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Cheick Oumar Kanté
Les orphelins de la révolution

Menaibuc, 2004. 376 p.


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Première partie.
A révolutions, Révolution et demie !


La décision de partir, je l'ai prise malgré tout. Elle est ferme et irrévocable ! Je partirai. Je vais partir. Je pars ce jour-même. Oui, j'ai « choisi » moi aussi comme mon frère aîné, il y a cinq ans, de quitter l'Institut, pas l'IPC de Conakry mais l'IPK de Kankan, l'IPKou 1. Je vais donc fuir mon pays ! Devoir abandonner sans crier gare, hélas, tous ceux que j'ai aimés, que j'aime encore et que j'aimerai toujours. Qu'ils n'aient pas pu se douter lors de nos dernières retrouvailles qu'ils allaient bientôt me « perdre », comme ils ont déjà « perdu El Hadj », me cause beaucoup de peine ! Je ne peux m'empêcher en effet de songer à ce que diront les voisins en dépit de nos relations très cordiales.
— ll ne suffit pas de donner naissance à un bataillon de garçons. Encore faut-il que ces derniers respectent la volonté de leurs parents en demeurant sous leur autorité quoi qu'il arrive !
J'imagine sans aucun effort combien papa et maman seront touchés par les échos de ces méchants commérages. Et ils se mettront à croire dur comme fer que les esprits malfaisants ont réussi quand même à nous atteindre pour nous « lancer » tels des charognards dans la direction de la jungle. Les deux premiers garçons de la famille perdus dans la jungle ? Cette jungle redoutable ainsi qu'il est de coutume chez nous de parler de tout pays étranger ! S'égarer dans la jungle ? Quelle malédiction ! …

Mais à bien analyser la situation, n'est-ce pas la jungle sous des oripeaux révolutionnaires qui, de longue date, a installé ses quartiers dans tout notre pays ? En tout cas, ne cesse de hanter mon esprit une « visite » inopinée et pour le moins rocambolesque d'un cambrioleur sans peur ni remords dans notre antre d'enseignement révolutionnaire, incursion qui me semble à cet égard très révélatrice de l'ambiance d'ensemble.
Une fois, en effet, au cours d'une de ces rares nuits où presque la plupart des étudiants sont arrivés à fermer l'oeil — l'événement survient parfois quand une violente tornade a rafraîchi l'atmosphère, dissous la poussière ambiante et éloigné les moustiques — des cris s'élèvent du côté du magasin et rompent le rare moment de trêve, la période de grâce même, dirais-je, tant les forces de la nature semblent s'être liguées pour compatir à notre sort.
— Au secours ! Au secours !
— Au voleur ! Au voleur !
— Accourez tous ! …
A peine debout, certains étudiants qui, selon toute apparence, ont entendu « l'IPK brûle ! » recherchent l'endroit où ils ont gardé leur objet le plus cher sur le plan sentimental et (ou) matériel : une paire de chaussures « Ambassador », une « liquette » cintrée : « l'unique et meilleure », un pantalon « hop », un poste-transistor, une montre-bracelet, etc. Aussitôt rassurés sur le devenir de leurs biens, c'est la folle chevauchée pour tenter d'échapper soi-même à l'incendie fort probable, après tout. Karo, le basketteur émérite, tient lui aussi à sauver sa grosse malle même si elle a toujours provoqué les railleries de tous. Elle est énorme, sa malle, et faite de planches grossières recouvertes de photos de femmes nues. Il n'y a pas un seul étudiant qui ne se soit un jour demandé ce que Karo a bien pu mettre là-dedans.
Pris dans les pans du drap qu'il utilise à la fois comme pyjama et comme couverture, il se retrouve perplexe devant les garde-fous le long de la véranda. Que faire ? Elles sont si hautes les fondations du bâtiment et l'escalier de service est bien loin et encombré ! Il se rend compte qu'il ne peut pas sauter non plus avec son fardeau. IL supplie quelqu'un — Diakis, l'étudiant le plus facétieux, pour son malheur — de lui retenir la malle en attendant que lui-même franchisse les barrières métalliques pour, après, la lui faire glisser le long du tuyau d'évacuation des eaux usées. Juste pour l'embarrasser, ce dernier lui oppose un refus catégorique.
Quelques moments d'hésitation et le basketteur se résout à lancer son précieux trésor par-dessus bord avant de sauter à son tour comme s'il espérait pouvoir le cueillir en plein vol. Larguée d'une hauteur de plus de deux mètres, la malle est réduite en morceaux aussitôt qu'elle atterrit sur la rocaille … De ce jour, tous les étudiants de l'IPK ont pu savoir qu'il y avait un grand boubou leppi 2 dans la malle de Karo-le-basketteur. C'était son « unique et meilleur » à lui ! … Certaines mauvaises langues sont allées jusqu'à affirmer que Karo a appris à jouer au basket dans l'unique but de profiter des jeux de maillots de son équipe qui complèteraient de façon appréciable sa garde-robe fort démunie. En effet, si on y réfléchit bien, on n'a jamais vu Karo dévêtu de l'uniforme que revêtu de tenues de sports … Les tribulations de Karo avec sa fameuse malle ne distraient cependant pas outre mesure les étudiants alarmés. Tous tiennent quand même à savoir les raisons du grand branle-bas nocturne à l'IPK. Quelqu'un assène une affirmation avec l'air d'en savoir long sur la vigilance révolutionnaire et sa stratégie. — Vous pouvez en être sûrs, c'est le Camarade Administrateur-Général qui a lancé une fausse alerte pour tester notre capacité de mobilisation !
Quoi qu'elle paraisse, la remarque n'est pas du tout dépourvue de bon sens. Dans les villes abritant des camps militaires, il est procédé de façon fréquente à des simulations d'attaques venues de l'extérieur, atmosphère de complotite aiguë oblige ! Les ripostes, simulées elles aussi, ont laissé des anecdotes savoureuses égrenées dans toutes les concessions guinéennes. Un jour, par exemple, des raids répétés de Mig 18, tous réacteurs déchaînés, ont survolé si bas une ville qu'une maman a confondu le petit mortier dans lequel elle écrasait des condiments avec son bébé couché à l'ombre d'un manguier à côté d'elle. Elle s'est donc enfuie dare-dare avec le mortier bien attaché sur le dos !
Les mémoires guinéennes ont encore en souvenir — et là, c'est une belle revanche des militants-en-civil sur les militants-en-uniformes — la peur panique qui a saisi des soldats d'un autre camp lorsque des coups de feu très nourris ont été entendus dans l'enceinte même de la garnison. L'ordonnateur de la fausse agression a eu, cet autre jour, des révélations précieuses. On raconte entre autres que certains militants-en-uniformes nus comme ils sont venus au monde ont tout juste eu le temps de prendre leurs jambes à leur cou pour escalader les murs du camp et trouver refuge dans les broussailles environnantes … Mais il apparaît vite qu'en cette nuit de grâce exceptionnelle, les raisons de l'alerte générale à l'IPK sont plus sérieuses. Un étudiant arrivé parmi les premiers sur les lieux de la rumeur et maintenant sur le chemin du retour au dortoir révèle que les miliciens de garde ont surpris un voleur en train de « déménager » du magasin les sacs de riz, de farine et d'ignames. Le visiteur nocturne serait si bien baraqué qu'ils s'y seraient pris à quatre pour le retenir en s'agrippant de toutes leurs forces à un de ses pieds alors qu'avec l'autre il avait déjà pu enjamber le mur de l'Institut…
Au QG de la milice, le mauvais militant pris en flagrant délit de vol est maîtrisé, mis hors d'état de nuire, comme on dit dans la terminologie révolutionnaire. Un énorme et redoutable bonhomme qui, s'il n'y avait pas eu le mur à sauter, en effet, aurait pu transférer deux cents kilogrammes de riz à la fois sans gros efforts. D'ailleurs, les miliciens n'ont réussi à l'attraper que parce qu'il n'a voulu se dessaisir de son butin à aucun prix …
Le mépris qu'il ressent vis-à-vis des étudiants, de l'Administrateur, des autorités politiques et administratives du pays, il le dit à voix haute sans y mettre aucune nuance.
— Vous êtes tous des voleurs !
— Votre Administrateur et Mamadi Keïta, son maître-protecteur, sont des filous …
— Ismaël Touré est un rat ! ll est encore plus malhonnête que son frère 3
— Dites-moi, qui est-ce qui ne vole pas dans ce pays ?
Le monstre aux pieds enchaînés et aux poings liés derrière le dos ne donne pas l'impression de sentir du tout les tortures physiques que les étudiants-miliciens ont cru devoir lui infliger, plus pour lui faire regretter ses accusations que pour obtenir de lui l'aveu de son identité …
Seul le sang aux commissures des lèvres trahit à la longue la vulnérabilité de l'imposant corps fait de chair tout de même. Après avoir proféré maintes autres injures parmi les plus grossières, il menace.
— Tôt ou tard, je serai libéré. Le premier étudiant que je rencontrerai, je le tuerai de mes mains.
Malgré le déluge de coups, nous n'apprendrons que très tard son passé de culturiste et de boxeur au Sénégal. Il ne serait revenu en Guinée que pour l'enterrement de sa mère décédée il y avait quelques deux ou trois mois. Les funérailles et les cérémonies du quarantième jour, entre autres, lui auraient coûté toutes les économies rapportées de son aventure sénégalaise …

