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André Lewin
Ahmed Sékou Touré (1922-1984).
Président de la Guinée de 1958 à 1984.

Paris. L'Harmattan. 2010. Volume II. 263 pages


Chapitre 25
25/26 août 1958 — De Gaulle à Conakry


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Le voyage qu'en ce mois d'août 1958 de Gaulle entreprend en Afrique pour y présenter le projet de Constitution 138, l'amène successivement au Tchad, à Madagascar, à Brazzaville, à Abidjan, à Conakry, à Dakar et enfin à Alger 139.
Il espère convaincre l'ensemble de ses interlocuteurs de voter “oui” et se déclare d'ailleurs persuadé de leur réponse positive, même dans le discours qu'il prononce à Conakry. Juste avant le départ, ses conseillers Raymond Janot et Paul Coste-Floret lui ont fait accepter deux amendements importants qui ne seront pas rendus publics tout de suite, le général se réservant de les mentionner éventuellement pendant sa tournée. Le premier prévoit la possibilité d'une indépendance à terme, c'est-à-dire qu'il admet le principe d'un “droit à l'indépendance” sans rupture immnédiate avec la France ou sans sortie obligatoire de la Communauté. Le second envisage l'entrée dans la Communauté des territoires “groupés ou non”, ce qui préserve à la fois la possibilité de maintenir en vie des fédérations ou de privilégier l'adhésion individuelle des territoires eux-mêmes. Ces deux nouvelles dispositions, si elles avaient été discutées plus tôt avec les élus africains, eussent peut-être suffi à satisfaire tant Sékou Touré que Senghor. Mais nul n'y prête plus attention 140.
Par ailleurs, à Madagascar, de Gaulle adopte expressément le terme “Etats” pour les futurs membres de la Communauté 141.
A Brazzaville, il complète sa pensée : “A l'intérieur de la Communauté, si quelque territoire, au fur et à mesure des jours, se sent au bout d'un certain temps que je ne précise pas, en mesure d'exercer tous les devoirs de l'indépendance, eh bien, il lui appartiendra d'en décider par son assemblée élue, et si c'est nécessaire, par la référendum de ses habitants.”
Dans l'immédiat, le choix demeure entre Communauté et sécession, mais l'évolution est clairement acceptée. Le problème demeure du préalable : indépendance d'abord, puis Communauté, ou Communauté d'abord, et indépendance ensuite. L'étape de Conakry s'annonce conune l'une des plus difficiles. Elle a d'ailleurs été rajoutée à la demande expresse de Cornut-Gentille 142 et sur la suggestion de Diallo Telli (alors secrétaire général du Grand Conseil de l'AOF), contre l'avis formel du nouveau haut-commissaire à Dakar, Pierre Messmer. Ce dernier estimait que la présence du général de Gaulle en Guinée “monterait à la tête de Sékou” et que “cela pourrait tourner à l'aigre” 143.
Sans doute pressentait-il ce qui allait se passer entre les deux hommes, car il dira par la suite :
— Sans ce clash, on aurait pu réparer la porcelaine, et ces quelques coups de gueule de part et d'autre n'auraient pas dû porter à conséquence. 144.
Lors de l'escale précédente, à Abidjan, le ministre Bernard Cornut-Gentille converse avec son ancien collaborateur Ernest de Nattes 145, en poste en Côte-d'Ivoire depuis quelques mois.
— Alors, de Nattes, que pensez-vous de la Guinée où nous serons dès demain?, demande BCG.
Après une hésitation, de Nattes répond :
— A mon avis, vous devriez faire très attention et essayer d'avoir une conversation préalable avec Sékou et avec personne d'autre. Si vous ny prenez pas garde, il fera voter “non” !
Et BCG de rétorquer :
— Bah! Vous n'y entendez rien. 146
Il n'a pas perdu ses illusions sur son ancien protégé et pense encore qu'il sera facile de le maintenir dans la bonne trajectoire 147. Bien plus tard, lors de la normalisation des relations franco-guinéennes en juillet 1975, BCG se bornera à déclarer :
“C'était une affaire qui s'était mal emmanchée et qui s'est mal continuée.” 148
Quant au gouverneur Maubema, lorsque le général l'interrogera à son arrivée au Palais du gouvernement à Conakry, il répondra :
— La réponse sera celle que voudra Sékou Touré. Quelle que soit la décision du leader, elle entraînera une majorité de 95 %. 149
Le programme officiel élaboré pour cette visite était le suivant :

Lundi 25 août :
16 h. 40: Arrivée à l'aérodrome de Conakry, Revue des troupes de la Garnison, Présentation des corps constitués
17 h. 00 : Départ pour Conakry
17 h. 30 : Dépôt d'une gerbe au Montunent aux Morts
17 h. 45 : Arrivée au Palais du chef du Territoire
18 h. 00 : Audience du chef du Territoire et du président du Conseil de gouvernement
18 h. 30 : Le général de Gaulle à l'Assemblée territoriale. Allocution du président de l'Assemblée territoriale
Allocution du président du Conseil de gouvernement Discours du général de Gaulle
19 h. 30 : Retour au Palais
20 h. 00 : Dîner intime
21 h. 00 : Réception au Palais

Mardi 26 août :
7 h. 20 : Départ du Palais
7 h. 50 : Arrivée à l'aérodrome
8 h. 05 : Départ pour Dakar

Or, ce strict programme très protocolaire, semblable trait pour trait à celui des autres étapes de ce voyage, les circonstances se chargeront de le transfonner en une visite pleine de spectaculaires imprévus. Notons au passage que le président de l'Assemblée territoriale et celui du Conseil de gouvernement prononcent des “allocutions” alors que le général de Gaulle prononce un “discours”.
Sékou Touré voulait que le général de Gaulle fût mieux reçu à Conakry que le président Vincent Auriol l'avait été en 1947. 150
Le Bureau politique du PDG avait pris le 20 août les dispositions nécessaires pour l'accueil et prévu de sévir durement contre tout trublion ou porteur de pancartes subversives. De Gaulle arrive à l'heure dite à l'aéroport de Gbessia dans un quadrimoteur Constellation Super Starliner 151 de la compagnie Air France, frappé à la Croix de Lorraine et immatriculé F-BHBO ; peu avant l'atterrissage, il est tombé des trombes d'eau 152.
Seul dirigeant à le faire au cours de cette tournée du général en Afrique, Sékou Touré a revêtu une tenue africaine : elle est entièrement de couleur blanche : boubou à manches courtes, toque, babouches, mais il n'agite pas le mouchoir blanc qui deviendra plus tard l'un de ses signes distinctifs ; une grosse montre orne son poignet gauche. Elle aussi toute de blanc vêtue, une immense foule mobilisée par le PDG, alignée sur quinze kilomètres le long de l'avenue du Niger qui va jusqu'au centre de la ville, acclame de Gaulle au même titre que “Sily” Sékou Touré, assis à ses côtés dans la Chambord noire 153, en psalmodiant “Sily so tay” (l'éléphant est entré dans la ville) 154.
De Gaulle, en uniforme, plutôt souriant, rend leurs saluts aux militants déchaînés avec de grands gestes des deux bras levés ; il pense sans nul doute que l'éléphant ainsi célébré, c'est lui. Sékou Touré en revanche savoure la chaleur d'un accueil qui vise à démontrer au général que la Guinée est tout entière derrière lui.
Le cortège se rend d'abord au monument aux Morts 155, où le général dépose une gerbe, puis se dirige à pied vers le Palais du gouverneur, où l'illustre visiteur logera 156 ; on remarque que Sékou Touré prend à plusieurs reprises le bras de de Gaulle pour l'orienter ou le protéger de militants trop enthousiastes, geste également significatif et symbolique : Sily a touché le grand chef blanc. Des banderoles accrochées au fronton des bâtiments publics donnent le ton : “Autonomie interne totale. Droit à l'indépendance des Etats, Africains”, ou encore “La Communauté franco-africaine sera une union d'Etats libres et égaux, ou ne sera pas.”
Au Palais, de Gaulle a un entretien avec Sékou Touré, dont sur le moment rien ne filtre 157 ; pendant ce temps là, dans un salon voisin, Cornut-Gentille, Messmer et Mauberna se penchent pour la première fois sur le texte que va prononcer Sékou Touré. Ce discours, rédigé à l'avance, a pourtant été transmis à Dakar au haut-commissariat ainsi qu'à la presse sénégalaise par l'intermédiaire de Gabriel d'Arboussier, qui a fait une brève escale à Conakry et a informé Sékou des amendements proposés par le général à Brazzaville (mais Messmer lui-même ne semble pas l'avoir eu en mains à ce moment là) 158, et remis le samedi précédent à Conakry au gouverneur Jean Mauberna 159 ; personne pourtant ne semble en avoir réellement pris connaissance avant ce fatidique lundi après-midi. Plusieurs observateurs soulignent le rôle important que jouèrent collectivement dans l'élaboration de ce texte, dont la trame est de la main même de Sékou, le médecin sénégalais Doudou Guèye, conseiller territorial de Guinée et Grand Conseiller de l'AOF 160 et l'avocat Sékou Kaba ; de plus, le projet fut plusieurs fois discuté par le Bureau politique et par une commission de travail composée de plus d'une dizaine de cadres 161.
Messmer et ses collègues trouvent que ce texte n'est pas très bon mais qu'il ne contient rien de désastreux, rien d'inacceptable ; il ne savent pas encore que le désastreux et l'inacceptable seront perçus par le général de Gaulle plutôt dans la mise en scène et dans le ton. Quant à Jacques Foccart, qui pourrait également lui faire l'analyse de l'homme et de la situation, il est en pennanence mobilisé au téléphone avec Paris : depuis l'Hôtel Matignon, bureau parisien du président du Conseil, Georges Pompidou veut le mettre en garde contre des risques d'attentats lors de l'ultérieure étape d'Alger 162.
Un peu plus tard, le général, toujours en uniforme, se rend à pied à l'Assemblée territoriale ; son président, Saïfoulaye Diallo, visiblement intimidé, et Sékou Touré qui s'y est rendu dès la fin de leur entretien au Palais, l'y attendent. Après un bref arrêt en haut des marches devant l'entrée, où des micros ont été dressés, mais qu'ils ignorent après un salut à la foule massée devant l'immeuble, mes trois hommes montent à la tribune. Les termes de la première intervention, celle de Saïfoulaye, sont soigneusement pesés et l'on y retrouve, malgré le ton serein et mesuré, les idées-forces de Sékou Touré 163.
C'est ensuite au tour de ce dernier de s'exprimer. Dans la chaleur étouffante de la saison des pluies, soutenu par une assistance ardente et nombreuse qui déborde largement de la salle jusque sur la place où ont été installés de puissants haut-parleurs 164, Sékou Touré, revêtu de son grand boubou blanc et arborant sa toque de feutre blanc, martèle son texte dans un mauvais micro 165 qui amplifie encore son verbe exalté ; s'il contient sa voix sur une bonne partie du discours, il distille intentionnellement syllabe par syllabe certains mots importants (Li-Ber-Té, Di-Gni-Té) et hausse fortement le ton sur les passages essentiels. “Ce qui donne immédiatement au discours une tonalité très différente du texte écrit, puisque ce qui est convenable est presque avalé dans un murmure et ce qui est agressif est crié et hurlé”, estimera Pierre Messmer 166.
Alors qu'il devait s'agir d'une réunion restreinte aux seuls Conseillers territoriaux et à quelques invités sélectionnés pour entendre un discours de style parlementaire, on a très vite l'impression que l'on assiste en réalité à un meeting public où tout a été minutieusement organisé pour obtenir un effet de choc, voire de provocation. Le général, assis à la tribune à côté de l'orateur, dissimule mal son impatience ; il enlève à plusieurs reprises ses lunettes, tapote son képi posé devant lui, cependant que Saifoulaye s'éponge nerveusement le front de son mouchoir blanc.
Selon Sékou lui-même, “le général avait été impressionné en tant qu'homme par l'accueil enthousiaste du Peuple de Conakry. (A l'Assemblée territoriale), il n'était pas nerveux, mais quand j'ai pris la parole, j'ai tout de suite senti un changement intervenir dans son visage. Je ne pense pas que le choix de l'indépendance ait choqué le général de Gaulle, mais la forme, l'expression qui étaient les miennes, ont dû provoquer un choc en lui.” 167
“Sur un ton péremptoire”, écrit de Gaulle dans ses Mémoires, “il m'adresse un discours fait pour sa propagande et coupé par des rafales bien rythmées de hourras et d'applaudissements.” 168
Si on en lit le texte à tête reposée, sans passion, avec le recul du temps, ce discours n'a rien qui puisse choquer ou surprendre. Mais, dans l'atmosphère du moment, l'appel à la reconnaissance de la dignité du peuple africain, le rappel du concours des soldats africains “à la cause de la liberté des peuples et de la dignité humaine” en Europe, le procès de la colonisation, l'exigence du droit à l'indépendance et à l'égalité juridique et du “droit au divorce sans lequel le mariage franco-africain pourra être considéré dans le temps comme une construction arbitraire imposée aux générations montantes”, peuvent être interprétés comme autant de provocations 169. Sékou semble par le ton qu'il adopte vouloir arracher à la France et à l'homme qui l'incarne des concessions qu'en fait, implicitement, le général a déjà faites.
Les deux phrases clés du discours sonnent comme des slogans agressifs :

