Claude Rivière : un article hautement contestable

 

Pr. Claude Rivière. Ancien Doyen de la Faculté des Lettres, Conakry.
Pr. Claude Rivière. Ancien Doyen de la Faculté des Lettres, Conakry.

Investissements éducatifs en Guinée

PProfesseur de sociologie, Claude Rivière fut, dans les années 1960, doyen de la Faculté des Lettres de l’Institut Polytechnique, devenu Université de Conakry. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et articles sur la Guinée. Mentionnons quelques titres :

En 1965, Claude Rivière était à mi-chemin de sa carrière sur le terrain en Guinée. C’est l’année de  publication de son papier intitulé “Les investissements éducatifs en République de Guinée” dans Cahiers d’études africaines. 1965(5): 20  pp. 618-634. Le texte complet est accessible sur Semantic Africa.

Lecture et réflexion faites, je trouve ce document hautement contestable. En conséquence, je prends ici le contrepied de certains passages. Et je réfute l’adéquation et la validité de l’article de Claude Rivière. Ma démarche s’articule sur deux plans : les considérations et objections générales, d’une part,  et les remarques sur des points spécifiques, d’autre part.

Considérations et objections générales

Rivière introduit l’article en ces termes :

Pour le Guinéen, la date la plus mémorable reste celle de son indépendance effective. Le 28 septembre 1958 marque en effet le tournant le plus décisif dans les destinées de sa nation qui a comme le sentiment de se relever d’un opprobre de soixante ans, puisque le 28 septembre 1898 s’effondrait l’empire Wassoulou soutenu par la résistance de l’Almamy Samory Touré, ancêtre du leader bien connu du pays : Sékou Touré.

Je reste perplexe devant le passage ci-dessus pour la raison suivante : l’auteur projette sur la Guinée de 1964-65 l’image et les sentiments que les citoyens nourissaient au lendemain du référendum du 28 septembre 1958. Mais cinq à six ans se sont écoulés entre la proclamation de la souveraineté guinéenne le 2 octobre 1958 et l’année de rédaction de cet article. Entretemps, comme on dit, beaucoup d’eau a coulé sous le pont. Et Rivière aurait réffléter une telle évolution. Hélas, au lieu de faire état de l’évolution compliquée du jeune, il se limite à évoquer l’euphorie des premières années de la république de Guinée.
Dans cette première partie, je me contenterai de rappeler le tournant crucial que l’année 1965 imprima à l’histoire politique de la Guinée. On lira donc ci-dessous quelques repères extraits de “Chronologie de la Guinée”, la section finale du Volume 8 de la biographie de Sékou Touré par André Lewin.

