Evolution sociale chez les Peuls du Fouta-Djalon

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Recherches Africaines (1959-1965)


Ousmane Poréko Diallo
Evolution sociale chez les Peuls du Fouta-Djalon

Recherches Africaines
No. 4. Oct-Déc. 1961. pp. 73-94


Avant-propos

L’étude qu’on va lire est le compte-rendu d’une mission, effectuée en avril 1957, dans le but d’étudier les répercussions de l’évolution rapide actuelle sur les coutumes traditionnelles des Peuls du Fouta-Djalon.
Son intérêt est aujourd’hui à la lois sociologique et historique.
Les tendances qui se dégageaient alors, dans le cadre du régime colonial, procédaient d’une évolution spontanée, anarchique, où se mêlaient le meilleur et le pire.
Elles préparaient un bouleversement, un bond vers le nouveau, un nouveau dont il était encore difficile de cerner les contours.
Dans ce tourbillon du meilleur et du pire, c’est le meilleur qui l’a finalement emporté. Non que le pire ait encore disparu : bien des manifestations négatives qui accompagnent inévitablement le renversement de l’échelle des valeurs sociales, et que nous signalions ici, subsistent ; maints problèmes signalés restent à résoudre.
Mais c’est le meilleur qui désormais se développe et tient l’avenir : le pire, quand il subside, est condamné ; et si les problèmes se posent, les conditions de leur solution sont désormais créées.
Au cadre social antique, pourri par la colonisation, le P.D.G. a substitué un cadre social nouveau, fondé sur la démocratie et la raison, qui donne à l’homme pour la première fois la maîtrise de son destin
D’autres études seront nécessaires pour saisir ce cheminement, qui, en deux ans, a conduit la Guinée des brouillards de la loi-cadre et la lumière du 28 septembre 1958
C’est simplement le point de départ qui sera étudié ici, dans une région déterminée.

Introduction

Au cours de notre séjour, nous avons pris contact avec les populations. Et c’est en toute liberté que nous avons discuté avec elles, parfois très tard dans la nuit. Les discussions se faisaient en langue du pays, les informateurs livraient en toute confiance leurs connaissances et formulaient des suggestions. Toutes les formes actuelles de la vie sociale foula étaient débattues :

  • commercialisation du bétail
  • dissolution des chefferies traditionnelles
  • rôle social de la femme
  • place importante conquise par la politique dans le cadre des moeurs et des coutumes.

On note visiblement une évolution certaine des coutumes et moeurs traditionnels des Peuls à tel point qu’on parlerait plutôt d’une révolution. Les chefs n’affichent plus cette morgue de seigneurs féodaux et narguent la rage au coeur, les anciens serfs qui par la force des événements s’affranchissent peu à peu du joug du suzerain d’hier. Signe de temps nouveaux dans le bastion de la « solide hiérarchie féodale politico-religieuse » qui régnait dans le Fouta Djalon. Assurément, la politique est passée par là et a fait ses effets rénovateurs. Le conservatisme foula n’est plus de mise. N’est-ce pas que le soleil de la liberté luit ici aussi dans ce pays des Karamokos ? Le monde foula en a pris conscience, mais, même qu’il s’en réjouisse, le goût atavique n’est pas tout à fait émoussé. Et des problèmes vitaux restent posés d’une façon aiguë à cause, sans nul doute de l’avènement de la politique qui est devenue une sorte de religion.

La vie politique

Constitution de 1946.

La jouissance des droits politiques acquis engendre une sorte de mystique parmi les populations hier encore soumises aux coutumes traditionnelles. Politisation des masses ou massification de la politique ? Qu’importe ! on sait qu’on jouit désormais de sa complète Liberté. Le mot magique qui résonne dans la conscience de chaque citoyen. On s’en sert à tout propos et hors de propos. « Maintenant nous sommes libres. » Entendez libres de faire ce qu’on veut ou de ne rien faire du tout. On est en pleine euphorie civique. Les femmes qui sont les plus déchaînées entraînent coûte que coûte leurs maris dans l’arène politique. N’est-ce pas qu’on est électeur et éligible ? Il faut, vaille que vaille, participer à l’activité politique. On sacrifie volontiers telle ou telle occupation pour assister à une réunion organisée par le parti auquel on a forcément adhéré. Qui n’a pas son parti est un parjure. Jusque dans les villages les plus reculés, on est fier de manifester, bruyamment si possible, son appartenance politique. « Vive le R.D.A. » , cela s’entend partout.
On a l’impression qu’il faille vivre de politique. Et une telle attitude comporte à coup sûr des conséquences graves et funestes. On en note déjà des effets dans certains domaines de l’activité sociale. On fait de la politique en oubliant ou en négligeant de cultiver la terre ou d’entretenir son bétail. La politique, dans le Fouta Djalon, a eu déjà pour conséquence, celle de faire péricliter l’agriculture et l’élevage. Ce sont là pourtant les activités fondamentales sur lesquelles repose essentiellement la vie du Peul. Mais voilà que la rage de la politicaillerie locale détourne la population de ces activités fécondes, pour les aiguiller vers le commerce qui est plus conciliable avec la pratique politique. C’est commode et reposant de se contenter de jouer au dioula ou au commerçant dans les foires hebdomadaires. Et ce qui est grave, c’est que l’on ne s’aperçoit pas que c’est fatal pour l’économie du pays. Mais noblesse oblige. Et l’on vit des temps où l’on achète ses titres de noblesse. Aujourd’hui au Fouta Djalon, « Pays du livre, de la flèche et de la houlette » , c’est la facilité pécuniaire, à savoir qu’avec quelques billets de banque difficilement amassés, on ira acheter, dans le bazar voisin, un peu de riz importé pour tromper la faim pendant quelques jours.

Quelle sorte de visage la politique va-t-elle imprimer au Fouta Djalon ? Comment seront ces stigmates ? Les chefferies liquidées, que va réaliser la politique responsable de leur dissolution ? Les cases à palabres ont cédé la place à l’arène politique. Les envolées oratoires des meneurs de foule juchés sur des tribunes ont remplacé les palabres sous l’oranger et les réunions de conseil dans les cases. Le marabout disparaît. Vive le tribun ! Les yeux, hier mi-ouverts, se sont dessilés et les oreilles s’habituent à être tympanisées. On ne tient plus le même langage dans les réunions. On est astreint à d’autres formules moins nuancées, moins subtiles.
Que les exactions des chefs aient cessé, c’est un signe des temps, mais qu’on préfère renoncer à la terre, c’est à coup sûr, un mauvais signe, déjà que le bétail se commercialise. Le Fouta Djalon a besoin de son agriculture et de son élevage et l’on serait tenté de parodier Sully. Hélas ! les lois de la géographie physique et celles de la sociologie — même religieuse — se conjuguent de telle sorte que l’observateur frémit d’une sorte de nostalgie poignante. La dégradation des sols et l’évolution des esprits n’orientent, en vérité, une vie saine des faits en dépit des projets d’industrialisation en cours, que vers quelque scepticisme acerbe sinon vers un pessimisme débordant en ce qui concerne les « deux mamelles » du Fouta Djalon. Les Peuls, pâtres et chantres, définissent leur pays en un poème à la fois accablant et significatif.

Leydi Kaaƴe, Koƴele e Koldan
(terre de cailloux stériles, de crève-la-faim, de mal-vêtus)
Leydi Pelle e penale
(terre de montagne et de mensonges)
Leydi die, dime, diina e dimaagu
(terre d’eaux vives, d’arbres fruitiers, de religion, de foi et de liberté)
Fuutiiɓe Fuuta e ɓe Fuuta Futii.
(ceux qui ont échappé au Fouta et qui ont été victimes du Fouta)
(« Les faibles émancipés et les puissants appauvris » ).

