Rupture du Front uni

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Histoire / Idéologie / Politique
Alpha Condé
Guinée : Albanie d’Afrique ou néo-colonie américaine ?

Paris. Editions Git le Coeur. 1972. 270 p.


Chapitre IV. — Rupture du Front uni

Tant que le colonisateur s’oppose avec violence à la réalisation des aspirations de l’aile progressiste de la petite bourgeoisie qui dirige le PDG, celle-ci se trouve rejetée du côté des masses. Mais dès que le colonisateur lui tend les mains elle se précipite vers lui, abandonnant les masses à leur triste sort. La politique bornée et à courte vue de l’administration locale a contraint la direction du RDA à demeurer dans l’opposition pendant une certaine période, malgré elle, alors qu elle ne demandait pas mieux que de collaborer. Mais bientôt des milieux colonialistes plus intelligents et plus lucides se rendent compte de ce désir de collaboration. C’est le cas du ministre Mitterrand, du président du Conseil Mendès-France et du gouverneur général Bernard Cornut-Gentille. Ils décident alors de la récupérer.
L’aile progressiste de la petite bourgeoisie n’est pas, même dans sa phase historique ascendante, défavorable à la collaboration avec le colonisateur. Le PDG n’a jamais posé le problème de l’indépendance, au contraire il s’est toujours opposé à cette revendication. Ray Autra, le plus virulent des dirigeants RDA, écrivait lui-même en 1949 :

Il nous faut aussi relever deux autres monstruosités : la première dénote de la plus pure fantaisie à savoir que certains intellectuels nous disent suffisamment civilisés à présent pour que les métropolitains s’en aillent. Nous nous inscrivons en faux contre une telle affirmation. Le problème n’est pas de bouter des blancs hors de l’Afrique, mais bien de créer un climat de collaboration loyale et sincère entre toubabs et africains

Ainsi, le PDG, même au moment où il est contraint de s’opposer avec virulence au colonialisme, souhaite sa collaboration. Ce qui le différencie à cette époque de « l’Entente guinéenne », c’est en dernière analyse la conception qu’il a de cette collaboration. Pour la petite bourgeoisie dirigeant le PDG, collaborer c’est « travailler ensemble à une cause d’intérêt général » ; pour que ce travail soit « fécond » les collaborateurs doivent être « loyaux et sincères les uns envers les autres » et se comprendre. Or le PDG constate que ces conditions ne sont pas réunies en Guinée. La politique Pré-Saller n’est pas conforme à « l’intérêt général », et ne se fait pas dans une « atmosphère loyale, sincère et de compréhension mutuelle ». Aussi, n’est-il pas possible de collaborer avec une administration :

qui commence par vous frustrer de votre représentation au Sénat ; qui, sous couvert de plan d’urbanisme, élabore un plan de spoliation et de ségrégation, qui vous écrase d’impôts et de taxes les plus diverses sans qu’ en retour vous voyiez des réalisations tangibles ; qui, impitoyable pour les tra. vailleurs, assiste, impuissant, à la montée en flèche des prix ; qui n’apporte aucun remède à la mévente des produits du cru ; qui porte constamment atteinte aux libertés constitutionnelles ; chasse aux démocrates, brimades, mutations, arbitraires, restrictions des libertés syndiales et de réunions. Nous ne pouvons collaborer avec un Gouvernement qui, tous les jours, enfonce nos populations dans une misère toujours plus accrue. Nous ne pouvons collaborer avec un Gouvernement qui travaille à diviser pour régner et accorde ses faveurs à un certain dirigeant de groupements racistes au détriment des intérêts du pays, étant bien entendu que nous ne voulons pas de faveurs et ne demandons que la stricte application des lois pour le bonheur de tous. Et c’est ainsi que nous sommes conséquents. Or travailler la main dans la main, avec un tel gouvernement, dont les batteries réactionnaires sont dirigées conrte le peuple ce n’est plus collaborer, mais bien Kollaborer

L’aile réactionnaire de la petite bourgeoisie (l’Entente guinéenne) est accusée de « kollaboration », alors que le PDG qui veut la « collaboration », se heurte à l’opposition tenace de l’administration locale. En effet, celle-ci, sous l’impulsion du gouverneur RPF, Roland Pré, intensifie la politique de répression contre le RDA. Des révocations et des déplacements de responsables de sous-section, on passe à ceux des responsables du comité directeur : Diallo Abdourahamane, membre du comité directeur, est révoqué de son poste de pharmacien; Madeïra Keïta, secrétaire général du mouvement, est affecté au Dahomey. Cette action énergique du gouvernement réussit à neutraliser momentanément le PDG (vers 1952). C’est ce que devait reconnaître plus tard, en 1955, Félix Houphouët-Boigny :

Mamba Sano et Momo Touré sont passés aux Indépendants d’Outre-mer (IOM), le secrétaire Madeïra Keïta a été déplacé au Dahomey. Pendant deux ans, nous n’avons rien eu en Guinée.

Le revirement de Houphouët-Boigny et le ralliement du RDA à la majorité parlementaire n’ont aucun effet sur l’administration locale en Guinée. Pourtant, le gouverneur Roland Pré reconnaissait dans son rapport politique de l’année 1950 que les principaux dirigeants du PDG (M. Madeïra Keïta, M. Sékou Touré) avaient publiquement approuvé le « désapparentement » et la nouvelle orientation du RDA. Mais l’administration coloniale, en dépit de tout bon sens, continue à considérer les dirigeants du PDG, et en particulier M. Sékou Touré, comme des « crypto-communistes ». Cela, d’autant plus facilement que l’action du PDG est alors principalement syndicale. Son secrétaire général, M. Sékou Touré, est en même temps le secrétaire de la CGT et l’un des responsables du comité intersyndical CGT, cheminots et CFTC. Or, toutes les grèves sont organisées par ce comité. Cette appartenance du secrétaire général du mouvement à la CGT ne fait que renforcer l’administration locale dans la conviction que celui-ci est sous l’obédience des communistes. Pour mettre fin à cette « attitude néfaste » de l’administration locale, le RDA ne ménage pas ses efforts. D’abord le PDG ne manque aucune occasion pour rappeler à l’administration locale son désir sincère de collaboration. C’est ainsi, que lors du passage du ministre de la FOM, Robert Buron, il appelle les populations à lui réserver un accueil enthousiaste.

Jusqu’alors, sans précédent, la journée du 29 octobre restera une date inoubliable. Journée de grand soleil ; mais aussi journée de joie et de gaieté. Le magnifique peuple de Guinée, à l’appel du comité directeur du R.D.A., a réservé un accueil enthousiaste à M. Buron, Ministre de la France d’Outre-Mer qu’accompagnait M. Bernard Cornut-Gentille, Haut Commissaire en Afrique Occidentale Française

Cette attitude chaleureuse du PDG à l’égard de M. Buron, s’explique par les espoirs que nourrit la direction à l’égard du gouvernement Mendès-France.

M. Buron est le premier ministre du gouvernement Mendès-France qui visite l’Afrique Noire. Quand on sait l’espoir que l’avènement de ce gouvernement suscita dans tous les milieux, on comprend pourquoi le R.D.A. s’est associé le coeur ouvert à la réception du ministre

C’est donc pour prouver sa « reconnaissance » au gouvernement Mendès que le PDG a organisé cet accueil. Mais c’est aussi pour montrer qu’il contrôle les masses et qu’il est, de ce fait, le seul interlocuteur valable ; enfin qu’il est loin d’être extrémiste :

Nous affirmons que le R.D.A., le premier parti politique du territoire, a démontré sa force, sa capacité d’organisation et la cohésion dans ses rangs. Les honnêtes gens s’accordent à reconnaître que le R.D.A. est un parti sérieux et qu’il est loin de toutes les calomnies dont il est accablé. Son caractère pacifique parce que conscient de son audience auprès des masses n’est plus à justifier. Son attachement à, la France, son désir ardent d’une collaboration, sincère dans l’intérêt exclusif de la Guinée et de l’Union française sont désormais indiscutables. Ceux qui soutiennent le contraire ne réussiront pas à minimiser les sacrifices consentis par la population pour donner à la réception une beauté admirable. M. Buron, le peuple de Guinée vous remercie de votre visite. Car il a la conviction que vous avez observé

Les dirigeants profitent aussi de l’occasion pour réaffirmer leur volonté d’être des Français.

La journée du 29 octobre était pour nous aussi l’occasion unique de justifier que l’anti-France n’est pas une doctrine, ni une réalité. Le R.D.A. de Guinée, ne peut pas être anti-français puisqu’il n’a aucune raison de l’être. Notre amour pour la France, nous l’avons souvent dit et redit, est un fait indéniable. Nous sommes reconnaissants à la France de 1789, la France qui porte sur son drapeau, les 3 magnifiques devises : Liberté, Egalité, Fraternité. Nous sommes, reconnaissants au peuple français qui sait que c’est dans l’union de tous les coeurs qu’on pourra asseoir les bases réelles d’une Union Française sincère et véritable

Enfin à ceux qui les accusent Echos d’Afrique Noire et Afrique Nouvelle d’être des communistes, de suivre plutôt d’Arboussier qu’Houphouët-Boigny, les responsables du PDG répondent que c’est fair preuve “d’une ignorance crasse du communisme”.
Le PDG met en garde l’administration locale contre les “béni-oui-oui” car en s’appuyant sur ceux-ci, elle fait fausse route.

Fausse route parce qu’elle fera du favoritisme, elle sera partisane, au lieu de s’élever et de se maintenir au-dessus des querelles politiques ; fausse route, parce que, en comptant avec les petits amis pour essayer d’ailleurs en vain de réduire la majorité du peuple à une situation de minorité, elle sera portée à gouverner les uns contre les autres

Par, contre, collaborer avec le PDG c’est s’assurer l’appui des masses guinéennes. D’ailleurs, le mouvement n’est-il pas contre l’anarchie et pour l’ordre ? Donc rien à craindre.

Notre collaboration est basée tout d’abord sur la nécessité et le respec de l’autorité. Car un pays sans loi est un organisme envahi de cancer. L’évolution y est désordonnée et fantaisiste. C’est l’anarchie. Ce principe élémentaire étant posé, notre désir intime est de collaborer avec l’administration, c’est une nécessité. L’administration locale doit comprendre cela et abandonner définitivement cette politique de méfiance et d’hésitation vis-à-vis de nous.

Le PDG est même prêt à oublier les brimades et les exactions d’antan car :

les temps (avaient) changé… Il faut des actes-courageux et sincères pour la construction d’une Union franaise solide et durable. Il reste à notre administration locale de se persuader que jouer ses hommes de paille est non seulement vain, mais dangereux et que l’édification harmonieuse de l’Afrique Noire française dans le cadre de l’Union française n’est possible qu’en coopérant avec les leaders, les porte-paroles, authentiquement et démocratiquement désignés par les masses populaires. Et, sous ce rapport, le R.D.A. peut avoir la prétention d’être toujours l’interprète le plus fidèle des aspirations non seulement guinéennes, mais africaines.

Pour atteindre cet « objectif glorieux » il faut que l’administration et le PDG « travaillent main dans la main, sans idées préconçues ». Cette collaboration est nécessaire pour la « grandeur de la France » ; d’ailleurs, le haut-commissaire ne disait-il pas la même chose !

