Guinée-France

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Politique & Coopération
Guinée-France
Sylvain Soriba Camara
La Guinée sans la France

Presses de la Fondation nationale des sciences politiques.
Paris. 1976. 291p.

Le traitement réservé à l’opinion dissidente en Guinée confère à la lutte pour le pouvoir dans ce pays un caractère violent et passionné. L’idéologie et la pratique du PDG, la personnalité de son secrétaire général, M. Sékou Touré, ne favorisent pas une compétition pacifique. Le régime doit son maintien aux défauts de l’opposition : base populaire restreinte, divisions internes, manque de sens politique.

L’idéologie du régime
Elle se propose comme objectif la transformation de la Guinée en une nation socialiste sous la direction d’un parti unique, le PDG. La voie adoptée fait des emprunts au marxisme, mais la politique intérieure obéit aux mêmes principes que la politique extérieure : le nationalisme a la prééminence sur le socialisme, le maintien du régime sur la révolution.
La réhabilitation d’une Afrique qui sort de l’ère coloniale demeure le dessein principal : « L’homme d’Afrique, hier marqué par l’indignité des autres, exclu des entreprises universelles, éloigné d’un monde qui l’avait infériorisé par la pratique de la domination, cet homme, dépouillé de tout, apatride dans son propre pays, assis nu et démuni sur ses propres richesses, resurgit brusquement au monde pour revendiquer la plénitude de ses droits humains et une entière participation à la vie universelle. » 15
Le collectivisme qui est proposé au peuple guinéen tire ses justifications théoriques de ce nationalisme. « L’Afrique est essentiellement “communaucratique” » , dit M. Sékou Touré 16. Bien sûr, sous le régime colonial, l’individualisme est apparu, mais les contradictions entre les couches sociales ne sauraient étre comparées à celles qui opposent les couches sociales des pays industrialisés. Elles sont mineures par rapport à la contradiction principale qui existe entre l’ensemble du pays colonisé et le système colonial lui-même : « La lutte des classes dans les pays colonisés se confond essentiellement avec la lutte contre le système colonial » 17 Dans un pays nouvellement indépendant, le problèrne ne change pas de nature. Il ne faut donc pas exaspérer artificiellement les contradictions entre les couches sociales par fidélité à une théorie non explicative des sociétés africaines. Ces contradictions disparaîtront dans un Etat révolutionnaire et démocratique, sous l’action d’un parti unique, le parti de tout le peuple. Le régime guinéen est un régime de « démocratie nationale ».

Aussi longtemps que l’égalité entre les hommes et la démocratie progressiste dans le choix des programmes d’évolution et la participation libre et consciente des militants resteront les propriétés dominantes du parti unique, notre régime de démocratie nationale se développera et, avec lui, se multiplieront ses capacités à résoudre les contradictions internes de notre société et à engager le développement national avec maitrise et compétence, dans la voie d’une évolution hannonieuse et équilibrée, dans la voie d’un dépassement continu. »
18

Ainsi, contrairement à ce qu’ont fait croire à I. Wallerstein certaines déclarations de circonstance de M. Sékou Touré, le pluralisme n’est pas toléré, même à terme 19
Le parti unique, instrument et dirigeant de la révolution projetée, doit avoir la prééminence sur les institutions de l’Etat. Il a la pensée et est la pensée. Il gouverne par la dictature. Mais il s’agit d’une « dictature populaire », puisque « son contenu ne tend qu’à sauvegarder et à développer les droits du peuple » 20. Le secrétaire général du PDG n’a jamais caché sa préférene pour la dictature, pour l’auutocratie tout court. A la veille de la mise en place des institutions de la loi-cadre, il manifestait déjà par le cumul des fonctions politiques importantes, son intenition de ne pas partager le pouvoir. D’où notre protestation à l’époque 21
Le droit dans le régime de démocratie nationale, dit M. Sékou Touré, n’est pas, comme dans un régime de démocratie formelle, le recours suprême, le fondement de toute législation. Il dérive « directement, préciset-il, des intérêts et de la volonté populaire sans qu’interviennent entre le peuple et l’Etat les multiples cloisonnements et obstacles qui résultent de la séparation des pouvoirs » 22. Le régime se corrige par la pratique régulière de la critique et de l’autocritique.
Le système économique de la démocratie nationale est la « voie non capitaliste du développement », un système de transition vers le socialisme. Mais on préfère ne pas toujours parler de l’objectif final, la foi socialiste des militants n’étant pas afferrnie. D’ailleurs, comme en politique étrangère, aucune valeur absolue n’est attachée aux principes. Après l’affrontement, en 1961, du régime avec un mouvement à caractère gauchiste, M. Sékou Touré déclare dans son rapport au VIè congrès du PDG :

