Découverte. La colonisation portugaise

 

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Rivières du Sud


A. Demougeot

Administrateur des Colonies

Histoire du Nunez

Bulletin du Comité d’Etudes Historiques et Scientifiques de l’A.O.F.
Volume 21. No. 2 (avril-juin) 1938. pp. 177-289


Chapitre Premier
Découverte. La colonisation portugaise

Sachant le grand désir de l’Infant D. Henry de tout connaître de la « terre des Noirs » et n’ignorant pas que plusieurs caravelles avaient déjà dépassé l’embouchure du Nil , Nuno Tristão pensa qu’il ne se comporterait pas en gentilhomme s’il n’allait pas plus loin explorer la côte inconnue; il arma une caravelle et partit.
L’année d’avant, en 1445, Dinis Dias , après avoir longé la côte des Maures, avait atteint la « terre des noirs », la Guinée, où il avait capturé quatre nègres ; continuant sa route, il était arrivé à un grand cap auquel il avait donné le nom de cap Vert ; là, dans une île il trouva quantité de chèvres et d’oiseaux dont il fit ample provision pour nourrir son équipage.
Quelques mois plus tard, en suivant les indications données par les quatre nègres que Dinis Dias avait amenés au Portugal, Lançarote entrait dans la bouche occidentale du Nil que les indigènes appellent Çanagua ; puis ses cinq caravelles naviguant en direction du cap Vert, il découvrit après Dinis Dias une île inhabitée où il prit des chèvres et un peu plus loin une autre île; pour témoigner de son passage Lançarote fit entailler sur des arbres au tronc gigantesque les armes de l’Infant.
L’aventure de Nuno Tristão est contée dans la Chronique écrite en 1453 par Gomes Eanes da Zurara

« Dépassant le cap Vert, Nuno Tristão s’en fut plus avant de 60 lieues, en un point où débouche une rivière et où il lui sembla qu’il devait y avoir des habitants ; il fit descendre deux petites embarcations qu’il avait apportées et vingt-deux hommes y prirent place, dix dans l’une et douze dans l’autre. »
« Alors qu’ils commençaient à s’avancer ainsi vers la rivière, la marée monta et ils entrèrent avec elle, allant vers quelques cases qu’ils voyaient à main droite. Avant qu’ils fussent arrivées à terre, d’un autre endroit de la rive sortirent douze pirogues dans lesquelles se trouvaient environ 70 ou 80 guinéens, tous noirs, avec des arcs à la main. »
« Et comme la marée montait, une pirogue des Guinéens dépassa et elle mit à terre ceux qu’elle portait, d’où ils commencèrent à attaquer ceux qui étaient dans nos embarcations, et les autres qui étaient restés dans les pirogues s’efforçaient tant qu’ils pouvaient d’approcher les nôtres et lorsqu’ils se virent à petite distance, ils décochèrent leur malencontreux arsenal tout plein de poison sur le corps de nos compatriotes. »
« Et ainsi ils allèrent jusqu’à ce qu’ils eussent rejoint la caravelle qui était en dehors de la rivière, non loin en mer, mais tous avaient été atteints de poison si bien qu’avant d’arriver à bord il y avait quatre morts dans les embarcations. Et ainsi blessés comme ils étaient, ils amarrèrent leurs petites embarcations à la caravelle et commencèrent à appareiller pour s’éloigner, voyant la situation dangereuse dans laquelle ils se trouvaient, mais ils ne purent lever les ancres à cause de la multitude de flèches qui leur étaient envoyées et ils furent forcés de couper les amarres ».
« Et ainsi ils commencèrent de faire voile abandonnant les embarcations parce qu’ils n’avaient pu les hisser à bord. Et ainsi des vingt-deux qui étaient sortis deux seulement réchappèrent, André Dias et Alvaro da Costa, tous les deux écuyers de l’Infant et originaires d’Evora et les dix-neuf (sic) autres moururent parce que le poison était si artificieusement composé qu’une petite blessure suffisante pour que le sang paraisse, conduisait l’homme à sa fin ».
« Ainsi mourut le noble chevalier Nuno Tristão, regrettant la vie parce qu’il n’avait pas trouvé l’occasion de mourir en homme valeureux… Au total il y eut vingt et un morts parce que des sept qui étaient demeurés sur la caravelle, deux furent blessés en cherchant à lever les ancres… »

