Ouali de Gomba

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Institut Français d’Afrique Noire — Etudes guinéennes. n° 3. 1950


Marguerite Verdat

Archiviste-Paléographe — Archiviste de l’A.O.F., I.F.A.N.

Le Ouali de Gomba
Essai Historique


Introduction

En 1911, un drame sanglant secoua la Guinée française : un Marabout guerrier et mystique avait tué — ou fait tuer par les siens deux officiers français et 10 tirailleurs, chargés de l’arrêter par l’autorité française.
La figure du Ouali de Goumba et le drame dont elle est le centre ont inspiré deux études bien différentes. Dans son Islam en Guinée Marty leur a consacré une analyse d’une dizaine de pages qui semble avoir ignoré bien des documents; un romancier colonial, M. Robert Randau a, sur la charpente de cette sombre aventure, bâti un récit romancé haut en couleurs, imprégné d’une profonde connaissance de l’atmosphère locale, mais très tendancieux et volontairement sans doute inexact sur bien des points.
Le regroupement des Archives concernant cet ensemble de faits peut permettre aujourd’hui de reprendre la question en l’éclairant du maximum de textes. C’est à dessein que je m’interdis de parler de lumière définitive. Ce que nous savons des mille dangers (termites, éparpillement, destructions, pertes, etc.) qui ont creusé d’irréparables vides dans les collections de nos Archives historiques de l’A.O.F. ne nous accorde jamais d’espérer que nous possédons la totalité des documents sur un sujet. Je ne me dissimule pas que certains points de l’histoire du Ouali de Goumba restent imparfaitement éclairés. Le fait, cependant, que la réunion d’un nombre important de dossiers permette de compléter Marty et même de discuter quelques-unes de ses conclusions, incite à essayer de présenter ici ce que l’on pourrait appeler : l’état actuel de la question. Il est probable, du reste, que bien des pages obscures ne deviendront jamais tout à fait claires… S’agit-il de doutes historiques, de carences documentaires ? Dans bien des cas, le seul mystère me paraît être celui des âmes. Les relations entre les événements imprévus ou provoqués et les personnages, derrière lesquels nous distinguons tant d’autres figures restées secrètes, nous échapperont sans doute toujours. Souvent nous aurons à noter objectivement des renseignements fournis, des rapports d’informateurs, avec l’impression, angoissante pour l’homme comme pour l’historien, que le document ne tient pas assez compte de réactions simplement humaines.
Cette histoire, si proche de nous, ne nous apparaît pas encore dans la pureté schématique que lui donneront peut-être le recul du temps et les sèches règles optiques de l’Histoire ; aujourd’hui, ce n’est pas notre faute si, sur le squelette du drame, demeurent attachés certains lambeaux qui sentent l’homme.

Le milieu géographique

Dans ce complexe de terrains anciens et de grès horizontaux qui se partagent le Fouta-Djallon, la Kolenté, branche de la Grande Scarcie partage en deux le canton de Goumba. Il y a environ 70 ans, cette division géographique correspondait à une division provinciale qui disparut lorsque Manga-Sangaré, vers 1880, réunit les deux provinces sous, son autorité.
Aujourd’hui encore, le Goumba, où l’élément racial Soussou, un moment étouffé, au moment de la puissance du Ouali, est redevenu prépondérant, forme un des cantons du Cercle de Kindia.

L’Homme.

On sait peu de choses précises sur la jeunesse de celui que l’Histoire connaît désormais sous le nom du Ouali de Goumba. Né à Mombeya, dans le Kollaadhe (Ditinn) vers 1829, il appartenait à une famille de Foulas de brousse, c’était un morrycounda ; son origine modeste faisait peser sur lui un certain mépris de la part des féodaux du Fouta, qui, par la suite, eurent d’autres raisons de se défier de lui et de le combattre. Dès sa jeunesse, il semble que sa famille fut en butte aux vexations des Almamys ; nous le trouvons, à une date difficile à préciser, dans le Kébou [repaire de Houbbous auxquels il a dû accorder toute sa sympathie] où il séjourne avec son père chez le Karamoko Alimou. De là, il passa dans le Monoma, d’où la haine tenace des Almamys le délogea encore, l’obligeant à fuir dans le Canéah.
Nous ne pouvons que nous étonner de la persistance de cette haine et de son actif pouvoir. Une note de M. de Kersaint-Gilly (administrateur du Timbo en 1910) fournit une réponse malgré une incertitude persistant sur les dates. D’après lui, le Ouali, que l’on appelait encore le Karamoko Sekkan Aliou, aurait envoyé des partisans soutenir les Houbbous du Faranah . A quel moment exactement se place ce soutien ? Etant donnée la tenace rancune des Maîtres de Timbo contre le marabout de Goumba, on serait tenté de la situer autour de 1873, au moment où l’Almamy de Timbo, Ibrahima, attaqua le Fitaba et, trahi par les siens, fut tué durant l’assaut de Boketto, la ville principale des Houbbous.
Peut-être même Sekkan Aliou était-il déjà en état, quelques années plus tôt, de coopérer à la prise de Timbo par les Houbbous, vainqueurs de l’Almamy Oumar.
En tout cas, les renseignements semblent concordants quant à l’aide apportée par notre héros à ces réfugiés, du Fitaba qui préfiguraient l’association de mécontents, de persécutés — et d’hommes pieux — qu’il devait réaliser lui-même quelques années plus tard. Il y a lieu cependant de noter qu’elle put être accordée soit à Karamoko Mamadou Diouhé (que Kersaint-Gilly appelle, à tort je crois, Diaché) lui-même, soit à son fils Karamoko Abbal qui lui succéda, soit même successivement aux deux chefs dissidents.
En tout état de cause, ces interventions si elles furent efficaces, ce qui est très probable 10, supposent, de la part de notre Karamoko, une influence déjà réelle sur son entourage. A cette époque, il devait avoir environ 40 ans, ce qui nous incline à penser qu’il avait franchi l’étape où l’on a un absolu besoin d’un maître spirituel. Par suite, le protecteur vénéré : le marabout Fodé Moussa, de Kindia, à qui — à une date que je ne suis pas en mesure de préciser — son père l’avait confié, pour pouvoir librement retourner dans le Kébou, devait déjà l’avoir installé, avec l’accord du chef de Kindia, au village de Ouondina, pour qu’il y menât une vie plus indépendante et pût y avoir des élèves.
C’est dans cette résidence, en effet, que la réputation du nouveau marabout commença à rayonner et à attirer des fidèles. Nous ignorons la durée exacte de ce séjour, mais c’est probablement vers 1875 que le chef du Canéah, désirant l’avoir auprès de lui, l’appela à Friguiagbé, lui donna en mariage une fille de sa famille et lui bâtit une case et une mosquée. Dès ce moment, le Karamoko fait donc figure de chef spirituel et si, pour obéir à l’appel de son père, il accepte alors de le rejoindre dans le Kolladé et de passer avec lui plusieurs années, nous ne sommes pas étonnés de voir cet éternel errant, rassembleur de mécontents, porter ombrage de nouveau aux chefs du Fouta. Il s’éloigne, passe encore du Kébou au Monoma, puis nous le trouvons enfin sur le chemin du Goumba.
A partir de ce moment, les dates sont plus certaines.
En 1886, il est à Katia avec deux de ses femmes et son fils Modi Ouamar. Il attend son monde et nous pouvons penser que ce Karamoko de grande réputation qui, depuis vingt ans, parcourt le pays, cet apôtre toujours prêt à voler au secours d’autres mécontents, persécutés par les mêmes grands Seigneurs, doit avoir déjà une large audience parmi tous ceux que poursuivent la haine politique ou les exactions des Almamys.
En fait, nous en avons très vite une preuve. Lorsqu’en 1887, il eut rejoint, dans le Goumba, près des ruines de Yaria 11 son ami le Foula Sadi-Kido et obtenu de Kandé Siré Bourama, chef de Sangaréa, l’autorisation de s’établir dans le pays, ce chef lui-même lui fait construire sa mosquée (Misiide). Cette bienveillance ne s’arrêta pas là. La première mosquée devenant vite trop petite pour l’affluence de parents et d’amis qui rejoignaient le Karamoko, ce dernier sollicita un terrain et l’autorisation de bâtir plus largement.
Dès ce moment, la fortune du proscrit traqué devait être bien affermie, car il put payer la nouvelle autorisation reçue d’un riche présent : sept boeufs, sept moutons, sept dame-jeannes de beurre.
Ce fut un bel échange de courtoisie : le chef du Goumba, ravi du cadeau, se déplaça lui-même pour faire construire sous ses yeux la mosquée par ses administrés. Sa protection était acquise au nouveau marabout et au nouveau lieu de prière ; pour le prouver, il se fit bâtir. une case où il viendrait se recueillir auprès de son ami et une distribution magnifique de présents fut faite aux constructeurs plus ou moins volontaires…
Une vaste mosquée, de pieux et dévoués talibés autour d’un maître vénéré, un ami qui vient auprès d’eux se reposer du commandement… quelle vision de paix ! Désormais, le modeste Karamoko Sekkan Aliou, qu’on appelait déjà communément Tierno 12 Aliou est devenu le maître de Goumba, bientôt officiellement le Ouali (Le Saint); mais il va, dès l’origine, éprouver le danger de cette installation dans un lieu où il semblait n’y avoir pas de place pour l’intrusion d’une nouvelle autorité, fut-elle théocratique.

Les premières luttes.

La protection Française.

Tout d’abord, ce fut une assez mesquine rivalité : une partie seulement des habitants de Goumba avait participé à la construction de la mosquée de Tierno Aliou et à la distribution de cadeaux qui avait suivi. Ceux qui s’étaient abstenus de l’effort virent d’un mauvais oeil la récompense des autres. Il y eut querelle : la Misiide, à peine construite, faillit être détruite et le Kinsan fut appelé à la rescousse par les ennemis du Ouali. L’Almamy du Goumba, fidèle protecteur du Saint homme, lui donna asile et réunit ses guerriers pour le défendre. La paix cependant fut sauvée cette fois par des présents (1889).
Sans doute, le Ouali conçut-il alors de réelles inquiétudes pour sa situation à peine assise car il entreprit une sorte de tournée amicale auprès des anciens protecteurs du Jeune talibé venu, vingt ans plus tôt, se mettre à l’école du grand marabout de Kindia… Peut-être hésite-t-il sur sa mission et il y a lieu de penser qu’il reçut des encouragements. La vieille et excellente Monographie 13 du Cercle de Kindia, dans laquelle je puise ces détails, est formelle. Protection matérielle ou réconfort moral, ce sont les gens de Kindia qui ramènent chez lui le Ouali et qui, l’année suivante, interviennent encore pour maintenir la paix.
Le détail des multiples menaces qui se matérialisent à tour de rôle autour de la Missidi naissante serait fastidieux. Timbo d’abord, puis le Kinsan sont parmi les plus hostiles ; le Canéah hésite. Echange de cadeaux, d’ambassades, etc.
Toute la phraséologie du Foula beau parleur retors et souvent fourbe doit jouer… C’est le temps où l’administrateur de Dubréka, De Beckman, part pour sa première ambassade (décembre 1891) auprès de l’Almamy régnant : Bokar Biro et, assailli de protestations de fidélité à la France, reste — à bon droit — sceptique. Notons du reste que, parmi les sept points à discuter avec son hôte, Beckman écrivait : « Affaire du marabout, le Wallié » (sic !) — sans nous dire du reste le résultat de ses conversations sur cette question. Déjà la’ protection de la France sur le Goumba-Missidi — protection sollicitée ou offerte par politique, je ne saurais le déterminer — apparaît en arrière-plan.
Pour l’instant, le Ouali a dû promettre d’envisager un départ éventuel. Mais il veut, auparavant, faire ses récoltes… D’ici là, pense-t-il probablement, des boubous se seront retournés maintes fois.
Et c’est alors le plus douloureux des coups… Kinsan, Timbo, Baring : voisins toujours hostiles…, il s’attend à leurs assauts ; mais la prochaine coalition, où se retrouvent ses ennemis, sera menée par Sogbé, son ancien talibé, comblé de cadeaux, installé par lui dans Yaria rebâti, pourvu de belles captives et de troupeaux… « Et toi aussi mon fils… »
Le Ouali, tel César, pouvait s’exclamer ainsi.
Touma Moussa, de Kindia, semonce le traître et l’incarcère même un temps. La ferveur religieuse, qui croît sans cesse à la Missidi, empêche de discerner la nouvelle conspiration qui se forme : Sanou, Baring, Kinsan, sous la baguette du sinistre chef d’orchestre Sogbé, malencontreusement libéré de prison… L’Almamy de Goumba resté fidèle à son marabout vénéré, voit autour de lui s’effondrer ses vassaux.
Trois villages seuls lui restent fidèles; il choisit pour s’enfermer le plus sûr : Kirita, tandis que le Ouali fortifie la Misiide.
Un facteur nouveau apparaît alors au premier plan cette fois. Friguiagbé était lié à la France par un traité et l’administrateur Alby, qui se rend à Timbo en mission, intime a son chef : Sounkari Modou, prêt à se joindre aux coalisés, l’ordre de se tenir tranquille. Puis il passe à Kirita (avril 1893), voit le Ouali à Missidi, lui fait promettre de ne jamais attaquer le premier, réunit à Koundéa les notables et chefs de la région, leur prodigue des conseils pacifiques — et poursuit sur Timbo avec la conscience du devoir accompli et la certitude de l’inutilité de son action…
La paix dura en effet … le temps de sa présence à Timbo. Dès son arrivée à Démokoulima, des envoyés de Tierno Aliou lui annoncent meurtres et pillages chez leur maître. En juillet 1893, le Kinsan, le Sanou sont à feu et à sang. Il semble que le Ouali observe une méritoire patience. Tout à coup, c’est le réveil du tigre… Certes, il a promis d’éviter la provocation, mais nous apprenons, pour la première fois, que le saint homme auréolé de prières est tout de même en train de se créer un petit état, puisqu’il a un chef de guerre, Tierno Sadou Bindé — et un chef de guerre fort expert qui, avec 20 hommes, exécute les meneurs de la petite troupe pillarde, reprend le bien de son maître… plus quelques prises supplémentaires.
Dès lors, c’en est fini de la diplomatie de faiblesse, où s’unissent les cadeaux et les interventions d’amis influents. Le Ouali rend coup pour coup. Koundéa, Linsan éprouvent le choc victorieux de cette nouvelle force. Puis, de retour à sa Misiide, il envoie un messager, Sory Modi, à Conakry (juillet 1893). L’administrateur de Dubréka, de son côté, avait mandé des nouvelles alarmantes par le milicien, Lamina Carrera, habitué aux affaires du Goumba.
Cette fois, la situation est grave, et le Gouverneur Balay, en personne, décide l’envoi sur les lieux d’une section de tirailleurs commandée par le Lieutenant Millot. La protection de la France se précise et dans la réunion qu’il tient à Couyeya (Goumba) avec les notables et les chefs locaux, l’officier ne se borne pas, comme Beekman trois mois plus tôt, à donner de platoniques conseils de paix, mais il convient que Tierno Aliou restera en possession de tout le territoire qu’il occupe effectivement à cette date. Ce devra être un statu quo rigoureux : la division de la province en Goumba Foula (Ouali) et en Gomba-Soussou (capitale Kirita) se précise avec l’engagement des intéressés d’observer la convention.
N’empêche qu’en reconduisant à son village de Oualia (Sanou) un notable de la conférence, le Ouali, près de ce village est attaqué par des hommes aux gages des chefs du Sanou et du Kinsan, ses éternels ennemis. Nous allons entrer dans une zone active d’actions et de réactions.
Le Ouali agressé — donc dégagé de sa promesse rassemble ses talibés, part en guerre et brûle et tue dans les meilleures traditions Foula. Kandé Gadirou, chef du Sanou, est pris et décapité par des partisans; on suspend sa tête au tata du Karamokô.
Le Lieutenant Millot, de son côté, revenant dit Foutacondji (canton encore insoumis, au sud du Goumba) où il a opéré en jonction avec la Légion Etrangère, constate, tout le long de sa route, la violation de la convention pacifique qu’il avait obtenue. Le Ouali n’en est pas responsable, aussi l’officier soutient-il son action guerrière. Il faut encore une intervention de l’administrateur De Beekman, vraiment persévérant, qui revient d’une seconde mission au Fouta, pour provoquer un nouveau palabre où l’on essaie, cette fois, de substituer la tangible délimitation géographique au partage diplomatique.
Le Ouali aura le territoire sur la rive gauche de la Kolenté, jusqu’à — et y compris — la rivière de Kolia. Puis on change les chefs du Sanou et du Kinsari, après avoir demandé l’avis du Ouali, qui joue déjà un rôle d’arbitre de la région.
Une tournée de police ordonnée par Beekman et à laquelle coopèrent 1.000 talibés de Misiide, complète le palabre et une fois de plus les protecteurs français se retirent après avoir reçu de leur protégé de solennelles promesses de fidélité — et des auxiliaires pour achever — de pacifier le Foulacondji.
Ici se place un épisode très peu connu, je crois, car ses seules traces semblent en être un rapport confidentiel de l’administrateur du Faranah au sujet d’une conversation récente qu’il aurait eue à Kayes avec le Gouverneur général Grodet et que rappelait une lettre du Lieutenant Gouverneur de la Guinée 14. Il est relatif à l’installation du Ouali dans le cercle de Faranah et nous prouve que, depuis plus d’un an — l’entretien évoqué est du début de 1894 — le Gouvernement français s’inquiétait, soit de la naissance, dans un Fouta divisé, d’un état assez explosif au coeur d’un autre état passablement sous pression, soit du sort réservé à un Allié qui semblait alors sincère et dévoué.
La politique n’est pas une institution de bienfaisance et les raisons invoquées sont d’ordre nettement utilitaire. Le déplacement du Ouali mettrait fin aux revendications territoriales des Soussou, elle permettrait l’occupation de régions dépeuplées par Samory et enfin elle résoudrait le difficile problème du ravitaillement en boeufs de la région sud du Soudan. Tout ceci est bel et bon, mais les réserves exprimées par l’administrateur du Faranah 15 placent en singulière lumière les précautions nécessaires lorsque l’on doit manier et déplacer un Saint guerrier, utile mais déjà encombrant.
Il ne semble pas, cependant, que l’idée de ce déplacement ait vraiment pris corps : opposition du Ouali, ou opposition du Faranah. En tout cas, en 1896, nous trouvons notre héros aidant la France au moment de la bataille de Poredaka et de la poursuite de Bokar Biro défait. En 1897, on crée le cercle de Friguiagbé. Le Ouali envoie à l’administrateur Brière ses principaux talibés pour protester de son dévouement. Il fait rentrer l’impôt avec célérité — et d’autant plus d’ostentation que les Soussou d’en face, en décembre 1897, refusaient le leur et rossaient les collecteurs.
En janvier 1898, nous le retrouvons aux côtés du Capitaine Dodonis qui vient débloquer Brière et s’il manifeste un instant le désir de s’élargir du côté du Sanou pour donner de l’air à ses troupeaux, il finit par admettre le refus de l’autorité française, qui craint un sursaut des bouillants Soussou.
Du reste, la période héroïque de la création du petit royaume théocratique s’achève. Son historiographe (l’administrateur de Kindia, Brière) que nous avons souvent utilisé, écrit simplement, en 1908 : « Il nous est depuis demeuré fidèle. » Formule qui évoque la conclusion idyllique des contes de fées — et qui, hélas, ne sera pas toujours contresignée par l’avenir.