« Les doctrines politiques, les philosophies sociales, les méthodes économiques, ne sauraient être considérees autrement qu’en tant que “moyens” mis à la disposition de l’Homme ou de la Société, pour servir sa cause permanente et réaliser concrètement toutes ses légitimes aspirations à un bien-être matériel et moral, c’està-dire à un épanouissernent total de sa personnalité et à un accroissement constant de ses capacités politiques, économiques, intellectuelles, physiques et morales. »
23

Pour permettre au PDG de jouer le rôle qui lui est assigné, l’Etat est organisé de telle façon qu’à chaque division administrative corresponde une division de ce parti :

à la commune correspond le comité de village ou de quartier
à l’arrondissement la section
à la région la fédération
au gouvernement et à l’Assemblée nationale le bureau politique qui sera remplacé, en 1967, par un comité central, mais qui continuera à fonctionner, sous une forme réduite, au sein de ce comité central.

Les cadres administratifs étant désignés selon des critères politiques, l’osmose est parfaite entre l’Etat et le parti. La discipline au sein de ce dernier est assurée par l’application des principes du centralisme démocratique.
Comme le secrétaire général est à la fois premier responsable du parti, chef de l’Etat et chef du gouvernement (la création d’un poste de Premier ministre, en 1972, n’a pas modifié fondamentalement la répartition des pouvoirs), sa personnalité influe sur le comportement de l’opinion dissidente. Or, M. Sékou Touré est un homme intolérant et vindicatif. Il invite ainsi l’opposition à se manifester par la violence. Parfois cette invitation est formulée expressément comme au moment de la création d’un mouvement de jeunesse unique en mars 1959 24.

L’opposition au régime
Cette opposition a plusieurs origines :

rémanence des rivalités de l’époque coloniale
prétention des intellectuels au pouvoir
orientation socialiste du régime qui entraine la dissidence de certaines catégories socio-professionnelles, etc.

La première origine de l’opposition est souvent mal expliquée par les auteurs. Nous allons donc lui accorder plus de place dans notre analyse.
La naissance de la vie politique en Guinée après la deuxième guerre mondiale est marquée par les rivalités de groupes ethniques 25. Seul le PDG, section guinéenne du RDA, se donne dès le départ la vocation de regrouper en son sein toutes les ethnies. Il mène son action sur la base d’un programme nationaIiste et progressiste, influencé par la formation marxiste que certains de ses leaders ont acquise au sein des groupes d’études communistes, puis à la CGT. Il est organisé en parti de masse. A l’occasion des fêtes ou de toute autre manifestation populaire, ses militants, portant des uniformes ou des tenues propres, et encadrés par un service d’ordre efficace, glorifient leurs leaders et flétrissent leurs adversaires par des chants appropriés. Après ses maigres résultats aux élections législatives de 1951, le parti entame son expansion, en Guinée à partir de 1952. Très vite, il s’implante en Basse-Guinée, dont les populations (sose, Bagae, Naloe et d’autres) abandonnent la soIidarité tribale pour une solidarité politique. Des succès notables sont enregistrés également en Guinée forestière. Son fer de lance est constitué par la centrale syndicale majoritaire dirigée par M. Sékou Touré, la CGT, et les syndicats qui en seront issus à partir de 1956 ainsi que quelques autonomes, mais surtout par les femmes et les jeunes. Il recrute ses cadres dans diverses catégories socio-professionnelles, cependant les instituteurs lui seront d’une grande utilité à l’intérieur du pays.

En s’attaquant avec violence à tous ses adversaires, le PDG-RDA crée une solidarité entre ceux-ci et les incite à s’unir. En novembre 1954 naît le BAG, Bloc africain de Gunée, formé par les groupements régionaux 26. Ce nouveau parti s’apparente au Parti radical français. Ses principaux animateurs sont MM. Koumandian Kéita et Framoï Bérété, de l’ethnie maninka (malinkée), Diawadou Barry, de l’ethnie pullo (peule), Fodé Mamoudou Touré et Karim Bangoura, de l’ethnie sose (soussoue).

