Yacine Diallo. Impréparation et Interview

Interview de Issa ben Yacine Diallo par Yamoussa Sidibé. Radio-Télévision de Guinée, Conakry, janvier 2017.
Interview de Issa ben Yacine Diallo par Yamoussa Sidibé. Radio-Télévision de Guinée, Conakry, janvier 2017.

On trouve sur YouTube l’interview de Issa ben Yacine Diallo par Yamoussa Sidibé de la Radio-Télévision Guinéenne. Le lieu, l’heure et la durée (1h 54 min. 04 sec.) sont indiqués. Mais la date de l’émission ne s’affiche pas .
L’entretien porte sur Yacine Diallo. L’interviewé étant le fils cadet du Premier député, on s’attendait à une conversation informative et riche. Mais  la double ‘impréparation de l’interview — par l’hôte et par l’invité — se révèle tôt.  Et au bout du compte, l’objectif d’informer l’audience ne sera pas atteint. Loin s’en faut !
Le blâme revient aux deux protagonistes. Du côté du journaliste, le problème réside dans l’inadéquation du questionnaire. Les interrogations ne imprécises, non-spécifiques. Yamoussa se campe dans les généralités.  Du côte de Issa Ben Yacine, même si elle involontaire, je déplore l’occultation du passé. Au lieu de parler directement et humblement de son expérience individuelle, ses premières phrases sont conjuguées à la première personne du pluriel. Employant le fameux — et souvent agaçant, grandiloquent ou moche — “nous” royal, il déclare en effet :

« Nous avons eu le privilège d’avoir eu comme père un éminent pédagogue, très rigoureux. Il nous a appris à vivre selon des valeurs, et à ne pas transiger là-dessus. Et au fur et à mesure que nous avancions dans la vie, nous comprenions mieux ce qu’il entendait par là. Et nous voyions à quel point il avait raison. La rigueur, la discipline, et les valeurs. Voilà ce qu’il nous a légué. »

Il parle certes de ses frères et soeurs et de lui-même. Mais le ton n’en est pas moins solennel et l’accent distant. Il est vrai qu’il revient par la suite  au simple Je. L’échange démarre ainsi par une question fourre-tout, peu susceptible de provoquer une réponse concise et intéressante :

« Qui était Yacine Diallo, pas d’abord l’homme politique, mais le père, qui il était ? »

Yamousssa aurait dû bombarder Issa de questions ponctuelles, ciblées comme des flèches. Par exemple :

  • Comment s’appelaient votre mère, vos frères et soeurs ?
  • Votre père était-il polygame ? Si oui, comment s’appelaient les co-épouses de votre mère ?
  • Qui étaient vos grand-parents maternels et paternels ?
  • Décrivez le village natal de votre père ? Celui de votre mère ?
  • Pouvez-vous décrire la vie quotidienne au village ?
  • Quels sont les villages voisins de Tulel-Nuuma ?
  • Qui fut votre maître d’école coranique ?
  • Quel était le plat favori de votre père ?
  • Qui étaient ses auteurs préférés ?
  • Quelles langues parlait-on à la maison ?
  • ………………

Hélas, le journaliste est pris à son propre piège. Insatisfait de la réponse initiale vague de Issa, il revient à la charge, insiste et prie son hôte en ces termes :

« Mais vous qui êtes son fils, quelle autre image vous pouvez… Est-ce que vous n’avez pas d’autre anecdote de cet homme ? Est-ce que c’était un homme comme les autres ? Voilà, à la maison, en famille … Quelque chose qui nous permettrait de mieux accéder à ce grand homme politique. »

Non, en bon Diallo, l’invité fait la sourde oreille, ignore la requête et persiste dans le même style verbal. Résultat : les spectateurs n’obtiennent aucun détail biographique. Par exemple Issa ne mentionne pas le nom de sa mère (elle s’appelait Dienabou), celui des co-épouses de celle-ci, le nom de tous ses frères (il ne cite que celui de son aîné, Alfa Bakar ‘De Gaulle’), etc. Autant de données familiales qui auraient pu accrocher l’attention et retenir l’intérêt du spectateur. De sorte que l’entretien laisse les gens sur leur désir de mieux connaître Yacine Diallo.…

A noter cependant que Issa Ben Yacine devient plus actif dans la deuxième partie de l’interview. Celle où on ne parle plus de Yacine, mais plutôt de la Loi-cadre de 1956, du référendum du 28 septembre, des rapports franco-guinéens, du baptême diplomatique de la république de Guinée, etc.
Je publie ma transcription partielle de la conversation dans la section Documents.
Et ici, je me concentre sur la période allant de la naissance à la mort de Yacine Diallo ; sur le chronomètre de la vidéo, cela va de la 1ère à la 54ème minute.

Le présent article comporte le présent volet : la famille et l’école. Un second volet —la politique — sera traité dans la prochaine livraison. Enfin, le quatrième et dernier article (Premier de Guinée) de cette série traitera de la carrière parlementaire de Yacine.

Spéculation

Question : Comment ça s’est-fait ? Comment l’enseignant est devenu politique ?
Réponse : Je pense que c’est à travers les relations de grand-père avec le grand érudit du Fuuta, Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan. Et je crois que ce lien nous amenés, nous a tous entraînés, mon père et nous-mêmes dans l’érudition.

Là, Issa Ben Yacine ne pense pas du tout. Il spécule plutôt. Et à tort, car deux faits le réfutent incontestablement et définitivement. En effet :

  • Yacine Diallo est entré en politique électorale en 1945.
  • Son maître d’école coranique, Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan, est mort en 1927.

Dix-huit ans séparent donc les deux évènements :  la disparition du maître et l’ascension de l’ancien élève. Et Tierno Aliyyu — mon grand-père maternel — n’interrompit certainement pas son repos éternel pour se mêler de la candidature de son ex-pupille. Les vivants se mêlent du sort des morts. C’est naturel. Et c’est évident. Mais l’inverse ne s’applique pas. Cela n’empêche pas M. Diallo d’invoquer par trois fois le nom de Tierno Aliyyu et de lui attribuer un rôle clef dans le lancement de la carrière politique de Yacine. C’est de la spéculation pure, qui ne repose pas sur la réalité historique.

Ensuite, Issa Ben Yacine évoque le maître du Pulaaku, Amadou Hampâté Bâ, comme source de son information. C’est dommage. Car Issa ben Yacine aurait dû consulter, non pas le vénérable Maasinanke, mais des Fuutanke qui avaient vécu avec son père. Ce fut le cas de mes oncles maternels, par exemple. Notamment Tierno Chaikou Baldé, le précurseur de la recherche en science sociale en Guinée. Ce brillant instituteur forma des générations d’élèves, qui réussirent dans la vie. Je me contenterai de mentionner son neveu Saifoulaye Diallo et Ibrahima Khalil Fofana, auteur de la substantielle et lucide synthèse sur Samori Touré. Hampâté et Tierno Chaikou étaient des amis. Ils participèrent activement, pour le compte du Pular/Fulfulde, à la réunion d’experts que l’UNESCO convoqua pour la création d’alphabets standardisés des principales langues africaines à Bamako en 1966.