« Nous ne renonçons pas et nous ne renoncerons jamais à notre droit légitime et naturel à l'indépendance. »
« Il n'y a pas de dignité sans liberté : nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l'esclavage. » 170.

Pourtant, Sékou semble encore tenter de fléchir la position française en affirmant :

“Notre coeur, notre raison, en plus de nos intérêts les plus évidents, nous font choisir sans hésitation l'interdépendance et la liberté dans l'union, plutôt que de nous définir sans la France et contre la France.”

C'est alors au général de parler. Il paraît brusquement las et désabusé. Il pourrait se borner à répliquer que son récent discours de Brazzaville ouvre déjà l'option que Sékou vient de réclarner impérieusement. Mais dans une émouvante réponse improvisée, de Gaulle commence par remercier la population de Conakry pour le “magnifique témoignage” des sentiments exprimés lors de son accueil 171 et fait même des compliments à Saïfoulaye et à Sékou en soulignant “ce que la culture, l'influence, les doctrines, la passion françaises ont pu faire, pour contribuer à révéler la qualité d'hommes qui en avaient naturellement.” Mais très vite il passe à la partie politique. Il accepte d'abord l'idée que la libre détermination ne constitue qu'une “étape” et que “les peuples africains continueront leur évolution” ; ensuite il élève la voix et précise :

« On a parlé d'indépendance ; je le dis ici plus haut encore qu'ailleurs, l'indépendance est à la disposition de la Guinée; elle peut la prendre le 28 septembre en disant ‘non’ à la proposition qui lui est faite (la foule ici applaudit à tout rompre) et, dans ce cas, je garantis que la métropole ny fera pas obstacle. Elle en tirera bien sûr des conséquences, mais d'obstacles, elle n'en fera pas et votre territoire pourra comme il le voudra et dans les conditions qu'il voudra, suivre la route qu'il voudra. »

Vers la fin de son discours, de Gaulle aborde un thème sur lequel il reviendra régulièrement à propos de la Guinée (assez prémonitoire s'agissant de ce pays, mais qu'il envisagera semble-t-il avec moins de sévérité lorsqu'il s'agira d'autres possessions devenues indépendantes par la suite, et très engagées dans la voie progressiste) :

« Je crois qu'à l'avenir, des ensembles d'hommes libres se formeront… Je crois qu'il faut le faire pour donner l'exemple au monde, car si nous venions à nous disperser, tout ce qu'il y a dans le monde d'impérialismes marcherait sur nous. Bien sûr, il y aurait des idéologies comme paravents, comme étendards pour le précéder, ce ne serait pas la première fois dans l'histoire du monde que des intérêts ethniques et nationaux marcheraient derrière des pancartes. »

Vers la fin, pourtant, de Gaulle atténue sa rigueur et laisse la porte (un peu) entrebâillée :

« Je m'interromps, en attendant peut-être, si le fait se produit jamais, l'occasion suprême de revenir vous voir, dans quelques mois, quand les choses seront établies et que nous célébrerons ensemble, publiquement, l'établissement, la fondation de notre Communauté. Et si je ne devais pas vous revoir, sachez que le souvenir que je garde de cette belle, grande, noble ville, ville laborieuse, ville d'avenir, ce souvenir, je ne le perdrai pas. »

Mais le ton avait déjà été donné, la trame était brisée 172
. A la fin de la séance, le général se lève et oublie son képi sur la table ; on voit dans le film réalisé pendant la visite une main anonyme s'en saisir pour le lui rapporter … 173.
Dans la voiture qui les ramène vers le palais du gouverneur, Sékou prend place à côté du général ; nul ne saura jamais ce que se diront au cours de ces quelques minutes les deux protagonistes du drame qui vient de se nouer 174.
De Gaulle confère brièvement avec Cornut-Gentille, Messmer et Mauberna :
— Eh bien, messieurs, voilà un homme avec lequel nous ne nous entendrons jamais 175. Allons, la chose est claire : nous partirons le 29 septembre au matin.

Le général annule ensuite, par l'intermédiaire de son collaborateur Pierre Bas, son offre d'amener avec lui Sékou à Dakar le lendemain dans l'avion gouvernemental 176.
Puis de Gaulle se fait servir un simple repas dans sa chambre 177 et participe brièvement à la réception qu'il offre dans les salons du Palais 178. Sékou Touré n'y fait lui-même qu'une très brève apparition. Le tout respire la mauvaise humeur, pour ne pas dire plus. L'ambiance qui présidera aux relations franco-guinéennes pendant plus de quinze ans est déjà perceptible. Dans la chaude nuit pluvieuse, Bernard Cornut-Gentille, Mauberna et Sékou auront encore un inutile entretien qui durera près de cinq heures 179.
Pendant ce temps, les officiers de l'année française (y compris ceux qui sont d'origine guinéenne) ont été convoqués au camp Mangin [l'actuel Camp Samori Touré — T.S. Bah], où le colonel Pélissier, commandant militaire de la ville, demande à tous les présents (il n'y a aucun civil) de soutenir le général de Gaulle et d'apporter leur concours à la propagande en faveur du ‘oui’ au référendum.
Au matin du 26 août, la route de l'aéroport est déserte sous le ciel menaçant ; le PDG n'a pas ordonné de nouvelle manifestation populaire ; la pluie ne tarde pas à tomber. Ainsi que le note le général, “la même discipline imposée qui l'avait hier garnie d'une foule compacte, l'a aujourd'hui totalement vidée. Ainsi suis-je fixé sur ce qui demain sortira des urnes.” De Gaulle ne serrera pas la main de Sékou Touré 180. Le leader de la Guinée n'est plus en boubou blanc, mais en costume clair ; avant de gravir — sans se retourner — la passerelle, le général lui lancera en guise d'au revoir un bref et menaçant : “Adieu la Guinée !”.