Psychologie d’un Saint

Ayant suivi la formation du pouvoir spirituel et matériel du Ouali, cette période de fidélité que nous venons d’évoquer et qui durera en gros jusqu’en 1909, nous permet de nous arrêter un instant pour replacer l’homme dans son cadre et dans son oeuvre, en essayant de les éclairer l’un par l’autre.
En 1912, lors de la mort de maladie et de vieillesse du Ouali dans la prison où l’avait jeté le crime du 30 mars 1911, le Gouverneur de la Guinée questionna à son sujet les administrateurs de la région. Cette mort soulevait-elle une grande émotion ? Que disait-on du défunt ? Quels jugements portait-on sur lui… ? Désir évidemment de prévoir, pour les prévenir, des réactions violentes toujours possibles, mais peut-être aussi curiosité un peu inquiète de cette personnalité aux contrastes violents, dont la trace marquée dans les âmes permettrait de discerner enfin la puissance relative de ses moteurs secrets.
Ouvrons ce dossier. Nous sommes frappés de la passivité apparente de ceux que les administrateurs interrogent. Les marabouts parfois osent avancer que « Dieu n’a pas voulu que son Serviteur ait le cou coupé » — ce qui n’est pas trop compromettant… Les ennemis, sûrs de ne pas déplaire à l’autorité, sont plus explicites. Dans le Kadé, on l’accuse d’être la cause de la libération généralisée d’esclaves, à Pita, les chefs des Timbis regrettent tout haut « que, ce Morycounda ait jadis échappé à la vengeance des Foula, qui le considéraient déjà comme un rebelle ». Nous sommes en plein climat féodal du XIIe siècle. C’est dans cette ambiance que nous devons nous maintenir pour essayer de voir clair.
Tout d’abord, il est incontestable que Tierno Aliou a souffert de la médiocrité de son origine — matériellement comme nous l’avons vu au début, mais surtout peut-être dans son orgueil. Nul doute qu’un complexe d’infériorité n’ait pesé longtemps sur lui et ne l’ait poussé à chercher passionnément à rompre le barrage que sa naissance mettait à son ambition. Comme au Moyen-âge français, la religion seule permettait, dans ce Fouta mystique, aristocratique et guerrier, de brûler l’étape. Cet homme intelligent et passionné, qui ne pouvait être un féodal, serait donc un grand marabout. Son ardeur, sa foi, son absolutisme devaient aussi le jeter à l’aide de tous ceux qui, soit par naissance, soit par non-conformisme, avaient à souffrir des grands seigneurs Foula. Nous l’avons vu soutenir les Houbbou de Boketto ; plus tard, sa Missidi était un incontestable lieu de refuge — où du reste on ne discrimina jamais très nettement les proscrits pour faits d’opinion, toujours respectables, des simples bandits. A faire cette politique, on gagne des fidèles et de la notoriété, mais aussi de solides et actifs ennemis.
L’homme que nous avons vu à ses débuts appeler à l’aide bien souvent ses anciens maîtres religieux (Kindia) ou son suzerain (Almamy du Goumba) devait obscurément souffrir de cette situation d’obligé. On le défendait, suivant la loi féodale, parce qu’il était l’homme, le vassal d’un suzerain ou d’un grand marabout. C’est pourquoi, je suis tenté de croire absolument sincère au début sa sympathie pour la France et sa fidélité. Nous étions les premiers à prendre ce Morycounda au sérieux dans son petit royaume, à lui donner des limites précises — donc une réalité —, à consacrer même, en l’utilisant, cette puissance militaire qui portait tant d’ombrage aux Almamys — et précisément contre ceux qui l’avaient combattue avec tant de persévérance.

En 1909, le gouverneur Liotard pouvait écrire avec une profonde lucidité : « Je crois prudent de ne point oublier que ce personnage religieux a été l’ennemi des possesseurs du sol, qu’il a constitué un petit empire à leurs dépens et vise à transmettre son pouvoir à un successeur marabout comme lui. C’est tout simplement l’établissement du pouvoir religieux appuyé sur la puissance temporelle. Nous avons favorisé cet établissement sans songer au danger qu’il deviendrait dans l’avenir. »
Mais l’évolution politique devait jouer contre l’homme que l’apaisement au Fouta rendait moins indispensable. Mieux même : ne serions-nous pas tentés un jour de donner à leur tour quelques satisfactions aux Almamys soumis en écoutant complaisamment l’énoncé de leurs griefs contre leur vieil ennemi, en accueillant sans contrôle suffisant des informateurs de panique qui pouvaient travestir certains détails au gré de leurs rancoeurs ?
Des contradictions nous frappent également. Jusqu’en 1908, sauf de rares notes discordantes — et qui sont plutôt des indications de tendance que des faits — les rapports des administrateurs de Kindia et même des régions voisines sont formels « Il n’y a pas de question musulmane dans le cercle. » « Les marabouts sont tranquilles et sans influence étendue. »… Un administrateur, en 1908, passe à Missidi de Goumba et relate, en quelques lignes, qu’il y a vu un vieux marabout malade, presque aveugle, dont on peut attendre la fin prochaine.
Plus tard, lors de la rentrée en gros plan du Ouali, l’administrateur Sasias écrira : « Tierno Aliou avait eu l’habileté de se faire oublier dans le centre qui lui avait été assigné comme résidence et là, à l’abri de l’indifférence qu’il avait su créer autour de lui, il réussit à étendre son influence non seulement dans toute la région, mais même au-delà du Konkouré. »
Ce travail en sourdine nous étonne beaucoup de la part de l’homme ardent et combattit que nous avons vu créant son petit royaume les armes à la main et nous trouble d’autant plus que les textes de cette période ne font pas défaut simplement ils sont à peu près muets. J’ai sous les yeux le Bulletin individuel de renseignements du Ouali, établi vers 1907 par la Direction des Affaires indigènes. Il est d’une remarquable insignifiance et les indications diverses sur les tendances, les services rendus, s’arrêtent aussi à la fin du siècle dernier. On concède que son influence est grande dans le. Goumba et la région, mais son attitude envers l’autorité est très bonne…
Nous pouvons donc nous demander si ce chef administrativement docile, n’était pas simplement en train de pour suivre la phase en quelque sorte mystique de sa’ prise de possession sur les âmes, la seule — il l’avait bien compris dès le début — qui, dans les limites désormais immuables de son domaine territorial pouvait faire du Morycounda un seigneur rival des grands féodaux, et du Karamoko discipliné un puissant dictateur religieux, le jour où il lui plairait de faire éclater toutes les barrières ?
Pour déceler ce travail souterrain, il eut fallu des Islamisants expérimentés; or, les administrateurs de Kindia à cette époque ne semblent pas très intuitifs sur ce point.
Le Karamoko, une fois pour toutes, est catalogué Tidiani, Confrérie à laquelle appartenait le Maître 16 dont il a reçu les leçons et sans doute l’Ouerd ; il est très instruit, possède huit ouvrages et enseigne le rite Malékite.
Il faut que survienne l’assassinat de l’administrateur Bastié — un crime à demi rituel, mais probablement accompli trop tôt — pour, qu’affolée devant ce monde inconnu qui se révèle, l’Administration supérieure envoie enfin un expert… Et c’est la mission d’information et de pacification des esprits (là où c’était encore possible) de Mariani, inspecteur de l’enseignement musulman en A. O. F. et les notes, les rapports si lucides, si mesurés et si fouillés en même temps qu’il envoie tout le long de sa route. Nous restons stupéfaits de tout ce qu’il découvre, de tout ce qu’il prouve. Et tout d’abord, on a trompé Dakar… Tierno Aliou et ses talibés ne sont pas — ou tout au moins, en 1909, ne sont plus — Tidjanis, mais appartiennent à l’ordre des Chadelya de la branche Sanpolya. On trouvera plus loin l’admirable étude de Mariani sur les Chadelya 17 de Guinée. Aussi n’en tirerai-je ici que les quelques indications propres à éclairer la lente évolution de la passion mystique de domination spirituelle — la plus efficace sans doute au pays Fouta — dans le vieux Saint apparemment si paisible.
Mariani l’a bien senti et noté. Outre une « ferveur particulière dont l’exagération évidente surprend et inquiète », il remarque, qu’à Goumba, certaines modifications sont introduites dans les formules des prières 18. Dé plus, ces mêmes prières sont répétées un nombre de fois beaucoup plus
important, surtout certains jours de la semaine ou à certaines périodes. Les fidèles arrivent en grande foule à la Missidi le jeudi et quelquefois le mercredi soir, y reviennent le dimanche. Et l’Inspecteur de l’enseignement musulman conclut : « Ces différences, pour si légères qu’elles soient, me semblent indiquer chez le Ouali le dessein de se séparer des autres Chadelya. »
Après avoir créé une mosquée célèbre, un petit canton, avoir édifié une fortune, devenir fondateur d’une confrérie, chef de secte, quelle tentation de puissance et de durée pour le petit talibé d’autrefois, chassé de son pays natal et qu’un père proscrit devait cacher dans le giron d’un marabout influent… L’on comprend alors qu’une telle prise de pouvoir toute spirituelle pouvait s’accomplir sans que rien la décèle au dehors pour l’observateur superficiel ou non initié. Les marques d’une piété extérieure un peu surexcitée sont fréquentes au Fouta et nullement localisées à Goumba et il faut rendre la justice aux administrateurs de l’époque que, s’ils n’ont pas discerné autour du Ouali la fermentation souterraine qui peut-être préparait la naissance d’une secte — ou d’une vaste entreprise théocratique automatiquement hostile aux Français — ils se sont généralement rendu compte, comme l’exprime très bien Mariani, que de grands marabouts étaient amenés « à combattre notre influence parce que notre civilisation les inquiète très sincèrement dans leur foi ».

Le drame de Cora (1909).

Au matin du 14 mars 1909, une chaîne de télégrammes affolés circulait dans tout le Fouta. Le Cercle de Pita (les Timbis) télégraphiait la même formule aux Cercles de Ditinn, Labé, Mamou, Dubréka, Kindia, Boké, Kadé 19 :

« N° 49 — très urgent administrateur Bastié a été assassiné la nuit du 12 mars à Kora, entre Démokoulima et Pita, par cinq Foula. Prière faire recherches ; détails complémentaires vous seront adressés. »

