissaient leurs ateliers le plus loin possible sur le tracé de la voie, faisaient opérer des terrassements douteux que les eaux de l’hivernage suivant enlevaient, négligeaient les ouvrages d’art, et établissaient sur les résultats ainsi acquis un rapport tendant à ce que l’indemnité pour plate-forme établie  leur fût allouée. Quelquefois ils allaient même jusqu’à se contenter du simple débroussaillement du terrain, objet du tracé de la voie future, pour faire valoir leurs droits. Dans le courant de 1884, je m’égarai plusieurs fois sur cette soi-disant plateforme, tant son exécution était sommairement exécutée. Quant à la voie posée, elle était établie dans des conditions aussi désastreuses. Tous ceux qui ont voyage sur cette ligne ont pu constater que les piles du pont de Papakha, à 4 kilomètres de Khayes, se composent non de blocs de maçonnerie destinés à supporter le tablier et à résister au clioc et à l’érosion des eaux de l’hivernage, mais d’un simple revêtement en pierre dont la cavité intérieure est comblée au moyen de terre damée.

Ces façons inqualifiables d’agir se produisaient sous les yeux de l’autorité militaire, impuissante à les réprimer. A chaque campagne nouvelle les millions disparaissaient sans que les moindres travaux préliminaires nécessaires à une pareille entreprise fussent même commencés. Pas de hangars pour les machines, pas d’ateliers, aucun ouvrage d’art digne de ce nom.

L’administration des colonies, justement émue des faits signalés par les rapports des commandants supérieurs, prit enfin une décision aux termes de laquelle le service du chemin de fer était placé sous leur autorité ; faculté leur était même donnée de s’immiscer, sous leur responsabilité et sauf à en rendre compte, dans les travaux techniques. Voici les résultats produits par l’adoption de cette mesure. En quatre années, et en se livrant à une dépense de 7 à 8 millions par an, la voie ferrée n’avait atteint, sous la direction autonome des ingénieurs chefs de service, que le kilomètre 44 ; sur ce parcours, tout était à peu près à refaire : en tête de ligne, à Khayes, tout était à créer. Aujourd’hui, grâce à la poussée vigoureuse et à la surveillance active du commandant Combes et du colonel Gallieni, les trains circulent de Khayes à Bafoulabé, c’est-à-dire font un parcours de 129 kilomètres. A la station de Khayes, les hangars  pour les machines, les magasins, ateliers, bureaux sont construits en maçonnerie ; un raccordement de la ligne la réunit à Médine, et la plate-forme se continue jusqu’à 50 kilomètres au delà de Bafoulabé, prête à recevoir la voie ferrée. Quant aux ouvrages d’art, quelques-uns d’entre eux, le viaduc du Galougo, par exemple, sont uniques dans leur genre en Afrique. Ce pont a 80 mètres de long. La voie ferrée se poursuit dans des tranchées de 12 mètres de profondeur, taillées en plein roc à ciel ouvert.

Or, veut-on savoir ce que de pareils travaux, si rapidement menés, ont coûté à l’Etat ? Le calcul en est facile. Chaque année, depuis 1885, une somme de cent quarante mille (140 000) francs a été allouée au service du chemin de fer, tant pour le personnel que pour la construction et l’exploitation. De tels chiffres sont concluants et point n’est besoin de commentaires.

Khayes prend aujourd’hui la tournure d’une véritable ville. Pendant de longues années nous ne nous occupions que de la construction urgente des forts-magasins sur la ligne de pénétration vers le Niger. Le transport et le montage d’une canonnière destinée à opérer sur ce fleuve, les travaux de route, des expéditions de guerre, puis tout récemment l’insurrection du marabout Lamine, avaient tellement absorbé l’attention des chefs de service du Haut-Sénégal, que ce centre commercial naissant, Khayes, avait été négligé aussi bien sous les divers points de vue de son tracé, de l’hygiène que de la salubrité. De plus, l’état de guerre perpétuel où se trouvait le Soudan français en écartait le commerce ; et, enfin, deux terribles incendies avaient détruit le peu qui y avait été fait pour le bien-être et l’installation des Européens.

Lorsque je débarquai du Richard-Toll, Khayes me parut encore plus misérable que lorsque je l’avais vu pour la première fois dans le courant de 1884. Actuellement, grâce à l’activité donnée aux travaux urgents de construction et d’assainissement, grâce aussi à l’heureuse initiative du colonel Gallieni d’aider dans leur établissement les traitants par tous les moyens à sa disposition, cette ville est devenue méconnaissable.

Sur  les bords du fleuve s’élèvent les bâtiments de l’Etat. Ils comprennent un édifice en maçonnerie à étage, pourvu d’une galerie très confortable pour les officiers, surmonté d’une terrasse armée de hotchkiss commandant le cours du fleuve; des magasins maçonnés en pierre et charpentés en fer; plusieurs pavillons à galerie servant de mess, de bureaux ou de logements pour les divers employés; deux bâtiments en « fermes Moisan » où sont les bureaux du commandant et ceux du chemin de fer; une gare avec des dépendances, un hôpital, d’immenses écuries; des pavillons-casernes, une prison, des parcs à bestiaux; le tout fermé par une enceinte en maçonnerie, crénelée et flanquée de trois solides blockhaus armés d’artillerie.

Entre cette enceinte et la ville de commerce, une vaste esplanade plantée d’arbres renferme un grand marché couvert où règne, pendant tout le jour, une grande animation et à laquelle aboutissent de larges et longues avenues. De tous côtés les traitants construisent des maisons en briques ou en maçonnerie à la mode européenne. Le marais qui longeait Khayes est desséché et transformé en jardin public. Plus loin, sur les plans donnés par l’administration, s’élève le village khassonké avec son fouillis de toits coniques dominés par la tour du tata x de Sidi, chef du village.

Ces trois centres réunis, village noir, ville commerçante et enceinte militaire, comptent plus de cinq mille habitants. L’accroissement annuel de la population depuis 1886 est de quinze cents âmes, et tout porte à croire qu’il se maintiendra au moins à ce chiffre durant plusieurs années encore.

Lorsque, pour la première fois, je vins dans le Soudan français, son chef-lieu me sembla un vaste chantier abandonné; aujourd’hui, à son arrivée, le nouveau venu, sans être absolument séduit par l’aspect de Khayes, aura cependant l’impression de débarquer dans un centre civilisé où l’on peut se procurer quelques-unes des commodités de la vie. Mais rien cependant, sauf l’étrange  animation des rues que parcourent des noirs de types divers et bariolés d’amples costumes de couleurs voyantes, ne lui rappellera l’image qu’il s’était fait d’une ville tropicale. Les maisons, le sol, les cultures, vues dans leur ensemble, ont une apparence tout européenne. Qu’il y prenne garde cependant, et que cette impression ne l’autorise pas à vivre à l’européenne sous ce climat qui, à certaines époques de l’année, lui rappelle celui de la France. Le moindre excès de table ou la moindre imprudence au soleil amène de terribles accès de fièvre alors même qu’ils ne détermineraient pas, d’une façon foudroyante, des accidents mortels. Et encore, malgré mille précautions, une continence et une abstinence parfaites, l’Européen, voire même l’Arabe, ne peut être sûr de lui qu’après avoir passé par la période d’acclimatement de laquelle sont tout aussi bien tributaires les noirs originaires de la  côte.

Dans ces régions, on s’acclimate de deux façons différentes. Les uns, dès leur arrivée, subissent une intoxication paludéenne continue qui amène un déséquilibrement complet de la santé pendant plusieurs mois, accompagné d’accès do fièvre nombreux et de vomissements bilieux bénins. Au bout d’un séjour plus ou moins long, trois mois en saison sèche, un mois durant le temps de l’hivernage (car cet acclimatement est double et n’est complet qu’après ces deux époques passées), si l’anémie n’est pas survenue, le rétablissement s’opère d’une façon à peu près complète.

D’autres gardent pendant les deux premiers mois de leur séjour une santé très prospère ; rien n’annonce chez eux des troubles prochains violents. Cependant, à un moment donné, sans causes apparentes, ils sont attaqués brusquement par des accès de fièvre bilieuse d’une gravité extrême qui paraissent mettre leurs jours en danger. Ces accès sont habituellement au nombre de deux; lorsqu’un troisième survient, le cas est à peu près désespéré. Mais si le malade échappe à un dénouement fatal, il est garanti de toute rechute ; de plus il a souffert si peu de temps que l’anémie n’a pas eu de prise sur lui. Dans les deux cas, l’acclimatement est complet; l’Européen qui, dans cet état, se gare de la dysenterie, prend de la quinine lorsqu’il ressent quelques mouvements fébriles et se purge tous les mois, a la presque certitude de ne jamais s’aliter pendant les deux années qu’il passera dans le pays.

Quelques-uns cependant, surtout ceux dont le moral n’est pas vigoureux, n’arrivent point du tout à s’acclimater. En ce cas, le seul remède est un prompt départ : sinon, après avoir traîné plus ou moins longtemps, ils arriveront à cet état d’épuisement et d’anémie où le plus petit accès de fièvre prend un caractère souvent mortel.

Si ce tableau des conditions climatériques du Soudan français est un peu sombre, en   revanche il est bon de dire qu’on n’y souffre à peu près d’aucun des maux auxquels nous sommes exposés en France. Fluxions de poitrine, épidémies diverses ou malignes, bobos ou maux de toute nature qui font la fortuue de nos médecins, sont inconnus ici, aux Européens du moins.

Le Soudan français, depuis son occupation jusqu’à ces dernières années, accuse une mortalité effrayante : environ 45 pour 100 chez les hommes de troupe et 20 pour 100 chez les officiers. Les fatigues, les privations de toute sorte sous le climat le plus chaud du globe, l’impaludisme, les accès pernicieux et la dysenterie en sont les principales causes. Une observation de plusieurs années me fait attribuer la différence très sensible entre la mortalité des hommes de troupe et celle des officiers au grand écart entre les moyennes d’âge de ces deux groupes, et aussi à la différence de force morale des uns et des autres; car les conditions de la vie matérielle sont identiques pour tous. De plus, les décès d’officiers portent presque toujours sur les plus jeunes et sur ceux placés en sous-ordre, dépendants, peu  occupés ou inactifs. De cette statistique, il est facile de conclure que les hommes envoyés dans le Soudan devraient tous être d’âge fait et robustes, et que, d’autre part, la plus grande activité y est nécessaire pour conserverie moral intact et, par conséquent, la santé.

Il est fort difficile de se loger à Khayes ; il n’y existe ni hôtel ni rien qui s’en rapproche, et les logements militaires, parcimonieusement distribués, sont toujours occupés. Aussi, dans un de mes séjours ici, avais-je eu l’idée d’acheter à un Khas-sonké une case faite de torchis et de paille, au toit conique, assez spacieuse et proprette, qui me permettait une installation peu confortable, il est vrai, mais au moins indépendante. Elle était entourée d’une vaste cour fermée d’une haie, dans laquelle tous mes bagages et ma tente allaient trouver place.

L’organisation d’une mission n’est nulle part une petite affaire, à Khayes encore moins qu’ailleurs. Dès le premier jour, je dus longuement mettre le télégraphe à contribution, pour réclamer du colonel commandant supérieur le personnel aussi bien que les animaux et le matériel nécessaires. De plus, il me fallait demander à Bamakou et à Niagassola, sur la frontière de Samory, les renseignements indispensables pour établir la situation politique de la région et de l’empire du Ouassoulou.

