Sékou Touré : le héros et le tyran

 

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Histoire


Paris, 1987, JA Presses.
Collection Jeune Afrique Livres. Vol. 3. 254 pages


Chapitre 6
A CHACUN SON COMPLOT (1962-1970)


L’expérience africaine des trente dernières années confirme ce que beaucoup tiennent pour une règle: il existe dans l’histoire des dictatures une ou plusieurs périodes charnières où soudain tout bascule dans le sens du verrouillage le plus strict. On a atteint là comme un seuil au-delà duquel le peuple perd totalement espoir. Le dictateur peut alors cueillir en toute quiétude les fruits de ses efforts, assuré qu’il est que la boucle est désormais bouclée et qu’il peut notamment disposer librement de la vie des autres, quoiqu’il advienne. S’il fallait retenir une date pour marquer ainsi les débuts véritables de la mise en place de la dictature en Guinée, on choisirait sans doute les années 1962 et 1963, celles où l’on a franchi le seuil fatidique.

L’essentiel a peut-être tenu à cette légitimation frauduleuse qu’obtient Sékou Touré en se faisant passer non seulement pour l’homme du non au général de Gaulle mais aussi pour un patriote décidé qui n’a jamais rêvé qu’à l’independance.
Une affirmation désormais sans cesse répétée et non moins éloignée de la vérité, nous l’avons vu, que cette autre imagerie officielle qui présente Sékou comme un révolutionnaire prêt à construire le socialisme en Guinee. L’homme est malin et sait se positionner sur les créneaux porteurs. Quitte à n’en faire qu’à sa tête et à ne choisir dans les mots d’ordre révolutionnaires qui ont cours à cette époque que ce qui l’arrange. Renonçant définitivement &agrave toute discipline de parti, Sékou, dès lors, n’a plus d’autre issue que la dictature personnelle.
Fin 1961 deja, plus personne ne se fait vraiment d’illusions.
Les cadres africains venus à la rescousse commencent à refluer. Ils sont imités en cela par les membres du Parti africain de l’Indépendance (PAI), un parti interterritorial dirigé par le pharmacien Majhemout Diop à Dakar, qui se rendent compte des tendances aventuristes de l’homme fort de Conakry.

Sékou se retrouve deux fois minoritaire dans son propre parti en 1962. Cela ne se reproduira pas

Bientôt ce ne sont plus seulement les intellectuels qui tournent le dos au régime, mais la grande masse des paysans et des petits commerçants, pénalisés par la politique économique de Sékou. Autre signe annonciateur, les étudiants guineens à l’étranger refusent désormais de rejoindre le pays après leurs études.

On peut d’autant moins se tromper en 1962 sur l’évolution en Guinée que le fameux séminaire de Foulaya ne va pas tarder à matérialiser une cassure dans le parti. Destiné à préparer le VIè congrès du PDG prévu pour la fin de l’année, le séminaire de Foulaya, du nom d’une petite localité située à 150 kilomètres à l’est de Conakry, voit s’affronter deux volontés opposées. Sékou, pressé de concentrer tous les pouvoirs entre ses mains, veut profiter de l’occasion pour jongler avec les règles du parti de façon à contrôler bientôt sans partage à la fois le bureau politique (B.P.), qui est l’instance suprême, le gouvernement et l’Assemblée nationale. Il lui faut surtout déblayer le terrain pour rendre possible l’entrée massive de ses inconditionnels au sein du bureau politique lors du futur congrès. Pour être membre du bureau politique, en effet, il faut être participant au congrès; pour être membre du congrès, il faut être responsable d’une section; pour appartenir à une section ou sous-section, il faut faire partie d’un comité de base. Or des personnalités comme Fodeba Keita et Toumani Sangare, pressenties par Sékou pour entrer sans tarder au bureau politique, doivent pour cela brûler toutes les étapes statutaires. Seulement Sékou a très mal préparé ce seminaire en faisant fi de la volonté de respecter les procédures normales d’une tendance non négligeable dans le parti. De vieux militants comme Jean Farague, Bangali Camara, ou Emile Conde, très influents, entendent sauvegarder à tout prix la démocratie au sein des organes directeurs du parti et de l’Etat. Ils s’opposent donc à Sékou, dont les propositions leur paraissent créer un dangereux précédent. Mieux : ils préconisent la séparation des fonctions de secrétaire général du parti et de président de la République, afin d’éviter toute confusion entre le parti et l’Etat. Dans ces conditions Saifoulaye Diallo, jusque-là secrétaire politique, serait élu secrétaire général du PDG, et Sékou Touré garderait sa seule fonction de président de la République. Les deux positions sont donc bien marquées et l’affrontement violent. Les menées et les tractactions de Sékou entraînent une opposition si vive que force est de recourir au compromis. La majorité contestataire finit par céder sur la question de la séparation des fonctions. Mais Sékou Touré, nettement mis en minorité, doit renoncer à violer les statuts du parti pour imposer ses hommes.

Le compromis de Foulaya, bien sûr, ne règle rien. Les deux camps entendent seulement gagner du temps. On attend donc de pied ferme le VIè congrès qui doit se tenir en décembre à Conakry. Or non seulement le congrès ne donne pas ses suffrages aux candidats du président au bureau politique, mais un vote confie à Saifoulaye Diallo le secrétariat général du parti. Mis en minorité pour la deuxième fois, Sékou panique et ne trouve pas sur l’instant de parade. La partie qu’il a engagée pour obtenir un pouvoir sans aucun partage paraît perdue pour lui. Il laisse d’ailleurs faire mais quitte le congrès, selon un participant, en marmonnant: Nous verrons sur un autre plan. On va voir, en effet.
Le congrès clos, sans perdre de temps, Sékou s’active pour renverser la vapeur. Il arrive sans peine à obtenir que le bureau politique, reconduit sans changement, fasse bloc autour de lui et il se fait accorder les pleins pouvoirs par l’Assemblée nationale. Saifoulaye Diallo n’ose pas lui tenir tête et se range de son côté. Et c’est ainsi que contre l’avis du congrès, Sékou Touré, finalement, garde sa double fonction du secrétaire général du PDG et de président de la République : le renoncement volontaire de Saifoulaye Diallo, qui est plus un intellectuel qu’un homme de terrain preparé aux affrontements, permet la reconduction de facto du secrétaire sortant.
Pendant l’année 1963, Sékou Touré bouleverse toutes les cartes, déplaçant et mutant à sa guise les hauts responsables du parti. Plus question de risquer d’être mis en minorité ! En août 1963, la conférence nationale, prévue statuairement pendant la période postérieure à un congrès pour préparer le suivant, se tient à Kankan. Elle se trouve d’office transformée, par la volonté de Sékou Touré, cette fois maître absolu d’un parti où il n’est plus question de le contester, en VIIè congrès extraordinaire. Entre autres decisions, Bangali Camara et Jean Farague, animateurs du groupe contestataire à Foulaya, sont eliminés du bureau politique désormais exclusivement composé d’éléments inféodes au président de la République. Pour Sékou, le temps de la revanche a sonné: la voie est ouverte pour imposer le système dit de cooptation, dans lequel il suffit d’être designé, et non plus élu, pour participer au bureau politique. Fodeba Keita et Toumani Sangare entrent bientôt au bureau politique par ce biais et on n’aura plus de scrupule pour nommer Untel ou Untel membre de l’instance suprême selon les besoins du moment. Ce VIIè congrès va jusqu’à rompre avec le RDA originel, dont le PDG n’était qu’une émanation. On donne un nouveau contenu au sigle, qui devient Révolution démocratique africaine et non plus Rassemblement démocratique africain. On se distingue … tout en gardant, par un tour de passe-passe, la légitimité historique.