Ce qui précède suffit pour évoquer la jungle guinéenne. Quant à la Révolution, nous élèves et étudiants, nous n'avons jamais été contre elle du tout ! En tout cas pas avant qu'elle ne pousse à l'exil beaucoup d'entre nous. Au contraire, nous avons sauté sur toutes les occasions pour en déclencher quelques-unes, des petites certes, mais des révolutions quand même. C'est d'abord à l'école primaire de Bowounloko à Labé entre 1958 et 1960 ensuite et surtout au Lycée de Dalaba de 1961 à 1963 … Et cela bien avant la Révolution officielle 4 en 1966 !
A Bowounloko, par exemple, nous n'avions encore que huit ou neuf ans, nous nous sommes insurgés pour la première fois contre l'injustice croyant avec naïveté sans doute que révolution était synonyme de justice. Notre école était dirigée par un Français du nom de M. Roussy.
Il enseignait en classe de CM2 alors que sa femme, elle, tenait le CM1. Le couple était harmonieux — du moins en apparence — sympathique, en tout cas, et pour cela aimé de tous les élèves et de leurs parents. Avec les miens, en l'occurrence, le courant ne passait pas mal car, El Hadj, élève de M. Roussy, réussissait si bien sur le plan scolaire et sportif que le Directeur s'était pris d'affection quasi-paternelle pour lui. Ainsi, avait-il cherché à connaître sa vraie famille. Le signe le plus manifeste de l' « adoption » de mon frère par les Roussy est qu'ils lui ont tout de suite appris à conduire leur Baby, comme on aimait désigner les voitures Citroën 2CV.
Pour l'époque et pour l'âge d'El Hadj, la chose était sensationnelle. En retour, mes parents ont souvent invité les Roussy à La Forêt, appellation courante de notre concession pour tous ses arbres florissants. Ils venaient volontiers et ne repartaient pas sans leurs provisions de mangues, de mandarines ou de pamplemousses …

Mais c'est pour une toute autre raison que les élèves de Bowounloko du CP1 au CM2 ont soutenu leur Directeur et défendu ses intérêts quand ils les ont cru menacés. De quoi s'est-il agi ?
Pendant la même période, un Directeur d'une autre école, celle de Kouroula située aux antipodes de la nôtre, était Français lui aussi. Le bien nommé M. Rougeaud, vu son teint, vivait seul. Et, sur son compte, on racontait beaucoup d'histoires. Il aurait, entre autres, été fait prisonnier pendant la guerre. D'Indochine ou d'Algérie, on n'a jamais pu savoir laquelle. Toujours est-il que les tatouages qu'il portait sur ses bras puissants et sur ses cuisses musculeuses — à l'air libre par tous les temps sous un short et un débardeur blancs — n'inspiraient pas confiance. Les événements n'ont d'ailleurs pas tardé à nous révéler une partie de sa vraie nature de baroudeur sans foi ni loi.

A la rivalité traditionnelle entre l'école de Bowounloko et celle de Kouroula liée aux pourcentages de réussites respectives aux examens et aux résultats sportifs est bientôt venu se greffer un conflit d'ordre … amoureux ! Car, tout le monde s'est vite aperçu que Mme Roussy, la femme de notre Directeur bien-aimé, s'était éprise de M. Rougeaud et ne dormait même plus chez son mari depuis un certain temps. N'est-ce pas le Directeur de Kouroula qui l'amène à présent à Bowounloko le matin dans sa voiture ? N'est-ce pas encore lui, l'affreux, qui revient la chercher le soir à cinq heures après avoir déjeuné et « fait la sieste » avec elle, selon toute vraisemblance, entre midi et deux heures ?! …
Pour les élèves de Kouroula, le succès en amour de leur Directeur s'inscrivait en bonne place et de façon tout à fait naturelle dans le palmarès global de leur école. Nous, élèves de Bowounloko, nous étions plus qu'outrés par le comportement inqualifiable de la femme de notre Directeur et par la légèreté de caractère de M. Rougeaud. Même si à aucun moment nous n'avons subodoré une quelconque expression de l'état d'âme de M. Roussy — lui a réussi à travailler avec sa femme infidèle en conservant avec elle de très bons rapports de collègues ! — il nous a semblé plus que légitime de devoir manifester notre désapprobation face à une situation que nous jugions scandaleuse.
Un soir à la sortie des classes, dès que nous avons entendu arriver la baby de M. Rougeaud, nous nous sommes rassemblés de la façon la plus spontanée pour attendre celui que nous ne considérions pas moins comme « notre salaud de rival » ! Aussitôt que Mme Roussy est montée à côté de lui, nous avons commencé à vociférer toutes sortes d'insanités.
— … Un vagabond que le Directeur de Kouroula !
— … Un grand bordel, l'école de Kouroula !
— … Vive Bowounloko ! Pauvre Kouroula !
— … Vive M. Roussy !
— … A bas M. Rougeaud, le voyou ! …
Nous poursuivi « la voiture de la honte » sur plus de huit cents mètres. Une telle expression de notre réprobation, nous l'avons renouvelée plusieurs autres fois. Jusqu'au jour où M. Rougeaud a freiné par surprise, est descendu de voiture, a attrapé et brutalisé Lamarana le plus rapide d'entre nous les garçons et, par conséquent, toujours en tête de notre course-poursuite. En effet, nous avons surnommé ce dernier Avion-par-terre parce qu'il éprouve un immense plaisir à courir. Il a souvent proposé par exemple à deux ou trois écoliers habitant dans des quartiers éloignés du sien de rapporter leurs cartables chez leurs parents non sans avoir défié les uns et les autres de tenter d'arriver à destination avant lui.
Du jour où Lamarana a été rudoyé, nous avons arrêté de courir derrière la 2CV de M. Rougeaud même si elle a continué pendant longtemps encore à venir « nous enlever » Mme Roussy. Nous n'avons cependant pas cessé de nous préoccuper des misères conjugales de notre Directeur préféré ; en tout cas pas avant d'avoir appris plus tard qu'il a battu à sang M. Rougeaud — chez ce dernier en plus ! — et a engagé une procédure de divorce d'avec sa femme. Mais, comme nous étions vers la fin de l'année et que ni le Directeur de Kouroula ni celui de Bowounloko ne sont revenus l'année suivante à cause de l'africanisation de leurs postes, nous n'avons pas pu suivre les derniers développements de l'affaire. Nous étions cependant quittes avec nos rivaux de Kouroula : l'affront subi, notre école l'avait lavé à grande eau ! …