Issa ben Yacine : « … C’est le vieux Amadou Hampâté Bâ, notre fameux historien et anthropologue, Malien, qui m’a parlé un peu de cette période… Et il m’a dit que c’est le vieux Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan qui a poussé mon père, au niveau de l’école, la medersa, l’école coranique. D’abord une école qu’on a qualifié d’école des otages. Parce que c’est une école qui a été ouverte et dans laquelle les Français ont commencé à mettre les enfants privilégiés. On a appelé ça finalement l’école des otages, c’est-à-dire que les Français voulaient tenir les Africains en tenant leurs enfants. »

Il est fort douteux, je rejette la suggestion  qu’un homme de culture du haut calibre de Hampâté Bâ ait pu faire une telle confusion. Hampâté a largement traité de ces questions, par exemple dans  Amkoullel. L’enfant peul. Mémoires I, Oui, mon commandant ! Mémoires II et L’étrange destin de Wangrin ou Les roueries d’un interprète africain.  Il en connaissait les tenants et les aboutissants. C’est plutôt Issa Ben Yacine qui confond des institutions distinctes quoique liées :

  • l’école coranique traditionnelle
  • l’Ecole des Otages et Fils de chefs
  • l’école coloniale française
  • la medersa islamique ou franco-arabe.

Quatre Types d’Ecoles

Ecole coranique au fuuta-jalon

L’Islam en Guinée : Fouta-Djallon de Paul Marty parut en 1921. Il est le fruit de recherches de terrain et de la compilation des notes copieuses d’Ernest Noirot. Surnommé Tierno Baleejo (= noir, donc une association sémantique taquine au nom de famille d’Ernest), cet ancien artiste des cabarets de Pigalle, à Paris, accompagna la mission de Dr Jean-Marie Bayol au Fuuta en 1881. Seize ans plus tard, après la bataille de Porédaka, il devint résident de la France à Timbo et vice-roi de l’ancien état théocratique. Intitulé “L’enseignement musulman”, le chapitre 8 de l’ouvrage de Marty contient une description détaillée de l’école coranique du Fuuta-Jalon. Celle-là même que le jeune Yacine Diallo suivit. Elle était obligatoire pour les hommes libres. Et elle précède d’un siècle l’école française et la medersa dans le pays.
Marty rapporte que le système pédagogique comportait (et comporte toujours) quatre niveaux :

  • Lecture (Jangugol)
  • Ecriture (Windugol)
  • Explication du Coran en Pular, ou exégèse pratique (Firugol)
  • Etudes supérieures (Fennyu)

« Le premier cycle de l’enseignement a pour but d’apprendre aux enfants à lire l’arabe. Il comprend trois parties:

  • Ba (dit à Dinguiraye limto) ou connaissance de l’alphabet
  • Sigi (dit à Dinguiraye hijjo) ou prononciation et épellation
  • Findituru ou rendingol (dit à Dinguiraye taro assemblage des lettres, des sons, et des mots; et lecture. »

ecole des Otages et des Fils de chefs

L’Ecole des Otages et des Fils de chefs fut créée par le gouverneur Louis Faidherbe.

Ecole des otages et des fils de chefs à Kayes, vers 1889
Ecole des otages et des fils de chefs à Kayes, vers 1889

Wikipédia la décrit ainsi :

« Les écoles des otages sont des établissements scolaires créés par le colonisateur français au Sénégal et au Soudan français où sont recrutés de force les fils de chef et de notable afin de les surveiller et les former pour devenir des auxiliaires au pouvoir colonial. La première école des otages a été créée à Saint-Louis du Sénégal par le gouverneur Faidherbe en 1855.
Jusqu’à l’arrivée de Faidherbe en 1854, l’enseignement occidental était entièrement aux mains du clergé catholique. Cette école est destinée aux fils des chefs de villages et de notables que le gouverneur a ramenés de ses campagnes militaires. Faidherbe souhaite inculquer à ces enfants la culture et les valeurs françaises. Ce sont aussi des otages au sens propre, puisque leur présence dissuade leurs familles de toute tentative de rébellion. Elle traduit le besoin de disposer d’une élite africaine éduquée à l’européenne et capable de servir d’interface avec la population2. Par la suite, l’école est rebaptisée de façon explicite “école des fils de chefs et des interprètes”.»

D’autre part, le chapitre “Les fils de Koli” du roman Les écailles du ciel de Tierno Monenembo offre un tableau captivant de l’implantation d’une école coloniale à Kolisoko par le capitaine Rigaux et Yala-Poore, son homme de main. Le rejet initial céda à l’acceptation et à la normalisation de l’école. Mais celle-ci eut une influence fatidique et des conséquences tragiques pour les deux héros du roman : Grand-père Siɓɓe et son  son petit-fils, Cousin Samba. Voici un extrait :

« Le pays fit appel à ce qui lui restait de ruse, ressortit les maigres ressources de sa résistance, le tout enrobé d’apparente soumission et de fausse passivité. Quand les soldats de Yala le sillonnèrent de nouveau, les enfants avaient disparu comme par enchantement. Certains étaient déclarés morts, d’autres partis pour un mystérieux voyage. La perspicacité en dénichait-elle un dans les greniers, au faîte des arbres ou dans les entrailles de la brousse que les parents s’interposaient, argumentaient laborieusement et orchestraient avec l’évidente complicité de leur progéniture toutes sortes de situations tragi-comiques. On eût dit que l’enfance de Kolisoko se composait uniquement de fous, d’épileptiques, d’aveugles, de sourds-muets, de paralytiques, de bossus, de bègues, de crétins, cachant sous leur impotence de foudroyantes maladies contagieuses allant allègrement de la tuberculose à la maladie du sommeil.
A un argument ruiné succédait un autre. On falsifia souvent l’âge réel des enfants, opération providentiellement facilitée par l’absence bien connue d’état civil officiel. Pour les filles, quand étaient dévoilées les fausses grossesses, on invoquait des mariages aussi fantaisistes les uns que les autres. On feignit même d’en célébrer un à la barbe des soldats.
Rien de tout cela ne fléchissant la détermination du capitaine Rigaux et de ses sbires, on recourut aux inextricables sentiments et liens de parenté qui unissaient tout le monde à Kolisoko :
— Soldat, dis-tu ? Mais, tu n’es pas soldat. Tu es Bentè, le fils de Labbo, celui-là même qui est mon cousin du côté de son arrière-grand-mère maternelle. Tu n’enverras pas mon fils, je veux dire ton frère à cette galère dite lekkol. Prends donc cette poule, ce mouton, cette vache et n’oublie pas que j’ai des filles en âge de se marier… »

En sciences sociales, Denise Bouche demeure une autorité sur la question de l’école coloniale. Et ses recherches fouillées confirment largement la peinture littéraire de l’imposition de cette institution par Tierno Monenembo. Les livres de Denise incluent :

  • Les écoles françaises au Soudan à l’époque de la conquête. 1884-1900 (à paraître sur Semantic Africa)
  • L’enseignement dans les territoires français de l’Afrique occidentale de 1817 à 1920: Mission civilisatrice ou formation d’une élite?
  • Histoire de la colonisation française. 1815-1962
  • Les villages de liberté en Afrique noire française, 1887-1910

Ecole coloniale française

Paul Marty conclut :

« On préconisera au contraire — et très instamment — l’installation d’une école française dans le centre diakanké de Touba, et l’extension de celle de Labé qui a produit, en peu d’années, par la valeur de ses maîtres, comme par le choix de la clientèle scolaire, les plus brillants résultats. »

Paul Marty fit ses recherches auprès de Tierno Aliyyu BN à Labé en 1919. Yacine Diallo avait bouclé sa formation à la vénérable école de Kouroula à Labé cinq ans plus tôt. Son biographe, Boubacar Yacine Diallo, note qu’en 1914 le futur député fut admis à l’Ecole normale William Ponty de l’Ile Gorée, au large de Dakar. Il y vécut les années déterminantes de sa vie. Et contrairement aux esclaves embarqués pour les Amériques, Gorée ne fut pas un point de non-retour. Ce fut un point de départ, et le tremplin de sa brillante mais brève carrière d’enseignant-politicien-parlementaire.

