Après poussière de cabane qui n'est pas encore clos, le doyen Sambry Sako nous renvoie à ses souvenirs avec ses amis qui ont péri dans les camps de la mort du Parti Des Geôles. A vous d'apprécier!
Cest vrai! On ne peut oublier des hommes de leur trempe! Et puis, est-ce quune amitié de cette teneur soublie? Une amitié profonde peut-elle sen aller comme ça, tout bonnement comme pollen au vent? Comme un gaz dans la nature?
Trente années sont passées! Ils sont aussi présents en moi que si cétait hier. Oui! lorage a éclaté. Ils sont partis et le long voyage vers le cauchemar, vers lenfer a commencé pour vous, chères surs, chères veuves. Lorage a éclaté! Depuis, vous navez plus vécu que dans la narcose bleutée et acide du Passé, dans son mirage à la fois flou et vivace, délicieux et abominable. Un passé refuse de sen aller. Un passé tourmentateur devenu vertige qui tourne, tourne sans cesse comme les lueurs ensanglantées dun gyrophare emballé.
Ils sont partis! Et moi impertinent, jose polluer votre vie tronquée, votre moignon de vie! Jose troubler en vous le sommeil agité des fantômes aimés, adulés. Jose déranger dans notre repos angoissé et fiévreux, taquiner des tabous, profaner des dieux désabusés, attiser les feux ardents qui vous consument depuis déjà une éternité. Maladroit, je mets à vif des nerfs sensibles, des douleurs trop brûlantes, et puis, ô sacrilège! jose crier dans ce monde du silence, du recueillement qui est désormais le vôtre, ce sanctuaire facial de prières muettes, de méditations éternelles et sacrées, indélicat me voilà pleurant, gémissant, soupirant dans le cimetière, la grotte aux souvenirs endeuillés et lourds, lourds comme le Mont Gangan!
Je vous demande bien pardon, très honorables veuves inconsolées! Je ne suis pas sadique, moi je ne fais que répondre simplement aux appels que me lancent mes amis, mes frères par delà mes murs de la vie, de lethnocentrisme, de la haine et de lintolérance. Oui! Je ne fais que répondre à ces appels damis, venus des profondeurs du royaume des dieux! Ces amis habitants du paradis! Ah! Si je navais peur de torturer affreusement Vaugelas et si Polymnie et Pégace ne mavaient méchamment rejeté, je leur aurais fait des oraisons funèbres dans des vers incandescents, dans des poèmes lumineux, dont, doux-comme le miel de chez moi, jaurais écrit des romances fraîches et parfumées comme la rose qui pousse au sommet du Mont Loura! Je leur aurais composé des berceuses tendres et immortelles pour les dodo éternel.
Et tous les soirs, assis sur le rebord du monde, jaurais lu et confié ces suprêmes adieux aux Zéphyrs, aux alysées qui soufflent du continent vers les continents pour quils les portent jusquaux extrêmes bornes du monde, quils les répandent, quils les sèment, quils en saupoudrent monts et vaux afin que lhumanité sen abreuve et quavec moi, elle les pleure silencieusement, pieusement. Oui! Cétaient mes amis, mes frères, ils sappelaient:
Thierno Ibrahima Bah ex-gouverneur de Kindia, puis de Dubréka. Docteur Barry Alpha Oumar ex-secrétaire fédéral de Kindia et ex-gouverneur de Télimélé.
Cétaient mes amis, mes frères et cétaient aussi mes compagnons de route, de cette route chaotique venue des profondeurs du temps et de lespace et rampant, sinueuse et âpre vers les profondeurs du temps et de lespace! Cétaient mes amis, mes frères! Ils mont tenu la main jusquaux suprêmes rivages de la mort, puis sen sont allés, me laissant le cur en charpie, en guenilles.
Ah! La vie! Un seul être cher vous manque et la vie nest plus la même! Seigneur! Dis-moi je te supplie, où sarrête le pouvoir en Afrique et où commence la folie? Car bien souvent les deux caracolent joyeusement ensemble et leurs amours sont toujours porteuses dapocalypse. Nous les avons vécus, les ravages de leur infernal idylle. Nous les avons soufferts dans la chair et dans le cur.
Hier, cétait le temps de lhystérie et des larmes, dont léclat magnésique aveugle le ciel du continent un instant, puis séteignit soudainement, nous laissant pour héritage une fierté nationale hautement requinquée certes, mais aussi des meurtrissures, des plaies inguérissables et les glandes lacrymales crevées sec.
Aujourdhui, cest un hiver sibérien hallucinant, sans soleil, sans lumière, sans espoir. Et le blizzard souffle, souffle, et nous apporte le virus de lindigence absolue!
