Ibrahima Baba Kake

 

webGuinée/Ibrahima Baba Kake/Sékou Touré : le héros et le tyran

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Histoire


Paris, 1987, JA Presses.
Collection Jeune Afrique Livres. Vol. 3. 254 pages


Chapitre 8
LE SEDUCTEUR AUX ABOIS (1976-1977)


Le système de gouvernement par la méthode du complot permanent n’est évidemment pas sans effet sur la composition de la classe dirigeante. Le vide, petit à petit, se fait autour du dictateur aux abois. C’est ainsi que sur les dix-sept membres qui composaient le bureau politique du Parti démocratique de Guinée au lendemain de l’indépendance, six seulement jouent encore un rôle à la fin du complot dit des Peuls en 1976 :

Les autres ont été tous limogés et parfois emprisonnés, quand ils ne sont pas morts-de mort naturelle ou exécutés, comme Camara Bangali ou Mme Camara Loffo
A la même date, le gouvernement constitué au lendemain de l’indépendance a déjà vu dix de ses membres arrêtés et emprisonnés. Cinq d’entre eux au moins ont déjà péri, tandis que les autres ne donnent plus de leurs nouvelles. Suite au débarquement des opposants et de leurs alliés portugais, plus récemment, seize membres du gouvernement sur vingt-quatre ont été arrêtés.
Du côté des ambassades, la répression est encore plus dévastatrice. Sur les trois ambassadeurs qui se sont succédés à Paris avant Seydou Keita, en 1975, le seul à avoir échappé à la prison, Nabi Youba, est condamné à mort par contumace. Il en est de même pour les représentants de la Guinée à Moscou où, sur cinq personnalités accréditées, l’une a été fusillée en 1965, deux se trouvent au camp Boiro et deux autres sont en fuite, le dernier après avoir abandonné son poste et sa famille.

Amara Touré, le demi-frère, analphabète, se retrouve ingénieur agronome !

Sur les cinq ambassadeurs affectés à Washington, un seul a réussi à s’en sortir, El Hadj Mory Keita. La même hécatombe a frappé les chancelleries de Pékin, d’Alger, de Bonn et de Berlin-Est. Le corps des officiers a lui aussi été pratiquement décimé. En 1971, le dictateur déclarait aux membres de la commission d’enquête des Nations unies venus à Conakry que tous les commandants de garnison et 90 % des membres de l’état-major de l’armée étaient des comploteurs. Et du côté des gouverneurs (préfets) la situation est à peine meilleure: sur les trente en fonction en 1971 plus de la moitié ont été arrêtés. En 1976, des artistes, des footballeurs, des miliciens, des médecins, des ingénieurs, des commerçants croupissent en cellule depuis des années, à côté de militants de la première heure comme El Hadj Mamadou Fofana, Jean Faragué Tounkara ou Emile Condé ou d’anciens espoirs du parti tel l’ex-secrétaire général de la Panafricaine des jeunes Idrissa Traoré. Un écrivain officiel , Emile Cissé, auteur de Et la nuit s’illumine, pièce primée au festival panafricain d’Alger (1969), est mort d’inanition dans une cellule du camp Boiro en 1971. Quant à l’ancien secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères Kassory Bangoura, il a également succombé au régime de la diète noire. Les femmes n’ont pas été épargnées par ces purges de type stalinien. Elles ont été arrêtées par dizaines en 1970 et 1971. Parmi ces victimes du régime, de grandes passionarias de la révolution, dont la voix était familière à toutes les tribunes internationales: Soumah Tiguidanké, Fatou Touré, Diédoua Diabaté, etc. En 1976, elles étaient encore nombreuses au camp Boiro. Le maniement du complot, une technique de gouvernement particulièrement efficace ? Uniquement, bien sûr, dans la mesure où elle a permis au leader guinéen de rester au pouvoir jusqu’à sa mort. Mais n’était-ce pas son objectif quasi unique si l’on en croit l’ancien professeur de lettres en Guinée, Yves Benot, qui écrit dans son livre Les Idéologies de l’indépendance africaine: Le régime de Sékou Touré, c’est le « stalinisme moins le magnitogorsk »31 entendant par là que la répression ne s’accompagne pas de développement économique. La seule préoccupation du chef de l’Etat guinéen semble être de prendre de vitesse ses ennemis. Peut-on vivre ainsi indéfiniment ? Comme le disent les sages africains, le bébé qui s’acharne par ses pleurs nocturnes à empêcher sa mère de dorrnir ne parvient pas lui-même à dormir pendant ce temps-là.
On a quelques raisons de croire que Sékou Touré en fait se montrait parfois sensible au grand vide créé autour de lui. L’ambassadeur français André Lewin, un des rares intimes européens du dictateur, nous révèle cet aspect particulier de sa personnalité quand il dit:

Il m’est souvent arrivé de l’interroger sur des hommes comme Camara Balla, Karim Bangoura, Noumandian Keita, Keita Fodéba, Diallo Telli. Il n’éludait pas la question. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il évoquait volontiers ses anciens collaborateurs et amis condamnés à mort ou exécutés (la même chose dans son esprit). Au sujet de Camara Balla, il m’a dit à quel point il avait apprécié de le voir se mettre au service de la Guinée en 1958, alors qu’il aurait pu faire une brillante carrière ailleurs; il avait été un excellent ministre et il concluait laconiquement:
— « C’est dommage, il a trahi. »
Paradoxalement dans ces récits, il adoptait plus le ton d’un ami déçu que d’un procureur. Je lui ai dit un jour :
— « Vous avez laissé éliminer des hommes qui étaient plus fidèles à la révolution que ceux qui vous entourent maintenant.»
Il a approuvé sans réticences.

Nous n’irons pas jusqu’à dire avec l’ambassadeur André Lewin que deux aspects totalement contradictoires se conciliaient en la personne de Sékou Touré, d’un côté le tyran haï et haïssable et de l’autre côté un personnage bonhomme et paternel. Nous avons plutôt été frappé par son aptitude à bâtir et à nourrir sinon son bonheur —qui sait s’il fut heureux ?— du moins son pouvoir et celui de son entourage sur le malheur du plus grand nombre. Plus le peuple souffrait, mieux le dictateur et les siens se portaient. Car si Sékou Touré fait preuve d’une sollicitude plus que mesurée envers la population, il n’en est pas de même avec ses proches. Voilà pourquoi il n’est certes pas inutile de présenter succintement le clan familial, autrement dit le cercle étroit des premiers bénéficiaires du régime.
Parmi les parents directs, le premier dont la mention s’impose est