[Erratum. Sékou Touré portait le même type de boubou blanc que la veille, à l'arrivée du général de Gaulle. Le groupe qui accompagne inclut Sékou Touré, Saifoulaye Diallo.Voir photos ci-dessous ]

De Gaulle et Saifoulaye Diallo, assis, ecoutent le discours de Sekou toure, Conakry 25 aout 1958
[Conakry, 25 août 1958. De Gaulle et Saifoulaye Diallo, assis, écoutent Sékou Touré
prononçant son discours.]

Depart de Conakry du general de Gaulle. 26 aout 1958
[Conakry, 26 août 1958. Départ de du général de Gaulle : de g. à dr., de Gaulle,
Saifoulaye Diallo, Cornut-Gentille (?), Sékou Touré, l'aide-de-camp
et deux officiels non-identifiés
Tierno S. Bah]

A 9 heures du matin, le même jour, les responsables du PDG sont réunis à l'Assemblée territoriale. Après un bref exposé sur le déroulement des événements, ils votent une motion destinée à démontrer que Sékou et Saïfoulaye ont réellement exprimé face au général de Gaulle le sentiment unanime de la population et qu'il ne sera pas possible, comme certains l'espèrent peut-être, d'isoler les dirigeants guinéens par rapport à leur électorat. “Ils approuvent sans réserve le fond, la forme et les termes des interventions faites le 25 août 1958 en présence du général de Gaulle au nom du Bureau Politique du PDG-RDA par le président de l'Assemblée territoriale et le président du Conseil de gouvernement de la Guinée.”
Un peu plus tard, Sékou par tira lui-même pour Dakar à bord d'un autre avion, que Comut-Gentille a laissé à sa disposition. Il retrouve le ministre dans la capitale sénégalaise, où l'accueil de la foule pour le général a été houleux. Le soir, un grand dîner réunit au Palais gubernatorial le général, les principaux membres de sa suite, les personnalités françaises et africaines ; on a fait savoir à Sékou Touré qu'il n'était plus invité 181.
Les entretiens que Sékou et Bernard Cornut-Gentille auront ce jour là et le lendemain ne font que confirmer les positions ; la Guinée refusera la Constitution si celle-ci exclut le droit à l'indépendance préalable ; elle refusera la Communauté si celle-ci est incompatible avec l'indépendance immédiate ; elle refusera tout démembrement des structures fédérales. Sékou rencontre aussi deux autres dirigeants de l'UGTAN, Djibo Bakary et Abdoulaye Diallo, qui publient “au nom du comité directeur” un communiqué allant dans le même sens. Sékou Touré le réaffirme à son tour avec vigueur dans une allocution diffusée sur Radio , avant de regagner Conakry dans l'après-midi du 28 août ; il y tiendra encore un grand meeting populaire dans la salle du cinéma Vox.
Le 4 septembre (en France, jour anniversaire de la République, ce n'est évidemment pas un hasard 182), le gouvernement français confirme le texte définitif du projet de constitution. Il ne comporte aucune des formules espérées. Le garde des sceaux, Michel Debré, dont l'influence a été importante, ne laisse aucune illusion sur quelques uns des points qui importent à Sékou Touré (et à quelques autres) :

“Ces territoires (de l'Afrique française) sont pris par les forces que vous savez et leurs élites ont des ambitions souvent justes, parfois démesurées, que vous savez également. Ni l'Afrique occidentale, ni l'Afrique équatoriale ne forment encore d'ensembles cohérents — peut-être n'en formeront-elles jamais, car elles sont constituées par des territoires où le degré d'évolution politique, économique et social est très variable (…) Ils peuvent demeurer à l'intérieur de la République et de ce fait rapprocher leur statut de celui de département d'Outre-mer ; ils peuvent en second lieu choisir le nouveau statut d'Etat membre de la Communauté ; ils peuvent enfin faire sécession, c'est-à-dire, sous le nom d'indépendance briser tous les liens qui les unissent à la fois à la France et aux autres Etats de l'Union française, demain de la Communauté. (…) La Communauté n'est pas une fédération : une fédération est un Etat, c'est-à-dire qu'elle suppose à sa base un sentiment national poussant à l'unité malgré les différenciations administratives. Elle n'est pas davantage une confédération : il y a de trop fortes inégalités entre les participants, et en même temps, on ne peut affirmer qu'il existe partout des sentiments nationaux d'une égale force, et capables de soutenir des Etats au sens plein du terme. La Communauté est donc une construction d'un type nouveau, qui se définit pour une part considérable par le passé commun de la France et de l'Afrique, et pour une autre part par un effort pour constituer un ensemble destiné à forger une solidarité politique de tous les participants. (…) L'avenir de cet ensemble sera fonction de l'autorité de la France et de l'intérêt qu'y prendront les divers participants. L'évolution de cet ensemble ne peut être définie par aucun texte et il est même dangereux d'exiger trop de précisions au départ …” 183

Rien n'est définitivement joué encore. Mais soudain, tout va s'enchaîner tragiquement. La France et la Guinée, les chefs qui les dirigent et les incarnent, basculent ensemble dans un gouffre d'incompréhension et dans la rupture. Quelques décennies plus tard, les deux pays n'ont pas encore totalement surmonté les conséquences de ces événements : le peuple guinéen, en particulier, n'a fini de payer ni le tribut provoqué par la brutale coupure d'avec l'ensemble franco-africain, ni l'emprise totalitaire qui s'est progressivement abattue sur le pays, ni l'exil auquel beaucoup de ses cadres ont été réduits comme seule alternative à la répression ou à la soumission.
La personnalité de Sékou Touré, l'outil idéologique et politique qu'il avait déjà largement forgé avant 1958, portaient-ils en germe l'évolution ultérieure du régime ? Cette évolution radicale et impitoyable est-elle au contraire due essentiellement aux conséquences durables et désastreuses de la rupture avec l'ancienne métropole ? L'auteur répond plus volontiers ‘oui’ à la deuxième question qu'à la première, sans minimiser pour autant les tendances paranoïdes de Sékou, que le fait d'être “mis au coin” par le général de Gaulle a sans nul doute exacerbées.
La rupture entre Conakry et Paris est-elle seulement, comme certains la présentent, la conséquence rageuse et irrémédiable d'un malentendu personnel entre deux personnages historiques qui ont, en quelques heures à peine de face à face, joué le destin de la relation entre les deux pays ? Cette crise ne repose-t-elle pas au contraire sur la divergence radicale des conceptions historiques et juridiques, amplifiée par le heurt de deux personnalités qui ont, par manque de temps, davantage cédé au réflexe qu'à la réflexion ?
Le “non” qui se prépare n'est-il finalement pas davantage encore un “non” à Houphouët qu'un “non” à de Gaulle ? Houphouët qui, quelques jours après ce spectaculaire affrontement, déclarera encore à Mauberna : “On voit bien que vous n'êtes pas Africain ! Sékou dira ‘oui’, bien sûr !” Dès le 3 septembre, le bureau de coordination et les membres présents à Paris des sections locales du RDA se déclarent satisfaits du projet constitutionnel et décident de faire voter “oui” au référendum ; quelques jours plus tard, Houphouët-Boigny est cependant obligé de concéder que la section guinéenne ne s'est pas encore prononcée. La section guinéenne du PRA n'a d'ailleurs elle non plus pris position.

[Erratum. — La section PRA de Guinée se rallia au mot d'ordre d'indépendance immédiate lancé au Congrès tenu à Cotonou, du 25 au 27 juillet 1958. Elle précéda donc le PDG, qui n'adopta cette position que le 14 septembre 1958. Lire à ce sujet Ibrahima Kaké . — T.S. Bah]