A ce moment, des nuages gros de menaces s’amoncelaient sur le Niger et n’annonçaient rien moins que la non-réussite de la mission dont j’étais chargé. L’annexe au traité de Kéniébakoura, signé en avril 1886 par le capitaine Tournier, et qui était fort avantageux de tous points à l’almamy Samory, puisqu’il le reconnaissait suzerain de la rive gauche du Niger, devait servir de base aux relations communes jusqu’à nouveau règlement de cette question. Le colonel Frey avait admis cette mesure afin de s’assurer la neutralité de Samory pendant la campagne contre le marabout Lamine, et aussi pour laisser le champ libre à la mission dont il demandait l’envoi dans le Ouassoulou à la fin de l’hivernage.

Les commandants de Bamakou et de Niagassola avaient reçu des instructions dans le sens de l’abstention la plus complète au sujet de l’action qu’ils auraient pu exercer sur les territoires dont la possession était mal définie ; des arbitres étaient chargés de régler les différends qui pouvaient se produire.

Ces sages mesures dont l’almamy eût dû apprécier la bienveillance lui avaient paru, au contraire, des concessions de gens timorés ; dfts les premiers jours de l’hivernage, il violait outrageusement les conventions intervenues en faisant enlever de vive force la population de plusieurs villages situés dans le cercle de Niagassola. Devant la ferme attitude du lieutenant Marcantoni, les habitants avaient été rendus, mais leurs villages avaient été pillés, et aucun dédommagement ne leur fut accordé. Quelque temps après, Samory s’immisçait île nouveau dans les affaires d’un autre village dont la possession n’avait jamais été mise en doute. Aux représentations du commandant de Niagassola il répondait par une lettre insolente pour ce dernier et pour les Français, qu’il allait jusqu’à accuser de retenir prisonnier celui de ses fils qu’il nous avait confié.

De cette correspondance était née une situation très tendue, portée bientôt à l’état aigu par de nouveaux empiétements de l’almamy sur nos  territoires. Il devenait donc avéré que, non seulement il n’avait rien abandonné de ses prétentions passées, mais même qu’il les avait étendues à de nouvelles régions.

Enfin son fils, le prince Karamoko, de retour à Khayes après son voyage à Paris, s’était décidé, après un long repos dans cette ville, à regagner les Etats de son père. Mais, apprenant à Bafoulabé mon arrivée dans le Soudan à la tête d’une importante mission, et sachant que j’étais chargé d’offrir de nombreux cadeaux à son père, il refusait d’aller plus loin, voulant absolument ne rentrer à Bissandougou qu’escorté par nous.

Il s’était mis en tête de faire ainsi une sorte d’entrée triomphale dans sa capitale. Non seulement ce plan flattait extrêmement sa vanité, mais encore il lui permettait de s’attribuer tout le mérite de l’offre à Samory des riches dons du gouvernement français.

Il ne pouvait entrer dans nos vues de nous prêter à l’exécution de ce projet. Au milieu des fêtes et des divertissements qui auraient signalé notre arrivée à Bissandougou, l’impression profonde qu’avaient rapportée de leur voyage en France les envoyés de l’almamy se serait mal traduite et n’aurait pas eu le temps de se graver dans son esprit. La mission, d’autre part, perdait le caractère d’ambassade qu’elle devait prendre dans le Ouassoulou ; elle n’eût plus été, aux yeux de Samory, qu’une escorte d’honneur chargée de lui ramener son fils. Le poids de notre parole eût été par suite diminué, et l’orgueil du monarque noir porté à un haut diapason par une reconnaissance si complète de son importance et de celle de son fils. Enfin, il était inadmissible que les cadeaux qui, d’après les instructions ministérielles, devaient être la récompense de la bonne volonté et des concessions de l’almamy, ne fussent plus que des présents confiés à son fils pour lui être remis.

Une sorte de joute de lenteur vraiment préjudiciable à nos intérêts par le retard qu’elle apportait à l’ouverture des négociations, allait donc s’engager entre Karamoko et moi. Le prétexte que ce jeune chef prenait le plus volontiers pour excuser ses longs séjours dans nos postes était la non-arrivée des cadeaux que le ministre de la marine lui avait faits à Paris. Le capitaine indigène Mahmadou-Racine, qui avait été chargé de les lui faire, parvenir, les avait oubliés dans quelque coin à Saint-Louis et ne songeait nullement à eux. Il fallut des recherches interminables pour les découvrir, et, huit jours après, ils arrivaient à Khayes. Aussitôt je me hâtai de les faire parvenir à Karamoko. Dès ce moment, son prétexte favori lui échappait ; mais il ne se tenait pas pour battu. Un jour, ses chevaux étaient fourbus ; le lendemain, son fidèle marabout et précepteur ne pouvait se mettre en marche, torturé qu’il était par d’affreuses douleurs, et mille autres prétextes, grâce auxquels il gagnait quelques jours. Enfin son père, apprenant qu’il était de retour depuis longtemps dans le Soudan français, et s’impatientant de  ces retards qu’il ne comprenait pas, lui dépêcha l’ordre de venir le rejoindre à grandes étapes.

A partir de ce jour, nous eûmes la certitude de pouvoir arriver à notre heure à la cour de Samory, et de le trouver les oreilles et l’imagination pleines des récits extraordinaires qui allaient lui être faits par son fils et ses suivants sur les forces et la grandeur de la France.

Pendant ce temps, l’organisation de la mission suivait son cours : le commandant supérieur était arrivé à Khayes, en même temps que les instructions ministérielles me concernant et qui allaient servir de base à nos opérations.

D’une façon générale elles nous donnaient comme but à atteindre :

« L’abandon à notre profit par l’almamy-émir Samory de la rive gauche du Niger jusqu’à Siguiri, et, à partir de ce point, de celle de son affluent le Bafing-Tankisso, jusqu’aux montagnes du Fouta-Djallon
» La mise sous le protectorat de la France de tous les États de l’almamy émir Samory
» Détourner les vues conquérantes de l’almamy du sultanat de Ségou de Ahmadou-Chaikou
» Étendre nos relations commerciales dans son empire
» L’amener à consentir à ce que nos cercles de l’Est puissent se ravitailler sur ses territoires en bestiaux et céréales
» Enfin cette mission, qui prenait le nom de « Mission du Ouassoulou », devait s’appliquer à rapporter la plus grande quantité possible de renseignements scientifiques, géographiques et topo-graphiques des régions entièrement inconnues qu’elle allait parcourir. »

Comme on le voit par ce programme étendu et divers, la tâche était difficile et complexe. Pour la mener à bien, je devais m’assurer de collaborateurs actifs, énergiques, intelligents et dévoués. Le colonel Gallieni avait bien voulu me laisser le choix de leur recrutement ainsi que celui des sous-ordres.

J’espérais pouvoir emmener dans cette aventureuse expédition deux officiers que je connaissais de longue date, vétérans du Soudan français, que j’avais vus à l’œuvre dans des circonstances difficiles ; malheureusement, le docteur Lota et le lieutenant Lehunsec, ayant passé deux années déjà sous ce climat meurtrier, étaient épuisés et allaient rentrer en France.

Je regrettai surtout et très amèrement le départ du docteur Lota, sur qui, en toutes circonstances, j’aurais pu compter d’une façon absolue. Il avait été mon médecin à Niagassola pendant nos sanglantes expéditions de 1885, et pendant le blocus de ce fort. C’était un médecin fort habile, ayant fait une étude approfondie des maladies soudaniennes ; de plus excellent chirurgien et vraiment homme de science. En même temps, il possédait un caractère droit et loyal, une grande connaissance des indigènes et des pays malinkés et bambaras, un dévouement inné, et un courage remarquable dont il nous avait donné maintes preuves sur le champ de bataille; enfin c’était un ami véritable et sûr.

Lieutenant Plat

Je pus remplacer le lieutenant Lehunsec par le lieutenant Plat, dont je fis mon second, me rendit de précieux services, grâce à sa fine intelligence, à son sang-froid, à son dévouement et à ses connaissances spéciales. Sorti tout jeune, dans les premiers, de l’Ecole spéciale militaire, il venait, après une année passée à Toulon en qualité de sous-lieutenant, d’être envoyé dans le Haut-Sénégal. Quoiqu’il n’y servît que depuis quelques mois, son esprit d’observation développé à l’extrême lui avait déjà donné une certaine expérience des choses et des gens; elle ne demandait qu’à être quelque peu guidée pour devenir complète. Son moral, qui s’était légèrement affaissé au début grâce à fréquents accès de fièvre, s’était vite trempé à toutes les émotions et à tous les dangers. Il demeura inébranlable jusqu’à la fin de notre pénible mission, malgré de violentes attaques de fièvre bilieuse qui mirent ses jours en danger. Outre les travaux nombreux qui furent son œuvre, il voulut bien s’associer aux miens et ne pas me ménager son aide dans le rôle difficile qui m’incombait; en toutes circonstances il me témoigna une constante affection dont je lui garde un grande reconnaissance.

Sous ce climat énervant, lorsqu’aux dures fatigues de la journée se joignent mille soucis, dont le moindre est la conservation de la vie des siens; lorsqu’une responsabilité lourde et inéluctable le talonne et que les difficultés sont toujours nouvelles et croissantes, le chef a parfois des impatiences, des brusqueries, pour lesquelles ses seconds peuvent et doivent être indulgents : le lieutenant Plat le fut pour moi, et c’est un de ses mérites.

Docteur Fras

Le docteur Fras, dont je demandai le concours au colonel Gallieni en remplacement de mon excellent camarade Lota, se procura dans le Ouassoulou une intéressante collection qu’il compléta pendant notre séjour à Bissandougou ; elle figure actuellement, sous son nom, à l’exposition permanente des colonies. Il me remit également, en fin de mission, une étude très complète sur la faune, la flore, la climatologie, l’anthropologie et la géographie médicale des régions traversées. Il est à regretter que, lors de notre retour, quelques-uns de ses documents les plus importants se soient égarés, et que plusieurs pièces de ses collections scientifiques aient été détériorées au point de devenir absolument méconnaissables.

Agents subalternes

Les agents subalternes de la mission furent choisis parmi des gens sûrs, dont j’avais été à même d’apprécier autrefois les services. Quelques détails sur le personnel que j’emmenais ne paraîtront pas déplacés au lecteur.

Samba-Ibrahima-Diawara

Samba-Ibrahima-Diawara, interprète de première classe, mon ancien interprète à Niagassola, est un marabout renommé par sa piété, rédacteur d’arabe, drogman pour les langues ouolof, peulh, bambarra et malinkaise. A mon arrivée à Khayes, il remplissait les fonctions de chef interprète intérimaire, et le chef de bataillon Monségur, commandant supérieur adjoint, de qui il dépendait, ne me le laissa emmener qu’à regret. Au physique, il a la peau couleur chocolat et quelque chose de l’Européen dans les traits ; il est haut de deux mètres et maigre en proportion. Perdu dans ses longues robes flottantes que relèvent les angles aigus des épaules et des coudes, il paraît un squelette ambulant. Sa vanité est extrême, comme celle de tous les noirs musulmans de quelque importance, et son avarice ne cède en rien à sa vanité; mais, au fond, il est bon et honnête, et nous a rendu d’excellents services.