Une heure plus tard, un nouveau télégramme de Mamou suppliait Kindia d’envoyer au plus vite un médecin à Cora pour les constatations médico-légales, ceux de Labé et de Mamou étant en tournée.
L’administrateur de Kindia, tout en s’affairant pour satisfaire cette dernière requête, à laquelle les deux jours écoulés déjà depuis l’assassinat donnaient une macabre urgence, ne se doutait pas encore que le pivot central du drame allait se déplacer très prochainement du Cercle de Pita vers la région qu’il commandait depuis trois mois à peine
Nous allons pouvoir suivre le processus de cette montée d’inquiétude et de soupçons, car, scrupuleux à l’extrême et aussi, il faut bien le dire, pris de court par le développement d’une aventure dont sa récente arrivée dans le Cercle ne lui avait pas permis de discerner les prodromes, l’administrateur en chef de Kindia, Sasias, a beaucoup écrit, beaucoup noté, beaucoup expliqué la situation — trop peut-être pour laisser parler eux-mêmes les faits dont je me demande parfois si l’on n’a pas adultéré la résonance primitive.
Cela commença par une chasse à l’éléphant … « En vérité, c’est un étrange gibier que l’on chasse ce soir … » disait à sa maîtresse Yseult la servante-magicienne, en parlant de la chasse-piège du roi Mark où devait trébucher Tristan. Quels serviteurs ou quels informateurs, entre le 14 et le 19 mars, date du premier rapport au Gouverneur de la Guinée, ont-ils suggéré à Sasias que, à la suite de son autorisation, accordée fin février, de procéder à une chasse à l’éléphant, il y avait vraiment beaucoup de monde — et de monde armé à la Missidi de Goumba… ? Dans des périodes de troubles, comme celle qu’a ouverte l’assassinat de Bastié, il faudrait bien peu connaître l’Afrique pour ne pas imaginer le concert de murmures de bouche à oreille, de rumeurs plus ou moins intéressées, destinés plus encore à égarer les soupçons qu’à les orienter.
Pourtant une précision apparaît : deux jours après l’annonce du meurtre, Ditinn, qui semble avoir été un centre très actif de recherches, télégraphie à Kindia : « Instigateur présumé se nomme Amadou Tidia, est déjà vieux 20, paraissant fou, infirme de la main gauche à laquelle manquent deux doigts, habitait autrefois Ditinn, irait souvent à Goumba près de marabout Aliou qui n’est peut-être pas étranger à ce crime fanatique. »
Ces nouvelles, comme les notes rapportées par Mariani, arrivé à la Missidi moins d’une semaine après le meurtre, permettent à l’administrateur de Kindia d’envoyer, le 24 mars, un nouveau et volumineux rapport au Gouverneur de la Guinée. Pour nous qui connaissons désormais la gravité et le point final du drame qui s’amorce, nous avons besoin d’un solide effort de raisonnement critique pour tenter d’imaginer la stupeur qu’ont dû provoquer alors les appréciations, si mesurées pourtant, d’un incontestable spécialiste comme l’Inspecteur de l’Enseignement musulman.
Eh quoi, un marabout presque aveugle, si pieux, si bien noté et si paisible a pu rassembler autour de lui, sous prétexte d’une chasse à l’éléphant. Une véritable troupe en armes… Des Foula arrivent de tous les côtés (en une nuit, Mariani en compte 1045) répondant à une mystérieuse convocation — ces Foula dont il dit justement « qu’ils ne voient et n’agissent » que par le Ouali leur maître.
L’Inspecteur note — et l’on ‘sent que ce sûr observateur pèse ses mots — : « J’emporte de mon voyage dans ce centre l’impression’ qu’il s’y prépare, ou du moins s’y préparait quelque chose contre nous. » La préoccupation de Tierno Aliou est du reste visible. Il a sa version sur le meurtre de Bastié : pour lui, l’assassin serait l’ancien chef révoqué du Massi, vivant à Conakry. Cette version rencontre curieusement celle de son élève bien-aimé, Tierno Attigou, alors secrétaire du Tribunal de Province du Canéah ; leur collusion, dès cet instant, apparaît si certaine que l’on s’étonne un peu du temps mis par Sasias à comprendre l’imprudence qu’il commettait en choisissant toujours ce douteux messager pour communiquer avec le Ouali.
Ce qui est curieux aussi, c’est qu’avant de se savoir officiellement soupçonné, le Ouali s’inquiétait de l’opinion de l’Administration. Il aurait prononcé des paroles hostiles à la France (« la guerre aux Infidèles est proche, j’ai des fusils, de la poudre, beaucoup de soldats ») 21 qui ne me semblent pas dépasser celles qui devaient s’échanger parfois au Fouta, surtout après des nuits d’excitation religieuse et je crois difficile qu’il ait ignoré autant que l’a cru Sasias la première mission donnée à un « indigène de confiance » de s’informer sur place de son attitude. Toujours est-il qu’il envoie coup sur coup deux ambassades à Kindia : la première, vers le 15 mars pour dire qu’il ne s’expliquait pas le passage sur la route du Labé de plusieurs Européens et de miliciens 22 ; la seconde, trois jours plus tard, pour informer l’Administrateur que « rien de grave ne se passait »… On a l’impression d’une sinistre comédie où chacun joue au plus fin et cherche à savoir ce que pense son adversaire.
Toujours est-il que l’administrateur mande alors à Tierno Aliou une lettre qu’il confie à l’interprète Gaëtan. Il y joint un cadeau « pour bien lui montrer que nous n’avions aucun sentiment d’hostilité à son égard » et pour protéger l’interprète, il coiffe l’ambassade de l’inévitable Tierno Attigou que le Ouali « considère comme son enfant ». En somme, une ligne de conduite d’expectative amicale qui se tient fort bien, mais qui ne laisse pas de surprendre un peu.
Mariani était présent à Missidi quand on annonce cette ambassade. Il note au début une vive préoccupation, suivie d’un manifeste soulagement après l’arrivée des messagers. Dès ce moment, le Ouali a choisi son attitude. Son accueil à l’interprète est chaleureux, il fait dire à Sasias « qu’il était indigné comme lui du crime dont Bastié avait été victime et qu’il ferait tout ce qui dépendrait de lui pour aider à retrouver l’assassin ». Enfin, il prie Gaëtan de transmettre « l’assurance de son attachement et de son dévouement à la France »…
Tout se passe comme si, à ce moment, la conclusion du premier acte du drame ait été décidée. La balance a dû osciller un instant… Les hommes sont là, toujours en armes — et Mariani a noté avec une stoïque lucidité qu’un de ses miliciens, le soir de son arrivée, a paru fort effrayé des confidences d’un ami et l’a supplié de partir sans tarder. Si notre méfiance s’était alourdie, si nous avions pris des mesures de force, le mouvement eut été peut-être déclenché — mouvement certainement localisé et voué à l’échec, bien que nul ne sache jamais si une déflagration minime n’est pas susceptible de déclencher une série d’explosions…
Il apparaît cependant certain que le Ouali ne désirait pas agir au moment où il aurait pu être amené à le faire — d’où son inquiétude visible. Je persiste à croire que l’appel aux armes pour la chasse à l’éléphant n’était, en somme, qu’un exercice de mobilisation adroitement camouflé et que l’assassinat de Bastié, s’il est vraiment une sorte de crime rituel — ou plus exactement de crime-signal — est intervenu avant l’heure. Des assassins en puissance, le Fouta devait en être plein. Seulement cinq d’entre eux, parce que des liaisons ont été mal faites, des mots d’ordre mal transmis, ou parce qu’ils avaient, de surcroît, des raisons personnelles d’en vouloir à Bastié, ont choisi cette victime à l’instant et au lieu qui leur semblaient propices.
N’oublions pas qu’on parlait déjà du retour prochain d’exil d’Alpha Yaya 23 et qu’il était plus adroit de procéder, en l’attendant, par petits coups de semonce propres à entretenir le fanatisme des troupes et à éparpiller l’attention des Français. N’oublions pas surtout ce que nous savons des ambitions de chef d’ordre du Ouali. Les eut-il aventurées sur un coup de force dont le succès, malgré la surprise, semblait bien aléatoire… ?
Quinze jours après l’assassinat, l’administrateur de Labé notait, dans son rapport mensuel : « Un mouvement dirigé par le fanatisme des marabouts et l’esprit d’intrigue des chefs n’est pas impossible au Fouta, mais s’il a lieu, il prendra certainement la forme qu’il a prise au temps de la lutte contre les Dialonké : entente préalable entre les chefs, longue et minutieuse préparation, caractère nettement religieux. »
Il s’agissait donc de renverser la vapeur. Une nouvelle correspondance envoyée au Ouali par Sasias, lui fournit involontairement les moyens de le faire sans perdre la face. En effet, dès le dimanche matin 21 mars, Manga Laye, chef du canton de Ouatembàkiré 24 portait à Missidi une missive qui faisait comprendre à Tierno Aliou qu’il ne convenait pas de maintenir tant de monde autour de lui pour une chasse à l’éléphant à laquelle il valait mieux renoncer temporairement tant que les travaux agricoles battraient leur plein et que l’impôt — très en retard cette année — n’aurait pas été collecté. La lettre se terminait par un nouvel et pressant appel d’aider pour la recherche du meurtrier — et Sasias croyait bien faire en indiquant que ce meurtrier, le Ouali le connaissait « puisque Tierno Ibrahima, dit Tierno Amadou Tidia, était déjà venu le voir une fois à Missidi ».
Désormais, Tierno Aliou avait une raison plausible pour disperser ses hommes et ne pas insister sur la piste de l’ancien chef du Massi. Le mouvement avorté ferait une victime : l’exécuteur trop pressé et assez maladroit pour se faire reconnaître et les deux partis pouvaient être contents l’un de l’autre…
N’osant pas trop croire à l’aide efficace du Ouali, le 23 mars au soir, l’administrateur avait expédié des conseils de prudence au Juge d’Instruction à Pita 25. « Vous informe, à toutes fins utiles, qu’en raison situation politique délicate actuelle dans Goumba, conviendra, au cas où y feriez procéder à recherches en vue arrestation coupables, agir avec grande circonspection. Ouali, en effet, très inquiet et toute mesure nature l’effrayer pourrait avoir conséquences graves. »
Ces recherches allaient devenir sans objet. Une constatation d’échec du Juge d’Instruction, qui avouait n’avoir pas mis encore la main sur le principal assassin et un cri de triomphe de l’administrateur de Kindia se croisaient le matin du 24 mars. A Pita, à Ditinn, Sasias télégraphiait en effet : « Je suis heureux de vous annoncer, d’après renseignements qui me sont fournis par interprète envoyé par moi en mission Goumba, que auteur principal crime aurait été arrêté près Konkouré et livré à cet interprète qui le ramène aujourd’hui même Kindia. Ai avisé juge d’instruction, procureur république et gouverneur. »
Le soir même, à 5h, triomphalement, escorté de l’interprète Gaëtan et d’Alimou, petit-fils du Ouali, Tierno Amadou Tidiani comparaissait devant l’administrateur, mué en « auxiliaire de M. le Procureur de la République de Conakry».
C’était un pauvre assassin. Les signalements échangés de Cercle à Cercle en avaient fait un vieillard. Or, il a seulement 27 ans selon les uns, 35 ans selon les autres. Deux doigts manquent à sa main gauche, un ancien coup reçu a roidi son dos et son boubou déchiré, souillé de boue et de sang, indique une lutte ou – une fuite éperdue dans les buissons d’épineux.
Comment a-t-il été arrêté ? Gaëtan et Alimou peuvent déjà donner à Sasias quelques indications… Le Ouali joue à fond le jeu qu’il a maintenant choisi. Dès le 19 Mars, suivant sa promesse, il envoyait partout des messagers pour donner le signalement de l’assassin, dont il ne discutait même plus la personnalité. C’est ainsi que, lorsque le chef de Dougounda, Tierno Haddi, vit entrer chez lui, le soir du 21 mars, le piteux criminel, il fit aussitôt prévenir le Ouali qui envoya prendre livraison de celui qu’on serait tenté d’appeler sa victime.
L’Histoire a le droit de rassembler, par souci d’ordre, spirituel, des faits répartis dans le temps ou l’espace. Deux mois plus tard environ, ce même chef de Dougounda narrait à Kindia, au cours d’une visite à l’administrateur, les détails de cette capture — détails qui font mieux valoir son astuce de partisan que sa générosité humaine.
L’homme harassé et sanglant était devant sa porte, demandant le chemin de Médina-Oula, c’est-à-dire de la frontière anglaise de Sierra-Leone. Il devait se sentir en sûreté dans ce Goumba, lieu de refuge, dont le maître était son ami. Aussi il accepta sans méfiance de se reposer pour la nuit et de prendre un peu de nourriture 26. Et pendant que le chef de canton envoyait au Ouali un messager secret : « Votre homme est chez moi. », mis en confiance, l’imprudent confessait « qu’il avait un mauvais coup du côté de la Komasokho » et que le sabre qu’il portait lui avait servi à achever l’administrateur des Timbi 27 contre lequel, du reste, il avait un léger sujet de mécontentement personnel 28
Mais, ce soir du 24 mars, l’administrateur ne songe pas encore à s’enquérir des détails de cette misérable comédie humaine. Un premier interrogatoire d’identité l’assure de sa prise et, le lendemain, il questionne le prévenu sur le fond, comme vient de lui enjoindre télégraphiquement le Juge d’Instruction.
Le dossier contient les deux états : brouillon et mise au net de cet interrogatoire, conduit avec l’aide de l’interprète … Que d’écrans entre les âmes, que de voiles autour de la vérité spontanée. Tierno Amadou Tidiani assure évidemment qu’il n’est pas l’assassin… Les deux chefs de canton que l’administrateur Bastié venait de rendre responsables de l’incendie d’une petite maison de commerce à Ténéné — incendie purement accidentel comme il sera prouvé plus tard 29— prévoyant que les choses tournaient mal pour eux, auraient, avec leurs amis, prémédité l’assassinat : « Si le commandant nous emmène avec lui, nous le tuerons… »
Quelle étrange version ! Evidence apparente puisque les deux chefs révoqués pouvaient nourrir un juste ressentiment — mais impossibilité matérielle : comment auraient-ils pu organiser le drame, chercher des complices, convenir du lieu et d’une tactique dans le court moment qui s’écoule entre la décision de Bastié de les emmener avec lui vers la prison de Pita, et la mise en marche du convoi. Au surplus, puisqu’ils sont dès lors des hommes punis disciplinairement, ils n’ont certainement pas été laissés seuls et libres de tenir des conciliabules.
Evidemment, l’interrogatoire n’est pas mené par un juge professionnel et l’on distingue aisément les mailles par où l’homme traqué essaie de se glisser. Il jette un peu de lest : « Oui, il savait qu’on devait tuer le commandant 30. La réunion s’est tenue devant lui. Il aurait voulu le prévenir; l’interprète Babady l’en a empêché… » On insiste, on retourne cette question — puis on abandonne. On ne crie pas à cet homme qui s’enferre : « Quand on sait quelqu’un en danger de mort, on rompt tous les barrages, on hurle, même de loin : Commandant, on veut vous tuer… » Suprême imprudence, pour stimuler le prévenu qui assure ne pas connaître les détails du crime, on le lui raconte et on lui dit : « Est-ce bien cela ? » Ce n’est guère un interrogatoire pour faire la lumière, surtout en pays africain…
Mais le Substitut vient de télégraphier que la justice, le lendemain, prendra livraison de l’homme et l’interrogera dans les règles; on sent bien, que ce 25 mars, le crime et le criminel passent au second plan pour l’administrateur de Kindia qui songe surtout avec soulagement que Tierno Aliou a livré lui-même l’assassin (en le faisant même accompagner par son petit-fils), que cet homme dangereux vient de donner une preuve manifeste de son attachement à la France, de sa docilité aux ordres de l’administration — et que l’on va pouvoir respirer enfin…
La justice, quant à elle, était fixée. Elle n’avait pas à tenir compte de mille nuances politiques. On lui demandait un assassin et ses complices, et le juge d’instruction, utilement aidé par l’administrateur de Ditinn 31 n’avait plus d’hésitations. Le 26 mars, il télégraphiait à Kindia: « C’est l’assassin principal; ai toutes preuves voulues. » 32
On s’étonnerait volontiers du temps relativement court mis à débrouiller une affaire aussi confuse, avec ses versions différentes, l’éparpillement de tous les témoins du drame laissant longuement seul sur un pont dans la nuit, un tragique cadavre avec une flèche dans le côté, une mortelle coupure à la nuque et une tonsure sur le crâne qui disait la victoire — victoire du fanatique sur l’Infidèle ou simplement du mécontent vengé… ? On s’étonnerait, à moins que l’on ne pense, qu’après une brève consigne de silence, une autre consigne plus impérieuse s’était diffusée : lâcher l’homme, avouer… Au cours d’un nouvel interrogatoire, la mère elle-même, d’abord muette, avait parlé…
Deux mois plus tard, faisant le point avec mesure et intuition, le juge d’instruction écrivait à Kindia., à propos d’un petit détail d’enquête : « Tierno Ismaïla et Alfa Abdoullaye 33 (tous deux Soussou d’origine : Diallonkas) ont été nommés par Tierno Suleymani, chef du Massi,, actuellement sous les verrous. Sauf les déclarations de Tidiani que vous avez signalées, rien de particulièrement grave n’a été relevé contre eux. Ignoraient-ils ce qui devait se passer, lors de la dernière tournée de M. Bastié ? Il est permis d’en douter. L’atmosphère de complicité qui semble avoir baigné le Fouta ne serait-elle pas de la crainte habilement provoquée par les menées religieuses et les prédictions de Tidiani, plutôt qu’une collaboration voulue et affirmée ? Cette considération impose une grande prudence, il est nécessaire de ne procéder qu’à coup sûr aux arrestations qui pourraient être faites à la suite de nouvelles révélations. Elle rend également plausible l’hypothèse que le crime serait le résultat de la collaboration de quelques mécontents — exemple Suleyman, aidé de quelques fanatiques, — exemple un Ouali influent, un marabout redouté, aidés de quatre ou cinq gredins plus ou moins fanatisés et payés pour exécuter la besogne. »
Cette opinion, acquise, ne l’oublions pas, après plus de deux mois d’enquête minutieuse, me semble résumer, avec le maximum de chances de vérité, la genèse : préparation, exécution, coup de théâtre final du drame de Kora.
Ce drame a-t-il changé quelque chose dans le Fouta ?
Certes — et les rapports des administrateurs, comme les conclusions de Bobichon sont formels — les Foula ont eu très peur… à tort ou à raison. On a jugé prudent de les rassurer, tout en leur prodiguant de bons conseils (mission d’enquête, mais surtout de pacifications des esprits de l’Inspecteur des Affaires administratives Bobichon) 34
Etait-ce la bonne méthode…? Comme elle fut la seule suivie à ce moment, un jugement de comparaison est impossible 35
Un observateur aussi pertinent que Gautier, placé par ses fonctions en plein épicycle du phénomène, croit voir dans l’assassinat de Bastié le point de départ plutôt que la conclusion d’une période dangereuse. Même en ajoutant, ce qui est mon impression personnelle, que les prodrômes de cette période se faisaient déjà sentir avant le 12 mars 1909, qu’ils ont eu une influence certaine sur le crime, je crois que les deux années troublées qui vont s’ouvrir sont excellemment évoquées par les observations de l’administrateur de Labé :

« De tels faits ont pour conséquence, par les commentaires auxquels ils donnent lieu, d’orienter la mentalité Foula dans le sens d’une liberté plus grande à notre égard et de lui inculquer peu à peu l’idée d’une résistance effective et prochainement réalisable. Le meurtre de Bastié avait été le point de départ d’un courant d’idées dont Alpha Yaya a été sur le point de profiter. »

Entre deux crimes : (12 mars 1909 — 30 mars 1911).