Contrairement aux autres leaders du RDA, Sékou Touré se sent prêt (et son pays avec lui, derrière lui) à l'exercice immédiat des responsabilités du pouvoir souverain et de l'indépendance. Pour cela, il est disposé à prendre des risques qu'il croit calculés 184. Avec le référendum, cet objectif passe à sa portée. Ses ambitions, soutenues par ce que sa formation marxiste lui a appris du sens de l'Histoire, le poussent à rendre cette solution inévitable. Sans doute eut-il préféré que la constitution permit à la Guinée d'obtenir l'indépendance immédiate en plein accord avec la France ; lorsqu'il apparut à Sékou que c'était impossible, seul un éclat pouvait faire avancer sa cause et bousculer les événements. L'altière personnalité du général, l'intransigeance de certains de ses conseillers, la volonté d'éviter que l'attitude de Sékou Touré ne pousse d'autres leaders à lui emboîter le pas, et l'irréductible hostilité d'Houphouët 185 allaient transformer ce qui aurait pu n'être qu'un malheureux concours de circonstances en un désastreux, durable et profond divorce 186.
L'espoir subsistera quelque temps dans l'esprit de Sékou Touré comme dans celui de quelques politiques français et guinéens, de voir de Gaulle oublier l'incident, ou le comprendre 187. Le général qui avait dit spectaculairement “non” à l'abaissement de la France, ne pouvait-il admettre le “non” de celui qui voulait affirmer la renaissance de la Guinée ? L'homme qui avait fait de son “non” une arme du faible contre le fort, ne pouvait-il accepter qu'un autre suive son exemple ?
L'ombrageux libérateur de la France ne pouvait-il faire preuve de compréhension envers celui qu'il qualifie dans ses Mémoires de “jeune, brillant et ambitieux” nationaliste (il avait à peine 36 ans) ? Il aurait alors pu entériner le choix de fait par la Guinée avec simplement deux années d'avance sur les autres territoires 188. D'ailleurs, le 4 juin 1960, les deux chambres du Parlement fiançais et le Sénat de la Communauté franco-africaine dans adoptent dans les mêmes termes une loi qui rend compatible dans la Constitution de 1958 l'indépendance des Etats africains avec leur appartenance à la Communauté ; la position de Sékou Touré se trouve ainsi justifiée en quelque sorte a posteriori.
Mais de Gaulle devait ressentir l'incident plus vivement encore sur la forme que sur le fond. Dans ses Mémoires, il prend soin de préciser que l'accueil que lui a réservé la Guinée lors de son arrivée à Conakry n'a “rien qui soit hostile ou outrageant” à son égard ; en revanche, il désapprouve manifestement le climat de la séance à l'Assemblée territoriale, ainsi que le ton du discours de Sékou Touré 189.
Georges Balandier, qui connaissait bien la Guinée et également Sékou Touré, était à l'époque entré pour quelques mois au cabinet du ministre Benard Cornut-Gentille. Il a livré le fruit de ses réflexions sur les événements de cet été là :

« Durant l'été 1958, j'accomplis une longue mission en Afrique occidentale (…) Tout semblait en attente, et en agitation, confus, et clair quant à l'accélération du processus de décolonisation. L'incertitude portait sur l'essentiel : les étapes et la forme selon lesquelles celle-ci se réaliserait ; les thèses africaines s'opposaient; le général de Gaulle ne livrait rien de ses intentions ; les consultations en tous sens se multipliaient. L'histoire paraissait hésiter avant de prendre sa course et les divers acteurs craignaient de la mal guider dans son mouvement. J'eus, par moments, l'impression d'une sorte de lenteur, de temps d'arrêt, avant l'emballement soudain.
Ma mission comportait un séjour à Conakry, où un gouverneur intérimaire pesait peu sous les assauts de Sékou Touré. Celui-ci était incontestablement maximaliste : il voulait l'entier de la décolonisation, mais il laissait ouverte la question de son rapport à la France. Il parlait haut, c'était pour lui une affaire de dignité ; mais je ne pense pas qu'il ait conçu son discours célèbre, prononcé (…) lors de la visite de de Gaulle, comme une de rupture ; il croyait ses mots connus, et acceptés parce que décodés en tenant compte des conditions exceptionnelles et de son style politique propre. Auparavant, j'avais tenté de faire comprendre ses réactions (…) à Paris. L'événement surgit soudain et tout alla très vite. Avant les derniers jours d'août, de Gaulle le créa à Brazzaville en annonçant la fin du pouvoir colonial français, jusqu'à l'accession à l'indépendance immédiate si elle était demandée.
Un mois plus tard, les Français, approuvaient massivement cette “libération”. Les colonies devenaient des Etats ayant choisi le régime de la transition “communautaire”, sauf la Guinée qui s'en trouva immédiatement séparée et punie (…) Il avait suffi de la poussée d'un homme, et de la mise en mouvement de quelques autres, pour que l'ordre ancien basculât ; cela, et le jeu des circonstances, comptait alors plus que la pression des forces collectives.
Le temps de l'effervescence s'arrêtait, celui des organisations commençait, et donc celui des ambitions gouvernantes et gestionnaires. Ce n'était plus la politique de l'histoire qui était à faire, mais celle des stratégies du pouvoir à établir et de la construction nationale à réaliser. La main passait à d'autres.
A Dakar, Abidjan, Bamako, à Brazzaville aussi, plusieurs de mes amis “venaient aux affaires”, comme disait la formule gaullienne alors en vogue. A part se situait Sékou Touré, fier de sa solitude. » 190

Notes
138. Au moment où le général quitte Paris, le Conseil d'État n'a pas encore terminé l'examen de ce projet.
139. Le général de Gaulle s'était déjà arrêté à Conakry fin janvier 1944, sur le chemin de la conférence de Brazzaville, puis le 9 mars 1953, lors d'une tournée en Afrique de l'Ouest motivée par l'inauguration à Bamako d'un monument élevé à la mémoire de Félix Éboué. Lors de ce dernier voyage, où l'accompagnait Jacques Foccart, il utilisa le Dakota DC 3 que lui avait offert le président américain Harry Truman après la guerre.
140. Déjà l'année précédente, au Congrès de Bamako du RDA, Ismael Touré avait utilisé une formule qui n'avait alors pas frappé les observateurs : “Le droit à la séparation n'entraîne pas l'obligation de se séparer.”
141. Désignant depuis le stade où il parlait le palais de la Reine Ranavalo situé sur une colline proche, il déclara : “Demain, vous serez de nouveau des États, comme vous l'étiez lorsque ce palais était habité. Vous serez des hommes qui en toute indépendance se seront unis à d'autres pour le meilleur et pour le pire.”
142. Pour avoir insisté sur l'escale de Conakry et s'être trompé sur l'attitude de Sékou Touré quant au référendum, Bernard Cornut-Gentille se verra relégué aux fonctions de ministre des PTT dans le cabinet de Michel Debré avant de perdre toute fonction gouvernementale ; en revanche, il sera député des Alpes-Maritimes (de 1958 à 1968) et maire de Cannes (de 1959 à 1978).