  • Du 7 au 13 janvier : Visite simultanée en Guinée du président du Sénégal, Léopold Sédar Senghor, et de Che Guevara, Guerillero Heroico et ministre cubain de l’économie et du commerce et d’une délégation de l’Union soviétique. Après Conakry, président Sékou Touré leur fait visiter successivement Labé, Pita et Dalaba.
  • 19 janvier : président Sékou Touré à Bamako pour présenter ses condoléances au président Modibo Keita, qui venait de perdre son père
  • 15 janvier : Doudou Thiam, ministre sénégalais des affaires étrangères, obtient à Conakry l’expulsion de Guinée des militants du Parti Africain de l’Indépendance (P.A.I.)
  • 21 janvier : une rencontre Senghor-Houphouët-Sékou Touré prévue ce jour-là est annulée, essentiellement en raison des attaques de la Guinée contre le projet de création de l’Organisation de la Communauté Africaine et Malgache (OCAM)
  • 30 janvier : Sékou Touré, Houphouët et Modibo Keita se rencontrent à Nzérékoré
  • 14-15 mars : Sékou Touré, Nkrumah, Ben Bella et Modibo Keita se retrouvent en réunion secrète à Bamako, pour parler des suites à donner à la création de l’OCAM
  • 14-22 mai : réunion de la commission mixte franco-guinéenne (créée par les accords de mai 1963). Signature d’un arrangement sur le contentieux financier franco-guinéen, dont Nabi Youla est l’un des principaux artisans.
  • 24-30 mai : Le ministre d’Etat Saïfoulaye Diallo conduit une délégation ministérielle à Brazzaville
  • 3 juin : remaniement du gouvernement
  • 5 juin : Sékou Touré fait un discours à Labé fustigeant l’OCAM, qu’il qualifie d’Organisation Commune Africaine des Menteurs, mais il loue le général de Gaulle.
  • 19 juin : à Alger, Ben Bella est renversé par le colonel Houari Boumedienne, qui forme un nouveau gouvernement le 5 juillet
  • 20 juin : le Bureau politique national exprime sa profonde consternation.
  • 21 juin : Sékou Touré envoie Keita Fodéba à Alger (via Paris)
  • 4 juillet : nomination du premier général guinéen, Noumandian Keita, chef d’état major; son adjoint Kaman Diaby est nommé colonel
  • 10 août : Sékou Touré séjourne au Caire comme invité personnel de Gamal Abdel Nasser pour assister le 10 août au mariage de sa fille.
  • 30 juillet : Keita Fodéba préside une réunion sur les menées anti-guinéennes au Sénégal. Carvalho, l’ambassadeur du Sénégal, y assiste.
  • 11-13 août : le ministre algérien des affaires étrangères, Abdelaziz Bouteflika, en visite à Conakry
  • 3 septembre : Conakry fait connaître son accord sur le rapatriement des militaires guinéens restés dans l’armée française.
  • 2 octobre : le général de Gaulle envoie un message à l’occasion de la fête de l’indépendance. Plusieurs personnalités françaises assistent à la réception donnée par l’ambassadeur de Guinée à Paris.
  • 6-8 octobre : Mennen Williams, secrétaire d’État américain adjoint pour l’Afrique, en Guinée. Le 7, il se rend avec Sékou Touré à Labé. A Conakry, il inaugure cinq génératrices thermiques fournies par l’aide américaine à la centrale électrique de la capitale.
  • 9 octobre : Mamadou Touré dit “Petit Touré”, directeur du Centre Guinéen du Commerce Intérieur, dépose les statuts d’un nouveau parti politique, le PUNG (Parti de l’Unité Nationale de Guinée), ainsi que Sékou Touré en avait encouragé le principe.
  • 11-12 octobre : arrestation de “Petit Touré”. Il sera accusé de complot en même temps que Bengaly Camara et Tounkara Jean Faraguet. Il décèdera le 31 octobre 1965 au Camp Camayenne (futur Camp Boiro). Sa veuve, Alamdia Keita, expulsée en 1970 vers son Niger natal, est décédée à Paris en 2009.
  • 29 octobre : à Paris, enlèvement de l’opposant marocain Mehdi Ben Barka. Il ne sera jamais retrouvé.
  • 1-5 novembre : le président égyptien Nasser en visite en Guinée. Il se rend à Kissidougou, Nzérékoré, Kankan et Labé.
  • 9 novembre : Radio Conakry annonce la découverte d’un complot autour de “Petit Touré”. La France, le Niger, la Haute-Volta et la Côte-d’Ivoire sont impliqués. A Paris, la France dément toute implication.
  • 12-13 novembre : Sékou Touré en Mauritanie pour le Sommet de Nouakchott des États riverains du fleuve Sénégal  — OERS : Sénégal, Mauritanie, Mali, Guinée.
  • 15 novembre: à Conakry, session du Conseil National de la Révolution. Léon Maka accuse de complot deux ministres français et l’ambassadeur de France, et met en cause Houphouët-Boigny.
  • 16 novembre: arrestation de l’ivoirien François Kamano; la Guinée dépose plainte contre la Côte d’Ivoire à l’OUA
  • 17 novembre : la Guinée demande à l’OUA d’enquêter sur les activités subversives financées par Houphouët. Le Conseil national de la Révolution établit un comité révolutionnaire permanent.
    Paris rappelle l’ambassadeur Koenig, qui a refusé sur instructions d’assister à une réunion du corps diplomatique au ministère des affaires étrangères, et notifie à l’ambassadeur de Guinée l’obligation de quitter la France. Le rappel coïncide avec la décision des autorités guinéennes d’expulser l’ambassadeur. Koenig quitte Conakry par avion dans l’après-midi.
    Le président  Maurice Yaméogo, depuis Paris, estime que les accusations guinéennes mettent en cause l’OUA et affirme que Sékou Touré veut démolir le Conseil de l’Entente. Le même jour, à Abidjan, Houphouët-Boigny dit qu’il y a une collusion entre Sékou Touré et Nkrumah pour masquer leur faillite politique, économique et humaine.
    Sur instructions personnelles du général de Gaulle à Jacques Foccart, les transferts de francs servant à rembourser le Trésor guinéen des pensions versées en monnaie nationale aux anciens combattants et pensionnés guinéens sont suspendues.
  • 18 novembre : Radio Conakry mentionne trois récentes tentatives d’assassinat contre Sékou Touré.
  • 19 novembre : remaniement ministériel. Keita Fodéba quitte le ministère de la Défense nationale et de l’Intérieur et devient ministre de l’Économie rurale et de l’Artisanat, Lansana Diané le remplace aux armées, Magassouba Moriba à l’intérieur et à la sécurité. Nabi Youla, secrétaire d’état à l’information, est nommé ambassadeur à Bonn pour la deuxième fois. Nenekhali Condetto devient secrétaire général de la Présidence. Commandant Zoumanigui, chef du cabinet militaire de Sékou Touré, devient commandant de la Gendarmerie.
  • 20 novembre : Conakry exige le départ de tous les membres de l’ambassade de France, qui quittent Conakry entre le 24 et le 26, à l’exception du chargé d’affaires Rey-Coquais.
  • 21 novembre : Senghor donne son accord pour que le Sénégal représente à Conakry les intérêts de la France. II préfère renoncer à cette mission le 25 novembre.
  • 26 novembre : le ministre de l’éducation reçoit Jean Cellier, président de l’Amicale des enseignants français en Guinée. Nombre de ces derniers veulent rester en Guinée. Sékou Touré s’adresse à eux le 29 novembre à l’Institut polytechnique.
  • 29 novembre : l’Italie donne son accord pour représenter les intérêts français en Guinée.
  • 6 décembre : Sékou Touré envoie à François Mitterrand un message de soutien pour l’élection à la présidence de la République.
  • 7 décembre : à New York, le représentant permanent de la Guinée, Achkar Marof, déclare devant le comité politique de l’Assemblée générale que la Guinée a été victime d’un complot permanent depuis 1958. Le délégué français réfute ces “calomnies incroyables”. A Conakry, Sékou Touré met en cause Jacques Foccart.
  • 8 décembre : à Rome, pendant le Concile Vatican II, Mgr Tchidimbo est reçu en audience privée par le Pape Paul VI, à qui il fait part de son souhait de quitter son poste en 1975 après le Centenaire de l’église catholique en Guinée, pour laisser son poste à un “Guinéen authentique”.
  • 19 décembre : au 2ème tour, le général de Gaulle est réélu président de la République française contre François Mitterrand (que Sékou Touré avait soutenu).
  • 31 décembre: par décret, la Guinée étend à 200 milles marins la limite de ses eaux territoriales

A suivre.

Tierno S. Bah

Guinée : Occidentaux, Asiatiques, Maroc

Réunion du Groupe de Casablanca, rival du Groupe de Monrovia. De g. à dr.: prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), Gamal Abdel Nasser, Kwame Nkrumah, Ferhat Abbass, Sékou Touré, Modibo Keita, roi Mohamed V. Casablanca, janvier 1961.
Réunion du Groupe de Casablanca, rival du Groupe de Monrovia. De g. à dr.: prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), Gamal Abdel Nasser, Kwame Nkrumah, Ferhat Abbass, Sékou Touré, Modibo Keita, roi Mohamed V. Casablanca, janvier 1961.