Nos autres petites révolutions, nous les avons conduites en classes de sixième et de cinquième au lycée de Dalaba entre douze et treize ans.
Nous avons menacé de mort le maître d'internat, un certain M. Cissé, je crois, parce que nous trouvions excessives les punitions qu'il nous infligeait et insupportable l'obligation dans laquelle il nous tenait d'« aller à la sieste » entre une et deux heures de l'après-midi alors que nous n'en éprouvions pas du tout le besoin. De loin, nous préférions, nous, courir sous les arbres ou nous promener aux alentours de l'Hôtel du Fouta-Djallon, la-maison-aux-cent-portes comme on l'appelait à Dalaba ou escalader les rochers environnants pour déranger les familles de singes pendant leurs bains de soleil. Toute une semaine, M. Cissé a déserté ses appartements au lycée, le temps que le conflit soit réglé sous l'arbitrage du Censeur.
D'ailleurs, l'année suivante, tous les maîtres d'internat, tous les surveillants d'une façon générale ont été remplacés par des anciens combattants 5. Ces derniers étaient supposés plus fermes. Nous les trouvions, nous d'un pittoresque amusant. Ils ont eu beau employer la manière forte, nous ne pouvions nous empêcher d'éclater de rire quand nous les entendions s'enquérir, ordonner, pester…
Qui lé maladié ?
Rentrère cinquère ! Manzère sizère car nimyère y en a pas !
Bougourdè con ! Bandésalo ! — Foumoi lécan 6 !…
M. Pierre Louis, le dernier Censeur français au lycée de Dalaba, sait à quoi s'en tenir lui aussi quand ses petits diables de lycéens se donnent le mot d'ordre de révolution. Surtout depuis ce jour où il a eu la maladresse de tirer l'oreille d'un des nôtres et pas des moindres puisqu'il s'agit de « Zatopek », le meilleur danseur de chacha du lycée mais aussi l'athlète accompli.
Comme une traînée de poudre, la nouvelle a fait le tour de l'établissement pendant la nuit.
— Le Censeur a tiré l'oreille de Zatopek.
— M. Pierre Louis a giflé Zato.
— C'est du racisme !
— M. Pierre Louis est un raciste !
— Révolution! Révolution !
— Grève des cours tant que le Censeur n'aura pas présenté des excuses publiques ! …
Nous avons organisé le lendemain un vrai carnaval de protestations qui a duré pendant toute la matinée : piquets de grève bruyants dans la cour du lycée, après le refus de prendre le petit déjeuner, chahuts sur les professeurs obstinés à faire cours …
A midi, plusieurs plats sont renversés dans les allées du réfectoire avant que les plus grands élèves, les meneurs, n'invitent à observer un peu plus de modération.
Vers le soir, le Censeur se trouve contraint et forcé de s'adresser à l'ensemble des élèves regroupés sur le parvis du réfectoire.
Du balcon surplombant toute la place, M. Pierre Louis entreprend d'expliquer qu'il n'y a eu aucune méchanceté dans son geste, malencontreux peut -être à l'égard de Zatopek, encore moins un acte de racisme ni même une quelconque condescendance. Il nous rappelle qu'il a toujours été content de nous parce que nous travaillons bien en classe et aussi parce que nous avons de bons résultats sportifs. Sur-le-champ, il ordonne au chef du réfectoire de faire servir un repas spécial : beaucoup de corned beef, du pain en grandes quantités, des montagnes de biscuits et surtout du chocolat et du sirop à profusion, toutes choses dont nous raffolons et qui ne nous sont servies que certains dimanches et jours de fêtes religieuses ou politiques.
Combien d'autres fois par la suite avons-nous menacé de faire la révolution rien que pour bénéficier d'un repas spécial ! Du moins tant que M. Pierre Louis est demeuré le Censeur du Lycée de Dalaba 7 !

Deux autres révolutions célèbres parmi les nombreuses que nous avons conduites sont restées gravées dans ma mémoire. L'une d'entre elles a tiré son prétexte d'un match de football opposant notre lycée à celui de Labé dont nous n'étions en fait qu'une annexe. Le lycée de Dalaba a été créé en toute hâte, en effet, et de toutes pièces aussi pour décongestionner celui de Labé. Pour cela, le gouvernement a procédé à une simple réquisition de l'ancien Foyer des Métis dans le site climatique appelé Etat conval ou Chargeur 8. L'établissement ainsi obtenu n'a d'ailleurs pu faire sa première rentrée qu'au mois de décembre 1960 9.
Mais revenons-en à notre jeu au ballon rond. La partie tirait vers sa fin sur le score de zéro but partout. Pour nous, petits lycéens de Dalaba, c'était la victoire en quelque sorte étant donnée la réputation de Labé. D'un autre côté, j'étais bien content, moi, de ce résultat car El Hadj qui jouait pour l'équipe adverse n'aurait pas ainsi, lui non plus, essuyé de vraie défaite. Et, voilà qu'à cinq minutes du coup de sifflet final, l'arbitre ordonne un penalty contre … Dalaba ! Plus qu'une erreur, nous prenons la décision pour une faute très grave, une provocation pure et simple. Nous envahissons le terrain en vrais petits justiciers aux cris de révolution, révolution ! L'arbitre est molesté, roulé dans la poussière et couvert de crachats. Quelques joueurs du lycée de Labé ayant eu la témérité de vouloir s'interposer sont bastonnés. Il a bien fallu l'arrivée de tout ce que la ville compte comme agents de l'ordre et de la sécurité pour que prenne fin la révolution ! Mon frère et moi, nous n'avons même pas eu le loisir de nous dire au revoir !