Les deux écuyers qui avaient pris part à l’expédition et qui survécurent à leurs blessures restèrent entre la vie et la mort pendant trois semaines ; pour la manœuvre des voiles il ne restait plus à bord que cinq marins valides dont un mousse , qui réussirent à ramener leur navire au Portugal.
La tradition veut que le massacre de Nuno Tristão et de ses compagnons ait eu lieu dans la rivière que les cartes anciennes nommèrent d’abord rivière de Nuno Tristão, puis rivière de None ou Nune et, qui est aujourd’hui le rio Nunez. Rien n’est moins certain ; la distance du cap Vert au Nunez dépasse de beaucoup 60 lieues et quant aux autres indications données par le chroniqueur elles s’appliquent aussi bien au Rio Grande et au Rio Geba qu’au Nunez. Les premiers voyageurs qui suivirent la côte des Rivières ne surent pas relever exactement la position des lieux qu’ils visitaient et dans la plupart des cas, la description qu’ils en ont laissée est trop sommaire, pour qu’il soit possible aujourd’hui de les identifier. Il en est ainsi de l’endroit ou Nuno Tristão trouva la mort, mais puisque le fleuve doit son nom à l’infortune de l’explorateur portugais cette aventure méritait d’être contée.
Ayant découvert toute la Côte Occidentale d’Afrique les rois de Portugal s’en déclarèrent les maîtres souverains et pour consacrer leurs droits ils s’adressèrent à l’autorité suprême, indiscutée, devant laquelle tous s’inclinaient, même les rois ; par une bulle du 8 janvier 1455 le pape Nicolas V fit concession au roi Alphonse V et à l’Infant D. Henry et à tous leurs successeurs de toutes les conquêtes d’Afrique avec les îles et les mers adjacentes depuis le cap Bojador et Não jusqu’à l’extrémité méridionale de la côte de Guinée. Les rois de Portugal recevaient le droit

  • de percevoir des impôts et tributs
  • d’édifier des églises
  • de faire du commerce avec les noirs

Et nul ne pouvait sans leur autorisation naviguer dans les mers concédées
Quelques années plus tard, en 1460, deux navigateurs envoyés par l’Infant D. Henry, Diogo Gomes et Antonio da Noli découvraient les îles du cap Vert ; les unes avaient quelques habitants, les autres étaient inhabitées; les Portugais en firent la base de leur expansion coloniale, probablement parce qu’ils avaient là une sécurité plus grande que sur n’importe quel point de la côte ; ce que l’on appelait alors la Guinée, c’est-à-dire le territoire allant du Cap Bojador à Sierra-Leone, fut rattaché administrativement et commercialement aux îles du Cap Vert et le continent noir fournit aux îles à peu près désertes les bras dont elles manquaient. La charte accordée le 12 juin 1466 par le roi Alphonse V aux habitants de l’île de S. Thiago définit cette dépendance de la côte par rapport aux îles:

« En outre, il nous plaît et nous voulons que les habitants de ladite île aient d’aujourd’hui à jamais et gardent licence d’aller chaque fois qu’ils le pourront, avec des navires, faire la traite et commercer dans tous nos comptoirs des régions de Guinée à l’exception de notre comptoir d’Arguin… »