Dans ses entretiens (déjà cités) avec Philippe Gaillard, Jacques Foccart rapporte le propos du général de Gaulle à propos de Valéry Giscard d'Estaing : “Il ira rejoindre les Soustelle et les Cornut-Gentille, tous ceux qui m'ont trahi, dans les oubliettes de l'Histoire.(Journal de l'Élysée, Tome II; Foccart parle, Tome 1).
Selon certains témoignages, Cornut-Gentille se serait rendu au début des années 60 en Guinée afin d'y présenter un projet pour le compte de la société textile Marcel Boussac. Ce dernier nom, fort connu en Guinée, y jouissait d'un réel prestige: Sékou Touré présenta longtemps comme étant Marcel Boussac lui-même un homme d'affaires français, Charles Six, venu en Guinée vers la fin des années 70, dans le cadre notamment d'un projet textile.
143. Elle confirme dans l'entretien qu'il donne à Valéry Gaillard pour le film Le jour où la Guinée a dit non (déjà cité). L'hebdomadaire guinéen Horoya du 12/18 avril 1981 écrit : “Le général de Gaulle avait pour sa tournée établi un premier projet d'itinéraire (…) Nous croyons que c'est sur l'insistance de quelques personnalités qu'il avait au dernier moment bien voulu inscrire Conakry dans son programme”.
Houphouët-Boigny s'était quant à lui prononcé contre l'escale de Conakry ; comme il le dit à Paul-Henri Siriex (auteur de Houphouët-Boigny. Paris, Nathan et NEA, 1986), “Cornut-Gentille, dont je commençais à percer l'esprit mesquin et rancunier, aura tout fait pour glisser des peaux de bananes sous mes pas. Il était allé trouver le général pour lui expliquer que je représentais seulement l'aile droite du RDA. Aussi, ultime tentative pour récupérer Sékou, — et avec quel succès ! — convenait-il de s'arrêter à Conakry. Le général, lui, n'avait aucune raison de penser que Sékou poursuivait d'autres visées et jouait un double jeu. Aussi avait-il accepté l'escale de Conakry”. Preuve supplémentaire que l'étape guinéenne n'était pas prévue à l'origine, l'affiche officielle en faveur de la Constitution, intitulée “La Communauté, un acte de foi”, qui devait être diffusée dans les colonies pendant la campagne électorale, représentait l'itinéraire du voyage du Général en Afrique en un parcours circulaire ; seule Conakry est montrée isolée, dans le coin de l'affiche en haut à droite, comme si l'imprimeur n'avait pas eu le temps de refaire sa mise en page une fois la décision prise !
144. Conversation de Pierre Messmer avec l'auteur en septembre 1987. Selon Jacques Foccart, lors d'un entretien qu'il a accordé à l'auteur en 1982, le général de Gaulle aurait voulu commencer son périple africain par l'Afrique de l'Ouest, en se rendant d'abord au Sénégal puis en Guinée, mais Jacques Foccart l'en aurait dissuadé en lui faisant valoir (ce qui s'avérera exact) que ces deux étapes risquaient d'être les plus difficiles et qu'il valait mieux les garder pour la fin, afin de ne pas influencer négativement l'accueil des autres capitales. Ce point, comme d'autres, est confirmé dans le livre Foccart parle, (entretiens avec Philippe Gaillard), Paris, Fayard-Jeune Afrique, 1996. L'ouvrage de Jacques Foccart Tous les soirs avec de Gaulle (Journal de l'Élysée 1965-1967), Paris, Fayard-Jeune Afrique, 1997, donne encore plus de détails : “Cela s'est passé le 8 juillet 1958. Je savais que le Général devait aller à Madagascar et dans différents pays d'Afrique ; je savais aussi qu'il voulait commencer son voyage par Dakar, descendre la côte, puis aller à Madagascar. Comme j'étais inquiet de la situation au Sénégal et en Guinée, je suivais son évolution d'assez près. Ce matin-là, j'apprends que le Général, brusquant les choses, a décidé de réunir dans son bureau son directeur de cabinet Georges Pompidou, son ministre de la France d'Outre-mer, Bernard Cornut-Gentille, et moi-même, pour organiser le voyage. L'audience est fixée à quinze heures, et je suis très ennuyé de ne pas pouvoir joindre le Général avant le début de la réunion. Je téléphone à Bonneval :
“Gaston, débrouillez-vous comme vous voulez, mais il faut que je déjeune avec le Général.“
A cette époque-là, le Général conviait chaque jour un ou deux collaborateurs, un le plus souvent, à déjeuner avec lui et Mme de Gaulle. C'était un déjeuner fort sympathique qui permettait de dire pas mal de choses lorsqu'on voulait aborder les problèmes de travail. L'invité du jour se laisse convaincre facilement de se faire excuser, et je me retrouve donc à la table du Général. Dès l'apéritif — muscat, porto ou xérès —, j'aborde la question du voyage :
— Mon Général, vous avez bien l'intention de faire ce voyage ?
— Oui, je vais aller à Dakar, de là à Conakry, puis à Abidjan, à Brazzaville et nous finirons par Madagascar.
— Mon Général, il ne faut absolument pas faire le voyage dans ce sens. En effet, les premiers visités, dans le sens que vous prévoyez, sont assez opposés à l'idée de Communauté. C'est le cas au Sénégal, où il y a un parti favorable à l'indépendance, le PAI, assez puissant, et où, de plus, Senghor et Dia manquent tout à fait de courage en la matière, puisqu'ils ont déjà fait savoir l'un et l'autre qu'ils seraient absents, Senghor parce qu'il va voir son fils sur une plage normande et Mamadou Dia parce qu'il doit se rendre en Suisse pour des soins ophtalmologiques. Par conséquent, la situation ne se présente pas sous les meilleurs auspices dans ce pays et vous y serez probablement assez mal accueilli. En Guinée, l'accueil de Sékou Touré ne sera pas fameux non plus et, même s'il prononce un discours favorable, il le fera sur un tel ton et dans une telle ambiance qu'il apparaîtra agressif. Je redoute donc vraiment, si vous commencez par ces pays, que vous ne compromettiez tout votre voyage : le mauvais ton sera donné. Au contraire, il est évident que, si vous commencez par Madagascar, vous êtes sûr d'y recevoir un bon accueil ; à Brazzaville, il n'y a pas de problème ; à Abidjan, Houphouet saura faire les choses convenablement. Dès lors, vous aborderez les difficultés de Conakry et de Dakar dans les meilleures conditions.”
Le Général discute un peu, mais, en fin de compte, il me dit :
— Non, je commencerai par Dakar ; on verra bien. J'insiste, mais, voyant qu'il n'y a rien à faire, je renonce. Là-dessus, nous déjeunons et, pendant le repas, j'évite de revenir sur la question. Au café, il est deux heures un quart environ, je me jette à l'eau une seconde fois :
— Mon Général, je suis désolé de revenir à la charge, mais je vous assure que la façon dont le voyage débutera a une grande importance et qu'il faut absolument commencer par Madagascar.
Le Général refuse :
— Pas question, je commencerai par Dakar.
Et il me fait comprendre que j'ai dit ce que j'avais à dire et que cela suffit. Alors, un peu désespéré, je prends congé de lui, je vais à mon bureau et j'attends l'audience de trois heures. A trois heures moins cinq, je monte dans le bureau des aides de camp. Le Général nous fait entrer, Pompidou, Cornut-Gentille et moi, nous fait asseoir et nous dit :
— Messieurs, je vous ai réunis car, comme vous le savez, je vais aller en Afrique et je voudrais mettre les choses au point avec vous. Bien entendu, je commence par Madagascar ; de là j'irai à Brazzaville, ensuite à Abidjan enfin à Conakry et je terminerai par Dakar.
145. Bernard Cornut-Gentille a été haut-commissaire de la république (gouverneur général) de l'AEF (en 1948) puis de l'AOF (1951-1956). Ernest de Nattes, qui était alors son directeur de cabinet, connaissait Sékou depuis plusieurs années (lettre du 27 avril 1983 d'Ernest de Nattes, dans laquelle celui-ci demande à l'auteur de “dire au président Ahmed Sékou Touré tous les sentiments d'estime et très affectueux qui furent toujours les miens depuis ce jour de novembre 1951 où nous nous sommes rencontrés pour la première fois : c'était à Dakar. Dites lui aussi s'il vous plaît qu'au delà des inévitables vicissitudes de la vie, je reste son ami et souhaite le lui prouver en toutes circonstances”.
146. Autre lettre d'Ernest de Nattes à l'auteur (10 juillet 1984).
147. Ce n'est pas l'avis de tous les observateurs. Ainsi, Jean Faraguet Tounkara affirme que si Sékou avait décidé de faire voter “Oui”, les cadres et la plupart des militants du PDG ne l'auraient pas suivi (témoignage à Valéry Gaillard pour le film Le jour où la Guinée a dit non (déjà cité).
148. Il complétera cette première phrase en déclarant : “Il est heureux que les rapports se normalisent Je souhaite que les conséquences en soient favorables.”
149. Cité par Jean Lacouture dans Cinq hommes et la France (op. cité). Voir aussi un autre témoignage de Jean Lacouture en annexe à ce chapitre.
150. Au cours d'un voyage officiel en AOF commencé à Toulon le 15 avril 1947 à bord du cuirassé “Richelieu” accompagné de l'“Arromanches” et de l'escorteur “Marocain”, le président français Vincent Auriol a visité Dakar (20-22 avril), Saint-Louis (24 avril), Conakry (25-26 avril) et finalement, après un bref passage à Bamako (27-28 avril). A Dakar, il avait annoncé la remise totale de leur peine à tous les hommes poursuivis et condamnés à la suite des violents incidents survenus à Conakry les 16 et 17 octobre 1945, qui avaient fait 5 morts et de nombreux blessés (voir chapitre 4). Lors de son séjour à Conakry, Vincent Auriol, accompagné de Gaston Monnerville, président du Conseil de la République (originaire de la Guyane), Marius Moutet, ministre de la France d'Outre-mer, Jean-Jacques Juglas et Marc Rucart, présidents des commissions des territoires d'Outre-mer de l'Assemblée nationale et du Conseil de la République (Sénat), visite les installations portuaires et ferroviaires, décore plusieurs enseignants (dont deux religieuses) et le député Yacine Diallo ; celui-ci, ainsi que l'autre député, Mamba Sano et le conseiller de la République Mamadou Fodé Touré, évoquent dans leurs discours le collège électoral unique, l'enseignement, les anciens combattants (…) Vincent Auriol dans son allocution dit qu'il “ne peut répondre aux interpellations des parlementaires, car ce n'est pas le rôle qui (lui) a été assigné par la Constitution (…). Je suis ici pour confirmer l'existence de l'Union française, la représenter au-dessus de toute controverse politique et pour exprimer notre fierté patriotique d'un passé commun et notre foi dans l'avenir.”
La visite fut endeuillée par le décès accidentel d'un motard de l'escorte de gendarmerie, Camara (premier mari de Jeanne Martin-Cissé, future militante du PDG et future ambassadeur puis ministre de Sékou Touré). Notons que Marc Rucart, membre très influent du parti radical-socialiste, était ancien ministre de la justice de la IIIème République, sénateur de Haute-Volta, ancien président de la Ligue des droits de l'homme, mais paradoxalement l'un des porte-parole les plus actifs des intérêts coloniaux au Parlement français et très opposé au futur RDA.
151. Dans son ouvrage Sékou Touré : le héros et le tyran, l'historien guinéen Ibrahima Baba Kaké fait arriver de Gaulle en Caravelle ; mais cet avion, dont le premier vol avait eu lieu en 1956, n'entrera en service qu'en 1959. Jean Mauriac, dans son ouvrage L'après de Gaulle : notes confidentielles 1969-1989, (Fayard, 2006) commet la même erreur ; il a pourtant fait partie du voyage (annexe. En revanche, Emile Tompapa (annexe IV) identifie correctement l'appareil, et donne même son immatriculation.
152. Trois petites filles, une africaine, une métisse, une blanche, lui offrent des fleurs au bas de la passerelle. L'une d'entre elles, la petite Laurence Maréchal, fille d'un fonctionnaire sénégalais qui dirige chez le gouverneur les services financiers, suivra ensuite le reste de la visite et dira :
— Même à 13 ans, lorsque j'ai entendu les discours de Sékou et du général à l'Assemblée territoriale, j'ai eu la conviction que je vivais un événement exceptionnel et encore aujourd'hui, je garde le souvenir de cette vibrante réception. (conversation avec l'auteur, Dakar, 30 janvier 1999).
153. Le protocole initial préparé par Paris prévoyait que le général de Gaulle prendrait place seul dans la voiture de tête et que Sékou Touré voyagerait dans la cinquième voiture seulement ! Le gouverneur Mauberna réussit in extremis à faire modifier ce dispositif.
154. Certains journaux, comme France-Soir écriront le lendemain que ce salut s'adresse au général de Gaulle, alors qu'il concerne en premier lieu le PDG et Sékou lui-même, régulièrement désigné comme tel. Déjà depuis longtemps, les militants affirmaient que “A coup sûr, Sily est devenu un grand homme puisqu'il parle d'égal à égal avec les blancs” (Cité par F. Gigon dans Guinée, Etat-pilote, Paris, Plon 1959). Syli et Sily sont deux orthographes employées.
155. Celui-là même qui deviendra en 1959 le Monument aux Martyrs de la Révolution. Sous la 2ème République instaurée en 1984, après la mort de Sékou Touré, ce monument porte désormais l'inscription : “La République de Guinée à tous ses Martyrs”.
156. Certains témoins affirment que de Gaulle aurait passé la nuit dans une villa de la compagnie minière, devenue par la suite résidence de l'ambassade d'Italie puis (à partir de 1998) résidence de l'ambassade de France. Mais pour qui connaît le général de Gaulle, il est peu vraisemblable qu'il eût accepté de loger dans une maison appartenant à une entreprise privée, plutôt qu'au Palais du représentant de l'État français. Le programme officiel reproduit plus haut ne laisse d'ailleurs pas de place au doute. Ces témoins précisent également qu'un lit spécialement adapté à la taille du général avait été confectionné en hâte dans un atelier de Conakry (ce qui est en effet probable) et qu'il avait été installé au 6ème étage (celui du bar le Pam-Pam) de l'hôtel de France ; ce dernier point me semble également peu vraisemblable, en dépit de l'incontestable qualité du témoin (conversation avec Émile Tompapa, président du Haut Conseil de l'Audiovisuel, Conakry, 3 octobre 1998).

