La leçon du Burkina Faso à la Guinée

Une leçon à tirer de l’insurrection populaire qui a fait tomber le régime du président Blaise Compaoré, consiste dans le parallèle entre l’histoire de la Guinée et celle du Burkina Faso. Lire (a) La Guinée et le Burkina Faso, (b) Faso : saut en avant, bond en arrière.

Mais les 48 heures écoulées ont annoncé un virage net dans le droit chemin et une série de bonnes nouvelles provenant du Burkina Faso. Ainsi, le Président et le Premier ministre de la Transition ont successivement :

  • accepté la démission, sous pression, du ministre de la culture
  • relevé Général Gilbert Diendéré de ses fonctions

Et aujourd’hui, les dirigeants de Ouagadougou ont lâché la bombe, d’espoir, en annonçant la possibilité de l’extradition de l’ex-président Compaoré du Maroc vers le Burkina. Dissipant pratiquement les doutes qui planaient sur lui, en tant qu’officier supérieur du dicateur déchu, Lieutenant-Colonel Isaac Zida vient de placer son pays sur le bon cap. En mettant l’accent sur “le rôle fondamental de la justice”, le chef du gouvernement redonne vraisemblament  confiance et espoir à ses concitoyens. En signalant le début de la fin de l’impunité, il réhabilite, du coup, les victimes d’hier et de jadis.… Car la justice est la sève nourricière de la démocratie, qui, à son tour, constitue le socle et l’éperon du développement. Sans justice il n’y a pas de démocratie. En l’absence de la démocratie, il ne saurait y a voir de développement inclusif de la majorité des populations d’un pays.

Il faudra bien sûr passer de l’intention à l’acte, des paroles à la réalité. Et la transition sera jugée sur son bilan, non sur ses déclarations. Cela prendra du temps. Mais en attendant un bon et grand pas a été franchi sur la voie de la droiture, de l’équité et de l’intégrité. S’il entame et continue dans cette optique, le Burkina Faso pourra concrèrement et fièrement proclamer son nom de “pays des hommes intègres”.

Extradition et non-extradition ?

Ceci n’est pas la première demande d’extradition d’un président africain en exil . Les précédents sont, entre autres:

Les autres pays acceptèrent le fait accompli du départ de leur ancien chef d’Etat, sans chercher à engager des poursuites judiciaires.

 La leçon du Faso à la Guinée

La décision, hiere, des dirigeants du Burkina Faso prend une envergure africaine. Elle revêt aussi une dimension extra-territoriale.

  1. Au niveau  multilatéral continental, elle rappelle à l’Afrique la primauté incontournable, la nécessité cardinale de la justice.
  2. Au plan bilatéral, l’officier supérieur —Premier ministre/chef du gouvernement —burkinaBHe donne une leçon au “professeur” et président de la Guinée. Il lui enseigne deux points fondamentaux :
      • la quête de la justice est antérieure et supérieure à tout projet ou commission de “vérité et de réconciliation”
      • le pays est au dessus des individus et des relations personnelles

Lire Pas de réconciliation sans justice

Ainsi, si hier Isaac Zida était un subordonné de Blaise Compaoré, aujourd’hui, en tant que Premier ministre, il donne la priorité au rétablissement de la justice. A commencer par la justiciabilité de son ancien patron.
En Guinée, par contre, Alpha Condé et ses alliés protègent l’ex-capitaine Moussa Dadis Camara, ancien chef d’Etat et maître de la junte meurtirère du CNDD.

Huit jours après leur investiture, de leur propre chef et sans intervention extérieure, les autorités du Burkina Faso affirment “le rôle fondamental de la justice.” Le Président et le Premier ministre s’apprêtent à rouvrir les dossiers Thomas Sankara et Norbert Zongo.

A Conakry, on continue d’ignorer les appels domestiques et internationaux à la justice pour le massacre du 28 septembre 2009.…

Majorité et opposition, dans le même sac

Alpha Condé n’est pas le seul à intérioriser et à reproduire l’idéologie de l’autocratie et de la dictature. Il n’est pas le premier à minimiser et à banaliser l’arrestation arbitraire, la torture, la mise à mort des Guinéens, le viol des femmes et la violation des domiciles par les forces de sécurité.
L’opposition le rejoint, plus ou moins, dans l’acceptation passive et suscpecte, l’appui tacite et déviant, la non-dénonciation et, dès lors, l’acquiescement, le consentement et la reconduction de la corruption, de la répression et de l’impunité.

Cette opposition-là présente, en conséquence, les mêmes fautes, défaillances et travers que la majorité. Par example, au lieu de s’abstenir d’étaler des condoléances politiciennes, elle rivalisa d’ardeur avec le pouvoir pour se présenter au premier rang des visiteurs suite à la mort du fils adoptif de Dadis au Canada, et de sa mère à Nzérékoré.… Sans considération aucune pour la mémoire des victimes de la tuerie du stade. Sans égard, non plus, pour les familles des morts, ou pour les blessés et les violées ayant survécu la barbarie.

Lire NZérékoré. On se lève tous pour Dadis

La semaine dernière, n’ayant rien à dire qu débiter des louanges à la mémoire du bourreau du Camp Boiro, un député de l’UFDG créa un brouhaha à l’Assemblée nationale, déclenché par ses propos sur la prétendue “fierté sous la Guinée Sékou Touré” !

Lire également Le Libéral chez le Putschiste

L’opposition s’agite inlassablement autour du calendrier électoral et des processus juridico-techniques des scrutins à venir. Cependant, il lui reste encore, à ma connaissance, à élaborer une stratégie de lutte contre l’impunité.

Les opposants sont, en général, muets ou tièdes face au passé criminel et au bilan calamiteux de l’Etat  guinéen en matière des droits de l’homme, depuis Sékou Touré jusqu’à Alpha Condé, en passant par  Lansana Conté, Moussa Dadis Camara et Sékouba Konaté.

Nul ne saurait raisonnablement faire reproche aux dirigeants de l’opposition d’avoir occupé la primature sous l’autocratie de Lansana Conté. Mais le bât blesse lorsqu’ils proclament leur fidélité au dictateur, six ans après sa mort. Ils devraient, au contraire, se démarquer du passé en publiant, par example, un programme de gouvernement dans lequel les trois pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire) sont séparés et égaux, et mettant définitivement fin à la suprématie de la Présidence.

Faute d’un tel effort, que l’opposition sache que la dette de sang se paie toujours, tôt ou tard. A preuve, elle plane aujourd’hui sur la tête de Blaise Compaoré, pour l’assassinat de Sankara et de Zongo.

Multipliée par dizaines de milliers, la même dette pèse sur la  Guinée depuis 1984. Elle réclame justice pour les victimes de la tyrannie post-coloniale, au Camp Boiro et après celui-ci. Tant que l’Etat persistera dans (a) la violation, endémique, des droits des citoyens, (b) la négation de ses propres crimes, (c) l’impunité, le pays continuera sa marche à reculons.

 Tierno S. Bah

DC Summit. Part III. AGOA and Africa

Contents

  1. Introduction
  2. The Sahara Desert: natural barrier, artificial frontier
  3. Maghreb: unity, infighting and panafricanism
  4. Porous Saharan borders
  5. The flip side: prejudice
  6. AGOA. Close-up and the fine print
  7. AGOA Covered Products
  8. Trade Capacity Building (TCB)
  9. Performance record

Introduction

AGOA was a main item on the agenda of the USA-Africa Summit (Washington, DC August 4-6, 2014).

The AGOA acronym stands for African Growth and Opportunity Act. Even if the label is not a misnomer, the initials do not match the  definition of the program, which reads as follows:

The African Growth and Opportunity Act (AGOA) was signed into law by President Clinton in May 2000 with the objective of expanding U.S. trade and investment with sub-Saharan Africa, to stimulate economic growth, to encourage economic integration, and to facilitate Sub-Saharan Africa’s integration into the global economy. The Act establishes the annual U.S.-sub-Saharan Africa Economic Cooperation Forum (known as the AGOA Forum) to promote a high-level dialogue on trade and investment-related issues. At the center of AGOA are substantial trade preferences that, along with those under the Generalized System of Preferences (GSP), allow virtually all marketable goods produced in AGOA-eligible countries to enter the U.S. market duty-free.

Based on this statement, it would be more adequate to call the program SS-AGOA, instead of AGOA.

Still, the north-south divide of the Sahara Desert is as much a geographical reality and a political creation.
It stems from the European Rush to Africa, the map-making schemes of the 1884-85 Berlin Conference, and subsequent ideological rivalries and economic strategies.
Nevertheless, historically and culturally, the Sahara has not been — and is not — a barren region or a no-man’s land.

The Sahara Desert: natural barrier, artificial frontier

Although it current name comes from Arabic, the Sahara’s geological and prehistoric records indicate that it did not always stand as “the largest subtropical hot desert and third largest desert after Antarctica and the Arctic.” (Wikipedia). On the contrary, back then it was a fertile land, filled with rivers, lush vegetation and wildlife. It was home to some of the most ancient peoples on earth.

Peoples from the north and south of the Sahara have shared history trough prehistory, antiquity, the Middle Age, slavery, Islam, colonization, and post-colonization. And in today’s global warming climate and globalization changes, they ever more partake a common destiny.