C’est intentionnellement que nous mentionnons l’appartenance ethnique de ces leaders, pour mieux discuter les théories en cours sur les rivalités politiques en Guinée.
Le PDG fait tout de suite du BAG son adversaire, alors qu’il épargne la DSG, Démocratie socialiste de Guinée, la nouveIle section guinéenne de la SFIO, fondée en octobre 1954, opposée comme lui à la chefferie. Des militants socialistes comme Jean-Paul Alata, un Français d’origine métropolitaine, côtoient d’ailleurs les lieutenants de M. Sékou Touré au sein de la CGT et des syndicats qui en seront issus 27. Et le leader de la DSG, M. Ibrahima Barry, dit « Barry III » est appelé, en Basse-Guinée, par les femmes du PDG, Silyorè (petit éléphant, Sily, éléphant en sosokhui, étant le surnom de M. Sékou Touré) 28
Rappelons que « Barry III » appartient à l’ethnie pullo. On croit un moment que la section guinéenne de la SFIO va rejoindre la section guinéenne du RDA. Celle-ci envoie même une délégation au premier congrès de celle-là qui se tient à Dixinn, dans la banlieue de Conakry, du 20 au 22 novembre 1955 29. Les programmes sont voisins, réformisme, défense de la loi-cadre en 1956, opposition à la guerre d’Algérie 30. Mais « Barry III » est un universitaire. Il répugne, tout comme M. Koumandian Kéita, instituteur, président du BAG, à se placer sous l’autorité de « l’autodidacte ». Sékou Touré. Or, le PDG maintient la doctrine du RDA : seule voie de l’unité africaine, le sabordage des autres partis à son profit. La coexistence pacifique va disparaitre à partir de 1956. Après avoir vigoureusement combattu, tout comme le PDG, le parti conservateur BAG, la DSG finira par se rapprocher de lui. Les deux formations fusionneront en 1958 pour constituer la section guinéenne du PRA, Parti du regroupement africain.
Cette évolution des rivaux du PDG, s’explique par les luttes violentes de la période 1954-1958 31 Si, à partir de 1954, la compétition politique perd son caractère tribal pour revêtir un caractère politique, parfois idéologique, elle installe la Guinée dans la violence et les rancoeurs. Mécontents des résultats de l’élection législative partielle de juin 1954, qui avait vu le triomphe de M. Diawadou Barry contre M Sekou Touré, les militants du PDG-RDA, poussés par leurs leaders, décident d’en découdre avec ceux du BAG. Ils sont indirectement renforcés par lerus alliés de la DSG qui combattent, eux aussi, le parti conservateur. Mais à partir d’octobre 1956, ils s’attaquent également aux socialistes. Leurs adversaires contre-attaquent et parfois prennent l’initiative des hostilités. Des incidents meurtriers se produisent dans toute la Guinée. Les plus notables ont lieu :

en 1955
incidents de février au cours desquels Mme Mbalia Camara, l’héroine PDG, trouve la mort, alors qu’elle portait un enfant en son sein, dans un engagement avec M. David Sylla, chef de canton de Tondon dans le cercle de Dubréka
incidents de mai à Macenta
incidents de juillet à Boké et à Conakry
incidents de septembre-octobre à Coyah et à Conakry
en 1956
incidents de janvier et avril à Conakry de juillet à Pita, (opposant le RDA à la DSG)
en 1957
incidents de mars à Conakry et à Coyah
d’août à Macenta de septembre à N’Zérékoré (opposant le RDA à la DSG)
en 1958
incidents de mai un peu partout en Guinée, mais particulièrement à Conakry.