L’annee 1963 est importante à bien des égards. Au plan international, Sékou Touré figure en bonne place parmi les pères fondateurs qui créent, au mois de mai, l’Organisation de l’unite africaine (OUA). Au retour de la conférence, sur le front de l’économie, il accomplit de nouveaux pas en direction du secteur privé. Il essaie de proposer une théorisation de cette NEP, de ce tournant à droite qui ne dit pas son nom, dans une brochure intitulée: La Révolution et l’Unité populaire. Avec le recul du temps, les justifications théoriques de ce revirement apparaissent quelque peu anecdotiques. Surtout quand on songe à l’étendue surprenante des concessions faites au secteur privé par un régime qui se veut socialiste.
Le 9 octobre 1963, Sékou Touré prononce devant les délégués des commerçants, des coopératives et des sociétés commerciales et le corps diplomatique un discours significatif. Il explique d’abord que, si on a imposé à un moment donné un monopole commercial d’Etat, c’est parce que les pays socialistes l’ont exigé, car les accords n’étaient valables que d’Etat à Etat
Quant au système des prix imposés pour les produits de base essentiels aux masses, comme le sucre et le riz, s’il a mal fonctionné et provoqué des problèmes d’approvisionnement, c’est tout simplement qu’on a surestimé les capacites de comprehension du peuple. Il est donc temps d’en revenir au commerce privé car le commercant privé a un sens des responsabilités plus aigu et certainement un goût plus prononcé pour ses activités, la conservation des marchandises et leur écoulement rapide que le fonctionnaire qui touche sa solde à la fin du mois et qui n’a pour tout ressort que de penser de temps en temps à la nation et à une responsabilité que le plus souvent il néglige et il bafoue Si l’orateur ne manque pas d’ajouter qu’il est conseillé aux commerçants de ne pas devenir esclaves de l’argent, l’important reste qu’il annonce le rétablissement de la libre concurrence entre le secteur privé et le secteur public. Les sociétés d’Etat seront d’ailleurs supprimées, précise-t-il, dans chaque secteur où une société privée se révèlera en mesure de mieux satisfaire les besoins du consommateur.
C’est au cours de la même année 1963, ce n’est sans doute pas un hasard, qu’aboutira le processus de réconciliation avec la France. Prolongeant les travaux d’approche de novembre 1962, les négociations de mai 1963 à Paris revêtent un caractère politique et se déroulent à un niveau élevé: la délégation guinéenne conduite par Saifoulaye Diallo, ministre d’Etat et secrétaire politique du PDG, arrive dans la capitale française le 12 mai et elle engage des pourparlers dès le 14 au Quai d’Orsay avec les Français. Les deux délégations parviennent rapidement à s’entendre sur les termes d’un règlement général des problèmes en suspens. Le 22 mai, elles signent un accord financier, un accord commercial et un accord de coopération technique. Ces accords de 1963, comme la convention culturelle de 1961 et l’accord aérien signé entre temps en 1962, respectent scrupuleusement l’indépendance des parties contractantes, ils créent par là même les conditions d’une coopération durable et confiante. Avant de quitter Paris, Saifoulaye Diallo donne une conférence de presse au cours de laquelle il lance un appel aux capitaux étrangers publics et privés qu’il invite à s’investir en Guinée.

Malgré les concessions faites au privé et la réconciliation avec la France, qui sera d’ailleurs de très courte durée, la situation économique de la Guinée continue de se détériorer. A tel point que Sékou ne peut éviter de se livrer dans ses discours à un semblant d’autocritique. Il reconnaît même un demi-échec du plan triennal. De fait, pour les spécialistes de l’economie, ce demi-échec n’a rien de mystérieux. Les mesures libérales prises en 1962 et en 1963 ont tout simplement été rendues nécessaires par la grave crise du ravitaillement et l’effondrement de la monnaie qu’a entraînés la mise en application d’une politique économique socialiste et dirigiste. Pour sortir de l’impasse, on n’a donc pas hésité à sacrifler les impératifs d’un plan déjà bien mal parti.
Alors même que le pays entier continue de se débattre dans les pires difficultés économiques, Sékou Touré découvre subitement en 1964 que la réalité sociale doit changer. La nouvelle tâche que se fixent alors le gouvernement et le parti résulte en effet de la constatation qu’un clivage précis s’opère entre l’immense majorité de notre peuple acquis à l’action révolutionnaire et une minorité d’hommes indignes de porter la nationalité guinéenne
En clair: il faut isoler ceux qui ne font pas partie du peuple.

De toute façon, avant l ‘arrivée des colonialistes, personne ne connaissait le sucre.