La dernière révolution dont j'ai envie de faire état, nous l'avons déclenchée en pleine ville de Dalaba à l'occasion d'une finale de compétition théâtrale opposant encore notre lycée à Ditinn, un village situé à une trentaine de kilomètres du centre.
Chacune des deux troupes devait présenter un ensemble vocal, une pièce et un ballet. Un bal était prévu à la fin des représentations. Il n'a pu avoir lieu pour la simple raison que lorsque les membres du jury sont montés sur scène pour égrener un chapelet de critiques sur notre spectacle et décider que la production de Ditinn l'a emporté sur la nôtre, toutes les chaises de la salle les ont rejoints sur le podium d'où ils ont osé faire tomber un verdict aussi injuste à notre avis.
Bagarre généralisée. Confusion totale. Grande mêlée. Aujourd'hui encore, il m'arrive de me demander comment, cette nuit-là, je suis sorti indemne de la Permanence de Dalaba et par quel miracle il n'y a pas eu de morts. Toujours est-il que les forces de l'ordre, cette fois, ont été obligées de tirer en l'air des balles réelles pour dissuader les lycéens de poursuivre leur révolution jusqu'au bout.
Entre-temps, un ressortissant de Ditinn fou furieux a quand même pu poignarder un de nos camarades dans la cuisse. Le reste de la nuit durant, ce dernier n'a cessé de pousser des beuglements devenus célèbres par la suite.
— Ils ont des couteaux ! Ils ont des couteaux !
Le lendemain, jour férié, la troupe de Ditinn, mal inspirée, vient nous défier jusque dans nos quartiers ! Deux camions pleins d'acteurs et de supporters, comme au football, entreprennent de faire des « tours du vainqueur » aux environs du lycée. C'est qu'ils étaient dans l'ignorance la plus complète de la capacité de riposte des diablotins du lycée de Dalaba. Car, en effet, si aux deux premiers tours, les Ditinnois ont pu chanter leur victoire et battre du tam-tam à loisir, au troisième, ils ont été affolés et vaincus par nos vigoureux jets de pierres. Ils ont dénombré par dizaines les têtes cassées !
Dès lors, ont commencé les représailles contre nos velléités révolutionnaires. Tous ceux considérés parmi nous comme les tribuns de la cause — Zato n'y a pas échappé ! — ont été arrêtés et emprisonnés pendant quinze jours qui leur ont paru des années à la prison de Dalaba.
De ce jour, aussi, les petits lycéens révolutionnaires ont accusé un coup de vieux. La machine à fomenter les soulèvements s'est grippée. La promptitude à faire l'unanimité qui était notre force n'a pas survécu aux arrestations. Dans nos rangs, la division a vu le jour et avec elle la propension à la délation. Au point que seul notre lycée a ramé à contre-courant quand tous les collèges et lycées guinéens ont observé le mot d'ordre de grève générale et illimitée pour protester contre
la toute première arrestation de syndicalistes, élèves et enseignants ! … Avec une fringale particulière, la Grande Révolution dont la Guinée était enceinte a phagocyté nos petites révolutions. Ne dit-on d'ailleurs pas chez nous que la guerre n'est pas loin quand les enfants s'y adonnent dans leurs jeux ? Pour avoir trop voulu jouer aux va-t-en révolution, nous n'avons pas tardé à être bien servis, en effet ! …

Nous sommes le mardi 7 juillet aujourd'hui, si je compte juste depuis le début de cette relation … Je ruse pour sortir de l'IPK aussitôt après la cérémonie de levée du drapeau à la faveur de la mêlée qui s'ensuit toujours. Quelle communication révolutionnaire, donc de la plus haute importance, le vice-président du CA a-t-il portée à la connaissance des camarades-étudiants ? Quels sont les étudiants fautifs qui se sont auto-flagellés avec force slogans au pied du mât ? Que leur reprochait-on ? Mon dernier face-à-face avec les animateurs de la flamme révolutionnaire, je le vis seul, en mon for intérieur. Plus rien de l'extérieur ne me concerne. Les mains vides, je sors comme si j'allais revenir sur mes pas dans un moment.

Sur la route de la gare-voitures, point convenu de ralliement avec Thierno et Kéma, je fais un petit détour chez un ami et complice de la ville. Je m'habille des nippes qu'il a pu me dénicher du fond des vieilles malles de ses grands-parents. Cela me change — ô combien ! — de l'uniforme des étudiants qu'il se hâtera de recycler et de toute autre tenue dont le port risquerait d'entraîner mon identification. Car, nulle part ailleurs, l'habit ne fait autant le moine qu'en ce pays de la Révolution ! L'écolier, le collégien, le lycéen, l'étudiant, le militant-en-uniforme sont repérables avec facilité. Le commissaire politique, le membre du bureau d'une instance quelconque, les fonctionnaires de la ville ou du village, etc. sont reconnaissables rien que par leurs vêtements non pas parce que les « décisionnaires » ont eux aussi un uniforme officiel comme les « exécutants » mais la qualité des tissus choisis par les détenteurs de la moindre parcelle d'autorité, leurs modèles de couture, leur mise tout court sont différents 10. Un jeu d'enfants par conséquent : la distinction des personnalités qui, à tous les échelons, jouissent des rares plaisirs du pays et qui servent aux autres, aux masses populaires, les rigueurs et les exigences de la révolution comme menus obligés dans l'attente des grandes agapes pour tous. Dans ces conditions, il faut être sapé comme un paysan pour passer inaperçu …
A la gare, je trouve Thierno que je reconnais avec peine tant ses nouveaux habits ont réussi à le camoufler. Il n'a plus rien du Senghor de l'IPK ! Mêlés à la foule de dioulas et de dioulamoussos 11 en partance pour Niantana, nous attendons Kéma, notre compagnon de voyage, avec une anxiété difficile à contenir …
Thierno et moi avons une foule de choses en commun. Originaires de la même ville, Labé, nous avons fréquenté à peu près les mêmes écoles du CPI à Bowounloko à la faculté de philosophie-linguistique à l'IPK. Ainsi, quand j'ai souvent dit « nous » en parlant de ma classe ou de ma promotion, faut-il d'office l'associer. Sa belle plume l'a rendu célèbre pendant sa scolarité. Elle lui a valu par exemple la publication de sa disserte de français au baccalauréat 2eme partie dans le quotidien Horoya et, donc, le surnom de Senghor à l'IPK. Inutile de préciser qu'avec un patronyme pareil, il n'a jamais été dans les bonnes grâces du Camarade-Administrateur-Président-du-CA de l'IPK pour qui Senghor et sa négritude sont les derniers bastions de l'impérialisme et du néocolonialisme français en Afrique.
Kéma, lui, nous l'avons connu au lycée de Labé quand nous étions en classe de 11ème, série A 12. C'est cet ex-instituteur dans un village aux alentours du lycée qui a préparé et obtenu les deux parties du baccalauréat en tant que candidat libre. De teint trop clair plutôt pour un Malinké, ni gros ni maigre et de taille moyenne, Kéma avait bien l'allure du fonctionnaire de brousse. Il semblait représenter une autre génération, celle d'avant l'indépendance. Assez mûr, trop même peut-être, pour la moyenne d'âge des lycéens qui, dans l'ensemble, avaient suivi le cycle normal, sa présence parmi nous se faisait remarquer par sa tenue sobre, classique. A l'inverse de tous ceux qui se prenaient pour des JP, c'est-à-dire des Jeunes Premiers, très nombreux parmi nous et qui s'habillaient donc de façon excentrique comme leurs idoles dans la chanson ou au cinéma au très grand dam de la Révolution, il était, lui, tous les jours sur son trente et un 13 dans des complets trois poches stricts. La correction de son habillement n'avait d'égale que celle de son langage. Débarquant comme par erreur au lycée, il a pourtant été très facile pour lui de s'attirer la sympathie de tout le monde malgré ou à cause de l'exotisme de son apparence et de son comportement ! Même ceux d'ordinaire les plus irrévérencieux dans notre milieu ne rechignaient jamais à lui donner du « Monsieur Kéma » très déférent. « Monsieur Kéma » n'était pas du tout du tempérament des autres instituteurs ou moniteurs d'enseignement qui se complaisaient dans des situations factices. Il n'était pas du genre à acheter une grosse moto avec les émoluments en herbe de toute sa carrière ou un costume en zéphal avec le salaire de toute une année des mains de ces trafiquants de marchandises et de devises, experts en usures de toutes sortes, dont la prospérité tient aux seuls errements de la Révolution. « Attraper » une collégienne et surtout « s'arranger » avec l'Inspecteur de l'enseignement primaire pour que ce dernier n'envisage jamais sa mutation en brousse n'entraient pas non plus dans ses préoccupations.
Quand on pense au nombre d'enseignants qui ont défrayé la chronique ces derniers temps ! Un jeune instituteur affecté à Gaɗawoundou 14 a préféré devenir chauffeur en ville. Un autre a été traduit au tribunal puis incarcéré pour avoir mis le feu à sa classe remplie d'élèves en signe de protestation contre son affectation qu'il jugeait arbitraire. M. l'Inspecteur ne l'aurait jeté si loin, affirme-til, que pour l'écarter de sa petite amie, future institutrice elle aussi, aux pieds de laquelle le « Grand Patron des enseignants du primaire » soupirerait en vain ! Ses pauvres ouailles ont échappé à la crémation vive grâce à un miracle qu'elles ont bien aidé par leur souplesse et leur agilité !
Non, Kéma faisait bande à part, en vérité. Il était de cette race de Guinéens en voie de disparition, ceux que la Révolution — il faut comprendre laxisme pour tout ce qui touche au bien-être quotidien des gens et atmosphère policière autour de tout ce qui concerne la santé du pouvoir politique — ne dégoûtait pas de bien faire ce pour quoi ils étaient si mal payés. Facile de comprendre pourquoi l'enseignant modèle n'a eu aucun mal à redevenir un étudiant exemplaire. Il a même réussi la première partie du bac avec plus d'assurance que moi !