Les militants exigent de leurs compatriotes l’achat de la carte de leurs partis. Ils ne s’attaquent qu’aux Guinéens qui refusent d’obeir à leurs injonctions. Les affrontements de Conakry opposent ainsi à l’origine les jeunes et les femmes sosoe (Soussous) et bagae (Bagas), militants du RDA, à leurs notables restés dans les partis adverses 32. Le nombre élevé de victimes. fulɓe s’explique par le bon encadrement des éléments de cette population minoritaire de la capitale guinéenne par leurs notables qui, rappelons-le, font cause commune avec les notables sosoe et bagae. On remarque d’ailleurs que les Fulbe membres du PDG, comme Saifoulaye Diallo et Abdourahmane Diallo, sont épargnés par les émeutiers. On remarque aussi que, contrairemer aux prédictions de la Presse de Guinée, journal des milieux coloniaux, les Fulbhe n’ont pas pris de mesures de représailles contre la minorité Sose de la Moyenne-Guinée, le Fouta-Djallon. Ils ne sont pas non plus descendus à Conakiy pour venger leurs « morts ».
Au cours de cette période de grande agitation politique, qui s’étend de 1954 à 1958, les partis se battent bien pour des idées, pour l’ensemble de la Guinée et de l’Afrique, et non pour des ethnies. Les militants du RDA, qui sont les plus actifs, réservent un traitement égal à tous leurs adversaires. Ceux-ci sont battus et humiliés publiquement pendant que leurs demeures sont incendiées. Par ces méthodes, par son action émancipatrice du petit peuple, par le persiflage des autorités établies, par la profanation des valeurs traditionnelles (solidarité familiale et tribale, respect des aînés, etc.), par l’isolement de l’adversaire dans les quartiers et les villages en lui collant l’étiquette infamante de « saboteur », mais aussi par l’habileté (ménagement des notables et des chefs ralliés) 33, par le débauchage dans les rangs de l’adversaire (le passage spectaculaire, en 1956, de Ouremba Kéita, questeur de l’Assemblée territoriale, du BAG au RDA ébranla fortement le moral de son parti d’origine), le PDG arrive à conquérir le pouvoir partir de 1956 34
Le témoignage rapporté par un correspondant de Marchés tropicaux sur des résultats de l’action du parti de M. Sékou Touré au Fouta-Djallon présente assez bien les transformations politiques et sociales subies par la Guinée depuis 1954 :

« Je viens de voir un Foula (Pullo) qui revient de son village du Fouta, où il est allé passer quelques semaines après un service de deux ans à Conakry. Mon interlocuteur m’a declaré avoir été stupéfait du changement d’ambiance sociale qu’il a rencontrée : « Maintenant dans les villages Foula, tous les hommes, toutes les femmes, tous les jeunes garçons, toutes les jeunes filles doivent faire partie d’une société ou d’une ligue RDA. Si tu refuses, quand tu veux faire une réunion de tes amis, tu es seul; quand tu veux célébrer un baptême, tu es seul; quand tu veux faire une cérémonie d’enterrement, tu es seul ; quand tu veux appeler des voisins pour t’aider à réparer ta maison, cultiver ton champ, tu es seul; c’est à peine si tes parents et tes amis te disent bonjour… Alors, quand tu es fatigué d’être seul, tu sollicites la carte du RDA, même si ton cour n’est pas content.
– Que font les chefs de village et de canton, lui-ai-je demandé ?
– Que veux-tu qu’ils fassent … avant, les revendications étaient présentees par une, deux, trois, quatre, cinq personnes au plus, ils pouvaient dire non, maintenant ils ont à faire à des groupes organisés de deux à trois cents personnes, ils sont bien obligés de dire oui “. L’élément femiIin est surtout le plus agissant, le plus enthousiaste, et le plus violent, parce qu’il s’agit pour lui d’une émancipation que rien ne lui laissait espérer il y a cinq ans… et l’autorité traditionnelle basée sur la routine des vieilles coutumes a été balayée comme fétu à la stupéfaction et de ses bénéficiaires et méme de 1’administration »
35