In what follows, I look as far back as possible, before touching on more recent data and current events.

Let’s begin with the Fulɓe “Archipelago” or “Planet.”
Before the Berbers, Fulɓe  practiced nomadic  civilization of the the region. Titled “Au Sahara il y a 5000 ans … une civilization de pasteurs de boeufs,” Henri Lhote’s article summarized his and other archeologists’  fieldwork in the Sahara. The paper exposed vestiges of prehistoric cattle herders, hunters, agriculturalists . Actually, sociocultural life in the region dates more than 10000 years B.C., i.e. when  proto-Fulɓe and contemporary groups domesticated the bovine.
Written in “Les fresques d’époque bovidienne du Tassili n’Ajjer et les traditions des Peul: hypotheses,” (The Geographical Review. 435, page 6.) Dieterlen’s analysis concurred with Lhote’s approach.
The work of Lhote,  Dieterlen and others  resulted in a Rock art exhibit at Musée de l’Homme in Paris in the 19601. A mentor of Professor Djibril Tamsir Niane, Dieterlen went on to co-edit Kumen with Amadou Hampâté Bâ. The text of Kumen had been transmitted orally to Hampâté by Fulbe pastoralists from Senegal’s Ferlo region . Critics welcomed Kumen. Among them H. Deschamp compared its hybrid style of prose and poetry as well as its content to salient literary passages of the Bible. Indeed, Kumen is filled with esoteric and beautiful metaphors.
Dieterlen and Lhote invited Amadou Hampâté to see the rock art specimen found in the mountain caves Tassili n’Ajjer (Algeria). When he saw artifacts, Hampâté simply declared: “My ancestors have been here.”
As the Sahara dried up, cattle herders and agriculturalists moved out. And camel-riding Nomads settled in around oases and water holes. Using their keen knowledge of the harsh environment, the Berbers, precisely the Imuhagh (Tuareg, “People of the Veil”, “Blue People”) developed a well-adapted and dynamic culture in the Desert. From those ancient times to today, they link routinely the northern Maghreb to the Sahel southern limits.

I remember visiting Niamey as Guinea’s delegate to an OAU-sponsored seminar on livestock-rearing communities (Fulɓe, Tuareg, Koyam, etc.) in Niger’s capital city, back in 1979. Touring the town, I was awestruck at the sight of freshly arrived —or Sahara-bound— caravans of camels. The scene was a striking reminder of age-old economic and cultural contacts.

The lanes crisscrossing the Sahara date before the 7th century. It was then that Islam landed in North Africa. Combining the word with the sword Arab priest-warriors connected with indigenous peoples (Berbers, Fulɓe, Tubu, etc.) to consolidate their power.

Historian Djibril Tamsir Niane writes: « In the eleventh century the Almoravids, setting out from the Senegal estuary with armies which included large forces of Negroes from Takruur, conquered parts of the Maghrib and of the Iberian peninsula and restored sunna, a strict Muslim orthodoxy, throughout western Islam. » (General History of Africa. Volume II. Ancient civilizations of Africa. “Introduction.” UNESCO. 1984.)

Intellectual, spiritual and cultural ties continue to develop between the north and the south sides of the Sahara. That explains the presence of the same tarikh (ways) and/or suufi brotherhoods (Qadriya, Shazzaliyya, Tijaniyya) in North and West Africa.
Already in 1790, Tierno Muhammadu Samba Mombeya from Fuuta-Jalon introduced his milestone poem Oogirde Malal (The Lode of Eternal Bliss) as follows:

Ndee ɠasidaare ajamiyaa ko Muhammadu mo Saiidu Seeleyanke
Wallifanii yimɓe Maqribi
(Translation: This work in ajamiyya  is dedicated to People of the Maghreb
by Muhammadu son of Sa’idu of the Seele lineage).
Historically, the Arabic word maghreb designates the countries west of Misra (Egypt), not simply North Africa. Mashriq, east, is the opposite noun.

Decades later, in the mid-1800, pioneer colonialist Louis-Léon Faidherbe  drew from his previous Maghreb experience in building the French West Africa Empire.

Maghreb: unity, infighting and panafricanism

In the aftermath of the Second World War, Maghreb leaders and movements supported each other politically and militarily. That solidarity held on in the first decades of independence.

Furthermore, in the 1960s, at the height of the Cold War, the newly independent states ignored the North-South Sahara line. Consequently, the Casablanca Group integrated countries from North (Algeria, Morocco), East (Egypt), and West (Ghana, Guinea, Mali) Africa.

First Conference African Casablanca Group, Rabat, Jan. 1961. From left to right: Prince Moulay Hassan (the late Hassan II, (Morocco), Gamal Abdel Nasser (Egypt), Kwame Nkrumah (Ghana), Ferhat Abbas (Algeria), Sékou Touré (Guinea),  Modibo Keita (Mali), Mohamed V (Morocco)
First Conference African Casablanca Group, Rabat, Jan. 1961. From left to right:
Prince Moulay Hassan (futur Hassan II, (Morocco), Gamal Abdel Nasser (Egypt), Kwame Nkrumah (Ghana, head only, behind Nasser), Ferhat Abbas (Algeria, next to Nkrumah), Sékou Touré (Guinea), Modibo Keita (Mali), King Mohamed V (Morocco)

Algeria is the only African country to host two continental —and Diaspora— cultural events. Thirty-years apart, the Festival panafricain d’Alger of 1969 and 2009 are superseded only by the memorable Festac 77 (Lagos-Kaduna, 1977)

Under Sékou Touré‘s dictatorship, Algeria’s ambassador to Conakry, Messaoudi Zitouni, was routinely asked to attend the government’s sessions, as full member.

Telli Diallo and Zitouni were diplomatic colleagues — and allegedly longtime “friends”. However, neither him, nor the Algerian government sought apparently to prevent or reacted Telli’s arbitrary arrest, torture and murder by starvation and thirst at Camp Boiro in 1976, on Sékou Touré’s order.

However, in recent decades, North Africa has nearly splintered about  the Western Sahara issue. Hostility and isolationism now prevail. Thus, for the past twenty years, the Morocco/Algerian border has remained closed.
The current issue of Jeune Afrique tells about two villages distant by less than two miles apart on opposite sides of the Algeria/Morocco frontier. But relatives and neighbors can visit each other only if they go through Spain!

Jeune Afrique, Special Algerie-Maroc. La déchirure
Jeune Afrique, Special Algerie-Maroc. La déchirure

Morocco left the defunct Organization of African Unity in 1984 to protest the institution’s support for the Polisario movement of Western Sahara. Today, it is still a non-member of the African Union.
Yet, in recent years, however, Morocco has conducted diplomatic charm offensive and business contacts, from Senegal all the way down to Gabon and South Africa.

Porous Saharan borders

The borders inherited from the Berlin Conference are so porous in the Sahara as to be non-existent in the field. Following the millennia-old trade routes, modern transport vehicles facilitate contacts in the region, for all sakes. Hence, in September 2011, in the aftermath of his father’s downfall, flamboyant playboy Al-Saadi Gaddafi drove straight to Niamey with his entourage. There he lived in asylum until his extradition to Tripoli by the government of Niger, last March.

Al-Saadi Gaddafi
Al-Saadi Gaddafi

In 2013, the Malian state faced obliteration from groups heavily armed with the Gaddafi’s looted weapons and ammunition depots.
Last, but not the least, Boko Haram gets its supply of arms, ammunitions, and logistics from two sources:

  • Equipment (armored vehicles, trucks, even tanks) from ransacked Nigerian military barracks
  • Contraband stockpiles from Libya through the Sahara.

The flip side: prejudice

From the above, we know that the Sahara’s environment does not prevent or deter deep ties between the North and the South. Yet, misconceptions, prejudice, and conflicting interests persist. Examples:

  1. Black communities have lived in North Africa for centuries. Nevertheless, they —and recently arrived migrants— face deep-seated racial prejudices that sometimes lead to violence. Read the article “Racisme : au Maghreb les Noirs sont-ils des citoyens comme les autres ?” in Jeune Afrique.
  2. Racism is entrenched in the Maghreb, Mauritania and Sudan, where Arab domination persists. Since independence in 1960, Mauritania has faced the legacy of slavery and discrimination. There is ample evidence of deep-seated racial polarization. And conflicts between Arabs and non-Arabs are recurrent.
    Farther east, following decades of civil war, Sudan was forced to recognize an independent South Sudan in 2011.
  3. Oriental hegemony was violently overthrown in 1964 in Zanzibar, a former slave colony of the Sultanate of Oman in the Arabian Peninsula. Soon after the Black majority in the Atlantic Ocean island chose to form with the mainland Tanganyika the United Republic of Tanzania.
  4. Gaddafi often criticized and distanced himself from other Arab countries. He frequently claimed a pro-Sub-Saharan Africa. Unfortunately, in Libya non-Arab minorities, in general, and Black Africans suffered discrimination under Gaddafi. The plight of the Tubu of southern Libya became a notorious case of collective human rights violations.