Kouroula fut mon école aussi, et celle de milliers d’autres enfants de la région le long des décennies.

La medersa

Paul Marty évoque le projet — vite abandonné — de construction d’une Medersa au Fuuta-Jalon. Il écrit :

« Il a été question à plusieurs reprises, tant au Gouvernement de la Guinée que dans les sphères du Gouvernement général, de créer une Medersa dans le Fouta-Diallon. »

Deux lieux étaient en lice : Touba et Labé.  Selon Marty, les arguments en faveur de Touba cité étaient les suivants :

« D’un caractère placide, disaient-ils, les Diakanké de Touba ne nous ont jamais donné le moindre sujet de plainte. Leur mosquée, une des plus belles de l’Afrique Occidentale, est entourée des tombeaux des saints protecteurs qui attirent les pèlerinages. Les grandes bibliothèques, possédées par les notables, sont renommées en Guinée. Les relevés des catalogues témoignent d’un large éclectisme. Les talibés étrangers en quête d’une instruction supérieure, accourent nombreux entendre la parole des maîtres ; ceux-ci d’ailleurs, pendant la saison chaude, se déplacent pour la plupart et vont chez les grands chefs des pays voisins surveiller l’éducation des enfants. Au cours de ces déplacements, il est naturel qu’ils accroissent leur importance religieuse. L’affluence des étudiants donne à Touba une physionomie spéciale et, dans l’ardeur de leur conviction, les promoteurs de cette création comparaient Touba “à quelque montagne Sainte-Geneviève du Moyen Age avec sa rue du Beurre et ses carrefours”.… »

Marty continue :

« Les partisans de la création d’une Medersa guinéenne, que le choix de Touba ne satisfaisait pas, ont préconisé Labé. Le choix de Labé ne présente indéniablement aucune des objections précitées.
Labé, capitale du diiwal foula du même nom, a toujours joui d’une réputation intellectuelle et maraboutique considérable parmi les Fulɓe du Fouta-Diallon. Al-Hadj Omar, à la bannière tidiane de qui l’immense majorité des Foula est ralliée, a sanctifié Labé par un séjour de quelque durée et par son enseignement. Les plus illustres Karamoko du Fouta y sont nés, y ont étudié et y ont professé, y ont consacré des disciples, qui se sont répandus dans les autres diiwe, y sont morts en odeur de sainteté. On citera parmi ceux de la génération précédente : Alfa Oumar Rafiou Daara-Labe, Tierno Doura, Sombili, le groupement de Koula. Parmi ceux de la génération présente, le plus illustre entre eux : Tierno Aliou Bouba Ndiyan, son disciple éminent: Tierno Ibrahima Karamoko Dalen.
Dans le Labé, à Zawiya, subsiste le dernier groupement de l’antique voie sadialïa à laquelle, il y a un siècle, le Fouta fut fier d’appartenir. Et le siège de la confrérie est l’objet des visites et des pèlerinages des fidèles, dispersés un peu partout dans les misiide foula.… »

En guise de conclusion, la déclaration de Issa Ben Yacine confond des périodes et des institutions distinctes. Retenons en dernière analyse que l’école coranique du Fuuta-Jalon précéda de loin l’école des otages. Celle-ci, à son tour, ouvrit la voie à l’école coloniale. Et cette dernière coexista et/ou supplanta la médersa islamique et/ou franco-arabe.

Les titres de Denise Bouche sont mentionnés à titre indicatifs. En réalité, la bibliographie sur le thème de l’école coloniale est si vaste qu’elle prend une dimension encyclopédique. J’y reviendrai.

A suivre.

Tierno S. Bah

 

Mali : Fulɓe et Mande. Complémentarité et Concurrence

Ci-dessus, le symbole de l’homme noir, qui orna le drapeau de la Fédération du Mali, peint ici à la devanture de la Mairie de Dakar, août, 1959. Le symbole s’inspire de la statuaire du peuple Dogon.
Le 20 août 1960 à 10 heures, le drapeau du Mali fut hissé sur l’ancien palais du Gouverneur général de l’Afrique Occidentale Française, à la place du drapeau français. Mais on constata peu après qu’il  avait été monté à l’envers. Ecartant toute superstition, les invités n’y attachèrent aucune importance. Par contre, quelques journalistes présents à la cérémonie y virent un “mauvais présage”.
Auteur de l’article “Les heures sombres de la rupture entre le Sénégal et le Soudan” (Afrique Histoire no. 2, avril-juin 1981) Amadou Hampâté Bâ précise que “le symbole dogon choisi comme idéogramme pour le drapeau … était la figure d’un lézard à la queue écourtée. Il représentait donc “une entreprise inachevée, ratée”. Et “le couplet de l’hymne à l’Empereur Soundiata Keita choisi pour en faire le chant national de la Fédération du Mali était […] le plus néfaste des 14 qui composaient le poème : il pronostiquait la mésentente qui casse tout”. Finalement, selon Hampâté Bâ, la Fédération était née sous des signes de mauvais augure. (Source : K. Voltolina. L’éclatement de la Fédération du Mali (1960) : d’une Fédération rêvée au choc des réalités, mai 1960).
Consulter également (a) Joseph-Roger de Benoist. L’Afrique occidentale française, de la Conférence de Brazzaville (1944) à l’indépendance (1960) et (b) Sékéné Mody Cissoko. Un combat pour l’unité de l’Afrique de l’Ouest. La Fédération du Mali (1959-1960)
Paru en 1953, et insuffisamment documenté, l’Inventaire linguistique de l’Afrique Occidentale Française et du Togo range le dogon parmi les langues non-classées. Cette nomenclature est paradoxale dans la mesure où Marcel Griaule — le maître du professeur Germaine Dieterlen — avait publié Masques dogons en 1938. (Lire également “A Conversation with Michel Leiris”).
On est mieux situé depuis, grâce à des ressources telles l’ouvrage de G. Murdock, Wikipedia, le Sociolinguistic Survey of the Dogon Language Area, etc.
Mais que valent ces efforts de recherche, ces vastes bases de données et ces sommes de connaissances, si la stabilité, l’entente, la paix du terroir sont ébranlées, précisément dans les Falaises de Bandiagara, en plein pays dogon, et où reposent  Alhajji Shayku Umar Taal (à Jegembere), son neveu Tierno Bokar Salif Taal et tant d’autres disparus.
Pour sa part, hélas, contraint par le régime de Modibo Keita, Amadou Hampâté Bâ (disciple de Tierno Bokar — Elégie pour la mort de Tierno Bôkar Sâlif) s’exila, mourut et est enterré à Abidjan, loin de son Maasina natal.…
En 2014, des terroristes soi-disant musulmans avaient attaqué et détruit le Mausolée de Shayku Amadu, le saint fondateur de la Diina du Maasina (Jimol Seeku Amadu).

Drapeau de la Fédération du Mali (1959-60)
Drapeau de la Fédération du Mali (1959-60). L’inversion de l’ordre des couleurs saute aux yeux, car au lieu de Rouge-Jaune-Vert, on a Vert-Jaune-Rouge. L’erreur fut rectifiée, mais cela ne sauva pas l’union de ses malformations congénitales. Elle éclata deux mois après sa création.