Devenus minoritaires, le BAG et la DSG décident de rendre au PDG la monnaie de sa pièce. Ils adoptent deux de ses méthodes favorites, la violence et la démagogie. Le gouvernement de la semi-autonomie, qui se forme en mai 1957, se heurte à l’opposition animée par le désir de vengeance. Les grands projets industriels qu’il cautionne sont décriés, sa coopération avec le capitalisme dénoncé. Au Fouta, MM. Diawadou Barry, Ibrahima Barry dit Barry III, et Abdoulaye Diallo, un conseiller territorial, tentent de reprendre le contrôle des masses en les incitant à la désobéissance civile, au non-paiement de l’impôt même à la haine contre les autres ethnies. Les leaders fulɓe membres du bureau politique du PDG sont appelé des « valets » de M. Sékou Touré. Pourtant, ces opposants ne rompent pas avec leurs alliés des autres regions de la Guinée. Avec eux, ils organisent d’ailleurs à Conakry des meetings qui connaissent un succès de plus en plus grand, le PDG étant aux prises avec les inconvénients de l’exercice du pouvoir. Ils sont renforcés dans leur action par la campagne que mène la CATC, Confédération africaine des travailleurs croyants, centrale rivale de l’UGTAN et issue de la CFTC, contre le cumul des fonctions politiques et syndicales. M. Sékou Touré et certains de ses ministres sont invités à choisir entre ces deux types de fonctions, pour que les travailleurs soient mieux défendus contre l’administration et ses alliés, les chefs d’entreprise.
Le manque de sens civique de l’opposition (seuls les syndicats croyants jouent le jeu de la démocratie) rend le PDG sympathique à la colonie européenne qui lui était naguère opposée. Au demeurant, depuis les élections législatives du 2 janvier 1956, le RDA apparaît comme le garant de la réalisation des projets industriels en AOF et en AEF. Pour réduire ses adversaires, M. Sékou Touré utilise encore la violence. Le PDG mobilise ses « commandos », groupes de jeunes rompus aux techniques de l’émeute et des combats de rue. Il déclenche les hostilités à Conakry, alors qu’à l’intérieur du pays ce sont ses adversaires qui se livrent à des provocations. En mai 1958, de violents incidents ensanglantent la capitale guinéenne. On compte de nombreuses victimes : selon les sources, 23 ou 30 morts, 140 ou 200 blessés. Plusieurs chefs de l’opposition, dont M. David Soumah, responsable de la CATC et qui appartient à l’ethnie baga, ne doivent la vie sauve qu’à la fuite, ayant été avertis à temps par des amis. D’autres, comme M. Moussa Kéita, de l’ethnie maninka, comme le chef du gouvernement guinéen, se défendent à coups de fusil. Certaines victimes du PDG se réfugient à l’étranger, particulièrement à Dakar et à Abidjan. Mais les vrais leaders des partis d’opposition, MM. Diawadou Barry, Fodé Mamoudou Touré, Karim Bangoura, Koumandian Kéita et Ibrahima Barry, dit « Barry III », restent en Guinée. Au congrès du PRA, Parti du regroupement africain, qui se tient à Cotonou en juillet 1958, ils se rallient, par opportunisme, au mot d’ordre d’indépendance immédiate. Les conditions de l’unité nationale se réalisent quand le PDG décide, le 14 septembre 1958, de rejeter la Constitution de la République française. Après l’indépendance, la section guinéenne du PRA (BAG et DSG) se dissout au profit de son adversaire, obéissant ainsi aux exigences du RDA. Elle n’avait, de toute façon, plus d’assise populaire.
Les hommes politiques guinéens jouent franchement le jeu de l’unité nationale. Les complots du régime du PDG seront d’ailleurs imputés à des cadres guinéens de toute provenance. Les réminiscences des rivalités passées apparaissent, en revanche, dans l’action des hommes qui ont quitté la Guinée avant l’indépendance. Elles constituent la première origine de l’opposition extérieure.
On voit que les thèses admises sur les rivalités politiques de l’époque colonliale ne sont pas fondées. Ces rivalités auraient opposé les Sosee (Soussous), aux Fulbhe (Foulas). Il semble bien que les auteurs aient repris, sans précaution, les explications fournies par La Presse de Guinée, les agences de presse et l’administration française. Or, ces sources ont toujours eu tendance à prendre les déviations, au demeurant limitées, d’affrontements politiques pour l’origine de ces affrontements. Elles ont souvent pris aussi la capitale guinéenne pour la Guinée tout entière. Dans Cinq hommes et la France, Jean Lacouture, qui se fonde en partie sur le témoignage d’un « responsable français du maintien de l’ordre », écrit: « JuiIlet 1954, juillet 1955, octobre 1955, octobre 1956, mai 1958 : l’histoire récente de la Guinée est née de violentes journées où s’affrontent tantôt Foula et Soussous, tantôt partisans de MM. Barry Diawadou ou Bangoura Karim et troupes de choc de M. Sékou Touré » 36. Maurice Jouannin est moins nuancé : « Il existe, soutient-il, un violent antagonisme entre les Soussous christianisés et les populations du Fouta, de religion musulmane » 37. L’auteur commet d’ailleurs l’erreur de faire des Sosee (soussous) des chrétiens, alors qu’ils sont musuImans. Dans son énumération des caractéristiques de la vie politique guinéenne avant l’indépendance, François Luchaire cite lui aussi la « rivalité entre les groupements d’origine soussoue et d’origine peuhl » 38
L’opinion répandue en Europe est reprise par certains universitaires guinéens. Diakité Claude Abou, qui appuie en particulier sa thèse sur l’autorité de Jean Lacouture, pense que les affrontements étaient « plus politico-ethniques qu’idéologiques » 39. Alpha Condé, lui, fait un long récit des incidents, mais son explication ne tient compte ni de l’origine des partis, ni de leurs objectifs, ni de la composition de leurs directions. L’auteur, parlant sans doute des incidents de 1958 écrit en effet :