Mon premier bac ! J'ai bien failli ne pas l'avoir la même année que Thierno et Kéma et sans doute mon histoire aurait-elle été en tous points différente … Nous étions au mois de juin 1967. A l'issue de la première session, il n'y a eu en série lettres qu'un seul admis d'office, un transfuge de la série maths d'ailleurs …

[Erratum — En 1967 il y eut les trois (peut-être quatre) candidats suivants admis à la première session du baccalauréat au lycée de Labé :
Série A :
- 1er: Tierno Siradiou Bah (moi-même)
- 2ème : Jean-Claude Diallo
Série B
- 1er : Aliou Condé (actuel secrétaire de l'Ufdg) - 2ème : ?
— Tierno S. Bah]

Pour la deuxième session, quelques candidats ont été convoqués. Ont été ajournés tous les autres. Il était déjà question de supprimer de façon progressive les études de lettres en Guinée parce qu'elles n'ont pas du tout la réputation de former des révolutionnaires bon teint.
Je me hâte, essoufflé et suant par tous les pores. J'ai couru depuis que je me suis rendu compte au portail que l'épreuve a commencé. A la porte de ma salle, je trouve M. Diané 15, le président du centre d'examens de Labé.
— Je suis en retard, dis-je haletant.
— Je le vois bien, me répond-il.
— Est-ce que je peux encore entrer, monsieur?
— Pourquoi êtes-vous en retard ?
— J'étais à un enterrement, monsieur et je croyais que nous n'allions commencer qu'à quinze heures. — Retournez donc sur vos pas pour consulter le tableau d'affichage !
Je projette mon regard dans la direction du portail où sont affichées les informations. A cent mètres des salles d'examens ! Y aller et revenir ? N'ai-je pas déjà perdu cinquante minutes ? Mais, comment diable ai-je pu penser que l'examen commençait à quinze heures ?
Dans la salle, la matière sur laquelle je compte le plus pour réussir, c'est-à-dire la dissertation française, se dérobe sous mes yeux seconde après seconde, minute après minute, rien qu'à deux pas derrière la porte que me barre M. Diané. Je ne sais quel mensonge inventer pour l'émouvoir.
— C'est surtout l'enterrement, monsieur, qui m'a mis en retard, pleurniché-je.
— L'enterrement de qui ? Qui est mort ? interroge-il, inébranlable.
Superstitieux, j'ai peur de donner pour mort un membre de ma famille.
— C'est… C'est à côté de chez moi qu'il y a eu un décès … Un voisin très lié à ma famille.
— C'est donc vous qui enterrez les morts à Labé ? questionne sans se lasser M. Diané.
Ce dialogue désagréable, cynique même à mon avis, entame beaucoup le peu de sang-froid qui me reste malgré tout et je bougonne pour moi-même.
— Ce révolutionnaire fatigué 16 va me faire redoubler !
J'ai une envie subite de le gifler, de le terrasser, de marcher sur son corps, de le tuer avec la plus grande sauvagerie afin de pouvoir accéder à la salle d'examen pour rédiger ma dissertation, décrocher mon premier bac, l'un des deux volets du passeport pour l'université.
Peut-être l'a-t-il compris à la vue de la flamme folle furieuse qui embrasait mes yeux.
— Entrez si vous pouvez encore faire quelque chose, tranche-t-il d'une voix combien sadique à mes oreilles !
Je vole à ma place et découvre l'épreuve. Par bonheur, un des trois sujets au choix porte presque mot pour mot sur un thème traité en classe et qui m'a valu une très bonne note ! …
Dopé par l'émotion, je rédige ma disserte en un temps record sans passer par un quelconque brouillon. Je pousse même la coquetterie jusqu'à rendre ma copie le premier. Un surveillant de la cour que je rencontre à ma sortie est persuadé que j'ai été collé et qu'en désespoir de cause j'ai renoncé à concourir. Tout à l'heure, il a suivi ma scène avec le président du centre.
— Est-ce que tu as pu faire quelque chose ? s'inquiète-t-il.
— Oui, je crois.
ll me paraît tout sauf convaincu.
Les résultats sont publiés un mois plus tard. Thierno, Kéma et moi occupons des places honorables parmi les quelques rares admis. L'année suivante, l'obtention de la deuxième partie du bac ne sera qu'une simple formalité, l'heureuse formalité qui deviendra vite douloureuse quand elle nous conduira tous les trois à l'Ecole Normale Supérieure de Kankan, la décision ayant été prise cette année-là de faire des meilleurs bacheliers du pays des professeurs … Ladite Ecole ne demeurera Normale qu'une seule année, du reste, la baguette des magiciens de la Révolution l'ayant vite métamorphosée en Institut Polytechnique pour réduire les nombreuses envies de transfert à Conakry de tous les étudiants ne se sentant aucune vocation d'enseignants !

