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André Lewin
Ahmed Sékou Touré (1922-1984).
Président de la Guinée de 1958 à 1984.

Paris. L'Harmattan. 2010. Volume II. 263 pages


Chapitre 75 — 18 juillet 1976
L'arrestation de Diallo Telli et le “Complot Peul”


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Depuis quelques semaine, l'atmosphère est de nouveau tendue à Conakry. On pressent qu'il va se passer quelque chose d'important.

Le 13 mai, la police met la main sur Mamadou Lamarana Diallo, un gamin de quatorze ans (peut-être même douze seulement), porteur d'une arme automatique et juché sur un arbre en face de l'entrée de l'Institut Polytechnique Gamal Abdel Nasser, où Sékou Touré doit effectuer une visite ; celle-ci est immédiatement interrompue. Dans les jours qui suivent, cinq membres de la milice sont arrêtés, dont un commandant, Sory Barry, ainsi que Moustafa Ba, un cadre du Parti ; ils sont accusés de négligence dans la protection du président. Sékou Touré en fait état lui-même à la radio le 6 juin.

Le 24 juin, une note intérieure signée de Souleymane Camara, président du comité exécutif de la section d'Europe du Regroupement des guinéens à l'extérieur (RGE), informe les présidents des autres sections et les responsables de cet important mouvement d'opposition au régime de Sékou Touré que :

"dans la recherche de l'unité de l'opposition, une délégation du comité exécutif de la section d'Europe du RGE conduite par Siradiou Diallo et Souleymane Camara, et le bureau directeur de l'Union générale des Guinéens Libres (UGGL) conduit par le capitaine Abou Soumah et Julien Condé, ont conclu un accord de fusion des deux organisation dans un cadre unique de combat. Cet accord marque une importante étape dans la lutte de libération nationale que mène notre peuple contre le régime d'oppression et de misère de Sékou Touré, de son clan familial et de copains véreux, insolente camarilla de notre pays martyr. Ainsi désormais anciens militants de l'UGGL et militants du RGE vont coude à coude conjuguer leurs efforts et leur volonté déterminée en vue de hâter la libération de notre pays (…)
Je vous invite (…) à rappeler à chacun et à tous que le RGE leur est ouvert sans sectarisme ni exclusive aucune et qu'il souscrit à toute action tendant à rassembler dans un cadre unitaire toutes les forces dynamiques de notre pays déterminées à mettre fin au régime de honte de Sékou Touré."

Le 14 juillet, fête nationale française et premier anniversaire de la normalisation de relations entre la Guinée et la France, Sékou Touré convoque inopinément l'auteur au Palais du Peuple et, en plein Conseil National de la Révolution, décore l'ambassadeur de France de la croix d'Officier de l'ordre national guinéen. Rien ne semble menacer les rapports entre les deux pays. Plus de 1.500 invités guinéens se pressent à la réception donnée dans les salles de l'Imprimerie Patrice Lumumba, le premier 14 juillet célébré en Guinée indépendante au milieu d'une telle foule, en présence d'une délégation officielle exceptionnellement nombreuse présidée par le Premier ministre et comprenant sept ministres ainsi que le président de l'Assemblée législative.

Le 16 juillet, le Conseil National de la Révolution tire les conclusions des dépositions des six "conjurés du 13 mai" et constitue une commission d'enquête. C'est sans doute ce jour-là que l'auteur voit pour la dernière fois le ministre de la justice, Diallo Telli, qui n'avait pu venir à la fête nationale et était venu s'en expliquer, presque s'en excuser. Il avait l'air déprimé, nerveux, anxieux, conscient d'une menace pesant sur lui, mais en même temps résigné 177.