La vente des armes, des navires et des agrès de navires était interdite et nul ne pouvait faire du commerce sur la côte sans une licence délivrée pour chaque expédition à S. Thiago où le traitant avait à payer les droits qui s’élevaient au quart de la valeur des marchandises vendues. A leur retour du continent, les navires devaient passer à S. Thiago ; à cette condition les produits de la Guinée pouvaient entrer au Portugal et ils étaient alors exempts du droit de douane de 10 %.
Outre le droit de 25 %, qui était versé au profit de l’Infant, donataire des îles et de la côte, les commerçants avaient à payer dans les îles différents droits exigés par les capitaines qui étaient en quelque sorte des sous-donataires. On voit que le commerce portugais sur la côte d’Afrique était lourdement chargé et l’on comprend combien devait devenir forte pour les étrangers et même pour les nationaux la tentation de faire de la contrebande le jour où la nation qui établissait des règles aussi gênantes n’eut plus le moyen d’en imposer le respect.
La colonisation portugaise fut essentiellement religieuse; de la donation du pape Nicolas V découle l’obligation morale de christianiser les peuples soumis et l’évangélisation des noirs est entreprise en même temps que l’exploitation coloniale.
« C’est avec la croix que nous avons conquis la Guinée », a-t-on pu écrire non sans vérité . Des moines capucins parcourent le pays et des églises, modestes paillotes, s’élèvent à Ziguinchor, Farim, Geba, Nuno, Pongo, Gambia et Serra Leôa. Au mois de janvier 1532, le pape Clément VII crée un diocèse du cap Vert et de Guinée dont l’évêque réside à S. Thiago ; auparavant la Guinée relevait du diocèse de Funchal. La propagation de la foi légitimait l’esclavage et les Portugais purent en toute quiétude morale prendre les bras de l’esclave pourvu que son âme aille à Dieu; aussi la traite des noirs était-elle florissante. Elle eut pour but, dans la seconde moitié du XVe siècle, de peupler les îles du cap Vert ; quelques noirs furent vendus aux Canaries et au Portugal même; ce n’est qu’au début du XVIe siècle que se déclenche le grand mouvement d’exportation des esclaves vers les terres d’Amérique.
Une nuée de goélettes faisaient la traite de long des côtes et la concurrence devint telle que les bénéfices étaient nuls ; le Portugal voyant disparaître les avantages qu’il avait retirés jusque-là du commerce de Guinée, prit, en 1520, la décision d’interdire aux commerçants des îles de trafiquer sur les côtes d’Afrique et les noirs furent autorisés à massacrer ceux qui contrevenaient à cette défense ; au bout de deux ans l’interdiction fut rapportée en ce qui concerne seulement le commerce des esclaves.
Ce qui est le plus remarquable dans la colonisation portugaise après son caractère religieux, c’est la facilité avec laquelle le peuple colonisateur s’est allié au peuple colonisé, donnant ainsi naissance à une population métis extrêmement nombreuse; l’absence de tout préjugé de race et le fait qu’au XVe siècle la différence de niveau entre la civilisation des colons portugais et celle des noirs était relativement faible, expliquent cette adaptation à la vie indigène. Elle eut pour résultat d’affaiblir aux yeux des indigènes le prestige des Portugais au moment même où le déclin du Portugal ne permettait plus à la Colonie de compter sur un appui efficace de la Métropole.
La région effectivement exploitée par les Portugais et où ils avaient des comptoirs s’étendait alors de la Casamance au Nunez ; au Nord et au Sud de cette zone les goélettes faisaient la traite à l’embouchure des rivières où des métis servaient d’intermédiaires.
Administrativement la Guinée était divisée au début du XVIIe siècle en capitaineries plus ou moins bien organisées et pourvues de personnel . Au Nord, la capitainerie du Cap Vert comprenait, avec les îles de ce nom, la partie de la côte située entre le Sénégal et le rio des Cosses. C’était la seule région où les Portugais disposaient de cadres civils et militaires suffisants pour imposer leur souveraineté; venait ensuite la capitainerie de Sierra-Leone qui commençait au cap Verga, où est la rivière des Casses. Cette rivière dont le nom est orthographié tantôt Casses tantôt Cosses, est-elle, comme le supposent certains auteurs portugais, le Nunez, qui aurait été appelé ainsi à cause des quelques villages situés près de son embouchure et dont le nom commence par Kass, ou bien le Capatchez dont l’embouchure est voisine du cap Verga ? Peu importe. Ce qu’il faut retenir c’est que la capitainerie de Sierra-Leone n’avait encore en 1600 aucune administration organisée et qu’il ne s’y trouvait ni fonctionnaires civils ni militaires ; quelques métis avaient ouvert des comptoirs à l’embouchure des rivières. Au début du XVIIe siècle, c’est-à-dire au moment où commence le déclin du Portugal, le Nunez se trouve ainsi à l’extrême limite de la région réellement imprégnée par les Portugais sur la Côte de Guinée, ce qui explique qu’on n’y trouve presque aucune trace de leur occupation. La carte d’Adanson éditée en 1756 indique encore l’existence d’une « case portugaise » en un point devenu plus tard « le Petit Talibouche » (île de Taïdi) et il ne semble pas que les Portugais aient jamais eu d’autre établissement au Nunez.

Notes
1. Jusqu’à la fin du XVe siècle les géographes ont admis que le Nil se divisait en deux bras, l’un coulant vers la Méditerranée, l’autre le Nil des Nègres se dirigeant vers l’Ouest. Si, de celui-ci, on découvrait l’embouchure, il serait facile d’en remonter le cours jusqu’au pays du prêtre Jean, l’Ethiopie, très voisin, pensait-on, de la terre des noirs.
2. Dinis Dias selon Da Zurara, Dinis Fernandes selon J. Barros.
3. Les éditions portugaises de 1644 et de 1811 et l’édition anglaise de 1896 portent de Azurara; l’édition portugaise publiée en 1937 sous la direction de José de Bragance donne Da Zurara.
4. Mousse, en portugais « grumete » qui a donné naissance aux mots gourmets et gourmettes usités à Saint-Louis et à Gorée jusqu’à la fin du XIXe siècle.
5. Donation confirmée par bulles de Calixte III et de Sixte-Quint.
6. Le voyage de Ca da Mosto publié pour la première fois en 1507 à Venise est un faux composé du récit de deux expéditions bien distinctes, l’une faite par Ca da Mosto et Vincente Diaz en 1455 sur la côte d’Afrique, l’autre en 1460 par Diogo Gomes et Antonio da Noli, qui découvrirent l’île qu’ils appelèrent São Christovan et qui fut désignée plus tard sous le nom de Boavista. Pour l’agrément du récit, l’auteur attribue les deux voyages à Ca da Mosto. Cf. Barcellos, Historia da Cabo Verde e Guiné. Lisboa. 1899. T. 1. p. 9 et suivantes.
7. Barcellos. Subsidios para a historia de Cabo Verde e Guiné. Lisbonne. 1910. T. 1, p. 106.
8. Establecimentos e resgates portuguezes na costa occidental de Africa, por un anonymo, publié par Luciano Cordeiro, Lisbonne, 1881.


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