France – Guinée : Bolloré et Condé

Vincent Bolloré mène la visite guidée du président Alpha Condé à la Blue Zone de Kaloum (Conakry-centre) en août 2014. Le président du Bénin, Patrice Talon, a raillé ces réalisations de saupoudrage et de publicité du groupe Bolloré en ces termes : « Ce n'est pas avec une aire de jeux et quelques panneaux solaires qu'il va me convaincre »
Vincent Bolloré mène la visite guidée du président Alpha Condé à la Blue Zone de Kaloum (Conakry-centre) en août 2014. Le président du Bénin, Patrice Talon, a raillé ces réalisations de saupoudrage et de publicité du groupe Bolloré en ces termes : « Ce n’est pas avec une aire de jeux et quelques panneaux solaires qu’il va me convaincre »

Le journal Le Monde a publié hier 16 septembre un rapport d’enquête intitulé “Bolloré : la saga du port maudit de Conakry.” Le texte traite essentiellement des rapports personnels entre le président Alpha Condé et le riche homme d’affaires français, Vincent Bolloré. L’article est long et pourtant il me semble qu’il passe à côté du sujet. Ses auteurs l’ont voulu détaillé, cependant, lecture faite on reste sur sa faim, quant au contenu d’information et à la précision du compte-rendu.
Les choses s’amorcent mal dès le titre. Trois  sur cinq mots-clefs (saga, port, maudit) du nom du document prêtent à contestation.

Un titre inadéquat

Voici les raisons pour lesquelles le titre du rapport est inadéquat.

  1. Le dictionnaire Larousse définit saga ainsi : “Épopée familiale quasi légendaire se déroulant sur plusieurs générations.” Le choix de saga pour parler de tractations et de machinations politico-financières franco-guinéenes répond à la définition de saga.
  2. Quant au mot port, l’enquête aurait dû préciser qu’elle se concentre sur le port de conteneurs, qu’Alpha Condé concéda brutalement au groupe Bolloré en mars 2011. Mais le Port Autonome de Conakry comprend deux entités, que l’article présente comme suit :
    « D’abord, le terminal à conteneurs, géré par le groupe Bolloré. Un espace propre, aseptisé et informatisé.…
    (Ensuite) le reste du port, où se croisent dockers et vendeurs à la sauvette. Les voitures et les camions qui circulent sans précautions dans ce capharnaüm portuaire ne s’aventurent pas dans l’enclave Bolloré.
    Ces deux mondes cohabitent mais ne se mélangent pas. » Cette dernière formule caractérise les rapports entre l’Europe et l’Afrique depuis quatre siècles. Elle résume l’apartheid portuaire et la ségrégation économique instaurés par le régime guinéen. Honte à ceux/celles qui causent ces injustices ! Honnis soient ceux/celles qui imposent de telles inégalités ! De façon générale, une telle stratégie perpétue et renforce l’hégémonie de l’Occident sur l’Afrique. Au lieu de financer et de partager la technologie et le savoir-faire, l’Europe y crée des enclaves isolées et des poches artificielles de croissance. Pour toute leur modernité, ces excroissances sont détachées et disjointes de l’environnement général des pays hôtes. Elles fonctionnent comme des infrastructures sangsues et parasitaires, qui vident le continent de ses ressources naturelles et l’inondent de marchandises coûteuses, médiocres, périmées, etc. En définitive, l’Afrique  est laissée pour compte, végétant dans le sous-développement et la décadence.
  3. Enfin, pourquoi qualifier le lieu de “maudit” ? Quelle est la malédiction qui le frappe ? S’agit-il des circonstances de la concession du port de conteneurs à Bolloré ? Il ne faut pas y voir une damnation quelconque. C’est simplement un scandale. Même si, il est vrai, “des questions qui fâchent, celles de soupçons de corruption et de favoritisme” continuent de l’entourer. Le mot “maudit” est subjectif. De plus, il est matériellement faux dans la mesure où, bon an, mal an, la firme Bolloré  tire profit de l’exploitation de ses installations portuaires Sinon, elle se serait déjà retirée de la Guinée. Si pour Le Monde l’affaire du port de conteneurs est maudite, il n’en est pas de même pour Bolloré, à qui elle rapporte gros. Raison pour laquelle il força le retrait de la concession à Getma (Necotrans) et se la fit attribuer. Ce qui semble confirmer que Vincent Bolloré ne s’embarasse pas de scrupules. Il le dit lui-même : « Notre méthode, c’est plutôt du commando que de l’armée régulière ! » M. Bolloré est donc motivé par la recherche du gain, la minimisation des pertes et l’accroissement des profits. Et non pas par la crainte du péché. Du reste, l’article cite Jacques Dupuydauby, un ex-associé de Vincent Bolloré, qui pense que le conglomérat de son ancien partenaire est un “système mafieux” dirigé par un “gangster corrupteur”.