Nous sommes dans une période déterminée. Autant nous combattons avec énergie ceux qui veulent retourner à l’an dix-neuf cent par inadaptation, autant nous lutterons avec acharnement contre ceux qui voudraient se croire déjà à l’an deux mille par excès de vitesse, et ce, qu’ils soient blancs ou noirs

Aux efforts du PDG se joignent ceux de la direction fédérale [du RDA]. Celle-ci regrette, elle aussi, l’absence de collaboration entre le PDG et l’administration locale. Houphouët-Boigny fait alors son possible pour remédier à cette fâcheuse situation. Son journal, L’Afrique Noire, se saisi de la moindre occasion pour affirmer l’identité de toutes les sections RDA et leur fidélité à la direction parlementaire. Cette dernière, encouragée par le gouverneur général de l’AOF, décide pour « blanchir sa section guinéenne de toute accusation du communisme », de tenir son premier comité de coordination depuis « le tournant » de 1950, à Conakry.

Le R.D.A. guinéen est un jeune qui a besoin de conseils de ses anciens. Il donne des inquiétudes à l’administration et aux colons. Mon devoir était d’aller sur place pour chercher une base d’entente.

Dans la même interview, Houphouët-Boigny s’explique sur l’appartenance de Sékou à la CGT :

En 1950, Sékou Touré a accepté tout de suite le désapparentement et sa section l’a suivi ; étant donné cette attitude, il avait pensé que son appartenance à la C.G.T. ne pouvait pas être un prétexte pour l’accuser de communisme.

Et dans une autre déclaration à l’A.F.P., [Houphouët-Boigny déclare] :

« Nous avons choisi Conakry pour la réunion du comité de coordination, car nous tenions à mieux renseigner l’opinion guinéenne sur notre doctrine et nos méthodes. Nous voulions aussi apporter le fruit de notre expérience à cette jeune section et faciliter aussi le rapprochement du R.D.A. avec l’administration, les familles spirituelles et les chefferies. Nous n’aurions apporté notre appui à notre ami Sékou Touré, si nous ne savions de façon formelle qu’il a rompu toute attache avec le parti communiste et qu’il conduit la section dans la pure orthodoxie de notre ligne politique. Venu à la politique par le syndicat, ayant la confiance de la majorité des syndicalistes, il ne pouvait pas les abandonner. Il reste auprès d’eux en les servant sur le plan strictement professionnel et son but final est de mener les travailleurs africains à prendre une personnalité syndicale.»

Mais Houphouët a aussi d’autres raisons. La section guinéenne est divisée sur l’attitude à adopter face à la nouvelle orientation du RDA. Une bonne partie de la direction du PDG a, dès, 195o, accepté le désapparenternent mais beaucoup de cadres s’y opposent encore. Le gouverneur Roland Pré avait déjà noté ce fait dans son rapport politique de 1951 :

Les éléments staliniens refusent de s’engager dans la voie tracée par Madeïra Keïta et Touré Sékou, “lorsque ces derniers ont annoncé publiquement le 26 décembre au cinéma Rialto à Conakry que le R.D.A. n’avait aucun apparentement avec le parti communiste français. Le P.D.G. est donc, pour l’instant, indécis et divisé.

Cette division persiste toujours. La tenue du comité de coordination à Conakry doit, selon le calcul de Houphouët, permettre à M. Sékou Touré de l’emporter sur les « extrémistes ». Ses espoirs ne sont pas déçus ; le PDG, par la voix de son « leader », se rallie complètement à Houphouët et cautionne l’exclusion des sections du Cameroun avec Ruben Um Nyobe, du Niger avec Djibo Bakary. Le RDA réaffirme son adhésion à l’Union française et se déclare résolu à lutter pour sa pérennité. Houphouët en profite pour lancer un appel à l’entente et à la coopération entre le PDG et les chefs.
Les résultats du comité de coordination sont donc conformes aux désirs du gouverneur général Cornut-Gentille. Il peut espérer désormais faire accepter son protégé M. Sékou Touré par l’administration locale. M. Sékou Touré est en effet en grande partie une création de Cornut-Gentille. Jeune syndicaliste CGT, Sékou Touré s’est montré dans les années 1946-1949 l’un des plus virulents anti-colonialiste de Guinée. Mais, très tôt, certains ont su voir son opportunisme et son « désir d’arriver par tous les moyens ». C’est le cas de Framoï Bérété et de Keïta Koumandian. Dans une lettre datée du 22 juin 1949, adressée au journal Réveil en réponse à un article de Sékou, Framoï s’adresse à lui en ces termes :

Je vous vois encore pleurnicher pour n’avoir pas été présenté par l’Union du Mandé au Conseil Général, à l’assemblée de l’Union Française… tous vos actes démontrent que vous ne concevez une association qu’autant que vous en tirez des profits, personnels immédiats ou futurs.

Carroue et Defriche, délégués de la CGT se méfient aussi de Sékou ! Lors de la conférence CGT de Bamako, un comité de coordination est créé sur l’initiative de Sékou ; ce dernier espère en obtenir la direction, mais les deux délégués réussissent à l’en écarter car ses positions leur paraissent trop floues (Sékou Touré s’est rallié à Houphouët lors du désapparentement, [mais] il continue, dans le cadre de la CGT, à suivre la ligne définie par le Parti communiste français; c’est pour le moins assez curieux). Déçu de n’avoir pas obtenu le poste tant convoité, Sékou prend alors contact avec le conseiller général Cahuzac, animateur de la CGT-FO au Sénégal, et lui laisse entendre qu’il pourrait se séparer de la CGT pour se rallier à FO. Toujours concernant Sékou Touré, le gouverneur Roland Pré note dans son rapport politique de l’année 1950 que « ses convictions politiques apparaissent donc assez nuancées ».

Le haut-commissaire Cornut-Gentille qui vient de remplacer Béchard est partisan d’une politique de récupération et d’utilisation des dirigeants RDA. Il veut des jeunes dirigeants, à la fois responsables syndicaux et politiques, et défendant des positions considérées comme extrémistes. M. Djibo Bakary du Niger et M. Sékou Touré sont les seuls à répondre à ce critère. Mais Djibo Bakary, qui avait alors des convictions politiques sincères, s’était opposé à Houphouët et se trouvait ouvertement dans le clan d’Arboussier. En revanche Sékou semble essentiellement préoccupé par le désir d’être parlementaire, de jouer un rôle sur le plan local et fédéral. En outre, il est intelligent et dynamique. Cornut-Gentille le prend donc sous sa protection et va s’occuper désormais de sa carrière. Sékou souhaite le départ de Madeïra pour lui succéder au poste de secrétaire général du PDG. Affecté une première fois au Dahomey, Madeïra en revient peu après. Avec l’aide de Cornut-Gentille, Sékou réussit alors à convaincre Mamadou Konaté, vice-président du RDA, et Ouezzin Coulibaly, secrétaire politique, de le soutenir. Sur intervention de ces deux derniers, Madeïra accepte son affection et part pour le Soudan. Le concurrent le plus dangereux est éliminé. Il reste Amara Soumah, nouveau secrétaire général et leader très populaire en Basse-Guinée. Ancien résistant et compagnon de la libération, Amarah bénéficie en outre de la sympathie de Houphouët et lors des élections législatives, ce dernier lui apporte son appui alors que Mamadou Konaté et Ouezzin Coulibaly souhaitaient une candidature de Sékou Touré. Ce dernier va être servi par l’attitude hésitante d’Amarah ! Alors que les regroupements ethniques avaient repris leurs pourparlers pour désigner les candidats, le RDA refusant le régionalisme, proposait Amarah Soumah comme tête de liste. Ce dernier, afin de rester fidèle à sa Basse-Guinée, décline cette offre et rejoint ses « congénères » dont la liste a pour chef de file M. Touré Fodé Mamadou. Cette décision laisse la voie libre à Sékou qui est aussitôt proposé comme candidat RDA.
Pendant toute cette période, le RDA soumis à l’action de Roland Pré a connu de sérieuses difficultés. Les responsables sont sujets à toutes sortes de pressions et de brimades. Réélu en 1952 conseiller général, Amarah Soumah démissionne à la fois du poste de secrétaire général et du RDA. Les successeurs possibles sont rares ; Saifoulaye est au Niger, M. Ray Autra au Dahomey, M. Diallo Abdourahamane, révoqué, a sombré dans l’alcoolisme. M. Sékou Touré, bien que soutenu par Cornut-Gentille, hésite encore, tant l’hostilité de l’administration est grande. Un cheminot, Kotigui, est porté à la tête du mouvement. Peu de temps après Roland Pré est rappelé. M. Sékou Touré, rassuré par le changement de gouverneur, succède à Kotigui. Cornut-Gentille prend dès lors l’habitude d’intervenir constamment auprès de l’administration locale pour le protéger. Grâce à lui, M. Sékou Touré ne connaîtra jamais la prison (excepté deux jours de garde à vue). Il peut désormais organiser les grèves sans grand risque pour sa personne. Le soutien de Cornut-Gentille porte très vite ses fruits. Sékou Touré est élu conseiller territorial de Beyla en 1953. L’intervention personnelle du gouverneur général a neutralisé auparavant Framoï Berété, grand électeur de Haute-Guinée. Assuré de la protection du gouverneur général, M. Sékou Touré peut diriger la grève de 1953 et acquérir alors une grande popularité, en Basse-Guinée principalement. Cependant l’administration locale se méfie toujours de lui et refuse de lui accorder sa confiance à moins qu’il ne prouve par des actes concrets sa sincérité. La CGT causait justement des inquiétudes au colonisateur ; la « casser » est donc le meilleur gage que Sékou peut lui donner. Sur recommandation expresse du haut-commissaire, le comité de coordination du RDA avait pris la décision secrète de détruire la CGT. Mais pour le haut-commissaire, cette action doit se faire au nom du progrès de l’Afrique. Il faut donc lui trouver un soubassement théorique tel qu’elle puisse apparaître comme bénéfique aux travailleurs africains.
Aussitôt après le comité de coordination, M. Sékou Touré et ses deux « acolytes », Diallo Seydou et Bassirou Guèye (ils formaient le secrétariat AOF-Togo de la CGT), entreprennent une campagne de dénigrement contre la CGT. Cette campagne d’abord souterraine et clandestine devient rapidement publique. Ils prônent pour le mouvement syndical une nouvelle orientation, l’autonomie syndicale, et déclenchent une vaste campagne à travers l’Afrique Occidentale francaise et le Togo.

De tous les coins de la Fédération, nous parviennent de nos camarades, des informations sur les vaines tentatives de démission des éléments opportunistes et diversionnistes à la solde de l’administration et du patronat colonialiste. C’est ainsi qu’exécutant le complot ourdi contre la C.G.T. pour satisfaire leurs visées personnelles, parlementaires ou autres, Bassirou Guèye, Sékou Touré et consorts mènent une campagne de mensonges et de calomnies contre les dirigeants intègres dans le but de faire avaler aux travailleurs, la pillule de leur autonomie syndicale voilée sous la formule, soi-disant « syndicalisme africain »

Dès novembre 1955, Bassirou Guèye engage le processus de transformation de la C.G.T. en syndicat autonome. Mais au lieu de porter ce roblème d’orientation devant un congrès, il profite d’une réunion du comité général de l’Union C.G.T.-Sénégal-Mauritanie pour l’inclure à l’ordre du jour. Sur vingt-cinq syndicats présents, dix-neuf déclarent que la question est du ressort d’un congrès. Passant outre, Bassirou réunit le comité général réduit à six membres et jette les bases d’une centrale autonome. La première section de la C.G.T.A. est née. Le journal Paris-Dakar, « porte-parole fidèle de la réaction » s’empresse aussitôt, dans ses numéros des 16 et 17 novembre 1955, de voler au secours des scissionnistes.

