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Le premier gouvernement du Premier ministre Lansana Kouyaté
La montagne accouche d'une souris


Au lieu d'exiger le départ de Lansana Conté, la principale revendication des syndicats et de la société civile s'était bornée à la nomination un Premier ministre, chef du gouvernement. Et elle insista non pas sur la désignation d'une personnalité indépendante du président de la république, mais, hélas, sur un homme de consensus, c'est-à-dire une personne acceptable à la fois par les oppresseurs (Conté et ses comparses) et par les opprimés (les travailleurs, la société, les parents, les élèves et étudiants). Une telle démarche était fondamentalement erronée. En conséquence, elle a permis les compromis (voire la compromission), qui a amené, en fin de compte, la montagne (d'espoirs) à accoucher d'une souris, en l'espèce le gouvernement de Lansana Kouyaté annoncé le 28 mars 2007.
Aujourd'hui, au lieu d'un, le président Conté a doté l'Etat guinéen de deux Premiers ministres : Lansana Kouyaté et le Général de division Arafan Camara, le nouveau ministre de la défense nationale. En effet, la nomination de ce dernier crée le bicéphalisme Kouyaté-Camara à la tête du gouvernement. Elle divise artificiellement les civils et les militaires et engendre la rivalité au sein du cabinet. Elle érige un pôle autonome du pouvoir au sein d'une équipe censée être unie et elle permet à Lansana Conté de conserver ses attributions ministérielles antérieures à la crise de janvier-février.
La présence du Général Arafan à la tête de la défense exclut d'emblée Lansana Kouyaté de la gestion des affaires militaires, qui seront contrôlées jalousement par les généraux Conté et Camara. Le Premier ministre devra donc se contenter du domaine civil.
Ainsi la dualité au sommet se perpétue. Et Lansana Kouyaté devra admettre que le ministère de la défense échappe à sa modeste parcelle d'autorité. Il devra également composer avec le fait que le général Arafan aura davantage accès au président Conté que lui, le Premier ministre.
En somme, cela signifie que le second titre de M. Kouyaté, celui de chef de gouvernement — une fonction non entérinée par la Constitution — perd la moitié de son poids, dans la mesure où le Général Conté sera de facto le ministre de la défense.

Longues tractations
Il aura fallu un mois à Lansana Kouyaté pour trouver les membres de son gouvernement post-crise. De nombreux facteurs ont dû peser dans les tractations interminables des dernières semaines. J'évoque ici certains d'entre eux :