De quoi s’agit-il ? On ne tarde pas à le savoir. Ce nouveau mot d’ordre est à peine lancé qu’on promulgue en effet le 8 novembre 1964 une loi-cadre, aussitot baptisée loi cafre -autrement dit loi infidèle , loi scélérate- par les Guinéens exténués par les marches forcées que leur impose leur leader versatile. Cette loi prétend assurer l’égalité entre les citoyens en opérant un nivellement par le bas. Elle impose entre autres une vérification des biens des commerçants et une limitation de leur nombre. Elle institue aussi le dépôt obligatoire à la banque guinéenne des sommes suivantes: 5 millions de FG pour les détaillants, 10 millions pour les demi-grossistes et 15 millions pour les grossistes ! Un revirement apparemment complet, donc, après les mesures de 1962 et 1963: le gouvernement affirme à nouveau des convictions socialistes. Mais cette fameuse loi-cadre est appliquée dans une confusion telle qu’elle crée surtout des mécontents. C’est le règne des nouveaux riches, d’une classe composée de parvenus plus ou moins liés au régime, seule capable désormais de satisfaire aux exigences permettant d’exercer une activité économique. Tous ceux qui possèdent quelque chose dans le pays sont spoliés. Dans chaque ville de Guinée, neuf boutiques sur dix sont fermées. Sur l’ensemble du territoire on ne compte plus qu’un millier environ de commerçants agrées. Les marchands ambulants, les tenanciers de bar, les coiffeurs et autres petits artisans doivent eux aussi déposer de 75 000 à 100 000 FG pour être autorisés à travailler. Des familles entières se trouvent sans ressources. De nouveaux chômeurs, de nouveaux pauvres viennent s’ajouter aux laissés pour compte de la colonisation.
Toute la population active reçoit bientôt des feuilles de déclaration de biens. La police économique ouvre des enquêtes tous azimuts. Le pauvre fonctionnaire qui s’est serré la ceinture des années durant pour se faire bâtir une maisonnette doit faire la preuve de son honnêteté. Pendant ce temps les hommes du régime, naturellement, se gardent bien d’expliquer au peuple pourquoi les ministres et les hauts dignitaires ne sont pas soumis à ce contrôle des biens et aux autres tracasseries que chacun endure. Ces derniers ont le droit de collectionner les somptueuses villas sur les deux corniches de la capitale. Ils ont même la faculté de percevoir des loyers en devises quand ces villas sont habitées par des étrangers.
Le commun des Guinéens est condamné désormais aux files d’attente interminables devant les magasins pour obtenir quelques denrées de première nécessité car le pays, plus que jamais, s’enfonce dans la pénurie généralisée. Les femmes, les premières touchées, decident bientôt que, compte tenu du rôle qu’elles ont toujours joué dans l’ascension de Sékou, elles ont bien le droit d’aller protester auprès de lui. Elles se rendent en délegation à la présidence, ou elles sont accueillies par un discours fulminant: Sékou accuse… leurs maris. Ceux-ci, prétend-il, se cachent derrière leurs épouses pour inciter la population à la revolte. Il fait savoir aux mécontentes que ceux qui se plaignent de manquer de sucre doivent faire comme leurs ancêtres, c’est-à-dire manger du miel. De toute facon, dit-il encore, je ne veux pas qu’on m’en demande car avant l’arrivée des Blancs, les colonialistes, personne ne connaissait le sucre. Sékou enjoint carrément aux Guinéens de cesser de consommer du café, du thé et tout autre produit des colonialistes exploiteurs. Prenez, dit-il, comme nos ancêtres, de la bouillie et un bon bol de lafidi le matin. Cela donne la santé, la longevité et vous êtes en forme toute la journée.
Le chef de l’Etat ne se contente pas de renvoyer les femmes aux habitudes alimentaires d’autrefois. Il fait venir Fodeba Keita, son ministre de la Défense et de la Sécurité, afin que ses hommes se chargent de conduire quelques unes des protestataires au camp militaire Alpha Yaya, dans la banlieue de Conakry. Là, on leur fait subir divers mauvais traitements qui préfigurent déjà l’avenir, le temps du camp Boiro. Menaces et sévices contre les femmes ne permettent évidemment pas d’améliorer la situation intérieure.

Au plan extérieur, cela ne va pas mieux. Les accords de 1963 n’auront en fin de compte aucune influence positive sur la coopération franco-guinéenne. Une fois de plus, Sékou Toure tient la France à distance en créant des incidents.

Réagissant à des , destinées à l’inquiéter, selon lesquelles Saifoulaye Diallo, chef de la délégation guinéenne lors des négociations, aurait été reçu en privé par le général de Gaulle, il remet vite en question les accords signés. Il conteste en particulier l’évaluation des dettes guinéennes envers la France. Il refuse par ailleurs d’honorer les engagements autrefois pris avec l’Etat français alors qu’il respecte, en revanche, les contrats signés avec des societés privées. Sékou Touré est encouragé à se lancer dans cette nouvelle campagne antifrançaise par les deux hommes forts du moment à Conakry,

  • l’inquiétant Ismael Touré, son demi-frère,
  • et le ministre de la Défense et de la Sécurité Fodéba Keita, son âme damnée

Ils lui font comprendre qu’appliquer les accords et normaliser définitivement les relations avec Paris equivaudrait à accrediter les bruits selon lesquels la France fait plus confiance à Saifoulaye Diallo, poulain de de Gaulle, qu’à Sékou Touré. Il faut donc signifier aux Français que rien n’est réglé.

L’occasion choisie sera, le 1er novembre 1964, la fête de l’armée guineenne. Au cours de la parade militaire, on voit défiler une section vêtue de l’uniforme colonial d’autrefois : soldats en chemise et culotte kaki, coiffés d’une chéchia rouge et pieds nus. Par cette mascarade, Sékou Touré et Fodeba Keita entendent marquer l’opposition entre les deux armées: celle qui est née et celle qui a cessé d’exister.

Petit Touré dépose légalement les statuts de son parti : c’est le complot des commerçants