Le premier acte de la C.G.T.A. est de saboter la grève fédérale de soixante-douze heures prévue pour les 22, 23 et 24 novembre 1955. Pourtant cette grève avait été proposée par le secrétariat composé de Sékou Touré, Bassirou Guèye et Diallo Seydou, créateurs de la C.G.T.A. Avant leur échec devant le comité général, MM. Sékou Touré et Bassirou sabotent la grève en Guinée, au Sénégal et en Mauritanie. Quelques jours avant les dates arrêtées, le comité d’unité d’action (organisateur de la grève ) décèle :

de sérieuses défaillances et contradictions dues à la trahison en dernière heure de ceux qui ont signé l’ordre de grève en l’occurence Bassirou Gueye et Sékou Touré, parlant et agissant au nom de l’immense majorité de travailleurs de l’Afrique Noire appartenant à la. C.G.T., n’ont même pas rendu compte des décisions prises à leurs unions locales respectives

Le comité est obligé de reporter la grève. Sékou Touré et ses collèguent intensifient alors leur campagne, surtout à partir de décembre 1955. Face à la prise de position unilatérale du secrétariat, les sections de base exigent la convocation de la sixième session du comité de coordination des unions territoriales de la C.G.T. de l’Afrique Occidentale Française-Togo. Celle-ci est fixée aux 29, 30 et 31 janvier 1956 par le comité souverain. Mais par une lettre du 17 janvier 1956, le secrétariat demande et obtient le report aux 14, 16 et 17 février 1956, pour lui permettre de présenter un rapport d’activité. Mais le 5 février, les trois membres du secrétariat ne se présentent pas à l’ouverture de la séance. Les délégués, qui décident de les attendre pour commencer les travaux, sont ahuris en lisant le journal « Paris-Dakar » : au lieu de venir s’expliquer devant le comité de coordination, les trois secrétaires ont préféré publier une déclaration dans ce journal ultra-colonialiste. Les prétextes qu’ils avancent pour justifier leur absence, indignent légitimement les délégués. Cependant, en dépit de l’attitude désinvolte du secrétariat et en dépit de toutes ses manoeuvres, des délégués, compte tenu de l’importance des débats sur l’orientation du mouvement syndical africain, acceptent d’émettre deux observateurs de la C.G.T.A. avec voix délibérative. Les trois secrétaires refusent cette importante concession et exigent le refoulement des « délégués dûment mandatés », par l’union des syndicats C.G.T.-Sénégal-Mauritanie. Les délégués, alors convaincus que les trois secrétaires obéissent à des « impératifs systématiquement opposés aux intérêts de la classe ouvrière et plus particulièrement à son unité », décident de se passer d’eux. La scission est dès lors consommée entre la C.G.T. et la C.G.T.A. Pour attirer les travailleurs africains, M. Sékou Touré et ses « deux compères » élaborent une théorie syndicale qui justifie la création de la C.G.T.A. Ils affirment que lors de l’octroi du droit à la liberté syndicale, les peuples africains, étaient « impréparés » à son utilisation et peu « aptes », pour en assurer les premières charges. Aussi, il ne pouvait y avoir dans l’Afrique de 1946 de syndicalisme « spontané durable ». Rien, de ce fait, ne pouvait se décider ou s’organiser en Afrique sur le plan syndical sans la participation du syndicalisme métropolitain. Ce n’était donc pas les peuples colonisés qui « devaient s’emparer » du droit syndical, celui-ci devait :

assez paradoxalement être utilisé par des appareils politico-syndicaux des nations colonialistes… Pourquoi les Africains ont-ils été presque tous entraîné à la C.G.T. ? Tout le monde sait qu’en 1946, le syndicalisme métropolitain était dominé de très haut par la C.G.T… Nous avions donc en ce moment, d’une part en Afrique, un pouvoir syndical disponible d’autre part en France, une force syndicale avide d’étendre son influence et d’accroître son pouvoir. C’est pourquoi l’appropriation du droit à la liberté syndicale par le syndicalisme cégétiste métropolitain est non seulement un fait historiquement logique, mais on peut affirmer aujourd’hui que cette appropriation était inéluctable. C’est donc sous la houlette cégétiste que le syndicalisme africain fit ses premiers pas, forgea ses premières armes de lutte et mena ses premiers combats.

Mais après « dix ans de vie militante », les syndicalistes africains s’estiment aptes à se déterminer et à poser un nouveau principe doctrinal de base : « l’idéologie syndicale doit être essentiellement fonction des conditions dans lesquelles elle est appelée à se manifester d’abord, à se développer ensuite. 10 »
La conséquence d’une telle option est le rejet formel de « toute espèce d’assimilitation et de toute forme d’intégration syndicale en faveur d’une adhésion fondamentale au principe de l’indépendance doctrinale 10. »
Cette justification théorique exposée, la C.G.T.A. fait un certain nombre de critiques à la C.G.T., l’accusant notamment d’avoir utilisé les syndicats africains pour accroître son influence :

En s’appropriant la direction syndicale d’Afrique, la C.G.T. atteignait implicitement un triple objectif dont on se doute qu’elle se soit parfaitement rendue compte. Son souci essentiel était en effet d’accroître son influence purement syndicale tout en renforçant ses positions doctrinales. La clientèle qui s’offrait à elle, non seulement ne lui était aucunement disputée, mais encore elle se trouvait par son impréparation parfaitement perméable aux arguments doctrinaux qui lui étaient imposées à petites doses.

[La C.G.T.A] accuse aussi [la C.G.T] d’avoir faussé le sens de la lutte africaine :

En effet, et c’est cela qui nous importe, l’action syndicale métropolitaine en Afrique faussait fondamentalement le sens de l’action revendicative des populations africaines. Tout d’abord, la doctrine syndicale de la C.G.T. qui structurait l’appareil syndical africain la poussait de plus en plus sur le terrain glissant de la lutte des classes, laquelle était absolument contraire aux exigences de l’évolution africaine.

[Toujours selon la C.G.T.A.] la C.G.T. est aussi coupable d’avoir divisé les travailleurs africains sur des bases contraires à leurs intérêts et affaibli ainsi les syndicats africains :

Nous pouvons donc affirmer sans risque d’être démenti que la division des travailleurs africains provient de l’extérieur. La vérité historique est que le combat des centrales métropolitaines dans lequel nous avons inconsciemment pris part, s’est livré en dehors de la conscience syndicale africaine. Il serait absurde de soutenir que les cégétistes africains sont communistes, que les syndicalistes F.O. sont socialistes ou que lee militants C.F.T.C. sont chrétiens. Si les syndicalistes africains qui étaient en face des trois position, syndicales : syndicalisme communiste, syndicalisme socialiste, syndicalisme chrétien, étaient dans les conditions de pouvoir se déterminer librement, il est très évident que leur choix ne pouvait se porter ni sur l’une ni sur l’autre de ces idéologies faites pour des sociétés occidentales 11

Placé à cause de son impréparation à l’intérieur de ce triangle doctrinale et mouvementé par les fluctuations des interventions que l’administration coloniale entreprenait pour entretenir la division syndicale, le combat que le snydicalisme subissait contre sa propre détermination devait très vite dégrader la valeur de son action.

La C.G.T.A. accuse encore la C.G.T. d’avoir utilisé les syndicats africains pour ses propres besoins :

Que ce soit le fait de l’approbation du droit syndical par une formation syndicale métropolitaine ou par le fait de l’implantation du syndicalisme métropolitain en Afrique, notre action d’abord assujettie à la C.G.T. a été par la suite, bon gré malgré, davantage conditionnée par les préoccupations particulières des centrales auxquelles nous appartenons les uns et les autres, plutôt que dirigée en fonction des exigences propres à la condition sociale de nos populations laborieuses 11

Après ce « règlement de compte », la C.G.T.A. définit sa propre ligne :

En raison du retard de notre continent dans les dom-aines technique, politique, économique, social et de sa volonté d’affirmation de la personnalité syndicale africaine, la C.G.T.A. opte pour un syndicalisme fondé sur l’idée de Dieu et du travail humanisé., restituant à l’homme noir sa liberté et sa dignité 11. (Elle affirme) « que seule la dialectique constitue le principe philosophique capable d’impulser l’action et d’organiser la lutte des couches sociales des pays dominés, tout en rejetant cependant la « lutte de classes » en raison de l’identité des conditions d’existence et la non différenciation des couches sociales africaines en classes antagonistes, et de l’aliénation économique et politique que connaissent actuellemimt les populations d’Afrique Noire.

Enfin, le retard de l’Afrique dans un domaine comme celui de l’industrialisation, qui commande toute évolution sociale, oblige à repenser les doctrines des économistes occidentaux dont les travaux sont à la base des programmes d’action sociale des centrales syndicales métropolitaines :

En effet, si les théories des économistes et sociologues comme Saint-Simon, Proudhon, Adam Smith, D. Ricardo, Simondi, Say, Milic, Karl Marx, Léon XII, Pie XI, sont encore valables en partie en Europe, elles ne peuvent l’être actuellement en Afrique 11

La C.G.T.A. décide donc de « soutenir toute politique d’industrialisation (surtout de transformation) par l’introduction en Afrique de capitaux étrangers, par l’allègement de la fiscalité visant à mettre rapidement en valeur les territoires, l’africanisation des cadres économico-sociaux et administratifs » 12

Telle est la voie que la C.G.T.A. trace aux syndicats africains. Comment ces derniers réagissent-ils [face à la C.G.T.A.] ? Les unions syndicales dévoilent sa vraie nature et dénoncent ses responsables : la C.G.T.A. est une création du Haut-Commissaire Cornut-Gentille car au moment où s’élaborent les programmes d’industrialisation au profit des trusts, il faut « tenir » les ouvriers et empêcher la multiplication des grèves. Le rapport de Sékou Touré à présenter à Lomé en 1955, sur l’africanisation des syndicats, aurait été rédigé par Colonna d’Istria,membre du cabinet du haut-commissaire. Mais pour passer au stade de la réalisation concrète, M. Sékou Touré a posé comme condition, son élection à l’assemblée nationale française. Ayant obtenu satisfaction après les élections de janvier 1956, il passe à l’action en février. Il essaye d’abord de faire valoir le point de vue de l’africanisation des syndicats, mais Tollé, responsable de la C.G.T. pour l’Afrique, qui est au courant de ses vraies raisons, s’y oppose, suivi en cela par tous les délégués. Cependant, Sékou Touré réussit à entraîner avec lui les deux autres secrétaires fédéraux, Bassirou Guèye et Diallo Seydou dont :

la situation matérielle était telle, que la corruption à leur niveau était aisée 12

Les syndicats étayent les accusations de quelques faits : la création de la CGTA a été saluée par les milieux les plus réactionnaires, notamment le journal « l’Afrique française ». Ce dernier n’écrit-il pas dans son numéro 18 :

Enfin, le comité général de l’Union territoriale des syndicats CGT-Sénégal, Mauritanie, décidait les 11 et 12 novembre 1955, la suppression de toutes les organisations syndicales C.G.T. actuellement en fonction, élaborait de nouveaux statuts et formait un bureau provisoire chargé de préparer le congrès constitutif de la future confédération générale des travailleurs africains. Revirement : incidence directe de ce revirement, les grèves prévues pour la fin novembre n’eurent pas lieu. La décision d’aligner le taux des allocations africaines a eu son importance dans ce renoncement.