  1. Une fois de plus, la première discorde a dû porter sur le portefeuille de la défense. Finalement, le président de la république a prévalu sur son Premier ministre. Comme tout le monde le sait, le régime guinéen ne tient qu'au bout des fusils. Cette réalité est devenu aveuglante après les boucheries de janvier-février dernier. Conscient de son isolement, le président Conté a dû insister pour que la direction des forces armées revienne à un militaire sûr, et non pas à un civil indépendant. Il a donc imposé un officier général loyal — et fortement compromis comme lui dans la ruine du pays. N'oublions pas que le Général Conté classe les Guinéens en deux catégories séparées et inégales : les militaires, d'un côte, et les civils, de l'autre. Il croit fermement que les uns ont un droit de cuissage sur les autres. Et, il traite les seconds comme des sujets taillables et corvéables à merci. Au pis, il en fait de la chair à canon. Les tueries impunies de juin 2006 et de janvier-février 2007 l'ont prouvé suffisamment.
  2. Les syndicats et la société civile avaient exigé le départ de tous les ministres de l'ancien gouvernement pour faire place à de nouveaux dirigeants. Dans l'ensemble, cette exigence a été respectée. Mais elle n'en souffre pas moins de deux entorses — majeure et mineure — qui l'atténuent fortement. Ainsi :
  3. L'autre défaite de Lansana Kouyaté découle du choix exclusif des Guinéens de l'intérieur (lafidis) au détriment total de ceux de l'extérieur (diaspos). On a remercié les anciens ministre. Mais l'on a promu leurs collaborateurs directs (secrétaires généraux, directeurs généraux, ambassadeurs, conseillers), tous basés à Conakry. L'infusion massive de hauts-fonctionnaires de l'administration nationale précédente caractérise le nouveau gouvernement. Elle accentue la polarisation des affaires publiques et la primauté de Conakry sur l'intérieur du pays. Ainsi, rivés dans la capitale, les deux Lansana n'ont pas daigné inclure un seul citoyen vivant dans les préfectures.
    Par ailleurs, on avait fait état de la probable nomination des « vieux copains » de Lansana Kouyaté. Cette rumeur n'a pas survécu au bras de fer entre les deux Lansana.
    Le refus des talents extérieurs ne se justifie pas. Certes. Mais il s'explique par le rejet sélectif des Guinéens « étrangers » par le président Conté ; cela bien avant la démission de Jean-Claude Diallo. Sa position est hypocrite et absurde. Car si le Général Conté cultive une hostilité calculée à l'encontre de ses concitoyens vivant à l'extérieur, cela ne l'empêche pas de confier la gestion d'une partie de sa fortune volée à des non-Guinéens, tel que l'Italien Guido Santullo.
    Dans l'ensemble, les critères de désignation du nouveau gouvernement semblent porter sur l'expérience locale des ministres. Il en résulte une homogénéité stérile, qui est dores et déjà menacée par :
  4. Il y a trois femmes-ministres sur vingt-trois :
  5. Les jeunes cadres —tranche de trente à quarante ans d'âge—avaient offert leurs services pour entrer dans la nouvelle équipe. Ils devront attendre encore. Entretemps, malgré l'absence de données biographiques, on peut estimer valablement que l'âge moyen des ministres est plutôt élevé. Baïdy Aribot, le benjamin du cabinet Kouyaté, a 45 ans. Dommage que l'on ait écarté les jeunes compétences, qui auraient pu apporter ethousiasme, vigueur et dynamisme à l'activité gouvernementale. En fermant la porte aux jeunes, Lansana Kouyaté se prive de sang neuf. Il faut craindre qu'il n'installe ainsi son gouvernement dans le conformisme, le conservatisme et … l'immobilisme.
  6. La représentation de la Basse-Guinée, la Moyenne-Guinée et de la Haute-Guinée au sein du gouvernement est numériquement équilibrée. S'agissant de la Forêt, on a cherché à compenser sa présence quantitative relativement faible par la qualité de ses trois portefeuilles :
Répartition régionale et ethno-linguistique du gouvernement
Forestiers (3)
Fulbhe/Halpular (7)
Maninka (7)
Sose (6)
Ousmane Doré Saïdou Diallo Lansana Kouyaté Abdoul Kabèlè Camara
Paulette Kourouma Thierno Oumar Bah Arafan Camara Mohamed Youla
Goumou Gnanga Komata Boubacar Sow Mamadou Mboh Kéita Justin Morel Jr.
  Ousmane Souaré Ahmed Kanté Baïdy Aribot
Maïmouna Bah Mamoudou Camara Sam Mamady Soumah
Amadou Diallo Mamady Traoré Nabaniou Mahmoud Chérif
Oury Baïlo Bah Tété Nabé