L’ambassadeur de France, sentant son pays ridiculisé, quitte la tribune officielle et demande des excuses. Sékou Touré affirme Georges Chaffard dans ses Carnets secrets de la décolonisation22, les lui aurait présentées pour la forme quelques jours plus tard. Il estime pourtant n’avoir rien à se reprocher. Il s’expliquera plus tard dans une interview: Il n’y avait rien de grave dans cette cérémonie. Personne ne parlait de la France et le drapeau français était absent. C’était une image du passé que l’on présentait, un fait historique […] Mais cela déplut à l’ambassadeur français. Le soir même il envoie à Paris un message pour dire que la “France a été trampée dans la boue”. Il grossit les faits en les dénaturant. Le général de Gaulle oublie alors que la Guinée est un Etat indépendant et sans même prendre la peine de se renseigner plus avant, il fait bloquer les fonds guinéens à la Banque de France23
Cette nouvelle brouille avec la France n’assainit certes pas la situation politique. Les rumeurs vont bon train, qui se nourissent des intrigues et autres sourdes luttes d’influence dans les cercles du pouvoir. Sékou Touré se dit une fois de plus qu’il doit reprendre la situation en main et, une fois de plus, cherche des boucs émissaires. Saifoulaye Diallo, jusque-là considéré un peu comme son alter ego, sera la première victime. Sékou Toure met brusquement fin au bicéphalisme à la tête du parti en ordonnant de décrocher des bureaux et autres lieux publics les portraits de Saifoulaye Diallo, evincé de son poste de secretaire politique du PDG. S’avisant tout à coup que beaucoup d’opportunistes se sont infiltrés dans les rangs du parti, il décide également qu’une épuration est nécessaire. Il faut diminuer le nombre des militants et faire du PDG non plus un parti de masse mais un parti d’élite. Plus que jamais, Sékou Toure est désormais seul maître du pays. D’ailleurs n’est-il pas à la fois, en ce milieu des années soixante, secrétaire général du parti, président de la Republique, chef du gouvernement ? N’est-ce pas lui qui rend la justice, attribue les logements et contrôle la régulation aérienne ?
Omniprésent, Sékou Touré n’est pas encore pour autant tout à fait omnipotent. Une opposition organisée pointe déjà le nez, avec diverses composantes. La première, historiquement, est liée à l’Association des étudiants guinéens en France. Du fait qu’elle opère à l’étranger, celle-ci n’est pas inquiétee pour ses activités et dispose d’une bien plus grande liberté de manoeuvre que les autres groupes hostiles au pouvoir. Bien que numériquement peu importante, la fraction estudiantine de l’opposition, très active, se signale vite à l’attention de Sékou Toure. En 1963, la plupart des responsables etudiants ont déjà été privés de leurs bourses d’études. En janvier 1965, ils sont même déchus de la nationalité guinéenne. Pour les étudiants, il ne saurait y avoir d’issue au conflit qui les oppose à Sékou Touré que dans un changement de régime. L’antagonisme classique qui dresse les jeunes intellectuels contre les dirigeants politiques, surtout en Afrique, prend dans le cas guinéen des proportions inusitées et presque dramatiques. Ces réfractaires font paraitre un mensuel, L’Etudiant guinéen, dans lequel ils s’efforcent de démonter en permanence le jeu, qu’ils estiment machiavélique, du président guinéen. Ils vont jusqu’à accuser régulièrement ce dernier, suprême insulte, d’être à la solde des Américains.
Une deuxième composante de l’opposition guinéenne alors naissante regroupe ceux qu’on appelle les commerçants, essentiellement des hommes qui gravitent autour du régime et qui ont donc l’autorisation de réaliser des affaires. Or la politique socialisante de Sékou et la création d’un franc guinéen ont privé bien des hommes d’affaires des profits qu’ils auraient pu réaliser, notamment à travers de fructueuses transactions internationales. Cette catégorie d’opposants dispose de moyens financiers non négligeables et peut éventuellement compter sur des appuis extérieurs.
Un troisieme groupe de mécontents, qui se doit d’être à la fois prudent et discret, réunit une certaine partie de la classe politique associée au pouvoir, ceux qui rêvent d’une carrière plus brillante, ceux qui croient sincèrement que les promesses d’antan n’ont pas été tenues, ceux enfin qui estiment que le président Sékou Touré a accaparé indûment tous les pouvoirs. Ces contestataires de l’intérieur défendent l’idée d’une renaissance de la vie démocratique, en tout cas d’un pouvoir moins personnalisé.
Le second de ces trois groupes d’opposants brûle de passer à l’action. Son programme est clair: tout mettre en oeuvre pour un retour rapide de la Guinée au libéralisme economique et au multipartisme, seul remède à ses yeux aux difficultés de l’ancienne colonie française.

Le refus de Sékou Touré de s’engager peu ou prou dans cette voie incite les commerçants à envisager la création de leur propre parti: le Parti de l’unité nationale de la Guinee (PUNG), animé par un riche négociant, Mamadou Toure dit Petit Toure