Quand on sait que ce journal est édité par le comité de l’Afrique française, dont un des membres éminent est le sénateur Durand Reville, un des :

défenseurs acharné du régime d’exploitation et d’oppression colonialistes 12

On voit de quel côté se trouvent les amis de la C.G.T.A. De même, le journal Climat, « organe de la pire réaction », écrit lui aussi dans son numéro 483 :

Nous serons heureux de rececevoir de ceux qui oeuvrent actuellement pour un syndicalisme africain, dégagé de l’obédience “moscoutaire”, toutes les précisions sur leurs activités.

Toujours l’oeil de Moscou. Ironie du sort, l’un des trois secrétaires, Diallo Seydou, avait justement dénoncé, trois ans auparavant, dans le numéro 2 (15 octobre 1953 du « Facteur »), ceux qui accusaient justement la CGT de recevoir des ordres de Moscou. En effet, il écrivait (au retour d’un voyage en Chine) :

La C.G.T. communiste reçoit les mots d’ordre de Moscou, tel est le vieux slogan que lancent les capitalistes français pour désorienter les luttes revendicatives de masses laborieuses de France, tel était l’éternel refrain de la presse réactionnaire qui tente de dévier les travailleurs des combats qu’ils mènent pour de meilleures conditions de vie, tel est depuis des années le cheval de bataille des centrales scissionnistes pour diviser les travailleurs. Aujourd’hui, le vieu slogan se dépasse, le fameux refrain d’abord chanté en sourdine par les dirigeants F.O., au son des flutes par la C.F.T.C. est répété en chœur par les autonomes. Les poulains de l’administration et de la « curaille », comme des perroquets, reprennent les « Bla-Blas » des bourgeois gouvernementaux… Qu’ai-je tiré (de ce voyage) comme enseignement ? Que nous ne sommes pas seuls, partout s’accentue la lutte, les travailleurs se regroupent pour lutter contre l’oppression. Le monde ne s’arrête pas aux frontières de l’Afrique. Les travailleurs d’Afrique Noire sortent de leur isolement et veulent apporter leur contribution à la lutte que mènent tous les opprimés… » 13

(Ironie du destin, Diallo Seydou se retrouve dans le camp de ceux contre lesquels, il n’avait pas, jadis, assez de sarcasmes.)

Le journal Le Prolétaire, organe de l’Union des syndicats de Dakar, s’oppose dès le début à l’union avec les « rénégats ». Il montre que lors du comité de coordination, le but des trois secrétaires avait été d’introduire dans la salle, des perturbateurs « réputés agents des fouriers de l’administration colonialiste invité pour saboter les travaux de la 6e session ». Mais grâce à la vigilance des délégués ces « larbins n’avaient pu réaliser leurs dessins ». L’éditorial no 47 constate :

Il est aujourd’hui clair que les Sékou Touré, Bassirou Guèye et Seydou Diallo qui se prononcent en parole contre le colonialisme, observent scrupuleusement les directives des ennemis de la classe ouvrière désemparés devant le développement impétueux de la lutte des travailleurs africains pour la satisfaction de leurs revendications par l’application dans le double domaine privé et public de salaires et indemnités sans discrimination radicale et pour le respect des libertés syndicales et démocratiques. 13

La 6e session du comité de coordination lance un appel aux travailleurs leur demandant de rester vigilants afin de :

faire échec à la réaction colonialiste et à ceux qui se mettent sciemment ou inconsciemment à son service, provoquant la division syndicale sous des prétextes trompeurs et démagogiques, en abusant de vos légitimes aspirations.

La résolution générale adoptée lors de cette session dénonce :

l’utilisation à des fins étrangères à leurs intérêts majeurs, des sentiments réels des travailleurs africains qui aspirent légitimement à la pleine affirmation de leur personnalité.

Elle note :

qu’au même moment où les agents de diversion abusent de ces sentiments, ils mettent sur pied les syndicats domestiqués par l’administration colonialiste. D’un autre côté, tout en proposant l’unité, ils créent une nouvelle division des travailleurs. Ils consomment en même temps leur rupture avec la classe ouvrière française alors que dans les conditions actuelles où l’Afrique Noire continue à être composée de pays coloniaux soumis à l’impérialisme français, il est clair que l’intérêt de nos organisations syndicales est d’affermir et de renforcer les liens avec les travailleurs français.

Pour répliquer à ces attaques, le « trio des renégats », en la personne de Diallo Seydou appelle les postiers cégétistes à une réunion contradictoire. Lors de celle-ci, les postiers l’accablent « d’injures », mettent à nu la « honteuse trahison » et le poursuivent de :

leurs quolibets à travers les rues, le contraignant à s’enfuir en taxi 14

La plupart des sections territoriales condamnent énergiquement la « trahison » de M. Sékou Touré et de ses « deux mannequins » Bassirou Gueve et Diallo Seydou. Les postiers, par un communiqué du 6 mars 1956 :

flétrissent l’attitude de l’ex-secrétariat du comité de coordination qui a cherché à saboter les travaux en ouvrant des polémiques avec la collaboration de l’administration et de la presse réactionnaire plutôt que de se conformer à son rôle d’exécutif…
Déclarent qu’ils ne sont pas dupes de toutes ces manœuvres orchestrées par l’administration dans le but de retarder la satisfaction des revendications urgentes comme d’ailleurs en fait foi le témoignage des ultra-colonialistes Durand Reville, Maréchal Juin, Payet, Général de Boisboissel (de triste mémoire des sanglants événements de Thiaroye), Albert Sarrault, etc., dans leur bulletin « L’Afrique Française » n° 18, janvier-février 1956, page 29,

En Guinée, Sékou Touré est dénoncé par le syndicat des postiers, par les cheminots et le syndicat des transports. Lorsqu’il se présente à une réunion du syndicat des P.T.T., il est chassé. Dramé Oumar et le syndicat des P.T.T. prennent la direction de l’opposition aux « manoeuvres perfides » de Sékou.
Pourtant en dépit de cette levée de boucliers à travers l’Afrique Occidentale francaise-Togo contre la CGTA, celle-ci réussit à entraîner une grande partie des travailleurs. Nous analyserons plus loin les raisons de ce succès.

Trois faits essentiels expliquent cette victoire. L’appui progressivement donné au mouvement par les masses guinéennes, le changement d’attitude de l’administration coloniale à l’égard de ce même mouvement et la violence utilisée par celui-ci contre ses adversaires.

A. — L’appui des masses

1. — Facteurs favorables

Du fait même de la situation guinéenne, un certain nombre de facteurs ont favorisé l’implantation du PDG au sein des masses.
Le premier facteur est la désagrégation des structures sociales en Basse-Guinée.
Bien avant la colonisation française, les populations de cette région ont connu de profondes mutations sociales. La société soussou, l’ethnie de loin la plus nombreuse de la région, a subi une longue évolution au cours de sa descente vers la côte. D’origine mandingue, les Soussous sont venus du Soudan pour s’installer au Fouta. De nature assez accueillante, ils ne font aucune difficulté, plus tard, à l’installation des premiers Foulas, fétichistes). Ceux-ci, qui arrivent par petits groupes, s’incorporent assez rapidement et sont vite assimilés. Mais une seconde vague de Foulas plus nombreuse, des musulmans, cette fois, se produit plus tard. Ces derniers, animés d’un grand prosélytisme religieux, ne tardent pas à s’en prendre aux Soussous, auxquels ils reprochent leur fétichisme ; ils déclenchent une « guerre sainte » qui aboutit à l’émigration des Soussous vers la Côte. Cette longue et lente émigration devait nécessairement avoir des conséquences sur les structuves sociales traditionnelles : la société Soussou autrefois solidement structurée, voit ses structures se distendre par le phénomène d’un éparpillement relatif, suite logique d’une émigration précipitée. La dimension de la famille se réduit, et, avec elle, l’emprise de la société sur les individus. L’autorité du père de famille s’affaiblit progressivement et l’éducation des enfants est de plus en plus laissés à la nature. Très vite, ces caractéristiques de la société soussou s’imposent aux autres ethnies de la Côte. Les Bagas, qui ont fui devant la progression des Soussous et se sont finalement réfugiés dans les régions marécageuses (Koba, Monchon, Sobane, Sitemou), subissent l’influence culturelle des Soussous. Ils sont à tel point assimilés, qu’ils commencent à perdre l’usage de leur propre langue. Il en est de même pour d’autres ethnies : les Nalous, Temmés, Landoumans, Mandenyis, Diolas, Mikhiforés.
L’arrivée des premiers traitants européens (d’abord portugais, puis anglais’ allemands et français) et le développement de la traite qui s’ensuit, accélère l’évolution amorcée par l’émigration. Les habitants de la Basse-Guinée servent bientôt d’intermédiaires entre les traitants et les populations de l’intérieur (surtout du Fouta). La traite n’a bientôt plus de secret pour eux. Ce qui explique que les traitants préfèrent traiter avec les Foulas venus de l’intérieur, plutôt qu’avec les gens de la Côte si avertis désormais. La traite favorise l’individualisme naissant de la société soussou. La substitution de la colonisation directe aux protectorats entraîne la destruction des structures politiques, le développement de la cueillette, l’introduction et le développement de l’usage de la monnaie avec la naissance d’une économie marchande, le développement du phénomène urbain.
Sous l’effet conjugué de ces divers phénomènes, la désagrégation de la société s’accélère : l’usage de la monnaie accentue l’individualisme car elle permet une accumulation au niveau de l’individu. Le développement du phénomène urbain et l’exode rural ont pour effet une certaine prolétarisation des masses.
Ces différents phénomènes font que les [masses —omis dans l’original. — T.S. Bah] populaires de cette région, dégagées, dans une certaine mesure, du carcan des structures sociales traditionnelles, sont relativement perméables à la propagande du PDG. En effet ces structures ne permettent pas à la chefferie et aux notables de faire écran entre le PDG et les masses. La propagande de celui-là peut, de ce fait, pénétrer largement celles-ci. Les populations de cette région ont pu croire ainsi très rapidement que le PDG incarnait leurs aspirations vers un mieux être, et ont eu tendance à s’identifier à lui. Dans la région forestière, la grande chefferie est une institution récente. Elle date seulement de la période coloniale. Elle est plaquée sur les anciennes structures qui sont essentiellement microscopiques et très peu disposées à une organisation centralisée. Aussi, les cadres intellectuels originaires de la région peuvent-ils, dans les circonscriptions où ils sont en grand nombre RDA, tenir en échec la chefferie.

