Yacine Diallo, revue critique d’une biographie (suite-fin)

La tombe de Yacine Diallo au cimetière de Camayenne, Conakry
La tombe de Yacine Diallo au cimetière de Camayenne, Conakry 

Je continue et conclus ici ma revue critique du livre Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l’Honneur. Une fois de plus, pour lever l’équivoque de l’homonymie du député et de l’auteur,  je réserve le nom Yacine dans cet article au défunt. J’utilise les initiales BYD pour désigner l’auteur.

Comme auparavant indiqué, le présent article aborde les trois points suivants :

  • la mort de Diawadou Barry
  • la vie spirituelle de Yacine Diallo
  • la mort de Yacine

La mort de Diawadou Barry

Dans la note 20 de la page 107, BYD écrit :

« Né le 10 mai 1916 à Kolo (cercle de Dabola) député de 1954 à 1958 ; décédé en 1973 à Conakry. »

S’agit-il ici d’une erreur monumentale, ou bien d’une falsification délibérée ? J’ai déjà réagi sur Facebook contre cette fausse affirmation. Et je m’élève contre elle, parce qu’elle distord et brouille l’histoire de la Guinée, des quatre dernières années de la colonisation à ce jour.

BYD est tombé dans une tentation et un piège typiques des auteurs de biographie. Au lieu de se tenir à une distance objective par rapport à leur sujet, ils prennent fait et cause pour lui. Cela est évident ici dans la manière dont BYD traite les rapports entre trois politiciens des années 1945-1955 : Yacine Diallo, Fodé Mamoudou Touré et Diawadou Barry.

Son livre aurait dû être equidistant par rapport à la carrière des trois hommes. Hélas, non ! BYD affiche sa sympathie pour le duo Yacine-F. Mamoudou Touré. Et il dépeint de façon hostile les relations entre Yacine et Diawadou. La subjectivité émerge donc et s’impose finalement. Résultat :  l’auteur et le lecteur sont tous deux perdants. Le premier succombe à une démarche facile et contre-productive ; le second se retrouve avec un livre au contenu dévalué. BYD aurait dû épargner le public de l’étalage de son opinion. Celle-ci est positive sur F. Mamoudou, et négative sur Diawadou. Il aurait dû se concenter sur la présentation aussi rigoureuse que possible de faits vérifiables. Et non pas se hasarder dans des spéculations rétroactives.

En définitive, sa cette partialité pousse BYD à raturer l’histoire par deux fois dans la même phrase. Ainsi, il place la mort de Diawadou en 1973 !?

Primo, Diawadou disparut en 1969, non pas en 1973. Cela est irréfutable !
Secundo, Diawadou ne décéda pas naturellement, à l’hôpital ou dans sa chambre, entouré des siens ! Bien au contraire, il fut mitraillé à bout portant en 1969 au Mont Kakoulima. Un escadron militaire, de la terreur et de la mort, l’assassina en même temps que Fodéba Keita, Kaman Diaby, Karim Fofana, Mohamed Cheick Keita, Tierno Ibrahima Diallo, Sangban Kouyaté, Mamadou Diallo, etc. Ce peloton d’exécution fut, vraisemblablement, commandé par celui qui était à l’époque le lieutenant Lansana Conté.
A propos de l’arrestation et de l’exécution de Diawadou et de ses compagnons lire Kindo Touré. Unique Survivant du « Complot Kaman-Fodéba » et Lt.-colonel Kaba 41 Camara. Dans la Guinée de Sékou Touré, cela a bien eu lieu.

Le reste de ce blog concerne deux  aspects fondamentaux de la personnalité de Yacine. Ils sont à la fois personnels et privés, collectifs et publics, car il s’agit de la religion et de la mort du Premier député de Guinée.

Notice. — Avant de continuer, je voudrais souligner que je considère Yacine comme un père, non pas au sens biologique, mais plutôt au sens générationnel. Et cela pour les raisons suivantes :
– Né en 1897, il était le cadet d’un an de mon père, Tierno Saidou Kompanya (1896-1968)
– Enfants, mon père et lui étudièrent le Qur’an chez Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan. Ils passèrent donc ensemble une partie de leur jeunesse à la même école islamique (duɗal) à Labé.
– De là, leurs destins divergèrent pour converger partiellement plus tard à l’âge adulte.
– Yacine s’inscrivit, pour le meilleur et le pire, à l’école française.
– Cumulant sa fonction avec celle de chef du village de Kompanya, Tierno Saidou fut pendant seize ans le premier secrétaire d’arable de son maître au tribunal indigène de Labé. Après la mort du waliyyu, il épousa Kadidiatou, l’avant-dernière fille de Tierno Aliyyu. Elle me mit au monde en 1948. Elle était d’un an plus jeune que Tierno Abdourahmane (de son vivant Le Poète du Fuuta-Jalon), et d’un an plus âgée que sa soeur et amie, feue Hadja Aissatou Mamou. Séparées certes par leur mariage, et, de façon ultime, par la mort, les deux mères de famille, s’apellèrent respectivement dewi (chérie) toute leur vie durant.
– Ma soeur aînée, Hadja Mariama Kesso, se souvint de la visite officielle du député Yacine à Koubia. Il fut accueilli par le chef de canton, en l’occurrence, son ancien camarade d’école, Tierno Saidou Kompanya. Hadja Kesso témoigne que Yacine portait un costume européen et qu’il avait le Qur’an en bandoulière. Koubia célébra la présence du parlementaire. Et les retrouvailles entre les deux anciens camarades furent, dit-elle, on ne peut plus chaleureuses.

A gauche ma mère, Yaaye Kadidiatou Manda (ou Koubia), à droite sa soeur Yaaye Aissatou Mamou, au milieu leur nièce Hadja Kadidiatou Jiwo-Buuɓa, à l'occasion d'une ziyara au Mausolée de Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan, Labé, 1995. Les trois matriarches furent des témoins de la carrière publique de Yacine Diallo. Yaaye Aissatou était l'épouse de feu Elhadj Boubacar Barry, fils aîné d'Almaami Ibrahima Sori Daara II (Alfaya, Mamou). Nous verrons dans la quatrième partie de ce profil que Yacine Diallo fut le poulain de l'Almaami et des chefs de canton du Fuuta. Il siégea également avec l'Almaami au Grand Conseil de l'Afrique Occidentale Française à Dakar. (Photo: Lamine Baldé) — T.S. Bah BlogGuinée.
A gauche ma mère, Yaaye Kadidiatou Manda (ou Koubia), à droite sa soeur Yaaye Aissatou Mamou, au milieu leur nièce Hadja Kadidiatou Jiwo-Buuɓa, à l’occasion d’une ziyara au Mausolée de Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan, Labé, 1995. Les trois matriarches furent des témoins de la carrière publique de Yacine Diallo. Yaaye Aissatou était l’épouse de feu Elhadj Boubacar Barry, fils aîné d’Almaami Ibrahima Sori Daara II (Alfaya, Mamou). Nous verrons dans la quatrième partie de ce profil que Yacine Diallo fut le poulain de l’Almaami et des chefs de canton du Fuuta. Il siégea également avec l’Almaami au Grand Conseil de l’Afrique Occidentale Française à Dakar. (Photo: Lamine Baldé) — T.S. Bah BlogGuinée.

Pour les considérations ci-dessus, Yacine Diallo et mon père ne fut pas de simples promotionnaires. Les deux hommes furent des compagnons de route dans le Fuuta-Jalon colonial. Je dédie à leur mémoire respect filial et déférence posthume.

Yacine Diallo et la religion

 BYD écrit : « Yacine pour apprendre le latin, pour mieux maîtriser la langue française, se fit convertir au catholicisme (c’était une condition pour apprendre le latin) et se fit prénommer Louis Yacine » 5. Simple boutade sur l’itinéraire d’un érudit assoiffé de culture et qui ne s’embarrassait pas de préjugés.
Témoignage suspect qui ignore volontairement une grande tradition du Fouta. Qu’un fils de mandarin lettré cherche à satisfaire sa soif d’érudition, quoi de plus normal ! Que les missionnaires exigent un nom chrétien sur leur registre d’inscription au cours de Latin ? Qu’à cela ne tienne ! Mais, ne nous éloignons pas du sujet. L’essentiel ici est la soif d’érudition qui l’avait amené à fréquenter plus que de coutume le milieu fermé des missionnaires.
D’ailleurs, le français enseigné était à l’époque officiellement classique. Il fallait être patronné pour s’initier au latin et l’apprendre surtout pour un « Major de l’Ecole William Ponty ». (page 27)

La politique française de ségrégation et d’assimilation eut un impact négatif sur la mentalité des colonisés, notamment dans les villes. Les idéologues de la colonisation étalèrent leur zèle. Surmontant le ridicule, ils faisaient entonner à des écoliers — à la peau d’ébène et aux cheveux crépus — une chanson intitulée “Nos ancêtres les Gaulois” !!!  Graduellement, les us et coutumes de la Mère-France devinrent des modèles à imiter.  Comme le souligne Joseph-Roger de Benoist dans L’Afrique occidentale française de la Conférence de Brazzaville (1944) à l’indépendance (1960) :

« La scolarisation, même limitée, avait provoqué la constitution d’une classe couche (plutôt — T.S. Bah) nouvelle : les évolués africains, fonctionnaires et employés, collaborateurs de l’administration et du commerce. L’élite en était composée par les diplômés des écoles normales, particulièrement ceux de l’École Normale William Ponty — installée successivement à Saint-Louis, Gorée et Sébikotane (Sénégal) — qui étaient médecins, pharmaciens, instituteurs et commis de l’administration. »

Des jeunes Africains musulmans adoptèrent des surnoms européens. Même de nos jours. Quitte à les abandonner à l’âge adulte.
En fut-il ainsi pour Louis Yacine Diallo ?
BYD répond par l’affirmative. Mais Mahmoud Bah écrit :

« Yacine était un instituteur très volontaire. Voulant à tout prix apprendre le latin pour mieux maîtriser la langue française. Il se convertit au catholicisme (c’était une condition pour apprendre le latin) et se fit prénommer Louis Yacine. Il s’affirma comme un brillant interlocuteur dans le milieu « évolué » guinéen. En 1939, il devint le premier directeur d’école du corps enseignant indigène guinéen. »

Notons que l’Occident capitaliste n’a pas le monopole de l’hégémonie sur l’Afrique. Il fut précédé par la conquête et la domination arabe-musulmane. Et il fut suivi — avec moins de succès — par le Bloc soviétique. Ainsi, avec l’appui du Parti communiste français — alors d’obédience stalinienne — Gabriel d’Arboussier, métis Français-Pullo, rompit (provisoirement) avec Félix Houphouët-Boigny et chercha à verser le Rassemblement démocratique africain dans le camp du marxisme. Avant lui (1943-1946), les Groupes d’Etudes communistes évangélisaient des groupes de jeunes fonctionnaires dans les colonies françaises d’Afrique.