L’échec d’un mouvement, en dehors du découragement qu’il provoque chez les partisans vaincus et des pertes matérielles qu’il suppose souvent, est surtout préjudiciable à ses auteurs par l’attention qu’il suscite et la surveillance dont ils sont ensuite l’objet.
Nous avons vu l’extraordinaire silence qui s’était fait, depuis 1897, autour du Ouali de Goumba. Les seules allusions au personnage — et dans son désir de justifier la surprise du crime de mars 1909, Sasias les reproduit à tout propos dans ses rapports — sont, pendant plus de dix ans, celles qui le représentent comme un saint marabout, docile et discret, et, au surplus, au seuil de la mort. On ajoutait généralement d’apaisantes assurances : le mouvement islamique est presque inexistant dans le Cercle de Kindia 36 et à coup sûr sans danger.
Mais les événements du 12 mars 1909 et la persistante impression 37 de la responsabilité du Ouali dans le drame vont braquer dorénavant sur lui tous les projecteurs… La tentation apparaît même très forte, après avoir longtemps ignoré cette dangereuse force de, la rendre responsable de tout.
Au début d’avril 1909, un télégramme de Ditinn, émanant de Mariani, insiste sur les nouveaux faits qui lui font redouter sur le plateau de Ditinin et aux Timbis une recrudescence néfaste d’influence du Ouali : correspondance suivie avec les indigènes, prescriptions de jeûnes, de sacrifices 38, annonce de la venue prochaine du Mahdi. On sait les nombreuses prédictions sur la durée de la domination française qui circulent au Fouta. Noirot déjà, en 1897, les recueillait de la bouche du grand marabout de Fougoumba ; dix ans plus tard, Chessé les notait aussi comme une tradition courante dans les Timbis. Elles existent toujours à l’état sous-jacent puisque j’ai pu, en 1947, me les faire recouper au Fouta, par un descendant d’un des anciens grands Almamys.
Le rythme de la succession des événements dans les traditions que je cite est généralement centenaire, même si parfois ces événements sont intervertis : 100 ans de domination française — puis « un sauveur » (100 ans) — puis « un diable qui piquera tout le monde de sa fourche » (100 ans) — puis l’éviction du diable… avec « l’aide des Français », suivant certaines traditions. Or, en coordonnant des renseignements rassemblés après le crime, le Ouali, non content de promettre le Mahdi 39 parlerait de sa venue à la suite de cinquante années 40 de domination française; il annoncerait également qu’un grand événement se produirait à la jonction des deux tronçons du chemin de fer en construction — jonction prévue à Kouroussa et Mariani rappelle (3 avril 1909, télégramme à gouverneur) qu’au cours de sa récente visite à Missidi, le Ouali lui demanda si « le chemin de fer arriverait bientôt à Kouroussa ? » Nous nous trouvons dans une atmosphère de messianisme, surexcitée par des influences mystiques incontestables et assez troubles et certainement aussi par une peur panique que tous les observateurs ont notée.
Il est évident que, dans ces conditions, et puisqu’on avait décidé de renoncer à toute opération militaire de police (rappelons que tout le Fouta s’attendait à l’envoi d’une colonne) des mesures comme les palabres d’apprivoisement de l’inspecteur des Affaires administratives Bobichon ou la visite d’allure, amicale au Ouali de Sasias, le 17 avril 1909, étaient absolument dans la ligne de la conduite qu’on avait résolu de tenir pour apaiser cette grande peur, génératrice toujours possible de résolutions désespérées.
Lorsqu’il avait résolu cette visite qui pouvait avoir un double but : information directe et remerciement d’avoir livré l’assassin, l’administrateur de Kindia, encore influencé par le sentiment de délivrance qu’il avait éprouvé devant la manifestation de loyalisme du marabout suspect, décida de se faire accompagner de sa femme, de sa fille et d’un commerçant ami de Kindia. Certes, le caractère pacifique de son déplacement était ainsi souligné, mais, outre que la visite, dans une période aussi critique, eut gagné à demeurer une explication — même très cordiale — de chef à chef, la présence de deux femmes étrangères à l’administration ne cadrait pas avec les habitudes de la vie islamique, surtout dans un milieu quasi cénobitique.
Cette visite, en outre, avec son caractère de déplacement familial, allait donner un caractère particulièrement pénible aux mesures répressives de 1911. Les Foula l’ont souvent répété à ce moment : leur colère contre le Commandant dont le devoir assez cruel était de poursuivre un homme pour qui il avait eu tous les gestes de l’amitié, était accrue par le souvenir de démonstrations cordiales qui transformaient les poursuites en une violation des égards dus à un ami. Cela aussi n’était pas dans la ligne des règles de l’islam et expliquerait les menaces de mars-avril 1912 contre la sécurité et même la vie de l’administrateur de Kindia, dont le gouverneur avait dû alors précipiter le départ pour la France.
Quoi qu’il en soit, la première visite de Sasias au repaire du vieux chef s’accomplit dans une atmosphère d’idylle. Egards tout le long de la route, accueil empressé, échange de cadeaux, palabre particulièrement cordial, visite de la dernière heure où le Ouali tint à remettre une note écrite affirmant sa fidélité à la France. C’est de Missidi même que l’administrateur ému rendit compte au Gouverneur de la réception chaleureuse (rapport du 18 avril) qu’on lui avait faite. Aussi le Gouverneur, qui avait encore sous les yeux les notes pessimistes du 24 mars (p. 20) et qui venait d’annoncer l’ouverture d’un crédit politique exceptionnel de … 250 fr 40 pour entretenir des informateurs dans le Goumba, ne put s’empêcher, tout en exprimant sa satisfaction pour les résultats apparents de l’entrevue, de suggérer que tant de cordialité n’était peut-être pas. tout à fait sincère et qu’il fallait compter avec la fourberie des marabouts Foula.
Pendant ce temps, que faisait Mariani ? Ses informations du 20 mars et du 3 avril, dont nous avons fait état, étaient plutôt pessimistes. Les nombreuses notes suivantes relatent un apaisement incontestable. Le 23 avril, il annonce au Gouverneur général qu’il remettra à chaque Administrateur du Fouta des indications précises sur tous les marabouts douteux de son cercle et il observe judicieusement que, par le fait qu’il a été démasqué, le Ouali de Goumba est devenu moins dangereux. Le 15 mai, il constate qu’à « l’extrême nervosité que j’avais autrefois constatée, semble avoir succédé un apaisement général dans les esprits ». Le 23 mai, il écrit « la vie normale a partout repris » — mais la suite de cette note avoue que, néanmoins, « le Foula vit complètement en dehors de nous et n’a pas encore accepté notre domination comme le Bambara et le Soussou », aussi « prête-t-il une oreille de plus en plus attentive aux paroles des marabouts qui, de tous temps, jouèrent un rôle important dans les conseils de ses chefs ».
Pourtant, le danger immédiat semblant conjuré, Mariani conclut. judicieusement : « Attendons patiemment que la mort nous débarrasse de ce Saint astucieux — au Soudan (Tierno Aliou fait annoncer qu’il mourra au Soudan dans le Cercle de Dinguiraye) ou ailleurs, et n’examinons pas de trop près les motifs de tout ordre que nous pourrions avoir de précipiter sa ruine. »
Pourtant, cette atmosphère d’apaisement, ce ciel bleu de réconciliation, devait vite laisser apparaître quelques nuages. Le 14 juillet 1909, pour la fête nationale, le Ouali a envoyé à Kindia son petit-fils, qui, pendant une semaine, ne paraissait « nullement inquiet ou préoccupé ». Mais le 19 juillet, l’administrateur de Ditinn informe Kindia que le Ouali se livre à des achats de poudre et de fusils et a, dans le cercle, des agitateurs secrets. Pour les agitateurs, nous savons que Mariani est persuadé des liaisons occultes de Tierno Aliou dans le Ditinn et les Timbis — quant aux armes, il paraîtrait que l’information est, à ce moment, exagérée. Quatre agents secrets (en admettant qu’ils le demeurent) sont néanmoins lancés sur différentes routes autour de Goumba.
Hélas, d’un autre côté — côté frontière anglaise — des renseignements arrivent qui montrent un exode de Foula du Goumba et du Kinsan se dirigeant en Sierra-Leone.
L’émigration n’est pas très nombreuse encore :

  • 17 gros boeufs
  • 12 hommes
  • 2 femmes, d’après le Chef du Poste de Douanes de Médina-Oula

C’est cependant une indication pénible, la manifestation d’une crainte — ou d’une précaution suspecte. Aussi, au début d’août, l’administrateura-djoint de Kindia, M. Roberty, reçoit l’ordre d’effectuer une tournée dans le Goumba.
L’atmosphère a changé depuis l’idyllique visite d’avril. Certes, l’accueil est parfait. Deux des proches du Karamoko, dont Ammou, sont à la gare de Fofota, escortent le visiteur, que Tierno Haddi 41 vient recevoir au pont de la Kolenté. Mais le Ouali est malade ; dans le village où l’on a planté des drapeaux français, le calme règne; beaucoup de Foula sont à leurs villages de culture. Eh quoi, abandonneraient-ils déjà leur chef gravement atteint dans sa santé… ? Le jeune administrateur, se rend bien vite compte, au cours de sa visite au marabout, que celui-ci cherche à cacher son état à ses fidèles. Il fait sortir tous les Foula, parce qu’il veut « montrer son mal » au Français. Sa bronchite est sérieuse et il porte une vaste plaie à la cuisse, rongée par le pouvoir vésicant d’une écorce, locale utilisée comme révulsif.
C’est un grand malade — et un malade qui a peur. Le récit sincère et dépouillé de Roberty laisse transparaître une réelle pitié. Ce grand chef abattu, tenaillé par « une peur intense de mourir » peut redouter aussi de voir ses disciples échapper à son autorité, présentement temporisatrice. En effet, « il y a autour du Ouali des fanatiques. Ils sont peut-être plus à surveiller que le Ouali lui-même ».
Cette maladie, ce besoin d’apaisement renouvelé du précédent silence de dix années, qui avait si bien endormi les méfiances, se prolongeront quelques mois. Et c’est sans doute cette sagesse… forcée qui suscite de nouveau des inquiétudes.
A la fin de 1909, les informations se multiplient sur l’influence du Ouali, sur le nombre élevé de ses talibés et de ses serviteurs, sur ses liaisons secrètes avec plusieurs marabouts importants du Ditinn. Tout incite à voir dans le Goumba un point névralgique à surveiller au moment où l’exil de cinq ans d’Alpha Yaya, l’ex-roi du Labé, va prendre fin. De nouveau, nous allons retrouver, dans les dossiers d’archives, une couche dense de documentation, correspondant à la période critique du dernier trimestre de 1910.
Tout d’abord, en octobre 1910, sans doute en prévision de l’échéance politique que nous venons d’évoquer, des rapports sont demandés aux administrateurs sur « l’évolution de l’IsIamisme dans leurs circonscriptions ». Celui de Sasias est fort copieux, comme on pouvait s’y attendre, et contient une statistique intéressante : celle des Foula du cercle par comparaison avec les Soussou, la race dominante. Il y a 68 775 Soussou, contre 16 725 Foula, soit une proportion d’environ quatre à un 42. Le Goumba Missidi, à lui seul, a plus de 4000 habitants Foula et nous pouvons nous associer pleinement à la conclusion assez pessimiste de l’administrateur :

« Il ressort de ce relevé que le Ouali a sous sa direction immédiate plus de 4000 indigènes. Et il n’est pas exagéré de compter sur ce nombre 7 à 800 Foula fanatiques qui lui obéiraient et qui seraient prêts à marcher au premier signal. C’est donc de ce côté que viendrait le péril, si un mouvement islamique venait à se produire. Or, il n’est pas douteux que dans cette éventualité, le commandant du cercle de Kindia qui dispose d’un effectif de 19 gardes, se trouverait désarmé en présence d’une force aussi considérable. »

Le 30 novembre, un nouvel accent est mis par l’administrateur. D’autres commandants de cercles ont, depuis quelques semaines (réponses au questionnaire précité), signalé une recrudescence de propagande islamique, et l’on sent entre les lignes de la note de Sasias qu’il s’est ému de certains commentaires sur son attitude envers le Ouali, jugée sans doute trop sympathique, ou simplement trop temporisatrice. Un fait survenu quelques mois plus tôt et dont l’administrateur parle pour la première fois est, à la vérité, assez troublant… Le Ouali lui aurait proposé ses bons offices auprès de tous les chefs foula du cercle pour activer, la rentrée assez lente de l’impôt. Proposition déclinée, soit, mais qui en dit long sur l’influence du vieux marabout auprès d’une population foula dont nous avons vu la relative importance. Ajoutons à cela ce que nous savons des correspondances régulières avec plusieurs chefs religieux importants et spécialement ceux du centre mystique toujours nerveux de Fougoumba, nous sentons se former une sorte de consortium secret de Chefs pour un mouvement éventuel qui, malheureusement, ne manquerait ni de troupes, ni d’armes…
Nous nous expliquons donc fort bien que l’administrateur, justement inquiet de ses responsabilités 43, ait demandé, le 16 novembre, à Mariani, de passage à Kindia, de faire un détour jusqu’à Goumba et de l’informer avec exactitude.
La lettre de l’Inspecteur de I’Enseignement musulman trahit une réelle incertitude. Certes, l’accueil a été parfait et le Ouali, dans sa première conversation, a causé avec aisance de mille sujets les voyages en ballon, la télégraphie, sans fil, les chemins de fer, etc., en somme tout ce que les Blancs exécrés ont apporté et qu’eux, les Foula, n’auraient pas obtenu tout seuls.
Une conversation plus serrée a eu lieu le lendemain, dans laquelle le Ouali a reçu l’invitation de se rendre à Fofota pour saluer, à leur prochain passage, le Gouverneur général en tournée et le Gouverneur de la Guinée.
Par un informateur de l’administration, envoyé quelques jours plus tard, nous apprenons que cette proposition pourtant fort normale, et qu’il aurait pu se blesser de n’avoir pas reçue, a violemment mécontenté le vieux chef. Après le départ de Mariani, il aurait réuni ses talibés pour leur faire part de l’invitation.

« Il a déclaré qu’il était trop vieux pour se déplacer et pour se rendre à Conakry ou à Fofota. Il a ajouté qu’il ne comprenait pas pour quel motif on en voulait ainsi à sa personne, puisqu’il exécutait tous les ordres qui lui sont donnés. Il s’est plaint aussi de la suppression du tribunal de la province du Goumba 44, qui lui a enlevé une partie de son autorité. Enfin, il a conclu en invitant ses fidèles talibés à bien veiller afin qu’il ne lui arrive rien de fâcheux… »

En somme, tout le monde commence à s’énerver et cela ne crée pas un climat favorable à la pacification des esprits et à l’entente.
Nous venons de voir que le Gouverneur général se préparait à visiter la Guinée. Tournée de prise de contact toujours utile, mais surtout nécessité d’appuyer le nouveau Gouverneur de la, Guinée, Guy, au moment où le dangereux Alpha Yaya 45, son exil au Dahomey terminé, se proposait de rentrer dans son ancien fief. Ce que nous savons de l’homme nous confirme, en effet, que l’échéance était sérieuse. Le rapport de Sasias a évoqué l’effervescence islamique, signalée du reste dans toutes les notes des administrateurs du Fouta. Un tel retour ne jouera-t-il pas le rôle de l’allumette mise sous le feu tout préparé … ?
C’est visiblement la crainte des Gouverneurs, aussi le 4 décembre 1910, un palabre solennel est-il tenu, dans lequel les conditions de son retour au Labé sont précisées au proscrit 46. On trouvera plus loin (Pièce annexe n° 3) le texte curieux et du reste fort beau, de la communication faite par le Gouverneur de la Guinée « le haut, l’élevé, le considérable quant à la puissance, l’inépuisable quant à la grandeur d’âme… » à tous les chefs de la région du Fouta-Djallon.
On rappelle à Alpha Yaya qu’il « n’est plus qu’un simple particulier » et qu’il a juré sur le Coran, entre les mains de Karamoko Silla, « fidélité absolue à la France et à ses représentants ». L’énumération des précautions prises, l’énonciation des étapes de la déchéance qui font de l’ex-roi du Labé un Foula comme tous les autres, « comme ceux qui ne sont investis par nous d’aucune autorité, c’est-à-dire comme tous ceux qui ne sont que ce qu’ils valent par leurs bonnes pensées et leurs actions loyales » sont exprimées avec une netteté presque brutale, que nous serions tentés même de trouver cruelle, si nous ne savions pas maintenant avec quelle rapide déloyauté l’homme qui, le 4 décembre, se tenait si humble et si soumis devant les marches du palais du Gouverneur, violera les engagements pris.
Désormais, tous les acteurs du drame final sont en place. Sans revêtir la brièveté du drame classique où l’unité d’action donnait 24 heures aux héros pour bouleverser les Empires et les âmes, tout se jouera en trois ou quatre mois — un instant à peine dans le déroulement impassible de l’Histoire.