Deuxième facteur, le phénomène urbain. Le phénomène d’urbanisation a pour effet de développer l’individualisme, de dégager les habitants des structures ethniques et régionales, de les intégrer dans l’économie moderne et de les rendre ainsi perméables à la propagande politique. Après la deuxième guerre mondiale, l’exploitation accrue des richesses de la Guinée entraîne le développement du phénomène urbain. Les perspectives d’une vie meilleure dans les villes facilite l’exode rural. Ces nouveaux venus, analphabètes, ne possédant aucune qualification professionnelle, ne peuvent prétendre à d’autres emplois que ceux de manoeuvres, de domestiques, de cuisiniers. Ils changent périodiquement d’emplois, selon les besoins de l’économie. Certains restent inemployés pendant des périodes plus ou moins longues. D’autres ayant acquis, après un certain temps, une petite « fortune », retournent dans leur village d’origine. Cette masse de ruraux forme la population flottante des villes, constamment renouvelée, mais toujours semblable à elle-même. Cette population flottante, désarticulée, désorientée, n’ayant plus l’encadrement traditionnel qui était le sien avant la colonisation, offre un champ d’action des plus fertiles à un mouvement politique dynamique. Cela, d’autant plus que, peu à peu, les difficultés économiques et les sentiments « d’exilé » aidant, ces masses anonymes prennent conscience, bien que de manière encore primaire, de leur solidarité, de la similitude de leurs conditions et de leurs aspirations, par-delà les rivalités de villages, de clans, d’ethnies. L’action des groupements régionaux qui tentent d’organiser dans les villes une structure d’accueil pour les nouveaux venus sur une base purement ethnique et régionale, n’a que des effets très limités. Car, ce qui les intéresse surtout, c’est la masse électorale que constituent leurs « compatriotes » et nullement leur sort misérable. Entre les Malinkés ou les Foulas, venus de leur lointain village, et les Soussous, qui travaillent sur les chantiers de Conakry, des liens de solidarité se nouent. Ces liens n’ont rien à voir avec l’appartenance ethnique ; ils sont le fait de la communauté d’épreuves, de difficultés, de peines, bref, de l’identité de conditions sociales. Certains éléments de cette population flottante ne restent que quelques temps au bout desquels ils retournent au village, pour revenir quelques mois après en ville. Ils font ainsi un va-et-vient constant entre les villes et les campagnes, et restent fortement liés au milieu coutumier. Ils vont être un excellent véhicule des idées nouvelles et un moyen efficace de pénétration dans les campagnes.

Enfin, troisième et dernier facteur, le comportement de certaines couches sociales. Les cadres moyens forment 40 % des effectifs de la fonction publique (les instituteurs, les assistants d’élevage et aussi les employés de commerce). Ces cadres, particulièrement les instituteurs, ont eu accès à l’enseignement et possèdent une certaine culture. La guerre a élevé leur prise de conscience et ils savent, par la radio, les journaux et les livres, ce qui se passe dans le monde. Ils suivent de près les succès remportés par les peuples colonisés (Inde, Syrie, Liban, Chine, Indochine, Indonésie, etc.). Ces victoires leur rendent encore plus insupportable la situation qui leur est faite par le colonisateur. Ils ressentent amèrement les contradictions profondes entre leurs aspirations légitimes et les conditions de vie misérable qui sont les leurs. Ces contradictions les rendent particulièrement sensibles à toute propagande anti-colonialiste. Ils sont les promoteurs du parti progressiste africain et fournissent au PDG ses cadres dirigeants. Ils jouent un grand rôle dans l’encadrement des masses paysannes : leur situation matérielle et surtout leur culture leur permettent, en effet, d’exercer une grande autorité sur ces dernières car ils leur inspirent beaucoup de respect.
Les petits fonctionnaires ou les infirmiers, les commis, les auxiliaires, les moniteurs et les plantons sont, dans une certaine mesure, plus proches des masses paysannes ; ils vivent presque dans les mêmes conditions. Ils sont les meilleurs cadres du PDG. Les ouvriers, les cheminots, les manoeuvres des secteurs publics et privés, les dockers, et certains artisans forment les éléments les plus décidés. Le lumpen-prolétariat (vagabonds, voleurs, désoeuvrés) fournit les effectifs des commandos répressifs.

2. — Facteurs défavorables

Mais, à côté de ces facteurs favorables, il y en a d’autres qui sont défavorables au PDG, essentiellement la persistance des structures traditionnelles dans les campagnes : contrairement aux villes qui sont en perpétuelle transformation et qui sont sensibles aux idées nouvelles, les campagnes semblent figées dans l’immobilisme, enfermées et cristallisées dans leurs institutions archaïques. Pourtant, la colonisation a introduit, puis développé la production commerciale. Alors que les indigènes vivaient en économie fermée, le colonisateur a introduit la monnaie. Il a imposé son utilisation aux paysans en exigeant le paiement de l’impôt en espèces. Cependant, l’économie à la campagne reste une économie de subsistance. Les paysans produisent essentiellement pour leurs besoins et ne commercialisent qu’une infime partie de leur production pour payer l’impôt et se procurer quelques produits de la ville (chaussures, vêtements, ustensiles de cuisine, etc.). Les campagnes sont ainsi détachées des villes et semblent vivre dans une autre époque. Toutefois, cet isolement des campagnes varie selon les régions ; il est particulièrement marqué au Fouta. Ici, l’importance de la famille semble demeurer intacte : c’est elle qu’organise la vie des hommes sur le plan économique et social. Sur le plan économique, car la possession des terres est familiale ; ainsi, on ne peut avoir accès à la propriété foncière qu’a travers la famille. Sur le plan social, les chefs de famille sont seuls habilités à parler au nom de la famille dans son ensemble et au nom des membres pris individuellement. Les villages vivent indépendamment les uns des autres, l’autoconsommation est partout la règle. L’argent est relativement peu considéré, les bovins restent la vraie richesse et constituent l’élément de la thésaurisation : la naissance prime encore sur la richesse.
A la structure familiale puissante, s’ajoute la structure féodale de la société qui assure l’encadrement de l’ensemble.La société peu[p]le apparaît ainsi figée dans des structures archaïques, famille-village-diiwal-almamy.
Cependant, cette inertie apparente dissimule mal un affaiblissement certain des structures sociales. L’introduction de la monnaie et la possibilité qu’elle offre aux individus de se libérer de l’emprise économique de la famille, l’émancipation individuelle de certains anciens esclaves, commencent à développer le sens de la propriété individuelle. De plus l’autorité des chefs, qui doivent supporter l’impopularité à la suite de leur participation à « l’effort de guerre », s’est affaiblie. Cependant, elle reste relativement plus forte que dans les autres régions.

3. — L’appui des masses

Les masses guinéennes assurent très tôt, dans certaines régions, le PDG de leur appui. C’est le cas, par exemple, de la Haute-Guinée : aux élections législatives de 1951, trois cercles lui donnent plus de 50 % des voix :

  • Kouroussa : 56,7 %
  • N’Zérékoré :56,4 %
  • Beyla : 52,1 % ;

Kankan suit avec 39,2 %

Trois sur quatre de ces cercles appartiennent à la Haute-Guinée. Ce succès signifie que si les notables et les cadres supérieurs malinkès sont hostiles au PDG, les couches moyennes et les masses lui sont acquises très tôt. Mais c’est surtout la Basse-Guinée qui devient progressivement le bastion du mouvement. Le Fouta sera le dernier à rejoindre le PDG. On peut dire que les masses guinéennes, au fur et à mesure qu’elles prennent conscience, apportent leur soutien au mouvement et luttent pour assurer son triomphe. Bravant commandants de cercles et féodaux, les petits fonctionnaires se dévouent au travail ingrat d’organisation en profondeur des masses. Les chauffeurs de camions [de transport en commun] se mettent à la disposition du mouvement, transportant gratuitement, malgré les risques, ses propagandistes. Les petits commerçants qui, pour les besoins de leur métier, vont de village en village, se font ses propagandistes bénévoles et efficaces. La classe ouvrière et les artisans fournissent, dans les villes l’essentiel des militants. Les paysans lui apportent leurs biens et leurs voix ; cela, en dépit des intimidations et autres exactions. Le soutien des masses devient total à partir de 1954 après le truquage électoral lors des élections législatives partielles. L’échec subit par le PDG, du fait de l’hostilité de l’administration, entraîne une vague d’indignation et de colère. La réaction des populations au truquage électoral est leur adhésion massive au RDA. En six mois (de juin à décembre 1954), le nombre des membres passe de 5 000 à 300 000, tous les villages sont dotés d’un comité. Surtout, le RDA organise effectivement la couche jusque-là « la plus exploitée et la plus malheureuse », les femmes. Celles-ci font leur entrée sur la scène politique en participant massivement au vote de juin 1954. Ce sont elles qui créent et entretiennent le grand enthousiasme politique qui déferle sur le pays. Elles constituent, à partir de 1955, le fer de lance du mouvement, surtout en Basse-Guinée. Le PDG devient réellement le mouvement des femmes et aussi des petites gens. A partir de fin 1954, le clivage politique est net et est ressenti comme tel par les masses. D’un côté, la chefferie, les notables, les cadres supérieurs, les gros planteurs, groupés au sein du PDG [lire plutôt BAG. — T.S. Bah] De l’autre, les couches déshéritées groupées au sein du PDG. Naturellement, les partisans du BAG ne se font pas faute de mépriser le PDG, considéré comme le mouvement des « voyous » et des femmes.
On reproche au R.D.A. d’avoir à sa tête et dans ses rangs, des hommes considérés comme des êtres inférieurs, parce que non diplômés… D’autres soutiennent que le R.D.A. est le mouvement des femmes et de petits enfants 15

B. — Attitude de l’administration coloniale

Hostile jusqu’en 1954 au PDG, l’administration locale change progressivement d’attitude. Elle accepte l’élection de Sékou Touré comme maire de Conakry en 1955 et, surtout, son élection ainsi que celle de son colistier, Diallo Saïfoulaye, comme députés en 1956. Lors des élections locales de 1957 l’administration locale favorise ouvertement les candidats PDG. Ainsi, en 1956-57, le PDG triomphe sur tous les plans ; il remporte deux sièges sur trois aux élections de janvier 1956. Les élections à l’Assemblée territoriale de mars 1957, qui ont lieu pour la première fois au suffrage universel, lui assurent un véritable triomphe : 57 sièges sur 60. Le bastion de la féodalité, le Fouta, bascule dans le camp du PDG qui y obtient la majorité absolue dans toutes les circonscriptions, avec plus de 60 % à Dinguiraye, Labé, Mamou, Tougué. Pita [est] excepté : là est élu un opposant, [Barry III. — T.S. Bah] Dans les autres régions il consolide son succès. Dix ans après sa création, le PDG triomphe.

C. — Utilisation de la violence contre les adversaires

Les premiers à utiliser la violence sont les adversaires du PDG. C’est le cas le 24 juillet et les 23 et 24 octobre 1954. Après la validation de l’élection de Barry Diawadou par le Parlement français, de multiples incidents éclatent. Le 31 janvier, une importante concentration de Foulas, partisans de Diawadou a lieu à Conakry. Les militants RDA se croyant menacés, des incidents éclatent ; des coups de feu sont tirés. On compte près d’une centaine de blessés, dont une quarantaine gravement. Les maisons sont saccagées et on déplore quelques morts. D’autres incidents se produisent en divers points ; le plus grave est celui de Tondon, dans le cercle de Dubréka, où une femme enceinte, MBalia Camara, est éventrée à coups de sabre par le chef de canton, David Sylla, qui blesse trente-sept autres personnes dont quatre gravement. La jeune femme blessée à coups de sabre, devait accoucher d’un enfant mort né et mourir quelques jours plus tard à l’hôpital de Conakry. Son mari, appartenant comme elle au RDA, est arrêté au cours de ces incidents ainsi que quelques partisans de M. Barry Diawadou.