[Erratum: Il s'agit plutôt du Conseil national de la Communication. — T.S. Bah ]

D'ailleurs, le programme officiel stipule bien que le départ vers l'aéroport est fixé à 7 heures 20 “du Palais”.
157. On sait simplement, par Sékou Touré, qui l'a confié peu après à Messmer et à Mauberna, qu'il ne fut pas question de son discours, “que le général tenait pourtant — enroulé — dans sa main gauche”. On peut ajouter que l'allocution prononcée par Sékou Touré le 30 juillet devant l'Assemblée territoriale préfigure très largement celle qu'il fera devant Je général de Gaulle près de quatre semaines plus tard, et qu'à défaut d'avoir pris connaissance de celle-ci, il eut été possible, en un mois, d'avoir eu connaissance de celle-là. De son côté, le général de Gaulle fait allusion à cet entretien dans ses Mémoires d'espoir (tome 1): “Pendant l'entretien que j'ai ensuite avec Sékou Touré et au cours de la réception que je donne au palais du gouvernement, j'achève de mettre les choses au point. “Ne vous y trompez pas ! lui dis-je. La République française à laquelle vous avez affaire n'est plus celle que vous avez connue et qui rusait plutôt que de décider. Pour la France d'aujourd'hui, le colonialisme est fini. C'est dire qu'elle est indifférente à vos reproches rétrospectifs. Désormais, elle accepte de prêter son concours à l'État que vous allez être. Mais elle envisage fort bien d'en faire l'économie. Elle a vécu très longtemps sans la Guinée. Elle vivra très longtemps encore si elle en est séparée”.
Dans cette hypothèse, il va de soi que nous retirerons aussitôt d'ici notre assistance administrative, technique et scolaire et que nous cesserons toute subvention à votre budget.
J'ajoute qu'étant donné les liens qui ont uni nos deux pays, vous ne pouvez douter qu'un ‘non’ solennellement adressé par vous à la solidarité que la France vous propose fera que nos relations perdront le caractère d'amitié et de préférence au milieu des États du monde.”
158. Le texte en parait aussitôt dans Le Réveil. Selon Bara Diouf, qui fut plus tard directeur du Soleil (titre successeur de Paris-Dakar puis de Dakar-Matin), c'est probablement Pierre de Breteuil, qui en était alors le directeur, qui reçut le texte et n'estima pas utile de le publier dans son journal Dakar-Matin (conversation de Bara Diouf avec l'auteur, Dakar, 29 septembre 1997). Gabriel d'Arboussier affirme qu'ayant examiné le texte de Sékou en sa présence, il lui aurait dit qu'il était “en retard d'un discours” (cité par Paul-Marie de La Gorce, De Gaulle, Paris, Penin, 1999).
159. Sur la responsabilité de celui-ci, certains sont assez sévères. Pierre Messmer dit qu'il était “de très mauvaise humeur vis à vis de Mauberna parce que (j')aurais dû recevoir ce discours au moins par téléphone ou par télégramme, la veille ou l'avant-veille pour pouvoir éventuellement demander des corrections et en tous cas pour le communiquer au général de Gaulle pour qu'il sache à quel discours il répondrait. Alors Mauberna s'est mal débrouillé, c'était un mauvais gouverneur d'ailleurs. Il n'a lu le discours de Sékou Touré que le matin même.” (entretien avec Valéry Gaillard pour le film Le jour où la Guinée a dit non, (déjà cité). Ernest de Nattes, qui servit aux côtés de Cornut-Gentille comme directeur de cabinet avant de devenir gouverneur en Côte-d'Ivoire, s'exprime ainsi: “Il y avait deux manières de gouverner un territoire : l'autorité ou la persuasion. La Guinée a eu la malchance d'avoir des gouverneurs autoritaires imposant leurs décisions par des arrêtés qui n'avaient le plus souvent pas donné lieu à des échanges préalables. Lorsque j'étais gouverneur de la Guadeloupe de 1946 à 1948, j'ai fait la connaissance du Directeur général du personnel du ministère de la France d'Outre-mer, Jean Mauberna, qui demeurait toujours à son poste alors que les directeurs généraux changeaient aussi souvent que les ministres. Cet administrateur était, à cette époque, satisfait de ses fonctions mais, le temps passant, il ambitionna tout naturellement d'être nommé gouverneur. Il y parvint en obtenant, début 1958, le poste de Conakry où ses prédécesseurs, malgré leurs qualités naturelles indéniables, avaient souvent fait preuve d'une autorité excessive, favorisant ainsi la naissance, puis l'évolution dans le durcissement du PDG, rallié au RDA mais conservant toute son autonomie. Lors de la visite à Conakry du général de Gaulle, le gouverneur Jean Mauberna ne connaissait pas la Guinée ni l'Afrique et n'a pas pu grand chose. Quant à BCG, il s'est effacé prudemment devant la superbe du général de Gaulle qui ne pouvait que heurter celle de Sékou Touré.” (lettre du 10 juillet 1984 à l'auteur). Il n'est pas inutile non plus de savoir que Mauberna avait été au milieu des années 50 un proche conseiller d'Houphouët-Boigny.
160. Sékou a beaucoup d'amitié et d'estime pour Doudou Guèye, dont il a dit un jour : “J'ai l'intention d'utiliser davantage Doudou Guèye, vice-président du Parti, pour sortir de l'ambiance sénégalaise qui est trop chauvine.” Le docteur Doudou Guèye était l'un des fondateurs de l'Union Démocratique Sénégalaise (UDS), section sénégalaise du RDA créée au lendemain du congrès de Bamako. Lorsque le RDA se désapparenta du Parti communiste français, l'UDS, sous l'influence de Gabriel d'Arboussier, s'opposa au désapparentement et fut exclue du mouvement lors du Comité de coordination des 8-10 juillet 1955 à Conakry. A ce moment-là, Doudou Guèye était en prison pour délit de presse. A sa sortie de prison, il créa une section orthodoxe du RDA le Mouvement Populaire Sénégalais.
161. Ray Autra a affirmé, contre toute vraisemblance, que Sékou Touré n'était pas l'auteur de ce texte, et qu'il ne faisait même pas partie de la commission de rédaction. Ce même comité de rédaction a examiné le projet de discours que devait prononcer Diallo Saifoulaye en tant que président de l'Assemblée territoriale.
162. Personne ne semble non plus avoir lu le journal Liberté (organe du PDG, no 134, 25 août 1958), paru le jour même de l'arrivée du général de Gaulle à Conakry, qui publie un article de Sékou Touré intitulé “Les conditions de notre vote”, où il est écrit : « (…) Il n'est donc pas question que la Guinée adopte une attitude particulière, sauf si le projet qui nous est présenté ne comporte pas la reconnaissance du droit à l'indépendance (…) En ce cas, le projet sera rejeté par la Guinée, quand bien même tous les autres territoires seraient d'accord pour l'adopter. » Ce même 25 août, L'Humanité publie une interview de Sékou, qui précise : « Le référendum ne doit pas signifier l'acceptation d'une constitution qui n'est pas la nôtre, puisque nous nous sommes prononcés contre l'intégration et pour la liberté totale de nos pays. Ceux-ci, jouissant donc d'une totale indépendance, pourront alors traiter d'égal à égal avec l'État français des formes d'association, comprenant même des abandons volontaires de pouvoirs de souveraineté. »
163. Voici ce que pense François Mitterrand de ce voyage et de la confrontation des points de vues : “Aller à Conakry chez Sékou Touré au cours d'un voyage de prestige et de propagande et y nier le mot d'indépendance, c'était peut-être un geste généreux. C'était néanmoins une politique imprudente que d'aller ainsi vers celui qui depuis dix années exaltait son peuple avec ce terme d'indépendance et qui accédait aux responsabilités au moment où il se rendait compte des nécessités de l'indépendance et de la communauté. C'était lui rendre la tâche impossible que d'aller chez lui, devant les siens, dans une atmosphère surchauffée de fête et de splendeur, et de lui dire : si vous voulez l'indépendance, prenez-la. Il l'a prise.” (Politique, Paris, Fayard, 1977).
164. La plupart des conseillers territoriaux africains sont en tenue blanche de militants ou en tenue traditionnelle africaine. Mais ont été invités également tous les responsables politiques et administratifs, les autorités civiles, militaires et religieuses, les chambres de commerce et d'industrie et d'agriculture, les représentants des planteurs, etc … La salle de l'Assemblée territoriale ne peut évidemment contenir tout le monde ; c'est pourquoi le PDG a fait installer une sonorisation à l'extérieur. C'est donc de là que montent les applaudissements les plus vifs.