  • Amara Touré. Il n’est que le demi-frère du dictateur, mais il exerce les fonctions prééminentes de doyen de la famille. A ce titre, c’est lui qui tranche souverainement les grands et petits litiges qui agitent le clan familial. Secrétaire […] de la fédération du parti unique à Faranah, il y exerce une dictature sauvage. Analphabète, il se trouve classé dans le corps des ingénieurs agronomes ! Cela, bien entendu, pour pouvoir émarger largement au budget de l’Etat. Mais ses revenus ne s’arrêtent pas là, puisqu’il est devenu, dans tous les secteurs, l’intermédiaire obligé de la grande masse des militants de la région. Pour faire payer les services qu’il rend, il n’hésite pas en particulier à transformer nombre de ses solliciteurs en main d’oeuvre servile dans ses champs à Faranah, de grands domaines que ce serviteur du socialisme a tout simplement extorqués à leurs véritables propriétaires.
  • Le second des demi-frères, c’est Ismaël Touré. Son physique malingre est devenu légendaire. Le commun des Guinéens évoque sa mine délabrée. Ses cheveux, précocement blanchis, sont le plus souvent hirsutes. On sait qu’il a de tout temps souffert d’asthme chronique, mal qui le ronge autant que la haine misanthropique qui semble l’habiter. En revanche, on ne sait pas très bien quelles études il a faites, sinon qu’il est rentré en Guinée, après un séjour en France, avec une vague spécialité météorologique. Il sera chargé, au sein du gouvernement, de l’immense secteur des mines. Comme on pouvait s’y attendre, il en a tiré une fortune considérable. C’est probablement pour se maintenir à ce poste en or qu’Ismaël Touré prendra d’énormes risques en inspirant au dictateur toutes les purges successives advenues en vingt-six ans de règne. De même, il n’hésite pas à prendre la tête des tribunaux révolutionnaires et à faire office à l’occasion de parfait tortionnaire en mettant la main à la pâte au camp Boiro.
  • Il faut ensuite citer une femme, Fatima Touré, demi-soeur du dictateur. Sa spécialité: les combines à l’ombre des allées du pouvoir, où elle s’empresse d’installer son mari dans les fonctions de gouverneur de province. Ses deux enfants,
    • Alpha Baba et
    • Bintou Camara, se font également connaître comme des barons du régime.
  • Quatrième parent proche: Mamourou Touré, cousin paternel de Sékou Touré. Apprenti mécanicien et à l’occasion vendeur de journaux, cet homme plutôt primaire devient successivement consul, conseiller culturel à Paris, ambassadeur en Yougoslavie, gouverneur de région à Gueckédougou puis ambassadeur à Rome.

Parmi les alliés moins directs mais toujours apparentés à la famille de Sékou, on ne peut oublier deux autres personnages en vue.

  • Sékou Chérif d’abord, ancien tirailleur sénégalais de l’armée française, qui fait une carrière rapide et brillante grâce à son mariage avec Nounkoumba, soeur même père et même mère, comme on dit en Afrique, de Sékou Touré. Membre du bureau politique national et du comité révolutionnaire, ministre délégué, il se distingue par une culture toujours restée, hélas, au niveau de celle du bon troufion sac au dos.
  • Siaka Touré, ensuite, véritable descendant, par la lignée paternelle, de l’Almamy Samori, se fait passer—on est là en pleine confusion—tantôt pour le neveu, tantôt pour le cousin du dictateur. Militaire de carrière, Siaka se verra confier le commandement du sinistre camp Boiro aux heures cruciales, après le débarquement de 1970, avant d’être ministre des Transports. C’est dans ses premières fonctions, au camp Boiro, qu’il se sera fait à la fois un nom et une réputation—du genre de celles qui provoquent aussitôt la chair de poule. L’homme, fourbe, ne paie pas de mine, et sa voix fluète lui ferait donner le bon Dieu sans confession. On le dit capable de vous poignarder dans le dos tout en gardant son sourire et son apparente gentillesse. Il sera ainsi considéré par les familles comme le dignitaire du régime qui sait garder le contact et donner régulièrement des nouvelles d’un parent détenu. Sa rengaine est bien connue de ceux —ses victimes— qu’il lui est arrivé de croiser dans la cour du camp Boiro: Et le moral, il est bon ? Comment mieux faire apparaître l’hypocrisie d’un tortionnaire, qui n’hésite d’ailleurs pas à mettre la main sur les biens et même parfois sur les épouses des infortunés qui sont tombés dans la trappe de la répression aveugle. Il considérait, semble-t-il, comme son droit le plus souverain de séduire, pour s’en emparer, les femmes des autres, fussent-ils de proches parents emprisonnés, comme Petit Touré ou Emile Condé

Si, avec ces affiliés consanguins directs et leurs familles, on voit déjà se profiler toute une cohorte de personnages hauts en couleur, tous très occupés à user et abuser de leurs privilèges exhorbitants, les plus terribles et les plus truculents des proches se trouvent du côté des beaux-parents —les Keita— et autres alliés. Pour la plupart d’une médiocrité extrême, ils n’en profitent pas moins largement et insolemment du régime. Citons en tout premier

  • Seydou Keita. Demi-frère par alliance d’Andrée Touré, la première dame de la République, Seydou Keita paraissait promis à être le prototype même du raté.
    Envoyé très tôt en France pour y faire des études, il n’acquiert d’autres connaissances que la danse et le football. Le profil de sa carrière est pourtant aussi vertigineux que celui des autres collatéraux de Sékou Touré. Cet homme qui a fait ses preuves comme tortionnaire est successivement ambassadeur à Rome puis à Paris, gouverneur de Télimélé et secrétaire d’Etat à la Jeunesse.
  • Vient ensuite Mamadi Keita, l’autre demi-frère d’Andrée. On se demande toujours comment ce jeune homme si calme et si timide a bien pu devenir cet homme de main sans scrupules au service du régime. Mamadi Keita, que nous avons été un certain nombre à connaître sur les bancs de l’Université à Dakar ou à la Sorbonne, fut un bon étudiant en philosophie, à ce point soucieux de la religion et de la morale qu’il suivait les cours de Jean Guitton sur Dieu ou de Vladimir Jankélévitch sur la vérité. Membre influent du comité révolutionnaire, il a la responsabilité immédiate des arrestations, des condamnations directes ou par contumace, et des exécutions de tous les universitaires de sa génération. Idéologue à la fois fougueux et ombrageux du Parti démocratique de Guinée, il est ministre de l’Enseignement supérieur et de la Culture et fera à ce titre quelques sorties remarquées à l’Unesco.
  • Le troisième personnage qui retient l’attention dans l’entourage d’Andrée est l’époux de sa demi-soeur cadette, Moussa Diakité. Cet homme auquel on réserva un temps un futur destin national, d’autant qu’on le disait bien vu à Abidjan, s’est particulièrement distingué par son cynisme et sa servilité. Inconditionnel du PDG et de son leader, détenteur de plusieurs ministères, dont à une époque celui de l’Intérieur, il est inamovible à la tête d’une commission au camp Boiro. C’est à ce titre qu’il est notamment l’accusateur n° 1 de Diallo Telli et de ses coaccusés. Il porte donc une grande responsabilité dans la mort de nombreuses victimes du complot dit des Peuls.
  • NFanly Sangaré enfin, également époux d’une autre demi-soeur de madame la présidente, bénéficiera largement de son alliance avec la belle-famille du dictateur. Ce cadre de haut niveau a cependant l’élégance de profiter de sa position sans se mêler ni de complots ni de tortures. Il est même de ceux qui pourraient un jour nous faire comprendre ce paradoxe : on peut arriver —a-t-il en effet prouvé— à servir un régime tyrannique tout en désapprouvant ses méthodes et sa conception des Droits de l’homme. Tour à tour gouverneur de la Banque centrale, ministre de la Coopération, ambassadeur auprès de la Communauté économique européenne (CEE), Nfanly Sangaré occupe finalement jusqu’à la disparition du régime un poste en vue au Fond monétaire international.