La question d’un éventuel trosième mandat du président Alpha Condé revient fréquemment sur le Web. C’est là une autre manière de  noyer le poisson dans l’eau. La présidence d’Alpha Condé se déroule  à son avantage, certes. Mais elle s’exerce au détriment de  la Guinée, où la pauvreté s’aggrave. L’embêtant pour M. Condé, c’est qu’après Sékou Touré (26 ans) et Lansana Conté (24 ans), le pays ne peut supporter un autre quart de siècle avec le même dictateur. Sur le site Africaguinee on lit le passage suivant :

« A l’occasion d’une session des assises sur l’eau au Maroc, le dirigeant guinéen a parlé de « continuité » citant en exemple le royaume chérifien, les pays asiatiques et occidentaux. »

Et Guinee7 renchérit :

« Pourquoi les pays occidentaux n’ont jamais demandé aux pays asiatiques de limiter les mandats », s’interroge Alpha Condé au Maroc.

La question est ridicule et hors-sujet. Car il ne s’agit ni des pays cccidentaux, ni de ceux asiatiques. Eux, ils se  conforment à leur Constitution et ils appliquent  leurs lois. Ainsi:

  • François Hollande n’aura exercé qu’un seul mandat. Une ultra-nationaliste comme Marine Le Pen pourrait bien lui succéder.
  • Les USA viennent de remplacer Barack Obama par Donald Trump.
  • La Corée du Sud vient de destituer une présidente, la fille d’un ancien président-dictateur, pour arrogance et corruption.

Monsieur Condé ne se rend pas compte combien il est naif de comparer la Guinée à des pays fonctionnels et prospères, d’Europe et d’Asie. Il devrait se concentrer sur l’Afrique, ne serait-ce qu’en sa qualité de président en exercice de l’Union Africaine pour 2017-18.
En attendant, son admiration pour la stabilité ou la « continuité » marocaine indique son inculture historique et politique. Car l’histoire de cette dynasite est marquée tour à tour par la continuité, la dépendance et les conflits internes.

Anciennete et continuité de la monarchie chérifienne alaouite

Selon Wikipédia la dynastie alaouite :

« règne sur le Maroc depuis la seconde moitié du xviie siècle. Venus du Hejaz2, ils s’installent au Tafilalet, les Alaouites deviennent sultans du Maroc à la suite d’une période d’instabilité ayant suivi le décès du dernier sultan de la dynastie des Saadiens en 1659 et durant laquelle le pays est morcelé en plusieurs États indépendants, l’autorité centrale échouant aux mains des Dilaïtes. Moulay Rachid, troisième prince alaouite du Tafilalet, réunifie le pays entre 1664 et 1669 et réinstaure un pouvoir central, marquant ainsi le début de la dynastie alaouite du Maroc, qui est toujours à la tête du royaume de nos jours. »

Impérialisme français et Protectorat français

« Mis en place par le traité franco-marocain conclu à Fès, le 30 mars 1912, entre la Troisième République française et Moulay Abd El Hafid2, éphémère sultan marocain, il était officiellement nommé Protectorat français dans l’Empire chérifien dans le traité de Fès, publié quelques mois après dans le premier bulletin officiel du pays, qui avait pour en-tête : « Empire chérifien : Protectorat de la République française au Maroc ». La fin de ce protectorat, dont l’arrivée fut annoncée au Maroc par le sultan Sidi Mohammed ben Youssef — futur roi Mohammed V — lors de son discours du trône du 18 novembre 19553 (date retenue pour la Fête nationale de l’indépendance), fut actée avec la Quatrième République française le 2 mars 19563.
Parallèlement, fut instauré un protectorat espagnol au MarocN 2 à compter du 27 novembre 1912, sur la base d’une convention franco-espagnole, et le retour à la souveraineté du Maroc fut officiellement reconnu par l’Espagne près d’un mois après la France, le 7 avril 1956. »

Conflits internes

C’est donc seulement en 1956 que le royaume du Maroc redevint souverain. Sous le règne des deux premier monarques — Mohamed V et Hassan II — un agent de la France, le général Mohamed Oufkir, joua un rôle de premier plan. Consultons Wikipédia :

« En 1950, (Oufkir) est “détaché au cabinet du général commandant supérieur des troupes du Maroc”, le général Duval au côté duquel il devient un spécialiste des services de renseignement français. »
« En 1955, les autorités françaises l’imposent comme aide de camp du roi Mohammed V dès son intronisation au lendemain de l’indépendance du Maroc. Son rôle est de réduire l’influence de l’armée de libération nationale marocaine (ALN), d’atténuer le plébiscite autour de la légitimité des partis nationalistes, notamment l’Istiqlal et l’UNFP, et de construire les structures policières et de surveillance officielles (notamment les FAR Forces Armées Royales) et parallèles. »

Général Oufkir dirige ainsi la répression contre “le soulèvement du Rif entre 1957 et 1959 (cette répression exécutée avec zèle lui vaut le surnom de ‘Boucher du Rif’, le ‘complot de juillet’ que le régime attribue en 1963 à la gauche marocaine et les émeutes de Casablanca du 23 mars 1965 où, à bord d’un hélicoptère, il tire à la mitraillette sur la foule.”

En 1965, Oufkir et le roi Hassan II sont impliqués dans la disparition de Mehdi ben Barka, enlevé et assassiné en France. “La justice française  condamne Oufkir par contumace … aux travaux forcés à perpétuité.”

Peu importe. A Rabat Oufkir continue de monte en flèche. Il devient commandant en chef des Forces armées royales et ministre de la défense en 1971. C’est fort de cette position qu’il tente successivement de liquider le roi Hassan. Son premier coup d’Etat date de 1971. Il échoue. Pareil pour celui de 1972. L’échec de cette deuxième tentative entraîne sa mort : suicide,  exécution ?