De Tounac
De Tounac, brigadier de spahis et chef de mon escorte d’honneur, m’avait été fort recommandé. Je comptais beaucoup sur son énergie et sa vigueur; malheureusement, dès les premiers jours de marche, il fut atteint d’une dysenterie si violente, que je dus le laisser à Bafoulabé, où il s’est suffisamment rétabli par la suite pour être rapatrié.

Spahis noirs
Cinq spahis noirs nous entoureront, revêtus de leurs vastes manteaux rouges flottants, lorsque nous devrons assister à de grandes cérémonies.

Tirailleurs sénégalais
Les huit tirailleurs sénégalais appelés à nous suivre, sont des soldats d’élite au dévouement absolu desquels nous pourrons faire appel en toute circonstance. Trois d’entre eux ont été blessés sous mes ordres, dans divers combats. Ils ne m’ont pas quitté depuis le mois de juillet 1884. Ils faisaient partie du détachement d’enfants perdus que je commandais dans les dernières guerres, et pas un coup de fusil ne se tira alors dans le Soudan français sans qu’ils fussent de la fête. Les noirs, ceux du Soudan occidental en particulier, n’ont aucune idée de la patrie ; ils ne connaissent que le chef qui les nourrit et les conduit au combat ; c’est pour lui seul, pour leur père et pour leur mère qu’ils se font tuer.

Aussi ces huit hommes, lorsqu’ils s’adressent à moi m’appellent-ils indifféremment kountigui, n’pha ou m’ba, c’est-à-dire : commandant, mon père, ou ma mère ! Ce seront donc de bons gardes du corps, et, lorsqu’ils veilleront, nous pourrons dormir tranquilles.

Notre convoi se compose de cinq chevaux de main, cinq mulets de bât et quarante-huit ânes. Les animaux de bât sont répartis en quatre sections commandées chacune par un chef de convoi à cheval, armé de la carabine de cavalerie. Ces quatre personnages sont d’anciens tirailleurs, qui, ayant fait fortune à la guerre, se sont retirés du service. Lorsqu’ils ont appris mon retour dans le Soudan, ils sont venus m’offrir leurs services que j’ai acceptés avec le plus grand empressement. A eux quatre, ils comptent cinquante-deux ans de services effectifs, trente et une campagnes de guerre et sept blessures.

Les montures de Plat, les miennes, ainsi que celles des spahis, sont de jolis arabes auxquels nous prodiguons les soins les plus assidus, car ces pauvres chevaux sont aussi éprouvés en ce pays que les Européens ; ils y vivent peu, et fréquemment la fièvre ou l’anémie vient les abattre. Le docteur Fras, au contraire, a choisi deux petits chevaux du pays, ronds et replets à faire plaisir, nés pour être enfourchés par un médecin, Au reste, tout le personnel attaché au docteur participe de son bon état de santé. Son domestique, — en même temps son infirmier, — est ventripotent, ses yeux disparaissent entre deux énormes boules luisantes de graisse ; ses deux palefreniers sont d’un embonpoint réjouissant, de même que l’ânier chargé des cantines médicales ; il n’est pas jusqu’à l’âne qui les porte, lequel répond au nom plein de promesses d’“Ipéca”, qui ne paraisse devoir crever de pléthore.

Magallo, mon cuisinier, est un Ouolof de Saint-Louis parlant couramment le français ; il serait excellent s’il n’était ivrogne et raisonneur. Je ne lui ai reconnu la première de ces qualités qu’à Diamou. A Khayes, pendant l’organisation de la mission, je mettais bonnement les repas horriblement manques et ses réponses étranges sur le compte d’un petit grain de folie dont les noirs ne sont pas exempts. Une chute sur le nez, au beau milieu de ses casseroles, me donna, certain jour, le mot de l’énigme. Depuis, je fis veiller à ce qu’aucun liquide autre que l’eau ne lui passât par les mains ; l’état de sobriété qui en résulta pour lui le rendit ce qu’il était autrefois, — un excellent serviteur.

Quant aux domestiques de Plat et aux miens, ce sont de braves garçons, anciens tirailleurs, très dévoués et sachant faire un peu de tout.

Départ de Khayes

Le 29 au matin, nos préparatifs étaient terminés ; nous prenions congé du colonel Gallieni et de nos camarades. Un train chauffé spécialement pour la mission, nous emmenait à Diamou. Comme on le voit, le chemin de fer du Haut-Sénégal n’est pas un mythe. Des trains le parcourent, et nous avons même dit précédemment qu’ils allaient actuellement jusqu’à Bafoulabé. Mais quel chemin de fer, quelles machines, quel matériel !

Je me rappellerai longtemps le spectacle amusant qu’offrit, à la fin de 1884, la compagnie commandée par le capitaine Louvel, laquelle, de même que nous, devait être transportée à Diamou par un convoi circulant sur cette fameuse ligne de chemin de fer. Nous fûmes forcés de descendre du train à la sortie de Khayes et le capitaine dut faire mettre pied à terre à ses hommes et les employer à pousser le train de manière à lui faire franchir la rampe qui mène au plateau voisin. La locomotive soufflait éperdue, crachait de tous côtés sa vapeur et agitait désespérément ses bielles pour essayer au moins de patiner sur place et  ne pas revenir en arrière. Les tirailleurs s’épuisaient en vains efforts et suaient à grosses gouttes pour faire avancer cette ferraille, tandis que leurs officiers s’époumonaient à les encourager dans cette tâche ingrate. Mais rien n’y faisait ; la pression tombait toujours et, de guerre lasse, le capitaine Louvel et son détachement durent abandonner le train en détresse et faire le surplus de la route à pied.

Pareil incident se présente de temps à autre, de plus en plus rarement il est vrai. Heureusement que rien de semblable ne nous est arrivé. Toutefois les causes de pareils incidents sont faciles à expliquer.

On a vu avec quelle hâte difficilement quali-fiable les ingénieurs du début avaient voulu pousser l’avancement de la plate-forme; aux fortes montées on grattait un peu le sol à l’endroit du tracé de la voie, et ce semblant de déblai était jeté dans la vallée voisine. Le travail allait vite ainsi ; mais les rampes étaient si raides qu’une locomotive et son tender n’arrivaient pas à les franchir, les remblais avaient été si mal établis que les trains s’embourbaient jusqu’aux essieux au passage des vallées.

Quant au matériel, — abîmé par l’incendie dans lequel tous les rechanges se trouvèrent perdus, confié à des mécaniciens noirs inexpérimentés, faute de crédits suffisants pour engager des Européens, — il n’avait pas tardé à être à peu près hors de service ; et ce n’est que grâce à un rapiéçage habile dû à l’unique mécanicien européen alors au service de la ligne du Soudan, qu’on arrivait à lui faire rendre encore quelques maigres services. Depuis, grâce à des envois de la métropole, la situation s’est légèrement améliorée ; le voyageur qui s’embarque à Khayes de bon matin a maintenant la presque certitude d’arriver à Diamou pour déjeuner.

Cependant, lorsque nous parvînmes au col de Bouri, qui ouvre les montagnes de Médine, notre locomotive dut forcer de vitesse et pousser ses feux afin de prendre un élan suffisant pour en franchir la rampe. Sans cette précaution, le train se serait arrêté à mi-chemin, puis,  entraîné par son poids, aurait dégringolé la pente jusqu’au beau milieu de la vallée.

Enfin, sans autre accident qu’un arrêt d’une heure en pleine forêt pour remplacer des boulons échappés, nous arrivâmes à Diamou à onze heures du matin.

Diamou avait été choisi les années précédentes comme campement de la colonne, et comme sanitarium. Khayes, à cette époque, avait une réputation d’insalubrité bien méritée, et, pour ne pas y laisser stationner les troupes nouvellement débarquées, le chemin de fer les emmenait à Diamou, où elles attendaient que la période d’organisation fût terminée. C’est à ce moment que sévissait sur les jeunes soldats nouvellement arrivés de France, la passe douloureuse de l’acclimatement. Inactifs dans des gourbis de paille empuantis bientôt par un séjour prolongé; en proie au spleen et à la désespérance sur ce plateau dénudé, rocheux, environné de pics pelés à l’aspect fantastique, beaucoup d’entre eux mouraient faute de ressort moral, sans que les médecins pussent définir le mal qui les avait tués ; d’autres tombaient des suites de leurs imprudences ou simplement d’accès de fièvre bilieuse et de dysenterie. Sur un maximum de deux cents Européens réunis en ce lieu, j’ai vu jusqu’à quatre décès par jour dont deux paraissaient inexpliqués; pendant plusieurs années il en a été ainsi. Aussi le cimetière de Diamou est-il une vraie nécropole dont le nom seul donne encore le frisson aux soldats de l’infanterie et l’artillerie de marine qui y ont campé.

Ce n’est pas que ce point soit plus malsain que tant d’autres ; au contraire. Situé sur une élévation dépourvue de végétation, au pied de laquelle coule d’une part le Sénégal, de l’autre un ruisseau dont l’eau est excellente, il se trouve dans des conditions sanitaires excellentes ; mais la solitude effroyable qui l’entoure, le paysage sauvage qui l’encadre, les rugissements des fauves qu’on y entend la nuit, jettent dans l’âme du pauvre petit soldat venu ici pour combattre, croyait-il, et non pour souffrir, une terreur profonde que rien ne peut atténuer. Tout ce qui l’environne, tout ce qu’il voit, tout ce qu’il entend, contribue, avec ses souvenirs de l’interminable voyage qui qui l’a amené atténuer. Tout ce qui l’environne, tout ce qu’il voit, tout ce qu’il entend, contribue, avec ses souvenirs de l’interminable voyage qui qui l’a amené ici, à lui montrer combien il est loin de la France et perdu inexorablement au milieu d’une immensité insondable dont il croit ne jamais revenir. Alors il songe à son village, à ses parents, à sa fiancée, avec des lucidités d’agonisant, car il pense devoir bientôt mourir, et, en effet, il meurt de cette pensée. Rien ne peut réagir contre cette désespérance Le commandant supérieur Combes, en 1884, tenta l’impossible; il alla même jusqu’à faire établir à ses frais des jeux de toutes sortes, où tout le monde gagnait quelque bonne victuaille ; mais c’est en vain qu’une partie de ses appointements furent prodigués dans ce but. La nouveauté de la chose avait d’abord fait sortir les malheureux de leurs gourbis et l’on avait entendu quelques rires ; mais aussitôt leur curiosité satisfaite, ils rentraient s’étendre tout de leur long, les yeux vagues, cherchant à rassembler les images confuses du pays.

C’est ainsi que, dès l’ouverture de la campagne, avant même les premières fatigues, la mort faisait une cruelle sélection sur les Européens de la colonne ; puis, pour ceux qui restaient, venaient les marches sous un soleil de feu, les haltes sans eau, les campements sans vivres et sans abri, les nuits sans sommeil, alors que le corps brisé est torturé par mille morsures d’insectes des tropiques et l’âme anxieuse du bruit étrange des mille voix inconnues de la forêt. Et cependant il faut se remettre en marche avant l’aube : marcher, toujours marcher, toujours dans l’inconnu et vers l’inconnu. Aussi, hâves, déguenillés, hagards, la tête vide, ils allaient d’un ballottement trébuchant, sous la poussée de leurs corps, dans une atonie complète de l’esprit. Bientôt, à bout de forces, malgré les supplications des officiers ils se laissaient choir, adossés au pied de quelque baobab gigantesque dont les branches rigides paraissaient les bras décharnés d’immenses squelettes. Ils voyaient passer d’un œil éteint la colonne qui, lentement, homme par homme, défilait silencieuse devant eux ; puis ils se redressaient un peu, jetaient dans le vague un regard fixe qui semblait chercher quelqu’un, une larme perlait à leurs paupières livides, un hoquet léger les délivrait à jamais de leurs souffrances, et les couchait tout raidis au milieu de l’enchevêtrement des racines qui faisaient saillir dans quelque position macabre leurs membres émaciés.