A l'autogare, Kéma tarde d'arriver. A bout de patience, nous commençons à ruminer des tas d'idées plus pessimistes les unes que les autres.
— Remarque, dit Thierno, Kéma peut très bien nous avoir menés en bateau ! Attendons-nous à tout moment à voir débarquer la Milice. Avec nos dossiers à l'IPK, nous serons juste bons pour le Camp Soundiata.
— Oui hélas, tout est possible, enchaîné-je.
A présent, nous mesurons bien l'étendue et la gravité de l'aventure dans laquelle nous nous sommes embarqués. Kéma n'est ni plus ni moins qu'un membre parmi les plus importants du fameux Conseil d'Administration, après tout ! … De tous les étudiants de Propé 69, instigateurs du rapport-pétition confisqué par le Camarade-Administrateur-Général, lui seul a échappé au filtrage établi pour empêcher l'accès aux postes de responsabilité des éléments tarés, germes de la contre-révolution !
Le contenu du mémorandum incriminé que j'ai eu la redoutable charge de lire en assemblée générale des étudiants après avoir participé à sa rédaction est un vrai réquisitoire contre l'enseignement dit révolutionnaire. Il commence par une critique du régime alimentaire tous les jours composé d'ignames. Il stigmatise ensuite la pratique du mouchardage encouragée par le Camarade-Administrateur-Général et diligentée avec efficacité par sa Milice. Il se poursuit par une énonciation de propositions concrètes pour améliorer les conditions de vie à l'IPK par l'aménagement entre autres d'espaces réservés aux sports. Il réclame enfin la suppression pure et simple de la note d'idéologie, prééminente dans l'évaluation du travail estudiantin …
Nous autres, nous avons été éliminés dès le départ par le fichier de la Milice quand nous avons présenté nos candidatures au CA, obéissant ainsi aux mots d'ordre que nous nous sommes donné : faire tout pour détrôner les inconditionnels du système et permettre leur remplacement par des étudiants plus critiques, capables d'apporter des changements sur tous les plans à l'IPK.
Cette année donc, au moment des élections, j'ai appris que je suis considéré comme le porte-parole de la réaction. Douba, mon compagnon de chambre, a découvert qu'il n'a pu devenir allergique aux travaux agricoles qu'à cause de son voisinage contre-révolutionnaire.
Thierno a eu la révélation que son seul surnom de Senghor lui interdit de postuler la moindre parcelle de responsabilité sous la révolution guinéenne.
— Que croyez-vous ? a demandé l'Administrateur-Général- Président-du-CA, en palpant son volumineux fichier. Pour mériter le titre de Commissaire Politique, il faut être au moins aussi propre que le derrière d'un muezzin.
Kéma, lui, a pu — on ne sait trop comment — passer entre les mailles ! Il est parvenu à se faire élire Commissaire Politique chargé de la Gestion ! Rien, depuis, n'a pour autant changé à l'Institut mais nous avons pensé que comme il est seul, hélas, parmi les courtisans de la Révolution, il a dû par stratégie renoncer de façon provisoire à faire valoir ses idées, nos idées !
A la rédaction du mémorandum, il a certes participé de manière active ! Mais pourquoi, lui, n'a-t-il pas été fiché comme tel par les Miliciens ? …
Bien sûr, il a préparé « le voyage » aussi, avec nous ! N'est-ce pas lui-même qui a suggéré l'achat de la précieuse collection de disques 17 ?! … Tout cela pourrait-il n'être qu'une odieuse mise en scène construite en parfaite connivence avec le Camarade-Administrateur-Général dans le seul but de nous faire croiser le fer avec la Révolution ? Ce dernier, en effet, a souvent proféré la pire des menaces en s'adressant à nous sans détours.
— Tôt ou tard, tous les ennemis de la Révolution croiseront le fer avec elle ! …
Nos considérations pessimistes ne nous font quand même pas oublier la situation qu'il nous faut affronter. Au chauffeur nous confions notre « colis » commun, malgré tout. Dans des pochettes de disques sont dissimulés tous les papiers que nous avons pu réunir pour attester à l'étranger notre identité et surtout notre niveau de scolarité 18. La veille, dans le plus grand secret, nous avons tout emballé et avons écrit avec application sur une étiquette : Condé Mohamed à Bamako, République du Mali.
L'adresse est fictive mais nous avons pensé que le chauffeur pourra ainsi faire passer le colis pour un paquet-cadeau au-dessus de tout soupçon si jamais un agent quelconque y met la main par accident à un poste de contrôle ou à un autre ! …
Nous dévoilons au chauffeur notre intention de prendre les devants pour franchir à pied par notre chemin secret le premier barrage à la sortie de Kankan, le plus redoutable, pensons-nous. Il nous rassure après nous avoir identifiés sans difficultés, en apparence, malgré tous nos déguisements.
— Vous allez rester tranquilles et me laisser faire ? Les étudiants, j'en ai fait passer la frontière à des centaines ! Le tout est de ne jamais céder à la panique !
Il brandit le colis de disques, loin de se douter — nous l'espérons tout au moins — que le plus précieux pour nous, ce sont surtout les papiers à l'intérieur.
— Votre collection de disques ! … Je la mettrai dans mon « coffre-fort » sous le siège du conducteur. Qui viendra la trouver là-dedans ? Avec moi, dites-vous bien, tout se passera sans problèmes. Vous n'avez pas besoin de vous fatiguer les jambes ! Cependant, ça se paye ! C'est cinq cents francs en plus du prix du transport pour chacun et je vous prends tous à ma charge, moi ! Partout où je passerai moi-même, vous passerez vous aussi !
Nous lui remettons mille francs tout en lui apprenant que nous attendions un camarade. La perspective de faire tripler son pourboire le rend plus expansif encore.
— Voyez-vous, chacun connaît son métier. Je suis un simple chauffeur, moi. Et voilà que vous, les grands terctuels 19 du pays vous avez besoin de mes services, aujourd'hui !
Nous acquiesçons à défaut de pouvoir faire autre chose sans accorder aucune espèce d'importance à ses allusions ironiques.
— Ce n'est pourtant pas compliqué, poursuit-il, pédagogue. Il suffit au retour du marché de prévoir sur soi quelques boîtes de lait, du sucre, etc. Les militants-en-uniformes, douaniers, miliciens, policiers ou gendarmes, ne comprennent que le langage direct. Après quoi, ils vous disent : passe avec tout ce que tu veux mais si, plus loin, on te prend, tu ne m'as jamais vu, je ne t'ai jamais vu !
ll rit tout son saoul alors que nous sommes, Thierno et moi, autant réconfortés qu'alarmés par ses propos. Il ajoute, philosophe :
— Dites-moi ! Dans ce cas, qui prendra qui ? lls parlent tous la même langue ! Si je le voulais, moi, je passerais même des armes ! …
Sans attendre de savoir ce que nous pensons de tout cela, il fulmine, triomphant.
— Ce pays appartient aux gens qui savent se débrouiller. Mes enfants à moi ne franchiront jamais l'étape du brevet élémentaire à l'école. Dès qu'ils sauront compter, je leur donnerai un petit capital à chacun et ils tenteront leur chance dans les affaires. Pourquoi poursuivraient-ils de longues études alors que plus longtemps on étudie, moins on a de facilités pour résoudre les problèmes de la vie de tous les jours ?
Le camion est rempli. Mais, parole de « locataires de véhicules de transport » 20, on n'a jamais occupé toutes les places disponibles dans ces engins merveilleux ! En invitant les passagers à se serrer un peu — beaucoup, trop même, pour dire vrai — on trouve encore et toujours une place !
— Est-ce que Kéma n'aurait pas pris par hasard le chemin que nous lui avons indiqué ? pensé-je.
Comme s'il avait deviné mon interrogation, le chauffeur lui donne une réponse pour le moins inquiétante.
— Il ne viendra plus « votre troisième » ! Dans quelques instants, nous allons partir, nous. Lui, il pourra toujours à son tour voyager avec moi, la semaine prochaine.
Le moteur du camion est déjà lancé quand Kéma arrive en courant et en nous cherchant tous azimuts. Thierno qui l'a reconnu le premier descend à sa rencontre et s'enquiert sur les raisons de son grand retard. Après avoir pris place à nos côtés, il s'en explique en toute discrétion.
— Vous pensez bien que mes camarades du bureau ignorent tout de mon projet de quitter le pays ! … Il m'a donc fallu, aujourd'hui encore, jouer mon rôle de membre du CA, comme d'habitude ! … ils mangeront à midi, ce soir et demain à l'IPK. Après-demain, ils se débrouilleront avec mon adjoint à qui j'ai confié tous les comptes.
— Nous commencions à nous poser des tas de questions, avoue Thierno.
— On ne sait jamais, en effet, continué-je. Après tout, un Commissaire politique est bien capable de tout !
— Ma parole ! Les paranos ne se recrutent plus en exclusivité dans les rangs des pseudo-révolutionnaires ! Tous mes papiers importants sont avec les vôtres ! proteste Kéma avec une véhémence tout à fait légitime.
La stupide appréhension d'une défection, improbable en effet au dernier moment, témoigne d'un début d'obscurcissement de notre jugement tout à fait normal compte tenu de la situation.
Le pont qui relie Kabada à Kankan-Koura 21 est vite atteint et franchi. A l'horizon, pour tout décor et comme pour faire obstruction au passage, s'affale l'usine de jus de fruits, un amas de ferrailles qui a cessé de fonctionner depuis son inauguration en grande pompe.
A quelques centaines de mètres au-delà du pont, est installé le barrage que nous avons violé dimanche dernier ! Le chauffeur nous fait un signe à travers la lucarne de séparation entre la cabine et la carrosserie. Nous comprenons comme convenu à l'autogare qu'il faut quand même s'arranger à descendre avant que les militants-en-uniformes ne montent à bord ; faire une chose ou une autre avec le plus grand naturel possible.
La manoeuvre est rendue facile par le surnombre de camions bloqués et l'ambiance de marché ainsi créée. Chacun trouve un refuge à sa descente et le réembarquement peu de temps après n'attire l'attention de personne. A bord du camion même duquel plusieurs personnes sont d'ailleurs descendues pour se dégourdir les jambes ou pour soulager un besoin soudain devenu pressant à cause de l'arrêt, on ne se doute pas de quoi que ce soit. Le premier round du combat vient d'être ainsi gagné. Mais combien d'autres reste-t-il encore? …
Nous roulons sans être inquiétés pendant une trentaine de kilomètres. Et, tout d'un coup, il faut recommencer la manoeuvre de tout à l'heure à la différence qu'ici, une fois la barrière baissée, il n'y a nulle part où se cacher ! Mais avant que le garde-barrière ne se rappelle qu'il doit faire son travail, nous sommes à terre tous les trois. Le militant-en-uniforme, un gendarme, un douanier, un milicien — on ne peut jamais savoir — daigne enfin s'approcher du camion, comme s'il nous avait accordé le temps de disparaître de sa vue. Profitant de sa causerie avec le chauffeur, nous partons demander à boire sous un des abris d'artisans en bordure de la route. A notre retour, nous rencontrons le représentant de l'autorité révolutionnaire en compagnie tout à fait amicale avec le « locataire » du camion et son chauffeur. Il ne peut s'empêcher de nous dévisager avec la curiosité coutumière des gens de sa fonction mais, bien encadré comme il l'est, il juge sans doute inutile de nous importuner.
— Tu es un militant exemplaire, pensé-je. Je ne manquerai pas d'envoyer un rapport au chef de la sécurité intérieure et extérieure pour dire que tu t'acquittes de ton devoir avec une conscience rare !
Peu de temps après, nous reprenons notre course et, avant la prochaine halte, nous parcourons un bon bout de chemin. Le temps qui ne comptait plus pour moi à l'IPK devient à présent très précieux. J'engage une course intérieure effrénée contre la montre. Je m'impatiente. Que j'aurais aimé être à la place du chauffeur qui, à mon avis, ne connaît pas toutes les ressources de sa machine ! Que j'aurais voulu pouvoir brûler les étapes ! …