165. Sékou affirmera plus tard qu'il avait parlé très fort parce qu'il n'avait pas de micro ; ceci est inexact, comme le montre le film tourné pendant le voyage. A propos de ces actualités, dont des extraits figurent dans le film Et vint la liberté — souvent projeté plus tard en Guinée, il est intéressant et significatif de signaler que dans la seule copie originale du voyage africain du général que possède actuellement le Service Cinéma des Années (SCA) à Ivry-sur-Seine, toutes les scènes concernant l'étape guinéenne ont été coupées, sans que l'on sache à quelle époque, ni sur instructions de qui ! L'auteur en a fait l'expérience personnelle en 1993, lorsqu'il a demandé une copie de ce film au SCA.
166. Entretien avec Valéry Gaillard pour le film Le jour où la Guinée a dit non (déjà cité). Dans cet entretien, Pierre Messmer commet en revanche une petite erreur. Il affirme que “(pour le général de Gaulle, l'étape de Conakry) sera l'occasion de rencontrer Sékou Touré, qu'il ne connaît pas, car le général de Gaulle ne connaît pas Sékou Touré ; il a entendu parler de lui, bien entendu, mais il n'a jamais eu l'occasion d'un contact personnel et il se dit que ce contact personnel pourrait peut-être donner des résultats satisfaisants. J'avais de forts doutes sur ce sujet, mais je ne croyais pas que ça tournerait aussi mal !” En fait, le général de Gaulle avait rencontré Sékou une seule fois, lorsque ce dernier était venu, au nom du RDA, le 5 août, lui présenter les commentaires de ce mouvement sur le projet de constitution (voir chapitre 24).
167. Témoignage personnel de Sékou Touré dans une émission (non diffusée) réalisée par l'une des chaines de la télévision française, quelques jours avant sa visite en France en septembre 1982 (collection personnelle de l'auteur).
168. Charles de Gaulle, Mémoires d'espoir, Tome I “Le Renouveau”, Plon 1970. Sur le texte du discours tel qu'il avait été distribué aux militants présents dans la salle, certaines phrases importantes avaient été soulignées, ce qui signifiait qu'elles devaient être applaudies collectivetnent ; mais dans la ferveur de cette journée, quelques uns des membres de la “claque” applaudissaient parfois avant même la fin de la phrase ! C'est Moussa Sanguiana Camara, conseiller territorial, futur ambassadeur et ministre, qui était chargé de donner le signal des applaudissements.
169. Sékou avait déjà employé cette image du divorce en déclarant : “Ce que nous voulons, c'est un vrai mariage. Le mariage entre époux doit comporter le divorce. Nous voulons que le droit nous en soit reconnu formellement (…) Le texte constitutionnel ne parle que de séparation pénale. Nous voulons la liberté, on nous promet une punition.” (Cité par Jean Lacouture, Cinq hommes et la France , op. cité).
170. Comme un lointain écho à cette formule qu'il désapprouvait alors, Félix Houphouet-Boigny dira en 1989 au cours d'une émission de télévision Espace francophone de Dominique Jamet: Il n'est personne, même si l'esclavage est doré, qui ne veuille sortir de l'esclavage.
171. Il précise : il faut que je le dise en public…, ce qui fait penser qu'il en a déjà parlé avec Sékou lors de leur entretien en tête-à-tête. Il est également clair que Sékou ne l'a pas détrompé quant à la signification de cet accueil populaire, certainement spontané, mais bien orchestré par les sections du Parti : il s'adressait au moins autant à Sékou lui-même qu'à son illustre visiteur.
172. “Voilà ; en une demi-heure, ce 25 août 1958, le sort des relations franco-guinéennes vient de se jouer. Sur des humeurs, sur des fautes de psychologie, sur des impolitesses. Le vieux président directeur général de la Franco-Africaine arrivait avec de bonnes intentions. Le jeune “meneur” de la CGT locale l'a exaspéré par son agressivité, par l'impudence avec laquelle il avait préparé sa “claque” aux alentours de la salle.” (Georges Chaffard, Les carnets secrets de la décolonisation, tome Il, op. cité). Ce même 25 août où le général de Gaulle se trouvait à Conakry, Sékou Touré déclarait à Robert Lambotte, envoyé spécial du quotidien communiste L'Humanité : “Le référendum ne doit pas signifier l'acceptation d'une constitution qui n'est pas la nôtre puisque nous nous sommes prononcés pour la liberté totale de nos pays. Ceux-ci, jouissant d'une totale indépendance, pourront alors traiter d'égal à égal avec l'État français des formes d'association comprenant même des abandons de pouvoir et de souveraineté.”, et lui laissait entendre qu'il penchait vers le “non”.
173. Deux personnalités, à l'époque journalistes, revendiquent ce geste : le Sénégalais Alassane Diop (dans son témoignage pour le film Le jour où la Guinée a dit Non) et le Guinéen Émile Tompapa (dans un article paru dans l'hebdomadaire L'Enquêteur du 4 septembre 2003 ; voir annexe 2).
174. Selon plusieurs sources concordantes, mais indirectes, de Gaulle lui aurait dit que “La France a vécu très longtemps sans la Guinée ; elle vivra longtemps encore si elle en est séparée ; dans l'hypothèse d'un refus de la Guinée, il va de soi que nous retirerions aussitôt d'ici notre assistance administrative, technique et scolaire et nous cesserons toute subvention à votre budget ; nos relations perdront le caractère de l'amitié et de la préférence au milieu des États du monde”. Jeune Afrique (n° 1980/81,22 décembre 1998)
175. Comme un lointain écho de cette phrase résonne le témoignage du franco-guinéen Momo Camara, ancien agent des services d'infonnation du gouverneur de Guinée (depuis l'époque de Roland Pré), puis engagé dans la Marine nationale avant de devenir pendant de longues années courrier de cabinet au service de la valise diplomatique du Quai d'Orsay. Embarqué en 1967 comme second-maître de 1ère classe manoeuvrier à bord du Colbert qui amenait le général de Gaulle au Canada (où il allait le 27 juillet lancer au balcon de l'hôtel-de-ville de Montréal le fameux Vive le Québec libre), Momo Camara est interrogé par le général lors d'une inspection à bord.
— Et vous, d'où venez-vous ?
— De Guinée, mon Général.
— Ah ! De Guinée ! Et vous connaissez Sékou Touré ?
— Non, pas très bien, mon Général !
— Vous avez raison. Ce n'est pas un homme à connaître !
Près de dix ans après l'événement, l'homme qui allait préconiser quelques jours plus tard le “Québec libre” n'avait rien pardonné à celui qui avait devant lui prôné la “Guinée libre” ! Pourtant la réponse de Momo Camara au général de Gaulle était prudente, mais inexacte : Momo Camara connaissait évidemment Sékou Touré, pour le service d'information de la colonie où il travaillait alors -— sous la direction de Julien Maigret et avec la collaboration de la journaliste Simone Crétois —, il allait tous les matins au Coup de Bambou chercher des exemplaires de ce dernier journal dont Sékou s'occupait personnellement. La publication quasi officielle de ce service s'appelait alors La Guinée Française (nombreuses conversations de l'auteur avec Momo Camara, notamment le 7 juillet 2003 et le 18 février 2008 à Paris). Sur La Guinée Française, voir ce qu'en dit Sékou Touré dans l'annexe du chapitre 16 “Sékou Touré élu conseiller territorial de Beyla”.
176. Alpha Abdoulaye Diallo “Porthos” affirme que le général aurait proposé à Sékou de venir quelques jours plus tard s'entretenir avec lui avec Paris . Ce développement n'est confirmé par aucune autre source ; de plus le futur secrétaire d'Etat aux affaires étrangères n'était pas encore revenu en Guinée à cette date, car il terminait ses études de droit privé à Paris (entretien d'Alpha Abdoulaye Diallo “Porthos” avec l'auteur, Conakry, 3 octobre 1998)
177. Témoignage de Bah Gallé, maître d'hôtel au Palais du gouverneur, puis à l'ambassade de France en Guinée (conversation avec l'auteur, Conakry, 1976). Bah Gallé sera, sur proposition de l'auteur, décoré de l'ordre national du Mérite lors de la visite en Guinée du président Giscard d'Estaing, en décembre 1978.
178. Les invités africains “ordinaires” doivent rester au rez-de-chaussée, les invités français et les cadres supérieurs africains sont conviés au 1er étage (conversation avec l'auteur de Mme le docteur Marie-Thérèse Basse, née Senghor, dont le mari, également sénégalais, était alors directeur administratif des Bauxites du Midi, Dakar, 29 septembre 1997).
179. Cornut-Gentille et Messmer devaient loger dans l'appartement que Sékou et sa femme habitaient au-dessus de la Mairie de Conakry. Seul Messmer accepta d'y passer la nuit (conversation avec Madame Andrée Touré, Dakar, 16 juin 1997)
180. Ce détail est contesté par Pierre Messmer, selon lequel le général aurait au contraire serré la main de Sékou en lui disant : “Adieu, Monsieur le président, et bonne chance”. Sékou avait d'ailleurs envisagé de ne pas se rendre à l'aéroport pour saluer de Gaulle, mais avait fini par céder à l'insistance de quelques officiels français. Selon d'autres témoignages, le général n'aurait pas serré la main de Sékou Touré, mais lui aurait fait un salut militaire.
