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André Lewin
Ahmed Sékou Touré (1922-1984).
Président de la Guinée de 1958 à 1984.


Chapitre 68 — Annexe
“Les retrouvailles de Conakry” Article paru dans Jeune Afrique du 2 décembre 1972 sous la signature de Siradiou Diallo, rédacteur en chef, mais aussi l'un des principaux responsables de l'opposition guinéenne à Sékou Touré

Curieuse date que celle du 20 novembre dernier. Les cercles politiques français en parlent encore. Pour une fois, majorité et opposition avaient bien failli se rencontrer … sous le ciel d'Afrique.
Mais le miracle ne s'est pas produit. Certes, M. François Mitterrand, Premier secrétaire du Parti socialiste français, avait laissé entendre qu'il ferait un long périple en Afrique. Mais finalement, il s'était borné à la seule patrie du président Sékou Touré. Débarqué discrètement à Conakry, presque à l'heure précise où le président Pompidou arrivait à Ouagadougou, le leader socialiste devait rejoindre peu après le chef d'État guinéen à Kankan, en Haute Guinée. Pour une fois, il semble d'ailleurs que M. Mitterrand se serait volontiers passé de toute publicité autour de son déplacement. Mais c'était mal connaître les réflexes et les préoccupations politiques de son hôte guinéen.
A la veille de la célébration du 2ème anniversaire du 22 novembre 1970, celui-ci ne pouvait manquer de présenter cette visite comme une caution, sinon un véritable témoignage de solidarité à sa politique. Certes, Messieurs Mitterrand et Sékou Touré se connaissent de longue date.
Certes, en 1950, au moment des négociations que le leader de l'UDSR mena avec les hommes du RDA en vue de leur désapparentement du groupe parlementaire communiste, l'actuel chef de l'État guinéen était inconnu de la scène politique africaine.
Mais lorsqu'il arriva au Palais-Bourbon, au lendemain de sa victoire électorale de janvier 1956, il devait siéger au sein du même groupe que l'actuel Premier secrétaire du Parti socialiste français.
Depuis l'époque, une solide amitié unit les deux hommes. Amitié que devait d'ailleurs renforcer l'identité de leur position par rapport au gaullisme. En effet, depuis l'avènement du général de Gaulle en 1958, M. Mitterrand se trouve dans l'opposition… Tout comme M. Sékou Touré, lui-même exclu du sérail gaulliste à cause de son vote négatif au référendum du 28 septembre 1958.
Alors que leurs anciens amis politiques retrouvaient leur place au soleil de la Ve République, les deux malchanceux devaient se consoler mutuellement en entretenant des rapports suivis. Ce qui n'empêcha pas d'ailleurs le président Sékou Touré de multiplier les appels du pied au général de Gaulle en vue de sa réintégration au sein de la Communauté. Appels qui devaient rester sans effet, et plus le chef d'État français restera sourd, plus le leader guinéen se rapprochera de la gauche française, en particulier des hommes comme M. Mitterrand et Mendès-France, démarches relevant par conséquent plus de la tactique sinon de la manoeuvre politique, que des principes.
Toujours est-il qu'en août 1961, les deux hommes politiques français devaient être reçus avec beaucoup de chaleur à Conakry. A l'époque, l'étoile du président Sékou Touré brillait de tous ses éclats, tandis que les progressistes du monde entier regardaient l'expérience guinéenne comme un symbole, sinon comme un modèle du vent de "démocratie nationale".

[Note. — La radiance de Sékou Touré avait déjà été ternie par l'arrestation, la torture et le meurtre des trois principaux accusés du Complot dit Ibrahima Diallo, annonçé en mai 1960. — T.S. Bah]