La vie agricole

C’est le climat qui, au Fouta Djalon, exerce une action déterminante sur la vie agricole. Il est admis que c’est par l’intermédiaire du monde végétal que l’homme agit sur le milieu pédologique. Et ici le sol est, par endroits, d’une décevante pauvreté. Le plateau du Fouta Central, c’est-à-dire des Timbis et du Labé se présente comme une vaste désolation à cette époque. Et bien entendu, les paysans peuls s’en plaignent et c’est à juste raison. Ils rechignent contre cette désolante sécheresse. Leur expérience a trouvé un responsable, c’est la pluie. Ils se lamentent, le visage empreint de regrets nostalgiques : « la pluie tombe plus tard depuis quelques années. Nous n’avons pas la saison des pluies au moment où il faut et alors les récoltes viennent mal » . Un vieux nous dit :
— Je n’avais jamais vu mûrir et rester debout un épi de fonio ou de riz.
Et évidemment, par voie de conséquence, les récoltes sont désespérément déconcertantes. Bon an, mal an, depuis quelques années, le cultivateur ne récolte quasiment pas plus que ce qu’il a semé. Effort inutile, peine perdue !
A quoi convient-il d’attribuer les causes de ce phénomène ? Est-ce à l’action de l’homme, à la déforestation, à la dent des animaux ou au climat autrement dit au retard des chutes de pluies?
Le paysan qui, par expérience, déplore que la saison des pluies ne s’installe pas plus tôt c’est-à-dire à temps opportun pour les semailles dénonce peut-être sans le savoir, la notion de pluie utile plus que de quantité d’eau tombée. Est-ce par le calcul de l’indice d’aridité ou de l’indice d’humidité que l’on pourra comprendre la complexité de ce problème qui angoisse les paysans peuls. Si « en se fixant, ils faisaient un premier pas pour s’adapter à la culture » (Richard-Molard), ils n’en sont pas devenus pour autant de bons agriculteurs. Depuis des décades, à l’aide des techniques et des méthodes culturales qui ont peu ou prou varié, le cultivateur peul a exploité laborieusement des sols variés dans leur nature dont certains en voie de latérisation. Dès les premières pluies, trimant à longueur de journées à la daba ou à la charrue, il gratte et retourne ses terres exploitables. Les feux de brousse et les procédés du brûlis et du « mouki » l’aidaient dans le travail du lougan. Et comme complément, il avait recours au travail de la femme dans le « galle » (la concession). Il récoltait des quantités de céréales et de légumes qui assuraient amplement la subsistance quotidienne de sa famille. Il lui était même loisible de vendre une partie de sa récolte pour des besoins extra-familiaux. Il en est tout autrement aujourd’hui et c’est un cri d’alarme qu’il lance du haut de sa montagne : « sont rares les terres qui produisent un rendement satisfaisant. La récolte est par-ci par-là, inférieure à la quantité ensemencée » . C’est notamment dans les Timbis et le Labé, pays de plateaux gréseux qu’on enregistre de telles lamentations, en vérité justifiées. Dans ce Fouta central, le rendement agricole est devenu extrêmement faible sinon nul. « Nous ensemençons 40 mesures de fonio pour n’en récolter que 50 et moins en certains endroits » . Dans cette région du Fouta, la situation du paysan est critique et il est désemparé. Dans le Hirnaange (cercle de Télimélé) et dans le Mali et le Tougué, vivre de l’agriculture n’est pas encore devenu précaire. Le cultivateur de ces deux régions obtient des quantités de récoltes qui ne contraignent pas encore l’espoir à lâcher prise.
Tous comptes faits, la situation agricole du Fouta n’est pas brillante, particulièrement sur le plateau central. L’Administration s’en est émue et a pris des mesures d’ordre expérimental. A Labé et dans les Timbis, elle a fait installer des secteurs-pilotes qui sont aussi destinés à servir de modèles. Des plants d’orangers, de citronniers, de bananiers, de caféiers sont entretenus dans ces jardins d’essai par des moniteurs agricoles avec des techniques adéquates et des méthodes de spécialistes. Les résultats apparaissent satisfaisants. Notons aussi, dans cette région, la multiplicité des jardins que l’on rencontre dans les bas-fonds des vallées, le long des cours d’eau. Ces jardins appartiennent aux paysans qui y entretiennent arbres fruitiers (bananes surtout) et toutes sortes de légumes.
Signalons aussi l’effort louable du service des Eaux et Forêts. Ce service a constitué partout des forêts « classées » et des forêts « réservées » et s’attache à interdire coûte que coûte les feux de brousse et les chasses non autorisées. Ses agents installés un peu partout dans les cercles veillent et sanctionnent les contrevenants.
Ces tentatives de restauration de la vitalité agricole du pays, toutes opportunes et encourageantes qu’elles soient, ne suffisent pas à tempérer le désarroi des populations rurales. Le riz local est devenu d’une rareté désarmante aussi bien dans les « loumos » (foires hebdomadaires) que dans les boutiques des Libano-Syriens. Le riz d’importation pallie tant bien que mal la pénurie des produits alimentaires locaux. Du 10 au 25 avril 1957, la vie agricole du Fouta n’est pas encore réveillée. Dans le Télimélé, sur les pentes des montagnes et le long des vallées, des broussailles brûlent et de la bouse de vache fume. Dans les cercles de Pita et de Labé, les étendues de plaines ne sont recouvertes encore que d’herbes séchées. Aucun attelage ne trace les sillons nourriciers. Nulle part ces immensités herbeuses ne retentissent des coups de dabas des paysans. Et la nuit, s’offre parfois, de loin en loin, le spectacle impressionnant des feux de brousse. On n’a encore enregistré que deux petites averses timides. Dans le Haut-Fouta (Mali Tougué), on s’est résigné, malgré soi, à mettre en terre les tubercules de taros et les graines de maïs et à prendre la route des champs. C’est proprement insolite dans « le pays des eaux vives » . Et le paysan peul contemple, interrogatif et dans une inquiète expectative, sa terre sèche et son ciel serein.
Retard de la venue des pluies fécondantes. Appauvrissement du sol arable. A quoi tout cela tient-il ? Est-ce à l’homme, à l’animal ou au climat ? Actions et réactions des trois facteurs ? La cause essentielle, c’est moins la nature avec ses ressources ou ses obstacles que l’homme lui-même qui, avec ses possibilités, façonne, modifie, adapte la terre qui, « humanisée » , réagit sans doute ensuite contre lui. C’est lui qui, d’abord, exerce sur elle sa puissance de transformation et d’adaptation.