Il est certain que si les incidents n’ont pas pris le développement auquel on pouvait s’attendre au lendemain de la validation de M. Barry, c’est grâce à l’effort d’apaisement dont firent preuve les dirigeants R.D.A. pour faire accepter dans le calme, ce que les populations des régions forestières et côtières considéraient comme une injustice. On sait que la présence en Guinée du sénateur de Côte d’Ivoire, M. Ouezzin Coulibaly dont l’audience est grande dans le territoire contribua pour beaucoup, à apaiser les esprits. On ne saurait trop souligner également que la compréhension et l’autorité du Haut-Commissaire de l’Afrique Occidentale française contribuèrent largement à la détente 16

Au début du mois d’octobre, Conakry connaît de nouveaux jours de violence. L’approche des élections municipales, prévues pour le 18 novembre, est le prétexte de cette flambée d’agitation :

La ville et sa banlieue furent le théâtre d’actes de violence et de pillage au cours desquels entrèrent en scène les éléments troubles de la ville: des chômeurs, des jeunes gens désoeuvrés, de « mauvais garçons », de tout acabit. Puis, ce furent des luttes sanglantes entre groupes raciaux : Les Soussous, habitants de la Côte et les Foulas, descendus des hauteurs du Fouta-Djallon. « Dans les rues, s’allumèrent les brasiers où flambaient des meubles, des vêtements le feu détruisit plusieurs maisonnettes au toit de chaume, des boutiques africaines grossièrement construites, tandis que les pompiers, alertés sans cesse, ne pouvaient que circonscrire les incendies qui trouvaient, dans ces constructions, une proie idéale.

Le BAG, fort de l’appui du secrétaire général Marchesseau se lance dans des actions de provocation. Cependant, avec le retour du gouverneur Bonfils, le calme revient. A partir de ces événements, la direction du PDG décide d’utiliser la violence pour liquider toute influence de ses adversaires. Ainsi, si jusque-là, le PDG s’est surtout défendu, désormais, c’est lui qui va prendre l’initiative de la violence pour imposer sa suprématie. Il profite des provocations de ses adversaires pour déclencher des actions punitives. Ses commandos brûlent les maisons des partisans du BAG et molestent ses membres. Ces derniers, qualifiés de « saboteurs », sont plongés dans une atmosphère de terreur. Etre BAG devient un scandale, une honte, même au Fouta. Parlant du Fouta, « Marché Tropicaux » du 20 octobre écrit: « Mon interlocuteur m’a déclaré avoir été stupéfait du changement d’ambiance sociale qu’il a rencontré :

Maintenant, dans les villages foulas, tous les hommes, toutes les femmes, tous les jeunes garçons, toutes les jeunes filles, doivent faire partie d’une société ou d’une ligue R.D.A. Si tu refuses, quand tu veux faire une réunion de tes amis, tu es seul. Quand tu veux célébrer un baptême, tu es seul. Quand tu veux faire une cérémonie d’enterrement, tu es seul. Quand tu veux appeler les voisins pour t’aider à réparer ta maison, cultiver ton champ, tu es seul. C’est à peine si tes parents et tes amis te disent bonjour… Alors, quand tu es fatigué d’être seul, tu sollicites la carte R.D.A., même si ton cœur n’est pas content.
— Que font les chefs de villages et de cantons ? lui ai-je demandé.
— Que veux-tu qu’ils fassent… avant, les revendications étaient présentées par une, deux, trois, quatre, cinq personnes au plus, ils pouvaient dire non, maintenant ils ont à faire à des groupes organisés de deux à trois cents personnes, ils sont bien obligés de dire oui.

Après les élections de novembre 1956 qui voient le triomphe du PDG, ce dernier recourt systématiquement à la violence pour casser les partis adverses. Les commandos organisés sous la direction des vagabonds les plus notoires de Conakry, divisés en plusieurs groupes, s’attaquent sur l’ordre et selon les directives des membres du comité directeur eux-mêmes, aux maisons des membres du BAG, procédant parfois à la liquidation physique de certains. Beaucoup de BAG plus ou moins influents préfèrent alors quitter le pays pour échapper aux attentats. Le PDG aggrave et attise les contradictions ethniques et régionalistes, surtout celles opposant les Soussous aux Foulas. Identifiant BAG et Foulas, il organise une véritable chasse aux Foulas. Ces derniers, largements minoritaires en Basse-Guinée et principalement à Conakry, sont les victimes de la soif du pouvoir de la direction du PDG ; il en est de même, dans une moindre mesure, des notables malinkés. Le PDG, en recourant aux méthodes des « chemises brunes » , assure son emprise sur le pays.

Ainsi, pour parvenir au pouvoir, les deux ailes de la petite bourgeoisie (PDG d’un côté, BAG et MSA de l’autre) n’hésitent pas à envoyer les populations guinéennes au massacre. Des paysans, des ouvriers Foulas, Soussous et Malinkés, etc., souffrent pour la gloire de ceux qui les ont déjà trahis depuis longtemps en rejoignant leur ennemi, le colonisateur. Les masses, qui croient lutter pour leur libération, donnent à leurs ennemis les moyens de les brider. Dès lors, l’opposition est condamnée. Le BAG et le MSA, hier frères ennemis, se rapprochent, puis fusionnent pour créer la section guinéenne du Parti du regroupement africain (PRA). Malgré cette fusion, la défaite électorale, la perte du soutien de l’administration locale et l’action des commandos du PDG réduisent de plus en plus leur action.

La politique de collaboration, la victoire du PDG, la Loi-cadre et la semi-autonomie sonnent le glas du Front uni. C’est l’hostilité du régime colonial face aux aspirations des diverses couches et classes sociales (exceptée la chefferie et ses alliés) qui était à la base du Front uni. Toutes ces couches et classes participent donc à la lutte anti-coloniale de manière plus ou moins résolue et avec des buts particuliers. Pour les paysans, il s’agit de mettre fin à une double exploitation : celle du régime colonial avec l’impôt officiel ; celle de la chefferie avec les impôts occultes, les corvées, les cadeaux forcés, les brimades. Ces buts ne peuvent être atteint dans le cadre du régime colonial ; ils nécessitent la disparition du colonalisme. Les petits artisans ne disposent que de faibles moyens et n’utilisent que des outils rudimentaires. Les problèmes fondamentaux de ces artisans peuvent-ils être résolus dans le cadre colonial ? Pour les artisans traditionnels, le maintien du régime colonial signifie, dans un avenir relativement proche, leur disparition complète, victimes de la concurrence européenne. Pour les sauver, il faudrait organiser leur profession et leur donner les moyens de créer une industrie artisanale locale qui aurait sa place dans une économie moderne. Le régime colonial n’a aucun intérêt à le faire ; leur salut se trouve donc dans la dispartitiori du colonialisme. Il en est de même des artisans modernes et des ouvriers. En ce qui concerne la petite bourgeoisie, il faut distinguer deux groupes : les grands fonctionnaires et employés moyens d’un côté, les petits fonctionnaires qui vivent au contact direct des masses de l’autre. Les premiers ressentent profondément les contradictions entre leurs aspirations et les conditions de vie qui leur sont fates. Leur plus grand désir est d’accéder au genre de vie des fonctionnaires européens. Ils combattent le régime colonial dans la mesure où celui-ci ne peut pas leur offrir cette possibilité. Aussi, la satisfaction de leurs intérêts n’exige-t-elle pas nécessairement la disparition du régime colonial une adaptation de celui-ci dans le sens de la collaboration et de l’association peut suffire à la plupart d’entre eux. Quant aux fonctionnaires qui vivent au contact des masses et rencontrent les mêmes difficultés qu’elles, ils ne peuvent espérer accéder un jour au niveau de vie des fonctionnaires européens tant que durera le régime colonial. Aussi, leur faut-il combattre pour sa disparition. Qu’en est-il des commerçants et des transporteurs ? Le régime colonial les confine dans la seule branche du détail, le commerce de gros, fief des maisons coloniales, leur est fermé sans espoir. Toutefois une petite fraction a réussi à s’implanter aux côtés des Lybano-Syriens dans le demi-gros, tous, cependant, aspirent aux secteurs de demi-gros et de gros. Pour le premier secteur le départ du colonisateur n’est pas nécessaire. Mais, ils ne peuvent accéder au gros qu’après l’élimination des maisons coloniales, c’est-à-dire, la disparition d’une certaine forme de colonialisme. L’attitude de ces commerçants est donc ambivalente. Ils acceptent la collaboration pour agrandir leur surface économique, en même temps, les plus importants parmi eux souhaitent la fin de la domination des maisons coloniales et ne sont pas défavorables à une certaine forme d’indépendance. Ainsi, les intérêts économiques des diverses couches sociales qui composent le Front uni n’exigent pas nécessairement les mêmes solutions. Certaines couches sociales peuvent trouver la solution de leur problème dans une adaptation du système colonial ; pour d’autres, aucune solution n’est possible dans ce cadre. Tant que l’administration maintient une attitude hostile à toute collaboration, aucune de ces couches sociales ne peut espérer atteindre ses buts. Aussi est-il inévitable que les premières divisions apparaissent nécessairement dès que l’administration décide de collaborer.

Après les élections de mars 1957, Sékou Touré, devenu vice-président du conseil (la présidence étant d’office confié au gouverneur) forme un gouvernement PDG homogène.

La loi-cadre accordant au conseil de gouvernement de larges pouvoirs locaux, le PDG dispose désormais de moyens pour réaliser, s’il en a la volonté, les réformes nécessaires. Il peut en partie satisfaire aux revendications des populations et réaliser une mutation qualitative de la société guinéenne. Mais, s’il en a les moyens, en a-t-il le désir ? Dès son installation, le nouveau gouvernement s’attache à la réorganisation administrative :

  • suppression de la chefferie
  • division du territoire en vingt-cinq circonscriptions avec des chefs nommés par arrêté du chef de territoire pris en conseil de gouvernement avec le contreseing du vice-président et du ministre de l’intérieur [Fodéba Keita], assistés d’un conseil de dix à quarante membres élus pour 4 ans au scrutin de liste majoritaire à un tour
  • création de postes administratifs avec des fonctionnaires nommés par arrêté pris en conseil de gouvernement, directement subordonnés aux chefs de circonscriptions dont ils ont une délégation permanente
  • l’administration des villages assurée par un conseil de cinq à quinze membres élus au scrutin de liste majoritaire à un tour pour 5 ans, la tête de liste devenant chef de village.