Dans la nuit du 18 au 19 juillet, Diallo Telli est arrêté et transféré au Camp Boiro 178 ; en même temp que lui sont arrêtés plusieurs hauts-fonctionnaires et militaires, en majorité d'ethnie peule :

  1. Souleymane Sy Savané, inspecteur général des services d'État à la présidence de la République
  2. Camara Sékou — dit Sékou Philo —, professeur de philosophie et ancien ambassadeur en Algérie
  3. Capitaine Lamine Kouyaté, ancien officier d'ordonnance de Sékou
  4. Lieutenant Alassane Diallo
  5. David Camara, du ministère de commerce
  6. Hadja Bobo Diallo, la jeune soeur du ministre Saïfoulaye Diallo, que l'on est allé chercher à Labé…

Le 20 juillet sont publiées les dépositions des "conjurés du 13 mai". L'un d'entre eux avoue avoir vécu en France de 1969 à 1971 grâce à une bourse française et avoir été formé à l'école militaire de Saint-Cyr. Un autre, Sénégalais d'origine, met en cause un ancien officier allemand installé au Sénégal.

Le 24 juillet, Alioune Dramé, ministre du plan et des statistiques, est à son tour arrêté alors qu'il se trouve chez son collègue du Domaine des échanges, le Docteur Alpha Oumar Barry, membre du Bureau Politique National. Ce dernier, terrassé par une crise cardiaque, est hospitalisé ; il sera arrêté dix jours après, lors de sa sortie de l'hôpital. Tou les deux sont Peuls. A la suite d'une première série d'interrogatoires et de tortures, la plupart des détenus font des confessions qui sont enregistrées. Il semble que Diallo Telli ait "parlé" le 31 juillet.

Le 2 août, les dépositions de certains des détenus sont rendues publiques au cours d'une réunion au Palais du Peuple. Souleymane Sy Savané affirme avoir perçu en 1972 de l'argent des services gouvernementaux français. Un autre conjuré prétend que des organismes et des industriels français financent leur mouvement, et que l'attitude de la France à l'égard de la Guinée est "floue" ; il met également en cause le Sénégal, la Côte d'Ivoire, l'Allemagne federale, l'Afrique du Sud, le Gabon et le Zaïre. Tirant les conclusions de ces déclarations Sékou Touré remercie les "agents de la 5ème colonne de lui avoir' ainsi indiqué quels étaient les amis et les ennemis de la Guinée.

Dès le lendemain, non sans mal, l'auteur obtient une audience de Sékou Touré et demande des explications. L'entrevue dure plus de deux heures. Sékou affirme qu'il ne reprend pas forcément à son compte les accusations des conjurés, mais qu'il en attend d'autres peut-être plus précises. Tout en réaffirmant sa confiance totale en Valéry Giscard d'Estaing, il paraît prêt a envisager une nouvelle rupture avec la France, car “des forces qui le dépassent continuent à aider les anti-Guinéens de Paris. Une sorte de fatalité semble peser sur les relations entre la France et la Guinée. En renouant avec la France contre l'avis de certains de mes ministres, peut-être me suis-je trompé.”

Béavogui remet alors à l'auteur le texte d'un très violent communiqué du Regroupement de Guinéens de l'Extérieur, dont le texte a été diffusé en partie par Radio France Internationale, que le leader guinéen considère comme la voix officielle de la France. Sékou Touré affirme également que des responsables du RGE ont été récemment reçu par le Premier ministre français, Jacques Chirac.
Mais vous n'êtes personnellement pas en cause et vous partirez d'ici la tête haute”, dit Sékou à l'auteur ; celui-ci réplique qu'il n'a pas du tout l'intention de partir, même la tête haute, et qu'il résistera jusqu'au bout à cette fatalité à laquelle il ne croit pas 179. Il fera effectuer une enquête sur les faits imputés au chef du gouvernement français.

Le 8 août, Saïfoulaye Diallo, ministre du domaine social, et Mouctar Diallo, ministre des postes et télécommunications, tous deux Peuls, lancent à la radio un appel à leurs frères de race afin qu'ils se montrent fidèles à la Révolution.

Le lendemain 9 août, au Palais du Peuple, une foule nombreuse entend l'enregistrement des premières dépositions de Diallo Telli et d'Alioune Dramé, qui, d'une voix monocorde, cassée, souvent méconnaissable, mettent l'accent ur le côté "ethnique" de leur opposition et de la composition de leur futur gouvernement, dont Diallo Telli eût été le chef et Alioune Dramé le ministre des finances.