Bientôt venait l’arrière-garde. Sans un étonne-ment, sans une parole de commisération, car peut-être le même sort les attendait demain, ceux qui la composaient remuaient à la hâte un peu de terre, et plaçaient, indifférents, le cadavre dans l’excavation légère, en lui tournant machinalement la tête vers la France. Des pierres s’amoncelaient sur la fosse pour la protéger contre la griffe et la dent de la hyène ; un signe en forme de croix repérait l’emplacement, et tout était dit.

Ce tableau peut paraître chargé. Que ceux qui doutent comptent les signes de cette espèce qui jalonnent la route de Médine à Bamakou !

Pendant la campagne de 1884-1885, la compagnie Hacquart, forte, à l’arrivée, de 103 hommes, officiers compris, rentra en France avec trente-deux soldats, et le capitaine le lieutenant; encore dois-je dire que le capitaine Hacquart mourut un mois après son retour. Et c’est en moins de neuf mois que cette compagnie avait été ainsi décimée !

Je me hâte d’ajouter qu’on ne voit plus’aujour-d’hui de pareils holocaustes. D’abord les hommes appelés à servir dans le Soudan français sont choisis parmi les soldats très vigoureux au physique comme au moral; ils sont montés et ont un palefrenier-ordonnance comme les officiers; les vivres sont abondants et les distributions de pain et de vin, choses inconnues autrefois, faites quotidiennement; enfin partout où ils passent ils voient des traces de civilisation; la route qu’ils suivent est frayée, ils rencontrent des caravanes, des troupeaux, des cultures, des villages ; les forts où ils font séjour sont devenues des sortes de villes où ils trouvent des distractions et un bien-être relatif. 1 Aussi vont-ils gais, contents, chantants à tue-tête, se dodelinant sur leurs mulets et narguant la maladie, heureux d’aller si loin, de voir tant de choses nouvelles et de pouvoir, à leur retour dans notre France, conter leurs aventures.

Arrivée au camp de Diamou

Le camp de Diamou est aujourd’hui totalement transformé. Un magnifique pont de 50 mètres, sur lequel passe le chemin de fer, franchit le ravin qui le coupe en deux. Sur le mamelon le plus élevé on a édifié un hôpital en maçonnerie avec ses dépendances, une maisonnette pour le commandant du camp et des magasins ; le long de la voie ferrée se dressent les bâtiments de la gare et quelques annexes; puis on se trouve agréablement charmé par la vue d’un magnifique potager approvisionnant la troupe d’excellents légumes ; enfin, plus loin, le camp formé de hangars très élevés, parfaitement aérés où pénètrent à flot l’air et la lumière.

Notre train nous débarque à l’extrémité de ce camp, et nous allons planter nos tentes à l’ombre de deux énormes tamariniers.

Ce n’est pas une mince affaire, en ce pays, que de mettre en mouvement dans des chemins aussi mauvais un attirail et un convoi tels que les nôtres. Chefs de convois, muletiers, âniers et animaux ont besoin d’un sérieux apprentissage pour ne pas nous causer en route de désagréables mécomptes ; les trois jours que nous passerons ici, — en attendant une lettre autographe que l’amiral Aube, ministre de la marine, adresse à Samory pour nous accréditer auprès de lui, — seront employés à plier et déplier les tentes, à charger et décharger nos cent vingt colis, et à exercer bêtes et gens à marcher dans le meilleur ordre possible. Le lieutenant Plat a bien voulu prendre la direction de cette encombrante suite; pendant les premiers jours je dirige son apprentissage, qui est beaucoup plus compliqué qu’on ne pense, et bientôt l’organisation du campement, le chargement des animaux et la conduite du convoi n’ont plus de secrets pour lui. Le docteur Fras, qui a accepté les fonctions de chef de gamelle, va faire des prodiges pour être à hauteur de cette tâche délicate dans un pays où, sauf la viande fraîche, les ressources culinaires sont généralement limitées aux conserves qu’on emporte avec soi. Maintes fois il aura maille à partir avec mon cuisinier, qui paraît blessé dans son amour-propre d’avoir à obéir à une autre personne qu’au chef de la  mission, et nos estomacs souffriront terriblement de ces luttes intestines. Enfin, le 4 décembre, nous sommes prêts à nous mettre en route ; à l’instant la lettre autographe du ministre, qui seule nous retarde encore, nous est remise par le colonel Gallieni, et, dès demain, de grand matin, nous prendrons la route de Bafoulabé.

Instructions supplémentaires de Gallieni

Le commandant supérieur, avant de me donner l’exeat définitif, m’avait remis des instructions supplémentaires complétant les indications de la dépêche ministérielle relative à la mission du Ouassoulou. Ces instructions se terminent ainsi :

« En résumé, mon cher capitaine, vous ne perdrez pas de vue que du succès de votre mission dépend la sécurité de nos possessions dans le Haut-Niger et dans la vallée du Bakhoy. Vous avez une influence personnelle considérable sur l’almamy émir Samory, sur son fils Karamoko et sur son entourage. D’autre part, l’administration des colonies a mis à votre disposition des cadeaux et des moyens d’action importants. Je ne doute pas que vous ne répondiez à la confiance mise en vous et que vous ne rendiez à notre pays le nouveau service d’assurer d’une manière définitive et avantageuse nos relations avec l’almamy-émir. Je ne vous ai pas caché mes appréhensions au sujet de sa sincérité et des dangers, qu’à un moment donné, pourraient nous faire courir ses progrès vers le nord et l’ouest. C’est à vous à prévoir cette éventualité. Vous avez certainement une tâche délicate à remplir, surtout après les paroles imprudentes prononcées dans l’entrevue dernière devant le souverain du Ouassoulou. Mais, en agissant finement, sans brusquerie, j’estime que vous pourrez arriver progressivement à faire admettre à falmamy Samory le nouvel ordre de choses.
En terminant, je vous répète, mon cher capitaine, que nous comptons absolument sur vous pour tout ce qui concerne nos relations avec l’almamy-émir. Je vous adresse mes vœux les plus sincères, ne doutant pas qu’avec la parfaite connaissance que vous avez des chefs indigènes, vous ne parveniez à vaincre les scrupules de Samory. Je vous ai, d’ailleurs, autorisé à emmener avec vous deux de nos meilleurs officiers du Soudan français. Vous aurez à utiliser leurs aptitudes. Enfin, vous aurez rendu un réel service à votre pays si vous remplissez la tâche multiple qui vous est confiée. »

Le colonel Gallieni, comme on le voit, était fort optimiste et ne doutait pas du succès de la mission. En raison même des relations amicales que j’avais entretenues avec Samory, après avoir été son ennemi acharné, j’avais appris à mesurer toute l’étendue de sa ténacité dans les questions touchant à son prestige et à son autorité. De plus, je connaissais par expérience sa profonde habileté à éterniser, par des réponses dilatoires, les négociations ouvertes sur les bases les plus fermes, et la finesse de vues avec laquelle il savait envisager les conséquences des actes en apparence les moins importants.

L’espion Nassikha-Mahmadi

A son arrivée à Bissandougou, son fils et ses conseillers ne devaient pas manquer de lui apprendre le but principal de la mission; car, malgré tous nos soins à le cacher, il n’avait échappé à aucun indigène du Soudan français. Au reste, je n’étais pas fâché que, connaissant notre mission bien avant notre venue, il s’habituât à ce que nos prétentions avaient de fâcheux pour lui et qu’il en discutât avec ses conseillers. Pendant mon séjour à Khayes et à Diamou, j’avais retrouvé quelques-uns de mes Malinkés fidèles de Niagassola ; je les avais envoyés en avant de moi sous divers prétextes, dans le Ouassoulou, pour m’organiser un système d’espionnage grâce auquel je connaîtrais les diverses impressions que produiraient sur son esprit les récits de son fils, et l’énoncé des demandes que la mission allait lui adresser. En outre, j’avais introduit, dans l’escorte même de Karamoko, un griot finanké* de Niagassola, tout à ma dévotion, à la condition de le payer grassement, qui avait eu vite fait, avec son esprit insinuant et sa langue douce, de se mettre dans les bonnes grâces du jeune prince. Celui-ci ne pouvait plus quitter Nassikha-Mahmadi, passé maître dans l’art de tirer même des plus habiles, les secrets les plus intimes. Un réseau très serré d’espionnage entourait donc Samory, et, par son fils même, je serais d’espionnage entourait donc Samory, et, par son fils même, je serais informé de ses conversations les plus secrètes.

Les travaux incombant à la mission

Les instructions finales du colonel Gallieni me recommandaient d’utiliser les aptitudes des officiers placés sous mes ordres. Voici comment j’avais réparti les travaux divers qui incombaient à la mission :

La lieutenant Plat était chargé de la topographie, de la direction de l’escorte et du convoi. Sa tâche était, à mon sens, la plus pénible. On se figure difficilement la lassitude effrayante qu’amène, sous ce climat de feu, ce travail de levés, chaque jour inéluctablement renouvelé, qui commence au départ et ne finit qu’au retour, sans qu’il soit possible de l’interrompre un seul instant. Pendant la marche, au lieu de se laisser aller à l’admiration de la nature vierge qu’il traverse, sans pouvoir envoyer au passage une volée de plomb au gibier qui foisonne sous ses pas, ou être distrait par quelque incident de la route, le topographiste doit chevaucher d’une allure absolument régulière, contrôler le pas de l’homme qui le précède, tenir constamment à la main son carnet dont la blancheur des pages l’aveugle sous la crudité du soleil, manier incessamment alidade, montre et boussole, et ne pas négliger une observation, sous peine de laisser dans son levé des lacunes regrettables.

A l’arrivée au campement, alors que tout le monde se repose des fatigues de la marche, il faut qu’il traduise sur la carte notes et observations et qu’il passe la soirée penché sur sa table, suant sang et eau par quarante degrés de chaleur, à dessiner son itinéraire. Tel est du moins le rôle de l’explorateur consciencieux qui veut rapporter de ses voyages une carte sérieuse et non des itinéraires faits d’approximation et destinés à être controuvés à chaque contrôle ultérieur. C’est ainsi que le lieutenant Plat l’avait compris. Dès les premières marches, il mena sa tâche avec une régularité et une fidélité dignes de tous éloges; il en fut toujours de même pendant les deux cents jours durant lesquels nous parcourûmes des régions encore inconnues des Européens.

Aussi les résultats topographiques de la mission dépassèrent-ils tout ce qu’on pouvait espérer. Ce jeune officier y joignit en outre un précieux album de vues, croquis et types, saisissants de vérité, qui pourront aider puissamment à la connaissance des pays mandingues.