Même si elle est au premier rang, il n’y a pas que la famille pour abriter les profiteurs permanents ou occasionnels du régime. Autour de la présidence navigue aussi toute une faune pittoresque et grassement entretenue pour raison d’Etat : de nombreuses femmes bien en cour mais également, et surtout, des voyants, marabouts et autres féticheurs, et même divers anormaux et handicapés.

J’ai rêvé que je suis devenu président … et le rêveur mourra en 1975 au camp Boiro.

Mécréant et même communiste déclaré au début de sa carrière, Sékou Touré, en effet, se révèle être un grand superstitieux, fasciné par tous les manipulateurs de la chose occulte. Il n’est un secret pour personne que nombre de marabouts feront partie de ses agents de renseignements et qu’avec d’autres oisifs, délinquants et mystificateurs de l’entourage de Sékou Touré, ils se nourriront du budget national.
C’est déjà par voie occulte, très tôt, que Sékou Touré apprend, ou plutôt croit apprendre bien sûr, que son successeur sera un ressortissant de la Basse-Guinée. Que fait-il ? Sans tarder il s’empresse de neutraliser les éventuels présidentiables de cette région. Les prédictions se font hélas bientôt plus précises : l’ange exterminateur du régime, lui dit-on, doit s’appeler David ou Ibrahima. Du coup la police secrète recherchera tour à tour David Soumah, syndicaliste chrétien de renom, David Tondon Sylla, un ancien de William Ponty, Ibrahima Diané, directeur des douanes, et tous les David et les Ibrahima imaginables de la Guinée. On vous jette en prison rien que pour le port d’un de ces deux prénoms. Et ce n’est pas par hasard que David Tondon Sylla, David Camara et Ibrahima Diané se retrouveront tous au camp Boiro à l’occasion de l’un ou l’autre complot. Autre méfait imputable aux voyants : l’un d’entre eux évoque la ville de Dubréka comme pouvant devenir un centre de subversion. Par malheur un écolier de l’endroit dit un jour en jouant avec ses camarades : J’ai rêvé que je suis devenu président. Crime de lèse-majesté ! Le pauvre garconnet, dénoncé, est impitoyablement traîné jusqu’au comité de base local puis à la fédération. Il mourra en 1975 au Camp Boiro.
Les tendances occultes du dictateur guinéen, nous l’avons déjà signalé, se déploient également dans un autre domaine : il semble avoir une prédilection pour les infirmes, les handicapés, les albinos, etc. Bon nombre de ces êtres très particuliers appartiennent à sa police secrète et certains joueront un rôle important dans la vie nationale. C’est ainsi que Bangali, un petit bossu originaire de Faranah, simple planton aux PTT, peut réussir, par des allégations mensongères, à faire destituer le ministre de son département qui avait refusé de lui rendre un service illégal. Si Sékou aime tant les albinos et autres individus bizarres ou anormaux, c’est aussi, dira une rumeur insistante, parce que ceux-ci constituent d’excellentes proies… pour des sacrifices humains
La Guinée, sous Sékou Touré, est en fait un pays administré à deux vitesses : d’un côté on adopte les techniques rationnelles de l’Occident, de l’autre on conserve l’usage des méthodes et comportements non moins éprouvés de l’Afrique ancestrale. C’est évidemment à cette seconde catégorie qu’appartiennent les prédictions dont est si friand le leader guinéen.

Quoiqu’on ait pu dire à la chute du régime, Sékou Touré n’avait cure de son enrichissement.

Les marabouts qui en sont les auteurs se livrent à des exorcismes, des substitutions au plan symbolique qui exigent l’immolation de cabris, de bufs , voire, c’est le nec plus ultra, d’hommes. Est-ce pour avoir ainsi des sacrifiés à portée de la main que Sékou Touré a fait construire, à la demande des marabouts, une résidence pour les infirmes ? La rumeur, là encore, le dit. Cet asile, implanté à Matoto, un endroit discret à côté de Conakry, porte l’appellation très évocatrice de cité de la solidarité . Celle-ci, d’aucuns remarqueront la coincidence, est inaugurée le dimanche 18 juillet 1976, au moment même où l’on va déclencher les dernières grandes opérations contre la Cinquième colonne impérialiste , au cours de cette nuit infernale où sont arrêtés les Diallo Telli, David Camara, Sékou Philo Camara, Souleymane Sy Savané, Dramé Alioune, Dr. Barry Alpha Oumar. On dit que les désertions sont fréquentes à Matoto, même parmi les aveugles et les lépreux les plus atteints. Ce serait le sauve-qui-peut, chacun craignant de disparaître selon le bon vouloir du dictateur et de ses marabouts.