Le drame du 30 mars 1911

Les événements devaient évoluer dans un sens tel que, très vite, il devint certain qu’une solution de conciliation et d’attente n’était plus possible.
A la suite du serment prêté, le 4 décembre 1910 47 Alpha Yaya avait escompté sans doute un départ immédiat sur le Labé et il avait commencé ses manoeuvres souterraines. C’est un jeu d’espions contre espions où chaque parti fait surveiller l’autre. Alpha yaya a ses émissaires qu’il envoie de tous côtés, pour annoncer qu’il va revenir comme roi du Labé, pour réunir ses partisans et ses anciens captifs. Gaëtan, l’interprète de Kindia, en a repéré quelques-uns, avec la collaboration de sa femme, qui avait été distinguée autrefois par… Alpha yaya lui-même. Ainsi, la comédie burlesque se mêle-telle souvent au drame. Le commerçant. Beynis a rencontré, dans ses tournées de brousse, de nombreux Foula qui « ne regardent qu’Alpha Yaya », Suivant la formule indigène et attendent passionnément son retour.
Et l’on cite des noms : Kékouyé, l’ancien chef des captifs du proscrit s’abouche avec un marabout Torodo influent de Kindia qui lui remet de l’argent; un boutiquier : Lamana Diawara donne asile aux partisans qui se rassemblent. Mamadou Tiam recherche les anciens serviteurs du maître. Il n’est pas jusqu’à une maison allemande de la place de Kindia qui ne dièse le tableau par une sourde campagne d’excitations anti-françaises. « Nous voyons même apparaître, pour que le complot soit parfait, les Sociétés secrètes qui, à Kindia, groupent quelques musulmans fanatiques. Le Ouali serait affilié à un ordre plus élevé, aux racines sans doute nord-africaines ou peut-être proche-orientales, dont les visiteurs sont des marabouts itinérants et mendiants 48
Mais, le plus grave, c’est ce que révèle la dépêche du 31 janvier 1911, émanant du Gouverneur de la Guinée. Sociétés secrètes mystiques, soit, encore que l’exaltation religieuse y trouve un excitant, mais le vague consortium de marabouts de la région, dont nous avons déjà discerné les prémisses, semble s’élargir et se préciser. Il toucherait maintenant tous les marabouts de la Guinée. Les têtes en seraient

Tous les Commandants de cercle sont priés d’observer, de guetter tout délit qui pourrait donner prise sur ces hommes, qui doivent s’appliquer à demeurer irréprochables.
Les marabouts ne sont pas les seuls à s’agiter. Les notables du Labé eux-mêmes, réunis à Roundé Bowel, chez Modi Seydou, étudient les moyens de rendre le pouvoir aux anciennes familles régnantes. Si l’on ne trouve pas trace d’une adhésion explicite des Almamys du sud à ces conciliabules, qui paraîtraient disposer d’eux, dans le Ditinn, en tout cas, les marabouts et les chefs de Dalaba et de Horédioli se fortifient, comme ceux de Kadé et envoient leurs hommes en grand nombre sur les rives du Konkouré, pour être plus près du Ouali. Pita se signale : son administrateur capte un message où l’on demande si la guerre sainte doit commencer… Les commerçants syriens de Boké et de Mamou — et même hélas certaines maisons françaises qu’il vaut mieux ne pas citer — vendent ouvertement des armes. Ces armes, on les trouvera par paquets juste avant le 30 mars (et surtout, malheureusement… après) ; leurs dépôts s’étendent jusqu’au Dinguiraye, souvent connus du reste par l’Administration.
Heureusement, le Chef de la colonie, sans illusions sur la sincérité d’Alpha Yaya, l’avait retenu à Conakry, remettant de jour en jour l’autorisation du retour vers le Labé. Tandis que les Foula, ses anciens sujets, continuaient à vendre leurs boeufs — ces boeufs, orgueil et amour de tout Peuhl — pour acheter delà poudre 49, celui qui signait, déjà les nombreuses lettres qui furent saisies : « Roi du Labé » y fut arrêté sans difficultés à Conakry, le matin du 9 février 1911.
Mais les renseignements rassemblés par le Gouverneur de la Guinée étaient trop précis pour qu’il pût espérer éteindre d’un seul coup tous les foyers d’agitation en arrêtant celui qui en aurait été — ou qui aurait voulu en être – le bénéficiaire.
Les Almamys de Timbo et Mamou et leurs clans ne pardonnaient certes pas à l’ancien roi du Labé de s’être proclamé indépendant et n’oublions pas que la réunion de Roundé Bowel avait réuni dans leurs revendications, semble-t-il anonymes, toutes les anciennes familles régnantes. Mais le Fouta, dans son ensemble, regrettait plus un climat de vie, un ensemble de coutumes féodales — avec, au premier plan, l’existence et l’utilisation des captifs — que tels ou tels chefs. La facilité avec laquelle ces chefs étaient supprimés violemment et remplacés, comme le prouve l’histoire des vingt dernières années du Fouta libre ou à demi-soumis, montre bien que les Foula, sauf le petit nombre des fidèles de l’entourage immédiat, n’ont aucun attachement exclusif pour les personnes. La sérénité qui devait accueillir l’annonce de la mort d’Alpha Yaya et du Ouali de Goumba lui-même le prouvera amplement plus tard.
Pourtant, les menaces se précisaient, ou plutôt, par des rapports arrivant de tous les cercles du Fouta, on apprenait de nouveaux détails sur ce qu’avait été la trame savante ourdie par Alpha Yaya et ses partisans. La cristallisation des menées se faisait autour d’une dizaine de noms de lieux et de personnes, puis, en serrant encore, en partant des rameaux pour arriver aux troncs, on trouvait toujours deux noms : Karamoko Sankoun de Touba et Tierno Aliou de Goumba
Karamoko Sankoun de Touba paraissait moins compromis que le Ouali, très surveillé (et peut-être avec une lorgnette assez fortement grossissante) par l’administrateur de Kindia, dont il était en quelque sorte la découverte 50, mais un fait incontestablement grave avait soudain diésé fortement. son dossier. ‘Des informations concordantes, au cours de février 1911, avaient révélé qu’une de ses âmes damnées, le riche et influent Diakanké, Bâ Gassama 51 avait pris contact, dans le Rio-Nunez, avec les chefs et notables Landouman, leur demandant s’ils seraient disposés à se joindre à eux au premier signal. C’est Abdoul Bakar, un ancien chef Landouman, sans doute un peu vexé de ne plus l’être, qui « mange le morceau » le 14 février et livre tous les détails, avouant aussi qu’Alpha Yaya et son fils Aguibou l’avaient chargé lui-même d’aller rassembler, à Kadé, ses anciens captifs du Rio Nunez et du Dandoun (Guinée portugaise), un des villages du Roi du Labé, dont la cession au Portugal, en 1904, l’avait fortement aigri.
Pour le Ouali, nous savons de longue date la patiente collection de griefs rassemblés contre lui. La plupart sont affirmés par des pièces authentiques et des rapports souvent dûment recoupés. Etant donné l’immense conspiration occulte qui frémit dans tout le Fouta, faite de mille espérances imprécises, de mille rancoeurs, de mille ambitions déjouées, soudain cristallisées autour d’un chef : Alpha Yaya et de ses deux assesseurs mystiques — personnages obligés des drames Foula — j’inclinerais, même à croire que le dossier est loin d’être complet ou complètement connu.
Par contre, je crois que l’historien, impartial ne peut se défendre d’un sentiment de malaise en parcourant certains rapports émanés des cercles 52 dans lesquels les bruits les plus contradictoires et les moins contrôlés sont accueillis. Je n’en excepterais même pas le long rapport concernant le Ouali de Goumba, écrit après le drame (15 avril 1911) par le Gouverneur Guy, à l’intention du Gouverneur général. Cette étude qui veut présenter le personnage du Ouali depuis son arrivée au Goumba, est une sorte de justification 53 des mesures dont il fut l’objet. Elle ramasse et réunit les principaux chefs d’accusation, même les plus controuvés. Si les propos hostiles de Tierno Aliou dans sa mosquée, l’assurance donnée à ses talibés « qu’ils retrouveraient l’argent donné aux Blancs », « qu’il tient les chefs de Kindia et de Conakry » sont fort plausibles, connaissant surtout l’excitation qui suit les Diarorés Chadelya 54 de la nuit du jeudi au vendredi et les accointances du vieux marabout dans toute la Guinée, par contre on ne peut s’empêcher de sourire en voyant mentionner les « uniformes pour les soldats de la guerre sainte » 55 entreposés paraît-il à la Missidi et s’étonner qu’une simple question relatée en son temps par Sasias 56 ait pu devenir l’expression « du mécontentement de la présence des Français, dans son pays » que Tierno Aliou aurait eu « l’audace de faire savoir » à l’administrateur.
Il est certain qu’Alpha Yaya, bien qu’arrêté, en instance d’une nouvelle déportation — pour combien de temps… ? — s’était posé, ainsi que le constate très justement Gautier, le 27 février 1911, « comme le chef d’une insurrection future »… Il l’aurait même écrit à un Karamoko de Koubia et les discrets voyages de Karamoko Sankoun à Kindia 57 où le Ouali a tant de correspondants occultes — dont le principal Tierno Attigou, secrétaire du tribunal de province, connaît tous les gestes de l’administration — ressemblent vraiment beaucoup à des missions secrètes où l’on rencontre des émissaires non moins secrets.
C’est pourquoi, dans la lettre « très confidentielle » du Gouverneur de la Guinée à M. le Capitaine commandant la 7e Compagnie du 2e Régiment de tirailleurs sénégalais, nous apprenons que cette unité, cantonnée en temps habituel à Kati (Soudan), vient d’être mise pour quelques mois à sa disposition par le Gouverneur général de l’A. O. F.
La lettre rappelle la brève histoire d’Alpha Yaya entre sa libération (30 novembre 1910) et sa nouvelle arrestation (9 février 1911) et annonce que cette arrestation ne sera pas la seule : « Celles d’autres personnages influents, qui constituent autant de noyaux d’attraction et de lieux de pèlerinage pour les fanatiques que des centres de résistance à notre action civilisatrice et pacifique, ne s’impose pas moins. La première partie de votre mission en Guinée comporte justement ces diverses arrestations. »
Il énumère enfin les noms des agitateurs dont il faut s’assurer :

Notons deux points importants. Pour la première fois semble-t-il, les noms des futurs prisonniers sont donnés en clair. Le 7 mars pour la fin du mois… N’est-ce pas bien tôt dans une région où les deux marabouts ont tant d’intelligences… ? Ensuite, il faut remarquer, dès le principe, que l’arrestation de Karamoko Sankoun paraît beaucoup plus facile à opérer que celle du Ouali : « Un détachement d’une forte section, environ… (ici, dans le document, un blanc qui n’a pas été comblé — nous saurons plus tard qu’il s’agissait de 40 hommes), commandé par un officier 58 suffira pour procéder aux arrestations de Touba. Votre Compagnie fournira ce détachement. »
Par contre, l’arrestation de Tierno Aliou « fait l’objet d’instructions spéciales que vous trouverez ci-après ». Et il y a cinq pages de texte serré, ainsi qu’on croquis indiquant les voies d’accès à la Missidi. Trois itinéraires ont été étudiés par Sasias. Le meilleur, bien que le plus long, est tel que « Goumba ne semble pas devoir être un objectif direct ». Tout est prévu : guide, interprète, détachements de renfort arrivant par des voies différentes pour prêter main-forte ou couper la fuite de l’ennemi, point de jonction de la colonne avec le gouverneur qui tient à être lui-même sur les lieux, tout sauf l’imprévisible, ou presque : une vraie résistance du Ouali ou des siens. Et il y a une petite phrase terrible, que nous lisons maintenant avec la gorge serrée, que le Gouverneur (qui semble avoir voulu l’oublier) a dû relire souvent lui-même avec un obscur remords : « Les Foula ne sont pas réputés pour leur bravoure, bien au contraire, mais il pourrait se faire que le fanatisme poussât les plus fidèles gardiens de Tierno Aliou à le défendre les armes à la main ; la chose est cependant peu probable » 59
A la même date, une autre lettre précise au Lieutenant Bernard, qui partira de Mamou avec ses auxiliaires, le rôle de renfort qu’il aura à remplir.
Sans doute, de nouveaux renseignements — Sasias paraît avoir eu nettement conscience que le Gouverneur sous-estime la résistance du Ouali — viennent-ils inquiéter Camille Guy. Une autre lettre, toujours « très confidentielle » du 16 mars, modifie et renforce les dispositions. Le Capitaine Laussu, sur sa demande, prendra le commandement d’un autre détachement de 40 hommes qui partira de Fofota (sur la voie ferrée, à quelques heures de marche de Missidi) le matin même de l’opération prévue.
On a l’impression, malgré le savant agencement du plan d’attaque, que l’on écrit vraiment beaucoup dans une région où le réseau d’espionnage du Ouali, jamais totalement dépisté, même après le drame, tisse partout sa trame. Aussi, quelques jours plus tard, lorsque de la frontière nord du cercle de Kindia (Kébalé) où il est cantonné en attente, le commandant de la 7e Compagnie, Capitaine Talay, demande télégraphiquement un croquis plus complet de la région et de la Missidi elle-même, l’administrateur Sasias ne cache pas son inquiétude. Cette requête, si elle est connue — et il craint que le secret en ait été percé — va contribuer à alerter celui qu’on voudrait surprendre. Nous avons au moins une preuve certaine qu’en effet le Ouali se jouait des précautions si bien ourdies en apparence, puisqu’un rapport informe que dès le 25 mars, trois complices du cercle de Ditinn

  • Tierno Kana
  • Alpha Bakar
  • Tierno Billo

avaient averti Goumba lorsque l’un des détachements (celui du Lieutenant Bernard) s’était mis en route.
Dès lors, les protagonistes du drame sont en place pour le dernier acte… Au dernier moment, on a l’impression qu’un impondérable a joué. Dans sa dernière lettre au Gouverneur, le 29 Mars, le Capitaine Talay 60 rendait compte de son arrivée à Ténéné Kaéla, point de départ de l’ultime marche d’approche, et avertissait qu’il venait d’envoyer « un émissaire devant le renseigner sur la possibilité d’enlever, le Ouali par surprise ».
Nous tenons là une information capitale — peut-être l’explication d’une imprudence héroïque qui devait avoir de si tragiques conséquences. Et d’abord, cet émissaire a-t-il été retrouvé, questionné… ? Je n’ai aucunes traces d’une telle recherche… Mieux même : dans les différents rapports officiels (il en existe plusieurs au dossier) le Gouverneur de la Guinée ne fait pas état de cette indication précieuse, que seul le Capitaine Laussu reproduit dans un rapport du 12 avril, qui contient également le texte de toutes les dernières communications du Capitaine Talay.
Tout se passe comme si un besoin de justification, une impossibilité d’indiquer une version plausible, poussaient les officiels après le drame à lui chercher sa seule explication dans la témérité excessive de l’officier massacré. Ainsi, la faute — s’il fallait absolument qu’on en trouvât une — serait supportée par un mort, par ailleurs couvert des lauriers oratoires d’usage.
Mais cet émissaire, qui s’est dilué dans le maquis des rapports, et de la procédure, nous n’avons aucune raison d’être certain de sa fidélité. Même fidèle, n’a-t-il pas été dépisté… ? Comme il pouvait être facile de l’abuser par une tranquillité apparente, de lui faire donner des renseignements faux, peut-être même de le faire doubler au retour par un envoyé — un pseudo-traitre — payé pour dire, par exemple, qu’il veut venger une offense imaginaire du Ouali et qu’il apporte les éléments nécessaires à l’exécution facile et sûre d’un coup de main de surprise… !
Il est difficile de faire admettre qu’un officier, dont le plan d’opérations (Pièce annexe n° 4) est aussi logique et raisonné, ait joué sa mission sur un coup de dé qui bouscula toutes les précautions prises, sans avoir reçu de graves et logiques assurances de succès.
Nous, avons vu que les opérations devaient se dérouler au petit lever du jour (vers 5h ou 5h30). A 9h50 exactement, un télégramme tragique partait de Missidi-Goumba, envoyé par le Gouverneur à son chef de Cabinet demeuré à Conakry :