En réalité, il ressort du témoignage de ses contemporains que l’acculturation de Yacine fut plus marquée. Par exemple, ancien élève du député et témoin occulaire, feu Emile Tompapa, confie ce qui suit :

«  J’ai connu Monsieur Yacine Diallo entre 1939 et 1941 en compagnie de mon père dont il était un grand ami. Ils avaient tous deux la même inclination pour la musique en général et la musique classique en particulier. A partir de ma dixième année, j’ai grandi auprès de deux grands mélomanes.
Yacine était un grand violoniste, et mon père était pianiste.
La gent huppée, autrement dit l’élite de Conakry, se retrouvait les après-midi vaporeux pour écouter mon père et quelques musiciens, dont Yacine Diallo, interpréter des airs sud-américains en vogue à l’époque.
Je ne décrirai pas ici la tenue vestimentaire (trois pièces, canne, chapeau melon, bretelles, cravate, ceinture, lunettes ovales à monture argentée, chaîne accrochée à la montre à gousset, queue de pie ou redingote, etc), dont le port soigné était calqué sur les colons.
Bref, Monsieur Yacine Diallo me donnera de bon coeur des cours de solfège pour compléter les leçons de musique dispensées à la Mission Catholique que je fréquentais. C’est avec lui et sous son contrôle que je fis mes premières mains au piano, alors qu’il m’accompagnait tantôt avec son violoncelle, tantôt avec son violon ou sa flûte Boehm à la maison.
Avec mon père et d’autres musiciens, ils formaient un quatuor (flûte, piano, violon, accordéon) pour égayer les amis et parfois le Gouverneur de la Guinée Française ou le Maire de Conakry. »

Certains de ces détails semblent corroborer une apostasie de la part de Yacine.
Et une autre source, plus autorisée que Mahmoud Bah, m’a confirmé la conversion religieuse de Yacine au catholicisme.
En dernière analyse, toutefois, cet acte — murmuré plus qu’établi de manière définitive — ne diminue pas le rôle précurseur et la stature historique du premier député de la Guinée française. Il ne put être élu en 1945 qu’au deuxième collège, le premier collège était alors réservé aux Blancs. Paradoxalement, la France appliquait une politique raciste dans les colonies qui venaient de payer un lourd tribut pour sa libération des griffes d’Hitler. Et l’Afrique du Sud systématisera le système d’Apartheid en 1948.

Mort, funérailles et enterrement de Yacine Diallo

Oraison funèbre de Yacine Diallo avant son enterrement au cimetière de Camayenne, Conakry, le 27 mars 1954. Derrière et à gauche de l'orateur se tiennent <a href="https://www.webguinee.net/etat/colonial/parlement/mamba-sano/index.html">Mamba Sano</a>, <a href="https://www.campboiro.org/victimes/barry_diawadou.html">Diawadou Barry</a>, <a href="https://www.senat.fr/senateur-4eme-republique/toure_fode_mamadou0435r4.html">Fodé Mamoudou Touré</a>. Contrairement aux rumeurs, <a href="https://www.webguinee.net/">Sékou Touré</a> n'apparaît pas sur cette photo. Etait-il présent à la cérémonie ? (Source : <a href="https://www.webguinee.net/bibliotheque/droit_politique/boubacar-yacine-diallo/yacine-diallo-le-guineen/index.html">Boubacar Yacine Diallo</a>) — T.S. Bah. BlogGuinée.
Oraison funèbre de Yacine Diallo avant son enterrement au cimetière de Camayenne, Conakry, le 27 mars 1954. Derrière et à gauche de l’orateur se tiennent Mamba Sano, Diawadou Barry, Fodé Mamoudou Touré. Contrairement aux rumeurs, Sékou Touré n’apparaît pas sur cette photo. Etait-il présent à la cérémonie ? (Source : Boubacar Yacine Diallo) — T.S. Bah. BlogGuinée.

Emile Tompapa ajoute :

« Le 14 avril 1954, c’est l’effet inattendu d’une bombe qui ébranla les populations guinéennes à l’annonce de la mort subite et inexpliquée du Premier Représentant de la Guinée Française au Palais Bourbon le Député Yacine Diallo. Le Troisième Boulevard à Conakry inondé par la foule de Conakry en larmes fut aussitôt d’un accès impossible avec un service d’ordre débordé aux abords de la maison mortuaire. »

Et BYD souligne que Yacine jouissait “apparemment d’une parfaite santé’. Mais Yacine et Sékou Touré, élu à l’Assemblée territoriale en 1953, échangent des propos acerbes durant les débats de ce jour. André Lewin conclut sa narration de l’incident en ces termes :

« Dans la nuit du mardi 13 au mercredi 14 avril, à 4 heures du matin, le député de la Guinée meurt d’une foudroyante hémorragie cérébrale, en dépit des soins que lui apportent les docteurs Farah Touré (lui-même membre de l’Assemblée), Marx et Leroux. Certains en tous cas n’hésiteront pas à affirmer : “C’est Sékou qui l’a tué !” »

La rumeur persiste depuis lors. Et le livre BYD complique les choses puisqu’il identifie faussement Sékou Touré parmi les trois personnalités  sur la  photo ci-dessus. Il y prend Mamba Sano pour Sékou Touré ! Et malgré leurs divergences politiques, Fodé Mamoudou Touré participèrent aux funérailles de Yacine. Quant à la présence de Sékou Touré ce jour-là au cimetière de Camayenne, cela reste à prouver.

Je me pose quelques questions :

  1. De quelle maison mortuaire parle Emile Tompapa parle-t-il ? S’agit-il d’un édifice public de services funéraires, ou bien du domicile du défunt ?
  2. Quel itinéraire le cortège funèbre suivit-il après la levée du corps ?
  3. Se rendit-on à la mosquée pour le sermon religieux et la prière sur le corps comme l’exige le rite islamique ?
  4. Ou bien alla-t-on directement de la demeure familiale au cimetière sans satisfaire à l’obligation de la cérémonie à la mosquée ?

La scène de la photo me paraît insolite et paradoxale. Car, d’une part, on constate que le corps est enveloppé dans un linceul blanc. Mais, d’autre part, et en dérogation à la tradition islamique, une femme figure parmi les présents, à l’extrême droite. En face d’elle, un orateur faisant une oraison. Son apparence n’a rien d’un imam ou d’un karamoko, c’est-à-dire d’un musulman. En face de lui, on voit l’habit masculin et la coiffure (puuto) coutumière du Fuuta. L’habillement du maître de cérémonie ressemble davantage à celui d’un prêtre catholique. Il remplit une fonction qui aurait dû échoir à un imam, étant donné l’éducation familiale et de base de Yacine Diallo à Labé. Pourquoi ? Question anxieuse et légitime, mais sans réponse, hélas !

Il serait donc souhaitable que l’on dispose d’autres photos de la cérémonie funéraire. Elles pourraient nous indiquer par exemple si le corps de Yacine fut transporté dans une mosquée pour une prière finale. De même, elle pourrait montrer les croyants alignés derrière l’imam, identifier ce dernier, etc.
Que les personnes qui détiennent de telles photos les diffusent. Cela permettrait d’éclairer le public et les chercheurs sur les circonstances de la mort et de  l’enterrement de Yacine Diallo.

Tierno S. Bah

Yacine Diallo, revue critique d’une biographie

Boubacar Yacine Diallo
Boubacar Yacine Diallo

La biographie s’intitule Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l’Honneur. Elle parut en 1996. Et Boubacar Yacine Diallo en est l’auteur. Je propose ici une lecture critique de cet ouvrage. Et tenant compte de l’ambigüité que l’homonymie des deux Diallo pourrait créer, je réserve le nom Yacine dans cet article au défunt député. J’utilise les initiales BYD pour désigner l’auteur, qui, lui, est bien vivant. De surcroît, me référant à un passage du bouquin, je crois pouvoir souligner que leur prénom commun reflète seulement des alliances familiales. En d’autres termes, il n’existe pas de lien de parenté biologique entre les deux Yacine.