Ce dernier affirme que la France, l'Allemagne fédérale, les État-Unis, ainsi que le Sénégal et la Côte d'Ivoire, aident les mouvements antiguinéens de l'extérieur ; mais il ne donne aucune précision.
Sékou intervient alors pour déclarer d'un ton menaçant que "les anciens ministres n'ont pas encore tout dit, il faudra les ré-interroger" ; et il demande aux comités de base du Parti de prendre position sur les relations entre la Guinée et les pays qui ont aidé les conjurés. La partie essentielle de son discours est cependant consacrée au "racisme peul" et au sentiment de supériorité qu'il attribue à cette ethnie, qu'il met en cause collectivement pour son hostilité à la Révolution et aux réformes progressistes que sont la collectivisation des terres et du bétail, ainsi que la suppression du commerce privé.

Le 22 août, les militants médusés entendent la diffusion au Palais du Peuple des dépositions des autres détenus, ainsi que la deuxième partie des "aveux" de Diallo Telli, qualifié au passage d'"ingrat" par Sékou, pour qui il s'agit visiblement de l'accusation la plus grave à l'égard de quelqu'un qui lui "doit tout". Telli affirme qu'il a été recruté en 1974 par la CIA, mais que dès 1971, Kissinger lui avait demandé de travailler pour les intérêts américains en Guinée, en échange d'un soutien américain pour sa réélection comme secrétaire général de l'OUA. Diallo Telli détaille aussi ses conversations avec l'ambassadeur du Liberia, le chargé d'affaires de Suisse, ou le conseiller commercial des États-Unis 180.

Tirant les conclusions de cette réunion, Sékou Touré exige que les pays cités par le "agents de la Sème colonne" choisissent sans équivoque entre lui-même et le opposants.

« Quiconque abritera ceux qui ont été condamnés pour la forfaiture commise en 1970 à travers l'agression dont nous avons été victimes et qui auront le droit d'asile sur leur sol, nous romprons les relations diplomatiques avec ces pays qui auront choisi les anti-guinéens contre la république de Guinée. C'est clair, nous n'accepterons plus la confusion. On traite avec le régime guinéen, avec le peuple guinéen, avec la nation guinéenne, et on ne peut plus admettre des anti-guinéens sur son sol, admettre la parution d'articles orduriers contre la Guinée, ou alors, on est avec l'anti-Guinée et la Guinée saura quelle attitude adopter en Afrique et dans le monde, non pas pour se venger mais pour indiquer que le choix fait contre la Guinée n'est pas un bon choix."

Dan un autre discours, prononcé également au mois d'août 1976, il déclare :

"Nous pensions que les autorités françaises, prenant acte du fait qu'elles ne peuvent ni recoloniser ni néocoloniser la Guinée, renonceraient au soutien qu'elles donnent aux traîtres guinéens pour choisir de coopérer honnêtement avec notre gouvernement. Elles doivent aujourd'hui nous démontrer par les faits que nous avons eu raison de leur avoir fait confiance, faute de quoi notre attitude à l'égard de la France sera radicalement reconsidérée."

Sékou Touré avait suggéré à l'auteur que le président Giscard d'Estaing, alors en vacances en Afrique, s'arrêtât à Conakry sur le chemin du retour pour une discussion franche et en tête-à-tête ; le président français avait sagement préféré recevoir Seydou Keita dès son retour à Paris le 19 août, et lui confier un message personnel pour le président guinéen. L'ambassadeur de Guinée arrive à Conakry le 23 août et a immédiatement remettre cette lettre à Sékou Touré. Giscard d'Estaing y écrit notamment :

"Une amélioration aussi marquée de nos relation n'était sans doute pas de nature à satisfaire tout le monde ; c'est pourquoi je ne suis guère étonné de rumeurs qui sont répandues par certains, faisait état d'une prétendue assistance de la France aux opposants au régime guinéen". 1