Conversely, some Sub-Saharan tend to exclude the Maghreb.
For instance, in the early preparatory phase of FESTAC’77 a dispute broke out between Nigeria and Senegal around whether Maghreb countries should participate in the Symposium —they were part of the planned shows. Senegal argued that only Black countries should be members. Nigeria disagreed and declared that all African countries were entitled to full participation in FESTAC’77.Festac' 77 emblem
Being the host and the main bankroller of the event, the Nigerian Federal government revoked the credentials of the director of the Symposium (Sénégal’s Alioune Diop or Pathé Diagne, I’m not sure). Next, playing on the Sékou Touré vs. Senghor rivalry regarding négritude, Lagos (at that time the capital-city) asked Guinea to head the Symposium in lieu of Senegal. Conakry appointed a colleague of mine, the late Madigbè Kourouma,  —philosophy professor and dean of the Department of Social Sciences of Conakry— as its representative. He was granted a leave of absence and he headed for Lagos, where I and other faculty joined him months later as Guinea delegates to the Symposium. In my case, I attended as individual member and as vice-president of the commission on language and literature. My boss was cabinet minister Sikhé Camara. He oversaw my efforts  to prepare Guinea’s immaterial cultural items to be presented at Festac. Sending diligent missions throughout the country, we were able to gather specimen of Pular Ajamiyaa, Kpèlèwö (Guerzé) and Lomaghöy (Toma) indigenous alphabets, etc.

Yet, despite the above reminders, the Sahara is perceived as a strict limit. That view is reflected at the U.S. State Department or in academia.
Hence, the Near Eastern Affairs Bureau  groups together the Maghreb (Algeria, Morocco, Tunisia, Egypt, Libya) with countries on the Asian continent (Bahrain, Iran, Iraq, Israel, Jordan, Kuwait, Lebanon, Bahrain, Oman, Palestinian Territories, Qatar, Saudi Arabia, Syria, United Arab Emirates, Yemen).
And Middle-East research and studies departments reflect this model at American academic institutions.
USAID’s programs covers 42 African countries. The Maghreb is not included.
The Obama Administration upheld that tradition in a document named the U.S. Strategy toward Sub-Saharan Africa.
Therefore, it’s no surprise that the AGOA sessions at the USA-Africa Summit didn’t include the Maghreb.  It was diplomatically excused —actually it was barred legally — from the talks.  What a paradox for an event meant to bring the U.S and Africa closer together?

Bucking that approach, and contrary to civilian agencies, the Pentagon goes for a continental approach. Its United States Africa Command (Africom) plan encompasses all five African regions: northern, southern, eastern, western and central.

Summing it up, like any other place on earth, Africa swings between push and pull, attraction and rejection, fission and fusion, cooperation and conflict, centrifugal and centripetal forces. …
In the memorable words of Rev. Martin Luther King, Jr., “The world is all messed up.” (I’ve Been to the Mountaintop speech, Memphis, TN, 3 April 1968 speech). In these trying times —as in past ones, including slavery and colonization— Africa holds the perennial standing as the world’s economic and technological laggard. In today’s globalization, the ranking wreaks havoc in the Cradle of humankind in the form of alienation, marginalization, brain drain, … Arbitrary bureaucratic boundaries, mindless political dissensions and external compartmentalization compound the continent’s challenges. They hurt its struggle for revival, re-affirmation, relevancy, growth and development. The road to freedom and self-reliance is blocked by greed-dominated  and technology-driven forces —internal and external—, amidst relentless inequities, oppression, corruption, impunity, poverty and terrorism. In that regard, the Machiavellian “Divide and rule” precept may benefit the so-called “elites” of failed and non-viable African states.  But it is utterly detrimental to the peoples and the land…
The North-South Saharan line  is drawn in the sand (no pun intended!). It is more artificial than real. It seems to overlook deep historical and political bonds as well as current economic and cultural inter-dependencies.
Worse, Sub-Saharan Africa is a euphemism for previous derogatory names: Black Africa, Dark Continent, land of savages, etc.
I just wish that the makers of AGOA had, without ambiguity, called it  SS-AGOA. Because the program actually deals only with one part —not the whole— of Africa.
And how does it do it? What mechanisms drive AGOA? How does it work?

AGOA. Close-up and the fine print

Last July, on the eve of the USA-Africa Summit, the Congressional Research Service (CRS) published a report entitled “African Growth and Opportunity Act (AGOA): Background and Reauthorization”. The paper compiles AGOA’s results and ponders over its future.
Drawing from reliable data, authoritative sources, the document offers an assessment of the program. It sheds light on AGOA’s objectives, complexity and contradictions.

Created 14 years ago, AGOA is a “nonreciprocal and unilateral” trade preference initiative. It targets Sub-Saharan African countries and covers U.S. imports at the exclusion of exports, “so reauthorization only requires action by the U.S. government.”
AGOA is a “one-way” preference accorded to those countries “with the goal of enhancing export-led economic growth.”
Above all, it excludes “items that may be considered import sensitive.”
It should not be confused with “other U.S. trade liberalization efforts such as free trade agreements (FTAs) or multilateral agreements through the World Trade Organization (WTO), which reduce and/or eliminate tariffs for both U.S. imports and exports.”
Although it involves more than 50 countries, the program was domestically conceived, unilaterally designed and Congress-authorized.
I previously suggested that the USA-Africa Summit is a lopsided partnership of the richest and the poorest of the face of the planet Earth.
Obviously, the designers of AGOA factored in the structural (economic) imbalance between the two parties. But, what is the proportion between altruism and self-serving objectives?
The CRS paper highlights some restrictive measures that, in essence, grant advantage to the USA. That’s hardly surprising, given that AGOA is neither a charitable endeavor nor an aid program. It’s a business and trade pact.
So, what mechanisms actually drive AGOA? How does it work? My own take on the CRS report is twofold:

AGOA Covered Products

The program covers 5,200 tariff lines for duty-free access on U.S. imports. None of those include “politically sensitive” products: dairy, beef, fish, cereals, etc. Also, most AGOA members can’t meet the tough “U.S. food safety standards”. Does the US do something to bring its partners up to modern quality production levels?

Trade Capacity Building (TCB)

The CRS report notes that AGOA member countries face “poor infrastructure, inadequate access to electricity, and skilled labor shortages.”
That’s not new. Therefor, AGOA should have integrated a germane approach and adequate resources to help address such predicaments, which are characteristic of under-development, in general.
As the report indicates, the US has spent $4 billion since 2001 to enhance AGOA countries trading capabilities. “Administered through different agencies, particularly USAID”, those funds are far from matching the daunting of AGOA partners. It’s the sign of a troubled relationship.

Capacity building is one way of designating the process of training the productive forces or creating skilled human resources, which constitute the prime capital and the engine driving projects and policies, particularly in business. Perhaps, the planners of AGOA overlook this key aspect of the project. And now it’s coming home to roost.
Also, it validates  the viewpoint I outlined in the blog Democracy and literacy. Building a trained workforce is the responsibility of African governments. Foreign partners ought to be able to hire qualified or easily trainable workers.
At the onset of the country’s industrial awakening, the late Den Xiaoping did not focus on the size of China’s domestic market to attract foreign investors. Instead, he drew their attention to the availability of huge and cheap pools of literate workers. It was an appealing invitation that prompted capitalists to invest. At the same time, China was investing heavily in higher education and in research lab. In so doing, the Communist leadership accelerated China’s rise as an economic super-power.
Likewise, African states must give priority to literacy and education. Otherwise, the continent’s role in the world economy will lack incentive for outside financing. It will stagnate and shrink in the globalization era.
For instance, the CRS report indicates that in 2012 “TCB funding in AGOA countries dropped to $95 million from an average of $629 million over the previous five years.”

TCB funding in AGOA countries (in millions US$)
during the period 2006-2011 and in 2012 respectively

TCB funding in AGOA countries, 2006-2012

Should this declining trend continue, the partnership risks to gradually weaken and loose support and/or purpose.

Performance record

Clearly, the CRS report indicates that AGOA is an under-performer. So much so that its re-authorization is subject to debate. Had it been a success story, its renewal would have been almost automatic.
Alas, some countries do not participate at all. They probably fail to meet AGOA’s basic economic criteria. Among such states gigantic is the vast and potentially rich D.R. Congo.

Imports for consumption basis. Energy products defined as HTS chapter 27. Stars represent preferential treatment on over 75% of total exports to the United States, including energy products. Map only includes countries eligible for AGOA benefits in 2013. Source: Analysis by CRS. Data from U.S. ITC.
Imports for consumption basis. Energy products defined as HTS chapter 27. Stars represent preferential treatment on over 75% of total exports to the United States, including energy products. Map only includes countries eligible for AGOA benefits in 2013.
Source: Analysis by CRS. Data from U.S. ITC.

Also, the Nigerian giant ranks below Côte d’Ivoire and Ghana. Why? Is it because of the oil mirage that has so profoundly undermined the Federation’s social fabric and economy? It was at the roots of the Biafra secession in 1966, and the following civil war that claimed millions of lives and caused inhuman suffering. The successive military regimes failed the country. They generated violent insurgencies: first the MENDE in the Niger Delta (Southeast). Boko Haram took the bloody relay around 2000, in the Northeast. Long time in denial, Federal Government must at present look itself in the mirror. The picture is ugly: incompetence, corruption and gross violations everywhere. Desperate, Abuja is now dialing SOS worldwide.  Is it too late for a failed nation-state to repair decades of misrule?
African countries perform poorly in AGOA, compared to Asia. Even the top-five countries trailed badly the results achieved between the U.S. and its Asian trade partners.