Alpha Condé et la Guinée

L’interrogation plus haut est ainsi superflue. La vraie question est  plutôt la suivante:

Pourquoi ne pas respecter  la Constitution guinéenne, qui limite le nombre de mandats présidentiels consécutifs à deux ?

La réponse est claire. L’autocratie et son corollaire, le narcissisme, ainsi que la cupidité et sa compagne, la corruption, conduisent monsieur le président-commis voyageur à mépriser son pays au point de laisser circuler des spéculations sur un troisième mandat. Alors que sa politique inarticulée, brouillonne a — en 10 ans bientôt — ruiné  l’économie et enfoncé le pays davantage dans la pauvreté.

Qu’il n’oublie pas cependant que la république et la monarchie sont des systèmes différents. Et que la république de Guinée n’est pas le royaume du Maroc. S’il existe de vagues ressemblances, il n’y a, par contre, pas de correspondance entre les deux pays.

Deux mandats consécutifs sont suffisants pour un président intègre, rassembleur et travailleur. Dix mandats sont insuffisants pour un dictateur assoiffé de pouvoir pour soi. En conséquence, la Guinée doit fermement appliquer le principe de l’alternance, qui est nécessaire et indispensable à l’exercice de la démocratie, même électoraliste.
Elle doit le faire par-delà les plans machiavéliques et les manoeuvres sournoises du président Alpha Condé. Qui voudrait s’accrocher indéfiniment et futilement au fauteil.

Tierno S. Bah

Jeanne-Martin Cissé (1926-2017)

Jeanne Martin Cissé et Sékou Touré, circa 1970
Jeanne Martin Cissé et Sékou Touré, vers 1970

Sous la plume de François-Xavier Freland Jeune Afrique reprend la nouvelle de la mort de Jeanne-Martin Cissé (1926-2017). Reflétant diverses sources d’information, l’hebdomadaire évoque, en quelque 532 mots, la vie de cette compagne de Sékou Touré.

  1. On y relève ainsi le tableau du cadre familial au crépuscule de la vie à Conakry. Il n’y est question toutefois que des filles de la disparue, alors qu’au moins trois de ses enfants sont des hommes. L’aîné, Cheick Mohammed ‘Papus’ Camara, est un de mes promotionnaires aux lycées de Conakry et de Labé. Notre dernière rencontre, vite transformée en une longue, amicale et intéressante conversation, remonte à 2003 à Dakar.
  2. Mais l’auteur reste vague sur la naissance, l’éducation et l’adolescence : noms et occupation des parents, un brin de généalogie, postes d’enseignement. Il néglige, par exemple, un détail important, à savoir comment peut-on naître “dans une famille musulmane modeste d’origine Soussou et Malinké” et s’appeler Jeanne-Martin ?
  3. L’article maquille et embellit le passage sur “la célèbre école normale de Rufisque”,  qu’il présente comme étant  un établissement “d’élite féminine qui s’était employée à faire de ces élèves venues de toutes l’Afrique coloniale française de futures enseignantes, attachées à leur africanité.” François-Xavier Freland aurait dû mettre un peu d’eau dans son vin, car dans l’ensemble le palmarès de l’école française n’est pas du tout rose. Surtout sous la Troisième République (1870-1940) qui imposa le déshumanisant Empire colonial et l”abominable régime de l’Indigénat.
  4. François-Xavier glisse le nom de Germaine Le Goff sans préciser qu’il est l’auteur de la biographie intitulée L’Africaine blanche (1891-1986) : Germaine Le Goff, éducatrice mythique.  Il aurait dû apporter la précision, ne serait-ce que pour élargir l’horizon des lecteurs.
  5. Certaines camarades de formation de Jeanne-Martin sont mieux introduites, notamment avec la mention d’Une si longue lettre, l’oeuvre principale de Mariama Bâ.
  6. Le portrait matrimonial de Jeanne-Martin se limite à son  mariage avec Bansoumane Touré. Cette victime du Camp Boiro fut en réalité le second époux de Mme. Jeanne. Sur les circonstances de la disparition de Bansoumane à la Prison de Kindia, lire Kindo Touré “La mort de Ban Ansoumane Touré”.
  7. Dans sa biographie de Sékou Touré André Lewin indique, à juste titre, que le premier mari de Jeanne-Martin s’appelait Camara. Malheureusement, il omet le prénom du défunt, qui mourut victime d’un accident de circulation en 1958. Lire Ahmed Sékou Touré (1922-1984). De Gaulle à Conakry,  25/26 août 1958 (volume 2, chapitre 25)
  8. L’article présente Bansoumane Touré comme “un des fondateurs du Parti Démocrate Guinéen (PDG) animé par Sékou Touré. Très vite, elle (Jeanne-Martin) milite pour l’indépendance et œuvre pour l’émancipation des femmes en Afrique.” L’auteur va vite en besogne et commet ici deux erreurs aussi gratuites que légères :
    (a) Bansoumane ne figure pas parmi les membres fondateurs du PDG-RDA
    (b) Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, les pionniers de l’activité politique visaient d’abord l’autonomie interne. Le régime colonial fit la sourde oreille et traîna la savate jusqu’en 1956, date de promulgation de la loi-cadre Gaston Deferre. Mais c’était trop tard. Le Viet-Minh avait déjà vaincu des milliers de troupes françaises en 1954 à Dien Bien Phu. Cette cinglante défaite militaire ainsi que le déclenchement de la guerre d’Indépendance d’Algérie accélérèrent le cours de l’Histoire. Les protectorats du Maroc et de la Tunisie devinrent des états souverains en 1956. En mai 1958, l’armée imposa le Général Charles de Gaulle au Parlement français. Cherchant à retarder l’implosion du domaine colonial de la France, le vieux guerrier,  intellectuel et homme d’Etat organisa le référendum de 1958 autour d’une nouvelle Constitution. Le projet de loi fondamentale proposait, entre autres, l’abolition de l’instable 4ème république (en place depuis 1946), l’avènement de l’actuelle 5è république,  et l’instauration de la Communauté franco-africaine, en lieu et place de l’Union française, elle-même héritière de l’Empire colonial.
  9. L’auteur effleure ensuite la carrière onusienne de Jeanne-Martin. François-Xavier Freland écrit : “… elle est désignée en 1972 au poste de représentante permanente de la Guinée aux Nations unies, et devient … même présidente du Conseil de Sécurité de l’ONU, son pays étant alors membre non permanent de ce comité.”
    Lire également “Jeanne-Martin Cissé accepte une invitation de Louis de Guiringaud, ambassadeur de France auprès des Nations Unies”, A. Lewin, volume 6, chapitre 68
    Aucun mot sur Telli Diallo et Marof Achkar, autrement plus efficients et prestigieux que l’ambassadrice Cissé. Silence total aussi sur le sort des proches de Madame Sow Nima Bâ, ancienne détenue du Camp Boiro et dont Sékou Touré décima la famille en faisant assassiner :