La tenure des Terres

Le régime de la tenure des terres au Fouta Djalon s’est modifié parallèlement à l’évolution sociale du pays, à l’instauration de nouvelles normes de cohabitation. Le système traditionnel des droits et devoirs afférents à la propriété terrienne ne fonctionne plus tout à fait comme auparavant. Il a fortement subi les effets de la transformation sociale, s’adaptant petit à petit aux exigences du nouveau genre de vie des habitants. Des règles juridiques sont édictées et appliquées, issues de l’évolution des esprits et des nécessités impérieuses de l’existence quotidienne. C’est qu’actuellement « sur ces terres de cailloux stériles, de crève-la-faim et de mal-vêtus » coexistent « des faibles émancipés et des puissants appauvris » . Boutade aux conséquences inattendues dans le domaine du régime foncier. Les temps ont changé. L’ancien cloisonnement de la solide hiérarchie foula a sauté. Un nouveau dispositif se constitue avec des références adaptées, fondées sur des valeurs renouvelées. Avant l’islamisation du pays, les Dialonkés aborigènes et les Peuls animistes de la première vague envahissante avaient droit de propriété et d’usage sur les terres qu’ils occupaient et exploitaient. Mais un jour est arrivé l’homme du « Livre, de la flèche et de la houlette » . Il enseigna qu’« Allah a dit soumission » . La guerre sainte servant de prétexte religieux d’invasion, le pays fut conquis et occupé au nom de la loi islamique. Les neuf Karamokos se virent confier, chacun, le commandement d’un diiwal ou province. Toutefois ces vainqueurs impitoyables des impies au nom de la religion musulmane ne purent se résoudre à être farouches et inflexibles dès lors qu’il se fût agi de la Terre. Ils n’osèrent pas exproprier les infidèles de la veille qui s’étaient soumis au Mahométisme. Ils ne s’approprièrent et ne distribuèrent à leurs disciples-sujets, combattants héroïques de la guerre sainte que des terres inoccupées et les terres des « sans-foi » qui, refusant de se soumettre, avaient été exterminés ou refoulés. Les terres où étaient installés les convertis, ceux-ci les conservèrent en toute quiétude comme restant leur propriété. Et ce n’est pas par hasard qu’aujourd’hui encore, des étendues de terres exploitables et habitables appartiennent de droit et de fait aux Fulbe buruure convertis. Il apparaît bien que le principe du premier occupant confère le droit de propriété que le régime juridique foncier consacre inaliénable. Et toute usurpation de terre sous quelque prétexte que ce soit, est strictement interdite à qui que ce soit. C’est explicite et significatif. Ce qui semble troublant dans cette impérieuse recommandation, c’est que même à l’apogée de l’arbitraire le plus excessif et des exactions les plus révoltantes de l’aristocratie foula, les « seigneurs roitelets » du Fouta se conformèrent à la prescription, l’adaptant, l’assouplissant si possible dans ses exceptions, n’y dérogeant que par abus d’autorité inadmissible et au risque de passer aux yeux de tous pour un Borgia des temps modernes. Que la Loi coranique ait stipulé : « celui qui est possédé ne possède même pas ce qu’il a sur la tête » , il n’en demeure pas moins incontestable que jusqu’à ces derniers bouleversements sociaux survenus dans le Fouta, « la propriété du sol reste intacte, que les occupants restaient sur leurs terres » , soit qu’il les exploite, soit qu’il en prête une partie. Il importe, en effet, de distinguer le propriétaire qui jouit d’un droit inaliénable sur ses terres et l’exploitant qui n’a qu’un droit d’usage temporaire. L’aristocrate peul n’est pas toujours et forcément le propriétaire de la terre. Il n’en est dans bien des cas que le bénéficiaire de l’usufruit à plus ou moins longue échéance. C’est qu’en fait de lien de l’homme à la terre est indescriptible, irréalisable même » . Au beau temps du règne coercitif des chefferies traditionnelles, des villages assignaient, de gré souvent, par contrainte parfois, dans le terroir, une parcelle exploitable au Potentat des lieux. On cultivait collectivement sur une parcelle, soit du riz, soit du fonio au bénéfice exclusif du chef. Mais ce n’était là qu’une attention obséquieuse à l’égard du chef, n’impliquant nullement la mainmise en droit de celui-ci sur la parcelle. Le chef le savait, qui se contentait amplement de la jouissance de l’usufruit. Car, pour un musulman, même attitré du titre de seigneur féodal « c’est Dieu qui a fait que ceci appartient à celui-ci, que celui-ci appartient à celui-là » . Alors au risque de s’attirer la malédiction divine et surtout la désapprobation hargneuse des marabouts orthodoxes, on se résignait à se conformer, bon gré, mal gré, à la prescription du Livre Saint dans tous les cas où celle-ci était susceptible d’être évoquée. Toutefois, les actes, les attitudes des chefs peuls n’étaient pas dictées par des considérations inspirées seulement, exclusivement par la foi islamique. Notamment en ce qui concerne les choses de la terre. C’est qu’en vérité, l’islamisme des Peuls du Fouta Djalon, j’allais dire leur musulmanisme n’est somme toute qu’une religiosité. Paraître ou ne pas être. Et pourquoi ne pas l’avouer ? La foi islamique foula est profondément entachée d’archaïsmes animistes. Quoi qu’on dise, le Peul, quelle que soit sa condition, est un être des grands espaces, l’homme de la brousse, les pieds rivés à la terre, les yeux fixés au ciel. Et on n’échappe pas aux influences de son environnement, pas plus qu’on ne se départit facilement ni tout à fait de sa nature. Et dans la nature de chaque Peul, il doit rester un fond atavique de l’influence de la vie pastorale. Un fond atavique qui le lie confusément peut-être, mais assez fortement aux forces de la nature, aux esprits de la terre. Et l’existence de ce lien, qui n’est pas encore tout à fait rompu en dépit de l’action exercée par la foi coranique, expliquerait peut-être, s’il en faut, la grande mansuétude inattendue dont font montre les maîtres conquérants à l’égard des vaincus animistes propriétaires de la terre. N’est-ce pas que des génies de la brousse sont éternellement liés au premier défricheur et à ses descendants ? C’est là une croyance populaire aujourd’hui encore très répandue et assez ancrée dans les consciences des Foulas. « Les djinna musulmans : djinna des Foulas succédaient aux génies des fétichistes sans changer la théorie » (J. Richard-Molard). Un adage foula qu’on se plaît à répéter affirme : « La terre est comme une mère ; elle est sacrée » . On sait que dans bien d’anciennnes civilisations, existent des mythes, des rites, des cultures relatifs à la terre : « cosmos réceptacle des forces sacrées diffuses » . De tous temps, des formules, des hymnes ont été dédiés à la terre, l’assimilant à toutes les sources de fécondité. Un des thèmes éternels du symbolisme cosmique imprègne aujourd’hui encore le subconscient de certains peuples. Cette assimilation de la terre à la femme, à l’agriculture, au sillon ne serait-elle pas à la source du régime juridique des Peuls qui, vainqueurs-maîtres, se sont refusés à accaparer les terres occupées des vaincus ? Qu’importe ? Quoi qu’il en soit, ce qui importe pour cet exposé, c’est de noter les changements survenus depuis peu dans le régime de la tenure des terres au Fouta Djalon. Le régime de la terre au Fouta Djalon s’est considérablement modifié, ces dernières années, à la suite de l’instauration de la politique à l’occidentale qui a provoqué des bouleversements imprévus dans la société foula.
Bien entendu; les propriétaires en droit prêtaient volontiers des terres, des années durant, se contentant de prélever la dîme coranique. Il leur arrivait, sous l’aiguillon de la nécessité, de vendre des parcelles qui revenaient de droit à l’acquéreur. Des ententes entre familles se nouaient pour l’exploitation d’un lopin de terre.
Mais depuis 1946 et singulièrement depuis 1951, les choses ont pris une tournure qui a surpris et sidéré propriétaires et usagers temporaires. On s’est aperçu soudain que la terre n’est pas seulement une richesse latente, immobile mais qu’elle peut, bel et bien, être affectée d’une valeur-monnaie. L’opération a débuté dans les agglomérations qu’on peut qualifier, par abus de mots, d’urbaines. En effet, les chefs-lieux de Cercles du Fouta Djalon ne sont pas encore, tant s’en faut, des centres urbains, des villes, selon la définition qu’en donne Brunhes : « il y a ville toutes les fois que la majorité de la population des habitants passe la plus grande partie de son existence et dépense la part principale de son activité à l’intérieur même de l’agglomération » . Et Richard-Molard dit que Labé, l’agglomération la plus importante des chefs-lieux de Cercle du Fouta, n’est qu’un gros village.
Qu’à cela ne tienne. A un moment donné, l’Administration décida le lotissement de l’agglomération de Labé en vue d’établir un cadastre foncier et d’affecter à chaque propriétaire la parcelle qui lui revient de droit, avec un titre foncier en règle. Ce fut une ruée à la propriété foncière comme au temps des « enclosures » en Angleterre. Les occupants effectifs des terres n’avaient qu’un droit d’usage, d’habitation. Les vrais propriétaires habitaient les villages environnants. Le problème de la transplantation des familles se posa avec acuité comme actuellement au Konkouré. Ce qui souleva des conflits aigus. Des procès furent intentés. Des jugements furent rendus qui proposaient un moyen terme, un terrain d’entente entre occupants et propriétaires.
Chaque famille chercha à récupérer son lopin de terre en faisant valoir : « Ce coin est à moi depuis mes ancêtres. » On en est arrivé à ce stade au Fouta, actuellement. La conscience du Peul s’est brusquement réveillée en reconnaissant la valeur-argent de la terre. Vieillard prophétisant l’avènement progressif de la vraie notion de propriété foncière. Et Richard-Molard : « Ainsi aboutit-on en pays foula à une notion de propriété foncière familiale de plus en plus proche de la nôtre. » Ces mesures de lotissement, à bien spécifier le droit de propriété, ont à coup sûr produit un choc psychologique retentissant dans la mentalité foula. On a la conviction que c’est le moyen sûr d’affirmer, papier officiel en main : « cette parcelle de terre m’appartient en fait » . Qui eût cru, il y a dix ans, qu’une telle innovation aurait eu gain de cause dans le pays des Karamokos. Et le résultat ? C’est ce qu’il y a encore de plus inattendu : maintenant, on vend sa terre. Le Peul, orthodoxe par principe traditionnaliste par conviction et xénophobe par tempérament n’en revient pas et se mord les doigts secoué de syndérèse, ahuri de se rendre à l’évidence que la roue de l’histoire tourne … Oui, on vend sa terre, on vend sa vache, non plus seulement par nécessité, mais parce que les exigences de la vie qui se modernise requièrent l’opération. On vend pour diverses raisons aussi valables les unes que les autres dans un pays qui se « mercantilise » . Le modernisme blanc s’installe. « Il ne reste plus pour atteindre à une notion tout à fait occidentale que de voir le galle devenir aliénable » (Richard-Molard). Si le galle reste encore inaliénable, par contre le droit de propriété est devenu aliénable, non par don ou par testament mais bel et bien par vente. Et c’est entré dans les moeurs et par la grande porte. Tout droit d’usage peut se transformer aisément en un droit de propriété qui, collectif hier, tend à devenir individuel. Vendre et acheter, c’est devenu monnaie courante dans le pays des seigneurs féodaux d’Allah. Désormais, les titres de noblesse se vendent et s’achètent au plus offrant soit avec la terre, soit avec la vache.