Drôle d’itinéraire que celui de ce Petit Toure. On l’appelle ainsi à cause de sa petite taille, et non, comme certains le croient à tort, pour le différencier de Sékou Touré, nettement plus élancé. De tout temps, en effet, on ne lui connait d’autre surnom que celui-la. S’il porte le même patronyme que le maître de la Guinée, Petit Touré a aussi le privilège incontesté d’être un vrai descendant de l’Almamy Samori. Il s’établit très tôt en Côte d’Ivoire, où il fait fortune. A la veille de l’indépendance, en 1958, il se distingue de son entourage ivoirien en faisant ouvertement campagne pour le “non” alors même que le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) de Houphouet-Boigny invite à voter “oui” au referendum. Cet anticonformisme lui vaut d’être prié de rejoindre sa Guinée natale dès que celle-ci acquiert son indépendance apres avoir voté massivement pour le “non”.
Accueilli à bras ouverts dans son pays, il est d’abord nomme directeur du Terrasse Hotel de Madina, dans la banlieue de Conakry. Il sera ensuite directeur du Comptoir guineen du commerce interieur (CGCI), un poste important et donc juteux -cet organisme d’Etat a le monopole du commerce de gros- qui va faire de lui l’un des hommes les plus riches du pays.
Un homme qui prend le parti courageux d’affronter Sékou Touré en le prenant au mot : le dictateur n’invite-t-il pas sans cesse les opposants à créer leur propre parti s’ils le désirent ? Sa démarche a pourtant de quoi surprendre. Petit Toure a-t-il naivement cru aux garanties de pure forme de la Constitution de la Guinée qui prévoit le multipartisme ? Est-il au contraire manipulé par des personnalités politiques qui tentent de le pousser en avant en spéculant sur une possible immunité en rapport avec sa triple qualité de descendant de Samori, de riche commerçant et de haut fonctionnaire fort populaire du fait de sa position sociale ? S’il est difficile de trancher pour l’une ou l’autre de ces hypothèses, il n’en demeure pas moins que Petit Touré dépose effectivement les statuts de son parti. Et huit jours après, le 18 octobre 1965, éclate la nouvelle d’un complot contre-révolutionnaire.
La nouvelle, affirment certains, aurait été diffusée à cette date par Radio-Conakry. Elle est en tout cas confirmée le 9 novembre par un communiqué du PDG qui annonce l’arrestation de plusieurs opposants guinéens, dont Mamadou Touré (Petit Touré), Jean Faragué et Bangali Camara, tous deux anciens ministres (ceux-là même qui avaient organisé la fronde contre Sékou Touré lors du séminaire de Foulaya) ainsi que Kaba Sory, ancien ambassadeur à Moscou. On est surpris de trouver également parmi les personnalités arrêtées un cadre ivoirien, François Kamano, de passage à Conakry. Rien d’étonnant en fait car ce troisième complot guinéen prend une tout autre ampleur dès lors qu’à Conakry, Sékou Touré tente d’établir la complicité des opposants de l’intérieur avec la France et des gouvernements africains comme celui du président Houphouët-Boigny.
La radio guinéenne accuse en effet nommément deux ministres français, Louis Jacquinot, ministre des Départements et Territoires d’outre-mer, et Raymond Triboulet, ministre délégué chargé de la Coopération, sans oublier Jacques Foccart, secrétaire général à la présidence de la République pour la Communauté et les Affaires africaines et malgaches. C’est même ce dernier, véritable bête noire de Sékou, qui porterait la responsabilité matérielle du complot. Parlant de ce complot cinq ans plus tard, Sékou Touré s’en prendra encore à Jacques Foccart en ces termes : En 1965 un complot est découvert en Guinée. La France y est impliquée à travers l’action de M. Foccart. J’en ai les preuves matérielles. Je ne les ai pas rendues publiques mais je suis prêt à les fournir.24 On ne les verra évidemment jamais…
La tension est à son comble quand le chef de l’Etat guinéen convoque le 17 novembre 1965 le corps diplomatique pour une réunion d’information sur le complot. Sur l’instruction de son gouvernement, Philippe Kaenig, l’ambassadeur de France en Guinée, refuse d’assister à cette réunion. Il est expulsé le jour même par le gouvernement guinéen. Voici comment Sékou Touré rend compte de l’épisode: Notre minisire des Affaires étrangères convoque à son bureau tous les membres du corps diplomatique pour leur signifier les nouvelles mesures relatives à l’activité des diplomates. L’ambassadeur de France refuse de répondre à la convocation. Alors que tous ses collègues sont présents, notre ministre lui téléphone. Il refuse de nouveau de venir. Le ministre indigne par cette réaction lui dit alors:
« Oui ou non êtes-vous ambassadeur accrédité auprès de nous ? Oui ou non représentez-vous la France ? Si vous la représentez, je vous invite à venir immédiatement, tous vos collègues étant présents. Mais si vous n’êtes plus ambassadeur auprès de nous alors rejoignez Paris, et la France nous enverra un autre représentant”. Ils peuvent en témoigner. Le représentant de la France télégraphie immédiatement à Paris pour dire qu’il vient d’être informé par le gouvernement guinéen de la rupture des relations diplomatiques et qu’on le met en demeure de quitter Conakry sur le champ. Une fois encore le gouvernement français ne consulte pas le chef de l’Etat guinéen pour connaitre la vérité. Il invite l’ambassadeur de Paris et le personnel de l’ambassade à quitter immédiatement pour la capitale française. Voilà les conditions de notre rupture avec la France
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Pour assurer son pouvoir, Sékou n’hésite pas à renier ses vieux compagnons.