 U.S. Imports of Apparel Products by Country
(millions of U.S. dollars, 2013)

AGOA and Non-AGOA US imports
AGOA and Non-AGOA US imports (Chart – Tierno S. Bah)

I would be remiss if I don’t mention the Guinean. Although smaller, Guinea had the potential to achieve food security and good earnings from staple crops exports. Amazed that the major rivers spring out of the mountain region of Fuuta-Jalon, geographers gave nicknamed it “Waterhouse” or “Switzerland” of West Africa. Unfortunately, since independence in 1958, the country has known only dictatorships, civilian and military. The cycle was supposed to end in 2010. Unfortunately, the presidential election was rigged and violent. And its unexpected outcome has further dimmed Guinea’s prospects for democracy and development. Despite its mineral resources; rather, because of them!

In the end, AGOA may have come too late, too little. The program started in 2000, i.e. more than thirty years after natural disasters and political calamities seriously altered the physical environment and the social climate in most African countries.
Will new strategies emerge to stop the decline and usher in peace, stability, and prosperity?
Can trickle-down theory be part of the solution? Let’s see.

Next, Trickle-down economics and philanthropy

Tierno S. Bah

Sékou Touré : la mort américaine

Voici le 89e — et dernier — chapitre de la biographie de Sékou Touré par André Lewin. Comme pour la livraison précédente (chapitre 88), seul le texte principal est republié ici, enrichi par les hyperliens. Car le format blog ne se prête pas à la totalité du chapitre, qui comporte plusieurs annexes et des notes  détaillées, le tout augmenté de mes annotations et errata . Qu’à cela  ne tienne, le document complet paraîtra sur webGuinée.
Tierno S. Bah

Le mardi 20 mars 1984, Sékou Touré rentre d’Alger et de Fès ; il y a vainement tenté de rapprocher, au cours de ses conversations avec le président Chadli et le roi Hassan II, les points de vue de l’Algérie et du Maroc sur le Sahara occidental ; il sait désormais que le XXème Sommet de l’OUA prévu à Conakry, dont il ambitionnait de faire la réunion de la réconciliation, risque d’achopper sur cette question.
D’Alger, il est reparti avec une extinction de voix, et a même craint d’avoir été empoisonné 169. Du Maroc, il est rentré fatigué 170. Sa déception est perceptible, mais il espère toujours sauver “son” Sommet en se rendant quelques jours plus tard à Tripoli, puis dans d’autres capitales africaines 171.
Le mercredi 21 mars, il reçoit des délégations étrangères, des responsables guinéens et de simples militants, comme il a l’habitude de le faire quotidiennement. Le président de la Guinée équatoriale, Teodoro Mbasogo Obiang Nguema, est son tout dernier visiteur officiel 172.
Le jeudi 22 mars, au Palais des nations 173, il préside avec son brio habituel la séance de clôture du congrès des syndicats de la CEDEAO ; rappelant qu’il a lui-même commencé à militer dans un syndicat, il affirme qu’il restera “syndicaliste jusqu’à (sa) mort” ; mais cette formule, qui semble aujourd’hui prémonitoire, il l’a déjà employée à maintes reprises.
Vers 17 heures, il regagne son nouveau bureau dans l’enceinte de la cité de l’OUA (il y est installé depuis un mois à peine), mais marche avec plus de difficulté que d’habitude. Sa femme, Hadja Andrée Touré, passe un moment avec lui et lui montre un tissu de bazin avec lequel elle se propose de lui faire confectionner un boubou de cérémonie pour le Sommet de l’OUA ; il répond que ses goûts lui font préférer la percale, tissu plus modeste 174.
Dans la soirée, comme toujours quand il est seul 175, il dîne légèrement de miel, de laitages et d’ananas, mais à la fin de ce frugal repas, vers 21 heures, il est pris de malaises et de vomissements. Il se couche sans tarder et se plaint de douleurs qui sont “comme des coups de poignard”. Immédiatement alerté par Madame Andrée, le ministre des affaires étrangères, Abdoulaye Touré, qui est également docteur en médecine, s’affole ; arrivé en hâte auprès de Sékou, il lui administre des calmants et appelle à son chevet des médecins chinois. Ceux-ci l’auscultent avec soin, lui donnent divers médicaments et prescrivent surtout du repos. Ils ne semblent pas avoir diagnostiqué l’accident cardio-vasculaire dont Sékou Touré est en fait victime.
L’un des tout premiers à avoir alerté Sékou et ses proches sur des problèmes cardiaques a été le Docteur Nagib Roger Accar, longtemps ministre de la santé. Dès les années 60, il avait décelé un risque d’anévrisme chaque fois que Sékou parlait fort ou se mettait en colère, et avait à plusieurs reprises conseillé une opération préventive, mais en vain.

[Note. — Dr. Accar avait pris le chemin de l’exil. Il retourna en Guinée après la mort de Sékou Touré.  Dans la note 22 du chapitre 1, volume 1, André Lewin lui-même rapporte les circonstances du départ d’Accar. Il écrit : « Pour s’installer, il [Alpha, le père de SékouTouré] reçoit l’aide financière d’un notable libano-guinéen de la ville [de Faranah], Alexandre Accar. C’est sans doute en souvenir de ce geste que son fils, le docteur Roger Najib (ou Nagib) Accar, diplômé en 1941 de l’École africaine de médecine et de pharmacie de Dakar, ministre de la santé du Conseil de gouvernement des années 57-58, puis ministre (de la santé puis des transports) dans les gouvernements d’après l’indépendance, put quitter la Guinée alors qu’il était menacé d’arrestation au lendemain du débarquement du 22 novembre 1970. Il fut cependant obligé de montrer à Sékou de (faux) certificats prouvant qu’il était atteint d’un cancer à un stade avancé afin que celui-ci le laisse partir ! (divers entretiens de l’auteur avec le docteur Accar, Paris, entre 1980 et 1984). Le docteur Accar exerça ensuite en France à l’hôpital de Sens, mais fit encore l’objet d’une tentative d’assassinat par le redoutable Sylla Momo Jo, envoyé en France peu avant la visite de Sékou Touré en 1982. Il ne dut la vie qu’au fait qu’ayant encore gardé son masque blanc de chirurgien, il ne fut pas identifié par le tueur (information donnée par Nadine Bari, lors d’une rencontre avec l’auteur à Conakry, le 7 mai 2003). Le docteur Accar est décédé à Conakry en janvier 2005. »
Sur les activités criminelles de Momo Soumah dit Jo aux ordres de Sékou Touré, lire Le héros et le tyran (Ibrahima Baba Kaké)  Prison d’Afrique (Jean-Paul Alata), “Interlude : Enlèvement à Paris”   (Nadine Bari. Grain de sable).
Dr. Accar fut ministre de 1957 à 1970. — Tierno S. Bah]

Le gouvernement semi-autonome de la Guinée française sous la loi-cadre de 1957
Le gouvernement semi-autonome de la Guinée française sous la loi-cadre Gaston Deferre de 1956. De g. à dr., devant : Fodéba Keita, J. Mignard-Eugène, Michel Collet, Sékou Touré (Vice-président du Conseil de gouvernement), Alioune Dramé, Jean Ramadier (Gouverneur du Territoire et président du Conseil de gouvernement), Louis Lansana Béavogui. Derrière, de g.à dr., Abdouahmane Dalen Diallo, Bangali Camara, Dr. Roger Najib Accar, Ismael Touré. (T.S. Bah)

Peu d’années avant son décès, Sékou Touré — qui détestait consulter des médecins 176 et ne l’avait pratiquement jamais fait lui-même à l’étranger, contrairement à la plupart des responsables guinéens et de membres de sa famille, comme Madame Andrée — avait fait venir de l’hôpital régional de Fria — largement financé, équipé et géré en liaison avec le groupe aluminier animé par Pechiney — le docteur Mario d’Amato 177. Celui-ci avait tout de suite diagnostiqué, plutôt que des problèmes cardiaques (ou en plus de ceux-ci), de très sérieux signes de tumeur ou de cancer de l’appareil digestif. Alerté sur la gravité réelle de son état, Sékou Touré avait demandé à son interlocuteur, qu’il revit à plusieurs reprises, quelles étaient ses chances de survie — en cas d’opération ou s’il n’y en avait pas — et en particulier “si j’ai des chances de vivre assez longtemps pour réparer le mal que j’ai pu faire à mon peuple” 178.
De son côté, Jacques Marchandise, ancien président de Pechiney et de Fria, et interlocuteur privilégié du chef de l’Etat guinéen pendant un quart de siècle, témoigne avoir rencontré à Paris Sékou Touré lorsque ce dernier se rendait en novembre 1983 à la Conférence franco-africaine de Vittel ; celui-ci lui avait demandé conseil — “pour un ami”, disait-il — à propos d’un hôpital qui serait spécialisé dans les opérations cardiaques ; Jacques Marchandise avait suggéré le Val de Grâce à Paris, et un autre hôpital parisien, ainsi que l’établissement américain de Cleveland où Sékou Touré a finalement été opéré en mars 1984. 179
Un des très bons spécialistes français de la chirurgie cardiaque, le professeur Edmond Bertrand, doyen honoraire de la faculté de médecine d’Abidjan, qui effectuait à l’époque près d’une opération à coeur ouvert par jour dans sa clinique de la capitale ivoirienne, aurait affirmé que si Sékou était venu se faire opérer à Abidjan dans les 24 heures au lieu de passer plus de quatre jours à attendre pour se rendre aux Etats-Unis, il aurait eu toutes chances de survivre 180. Selon ces divers témoignages, Sékou aurait su qu’il était gravement atteint, soit du côté gastrique, soit du côté cardio-vasculaire, soit des deux.