Toujours, donc, un double aspect dans la personnalité de Sékou Touré. Et on le constate encore quand on se demande quel homme il était en privé, comment il vivait, quels étaient ses goûts et ses préférences, ses loisirs, ses obsessions. Ses proches affirment tous qu’il est très soigneux dans l’intimité. Sa chambre à coucher est d’une netteté impeccable. Il lui arrive souvent de laver lui-même son linge de corps et de nettoyer sa salle de bain. Il a la manie de déplacer les meubles de ses appartements privés, où les objets ne gardent jamais la même place. Un intérieur sans luxe excessif étant donné la position de son occupant. Sékou Touré, d’ailleurs, n’est pas assoiffé, quant à lui, de richesse. Quoi qu’on ait pu dire à la chute du régime, l’homme s’est très peu servi. En cela sa conception du pouvoir est par certains côtés proprement africaine. Le pouvoir est en tant que tel sa passion mais il n’a cure de l’enrichissement personnel. Ce qui ne l’empêche pas d’être économe au point de passer pour pingre. Ainsi, un de ces nombreux jours où tout littéralement manquait sur le marché, Sékou Touré se renseigne sur le prix des piles. Il remet de l’argent à un de ses gardes pour aller lui en acheter. Malheureusement le prix unitaire, qui était jusque là de cinquante silys (unité monétaire guinéenne), est monté à cinquante-cinq. Le commissionnaire, qui n’a reçu que deux cents silys, ajoute le complément nécessaire à l’achat de quatre piles. De retour au palais, il le dit en remettant les piles. A la surprise générale, Sékou s’indigne et exige que les piles, dont il trouve le prix excessif, soient retournées au marchand ! Ses goûts étaient au demeurant simples. Il préférait les mets traditionnels. Le matin on trouvait à sa table du quinqueliba, boisson aux propriétés diurétiques, du lait sucré et des plats typiques de la Haute-Guinée comme le lafidi, sorte de riz apprêté au gombo et au soumbara (pâte fermentée de grain de néré) répandu dans tout l’Ouest africain, ou le moni, connu dans diverses régions de l’Ouest africain sous le nom de bouillie des malades. Il consommait régulièrement du miel, rarement du café. Il fumait beaucoup. Ses cigarettes favorites étaient la gauloise et la gitane, qu’il avouait être ses seuls liens avec la France, et le milo, à bout filtré, de fabrication locale. Il ne mangeait jamais seul et invitait facilement à sa table. Il aimait mélanger les mets dans son assiette: riz, fonio et autres fritures. De même qu’il était antialcoolique (quoiqu’à la fin de sa vie il lui soit arrivé de boire du champagne), il consommait peu de noix de cola.
Son sens de l’économie et de la frugalité, nous l’avons vu, n’est cependant guère contagieux. D’autant que lui même ne le prône pas autour de lui: cet argent qu’il n’accumule pas dans ses coffres, il s’en sert largement pour appâter son entourage et le transformer en un instrument des plus dociles. Et il peut aussi faire des largesses. Les griots, courtisans et autres flatteurs de haut vol recevaient de beaux cadeaux pour lui avoir décerné des vertus imaginaires ou attribué des ancêtres épiques. S’il était avare parfois, ce n’était pas de compliments ou de marques de sa grandeur et de celle de son régime. Le connaissant narcissique, ses proches collaborateurs savaient d’ailleurs fort bien jouer sur sa folie des grandeurs. Un exemple ? Il suffit de se rappeler comment les Sénaïnon Béhanzin, ce professeur de mathématiques béninois devenu un homme lige de Sékou Touré, Sékou Kaba, surnommé Alvarez pour ses prouesses de danseur émérite de cha cha cha, et autres idéologues du parti lui suggérèrent un jour de faire du 14 mai, date anniversaire de la fondation du PDG, le début de l’année nouvelle guinéenne.
A-t-il, malgré tout, le sens de l’amitié ? Répondre n’est pas si simple, comme le prouvent, nous l’avons vu, les témoignages les plus contradictoires de ceux qui l’ont approché. C’est qu’il pouvait passer de la plus extrême gentillesse à l’ingratitude la plus noire. Il était courtois, ouvert et rendait service, disent les uns, soulignant qu’il gardait toujours des pensées pour ses amis ou alliés. Mais combien de ceux qui l’ont connu quand il n’était rien, qui l’ont aidé dans son ascension fulgurante, ont fini leur vie au camp Boiro. On rappelle souvent les cas de Mara Djomba ou d’Aribot Soda mais il faut aussi se souvenir de ses amis et compagnons de la première heure tels El Hadj Mamadou Fofana, trésorier du PDG, Ibrahima Diané, Yalani Yansané (sorti aveugle de sa captivité), Kanfory Sanoussi, etc. Tous ont été froidement sacrifiés à sa gloire personnelle. Sékou, il est vrai, ne s’est jamais montré un modèle de fidélité ! Et la parole donnée n’est pour lui certes pas sacrée. Il sait mentir effrontément. Pour montrer la relativité des choses politiques, il assurait lui-même: Ma parole n’est pas une montagne. Entendez: je peux revenir à tout moment sur ce que j’ai dit. Il affirmait volontiers aussi: Je ne dis pas que tout ce que je dis est la vérité, mais je dirai toujours la vérité. En un mot le dictateur guinéen ne pratique que la vérité du moment, celle qui lui est utile.
Jouissant d’une excellente santé —il ne souffrait de paludisme que de temps à autre—, Sékou Touré avait une capacité de travail extraordinaire. Toujours très matinal, il était même souvent au bureau dès 5 heures, bien avant tout le monde. Un court moment de repos vers 6 heures, puis il faisait sa toilette avant 8 heures. Il prenait ensuite le petit déjeuner entre 8 heures 30 et 9 heures, toujours en compagnie. En principe il travaillait et recevait sans interruption de 9 h 30 à 15 heures. A 15 heures 30 il déjeunait, avec des collaborateurs et d’éventuels visiteurs. Certains jours il s’enfermait seul dans son bureau entre 16 heures et 18 heures. Après cela, il lui arrivait volontiers d’aller en se promenant jusque vers la villa de Coléah, dans la banlieue de Conakry, ou vers la résidence Bellevue jusqu’aux environs de 20 heures. On servait le repas du soir autour de 20 heures 30; une fois celui-ci terminé, s’il n’avait plus rien au programme du jour, il retournait a son bureau où il restait tard dans la nuit, avant d’aller se coucher au petit matin, pour quelques heures au plus.
Le goût prononcé pour le blanc et les couleurs claires de Sékou Touré est bien connu. Là encore nous touchons à l’influence incontestable des charlatans et autres diseurs de bonne aventure: sa chance selon les astrologues résidait dans les choses claires, et c’est pourquoi il lui fallait une femme au teint clair—Andrée est métisse—et des vêtements blancs. Sa mise vestimentaire, nous l’avons dit, a toujours été raffinée. C’est cependant seulement à partir de 1963, à la création de l’OUA, qu’abandonnant le costume européen, il jette définitivement son dévolu sur l’habit blanc. D’abord il est seul à porter cette couleur de la tête aux pieds. Petit à petit, l’habitude gagne ses collaborateurs. Avant 1975, toute la Guinée officielle est de blanc vêtue. Les jours de solennité, le tableau est inoubliable: comment ne pas être impressionné par cette marée humaine drapée d’un blanc éblouissant, qui a l’air de se plisser et de moutonner à perte de vue en vagues successives. Pour en rajouter dans la féérie, Sékou agite sans cesse en public son sempiternel mouchoir blanc, sorte de lien vivant et fébrile entre la foule et lui. De même que le blanc, certaines autres couleurs étaient rituellement attachées à telle ou telle catégorie socio-professionnelle.
Les femmes s’habillaient comme des veuves, jamais de couleur trop vive, et donnaient ainsi des gages constants de fidélité au parti et à son leader omnipotent. Les élèves des écoles primaires portaient l’uniforme bleu-culotte, chemisette et col rond dit Mao. Dans les camps de concentration, les prisonniers étaient habillés comme ces écoliers.
Quel couple Andrée et Sékou ont-ils formé ? Selon certaines confidences faites par Andrée à sa dame de compagnie 32 Sékou se montre les premiers temps très épris de sa compagne. D’autant que cette union représente une promotion sociale évidente. Au fur et à mesure qu’il compense la modestie de ses origines par des succès politiques —et partant des succès féminins—, Sékou se fait plus distant. Andrée, bientôt, se sent à ce point délaissée qu’elle avoue préférer de loin un mari planton au premier des Guinéens inaccessible.