Il semble malgré tout que c’est plutôt le gouvernement guinéen qui prend l’initiative de rompre les relations diplomatiques avec la France. En raison, selon les mots de Sékou Touré, de l’hostilité constante du gouvernement français à l’égard de la république de Guinée par l’organisation d’incessants complots contre la paix sociale et le développement économique de la république de Guinée26. La mesure ne rétablit pourtant pas un climat de sérénité, et encore moins de sécurité à Conakry. En effet, le 6 décembre 1965, la radio guinéenne dénonce encore des machinations auxquelles participerait la France. Celle-ci est également attaquée le lendemain par le délégue guinéen à une réunion de la commission politique de l’ONU où est évoquée la non-admissibilité de l’intervention étrangère dans les affaires intérieures des Etats. La nouvelle tension persistera jusqu’au début de l’année 1970.
Dans cette affaire du complot de 1965, une chose est frappante dans l’attitude de Sékou Touré: jamais le ton ne monte contre la France sans qu’aussitôt le meme opprobre ne frappe les pays africains amis de la France. C’est ainsi que du côté africain sont tour à tour accusés le Zairois Moise Tchombe du Katanga (l’actuel Shaba, alors en sécession), les présidents Maurice Yameogo de Haute-Volta (actuel Burkina Faso), Hamani Diori du Niger et surtout Felix Houphouet-Boigny de Côte d’Ivoire. Pour assurer son pouvoir, Sékou n’hésite donc pas à renier ses proches, y compris son ancien protecteur du RDA, en l’occurrence le président ivoirien, auquel il doit tant. L’antagonisme entre les deux hommes, de fait, est latent dès que se trouve enclenché le processus de la décolonisation. Chacun des deux, nous l’avons vu, a sa petite idée sur l’évolution de l’Afrique noire, et ce n’est pas la même. Le général de Gaulle préfère de loin les thèses et même la stratégie d’ensemble du leader ivoirien. Les chemins vont diverger encore plus avec le “non” de Sékou Touré à de Gaulle. C’est suffisant pour qu’à tort ou à raison Sékou Touré croit désormais en permanence à des machinations ivoiriennes pour faire échouer l’expérience guinéenne. Houphouet devient sa bête noire.

En mai 1965, à l’occasion d’une réunion extraordinaire de l’organisation commune africaine et malgache (OCAM) tenue à Abidjan, Sékou Touré se lance dans une violente diatribe, traitant les leaders de l’OCAM de fantôches et de commis voyageurs de l’impérialisme français. Tout en prenant cette attaque brutale pour elle, la Côte d’Ivoire se garde de toute réplique. Seul le président voltaique Maurice Yameogo tente de croiser le fer avec le leader guinéen en répondant sur le même ton. L’épisode est mémorable et Maurice Yameogo lui-même reconnait aujourd’hui qu’il est allé à cette occasion jusqu’au fond de la poubelle Le paroxysme de la crise ivoiro-guinéenne, demeurée longtemps latente, est donc atteint avec le complot d’octobre 1965. La guerre des ondes sévit, produisant de longues traînées d’injures. Des deux côtés, aucun effort réel, curieusement, n’est entrepris rapidement afin de réduire la tension. Sékou Touré y tient-il ? En fait, il a toujours repugné à accepter d’une façon ou d’une autre le leadership du chef du Rassemblement democratique africain (RDA). Mais en dépit de ses humeurs périodiques, les relations du leader guineen avec ses anciens amis du RDA ne semblaient pourtant pas promises à la détérioration qu’elles connaissent alors. En définitive ce sont des amis communs de la Côte d’Ivoire et de la Guinée-Maliens, Sénégalais, Mauritaniens notamment-qui s’emploient les premiers à prêcher l’apaisement, mais sans grand succès.
Fin 1965, après avoir fait le plein des camps d’internement et porté de rudes coups aux opposants, le gouvernement guinéen tient à nouveau la situation bien en main. Mais beaucoup se demandent alors si l’équipe gouvernementale fera preuve d’autant de cohésion que par le passé, d’autant qu’elle subit de sérieuses modifications. La plus significative concerne Fodeba Keita, qui échange le ministère de la Défense et de la Sécurite contre celui de l’Economie rurale. Bien connu pour ses dons d’organisateur, l’ancien animateur des célèbres Ballets africains est alors incontestablement l’homme de confiance de Sékou Touré. Il a laissé son empreinte sur l’appareil militaire, à qui il sut d’ailleurs faire jouer un rôle économique. Envoyé à Alger en mission auprès du colonel Boumedienne, suite à l’élimination de Ben Bella, le 19 novembre 1965, il en serait revenu, dit-on, avec quelques idées qui, peu à peu, lui auraient permis d’avoir l’armée guineenne à son entière dévotion. A la Défense, Fodeba Keita est remplacé par le général Lansana Diané, ancien ministre délégué de la région de Labé. Vétérinaire de carrière, devenu général à cinq étoiles en 1960 pour commander le contingent guineen mis à la disposition des Nations Unies au Congo-Léopoldville, l’actuel Zaire, il est aussi un proche parent de Sékou Touré. Ce dernier n’a cependant pas jugé opportun de lui laisser le contrôle de la gendarmerie, placée sous sa propre autorité.
A peine la crise de 1965 s’est-elle un peu calmée que l’escalade entre Conakry et Abidjan repart, alimentée notamment par la chute de Nkrumah en février 1966. Sékou Touré en effet, reçoit à bras ouverts le président déchu, à qui il attribue le titre de co-président de la Guinée.