De g. à dr., Dr. Accar (après l'homme au chapeau), Jean Ramadier, Sékou Touré, Saifoulaye Diallo, en tournée à Siguiri en 1957
De g. à dr., Dr. Accar (après l’homme au chapeau), Jean Ramadier, Sékou Touré, Saifoulaye Diallo (président de l’Assemblée Territoriale), en tournée à Siguiri en 1957. (T.S. Bah)

Ce qui est certain, c’est que Sékou souffrait depuis longtemps de troubles gastriques et de douleurs d’estomac ; il en soignait les symptômes les plus douloureux en prenant régulièrement des comprimés de “Tagamet”, un produit qu’il avait sans doute découvert lors de l’un de ses voyages aux Etats-Unis et qu’il faisait venir de là-bas par boites en grandes quantités 181. Il recourait également à des médicaments qu’on lui préparait à Dakar, et qui semblent lui avoir été indispensables à certaines époques 182.
Le vendredi 23 mars au réveil, Sékou ne se sent pas assez bien pour recevoir des visites, et annule tous ses engagements de la journée. Béavogui en est informé dès 7 heures du matin. Abdoulaye Touré est à ses côtés et répond aux coups de téléphone. Le roi du Maroc l’appelle dans la matinée pour parler encore du Sahara occidental ; apprenant le malaise dont Sékou a été victime, il dépêche par avion spécial une équipe de médecins, qui arrivent dans la soirée. Informé par eux que l’état de Sékou est réellement très sérieux et qu’il s’agit d’un problème cardiaque, Hassan II alerte encore dans la nuit un hôpital spécialisé de Cleveland (Etat de l’Ohio) aux EtatsUnis, sur le lac Erié, où plusieurs chefs d’Etat (notamment la famille royale saoudienne) se font régulièrement soigner 183.
Le secret reste cependant bien gardé : trois ministres qui assistent le soir même à une réception à l’ambassade de France, Abdoulaye Touré, Mamadi Keita et Sénainon Béhanzin, ne font aucune allusion à cette indisposition du chef de l’Etat. Il n’est même pas certain que tous les ministres en aient été informés.
Entre temps, Sékou a été discrètement transporté dans l’une des villas de Belle-Vue 184. Les cardiologues américains, munis d’appareils sophistiqués de contrôle, arrivent à Conakry le samedi 24. Leur diagnostic tombe très vite : anévrisme de l’aorte ; une intervention chirurgicale rapide est impérative. Hassan II prévient le roi Fahd d’Arabie saoudite, lequel envoie un avion médical saoudien ultra-perfectionné (affrété semble-t-il par la compagnie pétrolière ARAMCO) qui se pose à Conakry dans la matinée du dimanche 25. Il faudrait partir le plus rapidement possible, chaque heure qui passe rend désormais plus grand le risque opératoire et plus aléatoires les chances de succès.
Mais Sékou Touré est très réticent à l’idée de quitter la Guinée. C’est Madame Andrée qui finira par le convaincre, et le dimanche 25 en fin de journée, le Boeing 707 saoudien médicalisé s’envole vers les Etats-Unis ; Sékou a pu monter à bord sans aide et saluer les membres du BPN et du gouvernement venus lui souhaiter bonne chance. Madame Andrée, leur fils Mohamed, sa fille Aminata, le ministre Abdoulaye Touré, Ben Daouda Touré, chef du protocole, et l’aide de camp Kalagban Camara se trouvent à ses côtés. Avant de partir, Sékou a tenu à faire une brève halte dans son bureau ; il en fait ensuite soigneusement fermer la porte, de même que ses armoires fortes, et en confie les clefs à un homme de confiance, le commandant Keita. A bord de l’avion, Sékou Touré, allongé, dicte à Abdoulaye Touré une sorte de testament.
En raison du décalage horaire, c’est encore dans la soirée de dimanche que l’avion se pose à Cleveland. L’ambassadeur de Guinée à Washington, Thierno Habib Diallo, son collègue accrédité à Ottawa, ainsi que N’Faly Sangaré, qui participait à Washington à une réunion du Fonds Monétaire International, rejoignent Sékou dans sa chambre à l’hôpital. Ismaël Touré, qui se trouvait en mission à Paris et en Suisse, en fait de même dans la nuit. Stokeley Carmichaël, l’ancien leader du mouvement des Black Panthers — un temps marié à Myriam Makeba et familier de Conakry — vient prendre des nouvelles. La famille loge dans un hôtel proche, face à l’hôpital.
Le lundi 26 mars au matin, Sékou prend en famille son petit déjeuner ; Madame Andrée lui refuse la cigarette qu’il souhaite fumer. Puis Sékou téléphone à Béavogui ; il est assez détendu, anxieux toutefois à l’idée d’une opération, car, dit-il :
— Je ne veux pas être opéré aujourd’hui ; ce jour n ‘est pas un bon jour pour moi 185.
Il ajoute :
— D’ailleurs, je veux rentrer à la maison. J’ai un grand voyage important à faire.
Les examens approfondis auxquels les spécialistes américains procèdent montrent l’existence d’une dissection étendue de l’aorte avec une double fissure, ce qui exige une intervention chirurgicale immédiate. Mais le chirurgien se veut rassurant : l’opération a normalement 99% de chances de réussite ; il faudra au patient trois semaines de repos complet ; il pourra ensuite revenir à Conakry. Madame Andrée, qui dira plus tard qu’elle pensait que Sékou savait qu’il ne survivrait pas, échange encore quelques propos avec lui ; à ses paroles d’encouragement et d’espoir, il se borne à répondre d’une voix sourde :
— Amen.
Son fils Mohamed l’accompagne jusqu’à l’entrée du bloc opératoire ; ils échangent quelques mots sur la campagne agricole et sur la guerre Irak-Iran, deux sujets qui le préoccupent beaucoup. Au chirurgien américain qui se veut rassurant, il se borne à dire :
L’homme propose, Dieu dispose.
C’est au cours de l’opération, commencée vers midi et qui dure près de quatre heures, que le coeur lâche ; tous les efforts des chirurgiens pour arrêter les hémorragies et ramener Sékou à la vie sont vains. Les vaisseaux sanguins, durcis par l’âge et l’usage du tabac, ne se prêtent pas aux manipulations chirurgicales indispensables. II est 15 heures 23 minutes à Cleveland, 22 heures 23 à Conakry, ce lundi 26 mars 1984. Les proches sont immédiatement avertis à l’hôtel où ils attendaient des nouvelles 186.

Avant minuit, heure de Conakry, Lansana Béavogui est informé du décès par un coup de téléphone de Mohamed. Il convoque immédiatement une réunion du Bureau Politique National et du gouvernement ; tous les membres présents à Conakry 187 se retrouvent, consternés, à 2 heures du matin. Le BPN rend public dans la matinée du mardi (alors que l’événement a déjà été diffusé depuis plusieurs heures par l’Agence France-Presse) un communiqué annonçant la “tragique nouvelle” et proclamant un deuil national de quarante jours. Un peu plus tard, le BPN avise la population que le corps de Sékou Touré arrivera le lendemain 28 mars à 10 heures à l’aéroport de Conakry-Gbessia, et l’informe du déroulement des cérémonies. En une demi-heure, entre 13 heures 30 et 14 heures, ce même 27 mars, le BPN se réunit dans la salle du conseil de gouvernement et, constatant officiellement la vacance du pouvoir, décide de confier jusqu’à l’élection d’un nouveau président la direction des affaires de l’Etat au Premier ministre, qui prend le titre de Chef du gouvernement, respectant ainsi à la fois la Constitution 188 et la volonté expresse du défunt. Il ne semble pas qu’il y ait eu à ce moment là la moindre contestation.
Comme prévu, l’avion qui ramène en Guinée le cercueil de Sékou se pose sur la piste de l’aéroport de Gbessia le 28 mars au matin, accueilli par 101 coups de canon. A aucun moment jusqu’à l’inhumation, le cercueil ne sera ouvert ; le visage du mort ne sera pas montré, même aux plus proches, entraînant par la suite toutes sortes de spéculations 189.

Le corps avait été embaumé au lendemain du décès à Cleveland, par les soins de spécialistes de la communauté musulmane de cette ville. A Conakry, les Oulémas marocains avaient procédé encore à une dernière toilette du mort.