Après lecture du billet de Maliki Diallo paru dans L’Indicateur du Renouveau, @Mamadou Aliou Balde s’interroge sur Facebook : “Qu’est ce qui se passe au Mali? Les peulhs (??) de ce pays font il l’objet d’un nettoyage ethnique ?”.
La réponse à la question est complexe et longue. J’esquisse ici seulement quelques élements, fondés sur la recherche et l’expérience.

Primo, des Fulbe font partie du gouvernement et de l’administration du président Ibrahim Boubacar Keita.

Secundo, le chef de file de l’opposition parlementaire, M. Soumaila Cissé, est un Pullo du Maasina, alias 5è Région Administrative.

Les meurtres perpétrés sur une base ethnique concrétisent l’énormité et l’horreur de la faillite de l’Etat malien. Cet Etat partit mal en 1960, avec la double faillite de la Fédération du Mali. Ce fut d’abord une tentative à quatre (Dahomey (Bénin), Haute-Volta (Burkina Faso), Sénégal et Soudan (actuel Mali), qui échoua. Ensuite le mariage à deux (Sénégal et Soudan) fut consommé certes, mais il fut rapidement dissolu.
De retour à Bamako, le président Modibo Keita se replia, de 1964 à 1966 — date de son renversement par la junte militaire conduite par le lieutenant Moussa Traoré — sur la démagogie, le pouvoir personnel, et l’intolérance. Sans oublier le culte de sa propre personnalité.

Nostalgie et utopie

Le choix même du nom de l’Etat exprimait une nostalgie surfaite, d’une part, et l’utopie de l’impossible resuscitation de l’Empire du Mali, d’autre part. Fondé au 12e siècle par Soundiata, la dynastie de Keita prit fin au 16è siècle.

Illusion passéiste

Si Sékou Touré se réclamait de Samori Touré, Modibo, lui, pensait pouvoir endosser le manteau impérial de son distant parent homonymique. L’un et l’autre semblaient minimiser l’intrusion arable et la colonisation européenne, leur impact coûteux et leur emprise négative sur les sociétés africaines.

Assassinats politiques

Sékou et Modibo s’appuyèrent tous deux sur le diktat personnel et dirigèrent en autocrates. Pire, ils recoururent à l’assassinat de leurs anciens rivaux politiques. Pour Sékou Touré, la liste est longue ; il faut donc visiter le Camp Boiro Memorial.

Dans le cas de Modibo, ce fut l’exécution cynique de Fily Dabo Sissoko et Hammadoun Dicko en 1964. Radio Mali annonça en effet, avec culot et sans honte devant l’Histoire, que les deux leaders politiques avaient été abattus dans une embuscade tendue par des combattants Touaregs…
Aujourd’hui, le Mali officiel a renoué avec Modibo, sa première idole politique.
On affiche une mémoire sélective en passant sous silence la violence et le terrorisme de l’Etat du premier président malien, ainsi que le martyre de F.D. Sissoko et H. Dicko.
Mais le pays profond va de mal en pis. De fait, il se désintègre.
Ne pense-t-on pas que le sang et l’âme des innocent crient JUSTICE. Pas surprenant alors que la débâcle se propage … Notamment depuis le coup d’Etat du Capitaine — puis Général — Amadou Haya Sanogo, en 2012.

Boucs émissaires

L’affaiblissement ou le dépérissement de l’Etat donne libre cours à la chasse aux boucs émissaires. En l’occurrence, les Fulɓe du Mali sont mis à l’index. On les soupçonne, on les suspecte, on les pourchasse, on vole leurs troupeaux de boeufs. On en tue.

Que faire ?

La communauté fulbe n’a d’autre option que l’auto-défense face à l’incapacité et à la démission du régime d’IBK, qui convoite un second mandat. Les lamentations et le jérémiades n’y changeront. Sous sa forme de langage et de comportement, la violence se soigne généralement par des remèdes homéopatiques, similaires ou identiques.

Ce n’est pas la première fois cependant que les Fulbe sont confrontés à l’hostilité, ambiante et/ou dominante. Ils surent les confronter et en triompher. De même, aujourd’hui, ils doivent faire face aux défis et appliquer les méthodes adéquates afin de contribuer à la solution de crises incessantes. Au bout du combat, l’objectif est de rétablir la co-habitation, la co-exsistence et la coopération dans la paix !

Lire Maryse Condé dans Ségou. Les murailles de terre (tome 1) ; Ségou: La terre en miette (tome 2). Maryse a composé là une belle oeuvre, romanesque et épique, qui explore les hauts et les bas, les dédales et les méandres, ainsi que la dialectique des rapports Fulbe/Mande, le brassage des peuples et la résistance des identités africaines face aux pressions nouvelles, locales ou étrangères. A noter que Ségou, ancien épicentre du monde mande, fut, selon l’éminente ethnologue Gemaine Dieterlen, co-fondée par des Fulbe et des Mande.

Avec Amadou Hampâté Bâ, Germaine co-publia Kumen, la bible des pasteurs Fulbe en 1961.

Fulɓe et Mande

Ces deux peuples sont les héritiers et les vecteurs de leur civilisation respective. Ils ont cohabité depuis la nuit des temps. En apparence conflictuelles, leurs activités économiques principales sont en réalité complémentaires. Les Fulbe excellent dans l’élevage, les Mande ont une réputation solide et méritée d’agriculteurs . Au niveau des hommes et femmes du commun, une solidarité de fait existe ; les uns et les autres échangeant et acquérant ce que l’autre communauté produit de mieux.

Les choses se compliquèrent ave l’irruption d’hégémonies étrangères. La conquête arabe et le prosélytisme musulman vint le premier, à partir du 9è siècle environ.

Il y eut ensuite la Ruée de l’Europe sur l’Afrique, à partir de 1880.

Ces deux forces continuent de peser lourd dans l’évolution alarmante de l’Afrique, à l’ère d’une mondialisation plus ou moins régulée ou sauvage.

Qui est coupable ?

C’est le sommet de l’Etat, c’est-à-dire le leadership des pays africains qui l’est. Et cela, depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale en 1945. Cette couche occidentalisée —avec ses appendices et tentacules, ses maîtres et ses suppôts — est l’incarnation matérielle et aberrante de l’incompétence, de l’égocentrisme, de la démagogie et de l’ignorance. Et c’est pour tenter —en vain— de détourner l’attention sur sa faillite, que la soi-disant “élite” politique et ses alliés — internes et externes — diabolise le concitoyen et pervertit la riche diversité humaine africaine, qu’elle transforme en source d’hostilité. Elle ordonne les attaques, et organise des violences communautaires sanglantes. Elle arme et entretient les conflits meurtriers entre les peuples et les communautés du continent.

Focus sur le Mali

Les fauteurs des persécutions des Fulɓe — au Mali, en Guinée, au Nigeria — oublient que “chasseurs et gibiers humains” naviguent dans le même bateau : celui du sous-développement, de la pauvreté, de l’analphabétisme, de la désertification, des pressions négatives et des menaces lourdes qui pèsent sur l’héritage culturel millénaire et le devenir de leurs peuples.

Tierno S. Bah

Mohamed Touré. Like father, like son?

Denise Cros-Touré and Mohamed Touré. April 24, 2018. Photo: Tarrant County Sheriff's Department
Denise Cros-Touré and Mohamed Touré. April 24, 2018. Photo: Tarrant County Sheriff’s Department

In a press release today  here in Washington, DC the Department of Justice announced that:

“Mohamed Toure, 57, and Denise Cros-Toure, 57, of Ft. Worth, Texas, appeared today in federal court in the Northern District of Texas on a criminal complaint charging them with forced labor.”