Aprés les élections de novembre 1956 (élections municipales) qui voient le triomphe du PDG, ce dernier recourt systématiquement à la violence pour casser les partis adverses… Beaucoup de BAG plus moins influents préfèrent alors quitter le pays pour échapper aux attentats. Le PDG aggrave et attise les contradictions ethniques et régionalistes surtout celles opposant les Soussous aux Foulas. Identifiant BAG et Foulas, il organise une véritable chasse aux Foulas. Ces derniers, largement minoritaires en Basse-Guinée et principalement à Conakry, sont les victimes de la soif du pouvoir de la direction du PDG ; il en est même, dans une moindre mesure, des notables malinkés »
40

Alpha Condé reconnaît bien que les notables de l’ethnie maninka n’étaient pas épargnés. Mais, pour l’essentiel, il appuie avec force les thèses classiques. Pourtant, au cours de la période des troubles politiques, il était bien difficile de confondre le PDG avec les Sosee, puisque ce parti était dirigé par un Maninka, Sékou Touré, secrétaire général, et un Pullo, Saifoulaye Diallo, secrétaire politique, tous deux élus députés en 1956. Il n’était pas non plus possible de confondre le BAG avec les Fulbhe, puisque, comme nous l’avons vu, ce parti était présidé par un Maninka,Koumandian Kéita, et avait pour élus aux assemblées parisiennes un Pullo,Diawadou Barry, député, et deux Sosse, Fodé Mamoudou Touré, conseiller de la République, Karim Bangoura, conseiller de l’Union française. Les thèses classiques sur les rivalités politiques en Guinée seront à l’origine des mauvais calculs du gouvernement français à l’égard du gouvernemènt guinéen aprés la rupture de septembre 1958.

A la première strate de l’opposition, constituée par les exilés politiques de 1958, viendront s’ajouter d’autres strates qui, elles, existeront aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Guinée : des intellectuels, qui qualifient M. Sékou Touré « d’autodidacte » 41, les catégories socio-professionnelles opposées à l’orientation socialiste du régime du PDG (commerçants et transporteurs), des cadres politiques et administratifs maltraités par le chef de l’Etat guinéen. Celui-ci a, en effet, une fâcheuse tendance à humilier ses collaborateurs qui risquent des critiques, même constructives, au cours des débats sur les difficultés du régime, notamment les difficultés économiques. Mais ces cadres s’étant dejà compromis avec l’ordre établi, par la corruption ou l’exercice de la « fermeté révolutionnaire » (sic), ne seront pas défendus par les masses populaires.

La personnalisation du pouvoir et le tempérament intolérant de M. Sékou Touré donnent à la compétition politique un caractère violent et irrationnel. Tombée dans le piège de la passion, I’opposition se condamne à l’inefficacité en méconnaissant systématiquement les atouts de l’adversaire. Elle est, en plus, divisée à l’etranger :

une fraction des intellectuels « révolutionnaires » milite au côté des notables au sein du Front de libération nationale de la Guinée, FLNG, remplacé en 1972 par le Regroupement des Guinéens à l’extérieur, RGE
une autre fraction continue de défendre une ligne anti-impérialiste sans concession 42

Mais ces deux groupes de l’opposition extérieure sont eux-mêmes divisés en multiples tendances. Toutes les tendances réunies ne représentent d’ailleurs pas la majorité des Guinéens vivant à l’étranger. Les analyses politiques, parce que chargées de passion, produisent peu d’effets mobilisateurs. De plus, certains Guinéens défendent ouvertement le régime du PDG. Après le complot de 1970, il se crée ainsi à Paris un Comité de défense de la République de Guinée, CDRG, imitation guinéenne des CDR gaullistes de la crise politique de mai 1968.
A partir de 1960, par leur activité fébrile dans certains Etats de l’ensemble français, comme d’ailleurs dans certains autres Etats, les opposants de la tendance FLNG-RGE empêcheront souvent une réconciliation de la France avec la Guinée. Les moyens d’autodéfense choisis par M. Sékou Touré ne faciliteront pas non plus cette réconciliation. L’opposition des politiques étrangères sur les problèmes des pays en voie de développement en général, sur les problèmes africains en particulier, n’est donc qu’une cause secondaire dans le développement du conflit franco-guinéen après 1958.