Après la réorganisation administrative, le nouveau gouvernement s’efforce d’asseoir son autorité au détriment des administrateurs européens, confiant la plupart des postes d’adjoint aux chefs de circonscriptions à des fonctionnaires africains, en vue d’isoler les administrateurs. Ces derniers (comme le dira plus tard l’un d’entre eux) ont alors l’impression de s’être vu adjoindre un commissaire politique. Par cette action, les dirigeants du mouvement, et en l’occurence du gouvernement, visent un double objectif : appréhender, réellement, aussi vite que possible, le maximum de pouvoirs sur le plan politique. Pour ce faire, ils s’efforcent de limiter le rôle et les pouvoirs du gouverneur par tous les moyens. Instaurer, à tous les échelons de l’administration du pays, la prépondérance du PDG afin d’asseoir leur puissance et de s’assurer le dévouement des cadres du mouvement par l’octroi de postes administratifs. La réalisation de ces objectifs exige le maintien de la cohésion et de la discipline du PDG. Or, la contestation s’est déjà installée en son sein avant même la loi-cadre, au moment où les dirigeants du PDG dont les intérêts n’étaient plus en convergence avec ceux des masses populaires se rallient au colonisateur. Au moment même où le peuple s’identifie au mouvement, les dirigeants choisissent d’abandonner les buts qu’ils s’étaient fixés, alors que, pour une très grande partie des cadres, dans les sous-sections, rien n’a changé apparamment : ils rencontrent toujours les mêmes problèmes que les masses populaires ; vivant en contact direct avec le peuple ils assistent, impuissants, à ses souffrances. Pour eux, le régime colonial reste l’ennemi qu’il faut combattre jusqu’à son élimination totale. Ils peuvent d’autant moins comprendre la collaboration qu’ils vivent quotidiennement les brimades et les injustices des commandants de cercles, chefs de postes et autres fonctionnaires coloniaux. Leurs intérêts restent encore en convergence avec ceux des populations. Aussi, dans les premiers temps de la collaboration, les dirigeants PDG sont-ils contraints de pratiquer le double jeu, c’est-à-dire donner des gages à la fois à l’administration et à leurs propres cadres.

Ces derniers, pris dans les problèmes locaux de leur section, sont relativement peu au courant de la ligne générale du mouvement. De 1950 à 1956, il n’y a eu aucun congrès du PDG. Ils ne se rendent pas rapidement compte du changement qui s’est produit au niveau de la direction. Celle-ci, d’ailleurs, fait de son mieux pour cela : elle use encore de temps en temps d’une phraséologie anticolonialiste. C’est ainsi que, dans Liberté du 15 février 1955, Sékou Touré écrit : « La base fondamentale des actions du PDG ne peut être qu’anti-colonialiste parce que le colonialisme compromet et bafoue les intérêts supérieurs des populations guinéennes ». Cette phraséologie est nécessaire aussi à la direction qui craint que l’administration ne profite de son désir de collaboration pour l’endormir et détruire le mouvement à la base. Ce souci apparaît dans l’éditorial de Liberté du 27 novembre 1956. « Il est indiscutable que nous sommes animés de bonne foi ; mais jamais nous n’avons constaté un changement du côté de l’administration. Si, quand même le sourire est intervenu ; mais les brimades n’ont pas cessé. On a tenté de nous endormir pour nous détruire à la base. En effet, nos militants, dans la brousse, continuent à subir les injustices de toutes sortes. » Mais lorsqu’il apparaît que la collaboration est définitivement acceptée par l’administration, les dirigeants jettent le masque. Il s’ensuit une vive opposition entre eux et ceux qui n’acceptent pas la nouvelle orientation du RDA, ceux que le gouverneur Roland Pré appelait « éléments staliniens » (« les éléments staliniens refusèrent de s’engager dans la voie tracée par Madëra Kéïta et Sékou Touré, lorsque ces derniers ont annoncé publiquement, le 26 décembre 1950 au cinéma Rialto de Conakry, que le RDA n’avait plus aucun apparentement avec le PCF », rapport politique 1951). Ces éléments s’opposent à la ligne prônée par Sékou Touré lors du comité de coordination de juillet 1955 ; ils assurent Djibo Bakary de leur concours (celui-ci organise une réunion à Conakry au moment même où se tient le comité de coordination). Le 9 juillet, Djibo, secrétaire de l’Union Démocratique nigérienne et Gaye Malick, secrétaire de l’Union démocratique sénégalaise lancent un « manifeste pour un véritable RDA » qui correspond entièrement aux vue des opposants guinéens. Après un appel aux militants leur demandant de résister :

aux tentatives d’étouffement du R.D.A. par quelques personnalités acquises plus ou moins consciemment au colonialisme (le manifeste appelle les Africains) à dénoncer immédiatement et vigoureusement le comité « croupions » de M. Houphouet-Boigny et de ses amis, à constituer sans délai des comités fidèles au véritable esprit du R.D.A. pour la lutte anticolonialiste… Exprimant la volonté des hommes de l’immense majorité des masses qui font confiance au R.D.A. dans tous les territoires de l’Afrique Noire, des militants de base et des dirigeants des sous-section, des étudiants africains et de l’élite en général, nous demandons à tous et à toutes de tout mettre en oeuvre pour la tenue d’un congrès démocratique R.D.A., où seront représentées toutes les organisations de base sans aucune exclusive. Car le congrès est la seule instance qui peut déterminer ou modifier de façon valable la ligne politique et la composition des organismes R.D.A.; aux décisions unilatérales d’exclusion prononcées contre certaines sections, nous répondons par la mise au ban de tous ceux qui ont trahi notre mouvement par intérêt ou par lâcheté.

Les opposants guinéens entreprennent une campagne d’explication auprès des masses. Ils dénoncent avec virulence la nouvelle ligne politique du PDG, traitant ses dirigeants de « vendus », de « pourriture » et de « corrompus ». Ces derniers les excluent alors du mouvement. A cette occasion, le vice-président de la sous-section de Kankan, Magassouba Moriba, reprend à l’intention des exclus, le mot de Chamfort :

Les raisonnables ont duré, les passionné ont vécu !

Les raisonnables, c’est-à-dire les cadres qui, par corruption, égoïsme ou manque de courage, suivent Sékou ; les passionnés, c’est-à-dire les cadres honnêtes qui préfèrent continuer la lutte aux côtés des masses. Le même Makassouba tente de justifier la nouvelle ligne :

Lorsque nous avons parlé de collaboration, il est évident que les réactions et les commentaires ont été multiples et divers. Certains de nos camarades de lutte, inquiets de l’évolution de la nouvelle ligne politique du R.D.A., se sont raidis dans une opposition systématique et stérile. Et, avec une violence verbale sans égale, ils ont crié aux « vendus » et à la « pourriture », et aux « corrompus », entraînant ainsi nos leaders territoriaux et nos parlementaires dans la boue de l’injure, de la diffamation… nous souhaitons que leur exclusion ne soit pas définitive 17

Cependant, l’exclusion des cadres qui ont publiquement manifesté leur opposition ne met pas fin à la volonté de lutte des nouvelles forces d’oppositions. Bien au contraire, elles en profitent pour organiser leur action et porter le débat à la fois au sein et en dehors du PDG ; ils profitent d’un certain nombre d’occasions, en 1957, pour passer à l’offensive contre la direction du PDG. La première occasion est fournie par le congrès de l’UGEEG (Union Générale des Etudiants et Elèves de Guinée), au cours duquel les étudiants dénoncent la Loi-cadre considérée comme une « mystification », une « manoeuvre » du colonisateur pour camoufler sa domination, et se prononcent pour une indépendance immédiate. A la tribune de ce congrès, des cadres du PDG viennent affirmer leur accord avec les mots d’ordre des étudiants ; il en est de même de certains éléments de l’opposition au RDA. Le congrès porte ainsi au grand jour le différend existant entre les étudiants et la direction du PDG. Mais c’est surtout la sous-section de Mamou qui devient la principale animatrice de l’opposition. Cette section, sous l’influence du médecin Pléah Koniba, accuse l’autorité du nouveau gouvernement d’être dictatoriale. Dans une lettre adressée au Comité directeur du Parti, elle recense tous les griefs portés contre l’action des dirigeants, essentiellement :

  • le refus d’application du centralisme démocratique
  • les décisions prises arbitrairement
  • la non-satisfaction des intérêts des couches les plus déshéritées
  • la compromission avec les pires ennemis du peuple qui, de farouches adversaires d’hier, sont devenus des élus du mouvement, etc.

Or, la sous-section de Mamou n’est pas une sous-section quelconque ; c’est celle du président de l’assemblée territoriale et second personnage du Parti, Diallo Saifoulaye, député-maire de Mamou. Cette sous-section peut-elle prendre une position si hostile à l’égard de la direction sans l’accord tacite de Saïfoulaye ? C’est peu probable ; aussi beaucoup de militants ont-ils la conviction que l’opposition est discrètement inspirée par le député-maire. Mamou devient alors le centre de la contestation et le chef de file des sous-sections hostiles à la nouvelle politique de la direction. Il est, de ce fait, tout naturellement choisi par les cheminots, puis par les instituteurs, pour tenir leur congrès. Les cheminots ont toujours été à l’avant-garde de la lutte en Guinée ; ils ont organisé, en 1947, une grève mémorable qui a duré six mois et dont le retentissement a été considérable ; toute la population, surtout celle des villes, leur était venue en aide pour leur permettre de « tenir ». Cette solidarité a été, en grande partie, spontanée. Par la suite, les cheminots groupés avec la CGT et la CFTC au sein du comité intersyndical de Guinée, se sont toujours trouvés au premier rang du combat contre l’exploitation coloniale ; ils ont fourni au PDG des militants et des cadres disciplinés et actifs. Avec les instituteurs, ils forment l’aile la plus radicale du mouvement. Aussi, lorsque ce dernier opte pour la collaboration, les cheminots se montrent-ils pour le moins très réticents. La réticence devient hostilité ouverte lorsqu’ils comprennent que l’action du conseil de gouvernement est contraire aux intérêts des travailleurs. Le congrès de Mamou leur donne l’occasion d’exposer l’ensemble de leurs griefs. Ils reprochent entre autres à la direction :

  • de trahir les idéaux du mouvement en se faisant les complices du régime colonial
  • de confisquer à leur profit la lutte menée par le peuple guinéen
  • de chercher à satisfaire leurs intérêts personnels au détriment des intérêts fondamentaux du peuple
  • d’écarter des postes de direction les militants les plus combatifs les plus persécutés, pour les confier à des ralliés de dernière heure
  • de ne se soucier nullement de la satisfaction des intérêts des cheminots qui ont pourtant considérablement contribué au succès du mouvement.

Les résolutions finales sont très sévères à l’égard du conseil de gouvernement.