Préambule

Le style de Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l’Honneur laisse à désirer. Le contenu accumule les insuffisances, les erreurs et les méprises historiques. Pire, l’auteur commet une falsification historique grave et incompréhensible.
Dans l’ensemble, le livre est passablement rédigé, hâtivement préfacé, et mal fabriqué par l’imprimeur. On a l’impression que l’auteur, le préfacier et l’éditeur se sont donnés la main pour publier un produit semi-fini. 
La responsabilité première revient à BYD. Il tente de décrypter le passé  colonial avec les oeillères et le langage — flatteur, triomphaliste  voire chauvin — de la Guinée officielle sous Lansana Conté, qui fut un agent d’exécution des basses et sales besognes de Sékou Touré au Camp Boiro. L’exercice de BYD est proprement raté.
A commencer par le choix du titre, dont le libellé  masquer et dissimule  l’ère coloniale. Or la vie de Yacine s’écoula entièrement dans le Fuuta-Jalon et la Guinée sous domination française. Yacine fut, d’abord, un sujet “indigène” sous la Troisième République (1870-1940). Il devint, ensuite, un évolué — bénéficiaire et victime — de la politique d’assimilation de la Quatrième république (1945-1958). En parlant de Yacine le Guinéen, tout court, BYD survole et escamote l’Histoire. Enfin, peut-on parler valablement de Patrie au sujet du pays d’un Africain colonisé ? A mon avis, non. Et pour s’en convaincre, il suffit de lire les essais profonds d’Albert Memmi : Portrait du Colonisateur et Portrait du Colonisé. Car du vivant de Yacine, l’expression Mère-Patrie désignait la France. La Guinée n’était qu’une possessions territoriale, peuplée d’indigènes.

Rapport sur la situation économique du Cercle de Labé en 1937

Il eût peut-être mieux indiqué de traiter le sujet sous le titre : Yacine Diallo l’Africain, éducateur et parlementaire colonial. 
Je reviendrai plus bas sur les généralisations et inexactitudes apportées par Jean-Pierre Ndiaye, journaliste sénégalais et préfacier du livre.
Enfin, la maison d’édition L’Harmattan laissa réellement tomber BYD. Elle imprima l’ouvrage au mépris des normes esthétiques et des codes techniques de l’industrie du livre. Par exemple, la table des matières est ce qu’il y a de plus bâclé. Ainsi, au lieu d’être organisés dans une liste hiérarchisée, les titres de chapitres et de sous-chapitres s’alignent uniformément sur la marge de gauche. Résultat : on a un bloc brute, non diférencié. Cherchant à démarquer les chapitres et les sous-chapitres, l’éditeur utilise les graisses des polices de caractères de la façon suivante : les caractères gras indiquent les têtes de chapitres, ceux réguliers s’appliquent aux sous-chapitres ! C’est plutôt simpliste et rudimentaire !

Pour ma part, ayant décidé de publier une version électronique du livre sur webGuinée, j’ai en amélioré la présentation d’ensemble. La mise en page HTML/CSS est conforme aux paramètres de publication en vigueur. Enrichie d’hyperliens idoines, elle passe les tests de validation du W3C aussi bien que la critères requis par les moteurs de recherche (Google, Bing, Yahoo, etc.).

Validation par le <a href="https://validator.w3.org/">service W3C</a> du format de la page d'accueil de l'édition webGuinée du livre <a href="https://www.webguinee.net/bibliotheque/droit_politique/boubacar-yacine-diallo/yacine-diallo-le-guineen/index.html">Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l’Honneur</a>.
Validation par le service W3C du format de la page d’accueil de l’édition webGuinée du livre Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l’Honneur.

Dans la table des matières une liste non-numérotée (unordered list) indique clairement la structure du livre. Le document en devient plus lisible.
Des lacunes importantes s’ajoutent aux défauts esthétiques de la version imprimée. Il s’agit précisément de l’absence de bibliographie, d’index thématique et de glossaire. Or ces composantes ne sont pas superflues. Elles sont fonctionnelles car elles offrent au lecteur des données complémentaires. Elles le guident à travers les pages et sections d’un livre, d’une encyclopédie, etc. Enfin, elles élargissent le champ du sujet traité et relient une oeuvre à ses publications similaires.

Yacine Dialo le Guinéen. Table-des-matieres. Editions L'Harmattan
Yacine Dialo le Guinéen. Table des matieres. Editions L’Harmattan

L’ouvrage de BYD parut en 1996, c’est-à-dire quelque 500 ans après la mort de Johannes Gutenberg, l’inventeur des caractères métalliques mobiles au Moyen Age. Le génie de Gutenberg donna naissance au livre. Et il orienta pour le mieux le cours de l’Histoire, en réduisant l’ignorance et l’obscurantisme, notamment en Europe et ailleurs. Mais toujours pas en Afrique, où l’analphabétisme prédomine encore! La pratique généralisée (sociale, économique, culturelle) de l’écriture est pourtant une condition sine qua non, c’est-à-dire un préalable indispensable et nécessaire au développement.…
Depuis Gutenberg, l’imprimerie s’est propagée universellement, et elle s’est systématiquement améliorée. De nos jours, l’industrie du livre est une composante centrale de la Révolution numérique et du Village planétaire qu’est devenu la Planète. Impulsant la bibliothéconomie, elle perfectionne sans cesse les techniques de fabrication et les réseaux électroniques de distribution du livre, dont le puissant service WorldCat.
Quant au préfacier, il suggère, d’une part, que le livre de BYD constitue une référence. C’est généreux de sa part, mais un peu exagéré. Car, d’autre part, il se plaint “des insuffisances que l’on peut facilement relever dans cet ouvrage” !

Yacine DIallo le Guinéen. Table des matieres, edition webGuinee/BlogGuinée
Yacine DIallo le Guinéen. Table des matieres, edition webGuinee/BlogGuinée

Paraissant à la fin du 20è siècle, je me demande alors pourquoi la publication de la biographie de Yacine n’a pas évité les écueils sus-mentionné ? Pourquoi n’a-t-on exploité les progrès réels et abordables de l’imprimerie ?
Pour ne pas allonger ma revue critique, je me concentre dans la présente livraison sur quelques erreurs spécifiques, relevées dans l’Introduction et dans le Premier chapitre. Elles sont induites par l’insuffisance des recherches pour un ouvrage, qui, lecture faite, reste ébauché et, pour ainsi dire, prématuré.
Dans un article suivant, je me pencherai sur trois points. Le premier est pour moi une source de  frustrations indicibles, pour dire le moins. Et les deux autres soulèvent de sérieuses objections de ma part.

Préface : généralisations et inexactitudes

Maître Yacine […] habitait Paris au 106 rue Cardinet, dans le 17ème arrondissement. … Cet appartement était comparable à un véritable cénacle fréquenté par des hommes tels que Amadou Hampâté Bâ
Jean-Pierre Ndiaye

Modeste fonctionnaire boursier de l’IFAN à l’UNESCO, Amadou Hampâté Bâ se rendit en France pour la première fois à l’âge de 40 ans. C’était durant la période coloniale, certes. Et Yacine et lui se connaissaient bien. Mais je ne peux pas établir si la date de ce voyage parisien. Etait-ce avant ou après la mort de Yacine en 1954 ? Car dans une interview accordée à Jeune Afrique en 1970, Bâ ne mentionne pas le nom de Yacine. Et il ne parle pas de fréquentation du domicile du député.

Maître Yacine, issu de la lignée des familles peules de Labé parmi les plus illustres — les Peuls du Livre, les savants, les connaisseurs, par opposition aux Peuls de la Lance : les guerriers

Sous la théocratie fuutanienne le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel furent assumés par la même personne : l’Almaami de Timbo, chef d’une des provinces (diiwal, sing./diiwe, plur.) Ces dirigeants remplissaient un double rôle ; ils étaient à la fois prêtres et guerriers, ils maniaient aussi bien le verbe du sermon que le sabre du jihad. Toutefois, une spécialisation graduelle se produisit au niveau de la superstructure. Elle aboutit à la formation de deux couches : celle du Sabre et de La Lance (Ɓe Kaafa Silaame e Labbooru), détentrice du pouvoir temporel et séculaire, et celle du Livre et de L’Encrier (Ɓe Deftere e Tindoore-ndaha), le clergé et l’intelligentsia. De par son père, Tierno Bakar Tulel-Nuuma, Yacine appartenait aux Kaliduyaaɓe, lignage régnant du Diiwal de Labe. Cependant, sa famille ne faisait pas partie des héritiers du pouvoir temporel de Karamoko Alfa, le fondateur de la province. Il n’en demeure pas moins que Tierno Bakar pouvait se réclamer des deux couches, puisqu’il était à la fois noble et érudit.

J-P. Ndiaye évoque ensuite, sans plus de précision, les “rites initiatiques” fulɓe transmis à Yacine. Il range celui-ci parmi les “Grands Initiés”. Et il ajoute :

« L’on sait que la civilisation peule multiséculaire, dont la trame remonte à la nuit des temps, qui a traversé plusieurs stades (nomade, pastoral, sédentaire), a toujours conservé le sens pyramidal de l’équilibre, de la cohésion par le moyen de l’initiation la plus rigoureuse. »

Les mots ‘initiés’, ‘civilisation’, ‘pyramide’, ‘initiation’, ‘équilibre‘ évoquent un dénominateur commun, que Ndiaye ne décline pas. S’agirait-il de Loges maçonniques ?

… Thierno Bacar, de son vrai nom Alpha Boubacar, plus que comblé, décide de faire appeler ce fils bien-aimé Mamadou Yacine. Et la nouvelle, comme une traînée de poudre, fit le tour de Toulelnouma (cercle de Labé) 2 et environs.