Le barrage suivant est érigé à l'entrée d'un autre village. La peur nous reprend de plus belle. Tant que nous n'avons pas atteint le marché frontalier, nous sommes à la merci de n'importe quelle pointe d'humeur des passagers qui, pensons-nous, ont maintenant flairé la clandestinité de notre voyage. Nous pouvons nous retrouver d'une barrière à l'autre le nez contre le plancher d'une Jeep russe dans la direction contraire. Il suffit qu'un militant-en-uniforme veuille redorer son blason. Il suffit qu'un seul d'entre eux préfère la gloire révolutionnaire au large pourboire que lui glisse le chauffeur ou le « locataire ».
Cette fois, nous ne recevons aucune consigne du « commandant de bord ». Sans doute entrons-nous dans l'espace contrôlé par « ses meilleurs agents ». Ceux dont il a entretenu l'amitié de façon régulière moyennant une boîte de lait, un paquet de sucre, des allumettes … Sous le coup de la chaleur, les deux militants-en-uniformes somnolent, le torse nu, sur des hamacs à l'ombre d'un manguier.
Korokè 22 ! appelle le chauffeur
Tanamansi 23 ? bougonne l'un d'entre eux.
— Qu'est-ce que tu transportes aujourd'hui ? enchaîne l'autre.
— Oh ! presque rien. Quelques sacs de grains de néré 24. Je vais au marché de Niantana.
— Et vous, passagers ? Ne me faites surtout pas perdre du temps ! Déclarez tout ce que vous avez dans vos bagages !
Tous prétendent n'avoir pas de marchandises compromettantes. Du reste, les habitués du parcours n'ont plus de démêlés avec les camarades-militants-en-uniformes. Ils connaissent le mot de passe. Ils n'attendent plus d'être intimidés pour faire le geste qui sauve. Les novices seuls payent cher le passage pour leur bonne initiation une fois pour toutes, même s'ils ont appris le sésame au contact des vieux « routiers ». Ce qui va être le cas d'un de nos compagnons de route. A la fouille de ses affaires, le garde-barrière vocifère :
— Des pagnes indigo? Allez descends ! Tous les militants savent que le Grand Parti Révolutionnaire a interdit la sortie frauduleuse de nos produits. Ta route s'arrêtera ici, toi !
Celui que la pratique révolutionnaire a baptisé trafiquant descend du véhicule et suit l'agent dans une des cases du campement au bord de la route.
Après une quinzaine de minutes, le contrevenant est de retour avec son colis intact ! Comme tous ses compères, Korokè, après maintes simagrées pour montrer qu'il sait faire appliquer la loi, a dû enfin réclamer et obtenir le prix de la sauce du soir.
Par-dessus le bruit du moteur en marche, Korokè réussit à parler encore au chauffeur au moment de lui lever la barrière. Tout le secret du métier et du partenariat ! …
Pourra à coup sûr savoir de quoi il retourne celui qui, le lendemain, reviendra par le même camion.
Un passager allume son transistor. Aux cris assommants de Pour la Révolution …, nous réalisons qu'il est l'heure des informations de treize heures. La radio débite les nouvelles-fleuves habituelles, les actualités nationales, toujours les mêmes, délayées dans d'intarissables logorrhées pour dire la vie du Parti d'Avant-Garde.
— Le Chef de l'État, Président de la République, Chef Suprême de la Révolution, Fidèle et Suprême Serviteur du Peuple sera bientôt reçu à Labé.
— La conférence des cadres du Parti se poursuit à Conakry.
— Les motions de confiance et serments de fidélité des Secrétaires Fédéraux mandatés par les militants et les militantes continuent d'affluer à la Présidence de la République. Ils attestent si besoin en était que le vaillant peuple de Guinée reste uni derrière son Chef Bien-Aimé au moment où « l'Impérialisme revanchard » aidé par ses deux plus grands valets africains — Senghor et Houphouët — multiplie ses campagnes calomnieuses.
Est donnée in extenso la lecture de ces différents messages.
— Un communiqué de la Compagnie Nationale Air Guinée : le vol du lundi prochain à destination de Kankan est annulé en raison du déplacement des émissaires du Parti à NZérékoré.
— Et maintenant, les résultats des matches de football comptant pour la coupe du PDG 25 …
Les slogans rituels lancés par le Chef Suprême et auxquels répondent les militants fanatisés terminent au bout d'environ deux heures le journal parlé de la mi-journée !