Guinée, SARL

Les journalistes se sont contentés d’aborder les personnalités au premier rang du scandale, les officiers de la police judiciaire française, et un ancien collaborateur de Bolloré… Le rapport ne cite aucune source de second rang, surtout du côté guinéen : ni le Premier ministre, ni aucun membre du gouvernement.  Répondant aux envoyés du Monde à Paris, le président Alpha Condé parle de façon cavalière et légère. Il donne l’impression de traiter la Guinée comme une propriété privée, qu’il gère comme une société à responsabilité limitée. Et qui seraient ses partenaires ? Peut-être ses “amis” : MM. Vincent Bolloré, Bernard Kouchner, Walter Hennig, Tony Blair, George Soros, etc. !
Lire (a) Soros Enmeshed in Bribery Scandal in Guinea
(b) Mining and corruption. Crying foul in Guinea
(c) Guinea Mining. Exploiting a State on the Brink of Failure (d) L’insondable Walter Hennig
Inapproprié pour sa fonction, son langage reflète l’autocratie totale et la désinvolture extrême. M. Condé ne se réfère jamais à son gouvernement, à son Premier ministre, ou au ministre des transports. Il ignore, bien sûr, l’existence de l’Assemblée nationale (Législatif) et la Cour suprême (Judiciaire), pourtant censées être paritaires, avec l’Exécutif, dans l’exercice du pouvoir d’Etat. Alpha Condé ne s’exprime qu’à la première personne du singulier : Je, Moi, Moi-même. Les pronoms pluriels, la recherche du consensus gouvernemental, la collégialité administrative lui sont inconnus.
Exemples :

  1.   « Vincent Bolloré, je le connais depuis quarante ans … Là, il est en Indonésie sinon je l’aurais appelé et on aurait dîné tous ensemble chez Laurent (restaurant gastronomique étoilé parisien) ».
    Quelle vantardise ! Qelle vanité ! Président Condé oublie qu’il coiffe l’Etat d’un des pays les plus pauvres de la planète ! Il est dès lors absurde de se flatter d’avoir un accès familier à un milliardaire de France. Il feint d’oublier que ce pays  conquit, domina, exploita et ruina la partie du continent africain qui lui échut au partage de l’Afrique à la conférence de Berlin en 1884-1885.  Cette même France règne de façon hégémonique sur son pré carré : la France-Afrique, dont  la Guinée fait partie. Depuis Sékou Touré ! Il précipita le divorce avec le général Charles de Gaulle en 1958. Il chercha et obtint la réconciliation avec Valéry Giscard d’Estaing et la France en 1975. Dans les deux cas ce fut au détriment de la Guinée et du sien propre.
    Lire (a) Sékou Touré. Le discours du 25 août 1958 (b) Phineas Malinga. Ahmed Sékou Touré: An African Tragedy (c) André Lewin. Ahmed Sékou Touré (1922-1984), Président de la Guinée de 1958 à 1984
    Situé aux Champs Elysées de Paris,  le restaurant Laurent offre ses repas à raison de  €130  et €230 par personne. Au taux de change courant, cela donne entre un million trois cent mille et deux millions trois cent mille Francs guinéens. Cela correspond à peu près au revenu mensuel de millions de Guinéens. Et à la moitié environ du revenu annuel par tête d’habitant (PIB), selon les statistiques 2015 de la Banque Mondiale et du PNUD. En un mot, les propos d’Alpha Condé confirment les prétentions, la sottise, et la stupidité de la  petite-bourgeoisie africaine, vigoureusement dénoncée par Frantz Fanon dans Les Damnés de la terre.
  2. « Depuis que je suis élu, le fils [de Patrick] Balkany m’a demandé un permis minier, d’autres Français m’ont demandé des faveurs, mais pas Bolloré dont le groupe travaille et développe le port de Conakry. »
    L’attribution de contrats miniers est au coeur de la corruption qui gangrère la gestion des affaires publiques du pays. Au lieu de prendre personnellement en charge les dossiers d’extraction minière, M. Condé devait céder cette responsabilité au département ministériel de tutelle travailler. A charge pour ce cabinet de travailler en concert avec la commission idoine de l’Assemblée nationale afin d’appliquer les normes requises de transparence et d’intégrité.
  3. … le groupe Bolloré est resté maître du port de Conakry. Alpha Condé se lève, tape dans le dos avec ses mains ornées de bagues et lâche : « Et puis écrivez ce que vous voulez, je n’en ai rien à faire ».
    Là, Alpha Condé prouve qu’il ne parvient pas à se glisser dans la peau d’un chef d’Etat et d’en endosser les responsabilités et la hauteur de vues. Il se prend toujours pour le micro-entrepreneur des années 1980, qui avait monté une modeste entreprise de distribution de produits alimentaires. Il ne se rend pas compte que ses actes et propos engagent tout un pays. Au lieu de se soucier de sa réputation et de la promotion de l’image de la Guinée, il s’exprime dans un langage terre- à-terre qui frise la vulgarité.
Bernard Kouchner, ancien ministre français des Affaires étrangères et président Alpha Condé à l'inauguration du Centre Medico-communal de Conakry, 2014. — BlogGuinée
Bernard Kouchner, ancien ministre français des Affaires étrangères et président Alpha Condé à l’inauguration du Centre Medico-communal de Conakry, 2014. — BlogGuinée
Bernard Kouchner accueille la première dame Djènè Saran Kaba à l'inaguration de son Centre médico-communal, Conakry 2014. — BlogGuinée
Bernard Kouchner accueille la première dame Djènè Saran Kaba à l’inaguration de son Centre médico-communal, Conakry 2014. — BlogGuinée