D’après certains, le corps de Sékou serait resté dans l’avion saoudien qui repartit peu après son atterrissage à Conakry, et aurait été en réalité transporté ensuite, soit au Maroc, soit en Arabie saoudite (ce que confirmerait le fait, effectivement très exceptionnel, que des prières soient régulièrement dites pour le défunt à Médine et à La Mecque). Craignant la profanation, Sékou Touré l’aurait exigé dans son testament.

Peu après l’inhumation dans le Mausolée, vers minuit, peut-être pour couper court aux rumeurs, le colonel Lansana Conté, qui n’est encore qu’à la tête de l’armée, fait boucler tout le quartier par la troupe, mais lui-même quitte la capitale pour se rendre à Dubréka ; on ne sait ce qui se passe pendant quelques heures autour du Mausolée, que personne d’extérieur ne peut approcher.

Quelques jours plus tard, le nouveau Premier ministre de la Deuxième République Diarra Traoré affirme à Abidjan que le cercueil ne contenait que “des papiers, des objets en plastique, mais pas le corps du bonhomme”.

Ceci expliquerait aussi l’absence — très étonnante, vu leur amitié — du roi du Maroc aux funérailles, alors de nombreux oulémas marocains s’occupaient des derniers rites, sans que quiconque puisse approcher le cercueil ; ils écartaient même avec brutalité les participants qui tentaient de le toucher. De plus, contrairement à la tradition islamique, c’est le cercueil qui fut placé dans le Mausolée, et non le corps enveloppé d’un simple linceul blanc 190.
Pour l’arrivée de l’avion qui ramène en terre guinéenne les restes de Sékou, toutes les notabilités du Parti sont présentes, huit compagnies de l’armée, de la police et de la milice rendent les honneurs. Une foule énorme et encore sous le choc s’est rassemblée à l’aéroport et le long de la route sur laquelle s’engage le convoi funèbre. Le cercueil a été posé sur une allonge d’artillerie tractée encadrée de six BTM (véhicules blindés de transport fournis à l’armée guinéenne par l’Union soviétique) transportant la garde d’honneur. Il sera ensuite placé sur un catafalque disposé sur la scène du Palais du Peuple où il restera exposé pendant deux jours, veillé en permanence par des piquets d’honneur formés de membres du BPN, du gouvernement, et des différents comités nationaux. C’est là que les militants rendent les derniers hommages à Sékou, c’est là que les délégations étrangères présentent leurs condoléances à la famille et aux proches éplorés.
Le 30 mars au matin, la dépouille est transportée au Stade du 28 septembre, où Lansana Béavogui prononce une vibrante et émouvante oraison funèbre, sanglotant à l’évocation du mouchoir blanc qu’agitait si souvent le leader disparu. 20.000 militants assistent à la cérémonie, ainsi que de nombreuses délégations étrangères, dont dix neuf conduites par un chef d’Etat ou de gouvernement. Le vice-président George Bush représente les Etats-Unis, le premier ministre Pierre Mauroy la France 191, le prince héritier Sidi Mohamed le Maroc (on remarque cependant qu’Hassan II n’est pas venu lui-même, en dépit de ses liens très forts avec Sékou ; il a ordonné trois jours de deuil national au Maroc). Sont présents également :

  • Kapitonov, secrétaire du comité central du parti communiste de l’Union soviétique
  • Félix Houphouët-Boigny (Côte-d’Ivoire) 192
  • Gnassingbé Eyadema (Togo)
  • Hissène Habré (Tchad)
  • Dawda Jawara (Gambie)
  • Ould Haidallah (Mauritanie)
  • Aristide Pereira (Cap-Vert)
  • Abdou Diouf (Sénégal)
  • Omar Bongo (Gabon)
  • Muhammad Zia-ul-Haq (Pakistan)
  • Samora Machel (Mozambique)
  • Julius Nyerere (Tanzanie)
  • Seyni Kountché (Niger)
  • Matthieu Kerekou (Bénin)
  • Moussa Traoré (Mali)
  • Kenneth Kaunda (Zambie)
  • Samuel Doe (Liberia)
  • Hosni Moubarak (Egypte)
  • Yasser Arafat (OLP)
  • Blaise Compaoré (Haute Volta, mais Thomas Sankara n’est pas venu)
  • Général Idiagbon (Nigeria)
  • Xi Zhong-Xun (Chine)
  • Grigorov (Bulgarie)
  • Hofmann (République démocratique allemande)
  • Edgard Pisani (qui représente la Communauté économique européenne)
  • …………………………

Une absence fort remarquée, celle du président en exercice de l’OUA, l’Ethiopien Mengistu Haïlé Mariam, dont les relations avec Sékou Touré s’étaient tendues du fait du soutien de la Guinée au mouvement séparatiste de l’ Erythrée, et qui a préféré faire un voyage à Moscou …
Ensuite, un long cortège accompagne le corps jusqu’à la nouvelle et imposante Mosquée Fayçal de Conakry, où les dernières prières sont prononcées avant l’inhumation au Mausolée des Héros situé dans l’ancien jardin botanique de Camayenne, planté de fromagers majestueux et de manguiers imposants 193 ; là reposent déjà les restes de l’Almamy Samory Touré, d’Alfa Yaya Diallo, de Morifidian Diabaté, de Saïfoulaye Diallo et de Hadja Mafory Bangoura ; trois “héros” guinéens du siècle de la colonisation et deux “héros” de la période de l’indépendance 194. Les délégations et la foule se dispersent lentement ; dès le lendemain, le Mausolée encore recouvert de fleurs et de couronnes fanées restera presque désert, confié seulement à la garde de quelques miliciens. Plus tard, le monument sera fermé, inaccessible aux curieux. A l’intérieur, les murs sont toujours recouverts de panneaux de tissu noir sur lesquels a été tracé le texte de quelques sourates.
C’est ailleurs que se joue la partie cruciale de la survie du régime et de l’exercice du pouvoir, où s’affrontent pour la succession le premier ministre Béavogui (qui a pris les choses en mains en vertu de la Constitution et des décisions du Bureau Politique National, et aussi parce qu’il est le plus proche et le plus ancien des “compagnons historiques” de Sékou) et Ismaël Touré, l’ambitieux demi-frère de l’ancien président, poussé par le “clan” familial, qui n’est pourtant pas unanime, certains soutenant la solution “légaliste”. La population, en particulier les Soussous de la Basse-Côte, qui s’estiment depuis longtemps insuffisamment représentés dans les instances de l’ancien régime, et plus prudemment mais clairement, les Peuls, manifeste son espoir de changement et sa crainte de voir cette chance escamotée par les intrigues et les rivalités des dirigeants d’antan, que les plus jeunes technocrates du Parti — qui l’avaient tenté lors du XIIème Congrès — n’ont pas réussi à mettre à l’écart, Sékou Touré ayant une fois de plus fait preuve d’une solidarité totale avec sa famille et avec ses plus anciens et plus fidèles partisans. De son côté, l’armée, issue du peuple, longtemps tenue en suspicion, étroitement surveillée par un corps spécial d’ émissaires politiques du Parti, à plusieurs reprises décimée au niveau de ses cadres, commence à s’agiter 195.
Le samedi 31, le BPN doit en principe arrêter le processus constitutionnel, politique et juridique qui permettrait à Béavogui de terminer sans nouvelle élection le mandat présidentiel. Ismaël manifeste vivement son opposition. L’Assemblée nationale et le Comité central du Parti sont convoqués pour les 2 et 3 avril, ce qui semble indiquer que la Constitution pourrait être alors amendée dans le sens souhaité par les partisans de l’ancien premier ministre.
Au cours de nombreux conciliabules qui se tiennent le dimanche 1er avril, Ismaël s’efforce de mobiliser contre ces décisions le clan Touré. La rumeur se répand d’un profond mécontentement de l’armée devant cette “guerre de succession”.
Le 2 avril, les affrontements se poursuivent au Bureau Politique. D’autres candidats à la succession semblent prêts à se manifester — notamment parmi les plus jeunes cadres — et Béavogui serait disposé à renoncer. Ismaël et Béavogui s’opposent et, selon certains témoignages — contestés — en viennent même aux mains 196. Parallèlement, le ministre de l’armée populaire, Lansana Diané, est chargé de rassurer les militaires, qui acceptent de rester dans leurs casernes si une solution est rapidement trouvée à la crise et si aucune mesure n’est prise contre ceux des officiers qui ont manifesté leur inquiétude et leur agacement. Mais dans l’après-midi, les services de sécurité — restés fidèles au ministre de l’intérieur — tentent d’arrêter le colonel Diarra Traoré (pourtant membre du Comité central) et le commandant Sidi Mohamed Keita.
Les principaux responsables militaires, groupés autour des colonels Lansana Conté 197 et Diarra Traoré, associant à leur action toutes les unités en uniforme, décident alors de passer aux actes. Ils prennent en mains les destinées du pays dans la nuit du 2 au 3 avril 1984 et forment un Comité Militaire de Redressement National (CMRN) ; il n’y a pratiquement aucune résistance, aucune effusion de sang n’est signalée.
Le Communiqué n°1 du CMRN, en date du mardi 3 avril à 7 heures du matin, montre bien que l’ère de Sékou Touré est terminée, et que la Deuxième République a la volonté de changer rapidement les choses. Tout en lui rendant hommage, ce texte contient quelques critiques sévères à l’égard de l’ancien leader et met en accusation sa famille et les dignitaires de l’ancien régime 198, qui sont invités, par le communiqué n° 3, à se présenter dans les plus brefs délais dans les garnisons militaires.
Très rapidement, tous ces derniers sont arrêtés, soit dans leur résidence, soit au cours d’une tentative de fuite (comme Ismaël Touré), soit parce qu’ils se rendent (comme Lansana Béavogui, qui s’était d’abord réfugié successivement dans les ambassades des Etats-Unis et de Chine). D’abord consignés dans leurs villas, ils sont ensuite amenés au Camp Boiro (dont les 134 détenus — parmi lesquels deux femmes — avaient été libérés le 3 avril au matin), puis après quelques jours transférés au camp militaire de Kindia “afin d’éviter qu’ils soient molestés par la population”, en attendant que des enquêtes permettent de statuer sur leur cas et éventuellement de les juger (on dit que seuls ceux qui sont coupables de “crimes de sang” seront condamnés). Diarra Traoré affirme (à l’agence Reuter) que :