Historical and political overview

Mohamed is the only legitimate son of Ahmed Sékou Touré, Guinea’s first president.  Ms. Denise Cros-Touré is the daughter of the late Marcel Cros, who held high-level appointments in the administration and the government of Guinea’s first republic (1958-1984). Upon Sékou Touré’s death in Cleveland, Ohio, his all-powerful ruling Parti démocratique de Guinée (PDG) collapsed and split into  the family and companions factions. The first camp reflected family ties and kinship. The other branch adopted companionship to the late president as its cornerstone. Abandoned and reduced to hollow shells, both groups claimed the mantle of heirs to the defunct dictator. Marcel Cros —Denise’s father — headed the family-oriented bloc. Mr. Momo Bangoura still leads the cohort of “companions” of the PDG.

Artificial and divisive distinction

The above splinter of the PDG is reminiscent of the dissensions within Guinea-Bissau’s PAIGC in the early 1970. They resulted in the assassination of Amilcar Cabral. In both cases, light-skinned individuals or mulattoes were —  artificially — pit against dark skinned black leaders and members. …
In Guinea-Conakry, Marcel Cros belonged in the mulatto minority. When he died, Mohamed Touré became secretary general of the Parti démocratique de Guinea. That formation is, today, nothing but a pale, shadowy and shrunken version of the erstwhile formidable ruling machine. Mohamed won only 0.2% of the vote in the 2010 presidential election. And he did not qualify for running in the 2015 vote because he failed to meet the eligibility criteria.

Unintended consequences

Fast forward to today with the serious grievances leveled by the unnamed baby-sitter against Mohamed Touré and his wife Denise Cros. Although at a much personal level, and on a domestic scale, the scandal reads as a cruel repetition of history. It hearkens back to a sixty-year old political incident. Then, on August 25, 1958, in his capacity as president of the territorial government of French Guinea as well as secretary-general of the majority party (PDG), Sékou Touré told the visiting General Charles de Gaulle that:

« Nous préférons la liberté dans la pauvreté à l’oppulence dans l’esclavage. » (We prefer liberty in poverty to wealth in slavery”

It was a rhetorical and eloquent cliché ; it became a consequential bluster. And its  unintended and unforeseen consequences emerged soon after. Precisely, it triggered the — still unfolding and worsening — Guinean tragedy. That calamity is the mainstay of a strong and brilliant tradition of  intellectual denunciation and literary representation. An online sample of those articulate, meaningful and expressive works is accessible on webGuinée under the title Dictature et littérature. The great writer Maryse Condé is among the authors who endeavored to expose Sékou Touré’s tyranny.

Condé’s autobiography is titled La vie sans fards.

Sékou Touré’s catchy statement made him famous around the world. Especially following French Guinea’s overwhelmingly No vote whereby the territory rejected de Gaulle’s Constitution of the Fifth republic and its complementary Communauté Franco-Africaine. As a result, Guinea became a sovereign country on October 2, 1958.

L’éclatement de la Fédération du Mali (1960) : d’une Fédération rêvée au choc des réalités, mai 1960

Un combat pour l’unité de l’Afrique de l’Ouest. La Fédération du Mali (1959-1960)

However, the law of unintended consequences soon began to bear on the people of Guinea. And, faced with mounting popular dissatisfaction and growing illegitimacy, President Sékou Touré engaged in a conspiracy strategy to justify the repressive methods of his police-state.

Guinea: Estrangement Between the Leaders and the People

Sékou Touré’s rule of terror built on the so Permanent Plot… against his regime. He invented the conspiracies in order to instill fear and to mount cyclical purges.

As a result, freedom and prosperity vanished from Guinea. Poverty and oppression settled in.

The livelihood and well-being of the population plummeted. The economy tanked. And millions of peasants emigrated to near and distant countries
Human rights wise, the country’s best minds (teachers, lawyers, economists, engineers, doctors), talented entrepreneurs, trained military officers, etc. disappeared in successive plots denounced out of nowhere by the regime. Families were destroyed. Tens of thousands of political prisoners —Guineans and foreign nationals —were arrested, tortured, tried and sentenced in their absence. And executions at Camp Boiro continued unabated.

Documentary movie Allah Tantou

Total impunity

Sékou Touré’s successors, including the corrupt regime of the sitting president, Alpha Condé, have worsened the distress and the plight of the people of Guinea. The country’s leaders have behave worse than the French colonial rulers. Their patriotic discourse is vocal, loud. However, their policies and actions belie their speeches. For they behave not as humble servants, but as the masters of the populations. For example, since Mr. Condé’s second inauguration in 2015, the security forces have killed more than 94 peaceful marchers in Conakry alone.
In total impunity!
In 2012, corruption-buster and then national director of the Treasury, Ms. Aissatou Boiro, was shot at point blank. Criminality is rampant and the level of gang violence has increased.  In 2015, journalist Cherif Diallo was kidnapped. He disappeared and has not to be seen again. The same year car thieves robbed and killed Thierno Alioune Diaouné, National Coordinator for the UN Peacebuilding Fund and former Minister of Youth and Sports. Another journalist, Mohamed Koula Diallo, was murdered in 2016. In almost all these and many other cases, investigations lead to dead-ends and remain cold…
Meanwhile, using delaying tactics, the authorities keep dragging their feet for the trial of the indicted perpetrators of the September 28, 2009 massacre, carried out by the military and para-military forces of the junta led by Captain Moussa Dadis Camara.

Report of the United Nations International Commission of Inquiry mandated to establish the facts and circumstances of the events of 28 September 2009 in Guinea

Criminal mindset and behavior

Apparently, Mohamed Touré and his wife espouse the deviant, merciless, nasty and — allegedly criminal —mindset and behavior that sixty years of dictatorship has instilled in Guineans. Did the couple adopt and apply Sékou Touré’s oppressive, repressive and exploitative system to a member of their family? If so, then it’s like father (Sékou), like son (Mohamed).

Had they had shown a little compassion toward their illiterate, helpless, poor and young servant from rural Guinea, they would have spared themselves and their grown-up children the scandal and shame created by this federal judicial case.

Justice will prevail

If convicted, the couple faces a maximum of 20 years in federal prison. Meanwhile, they remain innocent until proven guilty by a jury of their peers.

Having caught up with Ms. and Mr. Touré, Justice will proceed in a impartial and professional way, and at a fair and steady pace. The same Justice continues to elude Guineans at home. But it will most likely prevail in court in the Northern District of Texas. Just as it did in the Southern District of New York, in the Mahmoud Thiam corruption and bribery case.