Quinze mille Guinéens appellent au renversement de Sékou Touré à Abidjan.

Il se répand en menaces et envisage sans ambages de rétablir par la force le pouvoir de Nkrumah au Ghana en passant par le territoire ivoirien. Les provocations de Sékou Touré poussent les autorités ivoiriennes à sortir de leur réserve. Philippe Yace, président de l’Assemblée nationale ivoirienne, est le premier à protester. C’est bientôt le président Houphouet-Boigny lui-même qui oppose un cinglant démenti aux allégations de Sékou Touré, attribuant le renversement de Nkrumah à la Cote d’Ivoire. L’affaire est portée devant l’OUA, dont Conakry refuse l’arbitrage. Malgré une intervention du president Tubman du Liberia, ami du leader guineen, et de l’empereur Haile Selassie, Sékou Touré reste sur sa position et continue de plus belle à proférer ses philippiques.
Les esprits commencaient à s’apaiser quand un grave incident de frontière ranime la querelle. Tout commence avec la pénetration d’une patrouille guinéenne en territoire ivoirien. Celle-ci trouve les gendarmes ivoiriens du secteur au repos et réussit facilement à tromper leur vigilance en s’emparant de quelques fusils et d’une bicyclette. Les Ivoiriens, alertés, decident d’aller récuperer les armes subtilisées. A leur tour ils travasent la frontière et se trouvent nez à nez avec la patrouille guinéenne. Celle-ci est prise de panique, ses hommes perdent leur contrôle et l’un d’entre eux fait feu, blessant un Ivoirien. Les Ivoiriens ripostent et abattent le tireur. Dans la debandade qui s’ensuit, quelques Guinéens sont arrêtés et transportés en territoire ivoirien, où ils sont enfermés.
Ce grave incident provoque une vive émotion et une vague de protestations. Les Guineens réfugiés en Côte d’Ivoire se mettent bientôt de la partie, tenant un grand meeting rassemblant plus de quinze mille personnes dans la capitale. Ils proclament leur soutien au pays hôte et manifestent la volonté de combattre le régime dictatorial de Sékou Touré. Ainsi du 3 au 18 avril 1966, le Front de libération nationale de Guinée (FLNG) s’organise, avec des sections à Abidjan, Dakar et Paris. De l’intérieur de la Guinée, d’innombrables lettres de soutien et d’encouragement sont expediées.
La creation du FLNG parait à la fois spontanée et parfaitenent désintéressée. Mais ce Front, de fait, bénéficie tout de suite du soutien du gouvernement ivoirien. Ce dernier lui alloue des moyens financiers importants et met à la disposition des exilés des tranches horaires à la radio ivoirienne. Des émissions conçues dans les langues du pays sont bientôt diffusées à l’intention des Guinéens de l’intérieur. Le régime, evidemment, est fustigé en termes particulierèment vifs tandis que Sékou lui-même est traité de tous les noms tour à tour en soussou, malinke, peul, kissi, etc. L’impact du FLNG est cependant limité par le fait même qu’il bénéficie de ce soutien gouvernemental. Les Ivoiriens, d’ailleurs, ne paraissent pas vouloir faire dégénérer cette querelle entre les deux capitales. Il n’est pas question de renverser Sékou Touré mais simplement de répliquer à ses attaques. Si le Front, ainsi, est rapidement isolé, il n’en demeure pas moins une réalité tangible, appelée à se voir d’office attribuer par Sékou Touré les complots et soulevements à venir.
En 1965 et 1966, Sékou Touré se bat un peu contre tout le monde et par tous les moyens. Au moment du VIIIè congres du PDG, du 25 septembre au 2 octobre 1967, la Guinée se retrouve ainsi fort seule. Son régime est une fois encore au plus mal. D’autant que la situation économique, plus que jamais, frise la catastrophe: les denrées les plus courantes sont introuvables; les caisses de l’Etat sont vides. Sékou Touré, pour faire face, decide de… concentrer encore plus tous les pouvoirs entre ses mains. Le voilà responsable suprême de la revolution ! Et surtout il crée, au lendemain du congrès, les pouvoirs révolutionnaires locaux (PRL), qui remplacent les comités de base au niveau des villages ou des quartiers et qui, petit à petit, s’occupant de tout, jusqu’a la distribution de la nourriture subventionnée ou rationnée, vont totalement quadriller le pays et contrôler chacun de ses habitants.
Après le congrès, Sékou Touré tente de briser le glacis qui l’enserre en cherchant des appuis à l’extérieur. Un appel du pied au général de Gaulle ne lui rapporte que cette réponse cinglante: Quand il y aura un Etat guinéen, je le reconnaitrai. Les autres partenaires potentiels ne se montrent guère plus empressés. Même les Américains, qui ont pourtant appris depuis longtemps à composer avec les éclats de voix de Sékou Toure et qui ne lui ménagent pas leur appui.
Un paradoxe pour un pays qui se veut progressiste, cet appui américain ? De fait, l’affaiblissement régulier, sur le plan économique, du régime du PDG ne peut que profiter aux puissances occidentales, dont l’aide se révèle indispensable à la réalisation des grands projets industriels. Et en premier lieu aux Etats-Unis, principale source de capitaux. Les Américains, alors, contrôlent déjà par leurs entreprises privées l’industrie de la bauxite et ils ont également investi dans le secteur des industries de transformations. Ces relations économiques entre les Etats-Unis et la Guinée remontent au lendemain du complot des enseignants de 1961. Ce dernier a provoqué en effet un refroidissement des rapports entre la Guinée et les pays de l’Est à un moment où le contentieux franco-guinéen, deja vieux de trois ans, parait plus difficile que jamais à résorber. Les Etats-Unis ont donc pris tout naturellement la relève à la fois de la France et des pays socialistes. Dès 1964, ils deviennent le premier fournisseur de la Guinée (2,478 milliards de FG, sur un total d’importation de 11,201 milliards) et son second client. Depuis, l’importance des investissements privés americains n’a cessé d’augmenter. Ils construisent des centrales thermiques pour l’électrification des grandes villes, consentent des prêts au gouvernement guinéen et lui accordent une aide alimentaire. Ils favorisent également l’octroi par la Banque mondiale de prêts au meme gouvernement. En 1966, l’aide culmine avec un montant de 24,6 millions de dollars. L’année suivante, cependant, alors que Conakry est en mauvaise posture, l’aide tombe à 6,8 millions de dollars à la suite d’une décision de Washington de réduire considérablement son assistance directe aux pays en voie de developpement. Compte tenu de la situation particulière de l’économie guinéenne, largement tributaire du support américain, certains se demandent même si on n’assiste pas à un petit revirement politique à l’egard du régime de Sékou. La suite ne le prouvera pas. La position des pays occidentaux-Etats-Unis surtout mais aussi RFA, Grande-Bretagne, Italie et Suisse notamment -en Guinée reste même suffisamment assurée pour provoquer quelques grincements de dents chez les puissances socialistes. Celles-ci pourtant ne se retirent pas de la Guinée, Sékou Touré réussisant la prouesse de maintenir une rivalité entre les deux blocs idéologiques. Il parvient ainsi à sauver sa relative liberté d’action, sinon à accumuler les aides. Les Etats-Unis, il est vrai, ne cherchent nullement à inféoder le jeune Etat. Leur principal objectif semble être de contenir l’influence des pays communistes et notamment de la Chine, leur bête noire, qui devient petit à petit un partenaire économique de premier plan de Conakry, grâce en particulier aux fournitures de riz.
Pas plus que les années précédentes, la réussite de cette politique extérieure dite de neutralisme positif au cours de la période 1965-1970 ne stimulera pas le développement de l’économie guinéenne, handicapée par le style de gestion du régime, des plus contestables. Soucieux d’assurer sa popularité, Sékou Touré, en effet, décide d’installer les équipements industriels là où ces investissements peuvent produire le plus d’effet politique. Le calcul économique est négligé: on ne tient compte ni de l’importance du marché, ni du coût des transports, ni même de l’existence en quantité suffisante de matières premières. Seul l’effet de vitrine compte. La crainte des complots, par ailleurs, conduit à limiter les relations avec les pays voisins, donc à décourager l’exportation dans la région par la voie régulière des produits de l’industrie guinéenne. Les responsables du commerce d’Etat ne risquent-ils pas, en effet, de céder aux manceuvres de séduction de l’opposition extérieure ou de certaines puissances inamicales, se dit-on à Conakry ? Rien d’étonnant, donc, si la plupart des usines fonctionnent au ralenti, leur production effective ne dépassant pas 30 % à 50 % de leur capacité. Seuls les équipements fournis par la Chine populaire, semble-t-il, connaissent un meilleur sort. Sans doute parce qu’ils sont mieux adaptés aux conditions locales et mieux contrôlés au cours de leur réalisation par les Chinois eux-mêmes.
Toujours aussi versatile, Sékou Touré, petit à petit, tente une nouvelle fois de resserrer les liens avec ses voisins immédiats. Il fait venir Léopold Sédar Senghor à Labé, William Tubman à Nzerekore et Modibo Keita à Kankan. Le président sénégalais, dès qu’il croira percevoir une réelle ouverture du régime, en 1968, tentera même, en vain d’ailleurs, d’amener de Gaulle et Houphouet-Boigny à renouer avec Sékou Touré. Une bonne volonté non sans mérite puisque son pays n’est guère mieux traité que la Côte d’Ivoire. Sékou Touré accuse souvent, dans ses discours éternellement relayés par la Voix de la révolution, le president sénégalais de favoriser les activités de l’opposition extérieure et meme, précisement, d’abriter un camp d’entrainement contre-révolutionnaire dans la région de Saint-Louis. Et il n’a pas fait preuve d’un grand sens de la solidarité régionale en annonçant, le 29 janvier 1967, que la Guinée se retirait du Comité inter-Etats des riverains du fleuve Sénégal. Ce comité, qui donnera finalement naissance, malgré tout, à l’Organisation des Etats riverains du fleuve Sénégal (OERS) en 1968, est en effet placé selon Sékou sous l’influence de la France. M. Senghor, dit-il à cette occasion, défend plus les intérêts français que les intérêts africains. Une phrase péremptoire qui n’empêchera pas, au cours des derniers mois de l’année 1967, le chef de l’Etat guinéen d’opérer un enième revirement complet et de lancer un appel à la France pour une reprise de la coopération. A Paris c’est la surprise. Les autorités se montrent sceptiques.