La tâche réservée au docteur Fras, médecin de deuxième classe de la marine, était plus multiple. Il devait, chemin faisant, étudier la faune, la flore, la minéralogie, l’anthropologie, la pathologie et la thérapeutique indigènes particulières à chaque région. Pour l’aider dans ces études complexes, je l’avais doublé d’un forgeron mandingue botaniste et minéralogiste expert à la mode du pays, de plus médecin à ses heures. Dans le bassin du Niger aucune plante, aucun caillou ne lui était inconnu : il en connaissait toutes les propriétés ; de même,il distinguait à première vue les diverses races soudaniennes, et contait volontiers mille particularités intéressantes de la vie et des mœurs des hommes et des animaux.

Les vues photographiques étaient également  du ressort du docteur, qui emportait à cet effet un outillage complet ; le mauvais état de conservation des plaques fut cause du petit nombre d’épreuves qu’il put rapporter.

Personnellement, je m’étais réservé toutes les questions touchant à la politique, le service d’espionnage, la correspondance, la coordination des travaux et documents, les levés topographiques dans le cas, qui se présenta plusieurs fois, où la mission se scinderait en deux fractions, les études géologiques et ethnographiques sur des données personnelles et celles que le docteur me fournirait en minéralogie et en anthropologie, et enfin la recherche de renseignements géographiques sur lesquels nous voulions établir une carte approximative du bassin du Haut-Niger et de l’empire de Samory. Je devais en outre faire de cet empire une étude qui permît d’en connaître les ressources, l’organisation et la force.

Pour mener à bien des études aussi complexes et aussi diverses, il nous fallait, depuis les débuts de la mission jusqu’à sa fin, fournir une somme de travail considérable. Notre installation au campement devait donc, de toute nécessité, offrir un confort relatif, indispensable pour nous permettre de nous adonner à nos travaux sans avoir à nous livrer aux préoccupations de la vie matérielle.

A cet effet nous avions chacun notre tente et un mobilier relativement perfectionné comprenant tables, chaises-pliants et lits de camp ; nos cantines étaient fort complètes comme service de table et matériel de cuisine, nos conserves abondantes, notre personnel domestique nombreux. Nous espérions ainsi ne pas trop souffrir de la longueur et des fatigues de la route; mais, en ces régions inconnues, il faut faire une large part à l’imprévu, et nous l’apprîmes souvent à nos dépens.

Etienne Péroz. Au Soudan français, chapitre 1

Marie-Étienne Péroz (1857-1910)
Marie-Étienne Péroz (1857-1910)
Au Soudan français, souvenirs de guerre et de mission
Au Soudan français, souvenirs de guerre et de mission. Paris : Calman-Lévy, 1889. 467 pages

 Etienne Péroz
Au Soudan français,
souvenirs de guerre et de mission

Chapitre I
Le Soudan français

  1. Historique succinct
  2. Situation politique à la fin deISSG
  3. Situation actuelle
  4. Nécessité de l’envoi d’une mission dans le Ouassoulou

L’œuvre attribuée à la mission que j’ai eu l’honneur de diriger à travers le Soudan occidental, en 1886-1887, était intimement liée, par les résultais que le gouvernement en attendait, à l’entreprise du Haut-Sénégal.

Avant d’atteindre les régions au delà du Niger, dans lesquelles devait s’exercer son action, elle a dû, ayant pour point de départ Khayes, capitale du Soudan français, parcourir étape par étape cette colonie naissante, dans le grand sens de son extension vers l’intérieur. Que de souvenirs, vieux de quelques mois à peine, cette première partie de notre odyssée ne devait-elle pas me rappeler !

Pendant près de trois ans j’ai été directement mêlé à tous les événements qui dernièrement, ont bouleversé de fond en comble notre nouvel empire noir et l’avaient mis à deux doigts de sa perte. Au cours des années 1885 et 1886 il ne s’y est livré que peu de combats ou d’engagements auxquels je n’aie pas assisté. Notre mission a traversé presque tous ces ebamps de bataille ignorés, malheureusement pour la gloire de notre armée : leurs noms, cependant, figureraient à juste titre sur les drapeaux de l’infanterie et de l’artillerie de marine, aussi bien que sur celui du 1er régiment de spahis.

En passant à côté des ossuaires qui les signalaient encore deux ans après, je dirai l’héroïsme obscur de nos camarades, qui, un contre cent, ont sauvé notre colonie du Sénégal d’un désastre complet.

Afin d’orienter le lecteur dans ces régions, hier encore inconnues, je décrirai auparavant, et très succinctement, les origines de l’œuvre de notre établissement sur le Niger, en indiquant à grands traits le but et les résultats atteints.

L’histoire de la pénétration française dans le Soudan occidental est peu connue. Ses origines, son but, les moyens employés, les résultats acquis naissant ou se développant dans une colonie généralement peu sympathique par sa faible importance commerciale et sa mauvaise réputation climaté-rique, sont demeurés presque entièrement dans l’ombre. Du reste, les événements bien autrement graves survenus en Indo-Chine et à Madagascar, au moment où le Soudan français était lui-même en pleine crise, ont fait apporter une moins grande somme d’attention aux missions que nos soldats, au prix des plus grands dangers et des plus grandes fatigues, menaient à bien jusqu’au delà du Niger.

On sait quelle grande prospérité le général Faidherbe, gouverneur du Sénégal de 1855 à 1865, avait donnée à cette colonie. Depuis l’an 1393, où des navigateurs dieppois établirent les premiers comptoirs français à l’embouchure du Sénégal, jusqu’à ces dernières années, le Sénégal, après une période d’un essor remarquable, grâce à la Compagnie des Indes-Occidentales, sous les règnes de Louis XIV et de Louis XV, demeurait ce qu’il était au xv e siècle, un rare semis de comptoirs précaires, établis le long des côtes et à l’embouchure des rivières, tributaires des roitelets environnants, et dont l’influence ne s’étendait guère au delà des murailles qui les protégeaient.

Les dix premières années du gouvernement du général Faidherbe, durant lesquelles il dirigea des expéditions bien conçues et vigoureusement menées tout en pratiquant une politique habile, ferme et tenace, suffirent pour faire du Sénégal une colonie homogène dont le chef-lieu, Saint-Louis, prit un développement commercial considérable.

A cette époque, notre colonie formait une bande étroite de territoires longeant le littoral, du banc d’Arguin à Sierra-Leone, soit du 20 e degré au 8e degré de latitude Nord, dans lesquels se trouvaient quelques enclaves portugaises et anglaises. Elle embrassait donc 1300 kilomètres de côtes, c’est-à-dire le seul débouché possible du commerce venant du Soudan occidental.

La connaissance de l’état politique des régions de l’intérieur devait laisser peu d’espoir sur l’alimentation sérieuse de nos escales en produits soudaniens. En effet, morcelées en une infinité de petits États indépendants ne vivant que de la guerre et de pilleries, elles formaient une barrière infranchissable aux caravanes qui auraient pu entreprendre un trafic suivi entre le Haut-Niger et la côte.

Cependant les récits de Mungo Park et ceux de Cciillié ne permettaient pas de douter des avantages commerciaux que retirerait la puis sance qui pourrait s’aboucher commercialement avec les riverains du fleuve mystérieux; le général Faidherbe résolut donc de faire tomber les barrières qui nous en séparaient. Ce résultat pouvait être atteint de deux manières bien différentes : ou en faisant la conquête méthodique des régions intermédiaires; ou en créant une voie de pénétration jusqu’au Niger, choisie de telle sorte qu’elle fût facile à garder, qu’elle offrît les plus grands avantages possibles aux transports par eau et par terre, et enfin qu’elle traversât des pays suffisamment riches et peuplés pour subvenir à l’entretien des caravanes qui la parcourraient et des établissements qui s’y fonderaient.

Ce fut à cette dernière idée que le général s’arrêta. Il comptait canaliser ainsi en quelque sorte la production soudanienne et la faire déboucher à Saint-Louis. Quant à la première idée, elle offrait, à cette époque, des difficultés d’exécution telles qu’il était impossible de la prendre en considération sérieuse; les efforts et les dépenses qu’une pareille conquête eût exigés étaient bien au-dessus du rendement  d’affaires à prévoir pour la colonie, même après de longues années d’occupation. Le père Labat, le major Lainz, Mollien, Caillié, Hood, Raffenel, Pascal, Lambert, en un mot tous les explorateurs de cette partie de l’Afrique, considéraient le fleuve Sénégal comme l’artère tout indiquée pour une marche en avant vers l’intérieur, par la direction de son cours, d’abord, puis par les vallées de ses grands affluents qui, ù’après eux, devaient prendre leur source à une très faible distance du Niger supérieur. Aussi le général Faidherbe n’hésita-t-il pas à l’adopter, et, après lui, le général Brière de l’Isle.

Sous le gouvernement du premier de ces généraux, des forts furent échelonnés sur son cours jusqu’à Médine, à 800 kilomètres de Saint-Louis.

Chacun d’eux devint bientôt le noyau d’un comptoir, dont plusieurs sont actuellement prospères. En même temps, il envoyait à Ségou, avec ordre de relever la ligne projetée, le lieutenant de vaisseau Mage et le docteur Quintin. Ces deux officiers avaient pour mission de gagner à la France El-Hadj-Omar, le prophète conquérant dont les Etats englobaient les régions où nous nous proposions de pénétrer. On sait comment, déclinant la responsabilité de s’engager lui-même, — alors que la mort de son père guerroyant du côté de Djenné n’était pas confirmée, — Ahmadou-Cheïkou retint pendant deux ans la mission Mage-Quintin auprès de lui, puis, ce laps de temps écoulé, la renvoya à Saint-Louis avec mille compliments flatteurs, mais sans avoir pris le moindre engagement ferme.

Les rapports et les remarquables travaux cartographiques du capitaine Mage confirmaient le général Faidherbe dans l’opinion qu’il avait depuis longtemps de la facilité qu’offrait la création d’une route Sénégal-Niger. Le général était sur le point de l’entreprendre, lorsqu’il fut rappelé en France en 1865.

Ce grand projet paraissait totalement oublié, lorsqu’en 1879 le général Brière de l’Isle, sentant tous les avantages commerciaux que la France devait en retirer, le prit de nouveau en main, et, avec sa vigueur habituelle, le mena à un point d’exécution tel, qu’il fut dès lors impossible de l’abandonner.

Saint-Louis, à l’embouchure du Sénégal, devait nécessairement recevoir toutes les marchandises françaises de traite destinées au Soudan et devenait en quelque sorte la base d’opération de l’entreprise. Mais la barre du fleuve, très dangereuse et capricieuse, parfois franchissable à marée haute aux navires de fort tonnage, plus souvent aux bâtiments de faible tirant d’eau, mais produisant fréquemment un ressac assez dangereux pour empêcher aucun d’eux de passer, rendait l’accès du port de Sainl-Louis difficile au point d’enlever toute sécurité au mouvement maritime et fluvial. Dakar, au contraire, à 300 kilomètres plus au sud, possède une rade très sûre et accessible en tout temps aux plus forts navires. La construction d’une voie ferrée reliant ces deux points fut mise à l’étude et son exécution bientôt entreprise.

Diverses missions sillonnaient les rives du fleuve jusqu’à Bafoulabé; elles devaient en déterminer exactement le cours et faire les études préliminaires du tracé d’un autre chemin de fer, destiné à offrir au commerce un meilleur mode de transport que celui de la navigation par le fleuve. Cette navigation est en effet très précaire, à cause des crues et des baisses annuelles. Elle est impossible durant les six mois de sécheresse et n’est vraiment praticable qu’en plein hivernage, c’est-à-dire pendant les mois de juillet, août, septembre et partie d’octobre. Les dépenses énormes nécessaires à l’établissement de ce rail-way y firent momentanément renoncer ; on résolut de se contenter pour le transport des marchandises de la voie fluviale complétée par une voie ferrée partant d’un point aussi éloigné que possible de Saint-Louis, mais facilement accessible aux moyennes eaux, et aboutissant au port du  Niger le plus proche.