Et en condamnant à mort par contumace le frère cadet, Bâ Mamadou.

  1. L’article cite Hadja Nima en ces termes : « Mais la période des purges l’avait rendu triste. » Peu importe que ma belle-soeur ait prononcé des mots. Le fait est qu’ils sont en porte-à-faux avec la réalité post-sékoutouréenne.
  2. Dirigeante ddu Conseil national des Femmes de Guinée, membre du Comité central du Parti démocratique de Guinée, membre du Burean politique national et du Gouvernement, feue Jeanne-Martin fut, de bout en bout,  une collaboratrice fidèle et une porte-parole aussi “impénitente et non-repentante” de la dictature de Sékou Touré que Mme. Andrée Touré.

Pour conclure, je me propose de lire La fille du Milo. Après quoi, je  ferai une suite à cet article.

Tierno S. Bah

Guinée : port du voile et menace terroriste

Président Alpha Condé a lancé, Samedi 25 courant, une alerte à la menace terroriste islamique contre la Guinée. Son homologue sénégalais, Macky Sall, l’a précédé dans ce sens en mars dernier.
Lire Macky Sall. Discours Pulaar à Madina Gounas
Le Sénégal pourra-t-il se préserver du militantisme destructeur des soi-disant fous d’Allah.

Au Mali, l’accalmie n’est qu’apparente. En réalité, la situation semble se détériorer. Lire Mali : Etat fragile et Abus de la population

Au Nigeria, le mandat duPrésident Muhammadu Buhari repose de moitié sur la question de savoir si le nouvel élu saura éliminer Boko Haram, qui étend ses tentacules dans les pays voisins : Niger, Cameroun, Tchad, etc.
Lire What lessons can Buhari learn from Obama?

Indolence gouvernementale et éveil électoraliste

La récente déclaration d’Alpha Condé est, à ma connaissance, la première intervention de l’actuel président concernant l’épée de Damoclès islamiste et la sécurité intérieure du pays. Et pourtant, l’opération Serval au Mali aurait dû depuis solliciter l’attention soutenue du gouvernement. Hélas, j’ai l’impression que les autorités guinéennes se sont complu dans l’indolence, croyant naivement peut-être que le malheur n’arrive qu’aux voisions. Une telle attitude est étonnante. Car le gouvernement aurait dû puiser dans l’expérience acquise contre les incursions militaires des troupes de Charles Taylor (Liberia) et du RUF (Sierra Leone) et leurs frappes dévastatrices aux frontières guinéennes à Guéckedou, Kissidougou, Forécariah … entre 2000 et 2001.

Pourquoi M. Condé agite-t-il aujourd’ui l’épouvantail du fanatisme musulman ? Est-ce une impulsion politicienne correspondant à une autre manoeuvre électoraliste ? Je n’en sais rien. Mais une réponse affirmative aux questions ci-dessus n’augure rien de bon.
Car contrairement à la nature localisée des guerres de Sierra Leone et du Libéria, le terrorisme “jihadiste” est d’envergure mondiale. Il frappe partout : Chine, Russie, Grande Bretagne, France, USA, Moyen Orient (bien sûr), Afrique du Nord, de l’Ouest, et de l’Est, etc.

Cet ennemi de soi-même —il prêt à l’autosacrifice— et du genre humain brandit les griefs et ressentiments contre l’hégémonie passée et présente de l’Occident, d’une part, et contre les conséquences négatives de la mondialisation. Celle-ci exploite les anciens pays colonisés d’Asie et d’Afrique tout en les marginalisant.

Le fanatisme musulman dénonce les conditions de vie dégradantes (pauvreté, maladies, analphabétisme, ignorance) de vastes régions du monde. Et il y opère à l’intérieur comme de l’extérieur. D’où la mention de “cellules dormantes”.
Le paradoxe est que l’extrémisme islamiste prétend libérer des populations de jougs historiques et des inégalités profondes de la mondialisation, d’une part, mais il ne recule devant rien pour imposer sa domination : brutale, obscurantiste et réactionnaire.

Quelles perspectives pour la Guinée ?