Erratum. Yacine naquit en 1897. A cette date le Diiwal de Labé existait dans toute sa superficie, qui recouvrait cinq préfectures actuelles : Lelouma, Koubia, Mali, Gaoual, Koundara, Labé, une partie de Boké. Il s´étendait jusqu’en Guinée-Bissau et en Gambie, distançant Timbi, la deuxième province et son voisin méridional. C’est en 1898, en collusion avec le résident français à Timbo, Ernest Noirot, qu’Alfa Yaya fit détacher Labé du Fuuta-Jalon. Il cessa donc de relever de l’autorité — de plus en plus symbolique d’ailleurs — de l’Almaami. Enfin, c’est deux ans après la naissance de Yacine que les autorités coloniales créèrent les cercles de Labé, Kadé, et Boussourah. Les trois entités furent regroupées dans une même Région en 1899. La collaboration d’Alfa Yaya avec le gouverneur français dura sept ans. Elle fut rompue par son arrestation et son exil au Dahomey, de 1905 à 1910. Il crut pouvoir gouverner en tandem et manipuler les Français à son avantage. Il se rendit compte trop tard de la véracité de ce proverbe africain : “Il n’y pas de place pour deux crocodiles dans le même marigot” !

Lire les chapitres 4, 5 et 6 des Notes sur l’Organisation Politique et Administrative du Labé : Avant et Depuis l’Occupation Française, la monographie publiée par l’administrateur colonial Antoine Demougeot

[Thierno Bacar] “celui-là même que le roi Alpha Yaya Diallo mandata, avec succès, auprès de l’Almamy Samory Touré, avec comme mission d’empêcher l’entrée des troupes de ce demier dans le territoire du Fouta Djallon.”

Erratum. BYD n’indique pas la date de cette mission… Il ne pouvait pas le faire pour la simple raison qu’elle n’eut jamais lieu. Cela, pour les considérations fondamentales suivantes :

  1. Le pacte entre l’empereur Samori Touré et le Fuuta-Jalon eut lieu en 1889. Il fut signé entre les Almaami Ibrahima Sori Daara (alfaya) et Almaami Umaru (soriya). C’est durant son alternance au pouvoir que ce duo fit appel à Samori pour vaincre la rébellion Hubbu.
  2. L’autorité centrale de Timbo contrôlait — légalement, légitimement et exclusivement — la fonctions et charges relevant de la diplomatie extérieure. Même les seigneurs des grands et puissants diiwe (Labé, Timbi, Koyin) respectaient l’esprit et la lettre de ces dispositions constitutionnelles. Du reste, au plan politique, Timbo consultait et associait les chefs des neuf provinces pour les décisions et missions importantes.
  3. A partir de 1894, le premier empire de Samori —celui qui exista sur le territoire guinéen — n’existait plus. La fortune militaire du conquérant chancelait. Lui barrant l’accès au Soudan (Mali), les forces françaises le contraignirent à s’établir en Côte d’Ivoire et en Haute-Volta (Burkina Faso). En 1896 le Fuuta avait donc perdu tout contact avec ou intérêt pour Samori. Thierno Bacar Tulel-Nuuma ne fut ainsi certainement pas un émissaire diplomatique d’Alfa Yaya auprès de Samori.

Consulter (a) Ibrahima Khalil Fofana. L’Almami Samori Touré. Empereur  ; (b) Yves Person.  Samori. Une révolution dyula

Quatre dignitaires — et l' l'inteprète, Amadou Bah, debout et sans turban, à droite— du Fuuta-Jalon en mission diplomatique à Paris, en 1882. Elle était conduite par Moodi Muhammadu Sy (assis au centre), conseiller de l'Almami Ibrahima Sori Doŋol Fella (soriya). Elle incluait deux représentants des branches alfaya et soriya de Timbo, du représentant du chef Diiwal de Labe. Son hôte à Paris était Dr. Jean Bayol, le futur sous-lieutenant de la Guinée française, et par Ernest Noirot, le Résident à Timbo après la bataille de Poredaka (1896). Lire A travers le Fouta-Diallon et le Bambouc. Lire <a href="https://www.webfuuta.net/bibliotheque/noirot/atfdb/tdm.html">A travers le Fouta-Diallon et le Bambouc</a>
Quatre dignitaires — et l’ l’inteprète, Amadou Bah, debout et sans turban, à droite— du Fuuta-Jalon en mission diplomatique à Paris, en 1882. Elle était conduite par Moodi Muhammadu Sy (assis au centre), conseiller de l’Almami Ibrahima Sori Doŋol Fella (soriya). Elle incluait deux représentants des branches alfaya et soriya de Timbo, du représentant du chef Diiwal de Labe. Son hôte à Paris était Dr. Jean Bayol, le futur sous-lieutenant de la Guinée française, et par Ernest Noirot, le Résident à Timbo après la bataille de Poredaka (1896). Lire A travers le Fouta-Diallon et le Bambouc. Lire A travers le Fouta-Diallon et le Bambouc

Les sources orales soutiennent que Thierno Bacar résida à Labé, avant d’aller fonder le village de Toulelnouma, après sa désignation comme Chef du canton de Koura-Mangui.

Il aurait fallu indiquer où et qui sont les “sources orales”. BYD n’a apparemment pas visité la région de naissance de Yacine. Raison pour laquelle il est vague. Labé était, une fois de plus, vaste. Il aurait dû préciser le(s) lieu(x) de résidence de Thierno Bacar dans le Grand Diiwal, pour reprendre la métaphore de Jacques Richard-Molard. La localité de Tulel-Nuuma était une dépendance de la misiide de Popodara, située sur la route de Koundara, à 18 km à l’ouest de la ville. Avant la colonisation elle dépendait directement du seigneur (lanɗo) du Diiwal de Labé. Les Français l’érigèrent en canton vers 1903. Popodara coiffait Tulel-Nuuma. Et même si Thierno Bacar fut chef du village Kouramangii, au nord de Popodara, il releva toujours de ce canton. Mais lui-même, il ne commanda pas de canton.
Soulignons que Kuramangii est le foyer originel des Ngeriyaaɓe — un des quatres lignages cadets des Kaliduyaaɓe. Alfa Bakar Lariya, père de Saifoulaye Diallo fut un Ngeriyaajo prééminent. Il dirigea le canton de Diari, au nord-ouest de Popodara pendant des décennies. Après Diari, la route conduit à Lelouma, fief des Seeleyaaɓe, le lignage de Tierno Saadu Dalen et Tierno Muhammadu Samba Mombeya.…

Mais cela ne l’empêchera pas d’aller aux champs, comme ses petits camarades du village.

Aujourd’hui l’environnement du Fuuta se dégrade, et le massif montagneux risque de se sahéliser. Mais il en était tout à fait autrement du temps de l’enfance de Yacine, et même de la mienne. La contrée natale du député regorgeait d’eau, notamment durant la saison de pluies..… Non loin de Tulel-Nuuma — à vol d’oiseau — la rivière Saala prend sa source près de Kompanya, mon village ancestral. Le cours d’eau naissant a donné à l’agglomération le surnom de Kompa-Gaɗa-Saala (Kompa-au-delà-de-Saala). La Saala marque la “frontière” naturelle entre Labé-centre et Popodara, d’une part, et entre Popodara et Diari, d’autre part.

Labé, 1954. Collectif des Chefs de canton du cercle administratif. De gauche à droite, Alfa Mamadou Daa'i Diallo (frère aîné de Saifoulaye Diallo, Diari), Tierno Saidou Kompanya (mon père, Koubia), Alfa Mamadou Oury Sow Tountouroun (Sannoun), Alfa Mamadou Yaya Diallo (Popodara), Alfa Mamadou Diallo (Lelouma), Alfa Yaya IV (Canton central). Ces personnalités, ainsi que leurs pairs des autres cercles (aujourd'hui préfectures) du Fuuta-Jalon, apportèrent leur soutien solide à Yacine Diallo
Labé, 1954. Collectif des Chefs de canton du cercle administratif. De gauche à droite, Alfa Mamadou Daa’i Diallo (frère aîné de Saifoulaye Diallo, Diari), Tierno Saidou Kompanya (mon père, Koubia), Alfa Mamadou Oury Sow Tountouroun (Sannoun), Alfa Mamadou Yaya Diallo (Popodara), Alfa Mamadou Diallo (Lelouma), Alfa Yaya IV (Canton central). Ces personnalités, ainsi que leurs pairs des autres cercles (aujourd’hui préfectures) du Fuuta-Jalon,  apportèrent leur soutien solide à Yacine Diallo

Cette partie occidentale de Labé abrite un réseau dense de vieilles agglomérations et de paroisses (misiddaji) célèbres : Labiko, Naɗel, Saatina — qui fut la résidence d’Elhadj Umar Taal — Gaɗa-Kanka, Kula-Mawnde, Kula-Tokosere, Zaawiya, Sagale, Tiangel-Boori, Manda-Fulɓe, Manda-Sarankulle, etc., etc. La rivière s’écoule et méandre dans la région. Tributaire de petits et moyens affluents, elle dégringole de cascades en chutes avant de se jeter dans le Konkouré, le plus grand des fleuves côtiers, et qui part de Mamou. Son embouchure sur l’Océan Atlantique crée la vaste baie de Sangaréa, au nord-est de Conakry et au sud de Dubréka. Le Konkouré alimente, depuis bientôt 60 ans, les projets, spéculations, discours et promesses hydroélectriques des régimes successifs de la Guinée “indépendante”.