Khayes, petit village à 12 kilomètres en aval de Medine et sur le rapide du même nom, fut choisi comme tête de ligne sur le Sénégal. Une mission, dirigée par le capitaine Gallieni, dut étudier le tracé de la voie projetée, et chercher son point terminus sur le Niger. Cette mission avait en outre pour objet de renouveler les tentatives de Mage auprès du sultan de Ségou, c’est-à-dire d’obtenir son alliance et la cession du terrain nécessaire pour l’établissement de la ligne et des forts qui la protégeraient. La mauvaise volonté d’Amahdou empêcha le capitaine Gallieni d’atteindre Ségou et de s’aboucher directement avec lui. Après dix mois d’attente inutile, presque de captivité à Nango, à 30 kilomètres de la capitale du sultan, la mission française dut rentrer dans nos établissements ; elle était porteur d’un traité dont les termes mêmes étaient incompatibles avec notre amour-propre national.

Si la fourberie du prince noir avait fait échouer tous les efforts de la mission Gallieni dans le sens politique, en revanche, les précieux ren-seignements de toute sorte qu’elle rapportait sur les régions traversées et sur leur état politique, permettaient de se lancer sans tâtonnements dans l’exécution de l’œuvre projetée. En effet, dès que les premiers documents envoyés par le capitaine Gallieni parvenaient au gouverneur, il organisait immédiatement une colonne expéditionnaire chargée de protéger les travaux pour l’exécution desquels le matériel commençait à arriver à Saint-Louis (1880).

Pendant ce temps, le fort de Bafoulabé s’achevait, à 130 kilomètres en avant de Médine, au point où le Bakhoy et le Bafing, par leur réunion, forment le Sénégal.

En 1881, le colonel Borgnis-Desbordes, commandant la colonne expéditionnaire, fondait le fort de Kita à 180 kilomètres plus loin. En 1882 ce fort était achevé. Peu après nous nous emparâmes de deux localités voisines de Kita et ouvertement hostiles : Goubanko, cité malinkaise, était prise d’assaut; Mourgoula, ville appartenant aux Toucouleurs, fut bientôt réduite à composer puis détruite.

Au cours de cette année, le colonel Borgnis-Desbordes s’était heurté à un nouvel adversaire, inconnu jusqu’à ce jour, mais qui, grâce à son génie et à ses nombreux guerriers, devaient être pendant quatre ans un obstacle sérieux à notre établissement. Le commandant supérieur du Haut-Sénégal, engagé peut-être malgré lui dans une guerre entre les gens de Kéniéra, marché important du Ouassoulou, et l’almamy Samory, avait atteint le Niger, à marches forcées, dès le 2 février. Deux jours après il surprenait le roi noir sous les murs de Kéniéra, pris d’assaut l’avant-veille. Aux premiers coups de canon, les sofas de Samory, quoique au nombre de dix mille, peu habitués à si bruyant langage, avaient lâché pied presque sans combattre. A plus de 600 kilomètres de sa base d’opération, en pays ravagé et entièrement inconnu, la colonne ne pouvait songer à les poursuivre; aussi, après un jour de repos, elle dut prendre la route du retour.

Samory, pendant ce temps, s’était remis de son alerte et avait rassemblé ses guerriers. Se jetant avec toute son armée à la poursuite de notre petite troupe, il ne l’abandonnait qu’à quelques kilomètres de Kita, après lui avoir livré deux batailles rangées et l’avoir harcelée sur sa route par une suite ininterrompue d’engagements journaliers.
Il s’établit alors en vainqueur et comme en pays conquis, sur la rive gauche du Niger, persuada à toute la région que nous avions fui devant lui, et affirma bien haut la prétention de nous en interdire les rives d’une façon absolue.

L’année suivante cependant (1883), le colonel Borgnis-Desbordes fondait Bamako. Attaqué à deux reprises différentes par l’armée de Samory, il lui infligeait une défaite sanglante au deuxième combat, livré presque sous les murs naissants du fort de Bamako, lui tuait six cents hommes et, par une poursuite acharnée, le rejetait à plus de 100 kilomètres dans le Sud.

Durant ces trois années, une route praticable à des colonnes légères avait été créée ; elle reliait nos forts de Médine, Bafoulabé, Badoumbé, Kita et Bamako. Le chemin de fer avançait péniblement jusqu’au kilomètre 25 ; il ne paraissait pas devoir de longtemps atteindre Bafoulabé, par suite du manque de vigueur et de la trop grande indépendance du personnel d’exécution. A Khayes, quelques bâtiments-magasins en moellon ou en pisé, des écuries, un hôpital et divers pavillons s’élevaient lentement.

En 1884, le lieutenant-colonel Boilève ravitaillait très soigneusement tous les postes de la ligne, et construisait Koundou, point intermédiaire entre Kita et Bamako ; en même temps, il faisait lancer sur le Niger une canonnière démontable, qui, sous le commandement du lieutenant de vaisseau Caron, vient de descendre récemment jusqu’à Tombouctou.

Les deux années qui suivirent furent pour le Haut-Sénégal de£ années terribles : guerres sans merci, incendies, dévastations, pillages, meurtres ; le tout suivi d’une horrible famine, inévitable en pareil cas. Dans la première année, l’habileté, la présence d’esprit continuelle, le courage du commandant supérieur d’alors, le colonel Combes, empêchèrent que nos faibles détachements, épars après le ravitaillement sur cet immense territoire désolé, ne disparussent balayés par les hordes innombrables que Samory y avait jetées. Il eut à tenir tête à plus de vingt mille sofas aguerris et armés de fusils à pierre, ne leur livra pas moins de six batailles rangées; et lui et ses lieutenants n’eurent pas moins de vingt-sept engagements. Tous ces combats furent victorieux pour nos colonnes, en ce sens que, pas une seule fois, l’ennemi ne put nous entamer et qu’il subit des pertes considérables ; cependant nous ne pûmes empêcher Samory de venir brûler le village de Niagassola, au pied du nouveau fort à peine achevé, de l’investir pendant trois mois et de ravager les territoires de nos alliés jusqu’aux portes de Bafoulabé.

En 1886, le colonel Frey, investi du commandement supérieur, surprit Samory dans ses cantonnements, au nord-ouest de Niagassola et le rejeta, par une poursuite endiablée, jusque sur le Niger. C’est alors que Samory, épuisé par une guerre si meurtrière et pour lui de si mince profit, après avoir sondé le commandant de Niagassola sur les intentions des Français à son égard, adressa au colonel une ambassade chargée d’engager des pourparlers de paix. Ses pouvoirs étaient insuffisants pour traiter ; aussi le colonel Frey, pour profiter sans retard des dispositions pacifiques dans lesquelles se trouvait l’almamy, lui adressa-t-il une mission commandée par le capitaine Tournier, qu’il autorisait à arrêter définitivement les conditions de paix.

La base du traité devait être l’abandon par Samory de la rive gauche de Niger ; malheureusement, la duplicité de ce dernier fut cause que cette mission ne put rapporter de son voyage de Kéniébakoura, sur les bords du grand fleuve, que le prince Karamoko, qui a eu son heure de célébrité à Paris, en 1886, et une convention qui, loin de nous donner satisfaction, confirmait en quelque sorte les droits du chef noir sur le Bouré et le Manding. Accepter un pareil traité, c’était nous fermer à jamais la libre navigation du fleuve supérieur, et étouffer à sa naissance même la prospérité future de nos établissements de Niagassola et de Bamaku. C’est ainsi qu’il devint urgent, sous peine de voir à nouveau la guerre éclater à bref délai entre Samory et nous, d’adresser à ce chef une nouvelle mission chargée d’obtenir de lui la cession pure et simple de tout le territoire bordant la rive gauche du Niger, et le retrait immédiat des troupes qu’il y entretenait.

Certes, dans le cours de ces négociations Samory avait été admirablement servi par les circonstances. Ouvertes sous la menace d’une forte colonne massée tout entière à quelques lieues de sa frontière, et qui d’un moment à l’autre pouvait envahir ses Etats, elles se terminaient sur la nouvelle d’une révolte générale contre nous des pays sarracolets (à cheval sur notre base d’opération), et sur le bruit bientôt confirmé d’une sérieuse défaite infligée par les rebelles à l’un de nos détachements. Nos troupes avaient alors évacué précipitamment le territoire limitrophe des Etats de Samory pour se diriger à marches forcées sur le théâtre de la révolte du marabout Lamine, et la mission, aussi bien que les régions territoriales que nous lui réclamions, restaient à sa merci.

Quoi qu’il en soit, le colonel Frey, débordé par les événements, avait dû courir en hâte à Khayes où il apprenait l’échec d’une compagnie de tirailleurs à Kounguel, et le siège de Bakel vigoureusement défendu par le capitaine Joly. Aussitôt sa colonne reformée, il se portait au-devant de Mahmadou-Lamine repoussé de Bakel après trois sanglants et infructueux assauts, le battait à Tombokané et le rejetait sur la Haute-Falémé ; puis, revenant sur ses pas, il passait le Sénégal à plusieurs reprises, surprenait par des marches audacieuses tous les villages hostiles et les détachements ennemis, et enfin, dans les derniers jours de juin, recevait la soumission définitive des Sarracolets, auxquels il infligeait de lourds impôts de guerre.

Sauf quelques pointes hardies de Lamine, qui n’avait pas encore perdu toute espérance de nous chasser du royaume qu’il s’était taillé à nos dépens, à la fin de la campagne 1885-1886, le Haut-Sénégal était donc en paix. Mais quelle paix désastreuse : le pays ruiné de fond en comble de Bakel au Niger et en proie à une horrible famine ; Samory, dont les prétentions allaient croissantes, faisant acte d’autorité à main armée, jusque sur nos villages du Sud-Est ; Ahmadou-Cheïkou silencieux, menaçant, à la tête d’une armée à quelques lieues de Médine, sur la rive droite du Sénégal, qu’il interdisait sous peine de mort à notre commerce ; enfin le marabout Lamine, profitant de l’hivernage pour rassembler de nouveaux partisans et se ravitailler, poussant l’audace jusqu’à chercher à enlever notre poste de Sénoudébou, défendu par une compagnie entière; le commerce ruiné, tous les travaux arrêtés, et les postes à peine ravitaillés faute de vivres à Khayes.

C’est dans ces conditions lamentables qu’allait s’ouvrir la campagne 1886-1887, que le colonel Gallieni était appelé à diriger. Dans le même temps, notre mission allait essayer non seulement d’arracher par la persuasion à l’almamy Samory ses plus belles provinces, mais encore de lui prouver que le bonheur parfait attend les chefs noirs qui se placent sous notre protectorat.

