Le jeudi 5 juillet 1984, à 17 heures, Irving Shelton, lenvoyé spécial de LHomme Nouveau, un journal catholique, a été reçu par le Colonel Lansana Conté, Chef de lEtat et Président du CMRN, pour un entretien. Fory Coco en a profité pour passer les 26 ans du régime de Sékou Touré au peigne fin. Et il sait de quoi il parle. Ce qui a amené Marcel Clément, léditorialiste de la livraison du 5 Août 1984, à remercier le chef de lEtat, pour la confiance quil a faite à lenvoyé spécial et qui leur a permis, ajoute-t-il, de donner de la bouche même des autorités, les premières nouvelles dun pays qui sort du silence . Il est vrai que depuis 15 ans déjà, beaucoup deau aura coulé sous nos ponts. Pour purifier, à ce quil semble, gaffes et crimes de lautre. Et pourtant, son Parti-Etat avait la fièvre Geôle et le bilan du règne tout à fait NEGATIF.
Irving Shelton : M. Le Président, on a été informé dans le monde entier, dune manière insuffisante, de ce qui sest passé dans votre pays, sous ladministration précédente. Accepteriez-vous dévoquer le
Bilan de ces 26 années?
Colonel Lansana Conté : On ne peut établir ce bilan que par rapport à lobjectif quun gouvernement doit atteindre. De ce point de vue je dois vous dire que le bilan du gouvernement sous lequel nous avons vécu pendant 26 ans, a été NEGATIF. En quoi?
Cest lorigine de linflation ?
Exactement ! Dans tous ces domaines, au vu de ces réalités, je déclare avec lapprobation de toute la population, que POUR LES 26 ANNEES DU FONCTIONNEMENT DE LANCIEN REGIME, LE BILAN A ETE
NEGATIF. Il na RIEN apporté au développement de notre PAYS et na eu AUCUN IMPACT SUR LE BONHEUR DU PEUPLE. Au contraire, le
peuple, je pense, a été plus MALHEUREUX dans ces domaines que PENDANT LA COLONISATION.
Et quel a été le bilan humain de ces 26 années dadministration
Sékou Touré? On a parlé dun grand nombre de prisonniers politiques
et aussi de morts
Le bilan humain ? Il y a eu beaucoup darrestation, beaucoup de
morts. Les gens fuyaient non seulement à cause de ce que je viens
de dire, mais beaucoup surtout les intellectuels, par peur dêtre
du jour au lendemain arrêtés pour des motifs inconnus. Du point
de vue humain, le bilan de ce gouvernement est aussi tout à fait
NEGATIF.
Cest donc tout un pays que vous reprenez, que vous avez à construire?
Oui, nous reprenons! Cest pour cela quon parle de redressement.
Et ce redressement, il pourra être très difficile.
Dans cette entreprise, quelles sont vos priorités? Sur quoi allez-vous
faire porter dabord votre effort?
Nous porterons notre effort sur quelques points essentiels au
début. Dabord dans le domaine éducatif. Notre système éducatif
a été, avec la réforme de lenseignement, nettement en dessous
de ce que le peuple espérait. Nous avons des écoles et des grandes
écoles dit-on, qui pouvaient faire sortir des milliers et des
milliers de cadres supérieurs, mais dont le niveau intellectuel
ne répondait pas aux vux du peuple. Donc, cette reforme est
essentielle et urgente. Nous nous attelons donc, dabord à la
réforme du système éducatif. Puis il y a le domaine de la productivité.
Nous avons décidé dabolir le système des normes de production,
et la fourniture obligatoire du bétail. Nous pensons que, grâce
à ces décisions, la population paysanne qui avait quitté la Guinée
pour aller chercher du bétail ailleurs, pourra revenir dans un
pays qui a suffisamment de terres cultivables, et que les bergers
qui avaient franchi la frontière avec leur bétail, reviendront.
Nous espérons, de cette manière, provoquer beaucoup de changements.
Nous pensons réussir parce que toute la population est avec nous.
Les cadres, aujourdhui, prennent conscience de cette nécessité
du redressement. Dans les centres urbains, les travailleurs cherchent
à être à leur poste le plutôt possible, et cela en dépit de nos
difficultés dans le domaine des transports.
Est-ce quen plus de vous adresser aux grands organismes daide
alimentaire vous ferez appel à lentreprise privée?
Nous faisons appel aux grandes organisations internationales,
aux gouvernements eux-mêmes, et aux entreprises privées. Nous
voulons travailler avec tout le monde. Naturellement, cela se
fera dans le respect de notre souveraineté. Les grands organismes
sont prêts, jen suis sûr, à venir aider la Guinée pour lui permettre
de sortir du marasme économique. Donc, nous faisons appel à tous
pour aider notre pays, pour que nos potentialités soient mises
en valeur afin daboutir à lobjectif que nous nous sommes fixé;
cest-à-dire rendre notre population heureuse.
Dans cet effort de reconstruction nationale, quelle place ferez-vous
aux communautés religieuses, et particulièrement à lEglise catholique?
Les communautés religieuses ne sont pas en marge du développement
de lEtat. Elles sont partie intégrante de la population guinéenne.
Leur contribution sera très appréciée dans luvre de redressement
que nous nous sommes fixé. Donc, nous les considérons comme nous-mêmes.
En ce qui concerne lEglise catholique spécifiquement, nous estimons
quelle a beaucoup dexpérience dans certains domaines tels que
léducation morale et civique des populations. Nous demanderons
à lEglise dintervenir efficacement dans lenseignement privé,
parce quelle la fait depuis toujours. Ces derniers temps, cet
enseignement a été bafoué, mais nous leur demanderons de reprendre
les écoles, parce que lEglise catholique a plus dexpérience
dans ce domaine que nos enseignants qui ont toujours travaillé
dans ladministration.
Sur le plan strictement politique, quel mode de gouvernement allez-vous
adopter?
Il serait un peu prématuré de vous le dire. Les événements se
sont succédé très vite. Notre gouvernement est formé. Il sera
restructuré selon notre option. Chaque département à lheure quil
est, est attelé à la réforme de son secteur, ce qui nous amènera,
dans un bref délai, avec laide de nos cadres nationaux, et peut-être
dorganisations internationales, à mettre sur pied une structure
viable. Pour le moment nous poursuivons des études pour éviter
de faire comme lancien régime : mettre la pagaille dans ladministration.
Est-ce que vous avez lintention, quand le moment sera venu, dinformer
la communauté internationale, en faisant peut-être un procès public
aux anciens dirigeants?
Nous avons dit, dans lun de nos communiqués, que nous voulons
respecter la liberté individuelle et les droits de lhomme. Cest
une chose qui ne doit pas être cachée à lopinion nationale et
internationale. Nous sommes en train détudier les dossiers des
anciens dirigeants, cas par cas, pour éviter dinfliger une sanction
à quelquun qui ne le mériterait pas (
) Nous voulons, quand le
jugement sera rendu, que la population du monde entier apprécie
notre façon de juger des éléments que nous avons considérés comme
des fautes.
Donc vous inviterez la presse internationale?
Toute la presse sera-là si elle veut être-là. Personne ne sera
renvoyé. Tout le monde doit être mis au courant.
Source: LHomme Nouveau. 5 août 1984. 1, place Saint-Sulpice 75006. Paris, France