Notes
15. Touré (Sékou), L’action politique du Parti démacratique de Guinèe pour l’émancipation africaine, tome 3, Conakry, Imprimerie du gouvernement, 1959, p. 262.
16. Ibid. p. 257.
17. Touré (Sékou), La Guinée et l’émancipation africaine, Paris, Présence africaine, 1959, p. 16.
18.Touré (Sékou) « Message à la nation », Horoya, 1er janvier 1964. Ce message, destiné à raffermir la foi des militants devant les assauts internes et externes contre le parti unique, définit sans équivoque le régime politique de la Guince.
19. Wallerstein (I.), « L’idéologie du PDG », Présence africaine 40, 1er trimestre 1962, p. 55.
20. Touré (Sékou), L’action politique du Parti démocratique de Guinée pour l’émancipation africaine, op. cit., tome 3, p. 320.
21. Cf. Camara (Soriba), « Du collectionnisme à la dictature », Afrique nouvelle, 503, 26 mars 1957, p. 6. Cet article, plein de naivetés et marqué par l’influence du milieu clérical, ne prévoyait pas moins les drames que la Guinée et d’autres pays africains allaient connaître après l’indépendance.
22. « Message à la nation Horoya, 4 janvier 1964.
23. Horoya, 28 décembre 1962.
24. Cf. Afrique nouvelle, 609, notre article sur le congrès constitutif de la jeunesse du Parti démocratique de Guiné, qui s’était tenu à Conakry du 26 au 29 mars 1959.
25. Mais, rappelons-le encore une fois, ces luttes n’avaient pas un caractère dramatique à cause des alliances électorales. Cf. Morgenthau (Ruth Schachter), Political parties in French-speaking West Africa, op. cit., p. 224.
26. Ces groupements régionaux sont :

le Comité d’union de la Basse Guinée
le Foyer des jeunes de la Basse Guinée
l’Union forestière
l’Union du Mandé
l’Amicale Gilbert Vieillard
l’Union du Fouta.

Cf. supra, p. 36 et suiv. Cf. aussi La Presse de Guinée, 135, 15 juin 1954.
27. Sur l’évolution du syndicalisme africain, cf. supra, p. 40.
28. L’élophant, comme on le sait, est le symbole du RDA. On le retrouve en Côte d’Ivoire et ailleurs.
29. La Presse de Guinée, 34é, 1er décembre 1955.
30. La section guinéenne de la SFIO se réclamera toujours de l’aile gauche de ce parti. Mais, en janvier 1957, elle approuvera le manifeste du MSA qui écartera le problème de l’indépendance des territoires africains pour ne s’intéresser qu’aux libertés individuelles. Cf. supra, p. 57.
31. Sur les incidents politiques de cette période, lire :

Afrique nouvelle, numéros: :
– 392, 9 février 1955
– 393, 15 février 1955
– 441, 17 février 1955
– 455, 24 avril 1955
– 479, 9 octobre 1955
– 481, 23 octobre 1956
– 505, 9 avril 1957
– 561, 24 sept.1957
– 562, 16 mai 1858
– 563, 23 mai 1958 La Presse de Guinée, numéros :
– 269, 4 juin 1955
– 290, 23 juillet 1955
– 291, 26 juillet 1955
– 322, 6 oct. 1955
– 475, 2 oct. 1956
– 476 , 4 oct. 1956
– 477, 6 oct. 1956
– 481, 23 oct. 1956
– 616, 5 oct. 1957
– 719, 6 mai 1958 Marchés tropicaux, n° :
– 571, 20 octobre 1956 La Croix
n° du 28 septembre 1958.

Mais nous faisons remarquer que cette presse n’avait pas de correspondants bien intégrés à la population guinéenne. On comprendra mieux les incidents en lisant les organes des partis politiques :

La Liberté, pour le PDG
Le Populaire de Guinée, pour la DSG
La République , pour le BAG