— Pour la Révolution !
— Prêts !
— Pour la justice et le progrès social !
— Prêts !
— L'impérialisme !
— A bas !
— Le colonialisme !
— A bas !
— Le néocolonialisme !
— A bas !
— Victoire !
— Au peuple !
— Gloire !
— Au peuple !
— Honneur !
— Au peuple !
— Vive la Révolution !
— Vive la Révolution ! Vive le président Ahmed Sékou Touré pour que vive la Révolution !

Le Chef et ses thuriféraires qui s'époumonent à se donner la réplique nous brisent les tympans. Le propriétaire du poste ne l'éteint pourtant pas, n'en diminue même pas le volume bien que le cri des slogans annonce toujours la fin des émissions. C'est au moment où commence la musique caractéristique du décrochage qu'il se décide enfin à ranger sa radio. Un silence bizarre s'installe pour quelque temps dans le camion sans que je ne puisse dire s'il s'agit d'un recueillement approbateur ou d'un tacite désaveu général.

A proximité d'un autre village, nous faisons une courte halte pour prendre un … douanier, peut-être, avec sa femme et ses enfants. Ils partent en tout cas pour la frontière. Les enfants prennent place à côté de moi. Lorsque je sens après une longue course que le plus petit est fatigué, je le prends sur mes genoux. Pour le protéger contre le soleil, son père lui a prêté son képi !
Le camion roule pendant une demi-heure encore puis, petit à petit, réduit sa vitesse.
— Un autre barrage, dis-je à voix haute sans faire attention.
— Le dernier avant le marché, croit devoir me rassurer un dioula comme s'il avait mesuré la grandeur de ma panique. C'est la douane guinéenne, ajoute-t-il, sans pouvoir imaginer, je l'espère quand même, toute la frousse qu'il vient de me donner par le simple énoncé des trois derniers mots …
Mais comme je tiens le rejeton du « douanier » par une main et son képi de l'autre, je crois pouvoir passer pour un membre de la famille en train de regagner les lieux de sa nouvelle mutation. Ils semblent de leur côté avoir plus de contenance, Thierno et Kéma. De toute façon, les contrôleurs s'intéressent de moins en moins aux passagers pour s'acharner contre les marchandises …
Des baraquements abritent les bureaux de la douane guinéenne. Partout où peut être écrit quelque chose, on peut lire vigilance révolutionnaire et autres slogans anti-impérialistes belliqueux dans une extrême confusion de majuscules et de minuscules.
Devant la baraque principale est planté un mât au bout duquel flotte le drapeau. Encore lui ! Toujours lui ! Omniprésent ! Dans l'instant, je me retrouve à l'Institut. J'ai beau secouer la tête, j'ai du mal à chasser l'obsédante image …
Tous les passagers débarquent pour la fouille du camion. Je fais un effort supplémentaire pour accompagner jusque sur la véranda l'enfant du « douanier » qui me protège lui, en vérité, plus que je ne le protège, moi. Je rejoins ensuite mes camarades de l'autre côté de la route où des vendeuses proposent divers mets.
La relative prospérité de la frontière me fait songer à la disette qui sévit partout ailleurs à travers le pays : pénurie de céréales, rationnements semblables à ceux des périodes de guerre, trafic, spéculation, marché noir …
Quels cauchemars pour les chefs des grandes familles ! Les agriculteurs dédaignant à juste raison les prix dérisoires imposés par l'OCA — le fameux Office de Commercialisation Agricole — préfèrent, en cette période de soudure vouée à l'éternité, se livrer au commerce clandestin d'abord avec leurs compatriotes qui en ont les moyens ensuite et surtout avec les ressortissants des pays limitrophes. Ainsi, sont-ils sûrs de se procurer des malles et des malles de billets de banque même s'ils ne savent d'ailleurs pas quoi en faire après.
Je revois encore cette silhouette filiforme de vieil éleveur rencontré à l'occasion d'un séjour d'étudiants en milieu paysan. Sa confidence à l'un de ses pairs révèle toute la malice du milieu qui n'a d'égale que son machisme.
— Si le gouvernement nous demande encore des vieilles vaches, nous attacherons toutes nos vieilles femmes pour les lui livrer. Vieilles vaches ! Vieilles vaches ! ll nous a pris même nos veaux, oui ! …
Combien d'éleveurs, en effet, gardent un souvenir désastreux des camions jaunes de l'OBETAIL, l'autre non moins fameux Office de Commercialisation du Bétail ! … Les affreuses machines, pire que la peste bovine et le charbon réunis, ont décimé leurs troupeaux ! Les propriétaires moyens les plus attachés à leurs biens n'ont-ils d'ailleurs pas choisi, à leurs risques et périls, de se réfugier dans les pays voisins avec les maigres restes de leur précieux cheptel ?
A la frontière, je repense aussi aux ravages occasionnés une année par l'huile de palme vendue par les femmes de Conakry. Avant que les pauvres consommateurs ne se rendent compte que l'huile a été stockée dans des fûts ayant contenu à l'origine de la soude caustique et ne cessent de faire la queue pour s'en approvisionner, beaucoup de personnes ont péri.
A la frontière, je revois ces rassemblements politiques, toutes les sessions du Comité Central, tous les congrès du Parti, ceux des femmes, ceux de la JRDA, toutes les assises du Conseil National de la Révolution …
Quels tristes souvenirs !

Une réception du Chef Suprême et de sa très longue suite s'annonce-t-elle ici ou là que les Secrétaires Fédéraux des villes hôtes sillonnent les campagnes pour opérer des ponctions dans les greniers et les parcs à bestiaux des camarades-militants-paysans.

Ma mémoire ! Elle conserve encore beaucoup d'images de ces retrouvailles copieuses des responsables du Parti, ripailles bordées par la luxure et par le stupre. Un des nombreux CNR tenus dans ma ville natale m'a révélé dans leur démesure la mentalité dispendieuse et la bêtise toute simple des ordonnateurs des grandes cérémonies dites populaires et révolutionnaires.

Notes

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