Les premières années de vie commune, Andrée est d’ailleurs très discrète, vivant pratiquement cloîtrée dans le palais vétuste des gouverneurs coloniaux. Mais autant elle se sera méfiée des intrigues politiciennes pendant près de douze ans, autant elle changera ensuite graduellement d’attitude, finissant même par prêter main forte à la répression. Le pouvoir ayant, semblet-il, failli échapper à son homme, la digne épouse se jette à bras raccourcis dans la bagarre après les événements de 1970, comme si elle avait subitement réalisé que c’était une question de vie ou de mort pour elle-même et pour les siens.

Seule sa fille Aminata, la plus proche de lui, peut pousser l’audace jusqu’à le critiquer.

Et c’est justement à partir de cette date que deux clans se forment pour contrôler le pouvoir: d’un côté le clan des Touré, de l’autre le clan des Keita. Au plus fort des querelles et disputes, on verra Andrée prendre nettement position pour ses demi-frères contre les autres. Des heurts qui ont cependant leurs limites puisque, lorsque l’essentiel est en jeu, à savoir la maîtrise du pays, les deux clans antagonistes savent faire front commun.
Epoux plutôt distrait, quel père Sékou est-il pour ses enfants ?

  • Aminata paraît la plus proche de lui. Certains soutiennent qu’elle peut pousser l’audace à tout moment—jusqu’à faire des observations à l’homme qui fait tremblér la Guinée. Aminata est également connue pour ses qualités de coeur. On la dit ouverte aux souffrances et difficultés d’autrui.
  • A son fils Mohamed, Sékou donné très tôt un précepteur guinéen, chargé de l’éduquer, semble-t-il, avec souci des réalités du pays, loin du foyer paternel où il n’est que chouchouté. Quand il aura grandi, Sékou n’enverra pas son fils à l’étranger mais le laissera poursuivre ses études à l’Institut polytechnique de Conakry. Son diplôme de sciences économiques obtenu, le jeune homme s’oriente vers le ministère de l’Economie et des Finances, où il ne tarde pas à se mêler de tout. Mohamed, dit-on, est persuadé qu’il est appelé à un destin national. Son père, qui veille sur sa vie et ne laisse rien au hasard, le destinerait à une princesse marocaine du plus haut rang.

Si dans la vie publique Sékou Touré se montre un ferme partisan de la violence voire d’une cruauté certaine, qui n’a rien à envier à celle qu’on a attribuée à son aieul Samori Touré, les témoignages concordent au contraire sur son véritable sens de la famille. Il paraît avoir profondément aimé sa progéniture. Et chaque fois que les intrigants et autres opportunistes veulent l’opposer aux siens, il se réconcilie toujours avec ces derniers sur leur dos.
La vie quotidienne au palais est plutôt terne. Les distractions favorites de Sékou Touré ? Capter les radios étrangères et regarder des films. Ecouter les nouvelles d’ailleurs lui prenait beaucoup de temps. Et ce qu’il entendait ne le laissait pas toujours indifférent. Les colères de Sékou étaient légendaires. Il se fâchait souvent pour un rien. Ainsi, quand il s’adonnait à son jeu préféré, le jeu de dames, il ne supportait pas de perdre. Tant et si bien que si on voulait rester longtemps en sa compagnie, il fallait s’arranger pour le battre. Il n’arrêtait la partie que s’il l’emportait.

Au jeu de dames —si l’on peut dire—de la vie courante, Sékou, régulièrement vainqueur jusque-là, va devoir apprendre à être sérieusement malmené vers la fin des années soixante-dix. L’homme qui a toujours aimé séduire les femmes, non seulement, bien sûr, ses maîtresses mais aussi les Guinéennes dans leur ensemble, va se trouver au bord de la chute de leur fait. Celles qui ont permis son ascension en se rangeant toujours majoritairement derrière lui puis furent les plus inébranlables supporters du régime, y compris quand en retour elles ne connaissaient que la vie difficile de citoyennes d’un pays économiquement ruiné, celles-là même vont prendre la tête d’un grand mouvement de protestation traduisant en cette année 1977 la révolte qui gronde dans toutes les couches sociales.
Conakry, lundi 29 août 1977. Que se passe-t-il en Guinée ? Qu’est devenu le président Ahmed Sékou Touré ? Priés par les autorités guinéennes de ne pas quitter leurs résidences, les diplomates occidentaux en poste dans la capitale ont le plus grand mal à informer correctement les administrations de leurs pays. Accrochés à leurs téléphones, ils essaient par tous les moyens officiels et privés, de savoir comment évolue une situation qu’ils estiment explosive depuis quarante-huit heures, sans résultat satisfaisant tant les rumeurs sont contradictoires. On dit le responsable suprême de la révolution guinéenne terré depuis la veille dans un bunker secret, naguère construit par les Chinois sous le Palais du peuple, siège de l’Assemblée nationale, réplique en miniature du Palais du peuple de Pékin. D’aucuns assurent qu’en fait il s’est réfugié sur l’un des bâtiments de la base navale soviétique, ou à l’ambassade cubaine, ou à Foulaya, à l’intérieur du pays, près de Kindia.
Une seule chose est sûre, le président n’est pas à la présidence, où tous ses rendez-vous ont été annulés, ni à Bellevue, sa villa résidentielle. Ce qui est véritablement étonnant, c’est de ne plus l’entendre sur les ondes de la Voix de la révolution. Ce qui est préoccupant, c’est la vacance d’un pouvoir réputé fort —O combien !— sans que l’on sente la montée organisée d’une force déterminée à combler le vide. Dans la moiteur de l’hivernage, les habitants de Conakry ont le sentiment qu’un monde est en train de basculer. Ils ne perçoivent pas quel nouvel ordre social pourrait le remplacer.
Toutes proportions gardées, et ici en plus violent, en plus désespéré, en plus cruel, la Guinée vit un mai 68. Cette comparaison trouve vite ses limites, mais on note dans les deux cas un rnême air du temps . En France, l’explosion de mai avait été provoquée par un ras-le-bol de la jeunesse, une jeunesse qui refusait d’être programmée dans la société de consommation. En Guinée, on observe aussi un ras-le-bol des citoyens -et en particulier des citoyennes, nous allons le voir-mais il est au contraire provoqué par la misère, l’injustice, l’arbitraire, la corruption.
Plus que tout autre indice, la situation alimentaire du pays est éloquente. Au bout de vingt ans de révolution, la production de riz est tombée de 282 700 tonnes en 1957—veille de l’indépendance—à moins de 30 000 tonnes. Or le riz, on le sait, est la denrée alimentaire de base des Guinéens. Les cartes mensuelles de rationnement, appelées pudiquement cartes de dotation, limitent à 4 kilos de riz, un quart de litre d’huile, une boîte de lait, la ration des fonctionnaires, pourtant les chouchous du régime. Les autres habitants doivent se contenter de la moitié de cette dotation —et encore dans la limite des stocks disponibles. Certaines denrées et divers condiments sont rationnés ainsi, en se basant sur une famille de huit personnes: celle-ci a le droit d’acheter chaque jour 2 kilos de poisson ou de viande, 350 grammes de pain, une boîte de purée de tomate… quand on en trouve. Malgré le marché noir, la viande, la purée de tomate, la pomme de terre, l’oignon peuvent en effet disparaître des étalages pendant des mois. La pénurie est telle qu’un malade doit se munir de tout le nécessaire avant d’entrer à l’hôpital, y compris d’une bassine d’eau. La nourriture, les médicaments sont entièrement à sa charge. Les actes et les soins, même les opérations, sont dispensés par d’anciens infirmiers récemment nommés docteurs en médecine par décret présidentiel.