Le village de Lellaa se trouve à une ou deux heures de marche de Tulel-Nuuma. J’y passai plusieurs vacances scolaires, entouré d’êtres chers et aujourd’hui disparus : ma grand-mère maternelle, Neene Lellaa, sa soeur cadette, Neenan Halimatou Tandeta, son fils unique, mon oncle, feu Elhadj Abdourahimi Lellaa Diallo. Celui-ci passa son enfance à Kompanya, chez Neenan Kadidiatou Manda, sa soeur aînée et ma mère. Il y étudia auprès de l’érudit Tierno Dardaye. Doué et appliqué, il était l’élève préféré du maître. Fin calligraphe, Kaawu Abdurahiimi excellait dans les genres oraux islamiques : noddinaadu, jaaroore, beyol. Des années plus tard chez lui, à Lellaa, durant les vacances scolaires je retrouvais  mes camarades de jeunesse (Mamadou Kowlii Njano, Mamadou Kowlii Tokooso, Mamadou Garanke, Soulaymana, Arrahiimi, Doura Meekoore, Ibrahima Hoggo-Dow, Ibrahima, etc, tous issus de la lignée des Diallo Kaliboori). La fréquentation et la grande camaraderie de ces gosses (ruraux, non-scolarisés) enrichit mon expérience du Fuuta et approfondit mon intimité culturelle et linguistique du terroir. Tout comme Yacine et ses promotionnaires, mes copains et moi faisions des randonnées quotidiennes dans la brousse environnante, en quête de fruits sauvages (poore koodudu, poore lamma, poore bete, meeko, nete, kura, ndologa, jaɓɓe, etc.), d’oiseaux à tirer avec les lance-pierres, de petit gibier, de baignades dans les mares. Sans oublier l’exécution de menues tâches et la participation aux travaux champêtres (kilee, collecte fleurs de jasmin à la Compagnie africaine des plantes à parfum (CAPP, par la suite SIPAR) toute proche. Il fallait cueillir les fleurs tôt avant que la rosée matinale ne sèche. La pesée avait ensuite lieu et les agents veillaient à ce que les fleurs ne soient pas aspergées d’eau pour les alourdir et ainsi augmenter la paie au cueilleur. Les modestes sommes perçues durant la courte saison complémentaient un revenu rural généralement faible. Une autre activité consistait dans l’extraction manuelle d’essence d’orange. Les fruits succulents étaient pelés avec une vieille cuillère limée. Recueilli dans des bouteilles, le liquide était exporté au Sénégal.…

Dans les années 1950 Popodara abrita un cours normal pour la formation d’instituteurs adjoints. Les étudiants des quatre régions de Guinée le fréquentèrent. Laye Camara relate brièvement dans Dramouss les souvenirs d’un de ses amis de Kouroussa qui étudiait à Popodara. Le député Yacine fut-il à l’origine de la création de cet établissement ?
Par ailleurs, accompagné de mon défunt ami, Mamadou Bailo (‘Ingénieur’), le sociologue américain William Derman fit des recherches de terrain à Popodara-centre et dans son ancien runde. Il a publié ses travaux dans Serfs, Peasants, and Socialists: A former Serf Village in the Republic of Guinea.
Ce sont les locaux de l’ex-cours normal de Popodara qu’Emile Cissé récupéra et transforma en Collège d’enseignement révolutionnaire (CER) en 1970. Il l’appela Kaledu, du nom de sa femme Kaliduyaaɓe, qui, à son tour, fut baptisée ainsi à sa naissance en hommage à Maama Kaali, l’ancêtre de la tribu dominante des Diallo du Labé…

A suivre.

Tierno S. Bah 

Yacine Diallo, un connu méconnu

Réception en l'honneur du député de la Guinée française, Yacine Diallo, au Fuuta-Jalon, vers 1948. (Source : Boubacar Yacine Diallo. Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l'Honneur. L'Harmattan. 1996) webGuinée/BlogGuinée
Retour du fils prodige : accueil de Yacine Diallo — premier député de la Guinée française — au Fuuta-Jalon au début des années 1950. (Source : Boubacar Yacine Diallo. Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l’Honneur. L’Harmattan. 1996) La photo originale n’indique ni le lieu, ni la date. Cependant, l’uniforme du soldat au premier plan suggère que la cérémonie se déroula à Dalaba, siège du camp des parachutistes de Guinée. Les exercices en sauts aériens de cette unité avaient lieu à l’aéroport de Labé, distant de 90 km au nord. Après le référendum du 28 septembre, la France rapatria ses soldats. Et le camp des paras de Dalaba fut transformé en lycée pendant deux ans.
En 1961, l’Egypte forma le premier contingent de paras-commandos guinéens. Commandé par le lieutenant Aly Coumbassa, il était basé conjointement à la petite garnison près de l’aéroport et au Camp Markala — rebaptisé Camp Elhadj Umar Taal — de Labé. En 1968, le faux Complot Kaman-Fodéba entraîna le démantèlement du commandement de la région militaire de Labé. Commandant Mohamed Cheick Keita, lieutenant Coumbassa, sous-lieutenants et adjudants (Namory Keita, Mamadou Mouctar Diallo, Boubacar MBengue Camara, etc.) furent fusillés. La companie des paras fut ramenée à Conakry.…

Yacine Diallo fut la figure politique la plus prééminente en Guinée dans l’après-guerre 1939-45. Il mourut le 26 mars 1954. Subitement, prématurément et, murmura-t-on, de façon suspecte.

Une vive rivalité s’engagea entre, notamment, les candidats Diawadou Barry et Sékou Touré pour remplacer le défunt. Diawadou l’emporta. Il devint ainsi — après Yacine et Mamba Sano — le 3è Guinéen à siéger à l’Assemblée nationale francaise.

Malheureusement, après sa mort, le nom de Yacine tomba graduellement dans l’oubli. De fait, il disparut complètement du discours public sous la dictature de Sékou Touré. Et pour aggraver les choses, le régime du PDG plongea le réseau et les services de bibliothèque, d’archives et de musée  inexorablement dans la désuétude. Parallèlement, le système d’éducation sombrait dans l’improvisation, le désordre et le culte de la personnalité. Dans un contexte aussi obscur, un silence tombal enveloppa le sort posthume de Yacine.

En Guinée, les dirigeants ont volontairement tu jusqu’à son nom Aucune rue, aucune place publique, aucune stèle, ni aucune promotion de l’Université Guinéenne ne porte ce nom pourtant illustre. Et Dieu seul sait qu’on est plutôt allé chercher des noms célèbres très loin de la patrie pour laquelle Yacine Diallo s’est battu sa vie durant.
Aujourd’hui, une seule école primaire privée porte son nom en souvenir de son oeuvre impérissable. (Yacine Diallo le Guinéen. Pour la patrie et dans l’honneur)

Dans l’ensemble, pour renforcer sa suprématie, le PDG chercha à faire table rase du passé. Il s’employa — et généralement réussit — à effacer l’oeuvre et le bilan des pionniers de l’émancipation et de l’auto-détermination : Yacine Diallo, Mamba Sano, Framoi Bérété, Saliou Popodara Diallo, Nabi Youla Fodé Mamoudou Touré, Diawadou Barry, etc.

Depuis 1984, les régimes successifs n’ont guère amélioré la situation. De sorte qu’une amnésie — sélective et collective — persiste. Elle est, tout à la fois, la cause et la conséquence du retard croissant du pays dans tous les domaines : économie, éducation, culture, infrastructures, depuis soixante ans.

Yacine : une personnalité connue

Cependant, malgré l’obscurantisme toujours dominant, le nom de Yacine Diallo reste gravé dans les annales du combat anti-colonial. Consignée et conservée dans la mémoire d’institutions telles que l’Assemblée nationale française, son activité parlementaire appartient au legs des parlementaires africains du 20ème siècle.
A l’appui de cette reconnaissance, les nombreux ouvrages sur la décolonisation soulignent sa conbribution historique. Il en est ainsi des auteurs suivants :

Tout ce qui précède est louable et significatif. Ces collections documentaires — dossiers, rapports, discours, lois — contrebalancent et atténuent  l’indifférence et le laisser-aller guinéens. Mais cela ne suffit pas  pour dissiper l’ignorance, la confusion et la superficialité, qui, dans l’ensemble, masquent l’identité et la personnalité de Yacine.  Il faudrait travailler à un projet visant à séparer la personnalité historique de Yacine de sa figure mythique ou mystifiante. Il faut oeuvrer à dépasser les clichés et les lieux communs, les platitudes et les rumeurs afin de s’engager dans l’étude et la découverte de la vie et de l’oeuvre de ce précurseur de la politique partisane en Guinée Française et en Afrique Occidentale Française.

Quelques initiatives ont été prises dans ce sens. Hélas, elles se révèlent insuffisantes, superficielles, inadéquates ou maladroites. De sorte que nous nous trouvons toujours à la case de départ pour la quête du vrai Yacine.

Yacine : un homme méconnu

Un livre et une interview vidéo matérialisent le casse-tête et la perplexité que Yacine Diallo pose à la postérité. Il s’agit de :

Je me propose, dans deux articles séparés, de passer en revue les documents ci-dessus. Et dans un dernier et quatrième article, je proposerai une synthèse — forcéement provisoire — biographique, historique, critique et analytique, de Yacine Diallo : un connu mal connu, largement méconnu.

A suivre.

Tierno S. Bah

Pas de Réconciliation sans Justice 2017 !

De gauche à droite, Moussa Dadis Camara, Papa Koly Kourouma à Ouagadougou, octobre 2017.
De gauche à droite, Moussa Dadis Camara, Papa Koly Kourouma à Ouagadougou, octobre 2017.