M. Alpha Condé propose un dialogue, un débat “national”. Mais il fait avec une approche légère, simplificatrice et égocentrique . En effet il s’interroge et se lamente par anticipation en ces termes :

« Si les gens disent que le président a interdit le voile, c’est de la manipulation politique. Je suis le président d’un Etat laïque. Je n’ai pas de différence entre les religions ; mais je dois assurer la sécurité de la Guinée. J’ai dit que le port du voile pose problème, Boko Haram au Nigeria (…). Et vous savez ce qui se passe au Mali. Ces islamistes sont en train de s’installer. Laisser l’islamisme s’installé en Guinée, c’est mettre en cause la sécurité de la Guinée. J’ai entendu que j’ai interdit le port du voile en Guinée, je n’ai pas interdit. J’ai dit il faut un débat national, moi je suis responsable de la sécurité en Guinée. Si demain quelqu’un qui est voilé rentre ici et commence à tirer sur les étudiants, qui serait responsable ? C’est moi »

L’insistance de M. Condé sur le “Moi” dénote l’obssession pour sa personne et, accessoirement, son bilan en tant que président. Il me rappelle la bravade de Lansana Condé, qui aimait proclamer : “L’Etat, c’est moi”.
En fait, contrairement à cette vision bornée de la société et de l’histoire, le danger, en l’occurrence, dépasse de loin l’individu Alpha Condé et son mandat présidentiel finissant. La confrontation en question est plus vaste. Et elle est plus existentielle pour la Guinée et d’autres Etats à travers le monde.
La préoccupation sécuritaire du président Condé est certes fondée. Mais le “Professeur” aurait dû prendre le recul nécessaire afin d’explorer les relations complexes entre l’Islam et les sociétés guinéennes et africaines. Cela d’autant plus qu’il s’adressait à une audience d’étudiants.
Car la tension actuelle découle est, il va sans dire, enracinée dans le passé. Or, “celui qui ignore son passé est condamné à le répéter !”
Quels sont donc les racines historiques, culturelles, théologiques intellectuelles de ce conflit à la fois latent et ouvert ? Je résume ici en quelques points un tableau diablement plus complexe. Chacun des arguments ci-desssous peut être développé en chapitres ou en volumes entiers.

L’habit ne fait pas le moine

Le port du voile est une tradition orientale. On le trouve ancré aussi bien chez les Arabes (Arabie Saoudite, Egypte, Maroc, Jordanie, Irak, Syrie, Algérie, Tunisie, Lybie, etc.) que parmi les peuples non-Arabes (Iran, Pakistan, Indonésie, Malaysie, etc. )
Par contre, Seules les jeunes femmes, les mères et grand-mères portaient un voile, qui cachait certes la tête et le visage. Mais il ne recouvrait pas les seins, par exemple, pour la simple raison que les sociétés africaines n’attribuaient ni sensualité ni sexualité dans ces organes. Les seins avaient —ont— fondamentalement une fonction biologique : reproduction de l’espèce humaine par allaitement du nourrisson.…
Il découle dès lors que la coutume vestimentaire et religieuse du voile intégrale, est récente, importée et isolée en Afrique sub-Saharienne.

Islam, orientalisme, colonisation, indépendance, africanisme

Le colonialisme européen déploya une énergie extraordinaire pour contrôler et dominer l’Islam, tant en Afrique qu’ailleurs.
En ce qui concerne la France, lire Cheick Hamahoullah, homme de foi et résistant

Sékou Touré fit pareil en ordonnant la subordination et la vassalisation de l’Islam aux organismes de son parti politique, le Parti démocratique de Guinée (PDG) et à sa “révolution”. Dédaignant le fait que la Guinée est un pays multi-confessionnel, il créa un ministère des Affaires islamiques, qui devint par la suite ministères des affaires religieuses, en double violation du principe constitutionnel de la laïcité et de non-immixion de l’Etat dans le domaine spirituel.…

Antériorité de l’esclavagisme oriental

L’invasion arabo-orientale est antérieure à l’impérialisme occidental, qui lui-même précéda la dictature guinéenne dans l’instrumentalisation de l’Islam à des fins politiques.
Dans son ouvrage intitulé Histoire synthétique de l’Afrique résistante. Les réactions des peuples africains face aux influences extérieures, Nazi Boni — homme politique et historien voltaïque (Burkina Faso) — indique qu’entre le 9e et 12e siècles, “le monde arabe captura 24 millions de Noirs” qui furent vendus et traités comme esclaves.

Théologiens et auteurs musulmans sub-sahariens

Les théologiens et auteurs musulmans de l’Afrique sub-saharienne ont apporté une contribution magistrale à la foi et à la culture islamique. Ils n’ont rien à envier à l’apport de leurs collègues Arabes et Orientaux. Mais cela ne réduit pas la persistance du racisme Arabe et islamique, qui continue de se manifester, hier comme aujourd’hui, par exemple au Soudan, en Mauritanie, etc.

S’agissant du passé, Amadou Hampâté Bâ et Jacques Daget révèlent, dans L’empire peul du Macina cet échange entre Elhadj Oumar Tall et ses détracteurs du Caire vers 1845.

Le passage d’El Hadj Oumar en pays arabe ne pouvait passer inaperçu pour trois raisons. L’abnégation avec laquelle il avait donné toutes ses richesses à son maître Mohammad el Ghali, faisait du bruit partout. Sa grande érudition musulmane lui valait d’être cité, malgré sa couleur, comme un docteur remarquable et un génie sur lequel pouvait compter l’Islam en Afrique noire occidentale. Enfin son titre de moqqadem de l’ordre Tidjaniya, cet ordre qui, bien que presque le dernier en date, gagne du terrain sur les plus anciens et tend à les supplanter aussi bien en Orient qu’en Occident. Si des savants impartiaux accueillaient et assistaient gracieusement El Hadj Oumar, moqqadem de l’ordre Tidjaniya, il en était tout autrement des docteurs et maîtres des congrégations ; les plus acharnés furent les dirigeants des sectes Qadriya et Taïbya. Pendant sept mois, El Hadj Oumar eut à faire face aux attaques dirigées contre la Tidjaniya à travers sa propre personne. N’ayant pu le vaincre dans le domaine de la science, ses adversaires essayèrent de tabler sur la couleur de sa peau pour le ridiculiser.
C’est ainsi qu’au cours d’une discussion scientifique, un de ses détracteurs malicieux déclara à son adresse :
— O science, toute splendide que tu sois, mon âme se dégoûtera de toi quand tu t’envelopperas de noir ; tu pues quand c’est un abyssin qui t’enseigne.
La foule éclata de rire. El Hadj Oumar attendit que l’hilarité générale se fut calmée pour répliquer :
— L’enveloppe n’a jamais amoindri la valeur du trésor qui s’y trouve enfermé. O poète inconséquent, ne tourne donc plus autour de la Kaaba, maison sacrée d’Allah, car elle est enveloppée de noir. O poète inattentif, ne lis donc plus le Coran car ses versets sont écrits en noir. Ne réponds donc plus à l’appel de la prière, car le premier ton fut donné, et sur l’ordre de Mohammed notre Modèle, par l’abyssin Bilal. Hâte-toi de renoncer à ta tête couverte de cheveux noirs. O poète qui attend chaque jour de la nuit noire le repos réparateur de tes forces épuisées par la blancheur du jour, que les hommes blancs de bon sens m’excusent, je ne m’adresse qu’à toi. Puisque tu as recours à des satires pour essayer de me ridiculiser, je refuse la compétition. Chez moi, dans le Tekrour, tout noir que nous soyons, l’art de la grossièreté n’est cultivé que par les esclaves et les bouffons.