Le congrès des instituteurs se place dans la même perspective. Ceux-ci ont un dossier de griefs contre le conseil de gouvernement à qui ils reprochent de mener, dans l’affectation des cadres syndicaux de la fonction publique, une politique pire que le régime colonial lui-même. Et de citer le cas de Ray Autra, responsable du syndicat, affecté à Boké, à plus de 300 km de Conakry. Cette décision avait occasionné entre enseignants et gouvernement une polémique assez vive car l’affaire Ray Autra n’était pas un cas isolé, mais rentrait dans le cadre d’une politique du conseil de gouvernement tendant à éloigner tous les responsables syndicaux, tant soit peu en désaccord avec la nouvelle politique. Le syndicat des enseignants forma une commission des mutations et fit des propopositions au gouverenement. Mais, jusqu’à la date du congrès, aucune suite n’avait été donnée à ces propositions.
Le second grief des enseignants concerne la politique de scolarisation du gouvernement. Ils avaient constitué une commission de scolarisation qui, après une enquête sérieuse, avait déposé des conclusions dans lesquelles elle affirmait la possibilité de scolariser 15 % des effectifs scolarisables (au lieu de 8 %) dès la rentrée ; elle indiquait les moyens et le coût chiffré. Mais le conseil de gouvernement ne tint aucun compte de ces conclusions. A une politique obscure mais beaucoup plus payante à long terme, il préfère une politique de scolarisation « tape à l’oeil », susceptible de servir sa propagande. Il reprend donc les plans du régime colonial et achève la construction d’un lycée de 73 classes, y adjoignant sept cours complémentaires et une école normale. Mais, il ne suffit pas de créer des classes, encore faut-il prévoir comment remplir ces classes, et surtout comment assurer leur fonctionnement. Or, sur ce plan, il ne fait pas beaucoup d’efforts.
Le troisième grief est la condition faite aux enseignants. Ceux-ci, en raison de leurs actions anticolonialistes, ont été en butte à l’hostilité du régime colonial qui a mené une politique discriminatoire à leur égard, leur offrant une condition de vie largement inférieure à celle de leurs collègues médecins, vétérinaires ou de l’administration générale. Seule, l’action énergique de leur syndicat leur a permis d’obtenir quelques satisfactions. Ils sont en droit de s’attendre à ce que le premier geste d’un gouvernement composé entièrement du PDG soit la revalorisation de la fonction des enseignants afin de dégager ceux-ci des soucis matériels de première nécessité et leur permettre de se consacrer complètement à leur rôle d’éducateur dans un pays à 92 % analphabète. Mais il n’en est rien. Le gouvernement reproche plutôt aux enseignants d’être restés au stade de « revendications d’abord » alors qu’on est arrivé au stadde de « réalisation d’abord ». Or, au moment même où il leur reproche de ne penser qu’à leurs intérêts égoïstes qu’ils ont tendance à prendre pour « l’intérêt général », les traitements des ministres et des membres de leurs cabinets sont rattachés aux soldes métropolitaines, sans aucune considération du coût de la vie ; ceux-ci se font octroyer voiture et logements luxueux, et mènent déjà une vie de palais. Donc, au moment où se tient le congrès des enseignants, de graves conflits les opposent au conseil du gouvernement. Celui-ci essaye de manoeuvrer les congressistes pour éviter d’être mis en accusation. Il tente de poser les problèmes en termes d’opposition entre le PDG et le BAG dont le président, Keïta Koumandian, est en même temps président du syndicat des enseigants. La grande majorité des enseignants étant du PDG, il s’agit de faire appel aux nécessités de la lutte contre les « ennemis » du peuple (en l’occurence le BAG) qui, sous couvert de luttes syndicales, combattent, en fait, « la politique émancipatrice du PDG » ; la manoeuvre est très habile. Malheureusement pour le gouvernement, les enseignants évitent le piège et, faisant abstraction de leur appartenance à un parti, ils se placent sur le plan de l’intérêt de l’école guinéenne. On assiste alors à ce phénomène insolite : un congrès où 90 % des participants sont memsoit briser la résistance de la sous-secton par la force. La première solution est très risquée. En effet, si le comité directeur est assuré de la victoire, il n’ignore pas que de nombreuses sous-sections suivront Mamou. Une victoire acquise à une faible majorité risque de porter sérieusement atteinte à l’autorité du conseil de gouvernement au moment où il a le plus besoin de démontrer au colonisateur qu’il a le peuple guinéen derrière lui. Il ne reste plus que l’épreuve de force. Aussi, dès le retour de la délégation à Conakry, le comité directeur décide-t-il l’exclusion de la sous-section de Mamou pour « déviationnisme de gauche » ; il prend des sanctions contre les fonctionnaires « compromis » ; mène une campagne active auprès des militants, puis charge Diallo Saifoulaye, qui, pour les militants de la sous-section, passe pour le véritable inspirateur de l’opposition, de la mission d’installer une nouvelle sous-section :

L’asticieux Diallo Saïfoulaye, qui avait su éviter de se compromettre publiquement en cette affaire, à la fin du mois de décembre, se vit chargé de la mission d’installer une nouvelle section du parti à Mamou. Une action préalable sur les militants de la section, de sévères sanctions prises sous des prétextes divers contre les fonctionnaires de la localité compromis dans l’affaire, permirent à Saïfoulaye de mener à bien sa tâche, en installant un nouveau comité composé de militants médiocres mais sûrs et qui devaient désormais s’abstenir de prendre la moindre initiative sans l’accord de Conakry 18

Pleah Koniba, qui est le principal animateur, est obligé de démissionner de son poste de maire adjoint ; peu après, il quitte d’ailleurs définitivement la Guinée pour le Soudan [actuel Mali], son pays d’origine.

Quant aux enseignants qui déclenchent une grève scolaire lors de la rentrée d’octobre, le PDG leur impose une véritable atmosphère de terreur ; il les dépeint aux parents d’élèves comme des ennemis de la Guinée, qui, pour des « intérêts sordides » et « bassement matériels », refusent d’instruire leurs enfants. A la « mauvaise foi » et à « l’égoïsme » des enseignants, il oppose au contraire :

le « dévouement du conseil de gouvernement qui construit des écoles et offre des avantages appréciables à ces enseignants ; mais ceux-ci, au moment où chacun doit accepter des sacrifices pour permettre l’édification du pays, trouve ces avantages insuffisants 19. »

Le gouvernement, disposant de la presse et de la radio, peut impunément développer une intense propagande autour de ces thèmes mensongers, d’autant plus facilement qu’il bénéficie de l’appui des autres syndicats dont les dirigeants, tous membres du PDG, sont corrompus par les honneurs et les biens matériels. Les « milices populaires », composées des éléments du lumpen-prolétariat, terrorisent les enseignants, les menaçant, eux et leur famille des pires représailles, devant l’indifférence générale de la police territoriale. Le gouvernernent obtient finalement le résultat escompté ; les parents d’élèves, largement conditionnés par toute cette propagande, manifestent contre les enseignants qui n’ont d’autres ressources que de capituler.
La direction du PDG réussit ainsi à briser l’opposition de gauche au sein du Parti. Elle impose sa dictature et empêche toute initiative des comités. Les militants de base n’exercent plus aucune influence sur les décisions de politique générale ; dans toutes les sous-sections, les cadres soupçonnés de velléités d’initiative, sont éliminés et remplacés par des inconditionnels, médiocres et véreux. Désormais, le parti obéit aveuglément au comité directeur. Mais, cette cohésion et cette discipline n’ont pu être acquises qu’au prix d’un éclatement qui entraîne une nouvelle redistribution des forces sur l’échiquier politique :

D’abord les « ennemis » d’hier se donnent la main. La petite bourgeoisie guinéenne s’était scindée en deux fractions rivales en 1949 ; une fraction s’était alliée à l’administration locale et à la féodalité et s’était organisée d’abord dans l’Entente, puis dans le BAG ; l’autre fraction avait pris la direction du PDG et s’était appuyée sur les masses. Avec l’accession du mouvement au pouvoir, cette dernière fraction atteint son but. A partir de ce moment, si ses intérêts entrent en opposition avec ceux des couches déshéritées, elles convergent, en revanche, avec ceux de ses adversaires de la veille. C’est ce qui explique que beaucoup de ceux qui combattaient le PDG, des chefs aux planteurs en passant par la couche supérieure de la fonction publique, le rejoignent. Le PDG s’empresse de leur confier des postes de haute responsabilité. Ainsi, se forme un embryon de bourgeoisie bureaucratique, née de la conjonction entre l’ancienne petite bourgeoisie progressiste qui a atteint son but et la fraction réactionnaire et conservatrice qu’elle combattait. En même temps, des féodaux, hier ennemis farouches du PDG, rejoignent ses rangs.

Face à la trahison du PDG, de nouvelles forces sociales reprennent le flambeau de la lutte des masses populaires. C’est d’abord une faible fraction de la petite bourgeoisie, essentiellement des enseignants (principalement des moniteurs), des infirmiers, certains cadres de l’administration générale et du privé ; cette fraction, en contact direct avec les masses, connaît leurs misères et leurs souffrances et désire oeuvrer, plus ou moins consciemment, à leur libération. La plupart d’entre eux, chassés du PDG, sont rejoints par d’autres cadres qui apartenaient auparavant au BAG. Ce sont ensuite les intellectuels et les étudiants ; ces derniers qui ont, du moins certains d’entre eux, l’intelligence du mouvement historique, s’opposent à la ligne du PDG et posent le problème de la libération réelle du pays et des masses en même temps qu’ils dénoncent l’embourgeoisement de la nouvelle équipe dirigeante. Ces deux fractions qui seront les promoteurs de la lutte pour l’indépendance, n’ont pas encore, en 1957, l’appui des masses, alors qu’il est indéniable qu’elles représentent les intérêts véritables de celles-ci. Les masses s’identifient plutôt au PDG, car elles se souviennent encore de l’hostilité de l’administration coloniale et de la féodalité à l’égard du PDG et ne se rendent pas encore compte de sa trahison. C’est que les masses restent longtemps fidèles à des organisations ou à des hommes glorieux qu’elles ont suivis, sans se rendre compte de leur évolution réactionnaire. Le PDG a mené, à une certaine période, une lutte réelle contre certains aspects du régime colonial ; Sékou Touré a incarné, à tort ou à raison peu importe, aux yeux des masses guinéennes, cette volonté de lutte et d’émancipation. En dépit du revirement du PDG, celles-ci, par manque d’éducation politique réelle, lui restent encore fidèles. Le soutien aux dirigeants, en particulier à Sékou Touré, leur apparaît comme une manifestation de la lutte contre le vieil ennemi commun que l’on combattait ensemble autrefois et qui reste toujours présent. Les masses guinéennes ne comprennent pas encore que c’est désormais ces intellectuels et cadres moyens qui défendent leurs aspirations ; si bien que ceux-ci n’ont pas l’audience qu’ils méritent. Mais un ensemble de circonstances favorables, dont l’aboutissement sera le « non » guinéen, vont leur permettre d’étendre leur audience et d’entraîner l’immense majorité du peuple guinéen sur leurs positions. Cependant, il convient, avant d’aborder ce point, de réfléchir sur les raisons profondes qui ont permis à la petite bourgeoisie guinéenne de confisquer les fruits de la lutte des masses guinéennes.

Notes
. Ray Autra. Le Réveil, 14 nov. 1949.
. Ray Autra: Le Réveil, 14 nov. 1949.
. Liberté, n° 35 du 16 novembre 1954, journal du P.D.G.-RDA.
. Liberté, n° 35 du 16 nov. 1954.
. Liberté, 4 janvier,1955
. Cité par Liberté, n° 35.
. Le Prolétaire, janvier 1956.
. Le Prolétaire, février-mars 1956
. Liberté, 11 déc. 1956.
10. Liberté, il déc. 1956.
11. Liberté, 11 déc. 1956.
12. Le Prolétaire, n° 47.
13. Le Facteur, n° 18, avril 1956.
14. Le Facteur, n° 18, avril 1956.
15. Sékou Touré. Liberté n° 47, 13 février 1955.
16. A.F.P., Spécial Outre-Mer, n° 3067.
[Créés par Hitler à Munich en 1921, les SA (Sturmabteilung) sont couramment appelés « chemises brunes » en raison de la couleur de l’uniforme qu’ils portent à partir de 1925. Elles faisaient office de service d’ordre lors des rassemblements du parti nazi, puis prirent une importance de plus en plus grande dans l’organisation du pouvoir. — T.S. Bah
17. Magassouba Moriba. Liberté, n° 50.
18. Dequecker, op. cit.
19. Sékou Touré. Liberté, n° 49.