Au même moment, le sous-secrétaire d'État américain aux affaires africaines Talcot Seeley convoque l'ambassadeur de Guinée aux Etat-Unis, qualifie de mensonge les allégations de Diallo Telli et affirme que Washington n'a rien entrepris contre le régime guinéen ; bien au contraire la semaine précédente, Henry Kissinger avait envoyé à Sékou un cordial message personnel pour le tenir informé des efforts américains sur l'Afrique australe et lui exprimer son appréciation ur la politique de non-alignement de la Guinée (Sékou venait de refuser aux Soviétiques et aux Cubains l'utilisation de l'aéroport de Conakry pour acheminer des renforts et de équipements vers l'Angola).

Par ailleurs, l'ambassadeur de États-Unis William Harrop annonce la décision américaine d'ajouter 10.000 tonnes de riz aux 17.500 tonnes de riz, farine et huile antérieurement accordé pour l'année 1976, par un communiqué publié à Washington, le Département d'Etat réfute ainsi le terme de la déposition de Diallo Telli :

"En piégeant le gouvernement de La Guinée et en l'amenant à diffuser des mensonges aussi éclatants, les ennemis de La Guinée ont réussi, même après l'arrestation des comploteurs impliqués, à continuer à empoisonner encore Les relations de la Guinée avec des gouvernements amis."

A Conakry, la Voix de la Révolution commence à diffuser, jour après jour, des résolutions émanant des fédérations régionales ou locales du PDG, demandant la pendaison publique des agents du complot et la rupture de relations diplomatiques avec la France et l'Allemagne fédérale, et tous les autre pays qui auraient aidé les ennemis de la Guinée. Certaines fédération exigent que la France extrade les exilés condamnés pour leur participation aux complots.

Le 22 août, Sékou Touré admet dans un discours qu'"il est vrai que Les agent de la 5ème colonne, se sentant perdus parce que découverts dans leur trahison par le peuple militant de Guinée, peuvent se livrer à des mensonges, à des extravagances à l'endroit de pays tiers dans le seul but de compromettre les relations extérieures de la Guinée… Ils font de la propagande pour pouvoir créer de nouvelles causes de tension et de confusion."

Le 27 août, alors que la Voix de la Révolution poursuit inlassablement la diffusion de messages incendiaires, le communiqué suivant est rendu public :

"Le Comité central et le gouvernement se sont réunis en session commune le vendredi 27 août 1976 à partir de 12 heures, sous la haute présidence du secrétaire général du Parti-État de Guinée, Responsable Suprême de la Révolution, le camarade Ahmed Sékou Touré. Le Responsable Suprême de La Révolution a fait un exposé, dans un cadre d'informations générales, relatif à la conjoncture politique guinéenne et aux rapports de la République de Guinée avec un certain nombre de pays africains et étrangers. S'agissant plus particulièrement des rapports franco-guinéens, le Responsable Suprême de la Révolution a fait état d'une importante correspondance du chef de l'État français, Son Excellence Monsieur Valéry Giscard d'Estaing, parvenue à Conakry par l'intermédiaire de l'ambassadeur guinéen, le camarade Seydou Keita. Par cette correspondance, le chef de l'État français a solennellement réaffirmé sa parfaite disponibilité à poursuivre la politique de coopération franche et loyale entre la République de Guinée et La République française. Le Responsable Suprême de la Révolution, après avoir exprimé les mêmes sentiments, a néanmoins fait état d'une information qu'il avait reçue de milieux amis parisiens et qu'il avait communiquée en son temps tant à l'ambassadeur de France à Conakry qu'à l'ambassadeur de Guinée à Paris, dans le but éventuellement de la communiquer au gouvernement français. Cette information concernait une aide en moyens et facilités accordés aux anti-Guinéens en France par l'ancien Premier ministre français M. Jacques Chirac 182.

Le Responsable Suprême de la Révolution a été amené à faire une liaison entre ce fait antérieurement porté à sa connaissance et les déclarations récentes de certains agents de la 5ème colonne arrêtés pour complot contre le régime guinéen."