A cette occasion, les deux visiteurs peuvent suivre tous les débats de la 3ème conférence nationale du Parti démocratique de Guinée (parti unique au pouvoir). Ils furent profondément impressionnés, non seulement par la participation effective du peuple à la chose publique, mais encore par la simplicité et le sens du sacrifice dont faisait preuve le leader guinéen. En leur honneur, la radio guinéenne alla jusqu'à diffuser de la "musique importée". Ils rentrèrent enchantés.
Mais quelle ne fut pas leur surprise lorsque trois mois après, ils apprirent coup sur coup la découverte d'un complot en Guinée et la condamnation à de lourdes peines de prison des dirigeants des syndicats des enseignants. D'autant plus que certains d'entre eux étaient bien connus dans les milieux progressistes français. Intrigué, M. Mitterrand s'en retourne en Guinée, dès janvier 1962. Mais cette fois-ci en qualité d'envoyé spécial de L'Express. A l'occasion, il devait d'ailleurs se retrouver dans le bureau de Sékou Touré en même temps que M. André Bettencourt, celui-là même qui accompagnait la semaine dernière le président Pompidou dans son périple africain 89. Tout en relevant “le caractère expéditif des décisions” du leader guinéen, le député de la Nièvre ne devait y voir ”ni arbitraire, ni cruauté”. C'est à peine s'il ne justifiait pas les pratiques en cours à Conakry par ”le mur d'intransigeance et d'incompréhension“ dont faisait preuve le général de Gaulle à l'égard d'un “pays brutalement abandonné à lui-même en 1958.”
En définitive, malgré quelques critiques de pure forme, M. Mitterrand devait rentrer rassuré par les explications qu'au volant de sa belle Mercury son ami lui donna durant toute une soirée. Leurs relations se poursuivront dans la discrétion absolue jusqu'aux élections présidentielles de décembre 1965. A cette occasion, le chef d'État guinéen devait adresser au candidat de l'Union de la gauche un chaleureux message de félicitations pour avoir mis de Gaulle en ballottage.
N'empêche qu'en 1971, lors des terribles pendaisons organisées à Conakry, le Premier secrétaire du Parti socialiste français se dira “horrifié” par les “actes inhumains” de son ami guinéen. Dans ces conditions, il y a des chances pour que la récente visite de M. Mitterrand en Guinée n'ait pas été de tout repos. Il est vrai qu'il s'agit d'une visite ”de caractère strictement privé“, raison de plus, justement.
Car il semble que l'ancien candidat à la présidence de la République française soit allé en Guinée avant tout en tant qu'avocat chargé de négocier la libération de certains prisonniers politiques étrangers détenus depuis plus d'un an au camp Boiro, dans la banlieue de Conakry.
Dans cette délicate mission, le Premier secrétaire du Parti socialiste français ne pouvait choisir meilleur collaborateur que Maître Roland Dumas, qui l'accompagnait au cours de son déplacement. En tous cas, tout en étant l'ami personnel de M. Mitterrand, ce dernier a été lui-même sollicité par nombre de familles françaises et libanaises en vue de défendre leurs parents emprisonnés sans jugement en Guinée. C'est dire que contrairement à ce qu'affirmait la Voix de la Révolution le 15 novembre dernier, M. Mitterrand ne s'était pas rendu en Guinée en vue d'assister aux fêtes commémoratives du 22 novembre 1970. Mais il ne pouvait pas non plus ignorer la signification que pouvait revêtir sa visite dans la capitale guinéenne à cette date.
Par conséquent, il n'est pas exclu qu'il en attende d'être payé de retour. C'est-à-dire que M. Sékou Touré lui fasse cadeau de quelques prisonniers. En tout cas, pareil geste ne saurait surprendre de la part du “Responsable Suprême” de la Révolution guinéenne, car celui-ci pourrait bien avoir besoin d'un prétexte commode pour libérer certains de ses prisonniers étrangers. Du moins, ceux qui sont en état de l'être … Il est vrai qu'à part quelques accidents, la plupart des Blancs, contrairement aux Guinéens, semblent bénéficier de conditions de détention plus humaines. Mais tout est relatif. Certes, pareilles négociations n'ont pas dû être faciles, au contraire. Dans ce domaine, il convient toujours de faire la part de la surenchère. Mais si d'aventure M. Mitterrand réussissait dans cette entreprise, il se taillerait sans doute un grand succès personnel.
Evidemment, il reste à savoir quel bénéfice politique il pourrait en retirer. Surtout à quelques mois des élections législatives françaises. Par contre, s'il échouait, il lui resterait toujours la possibilité de faire remarquer que ce voyage n'avait aucun caractère politique. Peut-être qu'on ne tardera pas à être fixé là-dessus.

Note
89. Siradiou Diallo ne savait sans doute pas qu'André Bettencourt et François Mitterrand étaient venus ensemble en Guinée. Les deux hommes, bien que de bords politiques différents, étaient liés d'amitié depuis la Résistance. Ils avaient été tous deux ministres de Mendès-France. Mais André Bettencourt était également très lié à Georges Pompidou. Lors de ce voyage présidentiel de novembre 1972 en Afrique, il était ministre délégué aux affaires étrangères.


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