« Priorité — extrême urgence, n° 193. — Opération préparée, contre Ouali Goumba devait être exécutée ce matin suivant plan concerté avec Capitaine Talay, commandant 7e Cie; un 2e détachement devait y prendre part, et arriver même heure à la Missidi. Malheureusement, au dernier moment Capitaine Talay crut devoir procéder seul par surprise et intimidation. Capitaine Talay se présenta avec son lieutenant à la Missidi même : a trouvé population sous les armes et a invité Ouali à les déposer. Sans répondre, Ouali a donné ordre de tirer, Capitaine Talay et Lieutenant Bornand ont été tués à bout portant avec 12 tirailleurs ; Compagnie a alors riposté et un premier détachement commandé par le Capitaine Laussu et un deuxième détachement commandé par Lieutenant Bernard ont détruit complètement village. Foula au nombre d’un millier, dont beaucoup armés fusils à tir rapide, se sont enfuis ainsi que le Ouali que l’on poursuit. Avons outre officiers tués, deux sous-officiers européens blessés légèrement et 14 tirailleurs blessés. Maintiendrai compagnie à Kindia ; en attendant nouveaux officiers commandement troupe passe aux mains Capitaine Laussu. Etais moi-même sur terrain opération dès le début avec Commandant Boin, Administrateur en chef Sasias, Administrateur Tallery et Dr Trautmann, Adjoint Jobez. Tiens à vous signaler conduite admirable officiers, sous-officiers et tirailleurs. »

La version officielle apparaît déjà avec l’accent sur l’imprudence du Capitaine Talay 61. En même temps (et le dossier conserve les minutes griffonnées au crayon sur des feuilles de carnet) le Gouverneur envoyait de brefs télégrammes infiniment plus dramatiques dans leur simplicité :

  • Au Chef Service Voie, Kindia
    « Prière aviser Mesdames Sasias et Trautmann que nous sommes tous sains et saufs. Arriverons cette nuit. »
  • Au Chef Service Voie, Kindia
    « Prière envoyer urgence, au kilomètre 123, train spécial pour transporter environ 500 indigènes, dont 20 blessés, 6 sous-officiers et 10 officiers et fonctionnaires. Prière faire préparer deux bières et chaux vive pour deux officiers tués. »
  • Gouverneur aux Administrateurs Pita, Labé, Ditinn, Démokoulima.
    « Ouali en fuite. Vous invite à surveiller étroitement toutes vos routes. »
  • Gouverneur aux Administrateurs de Mamou, Timbo et Faranah.
    « Prière surveiller étroitement routes conduisant frontière anglaise et particulièrement route Kaba-Falaba. Ouali en fuite s’est dirigé de ce côté. »

Que s’était-il donc passé ?
Tout d’abord, avouons que là, comme pour certains autres drames de notre épopée coloniale, il est à peu près impossible d’établir une version certaine du déroulement du combat.
Dans le rapport du Capitaine Laussu, si détaillé, si précis pour tout ce qui concerne les dispositions stratégiques prises, avant le 30 mars, le récit de l’action elle-même tient en 20 lignes. Une notation importante, et qu’on ne retrouvera pas ailleurs : les guides s’étant avérés insuffisants, tous les détachements, y compris celui du Capitaine Talay, arrivèrent avec des retards d’une demi-heure à une heure sur l’horaire (5h à 5h30 du matin). Talay, dans la mi-ombre et la région montagneuse, ne fut même pas aperçu, à son arrivée, par les autres officiers. Et le Capitaine Laussu continue : « Le Capitaine Talay entra directement dans le village avec tout son détachement et commença à parlementer avec les indigènes, très nombreux et en armes. A un signal donné, il fut attaqué brusquement. Un corps-à-corps furieux s’engagea dans lequel le Capitaine Talay, le Lieutenant Bornand et 10 tirailleurs furent tués. La 7e Cie fut rejetée, en deux groupes hors du village que les détachements du Capitaine Laussu et du Lieutenant Bernard attaquèrent aussitôt et enlevèrent après une résistance de 3 heures et demie.
Qu’est-il possible d’ajouter à cette analyse exacte et sèche ? Bien peu de choses précises. Suivant certains rapports, certains interrogatoires, les deux officiers de la Compagnie se seraient présentés ensemble devant la mosquée, après avoir traversé une partie du village au milieu d’une foule nombreuse 62, armée, mais sans hostilité apparente au début. Devant la mosquée, le climat change. Les talibés les plus fanatiques sont réunis, gesticulant et criant. Le Capitaine Talay, qui a ordonné à ses tirailleurs d’ouvrir la culasse de leurs fusils, pour bien montrer leurs intentions pacifiques, parlemente, demande à voir le Ouali, qui serait dans son carré. Un sous-officier européen va le chercher. Talay a encore le temps d’expliquer sa mission. A ce moment, sur un signe du Ouali ou du Vieux marabout que l’on a pris pour lui, le Tabala résonne et la foule se rue sur les deux officiers sans armes qui sont hachés de coups de sabre, tandis qu’une dizaine de tirailleurs autour d’eux sont également massacrés, aux cris de « Allah Akbar… ».
Un flottement bien compréhensible s’ensuit. Un sous-officier européen, quelques tirailleurs se dégagent, mais le reste du détachement se disperse. Les coups de feu fusent de tous côtés, après la première phase sinistrement silencieuse du combat. Ce sont ces coups de feu qui apprennent au Gouverneur qu’une action est engagée et lui font précipiter sa marche, avec ceux qui l’accompagnent, vers une petite hauteur au sud de la Missidi. L’amorce de retraite, assez désordonnée, apparaît aussitôt et c’est le Commandant Boin, de la suite du Gouverneur, qui s’élance, reprend en main les tirailleurs… L’arrivée des détachements Laussu et Bernard achève de retourner la situation, mais l’affaire est chaude. Il faut traquer les combattants entre les carrés ; beaucoup ont des fusils à tir rapide et ceux qui les avaient présentés comme des poltrons qui, sans doute, ne se défendraient pas, doivent constater que fanatisés beaucoup préfèrent la mort à la fuite.
Ce fut l’incendie qui, finalement, eut raison des dernières résistances. La retraite s’amorça et la débandade fut bientôt complète, surtout en direction du Nord-Ouest. Après 3 heures et demie de combat les officiers survivants se rassemblèrent autour du gouverneur. Il semble que c’est à ce moment que la certitude fut acquise, quant au sort funeste de Talay et Bornand — à ce moment aussi seulement que l’on songea à sauver au moins leurs dépouilles, alors que, d’habitude, les corps des officiers tués sont toujours ramenés par leurs hommes — et ce simple fait indique mieux que tous les détails la confusion matérielle et morale de la lutte. Le Dr Gaubil, dont l’héroïque conduite auprès des blessés sous le feu ennemi avait déjà suscité l’admiration, partit avec quelques tirailleurs dans les flammes finissantes de l’incendie et retrouva les corps tragiquement mutilés et à demi-carbonisés.
Mais ces pertes cruelles ne faisaient que souligner le réel échec que nous avions subi. Deux officiers et dix tirailleurs, étaient morts en essayant d’arrêter le Ouali — et le Ouali avait fui. En relisant les documents : ceux du combat, ceux des semaines qui l’ont précédé, ceux du procès, on ne peut se défendre d’une forte hésitation. Ne savons-nous pas, depuis longtemps, que le vieux marabout avait envisagé de passer en Sierra-Leone si sa liberté semblait menacée? Or, depuis le 25 mars, au moins, et certainement plus tôt, il connaissait les mesures militaires qui préparaient son arrestation. Est-il logique de penser qu’il a attendu paisiblement l’arrivée de forces dont il ne pouvait méconnaître l’importance — auxquelles ses talibés fidèles n’ont pas dû permettre qu’il s’exposât ?
L’infortuné Capitaine Talay avait demandé un croquis du terrain; je ne sache pas qu’il se soit enquis d’une photographie ou d’une description de celui qu’il devait arrêter. Certains récits du reste disjoignent la mort des deux officiers. Le Lieutenant Bornand se serait porté lui-même vers le carré du Ouali qui tardait à paraître et c’est là qu’il aurait été assassiné par les gardiens du seuil. Traînée de poudre que la colère et le sang du premier meurtre…
On comprend fort bien le massacre qui suivit, même si Tierno Aliou n’avait pas paru, même s’il était loin déjà, galopant depuis des heures sur les chemins de la délivrance.
Remarquons que, sur ce point troublant, alors que les premiers rapports sont unanimes à affirmer la présence du Ouali à Goumba, la certitude semble diminuer au fur et à mesure que les jours passent. A l’audience du procès, plus personne n’a vu le Ouali. Son petit-fils Alimou a dit aux officiers qu’il était dans sa case et certains témoins ont vu un vieillard, la tête couverte d’un voile blanc, qui priait, prosterné devant la mosquée, et qui se serait relevé pour donner le signal du massacre. C’est tout. Aussi le principal accusé a-t-il beau jeu d’affirmer qu’il s’était enfui depuis plusieurs heures lorsque le combat commença 63
Evidemment, cette absence ne change rien à la lourde responsabilité de celui qui, de près ou de loin, avait donné l’ordre du crime. Mais elle explique que les télégrammes que nous avons cités, bien qu’envoyés immédiatement après la bataille, venaient déjà trop tard. Sans doute., lorsque les administrateurs alertés firent garder les routes, le coupable — peut-être seul encore pour mieux passer inaperçu — avait-il gagné un abri d’attente où ses partisans devaient le rejoindre. Aussi, dans le réel affolement suscité par le drame, on comprend que le Ouali ait été vu partout… Les télégrammes se croisent : tel Administrateur a appris qu’il n’a pas quitté Yaria, pour un autre, il est à Doukounda, pour un autre encore, dans le Massi… Et tous le savent « par des informateurs sûrs »…
C’est du reste le moment de la grande fuite devant la responsabilité. C’est un mort héroïquement imprudent qui a été cause de l’échec 64. Ces coups de sabre qui hachent les tragiques cadavres, personne ne les a donnés… Tierno Haddi, la cheville ouvrière de la petite comédie qui, en 1909, livra l’assassin de Bastié, reconnu par tous le 30 mars à Goumba, et qui est un des chefs de guerre du Ouali, écrit une lettre désespérée et gémissante à Sasias : « Moi, je vous dis pardon, pardon et pardon, moi, je n’ai rien fait dans cette affaire… » Il n’y a pas jusqu’au général Bonnier, commandant supérieur des troupes de l’A.O.F., qui ne tienne à affirmer (1er avril 1911) qu’il n’est pour rien dans l’échec, puisqu’on ne l’a pas consulté. Et il constate avec acrimonie : « Le Lieutenant-Gouverneur a arrêté, de concert avec le Capitaine Talay, le plan de l’opération. Cette intervention du Lieutenant-Gouverneur dans la conduite de l’opération est contraire aux dispositions de la circulaire du 13 janvier 1895. Je ne crois pas du reste qu’elle ait été favorable. »
Et il exige d’avoir le premier son mot à dire dans l’organisation des colonnes de police qui sillonneront la région troublée.

La liquidation du drame.

Ces colonnes, dont la nécessité était apparue sur le lieu et le jour même du combat, vont prendre un caractère d’urgence dans la semaine qui suivra.

Certes, dès le 1er avril, le Gouverneur général a télégraphié à Paris que « l’affaire de Goumba n’a eu aucune répercussion dans la région et cercle environnants qui restent calmes ». Cet optimisme était sans doute un peu précipité et il était imprudent de se réjouir sans mélange du fait que « tous les chefs Soussou, nous prêtant leur concours, sont partis à la poursuite du Ouali et ont déjà fait prisonniers plusieurs chefs foula
Les réactions ne devaient pas tarder à se produire contre ce loyalisme qui tendait surtout à assouvir enfin de vieilles et solides rancunes auxquelles, en temps ordinaire, nous ne permettions pas de lâcher la bride. Au début, la riposte fut minime : une menace (?) sur le poste de Ditinn, relatée par un jeune administrateur dont toutes les communications révèlent un tempérament très nerveux – menace qui ne se réalisa pas. Les-premières hostilités des Foula se dessinent vraiment autour du 10 avril. Jusque là, dispersés dans la brousse, terrés dans les petits villages de culture, probablement en rapports avec leur Ouali, qui ne devait franchir la frontière anglaise que le 8 avril 65, les Foula avaient rageusement subi les incursions soussou.
Le 11 avril, première menace sérieuse : le chef de la voie du chemin de fer télégraphie de Fofota — en plein Goumba — que les Foula se préparent à brûler tous les villages Soussou jusqu’à Kindia et qu’ils ont déjà exécuté leur projet sur cinq d’entre eux. On prend des renseignements complémentaires. La menace est sérieuse. Outre les villages brûlés, les agressions contre les petits centres de culture se multiplient avec des blessés et des morts. Les Soussou, si farauds au lendemain du 30 mars, « sont un peu désemparés » et l’administrateur de Kindia suggère qu’en attendant la mise en marche de la colonne en préparation, il conviendrait peut-être d’abandonner Démokoulima. Le lendemain, c’est Kirita, capitale du Goumba Soussou, qui signale l’approche des bandes foula. Son vieil Almamy, presque impotent, se traîne sur la route de Kindia pour y chercher protection et Sasias supplie qu’on active les préparatifs de la colonne ou, qu’au moins, on l’autorise à emprunter quelques troupes. régulières pour une brève tournée de police.
Mais la Direction militaire de l’A.O.F. mise en face du fait accompli le 30 mars, n’entend pas, cette fois, se laisser déborder. Et d’abord, où en est la situation par rapport au Ouali ? Le fantôme errant aux quatre points cardinaux s’est soudain matérialisé vers le 8 avril. Le lieu où il est possible de franchir la frontière étant à peu près connu, dès les premiers jours d’avril, l’administrateur de Kindia avait envoyé à son collègue anglais, le Commissaire du district de Karene (Sierra-Leone), des détails sur le crime et le signalement du Ouali. Dès le 7 avril, on commence à serrer la piste du fuyard — du reste hors d’atteinte, puisque le chef du Haut-Tamisso (canton du Cercle de, Kindia, limitrophe de la colonie anglaise) avertit seulement lorsqu’il connaît le passage de Tierno Aliou et de sa suite de l’autre côté de la frontière. Nouvelle lettre au District Commissionner de Karene, lui redisant les charges qui pèsent sur le fugitif et, l’avertissant que « l’individu est très dangereux et entouré de partisans absolument fanatisés ».
Le 11 avril, tout était réglé. Une lettre de l’administrateur anglais du District frontière confirmait l’arrivée du Ouali suivi de 40 personnes — le chef du Haut-Tamisso en avait vu 100 — qui s’était rendu à lui le 8 avril à Kalimania. Le proscrit n’avait pas trouvé le havre de grâce qu’il escomptait, car dûment prévenu de ses crimes, le commissaire anglais l’avait retenu prisonnier, après avoir averti son gouvernement, et d’urgence, le gouverneur de la Guinée mettait en marche la procédure compliquée de l’extradition : constitution d’un avocat en territoire anglais, réunion des pièces du dossier, demande officielle, etc.
La colonne avait le temps de se mettre en route, et même de revenir, avant qu’on eût à s’occuper de prendre livraison de l’assassin. On retourna donc derechef à cette préoccupation immédiate. Une fois réglée la question de la direction militaire des opérations, confiée au Commandant Boin, chef du Cabinet militaire du Gouverneur de la Guinée (qui s’était déjà distingué dans l’affaire du 30, mars) et les renforts de troupe prévus dès le 1er avril étant arrivés à Conakry depuis le 8 avril, le Gouverneur Guy peut annoncer, le 13 avril, au Gouverneur général que le moment est venu de passer à l’action : « Effervescence régnant toujours dans Goumba, où elle semble heureusement se localiser, nécessaire y agir avec vigueur. »
Les jours qui viennent de s’écouler ont été, comme nous l’avons vu, fort troublés et les troupes ont à venger des morts et un cuisant échec. On comprend donc que le Gouverneur général s’inquiète un peu de la « vigueur promise et expédie de sages conseils : « Prière faire connaître ce qu’entendez par agir avec vigueur dans Goumba. Devons éviter autant que possible mesures pouvant donner impression que faisons véritables opérations guerre, alors que notre action est dirigée contre quelques meneurs et a pour but mettre en confiance masse population. »
Peut-être le prudent Liotard, Gouverneur de la Guinée jusqu’à l’année précédente, et qu’un rapport accusait « de ne jamais croire aux complots » eut-il mieux entendu ces avis, lui qui, en 1909, avait liquidé une situation grave (assassinat Bastié) avec fermeté, soit (exécution capitale des deux principaux criminels), mais avec une modération compréhensive (tournée d’apprivoisement de l’Inspecteur Bobichon).
En tous cas, le Gouverneur Guy s’empresse de rassurer le Gouverneur général : « Il s’agit nullement faire opérations guerre, mais poursuivre, dans trois ou quatre villages fortifiés reste bande Ouali concentrée sous direction de son petit-fils 66 ; tous ces rebelles sont concentrés dans Goumba, en dehors cercles Pita, Ditinn et certains villages manifestant hostilité et où passage colonne me paraît nécessaire, non pour opérations, mais pour démonstration militaire ». Dans ces derniers villages, on arrêtera « quelques marabouts turbulents » et l’on donnera aux Foula « l’ordre de remettre leurs armes aux Administrateurs », en même temps qu’un arrêté interdira le « port des fusils et sabres ».
Ce programme devait être exécuté dans le Goumba avec une certaine rigueur. Dans son rapport sur la tournée militaire qui, dans son cercle, avait duré du 23 avril au 7 mai, l’administrateur Sasias qui accompagnait les troupes, énumère avec satisfaction les résultats obtenus :

  • incendie de toutes les cases rencontrées sur le passage, ainsi que des approvisionnements qui s’y trouvaient
  • reddition d’un certain nombre de fusils
  • capture de nombreux talibés
  • capture d’importants troupeaux 67, etc.