Sékou Touré a ainsi habilement désamorcé la sérieuse crise qui menaçait de nouveau les relations franco-guinéennes ; il a utilisé la démission de Jacques Chirac, intervenue le 25 août, et son remplacement par Raymond Barre, pour feindre de croire que ce changement, intervenu pour diverses raisons de politique intérieure française et de tempérament des intéressés, avait été provoqué par le mécontentement de Giscard d'Estaing quant à l'attitude de Jacques Chirac sur la Guinée !

L'auteur s'est évidemment bien gardé de démentir Sékou Touré, qui a ainsi une fois de plus fait preuve de son guinée-centrisme chronique et de son "ego" viscéral ! 183

Le même jour, Radio-Conakry rend compte de la teneur de l'entretien à Washington entre le représentant du Département d'État et l'ambassadeur de Guinée aux États-Unis.

A partir de cette date, il n'est plus question de rupture avec les pays occidentaux qui auraient été hostiles au régime guinéen. Les implications internationales auparavant mises en vedette sont désormais passées sous silence et l'affaire devint ce qu'elle n'avait au fond jamais cessé d'être : une affaire intérieure guinéenne, le dernier complot important dénoncé par Sékou Touré, la dernière répression massive entreprise par le régime, un règlement de comptes entre le leader guinéen et l'ethnie peule personnifiée en Diallo Telli.

Il s'agit bien, comme le clamera Sékou encore pendant quelques semaines après son discours du 22 août, "de couper la tête et la queue de la 5ème colonne … en donnant un enterrement de première classe, un enterrement définitif au racisme et au régionalisme peuls …"

Évoquant l'attitude de cette ethnie à l'époque coloniale, il affirme notamment qu' "ils avaient démissionné du camp de la lutte", dénonce leur "esprit raciste" et ajoute :

"Si, aujourd'hui, la Guinée ne peut s'entendre ni avec la Côte d'Ivoire, ni avec le Sénégal, la responsabilité principale en incombe vraiment à qui ? A eux seuls, aux cadres peuls. (…) Ce sont eux également qui induisent toujours en erreur les gouvernements français, américain, allemand. (…) Ils sont sans patrie, ces racistes Peuls forcenés, parce qu'ils se disent ne pas être des noirs. Ils sont encore et toujours à la recherche de leur patrie. Ils le peuvent plus avoir de patrie parce qu'ils n'ont pas une ligne de conduite exigeant l'accomplissement de devoirs sacrés. Aliénés qu'ils sont, ils ne pensent qu'à l'argent, et à eux. (…) C'est la déclaration de guerre. Ils veulent d'une guerre raciale ? Eh bien ! nous, nous sommes prêts ; quant à nous, nous sommes d'accord et nous les anéantirons immédiatement, non par une guerre raciale, mais par une guerre révolutionnaire radicale."

Les mesures contre le cadres Peuls se multiplient pendant quelque temps : si les arrestations s'arrêtent assez vite, les bourses sont supprimées aux étudiants Peuls. Aucun procès n'a lieu. Un petit groupe de détenus sera libéré après quelques mois 185.

Le 9 novembre, puisqu'il faut bien remplacer Diallo Telli, Lansana Diané devient ministre de la justice.

A la même date, des rumeur commencent à circuler à propos d'une exécution de Diallo Telli. Elle sont inexactes, mais la vérité n'est pas moins tragique : les trois ministres arrêtés seront mis le 12 février 1977 à la "diète noire" 186 dans des cellules où ils seront totalement privé d'eau et de toute nourriture.
Alpha Oumar Barry mourra le 26 février ; Diallo Telli et Alioune Dramé rendront le dernier soupir le 1er mars.

Quelques semaines avant sa "diète noire", l'ancien secrétaire général de l'OUA avait échangé avec Sékou Touré quelques lettres pathétiques 187

La mort de l'ancien secrétaire général de l'OUA, qui n'est évidemment pas confirmée de source officielle, mais qui est très vite connue dans le pays et à l'étranger, provoque partout une intense émotion. De nombreux leaders africains rappellent qu'ils ont tenté d'empêcher Diallo Telli de revenir en Guinée lorsque son mandat à la tête de l'OUA n'a pa été renouvelé en 1972 (c'est en particulier le cas de Senghor).