Ce dernier parti a aussi présenté sa version des faits dans des plaintes déposées à l’Assemblée de l’Union française auprès du Parti radical et auprès des autorités françaises. Le Livre blanc publié par le gouvernement guinéen sur les évènements de mai 1958 reprend l’essentiel des informations contenues dans le no. 3 bis, 8 mai 1958, de La Guinée nouvelle, organe du Ministère de l’intérieur.
32. Sose (soussou) se dit au pluriel sosee,baga,bagae,pullo (peul), fulɓe, maninha (malinké), maninkalu. Nous mettons entre parenthéses les appellations européennes des ethnies guinéennes. Les règles de la langue française ne correspondent pas toujours à celles des langues africaines. Nous les respectons cependant, pour ne pas embrouiller le lecteur. En sose, par exemple, « femmes soussoues » se dit sose guinee (Soussou : singulier; Femmes : pluriel), mais « femmes noires » se dit comme en français guinè foree, la seule différence étant que le pluriel porte uniquement sur l’adjectif. Signalons que sose se dit aussi soso, appellation maninka répandue hors de la Basse-Guinée.
33. Mais, contrairement à ce que soutiennent certains opposants au régime actuel de la Guinée, ces cadres traditionnels en tant que tels n’ont jamais disposé d’autorité au sein du PDG. On sait d’ailleurs que M. Sékou Touré a toujours concentré le pouvoir à son propre profit.
34. Cf. infra p. 126.
35. Marchés tropicaux, 571, 20 octobre 1956. La force des partis politiques est indiquée par les résultats des élections dont la plupart ont déjà été donnés dans le premier chapitre de notre étude. Aux élections législatives du 2 janvier 1956, le PDG-RDA avait obtenu 2 sièges, le BAG, 1 siège; la DSG-SFIO était donc écartée du Palais-Bourbon. Les deux grands partis obtenaient les proportions suivantes de l’ensemble des suffrages exprimés :

Basse-Guinée Moyenne- Guinée (Fouta) Haute-Guinée Guinée forestière
RDA 87 % 41 % 80 % 65 %
BAG 9 % 36 % 17 % 29 %

Cf. La Presse de Guinée, n°362, 7 janvier 1956.
Aux élections territoriales du 31 mars 1957

le PDG-RDA obtint 56 sièges sur 60
la DSG : 3 sièges à Pita, région d’origine de Barry III

Le dernier siège fut enlevé par un indépendant M. Habib Tall, à Dinguiraye.

L’échec du BAG fut total, même à Dabola, qui était la juridiction du chef de canton Aguibou Barry, père de Diawadou Barry. Celui-ci, dans cette région, n’obtint que 2 332 voix contre 4 464 au candidat PDG. La perte d’autorité des notables et des chefs de canton est encore démontrée par le ralliement, à la veille de ces élections, de M. Thierno Ibrahima Bah, chef de canton de Dalaba, au RDA. Celui-ci l’admit sur sa liste comme deuxième candidat. Signalons que, quatre mois plus tôt, aux élections municipales du 18 novembre 1956, le chef supérieur du Fouta, l’Almamy Ibrahima Sory Dara de Mamou, avait été désavoué par l’électorat lorsqu’il avait recommandé de voter pour les adversaires du RDA. Cf. La Liberté, 109, 4 décembre 1956 et 119, 26 mars 1957 : Afrique nouvelle, 504. 2 avril et 505, 9 avril 1957.
36. Lacouture (Jean), Cinq hommes et la France, op. cit. p. 335.
37. Jouannin (Maurice), Les forces politiques en Guinée, mémoire DES de science politique, Faculté de droit de Paris, 1963, passim.
38. Luchaire (François), Droit d’outre-mer et de la coopération, Paris, Presses universitaires de France, 1966, p. 163.
39. Diakité, (Claude Abou), Guinée enchaînée, Paris, DAC. 1972, p. 26 et 27.
40. Condé (Alpha), Guinée : l’Albanie de l’Afrique ou néo-colonie américaine ? op. cit., p. 91 et 92. Dans d’autres passages de son livre, Alpha Condé soutient aussi sur la société guinéenne des thèses qui, pour le moins, appellent des réserves. L’auteur, qui est gauchiste, veut trop prouver le caractère peu révolutionnaire des générations précédentes.
41. Diakité (Claude Abou), Guinée enchaînée, op. cit., p. 45 et Condé ( AIpha), Guinée : l’Albanie de l’Afrique ou néo-colonie américaine ?, op. cit., p. 267. Le premier auteur semble appartenir à la tendance des intellectuels qui militent autour de la revue Guinée-Perspectives nouvelles, éditée à Paris par la section européenne du FLNG, puis du RGE (voir plus loin). Le deuxième auteur est opposé à cette tendance. Mais tous les deux ont la même opinion sur le chef de l’Etat guinéen. Nous avons vu aussi que, sous le régime colonial, les intellectuels répugnaient à céder le rôle de leader à M. Sékou Touré
42. Après le complot du 22 novembre 1970, quelques représentants de la ligne révolutionnaire intransigeante publieront un communiqué qui condamne à la fois M. Sékou Touré et le FLNG. Cf. « Ni Sékou ni le FLNG », Jeune Afrique, 522, 5 janvier 1971.

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