Certes, ces mesures peuvent apparaître cruelles et l’on songe avec un peu d’angoisse à la discrimination toujours impossible, à la confusion dans la même expiation des meneurs responsables et de la foule des égarés. Il convient cependant de remarquer que casser où brûler un village ne représente pas un châtiment majeur quand on connaît la rapidité avec laquelle les nouvelles cases s’édifient — et surtout la fréquence de pareils drames dans un Fouta féodal où les villages étaient périodiquement détruits au cours des rivalités à main armée entre partis hostiles.
Le plus grave était certainement la perte des approvisionnements — donc des semences — des troupeaux et des serviteurs. On conçoit qu’une telle répression changeait en quelques jours l’équilibre démographique et même politique d’une région. L’administrateur qui n’avait envisagé d’abord que l’effet moral de la punition infligée et l’évolution favorable de l’épreuve de force. qui nous avait été imposée, devait vite se mesurer avec les difficultés qui en étaient la conséquence. Nous avons vu [note 57] les embarras que devait lui causer le troupeau des bêtes abandonnées ou saisies. L’élément humain était plus difficile encore à redistribuer : d’une part les captifs, libérés dans un élan de généreux enthousiasme, d’autre part les Foula point trop compromis dans le drame du 30 mars et qui venaient faire leur soumission au passage de la colonne.
Pour les premiers, ils furent divisés en deux agglomérations sur des terrains voisins de Kindia, pourvus de semences et de 150 têtes de bétail. Quant aux Foula soumis, il importait de les éloigner du Goumba où le compte des tués au combat, des détenus, des captifs libérés faisait apparaître l’existence d’une population actuellement errante, se montant encore à un millier de personnes où des meneurs se cachaient certainement. L’administrateur de Forécariah accepta d’accueillir 800 Foula et de leur octroyer des terrains de culture dans une zone bien surveillée.
Ainsi, les problèmes immédiats se trouvaient résolus.
Dans un rapport d’ensemble demandé par le Gouverneur général, le Directeur des Affaires politiques, le 21 octobre 1911, tirait des événements de Goumba les conclusions générales 68 toujours faciles à établir de loin et qui donnent aux faits les conséquences a priori propres à satisfaire l’amateur de dialectique sociale : il faut persévérer « dans la politique suivie par le Gouvernement général dans ces dernières années, au Fouta-Djallon, et qui peut se résumer ainsi :

  • suppression raisonnée des grands commandements
  • libération complète des captifs
  • surveillance étroite des marabouts ».

En somme, trois lignes pour effacer trois siècles de féodalité et pour amorcer un mouvement migratoire qui créait de nouveaux noyaux foula en des lieux qui ne les avaient jamais connus que comme passants et rendait aux Soussous, domestiqués jusqu’alors, un territoire et une prépondérance que d’autres incidences politiques 25 ans plus tôt nous avaient fait attribuer aux Houbbous et à leur chef … Balancements humains, redistribution de noyaux de force … Quelle mathématique historique nous donnera jamais la clef de l’équation qui exprimera leur révolution mystérieuse ?

La fin du Ouali.

Terminées dans le Goumba le 3 mai 1911, les opérations se continuèrent dans les cercles voisins par une promenade militaire aux rares épisodes guerriers 69. Le 5 juin, la colonne était disloquée à Kindia et le 12 juin, le Gouverneur général pouvait informer le Ministère que l’ordre régnait en Guinée et que les effectifs des troupes qui avaient parcouru la région troublée rejoignaient leurs garnisons respectives 70
Maintenant, le triste héros du drame allait de nouveau rentrer en gros plan sur la scène.
Nous avons vu que, lors de son arrestation sur le territoire anglais au début d’avril, la procédure d’extradition avait été immédiatement introduite. Des difficultés de forme avaient prolongé les négociations, mais, au début de juillet, l’administrateur anglais du district frontière annonçait qu’il remettrait le prisonnier aux autorités françaises à Sahonia, petite localité de Sierra-Leone très proche de notre poste frontière de Médina-Oula.
Le Gouverneur de la Guinée délégua l’administrateur Sasias pour prendre livraison du captif; un détachement du 2e Tirailleurs Sénégalais, commandé par le Sous-Lieutenant Daumain, assurerait l’escorte qui garderait le prisonnier de toute tentative de coup de main de la part de ses derniers fidèles.
Tout d’abord, le Ouali devait être extradé le 13 juillet, puis, au dernier moment, une lettre arriva du Gouvernement anglais. Atteint de dysenterie, le vieillard manifestait une telle faiblesse que quelques jours de repos semblaient indispensables pour pouvoir le « remettre vivant ».
Sasias a laissé de la scène un de ces récits probes et verbeux auxquels il nous a habitués. Nous percevons l’énervement du piétinement inutile sur la marche frontière, l’excellent fonctionnaire ne nous faisant grâce d’aucuns de ses scrupules administratifs durant cette attente fastidieuse et coûteuse qui devait se prolonger jusqu’au 20 juillet. Enfin, entouré par l’escorte de rigueur, voici le Commissaire anglais et son captif, porté sur un brancard, faible mais vivant. On l’étend sur une natte. Au début fatigue extrême, affaiblissement cérébral ou dédain — le Ouali feint de ne point reconnaître Sasias qui se penche sur lui… Puis soudain, il consent à se souvenir…
Et l’Administrateur raconte : « d’une voix éteinte, il me demanda des nouvelles de ma famille et même me tendit une main que je repoussai avec horreur… ». Le Destin murait dans leurs rôles respectifs deux hommes qui, plus jamais, n’arriveraient à se retrouver sur le plan simplement humain. Et peut-être, cette main. tendue par le fanatique sincèrement insouciant des vies humaines vers l’ancien ami qui le livrait, figé dans son dur devoir, nous émeut-elle davantage que le geste de répulsion plus conformiste qui la repousse…
Les débats aux Assises de Conakry s’ouvrirent le 20 Septembre suivant. Ils ne nous sont connus 71 que par un petit nombre de pièces et surtout par une édition spéciale du journal l’A.O.F. une importante brochure (septembre 1911) nous donnant une relation du procès qui paraît exacte.
Autour du Ouali, l’acte d’accusation rassemblait

  • Diou Bayourou
  • Tierno Haddi
  • Ouri Baïlo
  • Taïfourou N’diaye (fils du Ouali)
  • Alfa Mamadou Garanké
  • Alimou (petit-fils du Ouali)
  • Alfa Oumarou Garanké 72

Les débats durèrent quatre jours. Il faut avouer que, même après les multiples interrogations (dont nous avons pour certaines la transcription sténographiée), le réquisitoire et les plaidoiries, bien des points demeurent et demeureront toujours obscurs.
Il fut à peu près admis que Tierno Aliou n’avait pas donné personnellement l’ordre d’assassiner les officiers et les tirailleurs — bien que, dans les récits, trois vieillards apparaissent successivement, dont l’un ou l’autre pourrait être le Ouali. Etait-il même dans sa case, comme l’affirma Alimou au Capitaine Talay ? L’accusé assura qu’il avait déjà quitté Missidi quand éclata le combat et nous avons vu que c’est une conjecture (voir note 63) plausible.
Quant aux dépositions des rescapés du drame, elles sont ce qu’on pouvait attendre des survivants échappés à ces instants d’enfer. Ainsi, Tierno Haddi a été vu par trois ou quatre témoins, mais chacun lui attribue un costume différent. Aucun des accusés n’a porté un seul des 30 ou 40 coups de sabre qui hachaient les corps des deux officiers aucun, sauf Diou Bayourou qui avoua loyalement un coup de couteau sur le Capitaine Talay déjà à demi-mort.
Le principal défenseur, Me Faccendini, chercha visiblement les incidents d’audience qui égareraient l’attention centrée sur son indéfendable client. Il fait état de l’amitié dont l’administrateur Sasias avait donné de nombreuses preuves au Ouali — circonstance propre à rendre le devoir pénible, mais non pas à en effacer les obligations — il parle de cadeaux adressés par Tierno Aliou à cet administrateur, de femmes et d’enfants indigènes qui auraient trouvé la mort dans les flammes à la Missidi 73, etc.
Au vrai, ce que l’on ne peut assez dire publiquement, c’est que dans « cette atmosphère de complicité morale qui a baigné le Fouta » 74, les assassins sont avant tout — avant ceux qui ont manié sabres et fusils — ceux qui ont créé le climat où le drame ne pouvait faire autrement qu’éclater. Quand des combattants fanatisés diront le 30 mars : « nous sommes tous morts depuis hier », on peut tenir pour certain que la bataille était déjà décidée par le maître vénéré qui, du reste, tuait à jamais son grand espoir de domination et de chef d’ordre, sous les coups qui frappaient nos officiers et nos soldats.
C’est pourquoi le procès de septembre 1911, par dessus de pauvres accusés dont aucun — sauf leur chef — n’a de personnalité réelle, était en somme un débat placé comme une borne repère à un tournant d’histoire d’une région, d’une civilisation féodale et d’une race. Toutes proportions gardées, on dut parfois évoquer d’autres ombres silencieuses, d’autres moines guerriers, poussés par l’ambition et les erreurs qu’elle engendre, vers le bûcher de 1314.
Etant donné la gravité des faits insurrectionnels, dont la preuve semble beaucoup mieux établie que la culpabilité personnelle de certains, on aurait pu s’attendre à un verdict d’ensemble très sévère. Déjà on avait, pour les Assises, retenu peu d’inculpés : huit noms sur une centaine de détenus. Il n’y eut que trois condamnations à mort : le Ouali, Diou Bayourou et, par contumace, Alimou, le petit-fils de Tierno Aliou.
La procédure habituelle des recours en grâce, de l’appel à la clémence présidentielle prolongea l’attente de l’exécution. Pendant ce temps, on réglait devant les juridictions appropriées le sort de ceux des prisonniers qui n’étaient justiciables que d’un internement administratif et qui allaient être dirigés sur Port-Etienne.

Dans le camp pénal de Fotoba (Iles de Los), dans la prison de Conakry, des détenus, arrachés à leurs sommets, à leurs troupeaux, à leur vie de cultivateurs et de pasteurs, s’évadaient en grand nombre dans la mort. Beaucoup d’entre eux s’étaient cachés longtemps dans la brousse, soumis aux intempéries et sans nourriture, et leur condition physique était telle au moment de leur capture qu’ils succombaient en quelques semaines au béri-béri, ou, comme le disent les nombreux actes de décès que j’ai eus entre les mains, à la « misère physiologique ». Le drame retentissant éteignait ses derniers témoins dans le silence des salles d’hôpital.
Quant au Ouali, alors que l’annonce du rejet de son pourvoi en grâce (4 avril 1912) franchissait les mers, il recevait de Dieu lui-même son châtiment et mourait de cachexie cardiaque, le 3 avril, à l’infirmerie du Dépôt. Il est l’usage de toujours chercher une sombre explication à ces décès en prison des grands criminels. Mais, cette fois, la mort paraît absolument naturelle — plus mélancolique pour l’agitateur, dont la trace humaine s’efface ainsi en sourdine, que le piédestal de l’échafaud où il aurait reçu ce que tant de fidèles dispersés auraient sans doute appelé la palme du martyre.
L’administration désirait un exemple public ; elle l’a écrit avec dépit à l’annonce de la mort. Peut-être a-t-elle vite compris que la pacification des esprits serait aidée par cette fin en grisaille et sans panache.
Quelques semaines après cette mort, comme nous l’avons vu (note psychologie d’un Saint), les chefs et les marabouts, questionnés par les administrateurs des cercles du Fouta, parlaient déjà avec indifférence du Ouali, se le rappelaient parfois à peine.
Certes, il est des figures dont le souvenir que l’on croirait évanoui, reparaît aux heures de crise. Mais justement le Fouta entrait dans une zone de paix qui n’effaçait pas les grands problèmes que nous avons évoqués, mais les estompait, les réduisait à l’état d’épisodes locaux dans un climat assez prospère pour être momentanément sans violence.
Une petite ville (Kindia) qui avait été au centre du drame connaissait la puérile agitation de la sous-préfecture où l’on a découvert des assassins — et où chacun croit en discerner d’autres… Sagement, les fonctionnaires les plus fatigués par une dure année sur la brèche, et par suite les plus énervés, furent envoyés en France pour un congé bien gagné. On tordit le cou à quelques cancans et un administrateur énergique et prudent, Billaut, pendant l’absence de Sasias, reçut mission de veiller aux grains politiques toujours possibles après une crise et de ramener le calme dans les esprits.
Aujourd’hui, le Goumba, d’abord redevenu totalement soussou autour de son ancienne capitale : Kirita — à laquelle on accède maintenant en voiture — voit de nouveau se produire une lente et apparemment paisible infiltration foula. Mais Missidi n’est plus qu’un village comme les autres avec ses troupeaux qui ont chassé les fantômes affolés des grands boeufs foula traqués, qui avaient payé pour les hommes…
Certes, on se souvient encore du petit royaume théocratique et de son Maître le Saint, mais sans fièvre : une page simplement du grand livre de la Foi où les guerres et les morts eux-mêmes sont emportés vers Allah, assez Puissant pour prendre à Sa charge et dans Sa paix les souvenirs souvent cruels des hommes.

Marguerite Verdat.