Tierno S. Bah

Guinée. Documents sur la dictature et la répression

“Guinée. La révolution en miettes”. Revue française d'études politiques africaines. No. 94. 9è année, octobre 1973, pp. 17-19
Philippe Decraene. “Guinée. La révolution en miettes”. Revue française d’études politiques africaines. No. 94. 9è année, octobre 1973, pp. 17-19

Les archives de la Revue française d’études politiques africaines contiennent de nombreux documents sur la répression du “Complot permanent” au Camp Boiro sous la dictature de Sékou Touré. Voici une sélection de trois articles :

  1. Claude Rivière
    1. Purges et complots au sein du Parti Démocratique de Guinée”. Revue française d’études politiques africaines. No. 95. 8è année, novembre 1973, pp. 31-45
    2. “Les partis politiques guinéens avant l’indépendance”.
      Revue française d’études politiques africaines. No. 107. 9è année, novembre 1974, pp. 61-82
  2. Philippe Decraene. “Guinée. La révolution en miettes”. Revue française d’études politiques africaines. No. 94. 9è année, octobre 1973, pp. 17-19

Pour le moment j’ai choisi de publier deux de ces trois papiers. Dans le troisième, “Les partis politiques guinéens avant l’indépendance”, l’auteur rate partiellement son sujet, en mettant l’accent sur l’activité syndicale autant que sur celle politique. Par ailleurs, Claude Rivière fait plusieurs fois référence — et sans effort critique — à Guinée : Albanie d’Afrique ou néo-colonie américaine ?, le livre d’Alpha Condé paru en 1972. Or cet ouvrage est pamphlétaire, dogmatique, peu empirique et désorganisé. Par exemple, le titre du livre n’est pas mentionné une seule fois dans le corps du texte ! Autrement dit, Alpha Condé semble poser un postulat qu’il ne lui vient pas à l’idée de développer un tant soit peu par la suite ! Etrange et illogique.

Quant à l’article d’opinion de  Philippe Decraene, en voici le texte intégral.

Tierno S. Bah

“Guinée. La révolution en miettes”
Revue française d’études politiques africaines. No. 94. 9è année, octobre 1973, pp. 17-19

Si, en octobre 1958, la proclamation de l’indépendance de la Guinée fut célébrée dans l’enthousiasme par tous les éléments progressistes du continent africain, la commémoration du quinzième anniversaire de cet événement, considéré comme capital à l’époque, vient de passer pratiquement inaperçue. Il est vrai qu’après le cinglant et spectaculaire “non” du turbulent leader révolutionnaire guinéen, ancien commis des postes, promu chef d’Etat après une éclatante carrière syndicale, ce que l’on appelait alors avec quelque romantisme “l’expérience guinéenne” paraissait avoir valeur exemplaire pour l’ensemble tiers-monde africain.

Depuis quinze ans, la voie suivie par M. Sékou Touré l’a mené à l’échec et il est clair que « la révolution guinéenne » reste surtout marquée par des manifestations de verbalisme dénuées de toute portée pratique. Ni économiquement, ni politiquement, la République de Guinée n’a tenu aucune des riches promesses qu’elle portait en elle en 1958.

Autrefois exportatrice de denrées agricoles tropicales, la Guinée a pratiquement cessé d’occuper une place importante dans ce domaine. Les plantations de bananes notamment sont en grande partie retournées à la brousse après le départ des exploitants européens.

Présentée au moment de son accession à l’indépendance comme le territoire de l’ancienne fédération de l’Afrique occidentale française dont les ressources potentielles étaient les plus importantes, la Guinée n’a pas été en mesure de mettre en valeur son capital agricole et minier. La plupart des capitaux étrangers, inquiets de l’évolution d’un regime qui n’a cessé de multiplier des menaces à leur égard, se sont investis soit au Sénégal, soit en Côte d’Ivoire, zones réputées plus “sûres”. Seule la présence d’immenses gisements de bauxite dans le pays a permis à celui-ci, grâce à l’implantation à Fria d’un important secteur “capitaliste” de connaître une certaine expansion et de ne pas manquer de devises étrangères. Cet apport en dollars et en francs français est d’autant plus précieux pour M. Sékou Touré que le franc guinéen est non seulement inconvertible, mais encore à peu près dépourvu de tout pouvoir d’achat réel.

Politiquement, en dépit ·d’une répression impitoyable qui a d’abord frappé le Fouta-Djalon, fief du “oui” au référendum de 1958 et, en tant que tel, considéré comme rebelle au pouvoir central, puis n’a épargné aucune couche de la population, l’opposition refuse de courber la tête. Plus d’un million de ressortissants guinéens vivent en exil en Europe, en Amérique et dans les pays limitrophes du leur. Certains d’entre eux mènent, à partir de l’étranger, une action hostile à M. Sékou Touré, mais, divisés, dépourvus de moyens financiers importants, ils restent inefficaces.

Philippe Decraene simplifie l’histoire en présentant le Fuuta-Jalon comme le “fief du Oui”. La liste des résultats du scrutin montre 56 959 bulletins “oui” contre 1 130 292 “non”. Les circonscriptions fuutaniennes enregistrèrent le plus grand nombre de votes positifs, certes. Et Labé vint de loin en tête avec 27 440 “oui” contre 40 143 “non”. Sékou Touré s’appuya sur ces chiffres pour déclarer que Labé était la “gangrène” de son parti. Mais l’anti-colonialisme et le rejet de la constitution proposée par de Gaulle n’étaient pas des fins en soi. C’étaient des moyens, des voies vers d’autres objectifs, d’autres fins, notamment la liberté, l’union et la prospérité. La Guinée sous Sékou Touré échoua sur ces trois fronts. Et l’absurde le plus cruel — eu égard aux milliers de victimes du Camp Boiro — est que le leader guinéen constata sa défaite et ravala son orgueil en invitant Jacques Foccart, son ennemi juré, à Conakry. La reddition de Sékou Touré est formulée dans cette demande qu’il adressa le 25 juin 1983 à Jacques Foccart, qui la rapporte : “Vous savez, m’a-t-il dit, que je vais sans doute devenir président de l’OUA. J’ai besoin d’un conseiller qui connaisse bien les hommes et les choses de notre continent. Personne ne répond autant que vous à ce profil. Vous êtes disponible maintenant. Accepteriez-vous, je ne dis pas de vous installer à Conakry, mais de venir me voir périodiquement pour m’aider ?”— T.S. Bah

Dans le pays où le gouvernement annonça dès 1959 la découverte de conspirations, les purges sont permanentes et frappent fonctionnaires, officiers, cadres supérieurs, simples paysans, sans épargner les plus hauts dignitaires du régime, fussent-ils les plus proches collaborateurs du chef de l’Etat. Depuis plus de dix ans celui-ci vit dans une atmosphère de complot permanent, refusant de quitter son pays et dirigeant lui-même les opérations destinées à frapper la population et à décourager, notamment par des procès publics spectaculaires, ceux qui ne sont pas entièrement d’accord avec le chef de la « révolution guinéenne ». Au demeurant, l’homme qui dénonce toujours avec la même violence « le capitalisme international » et le « néocolonialisme » fait non seulement bon ménage avec les grandes compagnies minières étrangères, pourtant peu suspectes de « socialisme », mais également avec les Etats-Unis, dont l’action discrète et efficace, apporte au budget guinéen un relatif équilibre.

La nature des rapports entre Washington et Conakry s’explique en partie par les conditions de la rupture franco-guinéenne de 1958 et par les difficultés qui ont caractérisé les relations entre Conakry et Moscou en 1962.

Mise au ban des nations africaines par la France après septembre 1958, la Guinée a été privée brutalement de toute assistance technique par l’ancienne métropole et a dû recourir à ses seules ressources nationales en experts, techniciens et capitaux.

Erratum. Après sa création, la jeune république bénéficia de l’assistance solidaire de cadres accourus d’Afrique, de France et des Caraibes pour combler le vide créé par le départ brusque des techniciens et enseignants français. — T.S. Bah

En dépit de plusieurs tentatives de réconciliation, jamais le dialogue franco-guinéen n’a pu être réellement renoué. De leur côté, les Soviétiques, d’abord accueillis avec chaleur ont été écartés, après avoir été accusés d’ingérence dans les affaires internes guinéennes.