L’auteur de l’article « Ouagadougou : Papa Koly Kourouma chez Dadis Camara » affirme que “que les deux hommes étaient très proches”. Malheureusement il ne fournit aucune explication ou donnée à l’appui de ce “rappel”.
Cet entrefilet est typique du site Africaguinée, et de la presse électronique guinéenne, en général. On se contente de présenter le fait quotidien brut, détaché de ses antécédents chronologiques, historiques et/ou logiques.

Amnésie sélective, déni de justice et impunité

Au plan de la déontologie journalistique, il est à la fois condamnable et impardonnable de parler de Moussa Dadis Camara et d’omettre toute mention du massacre du 28 septembre 2009 au stade sportif de Conakry. C’est une manière de banaliser l’assassinat politique endémique en Guinée de 1954 (mort subite et suspecte de Yacine Diallo, premier député de la Guinée française) à nos jours (morts de manifestant civils sous les balles de policiers à Boké et à Conakry le mois dernier). C’est également une démonstration d’amnésie sélective, un déni de justice et la  perpétuation de l’impunité pour les crimes des officiels et agents de l’Etat guinéen, perpétrés sans relâche depuis 1958.

Si Ahmed Tounkara s’était donné la peine de fouiller il aurait enrichi son billet par des détails sur la gouvernance de Moussa Dadis Camara et de son Conseil national pour la démocratie et le développement (Cndd).
Il aurait aussi relevé la composition du gouvernement de Dadis au sein duquel les postes stratégiques revenaient en priorité aux fonctionnaires de l’ethnie guerzé (Kpèllè). A l’exception du ministère des Mines et de la Géologie, où Mahmoud Thiam trôna en corrupteur corrompu, et qui purge depuis août dernier une peine de 7 ans dans une prison fédérale américaine pour corruption et blanchiment d’argent.

Je me souviens d’un incident public entre janvier et février 2009 entre Dadis et Papa Koly Kourouma, qui sont liés par une parenté avunculaire, c’est-à-dire de neveu à oncle.
De retour d’une mission à Nzérékoré, Papa Koly voulut résumer sa mission en langue nationale kpèlèwö. Dadis le rabroua net et lui ordonna de s’exprimer en français. C’était un réflexe démagogique et un patriotisme de façade. Car son régime prit graduellement une complexion ethnocentrique. Et il finit par sombrer dans le crime de sang, de guerre, et contre l’humanité avec le massacre de centaines de manifestants pacifiques et le viol de dizaines de femmes et de jeunes filles, commis par la soldatesque menée par lieutenant Toumba Diakité et par des hordes de miliciens forestiers drogués.

Réconciliation avant la justice : la charrue devant les boeufs

Quant à Papa Koly Kourouma, il a récemment exprimé son regret d’avoir appuyé la candidature d’Alpha Condé en 2010 et en 2015. Trop tard ! « La mort et le remords se taillent le chemin à reculons. » (Nimse e mayde ko ɓaawo waɗirta ɗatal) enseigne Tierno Muhammadu Samba Mombeya dans son Filon du Bonheur Eternel (Oogirde Malal, composé vers 1830). Le manque de clairvoyance et la pauvreté de jugement nullifient le “repentir” tardif de M. Kourouma. Pire, ses déclarations politiciennes ne ressusciteront pas les quelques 90 personnes tuées sous la présidence d’Alpha Condé, son ex-allié politique.

Pour s’excuser réellement et faire honnête amende honorable, cependant, il devrait rebaptiser son parti. Au lieu de Générations pour la RÉCONCILIATION, l’Union et la Prospérité, il devrait l’appeler Générations pour la JUSTICE, l’Union et la Prospérité !
Ce serait un bon début sur la route de la sincérité et de la solidarité !

PAS de Réconciliation, d’Union et de Prospérité SANS JUSTICE !

Tierno S. Bah

Le “vide guinéen” selon Houphouët-Boigny

Félix Houphouët-Boigny, descendant de chefs animistes Akouè par sa mère, Kimou N’Dri, en costume traditionnel. Selon IvoireInfos N’Doli Houphouët, le père de Félix, était “officiellement originaire de la tribu N’Zipri de Didiévi”. Il mourut peu de temps après la naissance d'Augustin, le frère benjamin de Félix. Repoussant la question de ses racines paternelles, Félix Houphouët-Boigny aurait interrogé : “Que voulez-vous donc savoir de l’étranger ?”, en allusion à la rumeur selon laquelle le père d'Houphouët était un certain Cissé, musulman soudanais. Il faut compléter la classification tribale fournie par IvoireInfos en précisant qu'en tant que Baoulé, Houphouët-Boigny appartenait à l'aire culturelle Twi et à la grappe ethnique Akan. A ce titre, il était apparenté à Kwame Nkrumah, également Akan, mais de l'ethnie Fanti. Les Akan incluent, entre autres, les Anyi, les Ashanti, les Guang, etc.
Félix Houphouët-Boigny (1905-1993), descendant de chefs animistes Akouè par sa mère, Kimou N’Dri, en costume traditionnel. Selon IvoireInfos N’Doli Houphouët, le père de Félix, était “officiellement originaire de la tribu N’Zipri de Didiévi”. Il mourut peu de temps après la naissance d’Augustin, le frère benjamin de Félix. Repoussant la question de ses racines paternelles, Félix Houphouët-Boigny aurait interrogé : “Que voulez-vous donc savoir de l’étranger ?”, en allusion à la rumeur selon laquelle le père d’Houphouët était un certain Cissé, musulman soudanais. Il faut compléter la classification tribale fournie par IvoireInfos en précisant qu’en tant que Baoulé, Houphouët-Boigny appartenait à l’aire culturelle Twi, à la grappe ethnique Akan et à la sous-famille linguistique Kwa. A ce titre, il était apparenté à Kwame Nkrumah, également Akan, mais de l’ethnie Fanti. Les Akan incluent, entre autres, les Anyi, les Ashanti, les Guang, etc. — T.S. Bah

Je continue ici mon analyse du livret Contribution du Président Houphouët-Boigny à la vérité historique sur le RDA. A la page 80 l’auteur insiste sur ce qu’il appelle “le vide guinéen”.
Ainsi dans trois paragraphes consécutifs on lit :

 « Et il y eut un vide qu’heureusement ont ensuite comblé deux braves parmi les plus braves militants du RDA : Madeira Kéita au Mali, et Ray Autra en Guinée. »
« Comment combler le vide guinéen ? »
« Mais ce grand pays restait vide. »

Il s’agit là d’une exaggération et d’une contre-vérités Ce néant n’existe que dans l’imagination de Félix Houphouët-Boigny. Il traduit aussi le paternalisme, le narcissisme et la mégalomanie du premier président ivoirien. Au lieu de contribuer à la vérité historique, Houphouët-Boigny la déforme. Au lieu de peindre le passé, il cherche à l’effacee. La notion d’un “vide guinéen” est absurde. Je me situe aux antipodes de ces propos politiciens et je tente de les réfuter en quatre points :

  1. Guinée : vivier politique et ruche parlementaire
  2. Le duo parrain de Sékou Touré : Cornut-Gentille et Houphouët-Boigny
  3. Le leadership d’Houphouët-Boigny
  4. Le legs d’Houphouët-Boigny

Les sources écrites contradictoires de l’allégation de Houphouët-Boigny sont nombreuses. Elles démentissent sa tentative de réécriture de l’Histoire. Pour éviter la dispersion, je m’appuie (a) sur le chapitre “Trade Unionists and Chiefs in Guinea” du livre Political parties in French-speaking West Africa publié en 1964 par Ruth Satcher Morgenthau, (b) la biographie de Sékou Touré par André Lewin. Paru dans la cinquième année  de l’“indépendance”, l’ouvrage de Morgenthau fournit des détails précieux sur l’environnement politique de la Guinée coloniale. Le livre accuse toutefois des lacunes concernant rôle du personnel colonial métropolitain en Guinée française: gouverneur, commandants de cercle, fonctionnaires territoriaux, secteur privé, etc. Les volumes d’André Lewin permettent de corriger les omission de Morgenthau.

Félix Houphouët-Boigny, ministre de la brève IVè République française (1946-1948), avec chapeau haut-de-forme et redingote queue-de-pie. Paris, 1956. L'image typique de l'Africain assimilé, ou Peau noire, masque blanc, selon le diagnostic de Dr. <a href="http://webafriqa.net/library/fanon/index.html">Frantz Fanon</a>, psychiatre.
Félix Houphouët-Boigny, ministre de la brève IVè République française (1946-1948), avec chapeau haut-de-forme et redingote queue-de-pie. Paris, 1956. L’image typique de l’Africain assimilé, ou “Peau noire, masque blanc”, selon le diagnostic de Dr. Frantz Fanon, psychiatre, également l’auteur des “Damnés de la terre”. — T.S. Bah

La constante  de la paire Houphouët-Boigny/Sékou Touré est celle du maître et de l’apprenti. Cela explique la “faiblesse” d’Houphouët-Boigny envers Sékou Touré. L’Ivoirien regardait le Guinéen à travers le prisme du protecteur et du protégé.

N’en déplaise toutefois à Houphouët-Boigny, la Guinée ne fut jamais un vide. Au contraire,  au début de la politique partisane, la petite élite francophone et les autorités coloniales en firent un vivier politique et une ruche parlementaire. A Conakry et à l’intérieur, on s’adaptait rapidement au climat créé par la Constitution de 1946 autorisant les “indigènes” à créér des formations politiques plus ou moins indépendantes de celles de la Métropole.