Sans être absolument désespérée, notre situation semblait cependant fort compromise. Le colonel Frey admettait que, indépendamment des approvisionnements considérables à. envoyer sans tarder à Khayes, deux mille hommes de troupes étaient nécessaires au maintien de notre prestige et de l’indépendance des Etats alliés. Le colonel Gallieni se contenta, faute de mieux, des ressources mises chaque année à la disposition de ses-prédécesseurs. Après deux années de commandement, il laissa cette colonie dans un état de prospérité inespérée, après avoir plus que triplé sa superficie territoriale. Mais il est juste d’ajouter que cet officier supérieur possédait la connaissance approfondie des régions où il allait opérer, et qu’il avait su s’entourer de collaborateurs dont la carrière s’était accomplie dans le Haut-Sénégal, officiers rompus à toutes les fatigues, pourvus de toutes les énergies, capables plus que tous autres de le seconder dans  l’exécution de ses brillantes et pratiques conceptions.

Actuellement, le Soudan français n’est donc plus une étroite bande de terrain allant du Sénégal au Niger limitant simplement une route précaire, exposée à toutes les attaques et à toutes les pille-ries; c’est un vaste empire dont les limites s’étendent du Sahara aux monts de Kong et à la mer.

Deux grands fleuves, le Sénégal et le Niger, le parcourent : le premier, depuis ses sources jusqu’à son embouchure, le traverse sur un parcours de plus de 600 kilomètres navigables; le second y prend naissance en son centre, ses grands affluents semblables à nos plus grands fleuves de France, le sillonnent de toutes parts ; enfin il embrasse le cours de toutes les rivières qui se jetent dans l’Océan, du Sahara à Sierra-Leone, et qui sont les grandes artères commerciales de l’intérieur, du Soudan occidental à la mer.

Les nombreux Etats dont il se compose ne sont pas liés à notre drapeau par des traités d’annexion qui entraînent avec eux l’occupation effective doublée d’une administration coûteuse; des déclarations de protectorat, au contraire, nous assurent tous les avantages de l’annexion en nous évitant les charges administratives, laissées, avec leurs prérogatives, aux mains des chefs noirs. Enfin une division et une organisation méthodiques permettent à l’autorité de faire sentir partout son action, et au commerce dûment protégé de prendre son essor et de nous rémunérer des sacrifices faits jusqu’à ce jour pour lui assurer le monopole du trafic de ces immenses contrées.

Un coup d’œil jeté sur la situation actuelle du Soudan français, telle qu’elle résulte de documents officiels, montrera tout le chemin parcouru dans cette voie depuis le jour, tout récent encore, où le capitaine Gallieni explorait, le premier parmi les Européens, la grande voie que j’appellerai Alédine-Niger. Sur cette longue ligne de 600 kilomètres il rencontrait deçà, delà, de rares villages à demi ruinés et constatait à peine la présence de quelques milliers d’habitants épars dans cette région presque entièrement inculte.

Trois chefs redoutables

Au point de vue politique, trois chefs redoutables par l’étendue de leurs territoires aussi bien que par le nombre de leurs guerriers, englobaient le Soudan français au nord, à l’est, au sud et au sud-ouest; seuls ils pouvaient, par leur hostilité, battre longtemps en brèche et peut-être arrêter notre établissement naissant, et, en tout cas, lui interdire tout commerce extérieur ; réunis ils l’eussent fait sombrer dans un désastre tel que jamais peut-être nous n’eussions plus tenté de porter l’influence et le commerce français dans ces parages.

Un de ces rois puissants, l’almamy Samory, émir du Ouassoulou, après nous avoir tenus cinq ans en échec sur les bords du Niger, s’est lié à nous par un traité de protectorat qui étend notre action suzeraine, à travers ses Etats, jusqu’à 500 kilomètres à l’est du Niger, jusqu’à la République de Libéria-Monrovia, jusqu’à Sierra-Leone et Benty. Amahdou-Cheïkou, sultan de Ségou, dont l’hostilité contre nous était à peine masquée, a imité son puissant voisin et se reconnaît notre vassal. Enfin, l’almamy du Fouta-Djalion vient de consentir à la revision du traité boiteux que lui avait fait signer autrefois le docteur Bayol, pour accepter purement et simplement notre suprématie sur ses Etats.

Un quatrième danger nous menaçait, à la base même du Soudan français. Un marabout fanatique, Mahmadou-Lamine, avait soulevé contre nous les Sarracolets des deux rives du Sénégal, nos alliés fidèles depuis trente ans. Khayes, le centre le plus important du Soudan français, avait failli être enlevé par lui. Mais le colonel Frey, par ses victoires, avait terrassé la révolte; le colonel Gallieni, achevant son œuvre, lançait à sa poursuite une colonne légère commandée par le capitaine Fortin qui, après six mois de marches, contremarches et combats sur la Gambie, rapportait enfin à Khayes la tête du marabout Mahmadou-Lamine. Cette action tenace et vigoureuse nous valait la soumission et la mise sous notre protectorat de toutes les régions entre Sénégal, Falémé et Gambie.

Ainsi donc, à l’heure actuelle, la paix règne dans le Soudan français; et, grâce à une police sévère exercée sur les villages coutumiers de pillage, de nombreuses  caravanes le sillonnent en tout sens.

Cet apanage de 920 000 kilomètres carrés et de 2 600 000 habitants est divisé en six grands cercles administratifs : Bakel, Médine, Bafoulabé, Kita, Bamako, Siguirri. Khayes, chef-lieu de la colonie, forme une enclave indépendante dans le cercle de Médine, un peu àla façon de Washington dans l’État du Maryland.

Des postes militaires, au nombre de cinq (Senoudébou, Badumbé, Niagassola, Koundou, Manambougou), relient entre eux les chefs-lieux, ou étendent leur influence dans l’intérieur. Les divers services du cercle, les magasins, le télégraphe, sont installés dans le fort dont le commandant est habituellement administrateur et agent spécial réunissant ainsi les pouvoirs civils et militaires ; au reste, ces pouvoirs civils sont peu étendus, car ils se bornent à exiger des indigènes les prestations dues par suite d’engagements de gré à gré, à faire la police des routes, et à arbitrer les causes que les chefs indigènes jugent à propos de leur présenter. Le fonctionnement de cette administration ne coûte rien à l’Etat, et rend d’excellents services.

Tous les services du Soudan français sont centralisés à Khayes dans les mains du commandant supérieur, ou, en son absence, du chef de bataillon commandant supérieur adjoint. Un sous-commissaire de la marine, un sous-trésorier de l’administration, un chef du service du chemin de fer, un capitaine d’artillerie (directeur des travaux), un lieutenant d’artillerie  (chef du service de l’artillerie et des munitions), un médecin de première classe, un vétérinaire de deuxième classe, enfin un lieutenant commandant le train, sont les auxiliaires du commandement dans la direction des divers services.

Le commandant supérieur a la responsabilité et la direction administrative et militaire entières de tous les services, dans la mesure des instructions ministérielles qui lui sont données chaque année.

Il est facile de concevoir par là quelle lourde tâche incombait à cet officier supérieur, si l’on se rend compte que, jusqu’à cette dernière année, il devait, dès son arrivée à Khayes, se mettre à la tête des opérations militaires, tout en conservant la haute administration de cette colonie en création.

Le ravitaillement de la colonne expéditionnaire et des postes, distants de leur base de 600 kilomètres, effectué à travers des sentiers à peine frayés, coupés par des cours d’eau encaissés et rapides, offrait à lui seul de telles difficultés que cette tâche eût paru difficile, alors même qu’elle se fût bornée à ce tour de force annuel.

Actuellement, les conditions dans lesquelles le nouveau commandant supérieur opérera seront bien plus favorables, presque faciles, si aucun événement nouveau ne vient les modifier. Rien n’est plus à créer, les divers services fonctionnent ; et, s’il y a encore de nombreuses améliorations à apporter, l’expérience les a indiquées et les rapports de ses prédécesseurs les ont nettement définies : bons ou médiocres, les outils existent ; il ne reste qu’à les utiliser et à les perfectionner.

Au reste, le résumé suivant permettra de présenter, d’une façon sommaire, le tableau qu’offre à l’heure actuelle le Soudan français dans le détail de ses progrès de colonisation.

« La mortalité en ce qui regarde les Européens est tombée de 28 ou 30 pour 100 à 8 pour 100. » Les forts de Siguiri et de Bamako, sur le Niger, sont reliés à Saint-Louis par le télégraphe. Le chemin de fer atteint Bafoulabé et est prolongé au delà par une voie Decauville d’abord, puis par une route carrossable allant à Bamako et à Siguiri.
» Des ateliers construits à Khayes permettent l’entretien et la réparation du matériel.
» Des magasins nouveaux sont amplement approvisionnés.
» L’administration est enfin habituée à opérer régulièrement et à présenter des comptes sérieux.
» Des ressources particulières sont créées à l’aide d’impôts très justifiés, frappant la population indigène et le commerce.
» Les indigènes fournissent à l’Etat, moyennant marchés de gré à gré, les denrées premières nécessaires.
« Le commerce augmente de jour en jour et se chiffre actuellement par un mouvement annuel de 5000 tonnes.
» Les postes sont entourés de plantations, de larges avenues le long desquelles de nombreuses maisons de traitants se sont élevées.
» Dans chacun d’eux, des écoles françaises, suivies par tous les fils de notables, ont été créées.
» Khayes est devenu une véritable ville, assainie, plantée d’arbres, pourvue de constructions en pierre ou en brique, de magasins, de cafés même; sa population atteint six mille habitants.
» Dans cette même ville, les établissements de l’Etat ont été mis à l’abri d’un coup de main par l’édification d’une longue muraille crénelée, flanquée de blokhaus armés d’artillerie.
» Médine, la rivale commerciale de Khayes, a suivi la même marche ascendante de progrès.
» Bafoulabé, qui n’existait pas il y a huit ans, compte actuellement quatre mille habitants.
» Kita et Bamako deviennent des comptoirs de commerce importants, et nombre de traitants y ont ouvert des magasins ; plusieurs enfants des notables parlent le français.
» Le Niger est exploré par deux canonnières qui relient sur ce fleuve les points extrêmes où se fait sentir notre influence.
» Des travaux topographiques embrassant plus de 5000 kilomètres de levés ont achevé de faire exactement connaître notre nouvelle colonie, dont le recensement dressé par les officiers topographes accuse, du fait de l’immigration, un accroissement de population double pendant cette dernière année.
» Enfin, le Soudan français est relié à nos postes des rivières du Sud, et en particulier à Benty par une nouvelle voie, longue de 700 kilomètres seulement et destinée, par la suite, à être la grande route commerciale de la côte au Niger supérieur. »

Tels sont les résultats obtenus.

Le récit de notre mission, et surtout les divers  souvenirs que j’y ai rattachés, montreront, quoique pour une bien faible part, quelle somme considérable de bonne volonté, de fatigues de toute sorte et de travaux a été mise en œuvre par tous pour avoir obtenu déjà un si incontestable progrès.

Beaucoup de personnes se rappellent sans doute avoir lu, en août 1886, soit dans la presse bordelaise, soit dans la presse parisienne, les aventures dans la capitale d’un jeune prince noir répondant au nom exotique de Dia-Oulé-Karamoko. Bien certainement, l’utilité des fortes dépenses occasionnées à l’Etat par le voyage en France du fils préféré de l’almamy Samory et de sa nombreuse suite, échappa au plus grand nombre. De grands journaux mêmes, qui s’occupent d’une façon particulière des choses coloniales, s’étonnèrent de cet accroc de 60 000 francs fait au budget de la marine pour le seul plaisir d’étonner les badauds par l’exhibition d’un chef soudanien.