Devant l'auteur, lors d'un déjeuner donné par Sékou Touré le 14 juillet 1975 — à l'occasion de la réconciliation franco-guinéenne — le chef de l'Etat avait suggéré que Diallo Telli, ancien secrétaire général de l'OUA, pourrait devenir le prochain secrétaire général des Nations unies. Diallo Telli avait réagi en disant mezza voce qu'il ne le souhaitait pas et qu'il avait déjà vécu trop longtemps en dehors du pays. Pourtant, début juillet, quelques jours avant son arrestation, le bruit avait couru dans Conakry que la délégation guinéenne qui partait pour le Sommet de l'OUA à l'île Maurice proposerait que Diallo Telli soit retenu comme le candidat de l'Afrique lors du renouvellement du mandat du secrétaire général de l'ONU, dont l'échéance était à la fin de l'année.
Il n'en fut rien ; au moment du Sommet, Diallo Telli avait déjà été arrêté 188. Il est possible, au-delà même de sa volonté d'éliminer Telli, que Sékou Touré ait voulu faire un geste vis-à-vis de Waldheim — dont les "bons offices" lui avaient été utiles pour la réconciliation avec l'Allemagne et la France — en ne suscitant pas de candidat africain valable face à lui 189.
Finalement, le Sommet de l'île Maurice ne sélectionna aucun candidat africain contre Waldheim, qui fut donc réélu sans difficultés.

Pour situer l'un face par rapport l'autre ces deux hommes qui ont marqué des pages importantes de l'histoire de la Guinée et de l'Afrique, il apparaît approprié à l'auteur de citer les paragraphes de conclusion qu'il leur a consacrés dans sa biographie de Diallo Telli, déjà mentionnée :

"Entre Sékou Touré et Diallo Telli, la partie était d'entrée de jeu inégale. D'un côté, un chef d'État qui entendait diriger sans partage, jouait sa donne de manière implacable, ne voulait en aucun cas voir se développer à ses côtés l'influence grandissante de quelque cadre que ce soit, et surtout pas celle d'un brillant intellectuel formé à l'occidentale; de l'autre, un universitaire universellement connu et apprécié, qui avait fait ses preuves sur la scène internationale, avait noué des amitiés à travers le monde, avait pris l'habitude de considérer les chefs d'État et de gouvernement comme ses pairs, et avait le sentiment d'avoir incarné l'Afrique et symbolisé son unité naissante, mais qui n'avait aucune expérience autre que celle de l'administration d'une organisation internationale et ignorait tout de la gestion d'un État, du maniement de la force, de l'utilisation de la police, de la manipulation des foules, de la mise au pas des individus.
D'un côté, un "animal politique", un dictateur sans pitié, habile à flatter, à dompter ou à briser les hommes et dont les tendances paranoïdes, sinon paranoïaques, apparaissaient de plus en plus évidentes; de l'autre, un très haut fonctionnaire, ambitieux et capable, mais sans véritable prise sur le pays réel, sans partisans déterminés à tout entreprendre, surveillé en permanence, et donc aux aguets, ce qui accentuait encore les traits de plus en plus maniacodépressifs de son caractère.
Les étapes de l'histoire de leur confrontation s'enchaînent avec la précision et la fatalité d'une tragédie antique. Mais Telli n'était pas Cinna et Sékou n'était pas Auguste: s'il éprouvait la jalousie [Lire texte original …]