On retrouve la mêm confiance dans la foi musulmane profonde du Bilad al-Sudan (pays des Noirs, en arabe) sous la plume de Framoi Bérété, Président du Conseil Territorial de la Guinée Française, dans son article “Kankan, centre commercial et capitale de l’Islam noir

Fuuta-Jalon : terre de foi et pôle de la culture islamiques

En Afrique comme ailleurs, le débat n’est pas nouveau, qui consiste dans la tension entre orientalisme et africanisme, le choix entre imitation de l’Orient et la promotion de l’expression locale et originale de la croyance dans la religion du Prophète.
L’article d’AfricaGuinée contient ce passage :

“A Labé, préfecture située à près de 500 km de la capitale Conakry, les autorités avaient récemment décidé d’interdire le port du voile. Certaines associations religieuses avaient vigoureusement condamné cette décision des autorités préfectorales de Labé.”

Le désaccord sur des aspects fondamentaux de la pratique de l’Islam (langue, habillement, hygiène) ne date pas d’aujourd’hui. Au 19è siècle, il opposa les tendances intégristes au nationalisme culturel de l’époque, précisément Elhadj Oumar Tall contre Tierno Muhammadu Samba Mombeya.

En 1921, dans L’Islam en Guinée : Fouta-Dialon, Paul Marty fournit mille et une preuves de la profondeur et de la brillance de la culture islamique au Fuuta-Jalon.
Des décennies plus tard, en 1981, dans La guerre sainte d’ al-Hajj Umar : le Soudan occidental au milieu du XIXe siècle, David Robinson confirmait ce qui suit :

« Le Fuuta-Jalon était plus beaucoup plus qu’un Almamat dominé par une aristocratie Fulɓe. C’était un pôle de savoir qui attirait des étudiants de Kankan à la Gambie, et qui s’appuyait sur le clergé Jakhanke de Touba et les maîtres Fulɓe. Il servait de relais central pour les caravanes commerciales de tous horizons. Les familles les plus entreprenantes, toutes ethnies confondues, s’établissaient sur les collines fuutanke et le long des routes principales. Il allait de leurs intérêts d’inscrire leurs fils aux écoles fuutaniennes, de soutenir les diplômés qui en sortaient pour enseigner, et, en général, d’étendre le vaste modèle d’influence qui irradiait du Fuuta-Jalon.

Et Alfâ Ibrâhîm Sow dégage l’originalité et la force du génie islamique fuutanien dans son Introduction de Oogirde Malal. Il écrit :

« Si le Filon du bonheur éternel continue, cent cinquante ans après sa rédaction, à émouvoir les lecteurs de notre pays, c’est surtout à cause de la vocation littéraire qu’il assure au pular-fulfulde, à cause de sa versification juste, sûre et élégante, de sa langue saine, savante et subtile, de la volonté nationale d’affirmation culturelle qu’il incarne et du désir d’autonomie et de dignité linguistiques qu’il exprime. »

L’universalité de l’Islam n’est pas en contradiction avec son adaptation aux différents cadres culturels et sociaux qui le pratiquent, vice versa.

La guerre religieuse réinventée par Ben Laden continue de faire rage et des ravages. Nul ne peut prédire la durée ou la solution durable de ce conflit planétaire, qui expose la faiblesse de l’Etat postcolonial africain dans toute sa gravité.

Que faire ?

Président Alpha Condé ne devrait pas se limiter et se contenter de faire des déclarations aux accents de campagne électorale. Son gouvernement devrait enquêter, fouiller sonder, rédiger et publier un Rapport détaillé, une sorte de Livre blanc sur la situation de l’Islam en Guinée. Tout comme le fit Paul Marty.
C’est un tel —sérieux— ouvrage qui pourrait donner à M. Condé l’occasion d’inviter à la réflexion critique et au débat national qu’il prône. Seule une telle contribution positive du gouvernement pourrait amener les parties intéressées et qualifiées à réagir de façon substantielle, à faire des suggestions valables, et à proposer des solutions adéquates.
A suivre.

Tierno S. Bah

La leçon du Burkina Faso à la Guinée

Une leçon à tirer de l’insurrection populaire qui a fait tomber le régime du président Blaise Compaoré, consiste dans le parallèle entre l’histoire de la Guinée et celle du Burkina Faso. Lire (a) La Guinée et le Burkina Faso, (b) Faso : saut en avant, bond en arrière.

Mais les 48 heures écoulées ont annoncé un virage net dans le droit chemin et une série de bonnes nouvelles provenant du Burkina Faso. Ainsi, le Président et le Premier ministre de la Transition ont successivement :

Et aujourd’hui, les dirigeants de Ouagadougou ont lâché la bombe, d’espoir, en annonçant la possibilité de l’extradition de l’ex-président Compaoré du Maroc vers le Burkina. Dissipant pratiquement les doutes qui planaient sur lui, en tant qu’officier supérieur du dicateur déchu, Lieutenant-Colonel Isaac Zida vient de placer son pays sur le bon cap. En mettant l’accent sur “le rôle fondamental de la justice”, le chef du gouvernement redonne vraisemblament  confiance et espoir à ses concitoyens. En signalant le début de la fin de l’impunité, il réhabilite, du coup, les victimes d’hier et de jadis.… Car la justice est la sève nourricière de la démocratie, qui, à son tour, constitue le socle et l’éperon du développement. Sans justice il n’y a pas de démocratie. En l’absence de la démocratie, il ne saurait y a voir de développement inclusif de la majorité des populations d’un pays.