Cependant les raisons qui motivèrent ce coûteux déplacement étaient de premier ordre, si l’on admet toutefois l’intérêt puissant qui consiste pour la France à implanter solidement son influence et son commerce sur le Niger supérieur.

Echec de la Mission Tournier

En effet, une des causes les plus certaines de l’échec éprouvé par la mission Tournier dans ses tentatives auprès de l’almamy Samory, souverain de tout le territoire comprenant le bassin supérieur du Niger, était la piètre opinion que ce chef puissant avait de nos forces et de notre importance nationale comparées à celles de l’Angleterre et même aux siennes. Tout dernièrement encore, cette puissance venait de lui faire des offres alléchantes accompagnées de cadeaux nombreux ; la mission que lui adressait le commandant supérieur du Soudan français lui réclamait, au contraire, la cession d’un des plus beaux fleurons de sa couronne, lui donnant en échange quelques menus bibelots de traite dont il faisait fi. Et le poids des victoires remportées contre lui pesait peu dans la balance, car il se considérait comme ayant lutté à chances égales contre nous ; en toute bonne foi, il estimait que nos longues et pénibles retraites renouvelées chaque année, devant ses troupes, étaient autant de succès remportés par lui ; et enfin il n’était pas éloigné de croire que malgré nos armes perfectionnées et notre discipline, il pourrait tôt ou tard venir à bout de nous.
Un jour que le capitaine Tournier, blessé par un propos un peu vif, s’était écrié : « Prends garde ! la France est assez forte pour aller chercher ses ennemis et les châtier partout ! » il avait ri aux larmes. Quoique un peu forcée, cette hilarité deviendra compréhensible lorsque nous aurons dit la pauvre idée que ce chef d’une armée relativement aguerrie de cinquante mille Malinkais se faisait des Français.

Idée de Samory sur les Français

Pour lui nous étions une peuplade d’une intelligence supérieure, essaimée dans des îles qu’il supposait border la côte africaine, et douée par l’esprit du mal d’un génie inventif miraculeux.
C’est à cette intervention diabolique qu’il nous attribuait la possession de fusils terribles par leur rapidité, leur portée et leur justesse; de chemins de fer et de bateaux nous transportant en tous lieux plus rapidement que ses meilleurs chevaux; du télégraphe à l’aide duquel nous communiquions nos volontés en moins de temps que la pensée, d’un bout de l’Afrique à l’autre. Mais, excessivement peu nombreux, et incapables de travail, nous étions dans l’obligation de nous faire aider des noirs pour conquérir et cultiver la terre. Qu’un soulèvement général nous privât de leur concours, nous devenions une proie facile à capturer ou à jeter à la mer ! En tout cas, il lui paraissait possible d’user nos forces par une lutte incessante pendant laquelle il ravagerait de fond en comble, grâce à ses nombreuses armées, le pays sur lequel nous aurions compté pour nous nourrir, et nous obligerait ainsi à la retraite.

Il ne comprenait donc pas, que loin de le traiter d’égal à égal, ce qu’il admettait tout au plus, nous nous posions officiellement à ses yeux en protecteurs et lui parlions presque en maîtres. Pour l’amener à composition, il était indispensable que nous arrivions à le persuader de la maigre importance de son empire et de ses ressources comparés à celles de la France, à son armée et à ses richesses.

Le voyage de son fils préféré à Paris amena pleinement ce résultat. Entouré des principaux conseillers de son père, qui devaient plus tard lui servir de témoins et renchérir sur ses récits de toute la force de leur imagination si portée à l’optimisme et à l’emphase communs aux indigènes de l’Afrique centrale, Karamoko, doué d’une intelligence très primesautière, n’oublia rien de ce qu’il avait vu; il notait au besoin, en arabe, les explications qui lui étaient données; et, à son retour, l’almamy fut vite édifié sur notre puissance et sur la folie qu’il y aurait à nous résister.

Notre tâche fut d’autant facilitée, aussi nous plaisons-nous à rendre hommage ici à la finesse de vues du colonel Frey, qui avait si justement eu l’intuition de l’importance de ce voyage qu’il avait provoqué.

De cette connaissance de nos forces et du grand bien-être dont nous jouissons dans notre patrie naquit, chez Samory, esprit très subtil et sagace, l’idée arrêtée que le gouvernement français ne désirait nullement faire acquisition des rives du Niger, si pauvres malgré leur or en comparaison de la France, — et encore bien moins s’embarrasser du protectorat d’un principicule comme lui. Il ne pouvait comprendre l’intérêt qui nous poussait à des conquêtes de si douteux rapport, et cherchait à déterminer les causes qui amenaient dans ce but une mission à sa cour.

Dans son royaume, il arrive souvent que les chefs de régions éloignées et en communications difficiles avec lui, agissent un peu à leur guise, guerroient, conquièrent même malgré ses ordres, sauf à trouver quelque explication admise ensuite d’autant plus facilement pour bonne qu’elle vient de fort loin. Or il se demandait s’il n’en était pas ainsi dans le Soudan français, et si le commandant supérieur qui nous patronnait auprès de lui, n’était pas dans ce cas tout aussi bien que nous.
Son fils lui avait appris que les bonnes nouvelles d’outre-mer allaient parfois grossissant démesurément en traversant les océans, et que de belles récompenses attendaient ceux qui les avaient fait naître. Le désir de nous signaler et d’obtenir ces faveurs, ne serait-il pas le vrai mobile de nos inconcevables demandes ? Et Karamoko, à qui ni le ministre de la marine ni le président de la République n’avaient parlé de ces prétentions, le confirmait dans cette opinion.

Nécessité de l’envoi d’une mission dans le Ouassoulou

Aussi, lorsque après un long et pénible voyage, nous arrivâmes dans sa capitale, le trouvâmes-nous absolument rebelle à toute idée de modification au traité passé avec lui.

Il était cependant de la dernière urgence que cet acte qui nous enlevait la suprématie sur le Niger supérieur, fît place à une convention définissant nettement nos droits et devînt une sorte de barrière à l’ingérence possible ou probable de certaines puissances coloniales étrangères sur les frontières du Soudan français.

J’ai esquissé plus haut, à grands traits, l’histoire de la pénétration française dans ces régions. Par une série de tours de force, dont lui seul peut-être était capable, le colonel Borgnis-Desbordes était arrivé en trois années à créer cette route qui, dans l’idée du général Faidherbe, devait suffire à diriger sur le Sénégal les produits du Niger. Cinq forts en jalonnaient les grandes étapes et en assuraient la police. Mais la  nécessité de ravitailler cette ligne en viande fraîche et en céréales, le besoin absolu de bras pour les travaux et les transports, amenèrent, dès le début, le commandement à passer avec ses voisins des conventions par lesquelles, en échange des services que nous leur demandions, les chefs noirs se réclamaient de notre protection. Plus tard, l’obligation où nous nous trouvâmes, par suite de ces alliances, de les défendre contre les agressions des Etats limitrophes, nous força de mettre ces Etats eux-mêmes sous notre protectorat; de telle sorte que, de proche en proche, de traité en traité, nous nous réveil lames un beau jour à la tête de l’immense empire soudanien que nous possédons actuellement.

Au reste, ce résultat était inévitable ; en effet, comment assurer la police d’une route traversant un pays peuplé de races turbulentes et pillardes sans étendre notre action sur le pays lui-même ? Aussi bien, les invasions réitérées des bandes de Samory sur les territoires qui reconnaissaient notre autorité, exigeaient, pour les mêmes causes, que nous établissions entre lui et eux une barrière naturelle et difficilement franchissable comme le Niger. De plus, c’est par ce fleuve et par ses vallées secondaires que le commerce de l’empire du Ouassoulou devait se diriger sur nos escales. Siguirri, point de croisement de toutes les routes d’accès et marché important, devait être, par la force même des choses, notre tête de ligne commerciale et politique dans le Haut-Niger. Or ce village, ainsi que le Bouré où se recueille l’or qui est la base des transactions dans le Soudan occidental, restaient, de par le dernier traité, dans les mains de Samory. Il en était de même pour les deux rives du fleuve jusqu’à Bamako. Ainsi, non seulement le trafic de ces régions nous échappait et continuait de se diriger vers la colonie anglaise de Sierra-Leone, mais encore le conquérant malinkais, maître de tous les gués, pouvait à son gré lancer sur nos villages de forts partis de sofas et les rançonner. Du reste il avait déjà donné la mesure de ce qu’il comptait faire, car la mission Tonrnier à peine sortie de ses États, il avait envoyé dans le Bidiga, qui depuis trois ans était sous notre protectorat, un détachement qui y avait levé une forte imposition.

Enfin, les Anglais résidents à Sierra-Leone ne cachaient pas leur intention de pousser le cabinet de Saint-James à mettre l’empire de Samory sous son protectorat et de faire ainsi rayonner l’influence britannique jusque sous les murs de Bamako. La mission du major Festing en est une preuve flagrante. C’était la ruine de notre colonie soudanienne, et ils la croyaient d’autant plus proche que leurs relations étaient extrêmement amicales avec l’almamy. Une fois d’accord sur l’importance des cadeaux à distribuer, et nantis de l’autorisation du gouvernement anglais de déclarer le protectorat, un traité se concluait bientôt. Si une telle éventualité s’était produite, nous étions amenés à évacuer le Soudan français, et nous eussions dû y procéder assurément d’une façon moins honorable que si, mettant les choses au pire, tous les chefs noirs s’étaient coalisés contre nous et nous avaient vaincus.

A moins d’abdiquer toute prétention sur le Niger et de perdre le fruit du sang versé et des dépenses faites pour y établir notre prépondérance, il fallait à tout prix que le gouvernement eût en mains un acte établissant son droit de possession de la rive gauche de ce fleuve. Si faire se pouvait, il devait même établir nos droits sur l’intégralité de l’empire de Samory. Grâce à un pareil traité, loin d’être entamés par l’effet de l’action anglaise, nous reportions l’influence de la nôtre jusqu’à Sierra-Leone. Cette colonie, de menaçante qu’elle était, devenait ainsi une simple enclave au milieu de nos possessions de l’Ouest-Africain.

C’est pourquoi, aussitôt qu’il eût reçu le traité vraiment inacceptable de Kéniébakoura, le ministre de la marine décidait de nous envoyer d’urgence à la cour de l’émir du Ouassoulou, afin d’amener ce chef à nous abandonner la rive gauche du Niger sans condition, et à placer ses États sous notre protectorat 2.

Actuellement, deux compagnies de tirailleurs sont fortifiées et établies en observation à Kankan. La prochaine campagne à laquelle nous prendrons part, aura pour but ou d’obtenir la soumission de l’Almamy, ou de détruire sa puissance.
La tâche ne manquera pas d’être difficile et même dangereuse pour des effectifs aussi restreints que ceux de la colonne expéditionnaire qui comptera à peine 400 fusils, alors que Samory reçoit, dans ce moment, de nombreux convois d’armes à tir rapide et de munitions envoyées par les Anglais de Sierra-Leone.

Notes
1. Samory nous a avoué avoir perdu près de deux mille cinq cents hommes et quatre cents chevaux dans cette campagne.
2. Grâce aux intrigues à peine déguisées de l’Angleterre, Samory a dénoncé, au commencement de cette année, le traité de protectorat qu’il avait signé avec nous en 1837. Pour le ramener en l’obéissance, le colonel Archinard, commandant supérieur du Soudan Français, a dû passer le Niger avec une forte colonne et s’est emparé successivement de Kankan et de Bissandougou.