Notes
177. Quelques mois auparavant, alors qu'il n'était pas encore ambassadeur en Guinée, l'auteur en a déjà eu une preuve en embarquant le 25 novembre 1975 dan un Iliouchine d'Aeroflot qui l'amenait à Dakar. L'avion avait déjà commencé à quitter l'aire d'embarquement lorsqu'il s'est immobilisé : la porte de la cabine a été rouverte, et Diallo Telli a surgi. Il est allé embrasser affectueusement son fils Thierno — qui se rendait par ce même vol à Prague où il faisait ses études. En repartant, il s'est excusé auprès de l'auteur d'avoir bloqué l'avion pour quelques minutes, en ajoutant : “Vous avez, dans ce pays, les choses sont tellement incertaines pour chacun d'entre nous qu'il vaut mieux embrasser ses enfants quand on le peut, et comme si c'était chaque fois la dernière fois.”
178. Une relation beaucoup plus détaillée de tous ces événements peut être trouvée dans l'ouvrage de l'auteur, Diallo Telli, le destin tragique d'un grand Africain, Paris, Ed. Jeune Afrique, collection Destins, 1990.
179. En fait, l'auteur a lui aussi été cité comme complice dans l'une des "confessions", dans une partie non diffusée (ou "élaguée", peut-être par Sékou lui-même). Sékou Touré l'a clairement dit lorsqu'il a reçu, fin juillet, Jacque Marchandise, PDG de Pechiney, en qui il avait une grande confiance ; celui-ci l'a immédiatement rapporté à l'auteur. Lorsque ce dernier y a fait allusion lors de son prochain entretien avec Sékou, qui a balayé l'affaire d'un geste de la main, comme s'il confirmait qu'il ne fallait pas attacher trop de crédibilité au contenu de ces dépositions. L'auteur a quand même été suffisamment ébranlé pour rédiger quelque temps après sa propre "confession" (dont on trouvera le texte dans le chapitre 82 sur le colloque des droits de l'homme.)
180. L'auteur les a bien connus tous les trois. Le conseiller commercial américain David Dlouhy, qui travaillait peut-être avec la CIA, n'en était en tous cas pas le représentant principal que l'auteur a également bien connu. Heureusement pour lui, David Dlouhy était en congés au moment de sa mise en cause par Telli. L'ambassadeur libérien Sherman avait quitté ses fonctions. Le chargé d'affaires suisse Benoît Frochaux a continué à représenter son pays. sans complexes et de manière toujours aussi joviale.
181. Ces derniers ont toujours confirmé publiquement leurs intention de tout mettre en oeuvre pour empêcher la normalisation, qu'il avaient espéré impossible, et dont il ont tout fait ensemble pour contrarier le résultat. Ainsi, Nabi Youla a-t-il écrit dan une lettre adressée en 1973 aux adhérents du Front des Guinéens de l'Extérieur : La survie du Front et sa liberté d'organisation dépendant uniquement et fondamentalement de l'état de tension permanente entre la Guinée et la France, la Côte d'Ivoire et le Sénégal. C'est pourquoi il incombe à (suivent les noms des principaux responsables et de quelques journalistes influents) de veiller à ce que le relations entre notre pays et ses voisins soient constamment perturbées."
182. Cette phrase fait allusion à une lettre émanant de Guinéens de Paris, que le président Sékou Touré avait effectivement communiquée à l'auteur ; cette missive faisait état d'une audience accordée par le Premier ministre français aux responsables parisiens du Regroupement des Guinéens de l'Extérieur. Après enquête menée notamment auprès de Jérôme Monod, directeur de cabinet de Jacques Chirac à Matignon et ami de l'auteur, celui-ci avait pu répondre à Sékou Touré qu'à la date prétendue de cet entretien, Jacques Chirac se trouvait en visite officielle aux Antilles, et que la rencontre, si elle s'était réellement produite, n'avait pu avoir lieu qu'avec l'un des membres de son cabinet.
183. En fait, l'auteur avait été informé par un coup de téléphone de Paris que Jacques Chirac était sur le point d'être remplacé par Raymond Barre. Il s'est immédiatement rendu à la Présidence, a réussi à voir le président sans être au préalable annoncé (ce qui en fait était assez fréquent) et lui a annoncé la chose tout de go, en suggérant mais de manière très allusive, que le motif de ce remplacement pouvait bien être le mécontentement du président français à propos des contacts prêtés à Jacques Chirac avec l'opposition guinéenne. L'auteur ne sait pas si Sékou Touré a été dupe, mais le dispositif a fonctionné. Bien des années plus tard, l'auteur a raconté cette histoire à Jacques Chirac, qui a beaucoup ri.