Les femmes en colère de Nzérékoré obligent le gouverneur à prendre la fuite dans la forêt.

La situation s’est donc encore détériorée depuis 1975 et on imagine la détresse de la population. Mais on n’imagine pourtant pas que le parti-Etat, son armée, sa police, ses miliciens, ses espions, pourraient se révèler impuissants à mâter un sursaut populaire. Et c’est pourtant ce qui va se produire pendant trois longs mois. Tout commence au mois de juin 1977, à Nzérékoré, capitale de la Guinée forestière, une région de l’extrême sud du pays qui regroupe environ sept cent cinquante mille habitants. Les agents de la police économique sont arrivés un matin au marché avec l’intention de faire respecter la décision d’interdiction du commerce privé. Mal leur en prend: la première marchande menacée de la saisie de son maigre étalage s’insurge contre l’autorité de ces sans-parents. Elle appelle ses compagnes à la rescousse, réclamant la liberté et le bien-être plutôt que l’esclavage et la misère. Elle est entendue et réussit à mobiliser une petite foule pour la soutenir. Les miliciens, surpris par la violence de la réaction de ces femmes, doivent se replier, laissant sur le terrain deux morts et plusieurs blessés gravement atteints. Enhardies par leur victoire, les commerçantes décidèrent alors de marcher sur les résidences du gouverneur et du ministre du Développement rural de la région. Appuyées par la population de Nzérékoré et des localités proches, les femmes obligent le gouverneur à prendre la fuite dans la forêt voisine et le ministre à se réfugier dans l’enceinte du camp militaire de la ville. On dira plus tard que ces femmes avaient été manipulées par des militants clandestins de l’Organisation unifiée pour la libération de la Guinée (ONLG), un mouvement issu d’une scission du principal groupe d’opposition externe au pays, le Rassemblement des Guinéens de l’extérieur (RGE). Très actifs en effet dans cette région, des partisans de l’OULG venaient de diffuser un tract incendiaire contre le régime et son leader, qualifié de bandit de Conakry , de marionnette de Bellevue et de drogué . Mais ce tract n’était pas le premier distribué en Guinée par l’opposition et il est très peu probable qu’il ait servi de détonateur, même s’il exprimait les sentiments d’une partie croissante de la population à l’égard du régime, de son appareil et de sa bureaucratie.
On se rend immédiatement compte de l’ampleur du mécontentement quand le général Lansana Diané, membre du bureau politique, en mission d’inspection dans la région se dirige vers Nzérékoré. Il croit pouvoir calmer les esprits par sa seule présence. Accueilli par des injures et des huées, il doit renoncer à entrer dans la vil!e et retourne en toute hâte à Conakry pour informer les dirigeants. Sékou Touré, décidé à rétablir l’ordre à tout prix, et qui ne songe nullement, bien entendu, à modifier sa politique économique, dépêche bientôt plusieurs unités de l’armée pour mâter la rébellion; mais l’armée refuse de faire usage de ses armes contre les femmes. Treize des militaires qui avaient refusé de tirer seront fusillés, dès leur retour à Conakry, pour incitation de leurs camarades à la révolte.

C’est qu’entretemps, le soulèvement fait tache d’huile. Le mouvement, avec encore plus de violence, embrase Macenta, Gueckédou, Kissidougou, Beyla, jusqu’à atteindre une partie de la Haute-Guinée, notamment Kankan, deuxième ville du pays. Toujours conduit par des femmes, toujours dirigé contre la pénurie, il s’agit moins d’un mouvement politique organisé que d’une immense clameur contre la misère et la tyrannie. Ce chapelet de manifestations spontanées, sans coordination aucune, ne menace peut-être pas sérieusement le pouvoir a priori, mais le prend au dépourvu. Voilà pourquoi Sékou Touré, qui pensait au début pouvoir maîtriser la situation en se contentant, comme il le fit, de destituer quelques cadres locaux a été obligé de déchanter.
Les incidents devaient fatalement toucher Conakry. C’est au marché Mbalia qu’ils éclatent au matin du 27 août, quand un membre de la police économique exige de vérifier le contenu du sac d’une ménagère. Déjà excédée de n’avoir pas trouvé au marché de quoi nourrir sa famille, la femme se jette sur le policier en ameutant tout le quartier. Les vendeuses se précipitent au secours de la ménagère et d’autres policiers viennent prêter main forte à leur collègue. Rapidement submergés par le nombre, les policiers doivent abandonner le terrain. Les femmes, alors, s’organisent en cortège, entonnant un chant improvisé contre la police économique. Elles marchent sur les postes de police, qu’elles saccagent de fond en comble, ainsi que sur le siège central de la police économique, avant de décider de se diriger vers la présidence, à quelques centaines de mètres de là. Elles draînent maintenant dans leur sillage tout ce que la capitale compte de femmes. C’est une scène tellement ahurissante que de voir ces dix ou quinze mille manifestantes en colère dans les rues de Conakry que les militaires du camp Samori, devant lequel elles passent, ne tentent pas de les arrêter. Elles franchissent de même sans résistance les portes du palais présidentiel, pourtant gardées par les redoutables membres du Service de la sécurité présidentielle (SSP) que les Guinéens, allez savoir pourquoi, surnommaient les SS .
Un témoin anonyme a raconté la scène qui se passe alors, dans la revue sénégalaise Africa:

Tour à tour les ministres Fily Cissoko des Affaires étrangères, Mouctar Diallo du Développement rural de Nzérékoré et le premier ministre Lansana Béavogui tentent sans succès un apaisement. Les femmes les renvoient tous par des huées et des quolibets. A Béavogui notamment, elles tiennent des propos pour le moins insolites: « Nous ne discuterons pas avec un porteur de pagne et de camisole comme vous. Si tu étais un homme, on l’aurait su depuis longtemps ». Sur ces entrefaites, Sénainon Béhanzin, ministre de l’Information et de l’Idéologie, s’improvisant technicien de radio, portant un haut-parleur sur le dos, descend de la salle du Conseil des ministres, en vue de mettre en place une installation sonore, car Sékou Touré lui-même doit s’adresser aux manifestantes: c’est le seul interlocuteur qu’elles admettent. Celui-ci apparaît au balcon. Avant de prendre la parole, il agite son éternel mouchoir blanc. Les femmes crient en choeur:
— « Pas de mystification. Ton mouchoir est devenu noir, rentre-le ! «
Quand les femmes de Conakry, ces femmes dont il aimait dire qu’elles l’avaient porté au pouvoir, crient en choeur
— « ton mouchoir est devenu noir«,
personne depuis vingt ans ne s’est permis, en Guinée, pareille insolence. Aussi Sékou Touré sent-il que quelque chose lui échappe. Il ne doute pas de ses qualités, réelles, de tribun. Il sait user de la force des slogans comme de la musique des mots. S’adressant aux femmes, il choisit de commencer par asséner les slogans usuels: « Prêts à la révolution ! A bas le colonialisme ! » C’est d’ordinaire sa manière de « chauffer« les militants qui viennent I’entendre et, d’ordinaire, les militants reprennent ces slogans d’une seule voix. Mais les femmes de Conakry ne se pressent pas devant lui pour entendre des slogans. Elles attendent autre chose. En silence. Et les quelques secondes qui s’écoulent avant que Sékou ne se ressaisisse sont d’une densité incroyable.
Le chef de la révolution guinéenne est un monstre politique, comme on dit d’un acteur qu’il est une bête de scène. Il sent la salle. Il comprend qu’il a fait fausse route. Il ne peut espérer s’en tirer par de simples mots. Il lui faut lâcher du lest, trouver un exutoire à la colère de ces matrones prêtes à mettre le palais présidentiel à sac, malgré la menace—mais les militaires auraient-ils tiré ?—des mitraillettes braquées maintenant sur elles.
— « Je viens, dit-il, d’être informé par le bureau fédéral de Conakry II qu’un incident ayant opposé un agent de la police économique et des femmes au marché Mbalia a entraîné votre marche sur la présidence. Vous avez raison. Vous ne pouvez supporter indéfiniment, sans réactions, les exactions de ces agents dont les épouses vivent, elles, dans l’abondance, portent des vêtements coûteux, des bijoux de grande valeur, tandis que vous autres, vous peinez pour vous assurer le pain quotidien […] Eh bien ! retournez chez vous et je vous donne la liberté de tuer tout agent de la police économique qui essaiera désormais de vous déranger […] A bas la police économique démobilisatrice ! »

Ce n’est évidemment pas vouloir justifier les pratiques des agents de la police économique que de remarquer qu’il est douteux qu’ils aient été nombreux à avoir les moyens de couvrir leurs femmes de bijoux. Ils rançonnaient les Guinéens pour nourrir leur famille, profitant d’une impunité quasi garantie, pauvres volant des pauvres, arrogants, impopulaires au posible parce qu’impliqués en première ligne, par leur fonction, dans les difficultés rencontrées par les ménagères sur les marchés. Il est facile pour Sékou Touré de détourner la menace qui pèse sur lui en sacrifiant ces sous-fifres. C’est une manière de gagner du temps.

Trois femmes se précipitent sur Sékou Touré en chantant. Vingt ans de crimes, c’est assez !

Pour l’heure, les femmes ne voient qu’une chose: elles ont obtenu la suppression de la police économique. Mieux: le chèque en blanc que Sékou Touré leur a publiquement signé a valeur d’amnistie pour les événements du marché Mbalia, comme pour la mise à sac des commissariats. Et tant qu’à faire, elles vont aller achever le travail dans les quartiers qu’elles n’ont pas encore visités , détournant à cet usage les cars de transport urbain, avant de se rendre jusqu’à la brigade de Lansanaya, à 30 kilomètresde Conakry, pour raser et incendier ses bâtiments, après les avoir vidés des denrées de première nécessité qui y étaient stockées.
Jusqu’au soir du samedi 27 août, l’agitation reste maîtresse de la rue. A 19 heures, un communiqué laconique diffusé par la Voix de la révolution a annoncé à la population qu’un meeting d’information, organisé au Palais du peuple par le comité central du parti-Etat, aura lieu le lendemain matin à 10 heures. Il sera consacré au problème des commerçantes. Chacun se dit que des événements importants sont en train de se préparer.
Le dimanche matin, Conakry se réveille sous l’une de ces pluies torrentielles du mois d’août. Peu après, dès 8 heures, de nombreuses femmes se pressent devant les portes du Palais du peuple. En d’autres temps, nombre d’entre elles auraient été vêtues de blanc, en hommage à la révolution et à son chef. Ce jour-là, arborer une telle couleur, ou même une couleur claire, aurait été une provocation vis-à-vis des héroines de la veille. La plupart des femmes sont donc habillées de rouge, une couleur vive. Les autres portent au moins une bandelette rouge autour de la tête. Manifestement, elles sont déterminées à ne plus se laisser faire; à ne pas quitter les lieux sans avoir obtenu solennellement satisfaction. A 9 heures 45, arrive Sékou Touré, accompagné de ses plus proches collaborateurs:

  • Ismaël Touré, son demi-frère, ministre de l’Economie et des Finances
  • Fily Cissoko, ministre des Affaires étrangères
  • Lansana Diané, ministre de la Défense.