La commercialisation du bétail

L’élevage foula est un « prétendu élevage » . Boutade ou vision prophétique de la part de Richard Molard. Peut-être les deux à la fois. Boutade, eu égard à la conception et à la pratique de l’élevage dans les pays de civilisation technique évoluée. Prophétie, compte tenu des réalités actuelles concernant le bétail en pays foula.
Le Peul du Fouta élevait pour jouir de la possession d’un nombre toujours plus important de bovidés, sans se soucier d’un quelconque but utilitaire. Son bétail, c’était pour marquer son rang dans la hiérarchie sociale ; c’était pour flatter sa vanité de noble enrichi. C’était une manière d’acquérir la réputation, de s’entendre dire : « tel possède tel nombre de têtes de boeufs et de vaches, sans compter les taurillons, les veaux et les génisses » . Le bétail, c’était un moyen de s’affirmer, d’asseoir son prestige.
Que le Peul soit lactophage, c’est son genre de vie même qui l’impose. Il ne prélève de son capital, son cheptel, que le lait. Il ne consent à abattre que lorsque des circonstances exceptionnelles l’y contraignent. C’est de notoriété populaire que l’attachement indéfectible qui unit le pasteur peul à sa « richesse vivante » procède d’un sentiment quasi religieux. On a parlé de la boolâtrie des Peuls. Ce qui porte tout naturellement à songer aux conceptions et au culte que les anciens égyptiens réservaient au boeuf sacré apis. Mais que le mythe osirien nous ramène en plein coeur d’Afrique noire, voilà qui semblerait inattendu de prime abord. Faudrait-il se laisser amener à supposer qu’il ne saurait y avoir identification possible entre l’un et l’autre ? Nous sommes à des siècles de distance. Et le Peul demeure toujours plus ou moins consciemment comme un ami ou frère de ses bestiaux = bovidés, ovins et caprins. C’est le regretté Gilbert Vieillard qui dit : « Les grandes bêtes bossues dominent toute l’histoire des Peuls. Elles les ont menés et ils les ont suivies de pâture en pâture, de mare en mare, entre le pays de la soif où elles ne peuvent s’abreuver et le pays de la mouche où elles meurent. Ce sont elles qui règlent encore ses déplacements saisonniers entre les pluies et la sécheresse. »
Et dans le même exposé sur la « culture peule » Amadou Hampaté Bâ écrit : « Enfin pour terminer, je dirai que les caprins, ovins et bovins (bovidés plutôt) et leurs maîtres peuls sont presque frères. Mais à bien regarder les choses, ce sont les Peuls qui semblent avoir été créés pour servir le troupeau et non les bêtes pour profiter aux Peuls. » Deux autorités distinguées sur les choses relatives aux Peuls suggèrent que le Peul serait plus sous l’influence de son bétail que celui-ci sous celle de son maître.
Quels mobiles ont déterminé le Peul à liquider son « capital » sous forme de vente ? Nul doute que les fluctuations commerciales ont exercé une forte tentation. Les lois du marché ont commandé et le pasteur-né s’est laissé séduire par l’appât du gain et les sollicitations du lucre. Et l’impôt de capitation, cette cotisation injuste, a été inconsidérément augmenté , compte tenu du revenu annuel du paysan foula et du nombre exorbitant des imposables de sa famille. Au lieu de thésauriser du bétail, il a préféré monnayer celui-ci en argent liquide qui permet plus facilement de satisfaire quelques besoins de première nécessité, de s’offrir quelque luxe sans être obligé de se dépenser en efforts non rentables immédiatement. L’Administration s’est fait complice et a favorisé cette commercialisation du bétail. Son écoulement s’effectue notamment vers le Sierra Leone, sans aucune opposition de la part du Service de l’élevage. Celui-ci n’intervient que du point de vue sanitaire et pour la délivrance des laissez-passer, accordés à n’importe quel commerçant qui en formule la demande moyennant le paiement d’une patente dont le montant est directement proportionnel au nombre de têtes de bovidés à exporter. On n’a pas besoin de licences d’exportation. Ces exportations se font par la grâce de la défunte Assemblée Territoriale sans aucun accord officiel entre le gouvernement du territoire français et celui du Sierra-Leone. Dans cette enclave britannique, le prix de vente d’un animal s’élève, suivant l’état physique de celui-ci, de 20 à 30.000 francs. En Guinée, le marché officiel se tient à Matoto, au parc municipal, à 19 kilomètres de la ville de Conakry. Une rapide vérification et un semblant de pesage, la bête est vendue au maximum 15.000 francs. Dans ces conditions, il n’est nullement étonnant que le courant commercial du bétail coule plutôt vers le pays voisin.
D’où il résulte que Conakry où la viande vaut 100 à 130 francs le kilo peut manquer de ravitaillement en viande de boucherie, mais jamais Freetown ou Séfadou. Toutefois on a remarqué que depuis 1935, la viande se fait rare dans la capitale guinéenne aux mois de février à juin, c’est-à-dire au moment où les pâturages n’ont pas encore reverdi au Fouta. Et il y a lieu de souligner aussi que les bouchers de Conakry préfèrent se procurer l’animal à crédit remboursable après abattage et vente. Tous comptes faits le commerce du bétail profite plus au territoire anglais.
Quand le commerçant y a vendu ses boeufs, l’argent de la transaction ne retourne pas forcément en Guinée moins encore au Fouta. Le commerçant dépense sur place tout le revenu de la vente en achats de tissus et articles de toutes sortes qu’il rapporte en Guinée pour le vendre avec la certitude de réaliser un bénéfice substantiel.
Et le circuit reprend.
On serait tenté d’estimer que ce commerce grève le cheptel du Fouta. De la voix autorisée de M. Sow du Service de l’Elevage de Conakry, ce ne serait là qu’une appréciation de néophyte. Le cheptel du Fouta est en nette progression. Il l’est malgré la commercialisation et en dépit de l’épidémie de peste bovine qui a ravagé le bétail foula en 1950. Par suite des traitements chimiques, les maladies épizootiques mortelles sont enrayées, tels que la trypanosomiase qui sévit en saison sèche et le charbon qui dévaste le cheptel. Donc celui-ci est en croissance grâce à la protection sanitaire qui s’est révélée efficace et grâce aussi à l’extermination systématique des hyènes, réalisée par le Service de l’élevage. En plus on est arrivé à juguler les voleurs de bestiaux qui pullulaient dans le Fouta il y a quelques années, exerçant avec dextérité leur talent de boomanes professionnels en vue d’une fin lucrative. Que le Peul du Fouta ait consenti, de gaîté de coeur, à commercialiser son bétail, c’est un indice patent de l’évolution interne du pays. Mais ce n’est pas tout, à vrai dire. Toutes les formes d’activités sociales du Foula sont plus ou moins soumises à une manie fiévreuse de commercialisation. Et effectivement, en plein coeur du Fouta Djalon, le commerce fleurit et bat son plein, aiguise et accapare les esprits.