184. A l'exception du Sénégal et de la Côte d'Ivoire, qui seront encore pendant quelque temps dénoncés. II faudra attendre la réconciliation de Monrovia en mars 1978 pour que là encore, la normalisation intervienne complètement. Voir aussi les chapitres sur les relations entre Sékou Touré, Senghor et Houphouët-Boigny, ainsi que celui sur la réconciliation de Monrovia.
185. En particulier Souleymane Sy Savané, qui avait une femme française et deux filles (malvoyantes) expulsées ver la France après une intervention insistante de l'auteur auprès de Sékou Touré ; la soeur de Saifoulaye, etc. …
186. Certain expliquent l'origine de la "diète noire" (si tant est qu'il en soit besoin !) par le fait que l'almamy Samory Touré aurait emmuré vivant l'un de ses fils, qui mourut d'inanition quelques jours plu tard.
187. Le texte de ces lettres, qui éclairent la personnalité de Diallo Telli comme celle de Sékou Touré, figure en annexe. Outre la biographie rédigée par l'auteur, voir aussi le livre d'Amadou Diallo. "La mort de Diallo Telli", Paris, éd. Karthala, 1983.
188. C'est ce que confirme le témoignage de son fils Thierno : "Une semaine après l'arrestation (de mon père) avait lieu le sommet de l'OUA à Port-Louis (en fait, Thierno se trompe, comme s'est trompé l'auteur dans sa biographie de Diallo Telli : vérification faite, le Sommet de l'OUA à Maurice s'est tenu du 2 au 5 juillet, soit dix jours avant l'arrestation de Telli. NDLA). Ce sommet devait choisir le candidat de l'Afrique à la succession de Kurt Waldheim (…). Le ministre des Affaires étrangères de la Somalie, Omar Arteh, était venu en Guinée dix jours avant l'arrestation de mon père, apportant la nouvelle qui circulait dans les couloirs de l'ONU et qui affirmait que Diallo Telli était le candidat certain de l'Afrique. M. Arteh, qui voulait déposer sa propre candidature, était prêt à se désister s'il avait confirmation des autorités guinéennes que Diallo Telli était candidat. Sékou Touré, se souvenant comment il avait échoué dans ses manoeuvres pour empêcher Diallo Telli d'être élu secrétaire général de l'OUA au Caire en 1964, n'a pas voulu cette fois-ci prendre de risques. Il avait assez de difficultés comme cela à digérer ce qu'il prenait comme une offense personnelle, à savoir le fait que Diallo Telli avait meilleure presse lui dans les médias occidentaux. Après le départ d'Omar Arteh, qui n'a pu dire au revoir à mon père, le sort de Diallo Telli était scellé ; le jour où la délégation guinéenne s'envola pour Port-Louis, il était déjà au Camp Boiro. Ce ne sont pas des événements de politique intérieure, mais bien des considérations de pohllque internationale qui expliquent le raisonnement derrière la mise au secret puis l'élimination physique de Diallo Telli. Sékou a ensuite mis en application la deuxième phase de son programme, qui consistait à se débarrasser des cadres Peuls." (lettre de Thierno Telli à l'auteur, 20 février 1985).
189. Diallo Telli avait en janvier 1972, lors d'une session du Conseil de sécurité tenue à Addis Abéba, parlé avec Kurt Waldheim de la possibilité pour lui d'obtenir un poste onusien deux ans environ avant le passage de ce dernier à Conakry en mars 1974. Waldheim avait rapidement évalué positivement le dossier, mais avait estimé à l'époque qu'il avait déjà nommé plusieurs africains à des fonctions élevées, et que l'on commençait à le critiquer pour cette inflation de postes, attribuée à son désir de se concilier les pays africains pour le renouvellement de son mandat. Par ailleurs, Waldheim ne mesurait évidemment pas que ce poste, en permettant à Telli de ne pas rentrer en Guinée, aurait pu — peut-être — lui sauver la vie.

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