Il faudra bien sûr passer de l’intention à l’acte, des paroles à la réalité. Et la transition sera jugée sur son bilan, non sur ses déclarations. Cela prendra du temps. Mais en attendant un bon et grand pas a été franchi sur la voie de la droiture, de l’équité et de l’intégrité. S’il entame et continue dans cette optique, le Burkina Faso pourra concrèrement et fièrement proclamer son nom de “pays des hommes intègres”.

Extradition et non-extradition ?

Ceci n’est pas la première demande d’extradition d’un président africain en exil . Les précédents sont, entre autres:

Les autres pays acceptèrent le fait accompli du départ de leur ancien chef d’Etat, sans chercher à engager des poursuites judiciaires.

 La leçon du Faso à la Guinée

La décision, hiere, des dirigeants du Burkina Faso prend une envergure africaine. Elle revêt aussi une dimension extra-territoriale.

  1. Au niveau  multilatéral continental, elle rappelle à l’Afrique la primauté incontournable, la nécessité cardinale de la justice.
  2. Au plan bilatéral, l’officier supérieur —Premier ministre/chef du gouvernement —burkinaBHe donne une leçon au “professeur” et président de la Guinée. Il lui enseigne deux points fondamentaux :
      • la quête de la justice est antérieure et supérieure à tout projet ou commission de “vérité et de réconciliation”
      • le pays est au dessus des individus et des relations personnelles

Lire Pas de réconciliation sans justice

Ainsi, si hier Isaac Zida était un subordonné de Blaise Compaoré, aujourd’hui, en tant que Premier ministre, il donne la priorité au rétablissement de la justice. A commencer par la justiciabilité de son ancien patron.
En Guinée, par contre, Alpha Condé et ses alliés protègent l’ex-capitaine Moussa Dadis Camara, ancien chef d’Etat et maître de la junte meurtirère du CNDD.

Huit jours après leur investiture, de leur propre chef et sans intervention extérieure, les autorités du Burkina Faso affirment “le rôle fondamental de la justice.” Le Président et le Premier ministre s’apprêtent à rouvrir les dossiers Thomas Sankara et Norbert Zongo.

A Conakry, on continue d’ignorer les appels domestiques et internationaux à la justice pour le massacre du 28 septembre 2009.…

Majorité et opposition, dans le même sac

Alpha Condé n’est pas le seul à intérioriser et à reproduire l’idéologie de l’autocratie et de la dictature. Il n’est pas le premier à minimiser et à banaliser l’arrestation arbitraire, la torture, la mise à mort des Guinéens, le viol des femmes et la violation des domiciles par les forces de sécurité.
L’opposition le rejoint, plus ou moins, dans l’acceptation passive et suscpecte, l’appui tacite et déviant, la non-dénonciation et, dès lors, l’acquiescement, le consentement et la reconduction de la corruption, de la répression et de l’impunité.

Cette opposition-là présente, en conséquence, les mêmes fautes, défaillances et travers que la majorité. Par example, au lieu de s’abstenir d’étaler des condoléances politiciennes, elle rivalisa d’ardeur avec le pouvoir pour se présenter au premier rang des visiteurs suite à la mort du fils adoptif de Dadis au Canada, et de sa mère à Nzérékoré.… Sans considération aucune pour la mémoire des victimes de la tuerie du stade. Sans égard, non plus, pour les familles des morts, ou pour les blessés et les violées ayant survécu la barbarie.

Lire NZérékoré. On se lève tous pour Dadis

La semaine dernière, n’ayant rien à dire qu débiter des louanges à la mémoire du bourreau du Camp Boiro, un député de l’UFDG créa un brouhaha à l’Assemblée nationale, déclenché par ses propos sur la prétendue “fierté sous la Guinée Sékou Touré” !

Lire également Le Libéral chez le Putschiste

L’opposition s’agite inlassablement autour du calendrier électoral et des processus juridico-techniques des scrutins à venir. Cependant, il lui reste encore, à ma connaissance, à élaborer une stratégie de lutte contre l’impunité.

Les opposants sont, en général, muets ou tièdes face au passé criminel et au bilan calamiteux de l’Etat  guinéen en matière des droits de l’homme, depuis Sékou Touré jusqu’à Alpha Condé, en passant par  Lansana Conté, Moussa Dadis Camara et Sékouba Konaté.

Nul ne saurait raisonnablement faire reproche aux dirigeants de l’opposition d’avoir occupé la primature sous l’autocratie de Lansana Conté. Mais le bât blesse lorsqu’ils proclament leur fidélité au dictateur, six ans après sa mort. Ils devraient, au contraire, se démarquer du passé en publiant, par example, un programme de gouvernement dans lequel les trois pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire) sont séparés et égaux, et mettant définitivement fin à la suprématie de la Présidence.

Faute d’un tel effort, que l’opposition sache que la dette de sang se paie toujours, tôt ou tard. A preuve, elle plane aujourd’hui sur la tête de Blaise Compaoré, pour l’assassinat de Sankara et de Zongo.

Multipliée par dizaines de milliers, la même dette pèse sur la  Guinée depuis 1984. Elle réclame justice pour les victimes de la tyrannie post-coloniale, au Camp Boiro et après celui-ci. Tant que l’Etat persistera dans (a) la violation, endémique, des droits des citoyens, (b) la négation de ses propres crimes, (c) l’impunité, le pays continuera sa marche à reculons.

 Tierno S. Bah