Autocratie, dictature, affairisme : legs de Sékou Touré

Dans “Conakry, plaque tournante de l’Escroquerie internationale” j’ai évoqué la valse … de la corruption… et les rapports dialectiques liant corrupteur et corrompu.

Celle-ci ne se limite pas à l’échange — illicite, illégale et illégitime — d’argent par des bailleurs à des quémandeurs dans le bradage des ressources naturelles de la Guinée.

La corruption s’attaque de façon [incidieuse et] sournoise, et sape de manière souterraine les normes  d’intégrité et de moralité et les institutions gardiennes du fonctionnement et du salut de la république. C’est ainsi qu’en Guinée, depuis la proclamation de la république, la corruption étouffe et empêche la  gestation et la construction de la justice et de la démocratie. Dès 1961, Sékou Touré (1958-1984) construisit le Camp Boiro. Il y réprima, dans le sang, les aspirations des citoyens au pluralisme, à l’alternance, à la collégialité, au consensus, et a la transparence dans la gestion du bien commun. Sékou Touré savait bien que la justice et la démocratie sont des nécessités indispensables, des condition sine qua non du développement collectif et de l’épanouissement individuel. Délibérément et cyniquement, hélas, il leur substitua la dictature, c’est-à-dire, entre autres, le népotisme, la médiocrité, la corruption et l’impunité.

Lire (a) Andrée Touré : impénitente et non-repentante (b) Ismael Touré, André Lewin et Paul Berthaud

Lansana Conté (1984-2008), résista d’abord à la pression sociale pour l’instauration du pluralisme politique. Mais il finit par céder et concocta malheureusement un système délavé et dénaturé.

Consulter (a) Lansana Conté : l’enracinement de l’impunité et l’édification d’un Etat criminel  (b) Cona’cris. La Révolution Orpheline  (c) Lansana Conté par Alain Fokka

Issus de l’écurie Conté capitaine Moussa Dadis Cama (2008-2009) et colonel Sékouba Konaté (2010) exhibèrent la même tendance à l’affairisme et à la cupidité.

Pour sa part, durant la campagne présidentielle de 2010, Alpha Condé se présenta comme un continuateur de Sékou Touré. L’annonce parut paradoxale de la part d’un opposant condamné à mort par contumace  en janvier 1971 par le Tribunal révolutionnaire. En réalité, il disait vrai. Et depuis lors  sa confession s’est confirmée à travers la répression cyclique, la gabégie, l’incompétence, la corruption, l’impunité, la promotion filiale et le rêve dynastique du “Professeur”-président Condé.

Tierno S. Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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