L’activité commerciale

La pratique commerciale s’est subitement saisie de la société foula et y a élu domicile. Elle s’est infiltrée petit à petit, pénétrant dans tout le réseau actif du corps social, à l’instar des Foulas eux-mêmes lors de leur arrivée dans le pays. Ce trafic itinérant et itératif a débuté d’une façon timide, puis a pris de l’extension. Des marchés hebdomadaires reconnus d’utilité publique ont été constitués et organisés dans divers centres importants choisis à cet effet. Ce sont les « loumos » qui mobilisent une fois par semaine tous les mordus de l’achat et de la vente, soucieux de réaliser quelque gain pécuniaire. Foyers d’échanges d’articles d’importation contre des produits locaux, ces foires hebdomadaires ont acquis une importance vitale dans l’activité économique du pays. Certains de ces centres de retrouvailles sont aménagés à la mode européenne. Des boutiques sont construites sur place, rutilantes de tôles neuves au milieu d’un paysage de verdure. Elles sont très achalandées et bien fréquentées. On y spécule sur toutes sortes de marchandises et de denrées jusque et y compris des boissons alcoolisées, tels que vin rouge et bières de marque, conservés dans des frigidaires à pétrole du dernier cri. On est tout simplement surpris de découvrir de telles nouveautés en pleine brousse du Fouta Djalon. C’est que l’activité commerciale requiert toutes les énergies. Aussi bien dans les chefs-lieux de cantons que dans les « villes » , les indigènes rivalisent de sens commercial avec les Libano-Syriens qui monopolisent le commerce. Ces indigènes ont construit ou loué des boutiques où ils vendent pour leur propre compte. Ce trafic leur a permis de s’acheter des camions automobiles affectés au transport des marchandises et de navétanes à destination du Sénégal. Ces transporteurs se paient des oranges ou des bananes dans le Fouta et les expédient par camions de cinq tonnes à Dakar où ils les revendent en réalisant des bénéfices de 100%. Dès qu’on dispose d’une somme d’argent, on se procure un commerce de détail ou alors on se rend chez un concessionnaire d’automobiles, on donne une avance. On « sort » un véhicule avec la promesse de rembourser le reste du prix par traites mensuelles. Tout jeune homme un peu enrichi se fait un point d’honneur de s’acheter une auto. Qui n’a pas la sienne en service dispose au moins d’une bicyclette. On ne tient plus à se déplacer à pied. Le piéton, c’est dépassé. Si la richesse d’un pays s’évaluait au nombre de bicyclettes, on pourrait estimer que le Fouta est réellement riche.
Les femmes elles-mêmes se sont lancées dans le commerce avec un sens aigu de la spéculation. Elles négligent carrément leurs foyers pour se livrer au trafic des denrées alimentaires. Elles sont à coup sûr, les plus nombreuses dans les foires hebdomadaires ou sur les marchés urbains. Elles ont conquis de main de maître le métier de tailleur jusqu’ici réservé au sexe fort. Installées sous les vérandas des boutiques, elles coupent et cousent toutes sortes de vêtements, rivalisant de maîtrise et d’habileté avec leurs camarades garçons qui voient d’un mauvais oeil cette intrusion inattendue. La femme foula s’intègre de plus en plus, avec bonheur, dans la vie sociale et économique du pays et les enfants aussi.
Ceux-ci qui, il y a quelques années, se contentaient d’apprendre les préceptes mahométans relèguent le Livre Saint pour une hypothétique fortune à acquérir de haute lutte par la grâce du commerce. On abandonne volontairement le village pour se fixer comme détaillant dans les centres importants, émigrer si possible vers le Sénégal ou vers le Sierra Leone en vue d’une quête quotidienne. Les mines de diamant de Séfadou ont vu un nombre important de jeunes Peuls venir s’y épuiser en vains efforts à la recherche de la précieuse pierre. Le commerce a imprimé des marques spontanées de désagrégation à tous les divers « paliers en profondeur de la réalité sociale » (Gurvitch), modifiant et adaptant sur des bases nouvelles les relations inter-individuelles et les contacts inter-personnels.

La vie sociale

La désagrégation de la vie de famille est un phénomène qui résulte essentiellement des tendances évolutives manifestées dans le corps social. La politesse, la déférence, la respectabilité ont perdu toute prise sur les consciences. Le respect de la personne humaine s’est vidé de tout son contenu vivifiant. On ignore ce que c’est que de réserver des égards à autrui. Le droit de l’aîné est bafoué, sinon contesté. Dans les réunions publiques nul ne se soucie de la présence de l’autre pour céder la place ou le passage ou pour éviter de bousculer. Ce n’est pas user de liberté, c’est abuser de licence, c’est la dépravation des moeurs. Cette altération des usages sociaux se situe à tous les niveaux de la hiérarchie foula. On ne s’accommode d’autrui que par les liens du business. Il apparaît sensiblement que la mentalité et la conduite des enfants vis-à-vis de leurs parents tendent à s’individualiser, à se libérer de la tutelle familiale. L’agnation n’est plus soumise tout à fait aux injonctions et aux exigences du Pater familias. Les enfants ne se plient pas toujours à l’autorité paternelle. Chaque membre de la famille est plutôt porté à agir à sa guise. Et ne consent à se conformer aux recommandations des aînés que dans la mesure où celles-ci n’entravent en aucune façon sa liberté d’action dans tous les domaines de la « socialité » . Cette cohésion de l’existence collective a perdu de son sens et épouse des degrés de relâchement très variés. Le père ne s’impose pas, l’enfant entendant conserver sa pleine liberté. Les parents n’osent plus marier leurs enfants. Les futurs conjoints se choisissent librement et ne font qu’aviser, à titre d’information, les proches parents et les amis. N’est-ce pas qu’actuellement, ce sont les enfants qui subviennent eux-mêmes à tous leurs besoins de subsistance ? Ce sont eux dans bien des familles, qui pourvoient aux nécessités de l’existence. Ils assument une part de responsabilités quotidiennes en ce qui concerne le vivre et le vêtement. Ils se chargent de payer les impôts de capitation. Ils assurent le train de vie de la famille, réservant aux parents des occupations de personnes âgées. Et il convient de noter que les parents préfèrent se décharger sur leurs enfants, se contentant d’affirmer « je vous ai élevés, à vous maintenant de combler mes vieux jours » . Les formes d’autorité s’altèrent et les formes de groupement s’étiolent. Les groupes d’âge ne manifestent plus cette verdeur des années passées. Ils ont même perdu le goût du jouet et du jeu ainsi que le besoin de se retrouver souvent en associations constituées pour organiser des veillées et se livrer à des maraudages de fruits ou de tubercules.
Ils n’aiment plus s’occuper de divertissements sains de jeunes en plein air. Ce qu’ils recherchent, c’est se procurer quelque argent pour aller en dépenser une partie dans l’atmosphère débilitante d’un débit de boissons. Les bouilleurs de cru réalisent des affaires d’or. Les consommations de boissons alcoolisées recueillent une émulation tumultueuse entre jeunes femmes et garçons de toutes conditions. Parfois durant toute une nuit, groupés dans un discrétoire sûr, ils se lancent des défis et des paris pour être le plus résistant à l’alcool. Les femmes y participent activement et parfois se voient décerner des lauriers à la Bacchus. C’est tout simplement déconcertant. Des sauteries et des bals sont fréquemment organisés, en particulier à Labé, au marché. Maintenant que ce centre est doté d’installations électriques, la jeunesse en profite pour se donner des distractions présidées par des libations. Disons pour ne pas brosser qu’un sombre tableau, qu’à Labé, il existe une maison de jeunesse où des conférences sont occasionnellement organisées. Ce qui ne rachète qu’en partie les abus sociaux des noceurs. D’autant que maintenant même la vie religieuse n’est pas hors d’atteinte de profanation. On fréquente maintenant la mosquée, le vendredi, par crainte des qu’en-dira-t-on et des sarcasmes. Et Dieu seul sait dans quelle mesure sont encore accomplies les cinq prières journalières du rituel coranique. Nul doute qu’on serait déçu si l’on s’avisait d’étudier l’intégration religieuse au Fouta Djalon. J’ai entendu au milieu du mois de carême, en plein coeur de Labé, des griots jouer de guitares en chantant des louanges à l’adresse des belles de l’endroit. C’eût été inadmissible et punissable avant 1951. Le délinquant eut été exposé, à coup sûr, à la vindicte publique.
Le déclin des griots fut suivi de la décomposition des chefferies. Au nom de la religion islamique et à coup sûr, par abus d’autorité, les chefs décidèrent en 1942 d’interdire aux griots d’exercer leur fonction de quémandeurs attitrés et populaires. Tous les griots et griottes, dont certains sont des professionnels héréditaires, se virent mis en demeure de délaisser le métier qui les faisait manger et de trouver un autre moyen d’existence. Tous ces aèdes des temps modernes, qu’ils soient batteurs de calebasses ou de tam-tam, tambourineurs, joueurs de guitares, de flûtes, de violons ou de xylophones, etc… spécialistes de la galéjade et de louanges épiques furent brusquement frustrés de leur droit d’user de leurs cordes vocales en chants flatteurs et contes cocasses, accompagnés d’une musique adaptée à chaque circonstance. Un chômage endémique s’installa, privant la population des divertissements des griots et ceux-ci de leurs ressources principales.
Le parasitisme inné des griots qui régnait particulièrement parmi les milieux aristocratiques, gagna petit à petit toutes les couches sociales. Les griots ne pratiquèrent plus de discriminations aléatoires de bon ou mauvais aloi pour quémander. Ils acquièrent le goût et l’habitude de s’adresser indifféremment, mais discrètement à tout Peul, quelle que soit sa condition, disposé de prime abord, à leur céder quelque chose pour soulager, tant soit peu, leur privation. Cette condition des griots dura jusqu’en 1951, à l’avènement de la politique des partis. Et aujourd’hui, la profession des chantres récupère ses droits légitimes d’autrefois avec des modifications et des apaisements dans le style et la pratique. Et si leur métier n’a pas encore retrouvé sa vogue et sa prospérité d’antan, du moins est-il exercé en toute quiétude et avec la souplesse d’esprit propre à la corporation des griots. Et avec l’agrément des partis politiques, en ne se souciant guère des réactions des chefs de cantons. Que ceux-ci boudent ou acquiescent, qu’importe, leur règne étant sinon révolu, du moins battu en brèche.