Enfin, aucun des pays limitrophes de la Guinée, exceptée la Sierra Leone, dont M. Sékou Touré a sauvé le régime en intervenant militairement en sa faveur il y a deux ans, ne parvient à maintenir des rapports réellement cordiaux avec les dirigeants guinéens. Contraint à un réel isolement diplomatique, en partie brisé par le petit cercle des amis « progressistes » de Mauritanie et de la République populaire du Congo, d’Algérie ou du Dahomey, le président de la République guinéenne ne cesse de vitupérer contre ses voisins que pour les attaquer avec plus de véhémence après de courtes trèves.

L’image de marque de la « révolution guinéenne » est définitivement altérée, mais ceci n’exclut pourtant pas une détente éventuelle dans les rapports avec la Guinée et les autres Etats d’Afrique occidentale. Cependant cette détente passe nécessairement par une normalisation des relations franco-guinéennes — normalisation dont on ne perçoit aucun signe sérieux dans l’immédiat.

Philippe Decraene

La genèse du complot de Sékou Touré contre les Peuls

Président Ahmed Sékou Touré. Conakry, 1971.
Président Ahmed Sékou Touré. Conakry, 1971.

Je continue la re-publication des dossiers de Jeune Afrique. No. 813, 8 août 1976, sur le « complot peul ». De fait, la présente livraison remonte le fil du temps en nous renvoyant à la genèse de la conspiration ourdie par Sékou Touré pour assassiner Telli Diallo et peindre le Fuuta-Jalon de son haineux et hideux pinceau. A noter que certains faits évoqués dans le document sont erronés. Je les relève et les commente de façon contextuelle. De même, j’apporte les corrections requises à quelques maladroites erreurs de noms propres. Ce dossier comporte deux volets. Il y a d’abord les informations cruciales obtenues par Jeune Afrique, qui établissent que Sékou Touré, lui-même, inventa toute la machination, qu’il fit exécuter ensuite par ses tortionnaires. Et, selon la version probable présentée ici, les membres du Bureau politique, par la voix de  NFamara Keita, le mirent en garde contre le lancement d’une nouvelle purge, qui serait exploitée par les adversaires du régime. Le Responsable suprême passa outre leur avis et déclencha son complot contre les Peuls, qu’il ruminait, selon ses propres déclarations, depuis 1959. C’est un adolescent de 14 ans, Lamarana Diallo, qui fut utilisé comme agneau sacrificatoire pour obtenir la tête de Telli Diallo. Il fut accusé de tentative d’attentat sur la personne du président. Le revolver qu’il détenait lui aurait été remis par l’ancien secrétaire général de l’OUA, qui détenait alors le portefeuille de ministre de la Justice, Garde des Sceaux ! Selon certaines sources, Lamarana fut d’abord “choyé” au Camp Boiro, avant d’y être fouetté à mort par la suite.
Le second volet consiste en une revue critique de Prison d’Afrique, le premier livre-témoignage sur le Camp Boiro, rédigé par Jean-Paul Alata après sa libération en 1976. Comme la plupart des observateurs à l’époque, Jeune Afrique s’étonne de la décision du gouvernement du président Giscard d’Estaing d’interdire la sortie du livre et de saisir le lot déjà en circulation. Hervé Hamon et Patrick Rotman décortiquent  cette politique hypocrite du deux poids, deux mesures dans L’affaire Alata.
Tierno S. Bah

Une conspiration venue à point nommé
Les aveux vus par un rescapé du Camp Boiro

Une conspiration venue à point nommé

Conakry, 5 juin 1976, M. Ahmed Sékou Touré, chef de l’Etat, préside un conseil des ministres. Les membres du gouvernement, convoqués inopinément, n’ont préparé aucun dossier. La séance-marathon durera plusieurs heures. Seul le président Sékou Touré y prendra la parole. Puis, rendez-vous est pris pour le lendemain.

Lamarana Diallo, 14 ans, prisonnier politique. Il disparut au Camp Boiro.
Lamarana Diallo, 14 ans, prisonnier politique. Il disparut au Camp Boiro.

Le chef de l’Etat reprend son exposé là où il l’avait interrompu la veille. Orateur intarissable, il garde encore le parole pendant plus de deux heures. Les ministres, qui suivent d’une oreille distraite ce long monologue sur les méfaits de l’impérialisme en Afrique et dans le monde, sont brusquement tirés de leur torpeur : « L’impérialisme a tenté une nouvelle fois de frapper la révolution guinéenne, déclare Sékou Touré. Le 13 mai, j’ai échappé à une tentative d’assassinat. » Il devait ce jour-là visiter l’Institut Polytechnique de Conakry, lorsqu’un garçon de quatorze, membre de la milice a essayé de le tuer. L’impérialisme, conclut Sékou Touré, n’a pas abandonné la partie. Il entretient des agents dans le pays.

Un silence géné accueille ces derniers mots du chef de l’Etat. Mais, pour la première fois depuis des années, les ministres se gardent de suggérer que l’on pourchasse cette « cinquième colonne » qui, tel Phénix, renaît sans cesse de ses cendres. Keita N’Yamar N’Famara ministre du domaine des échanges, va rompre le silence. Ce vieux compagnon de route de Sékou Touré, qui a fait partie de tous les gouvernements depuis 1956, membre influent du Bureau politique, est considéré comme le fidèle des fidèles. S’adressant au chef de l’Etat, il lui demande de réfléchir avant de l’adjurer de ne pas déclencher une nouvelle vague d’arrestations qui, dit-il, sera exploitée par les ennemis de la Guinée.

Keita N’Yamar N’Famara se souvient de la répression qui a suivi les évènements du 22 novembre 1970, quand une colonne d’exilés tenta de s’emparer du pouvoir par la force. Les autres membres du gouvernement approuvent leur collègue. Sékou Touré, impassible, écoute sans mot dire. Dans la soirée, Conakry se remplit de rumeurs. On dit que le Premier ministre Béavogui et son ministre du domaine des échanges ont été arrêtés. Il n’en est rien. Mais dès le lendemain, Sékou Touré, au cours d’un meeting populaire rend publiques les révélations qu’il a faites devant ses ministres.
Le milicien qui voulait l’assassiner, déclare-t-il, n’était qu’un instrument d’une vaste conspiration contre la Guinée montée en Côte d’Ivoire et au Sénégal. Les présidents Houphouët-Boigny et Léopold Sédar Senghor sont personnellement mis en cause.

Depuis, Radio-Conakry a déclenché une violente guerre des ondes contre Dakar et Abidjan, apportant chaque jour des nouvelles sensationnelles sur cette invasion préparée par une véritable armée de mercenaires rassemblés dans le parc national sénégalais de Niokolo Koba, et dans la ville ivoirienne de Daloa. Elle annonce qu’un aérodrome militaire pouvant recevoir des bombardiers a été construit au coeur du parc et que les mercenaires comptent dans leurs rangs des officiers israéliens et allemands.
Pour prouver leur bonne foi, le Sénégal et la Côte d’Ivoire, indignés, invitent les diplomates accrédités à Dakar et à Abidjan et des représentants de l’OUA et de l’ONU à venir juger sur place. Rien n’y fait. La Voix de la révolution poursuit sa campagne. Elle diffuse les « aveux » enregistrés de « traîtres démasqués ». De nombreux hauts fonctionnaires, des officiers, des dirigeants de la milice et même le ministre de la Justice, M. Diallo Telli, ancien secrétaire général de l’OUA, sont arrêtés. Du fait de l’évolution de la politique extérieure guinéenne (JA No. 809), cette répression étonne. La réconciliation avec l’ennemi implacable d’hier — la France — et la disparition des troupes coloniales portugaises aux frontières n’ont donc pas dissipé à Conakry la peur d’une invastion étrangère.