Notes
1. Le journal La Guinée française du 22 juin 1948 a publié l’article suivant
Inauguration d’une stèle commémorative du combat de Missidi Goumba.
Le 10 juin, a été inauguré à Missidé-Goumba, une stèle commémorative à la mémoire des officiers et tirailleurs tombés à la bataille de Missidé le 30 mars 1911. La cérémonie était présidée par le Commandant de cercle de Kindia et le Commandant du bataillon de Basse-Guinée. Ils étaient accompagnés par le Commandant Fillelambi, le Capitaine Mattei et le Lieutenant Boyer, ainsi que par une compagnie placée sous les ordres d’un Adjudant-Chef africain. Les honneurs militaires ont été rendus à mémoire des combattants et une plaque commémorative a été apposée sur la stèle élevée au lieu même du combat. Toute la population du canton assistait à la cérémonie. On voyait de nombreux anciens qui s’étaient affrontés autrefois avec les troupes françaises dans le combat dont on célébrait la commémoration. Tous ont communié dans la même pensée du souvenir à la gloire des morts dont le sacrifice permet de vivre, fraternellement unis autour du même idéal.
Nous sommes heureux que cette inauguration coïncide avec l’article remarquable de l’Archiviste en chef de l’A. O. F. que l’on va lire ici. N. D. L. R.
2. Les rapports officiels eux-mêmes ne s’accordent pas sur ce chiffre qui oscille suivant les documents de 10 à 14, le chiffre 10, étant le plus souvent cité.
3. L’Islam en Guinée (1918-1919) fait partie d’une série de volumes (chez Leroux) consacrés à l’étude de l’Islam en A.O.F.
4. Les Meneurs d’hommes, par Robert Randau, 1931, chez Albin Michel.
5. Rassemblement assez relatif, du reste.
6. Certains géographes appellent ce cours d’eau la Kolenté depuis son embouchure.
7. Marty assure que la famille du Ouali, deux générations avant Tierno Aliou, était fixée au Gabou et qu’elle était d’origine Malinké. Le grand-père de notre héros serait venu s’installer à Mombeya. C’est Kersaint-Gilly, dans un de ses Rapports, qui associe ainsi deux formules, de prime abord assez différentes.
8. Houbbou signifie : homme religieux, séparé du mal. Il arrivait souvent que ces Houbbous se séparaient surtout de l’autorité avec laquelle ils étaient en difficultés. C’était, en effet, de perpétuels dissidents.
9. C’est en 1850 (environ) que les Houbbous du Faranah ont quitté le Fouta-Djallon sous la conduite du Marabout Modi mamadou Diouhé. Ce Marabout fonda d’abord. le village de Lamia-Missidi. près du Tinkisso, puis vaincu par les Almamys de Timbo, il dut se replier au sud du Tinkisso, où son fils Abbal fonda Boketto.
10. Nous verrons plus loin que le ouali avait dû laisser de bons souvenirs dans le Fitaba — sinon dans le reste de la province du Faranah — puisque, en 1895, enfermé déjà dans un cercle de menaces qui émanait de tous les Almamys du Fouta, le gouverneur Grodet avait envisagé, pour le défendre, de le déplacer avec les siens et ses troupeaux et de l’installer dans cette région.
11. Détruit, l’année précédente, par le Chef du Linsan.
12. Tierno, qui, dans bien des cas, est devenu un nom propre, fut à l’origine un qualificatif signifiant : homme pieux et proche de Dieu.
13. Cette Monographie date de 1908 — date à laquelle le Ouali entretenait apparemment d’excellentes relations avec le Cercle de Kindia (fondé depuis 1904). Son auteur, qui n’est pas désigné dans le manuscrit, est M. Brière, qui a beaucoup connu le Ouali et qui a rassemblé, sur ses débuts, un luxe de détails qu’on ne trouve nulle part ailleurs.
14. Lettre dont je n’ai pu retrouver trace dans les Archives de Faranah, explorées en 1947 et actuellement rassemblées à Conakry.
15. Voir aux Pièces annexes (n° 1) ce curieux document, inconnu jusqu’à présent, je crois.
16. Tierno Mamadou Samba.
17. Le 30 juillet 1909, M. Mariani écrivait « Le Ouali et ses gens sont devenus depuis peu Sanpolya… »
18. Par rapport à la stricte observance Chadélia qui semble avoir été conservée pure à la Zaouia de Bouroudji (Labé), dont les ancêtres du Cheik avaient été initiés par le promoteur lui-même de la doctrine en Guinée Cheik Ali-Le-Soufi.
19. Il eut été utile de songer également à aviser la Mellacorée où l’assassin avait connu déjà sa victime. Mais le principal auteur du crime restait encore dans l’ombre…
20. Nous saurons ensuite qu’il n’a guère plus de 27 ans — tout en en paraissant au moins 35 — ce qui, par parenthèse, rend absolument ridicule l’information donnée par l’Inspecteur des Affaires administratives Bobichon, suivant laquelle Tidiani (27 ans) et le Ouali (80 ans) auraient été autrefois condisciples d’études dans le Sahel.
21. Renseignements également fournis par Ditinn — mais peut-être douteux.
22. Les magistrats et le médecin en transport de justice, qui se rendaient sur les lieux du crime.
23. Alpha Yaya (né vers 1850) descendait des chefs du diiwal de Labé. Maître du Labé en 1891, à la suite de l’assassinat de son frère Aguibou et d’Alfa Gassimou, il embrassa la cause française et fut nommé par nous Chef permanent du Labé, Kadé et Gabou. Ses exactions, son indépendance, l’agitation hostile qu’il suscita amenèrent, en 1905, son arrestation et sa mise en résidence surveillée pour dix ans au Dahomey.
24. Dont le père était un ami du Ouali.
25. Une fois de plus, ce télégramme, parti de Kindia où le Ouali comptait tant d’amis, n’était pas intégralement chiffré.
26. Cette trahison perpétrée contre l’hôte qui a mangé sous votre toit est si contraire à la loi coranique — de même que la livraison d’un croyant, d’un marabout à un infidèle — qu’on est bien obligé de conclure une fois de plus à une dure nécessité imposée par la préparation secrète d’une revanche future.
27. Nom officiel à cette époque du Cercle de Pita.
28. Ajoutons que les 30 deniers de Judas furent payés au chef de Dougounda sous forme … d’un cadeau politique de 50 fr.
29. Par le rapport d’enquête de l’Inspecteur des Affaires Administratives Bobichon.
30. Demi-vérité. En réalité, il semble bien que beaucoup de personnes au Fouta savaient qu’on devait tuer un blanc et le meurtrier en puissance a été certainement connu, non seulement du Ouali, mais sans doute de nombreux Karamokos, ses correspondants.
31. Tierno Amadou Tidiani était, en effet, originaire du canton de Kébalé dans le Ditinn.
32. La justice serait amenée à rendre des non-lieux pour les deux chefs révoqués sur lesquels l’assassin avait tenté de rejeter le crime. L’enquête et les débats confirmèrent la culpabilité de Tierno Amadou Tidiani, de son élève Tierno Abdoul et de trois de ses talibés. Les deux premiers furent condamnés à mort et exécutés à Conakry en septembre 1909.
33. Les deux chefs, faussement accusés par l’assassin.
34. Le rapport de Gautier, administrateur de Labé, de mars 1911 (rédigé en avril) rappelle que, déjà, en 1909 : « le bruit avait couru qu’une colonne devait opérer dans le Fouta et les Chefs avaient délibéré sur la conduite à tenir à son égard ».
35. Certes, la culpabilité d’un assassin n’a rien à voir avec la valeur morale de sa victime… Mais on doit noter discrètement après Bobichon, que Bastié était malheureusement loin d’être un bon administrateur.
35. Appelé Cercle de Friguiagbé avant 1904.
36. L’administrateur de Kindia rappelle, dans un rapport, que « le juge d’instruction aurait acquis la certitude de la complicité du Ouali », mais aucune preuve n’en est donnée.
37. Dans un autre télégramme, Mariani note que, dans leur affolement de voir imputer à tout le Fouta le meurtre de Bastié, les indigènes auraient même eu recours à des sacrifices humains. Dans son rapport du 16 mal, Bobichon rapporte la même indication et ne la dément pas.
38. Peut-être est-il bon de rappeler que l’islamisme, surtout mystique, entretient cette croyance en la venue du Mahdi. Suivant un islamisant très connu, P. Casanova, Mahomet — lui-même aurait cru à sa venue imminente et ce serait cette conviction qui l’aurait porté à négliger de désigner son successeur. Certaines sectes Chiites du Proche-Orient, comme les Ismalliens, ont même fait de l’attente prochaine du Mahdi : le « Maître de l’heure », « Celui qui doit fermer le temps », un de leurs dogmes fondamentaux. Seulement, il est très imprudent de désigner avec précision un événement limite : le Mahdi viendra après sept Imams, après douze Imams de la secte — ou après tant d’années de domination française — car, si la prédiction ne se vérifie pas, on devine les acrobaties philosophiques auxquelles il faut avoir recours pour expliquer le retard.
39. Certains commentateurs ajoutaient, qu’en 1909, cette domination durait depuis 49 ans, c’est-à-dire depuis 1860 environ. Je ne vois pas très bien à quels faits précis ils font ainsi allusion. On a toujours un peu trop tendance, dans les périodes troublées, à solliciter l’histoire pour la faire coller à ce qu’on désire prouver.
40. Nous sommes en 1909 — au moment où l’on trouvait bien payé de tuer un homme pour 500 fr ; certains informateurs ont, en effet, prétendu que c’était la somme promise à Tierno Tidiani pour le meurtre de Bastié.
41. Nous devions apprendre que ce chef de Dougounda, qui avait été l’agent principal de l’arrestation de Tierno Amadou Tidia le 21 mars 1909, était — ou tout au moins avait été — le chef de guerre du Ouali. Et nous nous demandons de nouveau si, en 1909, une sinistre comédie, dont nous ne connaîtrons jamais toutes les scènes, n’a pas été jouée ?
42. A titre documentaire, voici la statistique des Foula par subdivisions du cercle de Kindia :

Baring 1238 Tacoubéa 327
Sanou 924 Goumba 4106
Bas-Tamisso 194 Tené 2191
Sirima 521 Haut-Tamisso 840
Canéah 3556 Kinsan 1828

Point de Foula dans le Saloum, le Soulima et, « bien entendu », le Foulacondji (chiffres et conclusion de Sasias dans son Rapport). Arcin, dans son Histoire de la Guinée française peuple le Foulacondji de familles de Kamara Dialonké.
43. Une lettre confidentielle de Mariani à Sasias fait du reste explicitement état de certains commentaires de collègues qui ont dû l’émouvoir : « je suis convaincu que ceux qui adressent aujourd’hui des rapports contre le Ouali ne parleraient pas autrement que vous s’ils avaient la responsabilité du Cercle et celle des mesures qui pourraient être prises en haut lieu. »
44. Ce n’était nullement une disposition prise contre le Ouali, mais une mesure générale. Dans le cours du mois d’août 1910, l’administrateur, à la suite de nombreux abus, avait supprimé les tribunaux de province et les avait remplacés par un tribunal unique dont le siège était Kindia.
45. Voir la note 23, sur ce grand chef Foula.
46. Alpha Yaya était arrivé à Conakry accompagné de son fils Aguibou, le 30 novembre 1910.
47. Dans son Islam en Guinée, p. 48, MARTY donne les curieux détails suivants : « Dès le 7 janvier 1911, on apprenait qu’Aguibou avait fait de violents reproches à son père au sujet de son serment et menacé de mort le Karamoko Silla, qui s’était prêté à cet acte. A la suite du mécontentement exprimé par son fils, Alpha Yaya fit demander à un autre marabout, Karamoko Billo Cissé, Malinké de Timbo, résidant à Conakry, s’il n’y aurait pas un moyen de le délier de son serment. Le Karamoko Billo répondit qu’à condition d’accomplir un sacrifice sur le Coran et moyennant un fort présent, il pourrait lui rendre ce service. » Notons également qu’un rapport de décembre, de l’administrateur, de Labé, prétend que Karamoko Silla, apparemment si loyal, serait l’agent et le correspondant à Conakry de ce consortium de marabouts où Tierno Aliou faisait figure de pivot central.
48. Ce renseignement viendrait de Gaëtan pour qui, à travers les textes, je ne réussis pas à éprouver la même confiance que M. Sasias. S’agirait-il de cette sorte de franc-maçonnerie islamique que l’on appelait les Confrères de la Pureté ?
49. La poudre, en quelques semaines, passa de 2fr,50 à 10fr le kilogramme.
50. Rappelons-nous les rapports lénifiants et aveuglés des dix premières années du siècle.
51. Bâ Gassama devait être arrêté, comme Karamoko Sankoun et même quelques heures avant lui, le 30 mars 1911, à Touba
52. Il faut excepter, d’une manière générale, ceux que signait l’administrateur Gautier (Cercle de Labé). Nous avons fait de fréquents emprunts à ces rapports toujours mesurés et solides.
53. Des critiques assez âpres avaient été suscitées par l’organisation de la tragique opération du 30 mars — dont les principales, comme nous le verrons, par l’autorité militaire supérieure.
54. Nuits de prières particulièrement ardentes, consistant en d’interminables répétitions des mêmes formules, accompagnées d’inclinaisons multipliées. Voir Pièces annexes n° 2 et l’Islam en Guinée de Marty (p. 60 et suiv.).
55. Il doit s’agir tout simplement d’une réserve de boubous ou de pagnes pour les captifs qui travaillaient nombreux dans les Roundés dépendant de la Missidi.
56 Voir p. 22 la mention très objective qu’en fait Sasias dans son rapport du 19 mars 1909.
57. A ce propos, il convient encore de souligner certaines exagération du rapport où le gouverneur Guy résume ses griefs contre le Ouali. La note pertinente de Mariani (Voir Pièce annexe n° 2) ne mentionne pas un caractère très net de la mystique Chadélya : la tendance au cénobitisme de ses marabouts. Certes, le Ouali fuira pour sauver sa vie ou sa liberté menacées par les Infidèles, mais je ne sache pas qu’aucun texte ait relaté auparavant un déplacement quelconque du vieux marabout en dehors des limites de son territoire. On parle certes de ses promenades à cheval qui entretiennent sa santé de vieillard exceptionnellement alerte, mais aucune ne l’entraîne hors de sa Missidi. Il refuse de venir au-devant du Gouverneur, en alléguant des raisons de vieillesse et de maladie, peut-être fausses, bien que plausibles, mais était-il vraiment obligé de livrer aux Infidèles les règles mystiques assez secrètes de son Ordre
58. Le Lieutenant Amberder, qui, sorti indemne de cette opération de police où tout s’était passé sans grandes difficultés, devait tomber quelques semaines plus tard « Kindia sous les balles d’un fonctionnaire européen, pris de folie soudaine, qu’il essayait vainement de désarmer.
59 Souligné par l’auteur du présent article.
60. Voir en Pièce annexe n° 4 la lettre plus détaillée, reçue minuit le 29 mars par le Capitaine Laussu et dans laquelle le Capitaine Tallay détaille, le plan de l’opération qui va commencer quelques heures plus tard.
61. Nous verrons que, par suite de la discordance des témoignages recueillis, cette version devra être admise en gros, dans sa sécheresse schématique.
62. Quelle folie de placer une opération comme celle-là un jeudi alors qu’il était bien connu que pour les Diarorés de la nuit du jeudi au vendredi, les fidèles arrivaient nombreux la Missidi, des villages voisins, souvent dès le mercredi soir.
63. Cette opinion serait confirmée par deux de ses femmes interrogées à leur retour de Sierra-Leone. Mais le fait qu’à son entrée en territoire anglais le Ouali dut déposer deux fusils Lebel, qui furent reconnus comme ayant appartenu à des tirailleurs massacrés, montre bien qu’un point de rendez-vous secret a existé dans la région.
64. Le long télégramme par lequel le Gouverneur général informait le Ministre du drame de Goumba, est un modèle de dialectique savante dans lequel l’avis de tout le monde est cité, commenté pour arriver en quelques lignes au récit de l’affaire et à la conclusion assez cavalière : « Estime que convient pas s’exagérer importance regrettable événement dû à imprudence et maladresse dispositions militaires prises pour exécution opération. » Les morts vont vite — et, comme les absents — ne se défendent pas…
65. Les oreilles bourdonnantes de mille renseignements contradictoires, les autorités ne semblent pas avoir méthodiquement recherché le Ouali entre le 30 mars et le 8 avril.
66. Ce petit-fils Alimou, que certains rapports, au lendemain du drame, assuraient avoir été vu parmi les morts. Il est vrai que comme il se trouvait également avec le Ouali en Sierra-Leone, le personnage semble doué d’un singulier don d’ubiquité.
67. Ces troupeaux de Goumba devaient être à l’origine de nombreux ennuis pour le cercle. C’était une véritable fortune, dont l’Administrateur devenait comptable. Il serait trop long d’énumérer tous les incidents qui marquèrent « la liquidation du troupeau de Goumba ». Rappelons seulement qu’après avoir espéré s’en défaire à l’amiable et en un seul bloc, Sasias ne put réussir l’affaire avec la Société de la Camayenne qui avait été pressentie. Une partie du troupeau fut distribuée aux captifs rendus à la liberté et installés dans de nouveaux villages de liberté. On vendit aux enchères ce qui restait — tout au moins ce qui n’avait pas été volé par les gardiens, parmi lesquels s’illustra le fameux Khaly Salifolu, ancien interprète. Parfois, avec une audace inouïe, des Foula fugitifs réussissaient à récupérer une ou deux têtes de leurs troupeaux bien-aimés. Les maladies décimèrent aussi cette richesse errante répartie entre trop de gardiens douteux. La liquidation du troupeau de Goumba a laissé le souvenir d’une opération confuse et le 23 juin 1916 (malgré le quitus donné le 22 novembre 1911 à Sasias par le Gouverneur) le Ministre s’inquiétait encore de la légalité des mesures qui avaient été prises.
68. Notons d’ailleurs que le Gouverneur général William Ponty peu enclin à se payer de formules creuses, retournait la note, en demandant à la place un dossier circonstancié avec toutes les pièces à l’appui — et en relevant, avec un cruel plaisir, un barbarisme latin dans la dernière page.
69. Par exemple, la réduction du village de Tangan en plein massif montagneux du Massi (Cercle de Pita).
70. Sauf une Compagnie du 2e Sénégalais de Kayes, maintenue temporairement. sur place pour étouffer dans l’oeuf, par sa seule présence, toute tentative d’agitation nouvelle.
71. Les archives du Tribunal de Conakry n’ont conservé, aucun dossier concernant cette affaire.
72. Alimou et Alfa Oumarou Garanké étant en fuite (Sierra-Leone) seront jugés par contumace. Dans la suite, l’Angleterre accordera également leur extradition.
73. Une protestation indignée fut élevée à ce propos par le Gouverneur Guy qui rappela que toute la famille du Ouali et les femmes et enfants du village avaient été dirigés la veille sur le village voisin de Yaria ; au cours du combat, il assura lui-même la protection des quelques captives restées à la Missidi.
74. Juge d’instruction de Kindia (voir p. 24). Ce qu’il disait au moment du drame de 1909′ s’applique mieux encore à la tragédie plus large de 1911.