Dissolution des chefferies traditionnelles

Les effets de l’évolution du pays ont particulièrement exercé leur influence sur les chefferies traditionnelles. Les chefs qui jouissaient impunément de toutes sortes de prérogatives ont subitement perdu tout leur prestige. C’est la pratique politique qui a dévalorisé les chefferies. Et il faut bien avouer que le comportement des chefs eux-mêmes a contribué, pour une large part, à leur propre déconsidération. Des années durant, ils ont usé et abusé du pouvoir qui leur était conféré, faisant fi des intérêts propres de leurs subordonnés. Le recouvrement de l’impôt de capitation servait de prétexte et d’occasion favorables de regarnir leur actif. Il était loisible aux chefs d’exiger d’un de leurs « sujets » de lourdes rétributions. Et leurs exigences, sous quelque forme que ce soit, devaient être satisfaites, par la persuasion, l’intimidation ou la force. Ces abus de pouvoir durèrent jusqu’en 1951 quand la liberté recouvrée sonna le glas de l’arbitraire des exactions coutumières. Les chefs se virent obligés de se séparer de leur séquelle de suivants et de serviteurs (mbatoula) obséquieux et gloutons. Les membres même de leurs familles ne purent plus jouir des anciennes prérogatives et libéralités. Ils se détachèrent peu à peu de la personne du Chef pour apprendre un métier stable. Des fils à papa embrassèrent volontiers la profession de chauffeur, de transporteur, de commerçant. Les chefs constituèrent même un syndicat qui ne sut survivre sous les effets de la politique, conjugués avec l’action hardie des anciens militaires et des intellectuels originaires du pays. Et on eut soin de retirer aux chefs le droit de rendre la justice pour le confier à des juges de paix installés dans les chefs-lieux de cercles. Les serfs « taillables et corvéables à merci » , connurent petit à petit une émancipation effective. Ils n’étaient plus tenus d’effectuer, pour leurs anciens suzerains un travail quelconque sous la contrainte.
Et aujourd’hui, rares sont les « captifs » qui acceptent d’aider le maître aux travaux des champs, ou à la reconfection d’une tapade. Ils exigent d’abord d’être rémunérés pour le faire et ce sont eux qui fixent le montant du prix de leur effort. Il leur est loisible d’offrir ou de refuser leurs services. Pourquoi en serait-il autrement ? On vit une époque de libération individuelle. A force de peiner tout en se privant, les serfs ont pu s’acheter des camions de transport, des terres loties avec un titre foncier en règle et se constituer des fonds de commerce rentables ; ce qui les soustrait normalement à la sujétion économique où les maintenait l’autorité religieuse du maître.
« Les faits sociaux sont des choses » (D¨rkheim). La dissolution des chefferies et l’émancipation des serfs au Fouta Djalon en fournissent des exemples patents et saisissants. On avait craint, pendant quelques années, que ces faits révolutionnaires en eux-mêmes ne produisent des troubles dans le pays. On n’a enregistré aucune réaction blâmable — même de la part des intéressés qui s’accommodent de la situation de fait autant que faire se peut dans l’ancienne oligarchie foula. Les captifs construisent des maisons en dur jusque dans leur « roundé » et y rentrent le soir, nécessairement à l’aide d’un véhicule. Parmi eux se trouvent des fonctionnaires et des employés aussi bien dans le secteur publie que dans le secteur privé. Ils fréquentent l’école française avec bonheur. Ils ont accès à toutes les catégories professionnelles sans autre référence que leur compétence. En réalité, leur libération est quasi complète et définitive. Les chefs, eux, sont en passe de perdre leur liberté d’action qui se dilue dans la masse des citoyens. Leurs concessions se délabrent et tombent en ruines. On trouve des cases de chefs dépourvues de chaumes, la toiture défaite de ses attaches et le mur sur le point de crouler.
Les femmes des suzerains ont fait deuil de leur auréole d’autrefois. La plupart se rendent, elles-mêmes, au marigot puiser de l’eau. Elles font elles-mêmes la cuisine, tout en vaquant à d’autres occupations. Peut-être songent-elles avec quelques amers regrets, au temps béni du farniente lascif et de la grande parade. L’opulence domestique cède peu à peu la place à quelques nécessaires privations dans les rangs des descendants des Karamokos du Fouta. Les chefs de cantons en sont très éprouvés dans le domaine du commandement strict. Comme une barque qui chavire, leur corporation « coule » , avec beaucoup de chance qu’elle ne se reconstruise pas. En effet, il est officiellement décidé que tout chef de canton dont le décès ou la révocation intervient ne sera pas remplacé. Et cette décision a déjà reçu un commencement d’exécution. Dans le cercle de Labé, deux cantons sont dépourvus de chefs officiellement nommés ou élus. Celui de Tougué où se sont présentés quinze candidats n’a pas de chef depuis deux ans environ. Et celui de Labé qui a perdu son chef il y a un an est toujours sans titulaire. On est arrivé à se convaincre que l’intention de l’Administration, c’est de ne pas renouveler les chefferies traditionnelles rendues vacantes au Fouta Djalon. Quelques pressions se sont exercées en faveur de certains postulants, non sans acrimonie arrogante mais sans résultat apparent. Les chefs se sont presque résignés à subir, impassibles, le sort qui leur est dévolu en toisant malgré tout du haut de leur grandeur froissée et meurtrie les anciens serfs qui ne se gênent nullement d’afficher, à toutes occasions, l’orgueil du parvenu. Des tensions et des fluctuations qui refusent de se manifester sont sous-jacentes dans la structure du corps social foula.
Le pouvoir des chefs traditionnels reposait d’une part sur leur force économique, laquelle dérivait de l’exploitation de la population et d’autre part de l’appui de l’Administration appelée à collaborer désormais avec les élus indigènes. Les différences économiques tendant à ne plus jouer en raison de la situation sociale, l’immunité du chef s’effondra, et il se vit frustré du titre de Pater économique dont il se parait pompeusement. Aujourd’hui il n’est pas rare de rencontrer des chefs de cantons se promenant tout seuls, sans suite, sans la traditionnelle bouilloire et l’inséparable peau de mouton tannée.
Au Fouta-Djalon, l’économie de subsistance s’est peu à peu transformée en économie de profit. Et par voie de conséquence, le régime juridique des terres, la répartition des richesses, les niveaux et genres de vie de différentes couches sociales du pays se sont considérablement modifiés par la connexion de la politique et du commerce. Il s’effectue une unification lente, mais progressive des rôles sociaux effervescents vers un nivellement du corps social.
La société foula où la part de l’imprévu et de l’inattendu a atteint presque son maximum, il y est apparu des conduites collectives que M. Gurvitch qualifie « d’effervescentes, de novatrices et de créatrices » . La réalité sociale est autrement structurée dans « ses organisations ou superstructures organisées » (Gurvitch). La trame des rôles sociaux manifeste des tendances égalisantes des niveaux de vie. Toutes les formes de sociabilité s’imbriquent, s’interpénètrent et s’influencent. Leur enchevêtrement, leur connexion, leur implication n’autorisent pas encore tout à fait des prévisions approfondies sur l’avenir de cette société foula. Elle a atteint un « stade dynamique » et est saisie d’une crise de transformation radicale. Mais, même en ce qui concerne la base morphologique et écologique du Fouta Djalon, il apparaît qu’il s’avère nécessaire d’appliquer tout le génie inventif et tout l’effort laborieux du génie des hommes sur cette base pour qu’elle réponde valablement à une définition adéquate de la notion sociale d’espace. C’est-à-dire qu’elle soit un support vivant et vivifiant au bénéfice des groupements humains.
Le spectacle qui s’offre actuellement dans les trois cercles visités du Fouta se déroule comme « un film hallucinant » d’un réalisme cruel. Ce spectacle s’est installé à la suite des bouleversements politiques, économiques et sociaux survenus ces dernières années, dans le pays des « Fuutiɓe Fuuta » et « ɓe Futa Futii » .
Il semble bien que la société foula a adopté le principe « d’engagement » et que l’heure du règne de la « révolution permanente » y a sonné.
On a nettement l’impression qu’on est engagé à y entretenir de nouveaux modèles sociaux, d’instituer une morale de la création en actes avec toutes les implications qu’elle suppose. Il est évident que tout groupement social tend à assurer son équilibre compte tenu de sa structure, de son organisation et de son fonctionnement. Ceux-ci, afin de promouvoir une valorisation de l’existence de l’ensemble et pour ne pas se figer dans les formes du passé, oeuvrent à l’adaptation de toute situation donnée par le choix de nouvelles normes et la préférence du maintien en suspens, en « sursis » .
Si le Fouta-Djalon commence à façonner son destin, s’est-il engagé dans la voie du perpétuel devenir ? Son avenir qui suppose sa mise en valeur repose sur des critères faciles à déceler. Il s’agit de se mettre en oeuvre pour développer l’agriculture à l’aide des méthodes et des techniques modernes de cultures. Il importe, et c’est capital, d’encourager et de favoriser un élevage qui ne soit pas un « prétendu élevage » avec des moyens appropriés en prodiguant des conseils et des exemples adéquats, propres à intéresser et à stimuler. Il est urgent de promouvoir une politique de routes carrossables en vue de relier des régions économiquement complémentaires. Un bon réseau serait un apport inestimable dans l’économie du Fouta-Djalon. Enfin, les ressources du sous-sol du pays représentent des richesses pleines de promesses fécondes. Déjà est en voie d’industrialisation la région du Konkouré qui est le Hirnaange du Fouta.