Gouvernement guineen - graphisme ethnique et linguistique

  1. Lansana Kouyaté n'a pas pu résister aux sirènes de son passé pdgiste. Ainsi certaines nominations soulignent la continuité négative entre les deux régimes de l'indépendance. Par exemple, ignorant la laïcité de l'Etat prescrite par la Constitution, le secrétaire d'Etat chargé des affaires religieuses est un ambassadeur en poste à Jeddah. On n'a pas pensé à un chrétien pour diriger ce département et promouvoir toutes les religions du pays. Cela malgré la récente visite semi-officielle de Monseigneur Robert Sarah, haut-dignitaire du Vatican, venu spécialement de Rome pour consultation. Au contraire, à travers Mahmoud Chérif Nabaniou, Lansana Kouyaté reconduit le fils d'un ministre de Sékou Touré au gouvernement. En l'occurrence, la progéniture hérite du même portefeuille détenu jadis par le père sous la dictature. En effet dans les années 60 et 70, feu Elhadj Chérif Nabaniou fut puissant à la tête de la fédération PDG de Conakry II. Erudit musulman, grand orateur, ambassadeur à Jeddah, secrétaire général de la Ligue Islamique, il siégeait au Comité central du PDG et à la commission d'enquête du Camp Boiro. En 1970, il faisait partie des enquêteurs qui interrogèrent les membres du conseil d'administration de l'IPGAN (en l'occurrence mes camarades et moi-même), alors que nous étions emprisonnés aux "Escaliers 32" du Camp Alpha Yaya, non loin de la salle où, en 1964, Sékou Touré et Fodéba Keita exterminèrent au gaz des centaines de Guinéens. [Quelque huit mois après notre sortie de prison en avril 1970, Barry III, Moriba Magassouba, et Kara Soufiane Keita furent incarcérés et torturés dans le même cachot en décembre 1970-janvier 1971, avant d'être pendus le 25 janvier 1971 au Pont Tombo. Nous échappâmes nous-mêmes de justesse à la mort. En effet, en juillet 1971, Lansana Béavogui fit une révélation sinistre au séminaire d'endoctriment idéologique de la Promotion Soundiata Keita de l'IPGAN—l'actuelle Université de Conakry; selon lui, d'anciens officiels du régime —devenus des "éléments" de la Cinquième colonne, c'est-à-dire des victimes du Camp Boiro—, avaient suggéré que nous soyions sommairement passés par les armes, et que le gouvernement publiât par la suite un communiqué indiquant que nous avions été abattus au cours d'une tentative d'évasion. Il était évidemment facile pour le Premier ministre de Sékou Touré d'accabler les morts. Mais il est fort probable que son patron avait lui-même inventé, ou caressé cette macabre idée.] Fermons la parenthèse ici en rappellant que dans les années 1980 Nabaniou Chérif tomba en disgrâce et se retrouva à son tour au Camp Boiro.
    M. Kouyaté a également réactivé d'autres personnages bien introduits sous le régime du PDG. Sans le savoir peut-être, le Premier ministre donne ainsi le premier coup de pioche à sa propre tombe politique. Car la plupart de ces individus vivent dans la nostalgie de la dictature. Ils refusent —ou sont incapables— de faire l'examen de conscience leur permettant de constater l'échec et les crimes du PDG et de son leader. Au contraire, à chaque poste de commandement que le régime de Lansana Conté leur offre, ils se tournent vers le passé, et deviennent des poids morts empêchant les initiatives ou des obstacles bloquant l'action. Kouyaté se reprendra-t-il à temps en se débarassant d'eux pour éviter la paralysie ou l'échec ?...
  2. Les noms de ministères vont du simple au compliqué. On apprécie la simplification du nom du département de l'Administration du Territoire et de la Décentralisation, qui devient ministère de l'Intérieur. Mais pourquoi ajouter Acquaculture à la Pêche? C'est tout simplement superflu.
    L'expression "Nouvelles Technologies" dans l'appellation du ministère de la communication et de l'information est redondante et inutile. Au XXIe siècle, c'est peut-être en Guinée seulement que l'on considère encore le numérique comme un phénomène nouveau. Car le téléphone et l'ordinateur ont fusionné voilà bientôt trois décennies, et le World Wide Web marche gaillardement vers ses vingt ans.
  3. Le secrétariat général de la Présidence de la République n'a plus sa place au sein du gouvernement. C'est l'une des implications de la création douloureuse et négociée de la nouvelle primature. On se demande pourquoi un diplomate chevronné comme Lansana Kouyaté a pu reconduire automatiquement ce poste relevant de l'autorité de la présidence, et non du gouvernement. Il faudrait rectifier cette anomalie.
  4. Le chaînon manquant: le Ministère de la Culture. S'il parvenait à se débarasser du secrétariat général de la Présidence, M. Kouyaté rendrait un grand service au pays en lui substituant un Ministère de la Culture. Ce département est absolument nécessaire à tout programme de gouvernement. Dès lors, il n'a nullement besoin d'être relegué comme une troisième roue au sein de l'actuel ministère de la Jeunesse et des sports. Le Premier ministre est bien placé pour comprendre le rôle et la place de la culture dans le processus de développement réél de la Guinée. On ne devrait pas continuer à la réduire aux chants, aux danses et aux réjouissances (gimi, gami, mamaya, faré boron, dundunba, etc.). La mission d'un département autonome de la culture est vitale dans les domaines suivants:

Tierno S. Bah
Editeur, webGuinée


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