Faut-il voir dans ces « révélations » un simple moyen de détourner le mécontentement populaire ? Il convient de constater en tout cas que les arrestatiions interviennent en un moment où le gouvernement connaît de graves difficultés économiques. La suppression du commerce privé et, surtout, la récente collectivisation du bétail ont fini par compromettre une situation économique déjà précaire. Et la Guinée doit faire appel à l’assistance des Etats-Unis pour son approvisionnement en produits de première nécessité.

Les aveux vus par un rescapé du Camp Boiro

Ils sont nombreux, à travers tout le continent africain, ceux qui ont passé plusieurs années en prison, sans jugement, pour des raisons politiques. Que l’un d’entre eux, de temps en temps, publie ses souvenirs, ce n’est, hélas ! pas un évènement. Dans ces conditions, que le gouvernement français saisisse illégalement un livre intitulé Prison d’Afrique qui ne met nullement en péril la paix civile, c’est surprenant.
Certes, il était gênant pour Paris de voir publier des faits mettant gravement en cause des hommes politiques d’un pays avec lequel la France cherche à renouer de fructueuses relations, certes, c’était d’autant plus embarassant qu’une des personnes impliquées represente son pays à Paris. Mais rien de tout cela n’est sans précédent ni ne suffit à expliquer la décision française. Pour la comprendre, il faut avoir lui le livre : ce n’est pas un simple recueil de souvenirs, ce n’est pas non plus une oeuvre de haine, ce n’est pas a vengeance d’un opposant ; c’est, à travers le récit pudique de scènes atroces, la froide analyse d’un système monstrueux d’élimination méthodique et par vagues successives des adversaires potentiels, d’un système stalinien perfectionné par une sorte de planification des « purges ». C’est un livre important.
Mais le titre, Prison d’Afrique, est mauvais. Disons tendancieux. Car cela ne se passe pas n’importe où en Afrique, cela se passe en Guinée. Jean Lacouture, dans sa préface, cite un grand nombre de pays africains où l’on emprisonne sans jugement, où l’on torture, où ont eu lieu des exécutions sommaires, parfois massives. Et il conclut, en présentant le récit : « Aussi bien qu’à Conakry, il pourrait avoir été vécu à N’Djaména ou à Kampala, ou ailleurs. » Ce n’est pas vrai. La plupart des faits relatés ont peut-être pris, un à un, leur pendant ailleurs sur le continent. L’ensemble, non. Et c’est cet ensemble qui est le sujet du livre ; c’est l’enchaînement des faits, la méthode implacable qui lui confèrent sa gravité. Et cela est spécifique.
Nulle part en Afrique ailleurs qu’en Guinée il n’existe un système aussi élaboré, un système contre lequel toute révolte individuelle est vaine, impossible, un système qui contraint les victimes non seulement à s’accuser elles-mêmes, mais à devenir les collaborateurs objectifs de leurs bourreaux. Et l’on verra, dans ce livre, Jean-Paul Alata, torturé, avili, recevoir de Sékou Touré un coup de téléphone et une lettre faisant appel à ses sentiments révolutionnaires et à son amitié pour l’inciter à cette collaboration avec ses tortionnaires !

La personnalité de l’auteur n’est pas indifférente. Ce n’était pas un personnage aimé à Conakry, ce Jean-Paul Alata. Français, né à Brazzaville, en 1924, en révolte contre son milieu d’origine, il était fonctionnaire de l’administration coloniale, mais militant syndicaliste. En 1957, il adhéra au Rassemblement démocratique africain, (RDA) section de Guinée, et devint un disciple de Sékou Touré après avoir été son adversaire politique au sein de la Démocratie socialiste de Guinée (DSG) de Barry Ibrahima dit Barry III. Tout naturellement, après l’indépendance en 1958, il se mit au service de la Guinée. Directeur général des Affaires économiques et financières auprès du président de la Reepublique, il devint un homme puissant et redouté, détesté même dans certains milieux. Considéré comme un renégat par les Blancs, comme un arriviste malintentionné par les Noirs, comme un concurrent déloyal par certains membres de l’entourage de Sékou Touré, il devint, selon son expression, un métis culturel. Il prit la nationalité guinénne, se fit musulman, épousa une Guinéenne, renonça avec ostentation au costume européen et ne porta plus que le boubou. Il donna à certains l’impression qu’il jouait de la confiance que lui portait le chef de l’Etat pour se faire craindre, faute de se faire aimer. Et quand il fut jeté, en janvier 1971, dans une cellule du Camp Boiro, il n’y eut pas grand monde, à Conakry, pour le plaindre.

C’est cet homme qui, en cinquante-quatre mois de détention et de tortures morales et physiques, va réfléchir sur lui-même, et sur le système dont il est devenu une victime après avoir été un serviteur. Au début, comme tous ceux qui sont passées par là, il ne comprend rien. Il s’était bien étonné, quelques fois lors de l’arrestation de tel ou tel sans que celui-là ait trahi le régime, mais il ne s’était pas arrêté longtemps à l’idée qu’il pût être innocent. Mais lui, Alata, il sait qu’il l’est ; alors pourquoi ? Pourquoi l’a-t-on arrêté ? Pourquoi le torture-t-on ? Pourquoi lui fait-on signer des aveux aussi invraisemblables qu’humiliants ?

Ce n’est que lorsque au terme d’une séance de tortures particulièrement insoutenable on lui fait mettre en cause des pesonnalités politiques… accuser des amis qu’il comprend soudains. Tout ce qui avait précédé, pendant plusieurs mois, était destiné à le mettre en condition, à le préparer pour cela. Et ceux qu’on l’oblige à désigner comme ses complices étaient ceux qui, dans un mois ou dans un an, seraient les victimes de la prochaine purge. Implacable, la machine tourne.

Et les victimes de la machine, du moins celles qui étaient assez importantes pour être utiles, en devenaient les auxiliaires. Alata était utilisé par « la commission » présidée par le ministre Ismael Touré, demi-frère du président, assisté de l’ambassadeur à Paris Seydou Keita, pour accélérer les aveux des « nouveaux » en leur expliquant ce qui les attendait et comment personne ne pouvait résister efficacement. Et le bourreau se confiait à la victime, démontant le mécanisme comme on le voit dans l’exemple que voici.

On avait arrêté un pur entre les purs, Diallo Alpha Taran. Dans un souci de logique, Jean-Paul Alata essayait de convaincre Ismael Touré que personne ne croirait que celui-là aussi était un agent secret de l’impérialisme. Et il suggérait, pour la vraisemblance, qu’il avait pu comploter par idéal gauchiste. « Je crois que vous avez très mal compris certains aspects de nos problèmes, expliqua le ministre. Il n’y a aucune impossibilité liée à des aspects matériels ou moraux de votre vie… Il ne peut y avoir de déviationnisme de gauche. C’est le parti qui mène la politique la plus progressiste, adaptée aux réalités du pays. Le comité révolutionnaire ne laissera pas s’accréditer la légende que certaines éliminations ont eu lieu parce que les coupables reprochaient aux dirigeants de trahir la Révolution. Tous les détenus ont trahi. Tous, vous avez trahi pour de l’argent, pas par idéal. »