Paris 1957. De gauche à droite, les ministres Félix Houphouët-Boigny et Gaston Deferre. Le second rédigea le projet de la Loi-cadre de 1956. Après sa promulguation elle fut aussi appelée Loi Deferre. La législationi accorda l'autonomie aux territoires d'Afrique Occidentale Française (AOF) et d'Afrique Equatoriale Française (AEF). Son application en 1957 se traduisit par la montée du Rassemblement démocratique africain (RDA) au pouvoir en Côte d'Ivoire (Houphouët), en Guinée (Sékou Touré), au Soudan, actuel Mali (Modibo Keita), etc.
Paris 1957. De gauche à droite, les ministres Félix Houphouët-Boigny et Gaston Deferre. Le second rédigea le projet de la Loi-cadre de 1956, alias Loi Deferre. La législationi accorda l’autonomie aux territoires d’Afrique Occidentale Française (AOF) et d’Afrique Equatoriale Française (AEF). Son application en 1957 se traduisit par la montée du Rassemblement démocratique africain (RDA) au pouvoir en Côte d’Ivoire (Houphouët), en Guinée (Sékou Touré), au Soudan, actuel Mali (Modibo Keita), etc. — T.S. Bah

Un vivier politique et une ruche parlementaire

Vivier politique (1946-1953)

Au lendemain de la Deuxième guerre mondiale (1939-1945) l’activité “parlementaire” en Afrique française s’opérait à travers le double collège. Le premier Collège concernait les citoyens:  Français et Noirs assimilés. Le deuxième Collège représentait les non-citoyens: les Africains. En 1945 en Guinée le premier Collège comptait 1.944 inscrits, tandis que le deuxième collège regroupait 16.233 votants. De la sorte,   la France accordait la citoyenneté aux étrangers venus de l’Hexagone. Mais elle niait ce  droit aux Africains dans la terre de leurs ancêtres !
Le double Collège dura de 1945 à 1946. Maurice Chevance et Jean-Baptiste Ferracci y siégèrent successivement. Yacine Diallo occupa le deuxième collègue. Le Collège unique remplaça le double collège en 1946. A partir de cette date, les députés de la Guinée à l’Assemblée nationale française furent, successivement et dans l’ordre suivant, Yacine Diallo, Mamba Sano, Albert Liurette, Diawadou Barry, Sékou Touré et Saifoulaye Diallo.

Sidiki Kobélé Keita fournit les listes des candidatures pour le Collège unique à l’élection législative du 10 Novembre 1946.

  • Union Socialiste et Progressiste de Guinée
    • Yacine Diallo
    • Fodé Mamoudou Touré
  • Parti Socialiste de Guinée
  • Union Démocratique Africaine
    • Lamine Kaba
    • Amara Sissoko
  • Rassemblement de Gauche Guinéen
    • Fara Millimono
    • Ousmane Bakèlè Sankhon

L’amnésie collective guinéenne consiste, entre autres, dans le fait que la plupart des pionniers sus-nommés sont tombés dans l’oubli.
On note par ailleurs que le nom de Sékou Touré ne figure sur la liste d’aucun des partis en lice ci-dessus. Il est vrai qu’André Lewin dit vaguement que “les amis de Sékou songent même à le présenter, pour le deuxième collège” en 1945. Si cela était vrai, on se demande alors pourquoi M. Sékou Touré ne fut pas candidat en 1946. En l’occurrence les données reprises par Kobélé prévalent sur les spécculations de Lewin. Et somme, pour l’ambitieux et impatient Sékou Touré, il fallut attendre 1953 — soit 7 ans — pour sa première victoire comme conseiller de Beyla, et 1956 — soit dix ans — pour son premier mandat de député pour le Palais Bourbon à Paris.

Houphouët-Boigny affirme:

Au départ, un de mes anciens collègues de promotion à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Gorée, Mamba Sano, nous avait représentés…

Précision :  fils de Kissidougou, instituteur du cadre commun supérieur de l’AOF, directeur d’école — comme son collègue Yacine Diallo — dès 1931, orateur hors-pair, Mamba Sano fut un membre-pionnier du Parti Progressiste Africain de Guinée. Il fut également membre de l’Union Forestière, conseiller général de Beyla, et député socialiste français de 1946 à 1952.
De juillet 1947 à novembre 1948, Mamba Sano fit partie de la direction du PDG, la section naissante du RDA en Guinée. En sa qualité de directeur politique, il supervisa la parution du premier numéro de Phare de Guinée, le bi-hebdomadaire du nouveau parti.
En 1951, Mamba Sano battit Sékou Touré à plate-couture à Beyla. Et le jeune Sékou fut mal avisé d’y défier son aîné. Il prit sa revanche en août 1953, en l’emportant face à trois adversaires, dont Mamba Sano. Bernard Cornut-Gentaille, gouverneur-général de l’Afrique Occidentale Française et Félix Houphouët-Boigny, président du PDCI-RDA, battirent campagne à Beyla pour Sékou Touré.

La chapitre 6 du livre de Morgenthau sur la Guinée comporte 35 sous-chapitres. Le nom de Sékou Touré n’y apparait qu’au 6è sous-chapitre. Les précédents sous-chapitres traitent seulement des  devanciers du futur dictateur guinéen.
Par malheur, devenu président de la république à partir de 1958, Sékou Touré décida de “se venger.” Il accorda la vie sauve à certains de ses anciens adversaires. Mais ce fut au prix de leur effacement absolu de la vie publique. Ils devinrent ainsi jusqu’à leur mort des fantômes de leur vibrant passé actif. Il s’agit notamment de Mamba Sano et de Framoi Bérété. Quant aux autres —et c’est la majorité — ils furent moins chanceux. Inventant des complots cycliques Sekou Touré condamna certains à de lourdes peines de prison (Koumandian Keita). Poussant la cruauté au plus bas, il fit fusiller ou pendre — summum d’ignominie — les autres. La liste est longue. Mais, aveuglé par la haine, le tyran mit dans le même sac ses compagnons et protecteurs d’hier, d’une part, et ses opposants et rivaux de jadis. On y retrouve Yacine Diallo (empoisonné par Sékou Touré et Mme. Mafory Bangoura en 1954, selon la rumeur), Bangaly Camara, Diawadou Barry, Ibrahima Barry III, Alpha Amadou Diallo, Karim Bangoura, Moriba Magassouba, Tibou Tounkara, Moricandian Savané, Mamadi Sagno, Kassory Bangoura, Fodéba Keita, Jean-Paul Alata, etc., etc. Visiter le Memorial du Camp Boiro !

Malgré cette évolution tragique, on comprend que l’activité politique et le militantisme n’attendirent pas la montée du PDG-RDA et de Sékou Touré pour prendre de l’essor en Guinée française. Il n’y eut donc pas de “vide guinéen” durant la période 1946-1953 évoquée par Houphouët-Boigny. C’est la décapitation de l’élite —suivie par le dépeuplement consécutif à l’émigration massive vers les pays voisins — qui vidèrent le pays.

Ruche parlementaire (1953-1958)

La Guinée connut douze ans de pluralisme politique, de 1946 à 1958. A partir de 1958 elle tomba sous la coupe totale du PDG et devint victime de l’intolérance criminelle de Sékou Touré. Il fallut attendre 1991 pour que le pays renoue avec le multipartisme. Cela, en dépit de l’opposition du Général Lansana Conté, le soldat et successeur de Sékou Touré, et tombeur du PDG.
La Guinée française fut une ruche parlementaire bourdonnante, où politiciens Blancs et Noirs collaboraient et se confrontaient selon les intérêts et les idéologies. Ils élaboraient, soumettaient, débattaient et votaient le budget et les projets de lois. Comme tout autre pays démocratique.
Le Conseil consultatif (1946-1956) ouvrit la marche. L’Assemblée territoriale (1956-1958) lui succéda.
Selon Lewin, Colonel Eric Allégret fut le premier président du Conseil consultatif, à partir de 1947. C’était un colonel de la Résistance, un officier des Forces Françaises Libres qui combattirent l’occupation nazie. Par dessus tout, il figurait, note André Lewin, comme un “important planteur de bananes.” Il dirigeait parallèlement “la Coopérative bananière de Guinée (COBAG) et la Fédération bananière et fruitière de la Guinée Française.

Eric était un frère des célèbres cinéastes Marc Allégret et  Yves Allegret.  Le second épousa la grande Simone Signoret. Le premier vécut et travailla avec André Gide, l’auteur de Voyage au Congo. Wikipedia souligne qu’il “découvrit” ou lança de nombreuses vedettes : Fernandel, Raimu, Jean-Louis Barrault, Joséphine Baker, Michèle Morgan, Louis Jourdan, Danièle Delorme, Gérard Philipe, Daniel Gélin, Brigitte Bardot, Jean-Paul Belmondo, Alain Delon, Johnny Hallyday. Et Lewin note qu’Eric connaissait bien le général de Gaulle, car il possédait une propriété nommee La Sapinière, proche de La Boisserie à Colombey-les-Deux-Églises.”Eric créa à Conakry une association pour le soutien de l’action du général de Gaulle

A partir de 1950, Jacques Foccart fit trois déplacements en Guinée. Son contact avec Sékou Touré remonte à cette période. Il prépara ainsi  la première visite du Général de Gaulle à  Conakry, le 9 mars 1953.

Framoi Bérété remplaça Allégret au perchoir en 1954. Le Conseil consultatif s’était érigé en Assemblée Territoriale.

Et à partir de 1956, Saifoulaye Diallo prit les rênes du parlement. L’Assemblée territoriale se mua en Assemblée nationale après la proclamation de la république en 1958. Saifoulaye cumula sa fonction législative avec celle de secrétaire politique du PDG jusqu’en 1963.