Sékou Touré crée des comités dans les casernes : l’armée passe sous la coupe du parti.

Sékou cherche des intermédiaires pour faciliter le rapprochement. Il profite donc de la Conférence des chefs d’Etat du Comité des Etats riverains du fleuve Sénégal, qui se tient à Bamako les 6 et 7 novembre, pour se réconcilier avec Senghor. Après cette réunion, non seulement le Sénégal mais aussi le Mali et la Mauritanie font des démarches auprès de Paris. Le 21 novembre, au cours d’un diner qu’il offre en l’honneur du président dahoméen Christophe Soglo, en visite officielle en France, le général de Gaulle fait allusion dans son toast à cet ancien membre de l’Union française qui souhaiterait retrouver la France . Ce climat de détente laisse un instant entrevoir la possibilité d’une réconciliation au cours de l’année 1968. Mais la France ne paraît pas pressée. De plus, elle doit faire face, à partir de mai, à d’autres préoccupations, et il ne se passera donc rien.
L’année 1968 se termine par la chute du président malien Modibo Keïta, le 19 novembre. Sékou Touré, ce jour là, est en train d’annoncer au cours d’un grand meeting à Kindia la conclusion d’un accord avec les Etats-Unis pour le financement de l’exploitation des bauxites de Sangérédi dans la région de Boké. Dès qu’il apprend les nouvelles de Bamako, où vient d’être renversé son ami et compagnon de longue date, Sékou Touré se dit qu’il faut faire quelque chose.
De même qu’il s’était promis de ramener au pouvoir Nkrumah, de même il va proposer son aide au leader malien, pensent les exégètes de la politique africaine, qui prévoient d’ailleurs déjà une prochaine guerre avec le Mali. Nul obstacle géographique, en effet, ne sépare le pays de Sékou Touré de celui de Modibo Keita. Siguiri, la dernière ville guinéenne sise sur le fleuve Niger, est à moins de deux heures de Bamako en voiture. Sékou, pourtant, se garde d’intervenir. Craint-il que l’armée guinéenne ne tienne guère à le suivre dans des aventures à l’issue incertaine ? On ne sait. Mais on peut être sûr que Sékou se méfie alors de son armée. Il la met en effet bientôt sous la coupe du parti, qui entreprend de créer des comités dans les casernes. Une innovation qui n’est évidemment pas pour plaire aux cadres militaires, lesquels ne se gênent pas pour le dire. Sékou Touré se crispe encore plus et la tension, une nouvelle fois, est à son comble. A la radio, la Voix de la révolution, pendant les mois qui suivent la mise à l’écart de Modibo Keita, fulmine autant contre les militaires du Mali que contre ceux… de Guinée !
Rien d’étonnant, donc, si après les enseignants et les commerçants, l’armée se trouve désormais dans le collimateur du leader guinéen. Et, évidemment, on va découvrir… un complot, celui dit des officiers felons et des politiciens véreux . Tout commence en mars 1969 par une banale dispute autour d’un verre au cours d’un bal à Labé, à 450 kilomètres de Conakry. Enervés, des soldats menacent des militants du parti de cravater entendez pendre-bientôt Sékou Toure. Un agent zélé, Emile Cissé, yeux et oreilles du président à Labe, à qui est rapportée cette conversation, se hâte d’en faire communiquer la teneur à Conakry. Encore traumatisé par le coup d’Etat de Bamako, celui-ci prend l’affaire très au serieux. Il depêche un avion militaire à Labe pour transférer dans la capitale les trois soldats coupables d’avoir proféré des menaces à son endroit. Seulement au cours du trajet, ces derniers larguent par dessus bord le commissaire de police Mamadou Boiro, qui les escorte, et obligent le pilote à mettre le cap sur Bamako. Mais l’appareil, à court de carburant, doit effectuer un atterrissage forcé non loin de la frontière malienne, dans un village guinéen. Les malheureux passagers sont arrêtés, enchainés et transférés à Conakry. Ils y sont fusillés dès leur arrivée. C’est à la suite de cette péripétie que le fameux camp de la garde républicaine de Conakry sera rebaptisé camp Mamadou Boiro.

Flairant plus que jamais un danger du côté de l’armée, Sékou Touré, comme il l’a toujours fait, prend les devants. Il arrête de nombreux officiers, dont Kaman Diabi, chef d’etat-major adjoint de l’armée, et Cheick Keita, commandant de la garnison de Labe. Kaman Diabi, originaire de Faranah comme Sékou Touré, et surtout son homme de confiance dans l’armée, est presenté comme le pivot du complot et même accusé d’avoir été un chargé de mission de la France depuis 1958. Du côté des civils, Fodeba Keita, autre fidèle parmi les fidèles, qui commençait à inquiéter Sékou en raison de son emprise sur l’armée, devient le cerveau du complot. Outre le pivot et le cerveau il faut identifier l’idéologue et la source de financement du complot. Qu’à cela ne tienne: ils sont trouvés en la personne de Karim Fofona, sécrétaire d’Etat aux Travaux publics, brillant intellectuel et ancien élève de l’Ecole des mines de Nancy, et Baidy Gueye, un riche commerçant, au demeurant jusque-là grand ami de Sékou Toure. Ce dernier profite du complot de 1969 pour régler définitivement le cas d’hommes qui lui portent ombrage. La principale victime de cette soif de revanche ou de vengeance sera l’ancien député à l’Assemblée nationale française et ancien ministre Diawadou Barry, qui n’avait jamais pu trouver grâce aux yeux du chef de l’Etat guineen en dépit de son ralliement spectaculaire au PDG. Il sera mis à mort, comme toutes les personnalités civiles et militaires impliquées dans le complot. Ceux qui ne sont pas executés seront condamnés à mourir d’inanition dans les cellules du camp Boiro, qui commence alors à mériter son futur nom de camp de la mort.

Tidjane Keita bondit sur la voiture officielle et porte un coup au chef de l’Etat.

Le complot de 1969 est à peine découvert que Sékou Toure en dénonce un autre, permanent celui-là, et qui l’oppose à l’impérialisme français. C’est ainsi que le 29 mars, Radio-Conakry s’en prend à la localité de Rivesaltes, dans les Pyrénées-orientales, qui guinéen serait un centre d’entraînement de mercenaires guineens. Ces mercenaires sont, assure-t-on, des soldats d’origine guinéenne démobilisés de l’armée française et payés pour renverser le régime du PDG. Le 1er avril à Conakry, vingt mille élèves et étudiants descendent ainsi dans la rue pour manifester contre l’impérialisme français. Et lorsque le général de Gaulle démissionne de ses fonctions de président de la République française à la suite de l’échec d’un referendum, l’hebdomadaire du PDG, Horoya 27, exulte: De Gaulle s’en va sans avoir réussi à atteindre un de ses principaux objectifs: la chute du régime guinéen dont il avait fait une affaire personnelle. La semaine suivante, le même journal se montre encore plus désobligeant à l’égard de l’homme du 18 juin. Un article qui reconnait pourtant la valeur du résistant au fascisme de la Seconde Guerre mondiale est intitulé: Un mal qui répand le désordre, de Gaulle puisqu’il faut l’appeler par son nom. Les diatribes incessantes contre l’impérialisme français n’abusent plus personne en Guinée. Elles ne sauraient faire oublier la dictature de Sékou Touré, désormais solidement installée. Plus que jamais -un signe qui ne trompe plus- les départs en exil s’intensifient: fin 1969, on dénombre plus de cinq cent mille Guinéens établis à titre précaire ou définitif à l’étranger. A l’intérieur, tout tourne au ralenti, et les gens vivotent, ne sachant plus à quel saint se vouer. L’enthousiasme des premiers temps n’est plus qu’un lointain souvenir. Tout le monde est blasé et le parti ne cesse de perdre du terrain. C’est dans ce climat qu’un jeune guinéen, Tidjane Keita, accomplit un geste désespéré qui montre ce qu’est devenue l’impopularité de Sékou: il profite de la visite officielle de Kenneth Kaunda, président de la Zambie, pour forcer les rangs du cortège présidentiel, bondir sur la voiture officielle et porter un coup au chef de l’Etat guinéen. C’est la panique. Le convoi s’arrete. Tidjane renverse Sékou sur le macadam et le martèle de coups. Quel affront ! Et au milieu de la foule de surcroît ! Le jeune héros est abattu sur-le-champ par un officier de la garde prétorienne du dictateur. Sékou Touré, rentré chez lui, se met, dit-on, à se frapper très violemment la tête contre les murs; il faut l’intervention des gardes pour le maîtriser, avant qu’il ne se calme. A tort ou à raison, une partie de l’opposition extérieure trouve alors que le moment est venu de déstabiliser définitivement le régime, dont les jours lui paraissent comptés.


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