« Certains parmi eux ont tué des milliers d’innocents sans jugements (…) Si le peuple le désire, ces procès seront publics, et les inculpés pourront faire appel aux meilleurs avocats internationaux. (…) A notre humble avis, rien ne pourra les sauver, car leurs crimes ne se justifiaient pas (…) Ils ont tué pour le plaisir de tuer. Ils devront payer. »

Nouveau chef de l’Etat guinéen, le colonel Lansana Conté a présidé le 5 avril le premier conseil des ministres du gouvernement formé la veille. Il a déclaré à l’issue de cette réunion :

« Le problème des droits de l’homme en Guinée sera le problème principal que le Comité militaire de redressement national va résoudre, et nous nous sommes engagés à faire respecter ces droits dans notre pays. Tous les Guinéens, a-t-il ajouté, ont les mêmes droits et les mêmes devoirs. Depuis l’indépendance, nous avons vécu dans l’injustice. L’homme n ‘avait pas le droit de s’exprimer. »

Interrogé sur le point de savoir pourquoi l’armée a attendu si longtemps avant d’intervenir, le colonel Lansana Conté a répondu :

« Si nous avons pris tout ce temps pour faire ce coup d ‘Etat, c’était pour mieux le réussir. Si nous avions tenté de le faire du vivant de Sékou Touré, certains de ceux qui vous parlent aujourd’hui n’existeraient plus … Avant, les Guinéens ne pouvaient pas réfléchir. Certains d’entre eux agissaient comme des bêtes de somme. Ils étaient téléguidés. C’est pourquoi nous allons reprendre l’éducation de nos militaires et de tous les citoyens. »

Bien que le calme règne dans la capitale guinéenne, le CMRN lance néanmoins, le 5 avril, “un appel pressant à la vigilance” à la population de Conakry, devant “les mouvements d’un groupuscule nostalgique de l’arbitraire du passé”. Ce “groupuscule”, précise le communiqué, “est de connivence avec certaines ambassades étrangères” et vise à nuire aux activités du CMRN. “Le CMRN vaincra”, conclut le communiqué. La radio, qui n’émettait plus que de la musique militaire depuis le mardi 3 avril, passe de nouveau des émissions de variétés ; on peut en conclure que le deuil de quarante jours naguère décrété après la mort du défunt président, est d’ores et déjà terminé. Une nouvelle émission, le “téléphone vert”, permet aux auditeurs d’intervenir directement sur l’antenne pour faire part de leur opinion sur l’ancien régime ; la seule condition est de se présenter nommément.
On apprend le même jour que Paris va acheminer 3.000 tonnes de céréales au titre de l’aide alimentaire d’urgence.
Le CMRN a, par ailleurs, décidé de rétablir la liberté de la presse, ainsi que les libertés syndicales. Siradiou Diallo, secrétaire général du Regroupement des Guinéens de l’Extérieur, a apporté, le 7 avril, son “soutien ferme et total” aux mesures prises par le Comité.
Le 8 avril, Lansana Conté tient une première conférence de presse. Il indique que les anciens dirigeants du “régime civil” ne seront pas exécutés, mais jugés pour “des fautes économiques et administratives”.

“Nous n’avons jamais envisagé de tuer qui que ce soit … nous ne le ferons pas”, ajoute le nouveau chef de l’Etat, en précisant qu’il n’y aurait pas de procès politiques.

Le colonel Conté a indiqué que les dirigeants déchus sont gardés “en lieu sûr” pour éviter qu’ils ne soient “assaillis par la population”, et qu ‘ils sont “en très bonne santé”. “Il n’est pas dit que tous les membres de l’ancien gouvernement soient de mauvais Guinéens… Nous voulons le savoir et connaître les degrés de responsabilité de chacun d’eux”, a-t-il ajouté.

S’agissant du retour des militaires dans leurs casernes, le président guinéen a exprimé l’ intention du nouveau gouvernement de “conserver le pouvoir jusqu’à ce que disparaissent les fléaux du racisme, du sectarisme et du régionalisme.”
Le 11 avril, Radio France Internationale communique lors d’une de ses émissions les biens que la rumeur attribue aux anciens dirigeants :

  • Ahmed Sékou Touré posséderait :
    • 147 millions de dollars en Suisse
    • 840 millions en Angleterre
    • 150 millions de sylis à la Banque centrale de Guinée,
    • un château à Rabat
    • un château à Casablanca
    • un domaine de 36 kilomètres carrés avec 42 villas à Fès
    • un château en Espagne
    • un en Arabie saoudite
    • un à la Jamaïque
    • un immeuble de seize étages à Paris.
  • Son fils Mohamed posséderait :
    • 75 millions de dollars en Suisse
    • une usine de montage de montres de marque ENICAR en Suisse
  • Ismaël Touré : douze kilos de diamants et un chéquier en or
  • Lansana Béavogui : 42 millions de dollars et 47 millions de sylis en Guinée 200.
  • Siaka Touré : 47 kilos d’or et 50 millions de dollars avec Monique 199

Le 15 avril, le chef de l’Etat, le colonel président Lansana Conté, reçoit au Camp Almamy Samory Touré, entouré des membres du CMRN, les rescapés du camp Boiro et leurs familles, au nombre de plusieurs centaines, peut-être de plusieurs milliers, conduits par leur porte-parole, El Hadj Mamadou Fofana. Lansana Conté a rappelé “la nécessaire cohésion du peuple guinéen sur les divers chantiers de l’édification nationale”. Il en a ensuite appelé à la compréhension et à la tolérance des rescapés :

« Aucun esprit de vengeance ne doit vous habiter. Vous devez être tolérants vis-à-vis des familles des dignitaires de l’ancien régime. La haine et la vengeance doivent être proscrites de votre comportement. »

Le premier ministre, le colonel Diarra Traoré, a, de son côté, indiqué que le nouveau régime accepte d’être critiqué “pour ses lacunes, ses insuffisances a ses erreurs … Si on ne nous critique pas, comment pourrons-nous savoir que nous faisons des erreurs?” Il a d’autre part affirmé que le coup d’Etat était préparé par l’armée depuis trois ans. La date en a cependant été précipitée à la suite de la décision du Parti Démocratique de Guinée de convoquer, après la mort du président Sékou Touré, un Conseil National de la Révolution qui aurait dû désigner le successeur de l’ancien chef de l’Etat. Le colonel Traoré a souligné que la division des dirigeants de l’ancien régime a facilité la réussite du coup d’Etat.

« Il n’y a pas eu un seul coup de feu. La mangue était mûre, il ne s’agissait que de la manger. »

Moins d’une semaine après le coup militaire, trois personnalités détenues sont relâchées, trois femmes :

  • Jeanne Martin-Cissé, ancienne ministre des affaires sociales et ancienne représentante de la Guinée auprès de l’ONU
  • Mariama Sow, ancienne présidente de l’Union Révolutionnaire des femmes de Guinée
  • Coumba Diakité, ancienne présidente du mouvement des jeunes.