Ousmane Diallo Poréko

Appendices

Appendice n° 1

O mânes de Karamoko Alfa Mo Timbo
Du docteur et prince du Fouta en Allah

O mânes de Karamoko Alfa Mo Labé
Du docteur et prince du grand diwal

Et vous, mânes de tous les grands Karamokos
De la guerre des flèches

Si l’on vous dit que nous autres Blancs
Sommes venus troubler l’esprit de vos montagnes
Déraciner, impies, les souches que vous y avez plantées

Ne croyez point cela.
Oui, l’Occident souffle sur votre terre
Mais voyez comment.
Que votre paix du Grand Repos ne se trouble point.

J. Richard-Molard

Appendice n° 2

« Tout défilerait comme un film hallucinant ; sauvagerie farouche du Bena, hospitalité des Blancs de Kindia, danses où planaient les génies des grands fleuves de Mali à Kédougou et vous Karamoko Alfa, Sire de la sainte guerre de Dieu, dont l’âme encore règne sur le Labé; et vous captifs des Aïndés torrides, travailleurs faméliques dominés par la morgue peule des montagnes, des plateaux, en malvague de délivrance, qui inscrivez par vos peines, par la houe ingrate, par vos crânes meurtris, par vos greniers, tout un amer poème. J’entends déjà, mais prenez garde, ce n’est que prophétie, une strophe finale triomphante de joie qui saluera le soc généreux, la propriété acquise aux bras qui transpirent à guider les mancherons, qui louera le maître d’école blanc ou noir, le docteur blanc ou noir, En foula, cette strophe se terminera peut-être par le mot hirnaange

J. Richard-Molard

Appendice n° 3

Extraits des Archives régionales de Dalaba D 4

(Résumés et citations)
Rapports trimestriels

1947 4e trimestre Une sous-section du R.D.A. s’est formée en décembre 1947, avec quelques fonctionnaires. « Il semble d’ailleurs que la constitution de cette sous-section soit surtout due à l’action d’une estivante de l’Etaconval (Etablissement de convalescents de Dalaba N.d.l.r.), sans doute militante R.D.A., Mme Vera Cardot, qui a consacré son congé à prendre contact avec les fonctionnaires du poste » … signé Lafaix, administrateur

1948 1er trimestre

Le R.D.A. est réduit à quelques unités. Le 12 février 1948, un syndicat a été constitué par Sékou Touré, en tournée syndicale … Son activité reste réduite …
signé Lafaix, administrateur

950 2e trimestre
Le journal du R.D.A. « Coup de Bambou » poursuit ses attaques contre les chefs du Fouta. Une plainte en diffamation a été déposée contre le journal R.D.A. à Conakry. Contre les attaques du R.D.A., le front uni des chefs s’est constitué.
signé Duplessis-Kergomard, administrateur

1950 3e trimestre
Le rédacteur en chef de « Coup de Bambou » est condamné pour diffamation.
signé DuPlessis-Kergomard, administrateur

1950 4e trimestre
Le gestionnaire européen de l’Etablissement de convalescents a été renvoyé au bout de deux mois pour indélicatesse.
signé Duplessis-Kergomard, administrateur

1951 3e trimestre
La section R.D.A. de Dalaba n’est qu’une section fantôme.
signé Duplessis-Kergomard, administrateur

1951 4e trimestre
L’amicale Gilbert- Vieillard (groupement à base ethnique, appui des chefs et adversaire du R.D.A. N.d.l.r.) reprend vie.
signé Gipoulon, administrateur

1952 1er trimestre
Des villageois ont porté à Conakry une plainte pour violences contre un chef de canton.

1953 2e trimestre
L’amicale Gilbert-Vieillard est « en sommeil temporaire » .
signé Yves Boy, administrateur

1954 2e trimestre
Agitation R.D.A. Sékou Touré est venu faire une conférence à Dalaba le 15 août ; une « cellule est en voie de création » (sic).
signé Robert, administrateur

1954 3e trimestre
« Les chefs, dont l’opulence contraste un peu trop avec la misère de la plupart de leurs administrés, tiennent encore la population bien en mains.
Mais il leur faudra à brève échéance reconsidérer, soit les éléments de leur train de vie, soit les moyens d’y subvenir, car d’une part le pays s’appauvrit de plus en plus et d’autre part leurs administrés renâclent de plus en plus au versement des redevances coutumières. » Le R.D.A. n’est pas encore créé.
signé Lafaix, administrateur

1955 1er trimestre
Manque de riz.
Rapport de l’administrateur Lafaix en date du 9.1.1955, en réponse à circulaire No. 69 CAB du 21. 12. 1954 sur l’état de la chefferie.