Partisan du principe stalinien du “centralisme démocratique” et de la suprématie du parti sur l’état — et de plein accord avec Sékou Touré — Saifoulaye transforma l’Assemblée nationale en une chambre à écho des décisions du Bureau politique national du PDG. En conséquence, les débats animés et contradictoires des premiers députés dans l’hémicycle stoppèrent. L’uniformité idéologique et l’unanimité —forcée— de pensée s’enracinèrent. Au nom de la “pseudo-révolution” du Parti-état nivelleur par le bas.

Depuis son arrivée controversée au pouvoir, Alpha Condé imite cette caporalisation anti-démocratique du parlement. En collusion avec le président du Législatif, M. Kory Kondiano, qui fut mon collègue à l’Institut Polytechnique G.A. Nasser dans les années 1980.

Amadou Hampaté-Bâ (2e à gauche), Elhadj Seydou Nourou Tall, khalife tijaniyya, Félix Houphouet-Boigny et d'autres dignitaires sénégalais. Dakar, circa 1954. On remarque les médailles décorant l'apparat de quelques uns. Toujours à l'honneur aujourd'hui, ces insignes de la Métropole coloniale furent royalement rejettés par Cheikh Hamallah durant son fameux bras de fer avec Pierre Boisson, représentant du régime fantoche de Vichy durant la Deuxième guerre mondiale (1939-1945).
Amadou Hampaté-Bâ (2e à gauche), Elhadj Seydou Nourou Tall, khalife tijaniyya, Félix Houphouet-Boigny et d’autres dignitaires sénégalais. Dakar, circa 1954. On remarque les médailles décorant l’apparat de quelques uns. Toujours à l’honneur aujourd’hui, ces insignes de la Métropole coloniale furent royalement rejettés par Cheikh Hamallah durant son fameux échange avec Pierre Boisson, représentant du régime fantoche de Vichy durant la Deuxième guerre mondiale (1939-1945). — T.S. Bah

Le duo parrain de Sékou Touré : Cornut-Gentille et Houphouët-Boigny

Paraphrasant et inversant le dicton selon lequel l’Egype est un don du Nil, on peut dire que Sékou Touré est un cadeau empoisonné  de Bernard Cornut-Gentille et Félix Houphouët-Boigny à la Guinée. Ici  Houphouët-Boigny voudrait maquiller et cacher cet acte. Mais il s’y prend mal. De surcroît, il est mal servi par l’éditeur du discours présidentiel avec la confusion ridicule au sujet de la rue Oudinot. Houphouët déclare faussement :

« Lorsque, à la suite d’une vacance dans la région de Beyla, nous avons décidé d’y présenter Sékou Touré, je m’y suis rendu en compagnie du Gouverneur-Général Cornut-Gentille.
Je ne demandais pas l’appui du gouvernement, des pouvoirs locaux, mais simplement la neutralité. Elle m’avait été promise; je me suis rendu dans la nuit, avec le Gouvemeur-Général, dans les campements administratifs du Mont Nimba. Mais nous n’avons pas été logés sous le même toit. Tout semblait arrangé. Comut-Gentille avait convoqué les administrateurs et donné des instructions pour que la neutralité soit absolument respetée. Le lendemain, à Man, j’apprenais le contraire, Je suis retoumé pour lui demander ce qui s’était passé dans la nuit ? Il m’a dit:
— J’ai donné des instructions, mais ils ne m’ont pas obéi. Ils n’obéissent qu’à Roudino
La fraude a donc fait que nous n’avions toujours personne en Guinée. Il nous a fallu attendre jusqu’à 1956 pour obtenir, sur l’ensemble du territoire africain français, la neutralité de l’administration. Et le résultat ne s’est pas fait attendre: nous avons enlevé deux sièges en Guinée, deux au Mali, deux au Niger. Entre-temps, la Haute-Volta avait été reconstituée, et ses élus sont devenus RDA.».

Une correction s’impose ici. Il n’y pas de Roudino dans l’histoire coloniale de la France. Par contre il existe la Rue Oudinot, siège parisien du ministère des Colonies.

L’étude et l’analyse des relations de ce trio sont importantes pour comprendre l’histoire politique de la Guinée durant la décennie 1950. Il s’agit notamment de jetter la lumière sur la montée en flèche de Sékou Touré entre 1954 et 1956. Ainsi,  par exemple, Lewin révèle les liens sentimentaux et/ou physiques entre Cornut-Gentille et le jeune Sékou Touré. Par erreur, insistance et redondance, Lewin publie reprend textuellement la même information dans deux chapitres consécutifs (chapitre 15 et chapitre 16) dans sa série biographique. Cela dit, le titre officiel du dirigeant français était alors Haut-commissaire et non pas Gouverneur-général de l’AOF.

Houphouët ne pouvait pas deviner qu’un ancien ambassadeur français en Guinée, le contredirait un quart-de-siècle plus tard, avec noms et faits à l’appui. En effet, au chapitre 16, volume 1, de sa biographie de Sékou Touré André Lewin donne les précisions suivantes :

« La tentative suivante, lors d’une élection partielle tenue le 2 août 1953 à Beyla à la suite du décès survenu le 11 mai 1953 du conseiller territorial Paul Tétau 357, sera la bonne. Située à la limite de la Guinée forestière et donc éloignée des bases traditionnelles du Parti, la circonscription de Beyla est un test : Sékou y remporte sa première élection. Il s’en faut de peu cependant, car il obtient 729 voix contre 703 et 198 respectivement à ses adversaires, l’infirmier Camara Dougoutigui, soutenu par l’administration et les chefs de canton, et le député Mamba Sano 358. C’est dans la petite localité de Foumbadougou qu’il recueille le plus de voix, ce qui fait pencher la balance en sa faveur à la dernière minute.
Certains prétendront que le nouveau conseiller territorial (ou conseiller général comme on le dit de plus en plus) doit l’idée et le siège à son nouvel ami, Bernard Cornut-Gentille, dit “BCG”, haut-commissaire à Dakar depuisquelques mois.
De son côté, depuis la Côte-d’Ivoire proche de la Guinée forestière, Houphouët-Boigny a envoyé pour aider à la campagne de Sékou un véhicule et quatre militants chevronnés. Les marges des résultats sont si étroites qu’il faudra plusieurs mois avant que l’élection soit validée. Mais dès le soir du scrutin, l’enthousiasme des partisans de Sékou déferle sur toute la Guinée, et comme le notent certains observateurs, “après Beyla, le PDG prend d’assaut le pays”.
Les militants en liesse amènent Sékou près d’une grosse pierre fichée dans la terre en pleine bourgade, et lui font jurer solennellement qu’il respectera sa promesse de toujours s’occuper du sort du peuple guinéen ; sinon, selon les traditions locales, il n’arrivera jamais à rien dans sa vie. »

Félix Houphouet-Boigny et et sa première épouse, Khadija Racine Sow (1913-2006). Mariés en 1930 à Abengourou, ils divorcèrent en 1956. Surnomée Kady, Mme Houphouët-Boigny était la fille d'Ali Racine Sow, commerçant musulman sénégalais, et d'une mère Baoulé d'origine princière.
Félix Houphouet-Boigny et et sa première épouse, Khadija Racine Sow (1913-2006). Mariés en 1930 à Abengourou, ils divorcèrent en 1956. Surnomée Kady, Mme Houphouët-Boigny était la fille d’Ali Racine Sow, commerçant Pullo musulman du Sénégal, et d’une mère Baoulé d’origine princière.

A partir de 1953 donc, les autorités territoriales et fédérales épaulent le PDG et le laissent faire. Ainsi commence une campagne de terreur, d’humiliations, de coups et blessures et de mort, qui, en rétrospective, annonçait le futur Camp Boiro.

Lire l’enquête et l’analyse de Bernard Charles, professeur à l’Université de Montréal, intitulée Le rôle de la violence dans la mise en place des pouvoirs en Guinée (1954-58)

Lewin écrit :  “Des heurts violents ont lieu à Conakry et dans diverses villes de l’intérieur le 29 septembre 1955, puis les 2 et 3 octobre (sept morts, dont six Peuls et un Soussou, tous membres du BAG 408).”
Membre — avec Diawadou Barry et Koumandian Keita — du trio dirigeant du Bloc Africain de Guinée (BAG), Karim Bangoura envoie, le 5 octobre 1955, le télégramme suivant au haut-commissaire Cornut-Gentille :

“Gravité des incidents de Coyah marque faillite politique de complaisance avec le RDA que vous avez instaurée. Le chauffeur de mon père tué, la maison de mon oncle saccagée et ses filles violées, soulignent étendue de vos responsabilités.
Ma douleur immense m’encourage à vous dénoncer auprès des hautes autorités de la Métropole comme soutien officiel et déclaré des extrémistes africains fauteurs de troubles.
Les agissements du PDG-RDA restent votre oeuvre. La carence de l’autorité locale en découle.
La mise à feu et à sang de ce pays jadis paisible continuera à peser sur votre conscience, car vos rapports officiels n’ont pas traduit la vérité sur le caractère du RDA.
Je reste fidèle à la France et à la Guinée, et vous pouvez compter sur ma détermination farouche contre votre politique néfaste pour la présence française.”

Seize ans plus tard, en 1971, Sékou Touré fit payer à Karim Bangoura le prix de leur rivalité d’antan, en le faisant mourir, soit par la diète noire au Camp Boiro (version de l’ambassadeur William Attwood), soit par noyade après avoir été ligoté et largué du bord d’un hélicoptère dans le fleuve Fatala, ou Rio Pongo, à Boffa (version d’Alsény René Gomez).

A suivre.

Tierno S. Bah