L’atmosphère est tendue. Sékou Touré s’efforce de garder son calme, mais les témoins remarquent tous sa nervosité. Quand il prend la parole et lance les slogans traditionnels contre le colonialisme, le néo-colonialisme et leurs complices, ces slogans ne sont repris que par les responsables politiques présents dans la salle. Alors, comme il commence son discours par l’interrogation:
— Est-ce que les mouvements que vous avez faits hier étaient bons ou mauvais ?
Et que d’une seule voix les femmes répondent:
— Bons et même très bons !
C’est d’une voix sourde de fureur rentrée que le vieux tribun lance:
— Les agitations ont été provoquées par les parents de la Cinquième colonne …
Phrase terrible, à l’époque, en Guinée. On ne qualifiait ainsi que les opposants au régime, les contre-révolutionnaires , les ennemis du peuple , c’està-dire les hommes voués aux arrestations, à la torture, à la détention sans jugement, à la potence ou aux balles des pelotons d’exécution.
S’il croyait en imposer ainsi aux femmes qui remplissaient la salle du Palais du peuple, Sékou Touré se trompait. La suite de son intervention fut couverte par les huées et les invectives. Le chef de la garde présidentielle, surnommé de Gaulle à cause de sa grande taille, a raconté en privé comment il a vécu ce moment:
— « Elles ont tout de suite répliqué:
— « C’est toi la Cinquième colonne. C’est toi l’impérialiste. C’est toi le raciste ».
Elles le traitaient d’aventurier et d’assassin. Elles disaient qu’elles allaient lui enlever son pantalon pour lui en faire un chapeau. Et puis elles se sont mises à chanter en choeur une chanson improvisée en langue soussou qui disait:
— « Vingt ans de crimes c’est assez. Tu dois t’en aller«.
Sékou Touré faisait comme s’il ne comprenait pas. Il voulait continuer à parler. C’est son frère Ismaël qui lui a demandé s’il n’entendait pas ce que chantaient les femmes. Le président ne lui a pas répondu. Il voulait continuer à parler, à tout prix. Même quand le ministre Lansana Diané l’a saisi par la main pour lui faire prendre la porte de sortie, il a refusé de s’en aller. C’est alors que trois femmes en rouge se sont approchées de lui pour lui dire en face les paroles de la chanson. De l’extérieur, des gens jetaient des pierres à travers les vitres, et des boîtes de conserves vides, et des bouteilles. Alors, le président s’est levé, comme réveillé.
Précipitamment, il a pris la sortie du sous-sol, malgré les trois femmes qui maintenant s’accrochaient à lui pour l’empêcher de s’enfuir. Alors la garde armée est intervenue. L’une des trois femmes a été abattue, une grosse vendeuse du marché Mbalia. Les deux autres ont été arrêtées, plus une quinzaine encore qui s’étaient avancées pour leur prêter main forte. Sékou Touré était dans une rage folle.
Il a exigé que l’on utilise les armes pour briser la révolte. Les femmes arrêtées ont été exécutées plus tard. Les compagnes de ces femmes ne se laissent pourtant pas intimider. Elles passeront plusieurs heures autour du Palais du peuple à guetter la sortie du président. En fin d’après-midi, convaincues qu’il était parvenu à s’echapper, elles se sont répandues dans toute la ville.

Quelques semaines plus tard, à Bamako, le premier ministre Béavogui reconnaîtra dans une interview que, ce jour-là, l’émeute était maîtresse de la rue: Sur les six cent mille habitants de Conakry, il y en avait bien cent mille qui manifestaient. Ce n’est qu’une fois la nuit tombée que la troupe a commencé à tirer. Entre temps, le chef d’état-major Condé Toya a ordonné aux blindés de prendre position dans Conakry.

Pendant dix jours, le dictateur reste terré sans oser apparaitre en public.

Ces mesures ne devaient pourtant pas entamer la détermination des femmes. Dès le lendemain, à l’aube du lundi 29 août, une nouvelle marche se forme, en direction de la présidence. Au passage, les manifestantes tentent en vain de délivrer leurs compagnes arrêtées la veille, qu’elles croient internées au camp Boiro. Plus loin, à la hauteur du marché central, Condé Toya a fait barrer la grande artère qui mène à la présidence par un peloton de chars. Une épaisse ligne rouge a été tracée sur toute la largeur de la voie. Quiconque la franchira sera abattu sans sommation.
Les femmes, une fois de plus, vont manifester un courage inouï: elles passent outre à l’ultimatum et continuent leur progression vers la présidence. Elles n’iront pas loin. A 200 mètres de là, l’armée tire dans le tas. On ne saura jamais le nombre exact des victimes du 29 août. Le chiffre de soixante morts et de trois cents blessés est celui, en recoupant les témoignages, qui semble le plus proche de la réalité. La révolte, à Conakry, a été enfin matée et Sékou Touré règne toujours sur la Guinée. Mais dans quel état ?
Pendant dix jours, le dictateur va rester terré, sans oser apparaître en public, sans manifester sa présence, ne serait-ce que par le canal d’un message radiodiffusé, au grand dam des observateurs étrangers. Certaines rumeurs font état de son suicide. En fait, s’il ne s’est pas suicidé, quelque chose s’est brisé en Sékou Touré. Le fils chéri de l’Afrique, comme il aime se faire surnommer, n’est d’ailleurs pas encore certain d’en avoir terminé avec ces matrones qui lui ont infligé la plus grande humiliation de sa longue carrière politique. On l’informe qu’à l’exemple de Conakry, Kindia, troisième ville du pays, s’est à son tour soulevée contre l’autorité, ainsi que Forécariah, qui tiendra onze jours contre la force armée, et le centre minier de Fria, où les femmes se sont emparées du poste de police pour en délivrer tous les prisonniers.
La révolte des femmes va se prolonger, sporadiquement, jusqu’au 7 septembre, touchant une trentaine de villes et de bourgades. Ce n’est que le 15 septembre que le gouvernement et le parti seront enfin en mesure d’organiser une première manifestation de soutien au camarade stratège à Conakry. On inaugurera d’ailleurs, à l’occasion, une manière inédite de mobiliser les masses: On allait, raconte un témoin, réveiller les pères de famille à une heure tardive de la nuit, quartier par quartier, pour leur demander s’ils étaient pour ou contre la révolution. Ils ne risquaient pas de dire non. Mais dès qu’ils avaient répondu oui, on leur demandait de nous dicter séance tenante les noms de toutes les personnes dont ils avaient la charge. Une fois la liste dressée, ils recevaient l’ordre de se retrouver à tel endroit et à telle heure avec toutes les personnes figurant sur la liste qu’ils venaient de dicter, sous leur responsabilité.
Que dire à ces masses mobilisées ? Entre le 15 septembre et le 2 octobre, date du grand discours de Sékou Touré devant le Conseil national de la révolution, les Guinéens vont apprendre lors de meetings ou par la radio, jour après jour, d’abord que dans tout cela, il s’agissait d’un malentendu et que les femmes avaient eu raison de protester; puis, ce qui n’est guère différent, que les femmes avaient eu affaire à des agents corrompus et qu’elles avaient eu raison de protester, ensuite et là le ton commence à changer, qu’elles avaient été victimes de parents d’opposants condamnés ou en fuite, trafiquants sans scrupules et ennemis du peuple; ou que certains gendarmes étaient chargés par des comploteurs de provoquer des troubles; ou encore, on en revient là aux vieilles habitudes, qu’il s’agissait d’un complot monstrueux de la Cinquième colonne extérieure; et bientôt qu’il s’était agi d’une tentative de l’impérialisme international manipulant, à partir du Sénégal et de la Côte d’Ivoire, les bras de complices guinéens. Finalement, on ne retiendra bien entendu, officiellement, que la thèse du complot. Un complot rendu possible par l’irresponsabilité de quelques cadres locaux et qui permettra, de ce fait, une nouvelle épuration…


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