Les chefs font preuve d’un « conservatisme désespéré » .
« Ils voudraient somme toute que nous continuions à couvrir tous leurs abus, toutes leurs exactions, tous leurs pillages, car c’est malheureusement le cas pour la plupart d’entre eux. » …
« Combien de volumineux dossiers d’exactions caractérisées ont été ensevelis dans les bureaux des Cercles au temps de la justice administrative ? Combien d’affaires plus ou moins suspectes sont-elles encore traitées avec beaucoup trop d’indulgence dans les circonscriptions du Fouta ? Il faudra pourtant en arriver un jour à l’« heure de la vérité » , et mettre en garde solennellement et pour une dernière fois, ces chefs qui vivent, avec opulence sur la misère sordide de leurs administrés qui se sous-alimentent d’une poignée de fonio et d’un bol de lait caillé …
Que de pillages notoires et de choses pires encore, effectués au su de l’administration et de la justice, demeurent impunis, Dans ce domaine la responsabilité de l’administration — à tous les échelons — est grande et absolument certaine. »
Les redevances coutumières comprennent :

  • le travail sur les champs du chef de canton
  • les redevances sur les successions
  • les redevances sur les récoltes.

« Elles sont éminemment variables, suivant les cantons, à l’intérieur d’une même circonscription, car elles sont fonction à la fois de la personnalité et de la rapacité du chef et de son entourage. »
La plaie du Fouta est constituée par les « mbatoulas » , répandus à travers les campagnes lors de la perception de l’impôt, des récoltes. Des redevances supplémentaires sont exigées pour la construction d’une maison, l’achat d’une voiture américaine, le pèlerinage à La Mecque.
Les redevances ne sont plus justifiées par les devoirs d’assistance, de protection, d’hospitalité, qui étaient leur raison d’être à l’origine.
Les dépenses mensuelles des chefs de canton varient de 30.000 fr par mois pour le chef de canton de Fougoumba (3.000 hab.) à 200.000 fr pour le chef de canton de Kébali (20.000 hab.) : ce qui représente une contribution moyenne de 1.000 fr par mois et par tête d’habitant pour des populations déjà misérables.

1955 2e trimestre

« Je crois que Dalaba est le seul cercle du territoire à ne pas avoir de sous-section R.D.A. »
signé Lafaix, administrateur

1955 4e trimestre

« Flambée brutale » du R.D.A., avec l’action de l’instituteur Traoré Samba Lamine, muté en octobre, d’autant plus dangereux qu’il est irréprochable sur le plan professionnel.

1956 1er trimestre

Des sous-sections du R.D.A. se sont constituées à Bodié, Kouroumaninka, Ditinn, Kébali, Kankalabé.

Circulaire No. 261 CAB du 14 avril 1956

« Une des conclusions auxquelles nous sommes arrivés à chacune des conférences de Commandants de Cercle tenues depuis les élections porte sur la situation extrêmement difficile de la chefferie au lendemain du scrutin…
Nous avons été tous d’accord pour reconnaître que la chefferie de Guinée, engagée dans une action politique où elle ne pouvait que se fourvoyer, se trouve maintenant gravement compromise par le succès d’un parti que les faits présentent comme opposé à elle.
Il est cependant exclu d’envisager la disparition de cette force traditionnelle qui est bien un élément d’équilibre indispensable à la vie politique de ce pays…
Nous devons dans bien des cas battre notre coulpe et reconnaître que nous avons, pendant plusieurs années et par commodité administrative, fermé les yeux sur le comportement de chefs qui ne détenaient de par nos propres textes aucun pouvoir, mais qui étaient nos collaborateurs principaux et nous rendaient des services.
Reconnaissons la part d’hypocrisie contenue dans cette acceptation pas très curieuse des moyens, pourvu que le chef remplisse son office. » …
Il faut donc « redorer le blason de la chefferie » …
Il n’est plus admissible que nous maintenions contre vents et marées des chefs qui ne représentent rien : leur autorité n’y gagne rien et la nôtre s’y use. » Il faut appliquer les textes de 1934, inappliqués, sur les commissions de village et de canton. Mais ne pas y mettre simplement le « quarteron de fossiles qui compose habituellement le conseil de notables traditionnel. Un notable, dans ce pays, c’est ici encore trop souvent un homme qui participe à part entière à un système de privilèges et de menus abus dont les simples citoyens sont absents.
Si on ne veut pas les sacrifier, « faites-en des membres de droit, comme on installe sur une cheminée une potiche dont on ne veut pas se défaire » .
Il faut ouvrir largement ces conseils aux représentants de toutes opinions, professions, leur donner des titres, des raisons de croire à leur importance, de satisfaire leur vanité.
Je vous l’ai déjà dit, je vous le répète, pénétrez-vous de cette vérité que nous sommes dans un tournant, que la sortie du tournant sera pour nous bonne ou mauvaise. C’est à vous qu’il revient de prendre la bonne, ou la mauvaise route. »
signé Bonfils, Gouverneur de la Guinée Française 1956

2e trimestre

Le R.D.A. est décapité par une série de mutations :

  • Baldé Mamadou Saliou, commis des P. T. T. est muté à Coyah
  • Raymond Daubry, instituteur, muté à Dinguiraye,
  • Traoré Samba Lamine, le plus virulent, est muté pour insuffisance professionnelle à Dabola.

L’Union locale des syndicats (C.G.T.) créée par Traoré, groupe tous les fonctionnaires et employés du chef-lieu.
signé Lafaix, administrateur

Rapport du Gendarme Morvan, en date du 2 avril 1957
Le chef de canton de Dalaba, que l’on considérait comme le bastion de la chefferie, à la surprise générale, a donné son adhésion au R.D.A. Dans une déclaration publique, il condamne les abus de la chefferie et en impute la responsabilité à l’administration coloniale.

1957 1er trimestre
Succès du R.D.A. aux élections à l’Assemblée territoriale. On prévoyait une faible majorité : celle-ci est plus sensible que prévu (55 % des voix au R.D.A.).
Dans le canton de Dalaba, le R.D.A. arrive en tête avec une avance de 50 voix (due au revirement du chef de canton, conseiller territorial sortant, rallié au R.D.A.).
signé Caillot, administrateur

Lettre personnelle du Commandant de cercle au Gouverneur (29 août 1957).

Nous commençons à être débordés. Les chefs de canton de Kébali et de Kankalabé ont été licenciés par mesure disciplinaire par le Ministre de l’Intérieur (Il s’agit du ministre appartenant au Conseil de Gouvernement de la loi-cadre. N.d.l.r.), sans que le Commandant de cercle ait été consulté. Rapport de tournée du secrétaire d’administration K. dans les ex-cantons de Kébali et Kankalabé (4 octobre 1957).
« Il existe dans le pays un état d’esprit de haine et de passion qui veut impitoyablement la destruction totale de tout ce qui touche, de près ou de loin, la chefferie coutumière des cantons. »

31 décembre 1957

La Chefferie dite coutumière est supprimée. (Voir aussi .La Guinée. Bilan d’une Indépendance et La fin de la chefferie en Guinée; note de la rédaction de webGuinée).

Notes
. La structure du poème
2. Le mode de transcription, phonétique feront l’objet d’un article.
. Foula de la brousse.
. J. Richard-Molard, Essai sur la vie paysanne au Fouta Dialon, Hommage à J. Richard-Molard. Paru en Présence Africaine, no. 15.
. Rapporté par Hampâté Bâ in Présence Africaine n° spécial (VIII-IX) du 19-22 septembre 1955, p. 97.
. 825 francs et 875 francs par imposable.
. Le projet de commercialiser le bétail du Fouta voté par l’Assemblée Territoriale, a été suggéré et soutenu, ô! paradoxe, par un chef de canton peul alors conseiller territorial.
. Voir appendice no. 2.


 

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