181. Participent pourtant à ce dîner des leaders africains qui militent ouvertement pour le “non”, comme Djibo Bakary, vice-président du Conseil de gouvernement du Niger, qui est assis presque en face du général de Gaulle ( entretien avec l'auteur d'Issoufou Saidou Djermakoye, leader politique du Niger, ancien conseiller de l'Union française, Paris, 24 mars 1999)
182. Un extrait du discours prononcé ce jour-là par le général de Gaulle figure en annexe. D'ailleurs, les cartons d'invitation envoyés à un certain nombre de personnalités pour assister à cette célébration portent le texte suivant : “Vous êtes prié de bien vouloir honorer de votre présence la cérémonie commémorative de la proclamation de la République, organisée le 4 septembre 1958, à 17h 30, Place de la République, au cours de laquelle le Général de Gaullle, Chef du Gouvernement, présentera le projet de Constitution qui sera soumis à l'approbation du peuple français le 28 septembre 1958 par voie de référendum.”
183. Michel Debré, alors ministre de la Justice et garde des déclaration à l'Assemblée générale du Conseil d'État, appelée à délibérer sur le projet de constitution sous l'angle juridique, 27 août 1958.
184. La situation du nigérien Djibo Bakary, avec lequel on le compare souvent, n'est cependant pas du tout la même : Sékou Touré détient déjà la quasi totalité du pouvoir en Guinée, parce qu'il a largement supplanté l'autorité des autres leaders politiques et des chefs traditionnels ; alors qu'au Niger Djibo Bakary ne peut bénéficier du même rapport de forces, les notables y demeurant toujours très influents. Au lendemain du référendum, il perdra le pouvoir au bénéfice d'Hamani Diori (après que Paris eut arbitré en sa faveur et au détriment d'Issoufou Saidou Djermakoye, membre de la famille royale de la tribu [sic !T.S. Bah] des Djerma).
185. Lors d'un congrès extraordinaire du RDA convoqué par Houphouët à Abidjan en 1960, le leader ivoirien s'opposant à Modibo Keita à propos de la Communauté, déclarera encore : “La fédération africaine, l'unité africaine, mots dont les activistes de notre mouvement se gargarisent à longueur de journée dans des congrès tapageurs, des communiqués ou des interviews qui se veulent à sensation, ne sont que façades. Que veulent-ils ? Quel est leur but inavoué ? Eh bien, l'indépendance nationale qu'il n'ont pas eu le courage d'affirmer comme Sékou Touré, qui, lui, au moins, l'a toujours présentée comme le but de sa lutte.” Houphouet et Sékou ont eu la possibilité de s'en expliquer ultérieurement. “Plus tard, beaucoup plus tard lorsque nous nous sommes revus, j'ai eu l'occasion de le rappeler à mon frère Sékou Touré et de le faire réfléchir. C'est de l'adoption de la Communauté que découlait le droit de demander l'indépendance par la suite après référendum. Sékou Touré avait été le seul à enfreindre la règle que le RDA — par l'organe de son comité directeur et non pas de mon propre chef — s'était faite de respecter les décisions prises en commun, à commencer par celle de se prononcer par un vote positif en faveur de la Communauté. Il devait m'envoyer un émissaire à Paris pour s'expliquer. Nous étions en pleine duplicité. Oui, Sékou Touré nous avait quittés…” (cité dans l'ouvrage déjà mentionné de Paul-Henri Siriex).
186. Dans son livre L'Afrique noire depuis l'indépendance (Paris, Fayard, 1970), Guy de Lusignan compare Sékou à “un adolescent qui à la veille de sa majorité a commis une erreur grave et que son père chasse du toit familial.” !
187. Par exemple Luc Durand-Réville, conseiller de la République (pour le Gabon), plus tard membre de l'Académie des sciences morales et politiques et de l'Académie des sciences d'Outre-mer : “Je n'ai pas voulu raconter … ma conversation avec le général de Gaulle au retour de son voyage du “non” … Le général a repoussé mon offre de service en m'assurant que “Sékou Touré sera par terre dans trois mois”. Je suis certain que les choses à cette époque auraient pu se “normaliser” entre lui et nous, et puis nous sommes entrés dans l'engrenage que vous savez. La part qu'y a prise Sékou Touré est certes à mes yeux beaucoup plus lourde que celle qu'y ont les services de l'Élysée spécialisés dans les affaires africaines et malgaches à l'époque … D'ailleurs, ma génération ne tardera pas à disparaître et tout ce que nous avons sur le coeur, sauf peut-être dans les livres d'histoire, disparaîtra avec nous.” (Lettre à l'auteur, 13 mars 1980).
188. Il est en effet remarquable que plusieurs pays africains, devenus indépendants en 1960 (indépendance qui assurait d'ailleurs à la France, encore empêtrée dans la difficile conjoncture internationale créée par l'affaire algérienne, une bonne dizaine de votes — en général compréhensifs — à l'ONU) aient adopté des positions internationales identiques à la Guinée, des politiques nationales aussi radicales que la Guinée, des idéologies et des techniques de gouvernement proches de celles de la Guinée, sans que l'amitié et la coopération avec la France leur aient été mesurées alors comme elles le furent vis-à-vis de la seule Guinée de Sékou Touré : le Mali de Modibo Keita, le Congo-Brazzaville après la chute de Fulbert Youlou, Madagascar après Tsiranana, et même l'Algérie de Ben Bella ou de Boumedienne, en sont des exemples patents.
189. Selon Jean Lacouture : “L'accueil qui lui a été fait à (et bien que le choix de Sékou Touré n'ait pas semblé tout à fait définitif aux témoins que nous étions) a profondétnent choqué de Gaulle. Le général Salan, venu le recevoir à l'aéroport d'Alger-Maison-Blanche le trouve ‘sombre, torturé’ et rapporte ce trait :
“Me serrant le bras, il explose soudain:
— Salan, ce qui s'est passé à Conakry est insensé (…) Je ne concevais pas pareille haine à l'égard de la France et de moi-même (…) Une vieille femme, sur le côté de ma voiture a fait le geste de soulever sa jupe et a craché sur le véhicule. Puisqu'ils veulent l'indépendance, eh bien, qu'ils la prennent, mais ils n'auront plus un sou ! ” (cité par Jean Lacouture, De Gaulle, tome 2, Le Politique).
190. Georges Balandier, Histoires d'autres, Paris, Stock, 1977. Dans un autre passage de ce même ouvrage (page 59), Balandier rappelle sa rencontre avec Sékou Touré, quelques jours avant le voyage du général de Gaulle : “Je le retrouvai (…) une dernière fois, en 1958, en un moment d'incertitude avant la décision qui le dissident et héros radical.” Balandier précise que cette “incertitude” portait essentiellement sur la forme que pourraient prendre les relations avec la France, dont il n'imaginait pas qu'elles puissent être aussi rapidement et complètement interrompues au lendanain du choix de la Guinée. Sékou Touré pensait qu'une explication approfondie de son point de vue au cours d'un entretien avec le général de Gaulle démontrerait à ce dernier que la Guinée voulait être indépendante avant de se lier de nouveau avec la France sous une autre forme, et que la volonté de rupture du lien colonial ne signifiait en aucune façon la rupture du lien avec la France. Georges Balandier semble penser que cette explication n'eut pas lieu, que le gouverneur Mauberna (Georges Balandier insiste sur le fait qu'il n'était qu'un administrateur en chef qui avait été chargé des fonctions de gouverneur) n'avait pas préparé les esprits à comprendre l'attitude de Sékou Touré et que l'affaire du discours examiné à la dernière minute ne faisait qu'ajouter un épisode regrettable supplémentaire à un processus qui était mal engagé dès l'origine. Georges Balandier, qui avait au lendemain du référendum conservé pendant quelque temps ses fonctions rue Oudinot auprès de Cornut-Gentille, confirme par ailleurs que les réactions négatives ne traînèrent pas une minute ; dès le 29 septembre au matin, les consignes les plus strictes étaient données à Dakar et à Conakry quant aux conséquences qui devaient sanctionner le vote de la Guinée (conversation de Georges Balandier avec l'auteur, Paris, 7 mars 2002). Et puisque Balandier ci-dessus conclut son texte par les mots plutôt positifs : “fier de sa solitude”, citons l'opinion de Claude-Henri Leconte, dans le quotidien Combat (le journal d'Albert Camus) du 30 septembre 1958 :

“Dans cette solitude — que les Guinéens savoureront comme ils pourront et mesureront à la vaste échelle de leur Afrique — M. Sékou Touré pourra lui aussi réfléchir longuement et se demander s'il ne se réveille pas soudain d'un étrange rêve dogmatique et empli de phraséologie.”

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