Ce fut aussi le cas de Nfaly Sangaré, qui en tant que ministre des banques, était administrateur du Fonds Monétaire International; les pressions de cette puissante institution sur le gouvernement guinéen, obligé de composer avec elle en raison de la délicate conjoncture monétaire du pays, amenèrent le CMRN à le libérer peu après.
En avril de l’année suivante, un an environ après la prise de pouvoir par les militaires, c’est Louis Senainon Béhanzin qui est relâché, à la demande du président du Bénin Matthieu Kérékou. Béhanzin peut ainsi regagner son pays d’origine, où il se lancera dans l’agriculture 201.
Le roi Hassan II, le président Houphouët-Boigny, le président Nino Vieira de Guinée-Bissau (proche de Lansana Conté, lequel a conseillé pendant quelque temps les forces du PAIGC), quelques autres personnalités, interviennent en faveur des détenus. Un an après le coup, un avocat français, Maître Jean-Marie Degueldre, mandaté par la famille de l’ancien président et encouragé par Hélène Bouvard, qui fait preuve d’une indéfectible amitié pour la famille de Sékou, peut leur rendre visite au camp de Kindia 202 ; il s’entretient avec Ismaël Touré, Abdoulaye Touré, Siaka Touré, Moussa Diakité, ainsi qu’avec Madame Andrée, qui lui confie un numéro de compte en banque, sur lequel auraient été versés les droits d’auteur des oeuvres de Sékou 203. Il constate aussi que, par suite d’un raffinement psychologique qui ne doit sans doute rien au hasard, la veuve (Andrée) et la maîtresse (Fally Kesso Bah) de l’ancien président sont enfermées dans la même cellule ! 204

L’avocat est ensuite reçu par le président Lansana Conté, auquel il s’efforce de démontrer que l’intérêt du nouveau gouvernement guinéen est de se démarquer des pratiques de l’ancien régime en respectant des procédures judiciaires normales, en autorisant des avocats à rencontrer les prévenus et à organiser leur défense, et en faisant libérer les femmes, les enfants et les dignitaires à qui ne pouvait être reproché aucun crime de sang.
Le 15 mai 1985, quelques jours après la visite de Maître Jean-Marie Degueldre, au terme d’une session commune, le Comité Militaire de Redressement National et le gouvernement décident de remettre en liberté une trentaine de dignitaires détenus à Kindia, parmi lesquels la fille de Sékou Touré, Aminata Touré-Camara, et plusieurs anciens ministres 205. Pour les autres prévenus en revanche, qui restent détenus à Kindia, le CMRN décide d’“approfondir les investigations en vue de leur comparution devant une juridiction” : il s’agit essentiellement de proches et de familiers de l’ancien président, souvent parmi les plus hauts dignitaires de l’ancien régime.
Mais peu après, c’est la tentative de coup d’Etat du 4 juillet 1985, fomentée par l’ancien premier ministre le colonel Diarra Traoré (il ne dirigeait plus le gouvernement depuis décembre 1984), qui scella le sort des principaux détenus et notamment des proches parents de Sékou Touré. En dépit de toutes les dénégations ultérieures et d’un simulacre de procès posthume, il est établi que, dans la nuit du 7 au 8 juillet 1985, une vingtaine de détenus furent exécutés à Kindia. Parmi eux :

  • Amara Touré
  • Ismaël Touré
  • Siaka Touré
  • Moussa Diakiité 206
  • Mouloukou Souleymane Touré
  • Mamadi Keita
  • Seydou Keita
  • Karim Keyra
  • Abdoulaye Touré
  • Sékou Chérif  207

Madame Andrée et son fils Mohamed en revanche furent épargnés, de même que Kesso Bah. L’ancienne présidente (qualifiée de “ménagère”) et son fils Mohamed furent condamnés (on ne sait à quelle date) à huit ans de travaux forcés et à la confiscation de leurs biens ; Kesso Bah est condamnée à cinq ans de prison ferme ; les deux soeurs de Sékou Touré, Noukoumba et Ramata, Damantang Camara et quelques autres dignitaires furent condamnés à 28 mois de prison fenne; ils furent tous remis en liberté en janvier 1988 ; en mars de cette même année, ceux d’entre eux qui le voudront pourront gagner le Maroc, à la demande du Roi Hassan II 208.
En revanche, Ismaël Touré, Amara Touré, Mamadi Keita, Moussa Diakhité, Seydou Keita, Lansana Diané, Toumani Sangaré et dix autres dignitaires, beaucoup d’entre eux apparentés à Sékou Touré ou à son épouse, furent condamnés à la peine capitale et à la confiscation de leurs biens ; mais ils avaient été exécutés bien avant, quelques jours après l’échec de la tentative de coup d’Etat de Diarra Traoré (lui-même exécuté avec ses complices dès le 5 juillet).

Lansana Béavogui et N’Famara Keita étaient décédés de maladie au camp de Kindia en 1984. Le commandant Siaka Touré a probablement fait partie des militaires non identifiés (un général, deux colonels, onze commandants, six capitaines) condamnés à la peine capitale avec confiscation de leurs biens, qui ont sans doute été exécutés en juillet 1985. Ces jugements n’ont pourtant été rendus publics que le 6 mai 1987 209.

Les années ont passé. Après sa libération, Madame Andrée a passé quelque temps au Maroc, puis elle est allée s’installer à Dakar chez sa fille adoptive. A la mort de sa mère, elle est une première fois retourné en Guinée afin de procéder aux funérailles à Gueckédou. Lors de son passage à Conakry, elle a été reçue par le président Lansana Conté, qui lui a donné toutes facilités pour son séjour. Plus récemment, elle a décidé de revenir vivre en Guinée, où elle réside donc désormais. Elle loge dans la villa de Coleah qui avait abrité, trois décennies auparavant, l’ancien président ghanéen Nkrumah, mais se rend fréquemment à Faranah, la ville natale de son défunt époux.
Mohamed, le fils de l’ancien président et de Madame Andrée, est devenu homme d’affaires. Il s’est installé à Dallas, aux Etats-Unis. De temps en temps, des rumeurs très peu crédibles affirment que Mohamed se trouverait à la tête de “maquis” au Liberia, proche de la frontière guinéenne. En fait, Mohamed Touré souhaiterait revenir en Guinée pour travailler au développement de son pays; c’est du moins ce qu’il a affirmé à l’auteur lors d’un bref séjour à Paris, fin mars 2006. Il séjourne depuis lors régulièrement en Guinée, y suit de près les développements politiques, et s’implique de plus en plus dans la vie publique. Il a pris certaines initiatives symboliques importantes, comme celle d’une rencontre avec Thierno Diallo, fils aîné de Diallo Telli. Il est également fort actif au sein des dynamiques Clubs Ahmed Sékou Touré, qui ont été créés, ces dernières années, dans plusieurs pays africains, à la suite de celui de Bamako, qui a été le premier d’entre eux.

NZérékoré. On se lève tous pour Dadis

Mouss Dadis Camara, Nzérékoré, 2013
Mouss Dadis Camara, Nzérékoré, 2013

Après trois jours passés en Guinée pour les obsèques de sa mère, l’ex-chef putschiste Moussa Dadis Camara a quitté NZérékoré le 15 avril pour regagner Ouagadougou via Montrovia et Rabat, où il sera reçu en audience par le roi Mohammed VI. Bilan du retour quasi triomphal de l’homme accusé d’être responsable des massacres du 28 septembre 2010.

Une petite larme a glissé le long de ses joues. Pas pour sa mère : dans la tradition soussou, il est interdit de pleurer quand une personne très âgée décède. Selon Caleb Kolié, son porte-parole, qui rapporte l’information, l’ex-chef de la junte Moussa Dadis Camara s’est laissé submerger par l’émotion à son entrée dans Nzérékoré, abasourdi par le nombre de ses sympathisants, dont certains scandaient : « Dadis, président ».

Rentré dans sa région de Guinée forestière pour les obsèques de sa mère, ce 14 avril, l’homme fort de Guinée entre décembre 2008 et décembre 2009, en exil à Ouagadougou depuis janvier 2010, a en effet été accueilli par une foule si compacte que les services de sécurité ont dû évacuer les badauds dans les villages avoisinants. Tout ce que Nzérékoré compte d’autorités était également présent, du préfet au gouverneur, en passant par le maire. Et pas seulement : le gouvernement de Conakry a lui aussi fait montre d’une sollicitude inattendue à l’endroit de l’ex-putschiste en affrétant des avions. Le premier pour la dépouille et la famille, le deuxième pour la délégation gouvernementale conduite par le ministre délégué au Transport et comprenant notamment le chef d’état-major particulier du président de la République, ainsi que le ministre de la Communication. Des membres de l’opposition aussi étaient présents, dont Boubacar Barry, du Club des républicains (CDR), Moussa Diallo, et le représentant personnel de Cellou Dalein Diallo.

Massacres du 28 septembre

Un surprenant retour triomphal donc pour une personnalité controversée, épinglée pour sa responsabilité supposée dans les massacres du 28 septembre 2009 et dont les détracteurs avaient promis de se mobiliser pour l’empêcher de repartir sans s’être expliqué, en particulier s’il se présentait à Conakry. La Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH) reproche à l’ancien dirigeant de n’avoir toujours pas répondu aux deux commissions rogatoires qui lui avait été envoyées à Ouagadougou à ce sujet. Lors d’un meeting dans l’enceinte du plus grand stade de Conakry, les bérets rouges avaient tiré à balles réelles sur les manifestants, tuant au moins 157 personnes et violant de nombreuses femmes. Un absent tout de même lors de ces obsèques, Toumba Diakité, l’ancien aide de camp de Dadis Camara, celui-là même qui avait voulu l’abattre d’une balle dans la tête fin 2009.

Normal, mais une rumeur, vite démentie par l’entourage de Dadis Camara, avait récemment fait état d’un échange téléphonique entre les deux hommes, donnant à penser qu’ils pourraient se rencontrer.
A ceux qui croient qu’il est assigné à résidence au Burkina Faso, — ce qui n’est pas le cas —, Dadis Camara rétorque qu’il attend simplement que Conakry lui reconnaisse le statut d’ancien chef d’État et garantisse sa sécurité pour organiser son retour définitif. Il dit ne pas se sentir en sécurité en raison de la lutte contre les narcotrafiquants et contre la corruption qu’il avait engagée quand il était au pouvoir.

Clarisse Juompan-Yakam
Jeuneafrique.com