Non! ne vous méprenez pas! Moi je ne suis ni Janus, ni Argus! Je nai rien vu, rien entendu. Moi je nécris pas lhistoire. Je ne juge pas, je ne condamne pas, je nacquitte personne! Moi je ne fais pas la méchante nécrologie de ce qui nest plus pour lapologie de ce qui est, car le pire des deux nest certainement pas celui que lon pense!
Dès lors pourquoi changer? Pourquoi se prostituer historiquement. Ma chère Guinée est la partrie de la constance, de la continuité. Le jour qui commence vaut le jour qui finit a-t-il dit le poète et cest ça dans mon drôle de pays.
Le reste nest quune question de maquillage, de mimétisme et dart dans lhypocrisie, de stratégie dans la duplicité, de rhétorique dans la malhonnêteté intellectuelle. Pourquoi donc se salir davantage, frères de galère? Pourquoi? quel valet dépenaillé; quel ilote-déjanté, quel déglingué.
Ils sont partis! Et moi, jai pleuré comme une fontaine car je les aimais éperdument, mes amis, mes frères! Ce sont eux qui mapprirent à te connaître et à taimer profondément ô Foutah! Ce sont eux qui menseignèrent que la différence chez toi nest pas une menace mais une richesse. Ils sen sont allés me laissant toute la tristesse, toute la détresse, tout le désarroi muet du buf de labour qui perd brutalement son compagnon dattelage. Le pauvre animal, alors refuse de salimenter et meurt dans une étrange mélancolie. Il na pas pu supporter la subite disparition de son frère de galère. Il sest suicidé!
Moi, je ne partirai pas comme noble animal. Moi je ne men irai pas sans venger mes amis, mes frères. Je traînerai le pied rien que pour accabler dopprobre, de pamphlets caustiques, dépigrammes vitriolés, de satyres plus urticantes que celles de Boileau et dHorace, les assassins de mes amis, mes frères. Je les agonirai de toutes les insanités que véhiculent le Poular et le NKo. Je marquerai le pas juste pour imprimer vos illustres noms dans la mémoire du temps et des hommes ô mes frères mes amis! Après, après seulement, je vous rejoindrai dans la translucidité de lhistoire.
Oui! Planète terre! Cette nuit, je tabandonne? Je me glisse furtivement dans, le flou nébuleux du cosmos pour les rencontrer, mes amis, mes frères. Ensemble, dans une orgie de lumière lactescente, nous allons, en pèlerins enrubannés de brume blanches, planer au dessus du Foutah pour revivre nos souvenirs.
Oui! Ressusciter, exhumer des morceaux de la vie dantan et vivre des instants extasiques. Eux, pour sen revivre rien quun tout petit moment moi, pour en mourir de douleurs pour toujours! Nos souvenirs rutilants de tristesse, ruisselants de nostalgie de larmes écrasées, de rires homériques, de soupirs de désespoir, dangoisse, de clin dil canailles, damour brisé cassé, perdu. Nos souvenirs desséchés, effilochés écharpés, éparpillés, déchiquetés, disloqués! Des lambeaux, des pièces, des bouts, des débris, des pans, des miettes de souvenirs accrochés pêle-mêle aux ronces, aux arbres, aux épineux, aux cimes des cases aux crêtes des montagnes, ces géants colosses figés dans leur jaillissement vers le ciel comme sils avaient été surpris et statufiés par le regard maléfique dune Gorgone!
Oui! Ils sont partis! La nature ayant horreur du vide, lenfer a pris leurs places! Ce soir Foutah, je viens avec tes enfants martyrs qui osèrent prêcher dans un désert hostile ton code social, ta devise sacrée de tolérance et qui périrent, frappés par linique fatwa de lintolérance au pays de la Haine.
Foutah! Nous venons nous délecter, un bref instant, des pleurs et des soupirs alanguis du Kérona, nous abreuver des chants envoûtants de tes éblouissantes nymphettes, ces jeunes houris, quand dans les nuits quillumine leur ardente beauté, elles tendent leurs cous graciles et lancent vers la lune jalouse, leurs messages damour et despoir!
Foutah! Ils sont partis dans la tourmente, emportant ton image dans leurs yeux éteints. Te les rappelles-tu? Cétaient tes fils et cétaient aussi mes amis, mes frères et mes compagnons de route, cette route sinueuse et chaotique qui ne mène nulle part!
Ô danse! danse! laisse gronder, verser ta joie de vivre, village! Oui! laisse éclater ton bonheur dans la rage du tam-tam de Fadouba! Moi je ne serai pas de la fête, ce soir! Je reviendrai, village! Mais pas ce soir!
Sambry Sako de Bokoro